Nietzsche (1844-1900) 
Toute
action, tout bonheur exige l'oubli
Pour le plus petit comme pour le plus
grand bonheur, il y a toujours une chose qui le crée : le pouvoir d'oublier ou,
pour m'exprimer en savant, la faculté de sentir, pendant que dure le bonheur,
d'une façon non historique. Celui qui ne sait pas se reposer sur le seuil du
moment pour oublier tout le passé, celui qui ne se dresse point, comme un génie
de victoire, sans vertige et sans crainte, ne saura jamais ce que c'est que le
bonheur, et, ce qui est pire encore, il ne fera jamais rien qui puisse rendre
heureux les autres. Imaginez l'exemple extrême : un homme qui ne posséderait
pas du tout la faculté d'oublier, qui serait condamné à voir en toutes choses
le devenir. Un tel homme ne croirait plus à sa propre essence, ne croirait plus
en lui-même; tout s'écoulerait pour lui en points mouvants pour se perdre dans
cette mer du devenir; en véritable élève d'Héraclite il finirait par ne plus
oser lever un doigt. Toute action exige l'oubli, comme tout organisme a besoin,
non seulement de lumière, mais encore d'obscurité. Un homme qui voudrait sentir
d'une façon tout à fait historique ressemblerait à celui qui serait forcé de se
priver de sommeil, ou bien à l'animal qui devrait continuer à vivre en ne
faisant que ruminer, et ruminer toujours à nouveau. Donc il est impossible de
vivre sans se souvenir, de vivre même heureux, à l'exemple de la bête, mais il
est absolument impossible de vivre sans oublier. Ou bien, pour m'expliquer sur
ce sujet d'une façon plus simple encore, il y a un degré d'insomnie, de
rumination, de sens historique qui nuit à l'être vivant et finit par
l'anéantir, qu'il s'agisse d'un homme, d'un peuple ou d'une civilisation.
Considérations inactuelles, II (1874), § 1