Marc Aurèle (121-180 après J.-C.)                                                                                           Ce qui passe pour laid

                                concourt à  la perfection du tout

 

          Les accidents même des corps naturels ont une sorte de grâce et d'attrait; par exemple, ces parties du pain que la chaleur du feu a fait entrouvrir : car, quoique ces crevasses se soient faites, en quelque manière, contre le dessein du boulanger, elles ne laissent pas de donner de l'agrément au pain, et d'exciter à le manger.

 

    Les figues mûres se fendent; les olives parfaitement mûres semblent approcher de la pourriture, et tout cela cependant ajoute un mérite au fruit. Les épis courbés, les sourcils épais du lion, l'écume qui sort de la bouche des sangliers, et beaucoup d'autres objets semblables, sont fort éloignés de la beauté, si on les considère chacun en particulier; cependant, parce que ces accidents leur sont naturels, ils contribuent à les orner, et l'on aime à les y voir. C'est ainsi qu'un homme qui aura l'âme sensible, et qui sera capable d'une profonde réflexion, ne verra, dans tout ce qui existe en ce monde, rien qui ne soit agréable à ses yeux, comme tenant, par quelque côté, à l'ensemble des choses.

  

     Dans ce point de vue, il ne regardera pas avec moins de plaisir la gueule béante des bêtes féroces, que les images qu'en font les peintres ou les sculpteurs. Sa sagesse trouvera dans les personnes âgées une sorte de vigueur et de beauté aussi touchantes, pour lui, que les grâces de l'enfance. Il envisagera du même œil beaucoup d'autres choses qui ne sont pas sensibles à tout le monde, mais seulement à ceux qui se sont rendu bien familier le spectacle de la nature et de ses différents ouvrages.

                                                                       Pensées, livre III, art. 2

 

        

                      Propriétés de l'âme raisonnable

        

 

    Voici les propriétés de l'âme raisonnable : elle se contemple elle-même, se plie, se tourne et se fait ce qu'elle veut être; elle recueille les fruits qu'elle porte, au lieu que les productions des plantes et des animaux sont recueillis par d'autres. En quelque moment que la vie se termine, elle a toujours atteint le but où elle visait. Car il n'en est pas de la vie comme d'une danse et d'une pièce de théâtre, ou d'autres représentations, qui restent imparfaites et défectueuses si on les interrompt. À quelque âge, en quelque lieu que la mort la surprenne, elle forme du temps passé un tout achevé et complet, de sorte qu'elle peut dire : «J'ai tout ce qui m'appartient.»

 

     De plus, elle parcourt l'univers entier et le vide qui l'environne; elle examine sa figure. Elle s'étend jusqu'à l'éternité; elle embrasse et considère le renouvellement de l'univers fixé à des époques certaines; elle conçoit que nos neveux ne verront rien de nouveau, comme ceux qui nous ont devancés n'ont rien vu de mieux que ce que nous voyons, et qu'ainsi un homme qui a vécu quarante ans, pour peu qu'il ait de l'entendement, a vu, en quelque manière, tout ce qui a été avant lui et qui sera après, puisque tous les siècles se ressemblent.

 

     Les autres propriétés de l'âme sont l'amour du prochain, la vérité, la pudeur, et de ne respecter personne plus que soi-même, ce qui est le propre de la loi. C'est ainsi que la droite raison ne diffère en rien des règles de la justice.

 

                                                                                   Pensées, livre XI, art. 1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                 Seule la philosophie peut nous guider

        

Durée de la vie de l'homme ? -Un moment.

Sa substance ? -Changeante.

Ses sensations ? -Obscures.

Toute sa masse ? -Pourriture.

Son âme ? -Un tourbillon.

Son sort ? -Impénétrable.

Sa réputation ? -Douteuse.

En un mot, tout ce qui est de son corps : comme l'eau qui s'écoule.

Ses pensées : comme des songes et de la fumée.

Sa vie : un combat perpétuel et une halte sur une terre étrangère.

Sa renommée après la mort : un pur oubli.

 

Qu'est-ce donc qui peut lui faire faire un bon voyage ? La seule philosophie.

 

 Elle consiste à empêcher que le génie qui habite en lui ne reçoive ni affront ni blessure; à être également supérieur à la volupté et à la douleur; ne rien faire au hasard; n'être ni dissimulé, ni menteur, ni hypocrite; n'avoir pas besoin qu'un autre agisse ou n'agisse pas; recevoir tout ce qui arrive et qui lui a été distribué comme un envoi qui lui est fait du même lieu dont il est sorti; enfin, attendre avec résignation la mort, comme une simple dissolution des éléments dont chaque animal est composé. Car, si ces éléments ne reçoivent aucun mal d'être changés l'un en l'autre, pourquoi regarder de mauvais œil, pourquoi craindre le changement et la dissolution de tous ?

Il n'y a rien là qui ne soit selon la nature.

Donc point de mal.

 

Pensées, livre II, art. 17,

 

 

 

 

 

 

 

 

               

               

                  

                      Hier simple germe, demain momie ou cendre

        

 

 

N'oublie pas combien il est mort de médecins qui souvent avaient froncé les sourcils auprès de leurs malades; combien d'astrologues qui avaient prédit avec emphase la mort des autres; combien de philosophes qui avaient débité avec confiance une infinité de systèmes sur la mort et l'immortalité; combien de guerriers fameux qui avaient immolé un grand nombre d'ennemis; combien de tyrans qui, avec une horrible férocité, avaient abusé de leur pouvoir sur la vie de leurs sujets, comme si eux-mêmes eussent été invulnérables; combien il est mort, pour ainsi dire, de villes entières : Hélice, Pompéi, Herculanum, et une infinité d'autres ! Passe encore successivement à tous ceux que tu as connus. Tel qui avait enterré celui-ci, a été enterré par celui-là, et le tout en fort peu de temps. Ah ! il ne faut jamais perdre de vue que toutes les choses humaines sont passagères et sans consistance. Hier l'homme était un simple germe; demain ce sera une momie ou de la cendre. Il faut donc passer cet instant de vie conformément à notre nature, et nous soumettre à notre dissolution avec douceur, comme une olive mûre qui en tombant semble bénir la terre qui l'a portée, et rendre grâces à l'arbre qui l'avait produite.

 

Pensées, livre IV, art. 48,

 

 

        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        C'est en toi-même que tu trouveras la paix

        

La plupart des hommes cherchent la solitude dans les champs, sur des rivages, sur des collines. C'est aussi ce que tu recherches ordinairement avec le plus d'ardeur. Mais c'est un goût très vulgaire. Il ne tient qu'à toi de te retirer à toute heure au-dedans de toi-même. Il n'y a aucune retraite où un homme puisse être plus en repos et plus libre que dans l'intérieur de son âme; principalement s'il y a mis de ces choses précieuses qu'on ne peut revoir et considérer sans se trouver aussitôt dans un calme parfait, qui est, selon moi, l'état habituel d'une âme où tout a été mis en bon ordre et à sa place.

 

Jouis donc très souvent de cette solitude, et reprends-y de nouvelles forces. Mais aussi fournis-la de ces maximes courtes et élémentaires, dont le seul ressouvenir puisse dissiper sur-le-champ tes inquiétudes, et te renvoyer en état de soutenir sans trouble tout ce que tu retrouveras.

 

Car enfin, qu'est-ce qui te fait de la peine ? Est-ce la méchanceté des hommes ? Mais rappelle-toi ces vérités-ci : que tous les êtres pensants ont été faits pour se supporter les uns les autres; que cette patience fait partie de la justice qu'ils se doivent réciproquement; qu'ils ne font pas le mal parce qu'ils veulent le mal. D'ailleurs à quoi a-t-il servi à tant d'hommes, qui maintenant sont au tombeau, réduits en cendres, d'avoir eu des inimitiés, des soupçons, des haines, des querelles ? Cesse donc enfin de te tourmenter.

 

Te plains-tu encore du lot d'événements que la cause universelle t'a départi ? Rappelle-toi ces alternatives de raisonnement : ou c'est la providence, ou c'est le mouvement fortuit des atomes qui t'amène tout; ou enfin il t'a été démontré que le monde est une grande ville...

 

Mais tu es importuné par les sensations du corps ? Songe que notre entendement ne prend point de part aux impressions douces ou rudes que l'âme animale éprouve, sitôt qu'il s’est une fois renfermé chez lui, et qu'il a reconnu ses propres forces. Au surplus, rappelle-toi encore tout ce qu'on t'a enseigné sur la volupté et la douleur, et que tu as reconnu pour vrai.

 

Mais ce sera peut-être un désir de vaine gloire qui viendra t'agiter. Considère la rapidité avec laquelle toutes choses tombent dans l'oubli; cet abîme immense de l'éternité qui t'a précédé et qui te suivra; combien un simple retentissement de bruit est peu de choses; la diversité et la folie des idées que l'on prend de nous; enfin la petitesse du cercle où ce bruit s'étend. Car la terre entière n'est qu'un point de l'univers; ce qui en est habité n'est qu'un coin du monde; et dans ce coin-là même, combien auras-tu de panégyristes, et de quelle valeur ?

 

Souviens-toi donc de te retirer ainsi dans cette petite partie de nous-mêmes. Ne te trouble de rien; ne fais point d'efforts violents; mais demeure libre. Regarde toutes choses avec une fermeté mâle, en homme, en en citoyen, en être destiné à mourir. Surtout, lorsque tu feras dans ton âme la revue de tes maximes, arrête-toi sur ces deux : l'une, que les objets ne touchent point notre âme, qu'ils se tiennent immobiles hors d'elle, et que son trouble ne vient jamais que des opinions qu'elle se fait au-dedans; l'autre, que tout ce que tu vois va changer dans un moment, et ne sera plus ce qu'il était. N'oublie jamais combien il est arrivé déjà de révolutions, ou en toi, ou sous tes yeux. «Le monde n'est que changement; la vie n'est qu'opinion»*.

 

   * - Formule attribuée à Démocrite.

 

                                                                                  Pensées, livre IV, art. 3,

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