28 d�cembre 2003

Ski de guerre
Les affaires vont plut�t bien dans nos belles Laurentides. La for�t de conif�res r�gresse, celle des condos progresse. Allez-y, vous allez voir, c'est de plus en plus visible.
Ou n'y allez plus, � vous de choisir.
Comme bien d'autres Montr�alais, ma premi�re destination ski en d�but de saison, c'est le domaine Far Hills. � une heure d'avis, je d�barque au paradis et je glisse dans cet hiver que j'aime comme un fr�re.
L'autre jour, ayant trouv� enfin un moment pour m'�vader de mes affaires urbaines, j'ai pu m'enfoncer dans la haie enneig�e qui longe le chemin du Lac LaSalle, la piste no 3 � laquelle se raccordent quelques-uns des autres sentiers du r�seau.
La sente n'�tait pas encore trac�e m�caniquement. Je glissais dans les fragiles orni�res de ceux qui m'avaient pr�c�d� au fil des heures. Les arbres �taient charg�s de leur floconneux manteau d'hermine. Le neveu David, chauss� de mes vieilles Alpha qui prennent l'eau, suivait vaillamment le tra�neau que je tirais et dans lequel tr�nait silencieusement Sir Georges, mon petit inconditionnel de la for�t. Il faisait bon �tre l�.
Quelques centaines de m�tres, peu apr�s l'embranchement de la 33 que je savais devoir �viter, une cl�ture surmont�e d'un avis en forme de menace mettait fin au parcours. � Vous entrez dans une propri�t� priv�e, expulsion imm�diate, poursuites judiciaires �, c'�tait en gros le message qu'on pouvait y lire. Du d�j�-vu, ici. La sainte paix entre le r�seau de Val-David, 1a piste du P'tit Train du Nord et le domaine du Far Hills �tait encore toute fra�che de l'ann�e derni�re. On croyait que les chicanes �taient enfin r�gl�es.
Quelle na�vet� !
Amput� � plus de 80%
En temps de paix, on poursuit sa route jusqu'� la traditionnelle Maple Leafs, qui plonge vers le r�seau de Val-David. Un joyau double diamant dans un for�t pentue, rien de moins, mais surtout, un morceau du patrimoine, une r�alit� qui rel�ve de la richesse collective m�me si elle se situe dans les limites d'une propri�t� priv�e.
Incapable de faire ais�ment volte-face avec ma patente � remorque, j'ai sciemment d�cid� de violer le territoire interdit. Comme l'avaient d'ailleurs fait � peu pr�s tous les skieurs qui nous avaient pr�c�d�s, c'�tait �crit dans la neige. Quelques mesures en direction du lac Amigo, j'ai trouv� un endroit assez large pour faire demi-tour.
Mon id�aliste neveu au coeur pur et sans intrigue - O.K. j'exag�re un peu - cherchait � comprendre : � Le Far Hills n'est-il pas propri�taire de tous les terrains o� passent ses pistes ? �
Non, mon grand. L'auberge poss�de un fond de terre d'une certaine importance, mais ses sentiers sillonnent des terrains qui ne lui appartiennent pas. Comme la plupart des autres centres de ski de fond, le Far Hills d�tenait des droits de passage sur ces terrains, droits qui ont �t� suspendus cette ann�e par leur nouveau propri�taire, si bien que les r�seaux de Val-David et de Far Hills ne communiquent plus. Le r�seau de Val-David n'est pas trop s�rieusement touch�, mais celui du Far Hills, amput� � plus de 80 %, ne compte plus qu'une quinzaine de petits kilom�tres.
� Si un skieur se blesse dans un endroit du sentier qui se trouve sur une propri�t� soumise au droit de passage, n'a-t-il pas le droit de poursuivre le propri�taire du lieu ? � demande encore le neveu David.
Les ententes de droit de passage pr�voient cela et il appartient au r�seau de ski de fond d'�tre assur� en cons�quence.
� Int�ressant. �
Maintenant, skions un peu, mon gar�on, et sache que les derni�res blessures caus�es aux sentiers et aux pistes de Val David et Val-Morin, au-del� des droits de propri�t�, ne sont pas les premiers sympt�mes de la phase terminale dans laquelle est entr� le patrimoine naturel des Laurentides. Elles nous montrent simplement que la maladie a atteint un stade irr�versible. On sauvera peut-�tre quelque chose par expropriation, on cr�era sans doute un beau parc appel� Condor, Dufresne, Cousineau ou Guindonville, mais on ne sauvera pas notre petit Nord envahi par les m�tastases de la gentrification. Car le probl�me est r�pandu un peu partout.
Trop tard
Il serait peut-�tre temps qu'on comprenne le diagnostic : il est trop tard, du moins pour le ski hors piste. Quant au ski de fond bien encadr� et familial, il sera de plus en plus confin� � des sites d�limit�s et les skieurs condamn�s � faire des petites boucles insignifiantes.
Les baby-boomers � la retraite s'en vont cultiver leur amour de la nature � la campagne et, du coup, la d�truisent. Les belles collines de sapins sont la proie des b�tisseurs de condos et de petits domaines jalousement cl�tur�s. Ce n'est plus une question de cr�ation de parcs, de r�glementation, de zonage, de chiens de garde. C'est une question de culture et de soci�t�. La ville est en train d'envahir la campagne et, surtout, la montagne, et ce ne sont pas Jean Charest ou Paul Martin qui vont modifier cette trajectoire, pour la bonne et simple raison qu'ils n'y peuvent rien. C'est nous qui aurions pu, mais nous avons laiss� faire.
Pour emp�cher le malade de mourir, il faudrait imm�diatement stopper toutes les constructions et traiter d�sormais l'int�gralit� du territoire - m�me celui qui est d�j� construit - comme un parc. Cela rel�ve de la plus fantaisiste des utopies, de la plus miraculeuse des m�decines. Pourtant, si nous aimons nos enfants, nous devrions essayer de leur l�guer mieux que de magnifiques comptes en banque dans un pays mort. Riches, bien s�r, ils pourront aller passer leurs vacances dans les resorts de luxe gard�s par des hommes arm�s en R�publique de Santa-Banana. Jusqu'au jour de la r�volucion...
Des for�ts de condos
Plus s�rement, nous pourrions amender nos mentalit�s et �couter ceux qui ont de vraies solutions � proposer. Pierre Gougoux, prof de plein air au c�gep Andr�-Laurendeau, accueille en ses terres de Sainte-Agathe-Sud un
tron�on de la piste de haute randonn�e trac�e il y a plusieurs d�cennies par Tom Gillespie.
Il se fait l'avocat d'une tradition l'hospitalit� et de tol�rance sans laquelle plus de 80 % des sentiers des Laurentides cesseraient d'�tre accessibles aux fondeurs.
Mais dans le cas des sentiers hors-piste passant sur des propri�t�s priv�es, demande encore David, la responsabilit� civile ne repose-t-elle pas sur les �paules des propri�taires ?
Gougoux, qui l'avait vu venir, propose ceci : � Pour rassurer les propri�taires qui laissent passer les skieurs sur leur terrain, chaque municipalit� devrait s'engager � assumer toute �ventuelle poursuite. �
Le domaine du ski de fond au Qu�bec perd du terrain. Peau de chagrin, mine de rien. Le magnifique r�seau du camping du Lac des Sables, � Sainte-Agathe, est menac� de dispara�tre au profit d'un projet immobilier. Le club de plein air de Saint-Adolphe-d'Howard doit n�gocier ses droits de passage chaque ann�e et proc�der, d'une saison � l'autre, � toutes sortes de modifications de trac�. Le r�seau du Far Hills est s�v�rement menac�. Il y a des probl�mes ailleurs, il y a des probl�mes partout.
Bient�t, les pistes de ski de fond vont �tre trac�es dans une for�t... de condos. Les sentiers qu'ont ouverts Jack Rabbit et ses copains sont r�guli�rement sectionn�s � coups de pelles m�caniques. Ces �l�ments du patrimoine sont carr�ment saccag�s. Les sentiers de ski de fond contribuent � la sant� publique de fa�on significative, je n'ai pas de chiffres, mais j'ai � l'esprit le monde que je rencontre en montant dans l'�rabli�re ou en d�valant le mont Iceberg: l'air froid prolonge la vie.
On s'en va semble-t-il vers un territoire �clat� en multiples r�seaux de petites boucles ferm�es, toutes repli�es sur elles-m�mes. �a va faire fris� pis �a va donc �tre cute.
page mise en ligne le 28 d�cembre 2003 par SVP