Saint Augustin(354-430)
Je
n'aimais pas, j'étais amoureux de l'amour
Je vins à
Carthage, où bientôt j'entendis bouillir autour de moi la chaudière des sales
amours. Je n'aimais pas encore, et j'aimais à aimer; et par une indigence
secrète, je m'en voulais de n'être pas encore assez indigent. Je cherchais un
objet à mon amour, aimant à aimer; et je haïssais ma sécurité, ma voie exempte
de piéges. Mon cœur défaillait, vide de la nourriture intérieure, de vous-même,
mon Dieu; et ce n'était pas de cette faim-là que je me sentais affamé; je
n'avais pas l'appétit des aliments incorruptibles : non que j'en fusse
rassasié; je n'étais dégoûté que par inanition. Et mon âme était mal portante
et couverte de plaies, et se jetant misérablement hors d'elle-même, elle
mendiait ces vifs attouchements qui devaient envenimer son ulcère. C'est la vie
que l'on aime dans les créatures.
Je
souillais donc la source de l'amitié des ordures de la concupiscence; je
couvrais sa sérénité du nuage infernal de la débauche. Hideux et infâme, dans
la plénitude de ma vanité, je prétendais encore à l'urbanité élégante. Et je
tombai dans l'amour où je désirais être pris. Ô mon Dieu, ô ma miséricorde, de
quelle amertume votre bonté a assaisonné ce miel ! Je fus aimé, j'en vins aux
liens secrets de la jouissance, et, joyeux, je m'enlaçais dans un réseau
d'angoisses, pour être bientôt livré aux verges de fer brûlantes de la jalousie,
des soupçons, des craintes, des colères et des querelles.
Les
Confessions (vers 400), livre III, chap. 1er,