Épictète ( 50-125
après J.-C. ) 
Ce qui dépend de nous, ce qui
n'en dépend pas
1. De toutes les choses du monde, les unes
dépendent de nous, les autres n'en dépendent pas. Celles qui en dépendent sont
nos opinions, nos mouvements, nos désirs, nos inclinations, nos aversions; en
un mot, toutes nos actions.
2.
Celles qui ne dépendent point de nous sont le corps, les biens, la réputation,
les dignités; en un mot, toutes les choses qui ne sont pas du nombre de nos
actions.
3. Les
choses qui dépendent de nous sont libres par leur nature, rien ne peut ni les
arrêter, ni leur faire obstacle; celles qui n'en dépendent pas sont faibles,
esclaves, dépendantes, sujettes à mille obstacles et à mille inconvénients, et
entièrement étrangères.
4.
Souviens-toi donc que, si tu crois libres les choses qui de leur nature sont
esclaves, et propres à toi celles qui dépendent d'autrui, tu rencontreras à
chaque pas des obstacles, tu seras affligé, troublé, et tu te plaindras des
dieux et des hommes. Au lieu que si tu crois tien ce qui t'appartient en
propre, et étranger ce qui est à autrui, jamais personne ne te forcera à faire
ce que tu ne veux point, ni ne t'empêchera de faire ce que tu veux; tu ne te
plaindras de personne; tu n'accuseras personne; tu ne feras rien, pas même la
plus petite chose, malgré toi; personne ne te fera aucun mal, et tu n'auras
point d'ennemi, car il ne t'arrivera rien de nuisible.
6.
Ainsi, devant toute imagination pénible, sois prêt à dire : «Tu n'es qu'une
imagination, et nullement ce que tu parais.» Ensuite, examine-la bien,
approfondis-la, et, pour la sonder, sers-toi des règles que tu as apprises,
surtout de la première, qui est de savoir si la chose qui te fait de la peine
est du nombre de celles qui dépendent de nous, ou de celles qui n'en dépendent
pas; et si elle est du nombre de celles qui ne sont pas en notre pouvoir,
dis-toi sans balancer : «Cela ne me regarde pas.»
Manuel
(publié par Arrien au II siècle), Maxime I
Ce sont nos propres jugements
qui nous chagrinent
III
Devant chacune des choses qui te divertissent, qui servent à tes besoins, ou
que tu aimes, n'oublie pas de te dire en toi-même ce qu'elle est véritablement.
Commence par les plus petites. Si tu aimes un pot de terre, dis-toi que tu
aimes un pot de terre; et, s'il se casse, tu n'en seras point troublé. Si tu
aimes ton fils ou ta femme, dis-toi à toi-même que tu aimes un être mortel; et
s'il vient à mourir, tu n'en seras point troublé.
V Ce
qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les opinions qu'ils en
ont. Par exemple, la mort n'est point un mal, car, si elle en était un, elle
aurait paru telle à Socrate, mais l'opinion qu'on a que la mort est un mal,
voilà le mal. Lors donc que nous sommes contrariés, troublés ou tristes, n'en
accusons point d'autres que nous-mêmes, c'est-à-dire nos opinions.
XVI
Quand tu vois quelqu'un qui pleure, soit parce qu'il est en deuil, soit parce
que son fils est au loin, soit parce qu'il a perdu ses biens, prends garde que
ton imagination ne t'emporte et ne te séduise en te persuadant que cet homme
est effectivement malheureux à cause de ces choses extérieures; mais fais en
toi-même cette distinction, que ce qui l'afflige, ce n'est point l'accident qui
lui est arrivé, car un autre n'en est point ému, mais l'opinion qu'il en a. Si
pourtant c'est nécessaire, ne refuse point de pleurer avec lui et de compatir à
sa douleur par tes discours; mais prends garde que ta compassion ne passe
au-dedans et que tu ne sois affligé véritablement.
XX
Souviens-toi que ce n'est ni celui qui te dit des injures, ni celui qui te
frappe, qui t'outrage; mais c'est l'opinion que tu as d'eux, et qui te les fait
regarder comme des gens dont tu es outragé. Quand quelqu'un donc te chagrine et
t'irrite, sache que ce n'est pas cet homme-là qui t'irrite, mais ton opinion.
Efforce-toi donc, avant tout, de ne pas te laisser emporter par ton
imagination; car, si une fois tu gagnes du temps et quelque délai, tu seras
plus facilement maître de toi-même.
Manuel
(publié par Arrien au II siècle), Maximes III, V, XVI et XX