Leibniz (1646-1716)

Certaines de nos perceptions
sont inconscientes
Il y a mille marques qui font juger
qu'il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans
aperception* et sans réflexion, c'est-à-dire des changements dans l'âme même
dont nous ne nous apercevons pas, parce que ces impressions sont ou trop
petites et en trop grand nombre, ou trop unies, en sorte qu'elles n'ont rien
d'assez distinguant à part; mais jointes à d'autres, elles ne laissent pas de
faire leur effet et de se faire sentir au moins confusément dans l'assemblage.
C'est ainsi que l'accoutumance fait que nous ne
prenons pas garde au mouvement d'un moulin ou à une chute d'eau, quand nous avons
habité tout auprès depuis quelque temps. Ce n'est pas que ce mouvement ne
frappe toujours nos organes, et qu'il ne se passe encore quelque chose dans
l'âme qui y réponde, à cause de l'harmonie de l'âme et du corps, mais ces
impressions qui sont dans l'âme et dans le corps, destituées des attraits de la
nouveauté, ne sont pas assez fortes pour s'attirer notre attention et notre
mémoire, attachées à des objets plus occupants. Car toute attention demande de
la mémoire, et souvent, quand nous ne sommes point admonestés**, pour ainsi
dire, et avertis de prendre garde à quelques-unes de nos propres perceptions
présentes, nous les laissons passer sans réflexion et même sans être
remarquées. Mais si quelqu'un nous en avertit incontinent*** après et nous fait
remarquer, par exemple, quelque bruit qu'on vient d'entendre, nous nous en
souvenons et nous nous apercevons d'en avoir eu tantôt quelque sentiment. Ainsi
c'étaient des perceptions dont nous ne nous étions pas aperçus incontinent,
l'aperception ne venant dans ce cas que de l'avertissement
après quelque intervalle, tout petit qu'il soit. Et pour juger encore
mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer dans la foule,
j'ai coutume de me servir de l'exemple du mugissement ou du bruit de la mer,
dont on est frappé quand on est au rivage. Pour entendre ce bruit comme l'on
fait, il faut bien qu'on entende les parties qui composent ce tout,
c'est-à-dire les bruits de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne
se fasse connaître que dans l'assemblage confus de tous les autres ensemble,
c'est-à-dire dans ce mugissement même, et qu'il ne se remarquerait pas si cette
vague, qui le fait, était seule. Car il faut qu'on soit affecté un peu par le
mouvement de cette vague et qu'on ait quelque perception de chacun de ces
bruits, quelque petits qu'ils soient; autrement on
n'aurait pas celle de cent mille vagues, puisque cent mille riens ne sauraient
faire quelque chose.
*
- Aperception : fait de
s'apercevoir, conscience.
**
- Quand nous ne sommes point admonestés : quand on ne nous y fait pas
penser.
*** - Incontinent : tout de suite.
Nouveaux Essais sur l'entendement humain
(écrits en 1704, publiés en 1765),