Paix en trompe l'oeil au burundi (Liberation 28/08/2002)

Il est des n�gociations de paix particuli�rement d�sesp�rantes. Celles qui se tiennent autour du Burundi, pays meurtri par la guerre civile depuis 1993, en font partie. Jean-Pierre Chr�tien (1), historien au CNRS-Paris-I, en revient et livre ici l'analyse d'un d�sastre annonc�.

Une atmosph�re �trange p�se sur Bujumbura. Certains jours, des obus frappent des quartiers de la capitale burundaise, tuant des dizaines de civils, mani�re pour les rebelles hutus de signaler leur pr�sence sur les hauteurs environnantes. Depuis le 7 juil let, leurs raids se sont multipli�s � partir des r�gions frontali�res de la Tanzanie. Des colonnes de plusieurs centaines d'hommes ont p�n�tr� jusqu'au centre du pays, o� les combats ont fait rage, coupant la route Bujumbura-Gitega durant une semaine et d�pla�ant des milliers de paysans. A leur fa�on, les rebelles (lire ci-contre) pr�parent les n�gociations de cessez-le-feu ouvertes ces jours-ci � Dar es-Salaam.

D�sarroi. Une fois de plus s'alignent les maisons br�l�es, les centres de sant� d�vast�s, les bless�s et les morts dans la population civile des provinces du sud, de l'est et du centre, jusqu'aux abords de Bujumbura. Des minibus sont mitraill�s, laissant des dizaines de bless�s et de morts. Le porte-parole du gouvernement de transition, mis en place en novembre 2001 et compos� de toutes les factions tutsies et hutues (y compris celles proches des mouvements arm�s), lit des communiqu�s sur ce qui prend l'allure de faits divers. Le 21 juillet, le ministre de la D�fense appelait la population � se lever contre les �forces n�gatives� (rebelles hutus, ndlr) envahissant le Burundi. Quant au pr�sident Buyoya, en fonction en principe jusqu'en mai 2003, il se tait. Le d�sarroi des Burundais est total.

Le gouvernement de transition a �t� mis en place en novembre 2001 en vertu d'un �processus� concoct� par �le haut� � Arusha (Tanzanie), sous la pression de Nelson Mandela et de la communaut� internationale. Mais le foss� est gigantesque entre une nomenklatura h�t�roclite, cens�e promouvoir la paix et la d�mocratie, et la population qui, en ville comme sur les collines, d�sesp�re de l'avenir et ne cache pas son �coeurement de tout ce qui est politique. Les entretiens avec les gens �d'en bas� parlent beaucoup plus que les propos des porte-parole de tous poils. Certes, le conflit qui, depuis 1993, a d�j� fait des centaines de milliers de morts, victimes des tueries, mais aussi de la dislocation des services de sant� et de la malnutrition, exige un compromis entre leaders des factions hutues et tutsies. Mais les accords d'Arusha, sign�s il y a deux ans, ressemblent de plus en plus � une coquille vide. La guerre continue de plus belle dans cette �paix� sans cessez-le-feu. L'ins�curit� est g�n�ralis�e, sauf pour les dirigeants, prot�g�s en permanence, soit par l'arm�e nationale, soit, pour les quelques anciens politiciens revenus d'exil, par des escouades de soldats sud-africains.

La justice, incontournable dans ce pays hant�, comme le Rwanda, par le spectre du g�nocide, est mise en veilleuse, au nom d'une �amnistie provisoire� : des lampistes ont �t� condamn�s en 1999 pour le meurtre du pr�sident Ndadaye (premier pr�sident hutu �lu de l'histoire du pays, assassin� en octobre 1993, ndlr). Des suspects de participation � des massacres de Tutsis entre 1993 et 1996 ont �t� relax�s, les dossiers se vident, les t�moins s'�clipsent. Et pourtant la m�moire des morts, de part et d'autre, reste br�lante et chacun sait, hutu ou tutsi, que le putsch du 21 octobre 1993 et les actes de g�nocide des jours suivants ont eu des responsables pr�cis. Les doigts sont point�s vers une s�rie d'autorit�s actuelles de diff�rentes appartenances, qui se neutralisent r�ciproquement sous le couvert d'un double langage verrouill� par la solidarit� �ethnique�. Les associations qui revendiquent la justice sont harcel�es. La presse est moribonde, compens�e, il est vrai, par le dynamisme des radios priv�es, Bonesha et Radio publique africaine.

Lueur d'espoir. La mis�re, terreau de la violence, notamment chez les jeunes, est criante. La paup�risation touche tous les milieux, sauf une poign�e d'affairistes, hutus ou tutsis, li�s aux pouvoirs, qui �difient des demeures pharaoniques sur les collines de la banlieue ou lotissent la rive nord du lac Tanganyika. La viande est devenue un luxe, les salaires sont �puis�s d�s le 15 du mois, la sant� et l'instruction r�gressent comme jamais, de nombreux m�decins sont partis � l'�tranger, la fuite des cerveaux est m�me encourag�e par des organismes internationaux. Les aides promises par les grands bailleurs pour la reconstruction du pays n'arrivent qu'au compte-gouttes. Seule lueur d'espoir : l'�mergence de mouvements sociaux transcendant le clivage �ethnique�, comme ces associations qui militent contre le sida, ou ces enseignants unis dans une longue gr�ve.

Banni�re ethnique. On r�p�te qu'il y a une guerre entre les Hutus et les Tutsis. Le pays est de fait pi�g� par les peurs h�rit�es de l'histoire r�cente. Mais, au nom d'un ��quilibre ethnique� � retrouver au sein des �lites, c'est toute la population qui est prise en otage par les repr�sentants les plus extr�mes de chaque camp, par ceux qui ont fait de la banni�re ethnique un fonds de commerce politique et un argument pour la violence. Des centaines de milliers de sinistr�s v�g�tent dans des villages de fortune, Tutsis et Hutus �d�plac�s� depuis 1993, ou Hutus �rapatri�s� (de Tanzanie, ndlr) en mal de r�installation. Ils sont les enjeux privil�gi�s de strat�gies antagonistes, alors qu'ils sont avant tout pr�occup�s de survivre. Quant au reste des paysans, dispers�s sur les collines, ils sont entre le marteau et l'enclume de la r�bellion et de l'arm�e, rackett�s, oblig�s de collaborer ou de fuir. Les travailleurs de Bujumbura-rural employ�s en ville n'osent pas ramener leur salaire � la maison : les rebelles hutus n'h�sitent pas � extorquer � leurs �fr�res� une contribution �populaire� mensuelle.

La communaut� internationale n'a d'attention que pour un microcosme de politiciens, d'autant plus indiff�rents au sort de la population qu'ils restent dans la capitale, g�rent un pays quasi inconnu d'eux, ou, pire encore, en tirent les ficelles depuis l'�tranger (Tanzanie, Congo, Belgique, Afrique du Sud, etc.). Les n�gociations � nouveau engag�es ont-elles un avenir ? Les mouvements arm�s fonctionnent � coups de scissions successives. �L'�quilibre des forces�, pr�ch� par les ONG, ressemble de plus en plus � une p�rennisation de la guerre civile. En attendant, le pays cr�ve.

Echiquier r�gional. Le Burundi, qui devait �tre le laboratoire d'un �arbitrage africain�, est devenu le pion d'un �chiquier r�gional o� s'affrontent le Rwanda, l'Ouganda et le Congo-Kinshasa d'un c�t�, l'Afrique du Sud et la Tanzanie de l'autre. Celle-ci, agac�e de la pr�sence du contingent sud-africain � Bujumbura, rappelle son existence en laissant agir la r�bellion hutue au sein des camps de r�fugi�s � quelques kilom�tres de la fronti�re burundaise, tout comme les r�fugi�s hutus rwandais op�raient depuis le Congo-Kinshasa de 1994 � 1997. L'accord r�cent entre le Congo-Kinshasa de Kabila et le Rwanda de Kagame ne peut qu'amplifier le d�versement d�j� important des anciens g�nocidaires rwandais au Burundi. La guerre civile burundaise est en fait transnationale. Tout se passe comme si, � l'int�rieur comme � l'ext�rieur, des d�cideurs avaient int�r�t � entretenir le chaos dans ce pays meurtri : la logique de guerre civile y a pris son autonomie, ind�pendamment de tout calcul social, politique ou ethnique.

(1) L'Afrique des Grands Lacs. Deux mille ans d'histoire (Aubier, 2000).

Par Jean-Pierre CHRETIEN � Copyright Liberation 1

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