Platon(vers 427-347 avant J.-C.)
L'amour rétablit notre
unité primitive
ARISTOPHANE. — [...] Jadis, la nature humaine
était bien différente de ce qu'elle est aujourd'hui. D'abord il y avait trois
sortes d'hommes : les deux sexes qui subsistent encore, et un troisième composé
de ces deux-là; il a été détruit, la seule chose qui en reste, c'est le nom.
Cet animal formait une espèce particulière et s'appelait androgyne, parce qu'il
réunissait le sexe masculin et le sexe féminin; mais il n'existe plus, et son
nom est en opprobe. En second lieu, tous les hommes
présentaient la forme ronde. Ils avaient le dos et les côtes rangés en cercle,
quatre bras, quatre jambes, deux visages attachés à un cou orbiculaire et
parfaitement semblables, une seule tête qui réunissait ces deux visages opposés
l'un à l'autre, quatre oreilles, deux organes de la génération, et le reste
dans la même proportion. [...] Leur corps était robuste et vigoureux, et leur
courage élevé, ce qui leur inspira l'audace de monter jusqu'au ciel et de
combattre contre les dieux, ainsi qu'Homère l'écrit d'Éphialte
et d'Otos.
Zeus
examina avec les dieux le parti qu'il fallait prendre. L'affaire n'était pas
sans difficulté : les dieux ne voulaient pas anéantir les hommes, comme
autrefois les géants, en les foudroyant, car alors le culte et les sacrifices
que les hommes leur offraient auraient disparu; mais, d'un autre côté, ils ne
pouvaient souffrir une telle insolence. Enfin, après de longues réflexions,
Zeus s'exprima en ces termes : "Je crois avoir trouvé, dit-il, un moyen de
conserver les hommes et de les rendre plus retenus, c'est de diminuer leurs
forces. Je les séparerai en deux; par là, ils deviendront faibles; et nous
aurons encore un autre avantage, ce sera d'augmenter le nombre de ceux qui nous
servent [...]."
Après
cette déclaration, le dieu fit la séparation qu'il venait de résoudre; et il la
fit de la manière que l'on coupe les œufs lorsqu'on veut les saler, et qu'avec
un cheveu on les divise en deux parties égales. Il commanda ensuite à Apollon
de guérir les
plaies, et de placer le visage et la moitié du cou du côté où la séparation
avait été faite, afin que la vue de ce châtiment les rendît plus modestes.
[...]
Cette
division étant faite, chaque moitié cherchait à rencontrer celle dont elle
avait été séparée; et, lorsqu'elles se trouvaient toutes les deux, elles
s'embrassaient et se joignaient avec une telle ardeur, dans le désir de rentrer
dans leur ancienne unité, qu'elles périssaient dans cet embrassement de faim et
d'inaction, ne voulant rien faire l'une sans l'autre [...]. Et ainsi la race
allait s'éteignant. Zeus, ému de pitié, imagine un autre expédient : il met
par-devant les organes de la génération, car auparavant ils étaient par
derrière; on concevait et l'on répandait la semence, non l'un dans l'autre,
mais à terre, comme les cigales. Zeus mit donc les organes par-devant et, de
cette manière, la conception se fit par la conjonction du mâle et de la
femelle. Alors, si l'union se trouvait avoir lieu entre l'homme et la femme, des
enfants en étaient le fruit, et si le mâle venait à s'unir au mâle, la satiété
les séparait bientôt, et les renvoyait à leurs travaux et aux autres soins de
la vie. De là vient l'amour que nous avons naturellement les uns pour les
autres : il nous ramène à notre nature primitive, il fait tout pour réunir les
deux moitiés et pour nous rétablir dans notre ancienne perfection.
Le
Banquet
Des
beautés charnelles à la beauté absolue
DIOTIME. —
[...] Celui qui, dans les mystères de l'Amour, se sera élevé jusqu'au point où
nous en sommes, après avoir parcouru dans l'ordre convenable tous les degrés du
beau, parvenu enfin au terme de l'initiation, apercevra tout à coup une beauté
merveilleuse, celle, ô Socrate, qui était le but de tous ses travaux antérieurs
: beauté éternelle, incréée et impérissable, exempte d'accroissement et de
diminution, beauté qui n'est point belle en telle partie et laide en telle
autre, belle seulement en tel temps et non en tel autre, belle sous un rapport
et laide sous un autre, belle en tel lieu et laide en tel autre, belle pour
ceux-ci et laide pour ceux-là; beauté qui n'a rien de sensible comme un visage,
des mains, ni rien de corporel, qui n'est pas non plus tel discours ou telle
science, qui ne réside pas dans un être différent d'elle-même, dans un animal,
par exemple, ou dans la terre, ou dans le ciel, ou dans toute autre chose; mais
qui existe éternellement et absolument par elle-même et en elle-même; de
laquelle participent toutes les autres beautés, sans que leur naissance ou leur
destruction lui apporte la moindre diminution ou le moindre accroissement, ni
la modifie en quoi que ce soit.
Quand,
des beautés inférieures on s'est élevé, par un amour bien entendu des jeunes
gens, jusqu'à cette beauté parfaite, et qu'on commence à l'entrevoir, on touche
presque au but. Car le droit chemin de l'amour, qu'on le suive de soi-même ou
qu'on y soit guidé par un autre, c'est de commencer par les beautés d'ici-bas
et de s'élever jusqu'à la beauté suprême, en passant, pour ainsi dire, par tous
les degrés de l'échelle, d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les
autres, des beaux corps aux belles occupations, des belles occupations aux
belles sciences, jusqu'à ce que de science en science on parvienne à la science
par excellence, qui n'est autre que la science du beau lui-même, et qu'on
finisse par le connaître tel qu'il est en soi.
Ô mon
cher Socrate, poursuivit l'étrangère de Mantinée, si quelque chose donne du
prix à cette vie, c'est la contemplation de la beauté absolue. Et, si tu y
parviens jamais, que te sembleront auprès d'elle l'or et la parure, les beaux
enfants et les beaux jeunes gens, dont la vue maintenant te trouble et te
charme à un tel point, toi et beaucoup d'autres, que, pour voir sans cesse ceux
que vous aimez, pour être sans cesse avec eux, si cela était possible, vous
seriez prêts à vous priver de boire et de manger, et à passer votre vie dans
leur commerce et leur contemplation ! Que penser d'un mortel à qui il serait
donné de contempler la beauté pure, simple, sans mélange, non revêtue de chairs
et de couleurs humaines et de toutes les autres vanités périssables, mais la
beauté divine elle-même ? Penses-tu que ce serait une destinée misérable que
d'avoir les regards fixés sur elle, que de jouir de la contemplation et du
commerce d'un pareil objet ? Ne crois-tu pas, au contraire, que cet homme,
étant le seul ici-bas qui perçoive le beau par l'organe auquel le beau est
perceptible, pourra seul engendrer, non pas des images de vertu, puisqu'il ne
s'attache pas à des images, mais des vertus véritables, puisque c'est à la
vérité qu'il s'attache ? Or, c'est à celui qui enfante et nourrit la véritable
vertu qu'il appartient d'être chéri de Dieu; et si quelque homme doit être
immortel, c'est celui-là surtout.
Le Banquet, 210e-212a
L'amour
est philosophe
DIOTIME. — [...] Comme fils de Poros [l'Abondance]
et de Pénia [la Pauvreté], voici quel fut le partage
de l'Amour : d'abord il est toujours pauvre, et, loin d'être beau et délicat,
comme on le pense généralement, il est maigre, malpropre, sans chaussures, sans
domicile, sans autre lit que la terre, sans couverture, couchant à la belle
étoile auprès des portes et dans les rues; enfin, comme sa mère, toujours dans
le besoin. Mais, d'autre part, selon le naturel de son père, il est toujours à
la piste de ce qui est beau et bon; il est mâle, hardi, persévérant, chasseur
habile, toujours machinant quelque artifice, désireux de savoir et apprenant
avec facilité, philosophant sans cesse, enchanteur, magicien, sophiste. De sa
nature, il n'est ni mortel ni immortel1. Mais, dans le même jour, il est
florissant et plein de vie, tant qu'il est dans l'abondance, puis il s'éteint,
pour revivre encore par l'effet de la nature paternelle. Tout ce qu'il acquiert
lui échappe sans cesse, en sorte qu'il n'est jamais ni riche ni pauvre. Il
tient aussi le milieu entre la sagesse et l'ignorance, car aucun dieu ne
philosophe ni ne désire devenir sage, puisque la sagesse est le propre de la
nature divine; et, en général, quiconque est sage ne philosophe pas. Il en est
de même des ignorants : aucun d'eux ne philosophe ni ne désire devenir sage,
car l'ignorance a précisément le fâcheux effet de persuader ceux qui ne sont ni
beaux, ni bons, ni sages, qu'ils possèdent ces qualités; or nul ne désire les
choses dont il ne se croit point dépourvu.
SOCRATE.
— Mais, Diotime, qui sont donc ceux qui philosophent,
si ce ne sont ni les sages ni les ignorants ?
— Il
est évident, même pour un enfant, dit-elle, que ce sont ceux qui tiennent le
milieu entre les ignorants et les sages, et l'Amour est de ce nombre. La
sagesse est une des plus belles choses du monde; or l'Amour aime ce qui est
beau; en sorte qu'il faut conclure que l'Amour est amant de la sagesse,
c'est-à-dire philosophe, et, comme tel, il tient le milieu entre le sage et
l'ignorant.
1 -
Selon Diotime, l'Amour est un démon, être
intermédiaire entre les dieux et les hommes, né de l'union du dieu de
l'opulence (Poros) et d'une mendiante (Pénia).
Le
Banquet, 20
Travaillez à l'amélioration de
votre âme !
SOCRATE.
— Athéniens, je vous honore et je vous aime, mais j'obéirai plutôt au dieu qu'à
vous; et tant que je respirerai et que j'aurai un peu de force, je ne cesserai
de m'appliquer à la philosophie, de vous donner des avertissements et des
conseils, et de tenir à tous ceux que je rencontrerai mon langage ordinaire :
«Ô mon ami ! comment, étant Athénien, de la plus
grande ville et la plus renommée pour les lumières et la puissance, ne
rougis-tu pas de ne penser qu'à amasser des richesses , à acquérir du crédit et
des honneurs, sans t'occuper de la vérité et de la sagesse, de ton âme et de
son perfectionnement ?» Et si quelqu'un de vous prétend le contraire, et me
soutient qu'il s'en occupe, je ne l'en croirai point sur sa parole, je ne le
quitterai point; mais je l'interrogerai, je l'examinerai, je le confondrai, et
si je trouve qu'il ne soit pas vertueux, mais qu'il fasse semblant de l'être,
je lui ferai honte de mettre si peu de prix aux choses les plus précieuses, et
d'en mettre tant à celles qui n'en ont aucun. Voilà de quelle manière je
parlerai à tous ceux que je rencontrerai, jeunes et vieux, concitoyens et
étrangers, mais plutôt à vous, Athéniens, parce que vous me touchez de plus
près; et sachez que c'est là ce que le dieu m'ordonne, et je suis persuadé
qu'il ne peut y avoir rien de plus avantageux à la République que mon zèle à
remplir l'ordre du dieu : car toute mon occupation est de vous persuader,
jeunes et vieux, qu'avant le soin du corps et des richesses, avant tout autre
soin, est celui de l'âme et de son perfectionnement. Je ne cesse de vous dire
que ce n'est pas la richesse qui fait la vertu; mais, au contraire, que c'est
la vertu qui fait la richesse, et que c'est de là que naissent tous les autres
biens publics et particuliers. Si, en parlant ainsi, je corromps la jeunesse,
il faut que ces maximes soient un poison; car si on prétend que je dis autre
chose, on se trompe, ou l’on vous en impose. Ainsi donc, je n'ai qu'à vous dire
: «Faites ce que demande Anytos, ou ne le faites pas;
renvoyez-moi, ou ne me renvoyez pas, je ne ferai jamais autre chose, quand je
devrais mourir mille fois...»
Apologie de Socrate, 29d-30c