Descartes (1596-1650)
Il n'y a point de doute que je suis
La
méditation que je fis hier m'a rempli l'esprit de tant de doutes, qu'il n'est
plus désormais en ma puissance de les oublier. Et cependant je ne vois pas de
quelle façon je les pourrai résoudre; et comme si tout à coup j'étais tombé
dans une eau très profonde, je suis tellement surpris que je ne puis ni assurer
mes pieds dans le fond, ni nager pour me soutenir au-dessus. Je m'efforcerai
néanmoins, et suivrai derechef la même voie où j'étais entré hier, en
m'éloignant de tout ce en quoi je pourrai imaginer le moindre doute, tout de
même que si je connaissais que cela fût absolument faux; et je continuerai
toujours dans ce chemin, jusqu'à ce que j'aie rencontré quelque chose de
certain, ou du moins, si je ne puis autre chose, jusqu'à ce que j'aie appris
certainement qu'il n'y a rien au monde de certain.
Archimède,
pour tirer le globe terrestre de sa place et le transporter en un autre lieu,
ne demandait rien qu'un point qui fût fixe et assuré. Ainsi j'aurai droit de
concevoir de hautes espérances si je suis assez heureux pour trouver seulement
une chose qui soit certaine et indubitable.
Je
suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses; je me persuade que
rien n'a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me
représente; je pense n'avoir aucun sens; je crois que le corps, la figure,
l'étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit.
Qu'est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose,
sinon qu'il n'y a rien au monde de certain.
Mais
que sais-je s'il n'y a point quelque autre chose différente de celles que je
viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ?
N'y a-t-il point quelque Dieu, ou quelque autre puissance, qui me met en
l'esprit ces pensées ? Cela n'est pas nécessaire, car peut-être que je suis
capable de les produire de moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je pas
quelque chose ? Mais j'ai déjà nié que j'eusse aucun sens ni aucun corps.
J'hésite néanmoins, car que s'ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant du
corps et des sens que je ne puisse être sans eux ? Mais je me suis persuadé
qu'il n'y avait rien du tout dans le monde, qu'il n'y avait aucun ciel, aucune
terre, aucuns esprits, ni aucuns corps; ne me suis-je donc pas aussi persuadé
que je n'étais point ? Non certes, j'étais sans doute, si je me suis persuadé,
ou seulement si j'ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel
trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me
tromper toujours. Il n'y a donc point de doute que je suis, s'il me trompe; et
qu'il me trompe tant qu'il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois
rien, tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu'après y avoir bien
pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et
tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j'existe, est
nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois
en mon esprit.
Méditations
métaphysiques (1641),
Méditation seconde,
Mieux vaut la tristesse qu'un
bonheur factice
Je me suis quelquefois proposé un
doute : savoir s'il est mieux d'être gai et content, en imaginant les biens
qu'on possède être plus grands et plus estimables qu'ils ne sont, et ignorant
ou ne s'arrêtant pas à considérer ceux qui manquent, que d'avoir plus de
considération et de savoir, pour connaître la juste valeur des uns et des
autres, et qu'on devienne plus triste. Si je pensais que le souverain bien fût
la joie, je ne douterais point qu'on ne dût tâcher de
se rendre joyeux, à quelque prix que ce pût être, et
j'approuverais la brutalité de ceux qui noient leurs déplaisirs dans le vin, ou
les étourdissent avec du pétun1. Mais je distingue entre le souverain bien, qui
consiste en l'exercice de la vertu, ou,ce qui est le
même, en la possession de tous les biens dont l'acquisition dépend de notre
libre arbitre, et la satisfaction d'esprit qui suit de cette acquisition.
C'est pourquoi, voyant que c'est
une plus grande perfection de connaître la vérité, encore même qu'elle soit à
notre désavantage, que l'ignorer, j'avoue qu'il vaut mieux être moins gai et
avoir plus de connaissance. Aussi n'est-ce pas toujours lorsqu'on a le plus de
gaieté qu'on a l'esprit plus satisfait; au contraire, les grandes joies sont
ordinairement mornes et sérieuses, et il n'y a que les médiocres et passagères
qui soient accompagnées du ris. Ainsi je n'approuve point qu'on tâche à se
tromper, en se repaissant de fausses imaginations; car tout le plaisir qui en
revient ne peut toucher que la superficie de l'âme, laquelle sent cependant une
amertume intérieure, en s'apercevant qu'ils sont faux. Et encore qu'il pourrait
arriver qu'elle fût si continuellement divertie ailleurs que jamais elle ne
s'en aperçût, on ne jouirait pas pour cela de la béatitude dont il est
question, pour ce qu'elle doit dépendre de notre conduite, et cela ne viendrait
que de la fortune.
1 - Du pétun : du tabac.
Lettre
à Élisabeth (6 octobre 1645).
Vivre sans philosopher, c'est avoir les yeux fermés
J'aurais ensuite fait considérer l'utilité
de cette philosophie, et montré que, puisqu'elle s'étend à tout ce que l'esprit
humain peut savoir, on doit croire que c'est elle seule qui nous distingue des
plus sauvages et barbares, et que chaque nation est d'autant plus civilisée et polie
que les hommes y philosophent mieux; et ainsi que c'est le plus grand bien qui
puisse être dans un État que d'avoir de vrais philosophes. Et outre cela que,
pour chaque homme en particulier, il n'est pas seulement utile de vivre avec
ceux qui s'appliquent à cette étude, mais qu'il est incomparablement meilleur
de s'y appliquer soi-même; comme sans doute il vaut beaucoup mieux se servir de
ses propres yeux pour se conduire, et jouir par même moyen de la beauté des
couleurs et de la lumière, que non pas de les avoir fermés et suivre la
conduite d'un autre; mais ce dernier est encore meilleur que de les tenir
fermés et n'avoir que soi pour se conduire. Or, c'est proprement avoir les yeux
fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher; et le
plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n'est point comparable
à la satisfaction que donne la connaissance de celles qu'on trouve par la
philosophie; et, enfin, cette étude est plus nécessaire pour régler nos murs et
nous conduire en cette vie, que n'est l'usage de nos yeux pour guider nos pas.
Les bêtes brutes, qui n'ont que leur corps à conserver, s'occupent
continuellement à chercher de quoi le nourrir; mais les hommes, dont la
principale partie est l'esprit, devraient employer leurs principaux soins à la
recherche de la sagesse, qui en est la vraie nourriture; et je m'assure aussi
qu'il y en a plusieurs qui n'y manqueraient pas, s'ils avaient espérance d'y
réussir, et qu'ils sussent combien ils en sont capables. Il n'y a point d'âme
tant soit peu noble qui demeure si fort attachée aux objets des sens qu'elle ne
s'en détourne quelquefois pour souhaiter quelque autre plus grand bien,
nonobstant qu'elle ignore souvent en quoi il consiste. Ceux que la fortune
favorise le plus, qui ont abondance de santé, d'honneurs, de richesses, ne sont
pas plus exempts de ce désir que les autres; au contraire, je me persuade que
ce sont eux qui soupirent avec le plus d'ardeur après un autre bien, plus
souverain que tous ceux qu'ils possèdent. Or, ce souverain bien considéré par
la raison naturelle sans la lumière de la foi, n'est autre chose que la
connaissance de la vérité par ses premières causes, c'est-à-dire la sagesse,
dont la philosophie est l'étude. Et, parce que toutes ces choses sont entièrement
vraies, elles ne seraient pas difficiles à persuader si elles étaient bien
déduites.
Les Principes de la Philosophie (1644),
Lettre préface de
l'auteur.
Esprit et corps
forment un seul tout
Et premièrement, il n'y a point de doute
que tout ce que la nature m'enseigne contient quelque vérité; car par la
nature, considérée en général, je n'entends maintenant autre chose que Dieu
même, ou bien l'ordre et la disposition que Dieu a établie dans les choses
créées. Et par ma nature en particulier, je n'entends autre chose que la
complexion ou l'assemblage de toutes les choses que Dieu m'a données.
Or il
n'y a rien que cette nature m'enseigne plus expressément, ni plus sensiblement,
sinon que j'ai un corps qui est mal disposé quand je sens de la douleur, qui a
besoin de manger ou de boire quand j'ai les sentiments de la faim ou de la
soif, etc. Et partant, je ne dois aucunement douter qu'il n'y ait en cela
quelque vérité.
La
nature m'enseigne aussi, par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc.,
que je suis pas seulement logé dans mon corps ainsi qu'un pilote en son navire,
mais, outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement, et tellement
confondu et mêlé que je compose comme un seul tout avec lui. Car si cela
n'était, lorsque mon corps est blessé, je ne sentirais pas pour cela de la
douleur, moi qui ne suis qu'une chose qui pense, mais j'apercevrais cette
blessure par le seul entendement, comme un pilote aperçoit par la vue si
quelque chose se rompt dans son vaisseau. Et lorsque mon corps a besoin de
boire ou de manger, je connaîtrais simplement cela même, sans en être averti
par des sentiments confus de faim et de soif. Car en effet tous ces sentiments
de faim, de soif, de douleur, etc., ne sont autre chose que de certaines façons
confuses de penser, qui proviennent et dépendent de l'union et comme du mélange
de l'esprit avec le corps.
Méditations métaphysiques (1641), Méditation sixième,
traduction du Duc de Luynes revue par
Descartes.
Plutôt
changer mes désirs que l'ordre du monde
Ma
troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune,
et à changer mes désirs que l'ordre du monde; et généralement, de m'accoutumer
à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos
pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux touchant les choses
qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est, au regard de
nous, absolument impossible. Et ceci seul me semblait être suffisant pour
m'empêcher de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me
rendre content1. Car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que
les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme
possibles, il est certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors
de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de
regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous
en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les
royaumes de la Chine ou de Mexique; et que faisant, comme on dit, de nécessité
vertu, nous ne désirerons pas davantage d'être sains, étant malades, ou d'être
libres, étant en prison, que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une
matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme
les oiseaux.
Mais
j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice, et d'une méditation souvent
réitérée, pour s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses; et je
crois que c'est principalement en ceci que consistait le secret de ces
philosophes2, qui ont pu autrefois se soustraire à l'empire de la fortune et,
malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux.
Car, s'occupant sans cesse à considérer les bornes qui leur étaient prescrites
par la nature, ils se persuadaient si parfaitement que rien n'était en leur
pouvoir que leurs pensées, que cela seul était suffisant pour les empêcher
d'avoir aucune affection pour d'autres choses; et ils disposaient d'elles si
absolument, qu'ils avaient en cela quelque raison de s'estimer plus riches, et
plus puissants, et plus libres, et plus heureux qu'aucun des autres hommes qui,
n'ayant point cette philosophie, tant favorisés de la nature et de la fortune
qu'ils puissent être, ne disposent jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent.
1 -
Content : heureux, comblé.
2 - Les
stoïciens.
Discours de la méthode
(1637),
troisième partie.
Le mot “philosophie” signifie
l'étude de la sagesse
J'aurais
voulu premièrement y expliquer ce que c'est que la philosophie, en commençant
par les choses les plus vulgaires1, comme sont : que ce mot de philosophie
signifie l'étude de la sagesse, et que par la sagesse on n'entend pas seulement
la prudence dans les affaires, mais une parfaite connaissance de toutes les
choses que l'homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la
conservation de sa santé et l'invention de tous les arts; et qu'afin que cette
connaissance soit telle, il est nécessaire qu'elle soit déduite des premières
causes, en sorte que pour étudier à l'acquérir, ce qui se nomme proprement
philosopher, il faut commencer par la recherche de ces premières causes,
c'est-à-dire des principes; et que ces principes doivent avoir deux conditions
: l'une, qu'ils soient si clairs et si évidents que l'esprit humain ne puisse
douter de leur vérité, lorsqu'il s'applique avec attention à les considérer;
l'autre, que ce soit d'eux que dépende la connaissance des autres choses, en sorte
qu'ils puissent être connus sans elles, mais non pas réciproquement elles sans
eux; et qu'après cela il faut tâcher de déduire tellement de ces principes la
connaissance des choses qui en dépendent, qu'il n'y ait rien en toute la suite
des déductions qu'on en fait qui ne soit très manifeste. Il n'y a véritablement
que Dieu seul qui soit parfaitement sage, c'est-à-dire qui ait l'entière
connaissance de la vérité de toutes choses; mais on peut dire que les hommes
ont plus ou moins de sagesse à raison de ce qu'ils ont plus ou moins de
connaissance des vérités plus importantes. Et je crois qu'il n'y a rien en ceci
dont tous les doctes ne demeurent d'accord.
1 - Les
plus vulgaires : les plus communes.
Les Principes de la
philosophie (1644),
Lettre préface de l'auteur.
Rien de ce que j'apprends par les sens n'est
assuré
Tout ce
que j'ai reçu jusqu'à présent pour le plus vrai et assuré, je l'ai appris des
sens, ou par les sens; or j'ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient
trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui
nous ont une fois trompés.
Mais,
encore que les sens nous trompent quelquefois touchant les choses peu sensibles
et fort éloignées, il s'en rencontre peut-être beaucoup d'autres desquelles on
ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connaissions par leur
moyen : par exemple, que je sois ici, assis auprès du feu, vêtu d'une robe de
chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et
comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps-ci soient à moi ?
si ce n'est peut-être que je me compare à ces
insensés, de qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires
vapeurs de la bile, qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois,
lorsqu'ils sont très pauvres; qu'ils sont vêtus d'or et de pourpre, lorsqu'ils
sont tout nus; ou s'imaginent être des cruches, ou avoir un corps de verre.
Mais quoi ! ce sont des fous, et je ne serais pas
moins extravagant si je me réglais sur leurs exemples.
Toutefois
j'ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que j'ai coutume de
dormir et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de
moins vraisemblables, que ces insensés lorsqu'ils veillent. Combien de fois
m'est-il arrivé de songer, la nuit, que j'étais en ce lieu, que j'étais
habillé, que j'étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ?
Il me semble bien à présent que ce n'est point avec des yeux endormis que je
regarde ce papier; que cette tête que je remue n'est point assoupie; que c'est
avec dessein et de propos délibéré que j'étends cette main, et que je la sens :
ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout
ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d'avoir été souvent
trompé, lorsque je dormais, par de semblables illusions. Et m'arrêtant sur
cette pensée, je vois si manifestement qu'il n'y a point d'indices concluants,
ni de marques assez certaines par où l'on puisse distinguer nettement la veille
d'avec le sommeil, que j'en suis tout étonné; et mon étonnement est tel qu'il
est presque capable de me persuader que je dors.
Méditations
métaphysiques (1641), Première Méditation,
traduction par le Duc de Luynes revue par Descartes.
« Comme maîtres et possesseurs de la nature »
Sitôt que j'ai eu acquis quelques
notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en
diverses difficultés particulières, j'ai remarqué jusques où elles peuvent
conduire, et combien elles différent des principes dont on s'est servi jusqu'à
présent, j'ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement
contre la loi qui nous oblige à procurer, autant qu'il est en nous1, le bien
général de tous les hommes. Car elles m'ont fait voir qu'il est possible de
parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu'au lieu de
cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut
trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu,
de l'eau, de l'air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous
environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos
artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels
ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la
nature. Ce qui n'est pas seulement à désirer pour l'invention d'une infinité
d'artifices qui feraient qu'on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la
terre et de toutes les commodités qui s'y trouvent, mais principalement aussi
pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le
fondement de tous les autres biens de cette vie; car même l'esprit dépend si
fort du tempérament et de la disposition des organes du corps que, s'il est
possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages
et plus habiles qu'ils n'ont été jusqu'ici, je crois que c'est dans la médecine
qu'on doit le chercher. Il est vrai que celle qui est maintenant en usage
contient peu de choses dont l'utilité soit si remarquable; mais, sans que j'aie
aucun dessein de la mépriser, je m'assure qu'il n'y a personne, même de ceux
qui en font profession, qui n'avoue que tout ce qu'on y sait n'est presque rien
à comparaison de ce qui reste à y savoir, et qu'on se pourrait exempter d'une
infinité de maladies, tant du corps que de l'esprit, et même aussi peut-être de
l'affaiblissement de la vieillesse, si on avait assez de connaissance de leurs
causes et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus. Or, ayant dessein
d'employer toute ma vie à la recherche d'une science si nécessaire, et ayant
rencontré un chemin qui me semble tel qu'on doit infailliblement la trouver en
le suivant, si ce n'est qu'on en soit empêché, ou par la brièveté de la vie ou
par le défaut des expériences, je jugeais qu'il n'y avait point de meilleur
remède contre ces deux empêchements que de communiquer fidèlement au public
tout le peu que j'aurais trouvé, et de convier les bons esprits à tâcher de
passer plus outre, en contribuant, chacun selon son inclination et son pouvoir,
aux expériences qu'il faudrait faire, et communiquant aussi au public toutes
les choses qu'ils apprendraient, afin que, les derniers commençant où les
précédents auraient achevé, et ainsi joignant les vies et les travaux de
plusieurs, nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin que chacun en
particulier ne saurait faire.
1 -
Autant que nous le pouvons.
Discours
de la méthode (1637),
sixième partie.