Lucrèce

(vers 98-55 avant J.-C.)
Il n'y aura pas d'autre
que toi-même
pour pleurer ta mort
On n'a rien à craindre du malheur, si l'on
n'existe pas dans le temps où il pourrait se faire sentir. Mais puisque la
mort, en faisant disparaître l'homme sur qui pourraient fondre les maux
auxquels nous sommes exposés, l'empêche, pour ainsi dire, d'avoir existé
auparavant, il est clair qu'il n'a rien à redouter. Ce qui n'existe pas ne
saurait être malheureux, et celui qu'une mort éternelle a délivré de la vie
n'est-il pas au même état que s'il ne fût jamais né ?
Ainsi,
quand tu entends un homme se plaindre du sort qui le condamne à servir de
pâture aux vers, aux flammes, aux bêtes féroces, sois sûr qu'il n'est pas de
bonne foi, et que son cœur est, sans qu'il le sache, le jouet de quelque
secrète inquiétude; à l'entendre, il ne doute pas que la mort n'éteigne en lui
le sentiment. Mais il ne tient point sa parole : il ne peut se faire mourir
tout entier, et, à son insu, il laisse toujours subsister une partie de son
être. Quand il se représente pendant la vie que son cadavre sera déchiré par
les monstres et les oiseaux carnassiers, il déplore son malheur : c'est qu'il
ne se dépouille point de lui-même; il ne se détache point de ce corps que la
mort a terrassé; il croit que c'est encore lui, et, debout à ses côtés, il
l'anime encore de la sensibilité. Voilà pourquoi il s'indigne d'être né mortel
: il ne voit pas que la vraie mort ne laissera pas subsister un autre lui-même,
un être vivant, pour gémir de sa mort, pour pleurer debout sur son cadavre
étendu, pour être déchiré par les bêtes et consumé par la douleur. Car si une des
horreurs de la mort est de servir d'aliment aux hôtes des bois, je ne vois pas
qu'il soit moins douloureux d'être consumé par les flammes, d'être étouffé par
le miel ou transi de froid dans un tombeau de marbre, ou d'être écrasé sous le
poids de la terre.
De la nature, livre III
Un
désir que la jouissance ne fait qu'enflammer
En
renonçant à l'amour, il s'en faut bien qu'on se prive de ses douceurs. On en
recueille les fruits sans en sentir les peines. La volupté véritable et assurée
est le partage des âmes raisonnables, et non de ces amants forcenés dont les
ardeurs flottantes ne savent pas même, dans l'ivresse de la jouissance, sur
quel charme fixer d'abord leurs mains et leurs regards. Ils serrent avec fureur
l'objet de leurs désirs; ils le blessent; leurs dents mêmes impriment souvent
sur ses lèvres des baisers douloureux. C'est que leur plaisir n'est pas pur;
c'est qu'ils sont animés par des aiguillons secrets contre l'objet vague d'où
leur est venue cette frénésie. Mais Vénus amortit la
douleur au sein du plaisir, et répand sur les blessures le baume de la volupté.
En
effet, les amants se flattent que le même corps qui allume leurs feux peut
aussi les éteindre; mais la nature s'y oppose. L'amour est l'unique désir que
la jouissance ne fasse qu'enflammer de nouveau. La faim et la soif peuvent
aisément s'apaiser, parce que les aliments et les boissons se distribuent dans
nos membres et s'attachent à certaines parties de nous-mêmes. Mais un beau
visage, un teint brillant, n'introduisent dans nos corps que des simulacres
légers, qu'une espérance trompeuse emporte trop souvent dans les airs. Ainsi,
pendant le sommeil, un homme dévoré par la soif cherche à se désaltérer, sans
trouver une onde où s'éteigne l'ardeur de ses membres; il présente ses lèvres
aux simulacres des fontaines, il s'épuise inutilement, et meurt de soif au
milieu du fleuve dont il croit s'abreuver. De même Vénus se joue des amants par
des images illusoires; la vue d'un beau corps n'est pas capable de les
rassasier, et c'est en vain que sur ces membres délicats leurs mains errent
irrésolues : elles n'en peuvent détacher aucune parcelle.
Enfin,
lorsque les deux jeunes corps réunis jouissent de leur vigueur, lorsqu'ils
frémissent aux premiers accès du plaisir, que Vénus est sur le point
d'ensemencer le champ de la femme, les amants se serrent étroitement, joignent
leurs lèvres; leurs bouches confondent leurs haleines... en vain : il ne se
fait pas une communication de substance; les âmes ne peuvent se pénétrer, les
corps ne peuvent s'identifier. Car on voit bien que c'est là l'objet de leurs
désirs et le but de leurs efforts, tant ils s'unissent intimement sous les
nœuds de l'amour, quand leurs membres, ébranlés par la secousse du plaisir, se
résolvent en une liqueur abondante. Enfin les flots réunis ont rompu leur
barrière : la violence de la passion se ralentit un moment, mais pour renaître
ensuite avec plus de fureur et de rage, cherchant sans cesse à atteindre le but
où elle aspire; mais elle ne trouve aucun moyen de triompher de son mal, et les
amants sont consumés d'une blessure inconnue.
De la
nature, livre IV,