Sénèque(4 avant J.-C.-65 après J.-C.)
Qu'est-ce
que vivre selon la nature ?
La nature, en effet, est le
guide qu'il faut suivre; c'est elle que la raison observe et consulte. C'est
donc une même chose que vivre heureux et vivre selon la nature. Ce que c'est,
je vais le développer : cela consiste à conserver, avec soin et sans effroi,
les avantages du corps et ce qui convient à notre nature, comme choses données
pour un jour et prêtes à fuir; à ne pas nous y soumettre en esclaves, et à ne
pas nous laisser posséder par les objets étrangers; à reléguer tout ce qui
plaît au corps, tout ce qui lui survient accidentellement, comme dans les camps
on place à l'écart les auxiliaires et les troupes légères. Que ces objets
soient des esclaves, et non des maîtres; c'est uniquement ainsi qu'ils sont
utiles à l'esprit. Que l'homme de cœur soit incorruptible en présence des
choses du dehors, qu'il soit inexpugnable, et qu'il n'attache de prix qu'à se
posséder lui-même; que d'une âme confiante, que préparé à l'une et à l'autre
fortune, il soit l'artisan de sa vie. Que chez lui la confiance n'existe pas
sans le savoir, ni le savoir sans la fermeté; que ses résolutions tiennent, une
fois qu'elles sont prises, et que dans ses décrets il n'y ait pas de rature. On
comprend, quand même je ne l'ajouterais pas, qu'un tel homme sera posé, qu'il
sera rangé, qu'en cela aussi, agissant avec aménité, il sera grand. Chez lui,
la véritable raison sera greffée sur les sens; elle y puisera ses éléments; et
en effet, elle n'a pas d'autre point d'appui d'où elle s'élance, d'où elle
prenne son essor vers la vérité, afin de revenir en elle-même. Le monde aussi,
qui embrasse tout, ce dieu qui régit l'univers, tend à se répandre au dehors,
et néanmoins, de toutes parts il se ramène en soi pour s'y concentrer. Que
notre esprit fasse de même, lorsqu'en suivant les sens qui lui sont propres, il
se sera étendu par leur moyen vers les objets extérieurs; qu'il soit maître de
ces objets et de lui; qu'alors, pour ainsi dire, il enchaîne le souverain bien.
De là résultera une force, une puissance unique, d'accord avec elle-même; ainsi
naîtra cette raison certaine, qui n'admet ni contrariété, ni hésitation, dans
ses jugements et dans ses conceptions, non plus que dans sa persuasion. Cette
raison, lorsqu'elle s'est ajustée, accordée avec ses parties et, pour ainsi
dire, mise à l'unisson, a touché au souverain bien. En effet, il ne reste rien
de tortueux, rien de glissant rien sur quoi elle puisse broncher ou chanceler.
Elle fera tout de sa propre autorité : pour elle, point d'accident inopiné; au
contraire, toutes ses actions viendront à bien, avec aisance et promptitude,
sans que l'agent tergiverse; car les retardements et l'hésitation dénotent le
trouble et l'inconstance. Ainsi, vous pouvez hardiment déclarer que le
souverain bien est l'harmonie de l'âme. En effet, les vertus seront
nécessairement là où sera l'accord, où sera l'unité; la discordance est pour
les vices.
De la vie heureuse (vers 58 après J.-C.), chap. VIII
Quel
fol oubli de notre condition mortelle !
(1)
Quand tous les génies qui ont jamais brillé se
réuniraient pour méditer sur cet objet, ils ne pourraient s'étonner assez de cet
aveuglement de l'esprit humain. Aucun homme ne souffre qu'on s'empare de ses
propriétés; et, pour le plus léger différend sur les limites, on a recours aux
pierres et aux armes. Et pourtant la plupart permettent qu'on empiète sur leur
vie; on les voit même en livrer d'avance à d'autres la possession pleine et
entière. On ne trouve personne qui veuille partager son argent, et chacun
dissipe sa vie à tous venants. Tels s'appliquent à conserver leur patrimoine,
qui, vienne l'occasion de perdre leur temps, s'en montrent prodigues, alors
seulement que l'avarice serait une vertu.
(2) Je
m'adresserai volontiers ici à quelque homme de la foule des vieillards : «Tu es
arrivé, je le vois, au terme le plus reculé de la vie humaine; tu as cent ans
ou plus sur la tête; eh bien, calcule l'emploi de ton temps; dis-nous combien
t'en ont enlevé un créancier, une maîtresse, un accusé, un client; combien tes
querelles avec ta femme, la correction de tes esclaves, tes démarches
officieuses dans la ville. Ajoute les maladies que nos excès ont faites; ajoute
le temps qui s'est perdu dans l'inaction, et tu verras que tu as beaucoup moins
d'années que tu n'en comptes.
(3)
Rappelle-toi combien de fois tu as persisté dans un projet; combien de jours
ont eu l'emploi que tu leur destinais; quels avantages tu as retirés de
toi-même; quand ton visage a été calme et ton cœur intrépide; quels travaux
utiles ont rempli une si longue suite d'années; combien d'hommes ont mis ta vie
au pillage, sans que tu sentisses le prix de ce que tu perdais; combien de
temps t'ont dérobé des chagrins sans objet, des joies insensées, l'âpre
convoitise, les charmes de la conversation : vois alors combien peu il t'est
resté de ce temps qui t'appartenait, et tu reconnaîtras que ta mort est
prématurée.»
(4)
Quelle en est donc la cause ? Mortels, vous vivez comme si vous deviez toujours
vivre. Il ne vous souvient jamais de la fragilité de votre existence; vous ne
remarquez pas combien de temps a déjà passé; et vous le perdez comme s'il
coulait d'une source intarissable, tandis que ce jour, que vous donnez à un
tiers ou à quelque affaire, est peut-être le dernier de vos jours. Vos craintes
sont de mortels; à vos désirs on vous dirait immortels.
(5) La
plupart des hommes disent : «À cinquante ans, j'irai vivre dans la retraite; à
soixante ans, je renoncerai aux emplois.» Et qui vous a donné caution d'une vie
plus longue ? Qui permettra que tout se passe comme vous l'arrangez ?
N'avez-vous pas honte de ne vous réserver que les restes de votre vie, et de
destiner à la culture de votre esprit le seul temps qui n'est plus bon à rien ?
N'est-il pas trop tard de commencer à vivre lorsqu'il faut sortir de la vie ?
Quel fol oubli de notre condition mortelle, que de remettre à cinquante ou
soixante ans les sages entreprises, et de vouloir commencer la vie à une époque
où peu de personnes peuvent parvenir !
De la
brièveté de la vie (vers 49 après J.-C.), chap. III
Résolution de
l'aspirant à la sagesse
C'est
une noble chose qu'un homme veuille, en consultant, non pas ses forces, mais
celles de sa nature, s'élever haut, s'y essaie et conçoive en son esprit des
projets trop grands pour que ceux-là même qui sont doués d'une âme
extraordinaire puissent les effectuer. Un tel homme, voici la résolution qu'il
a prise : «Moi, j'entendrai mon arrêt de mort, du même air que je prononcerai,
que je verrai exécuter, celui d'un criminel. Les travaux, quelque
grands qu'ils puissent être, moi je m'y soumettrai, étayant le corps par
l'âme. Les richesses, soit présentes, soit absentes, moi je les mépriserai,
sans être plus triste, si quelque part elles gisent inutiles, ni plus
présomptueux, si autour de moi elles brillent. La fortune, je ne serai
sensible, moi, ni à son arrivée, ni à sa retraite. Moi, je regarderai toutes
les terres comme m'appartenant; et les miennes comme appartenant à tous. Moi,
je vivrai comme sachant que je suis né pour les autres, et c'est à la nature
des choses que j'en rendrai grâces. Comment, en effet, pouvait-elle mieux
arranger mes affaires ? Elle a donné, moi seul à tous, et tous à moi seul. Ce
que j'aurai, quoi que ce soit, je ne veux ni le garder en avare, ni le répandre
en prodigue. Rien ne me semblera mieux en ma possession que ce que j'aurai bien
donné. Ce ne sera ni par le nombre, ni par le poids que je mesurerai les
bienfaits; ce sera toujours en évaluant celui qui les recevra. Jamais, pour
moi, un don ne sera beaucoup, étant reçu par qui l'aura mérité. Rien pour
l'opinion, tout pour la conscience, dans mes actions. Je croirai avoir le
public pour témoin de tout ce que je ferai, moi le sachant. Dans l'action de
manger et de boire, mon but sera d'apaiser les exigences de la nature, non de
remplir le ventre et de le vider. Moi, gracieux pour mes amis, doux et facile
pour mes ennemis, je serai fléchi avant d'être prié; je courrai au devant des
demandes honnêtes. Je saurai que ma patrie, c'est le monde; que mes
protecteurs, ce sont les dieux; qu'ils se tiennent au-dessus et autour de moi, censeurs
de mes actions et de mes discours. En quelque moment que la nature vienne à
redemander le souffle qui m'anime, ou que la raison vienne à le répudier, je
m'en irai, après avoir prouvé par témoins que j'aimai la bonne conscience et
les études vertueuses, que je ne contribuai à diminuer la liberté de personne,
et que nul ne diminua la mienne.»
De la vie heureuse (vers 58 après J.-C.), chap. XX