PLAIDOYER POUR UNE INTERDICTION
Les dessous du clone
Que ce soit à propos des organismes génétiquement modifiés (OGM) ou du
clonage thérapeutique, les scientifiques demeurent divisés sur les conséquences
de leurs recherches. C’est aux gouvernements, aux élus et à l’ensemble de la
société de décider du bien-fondé de ces technologies nouvelles. La plupart des
pays semblent ainsi prêts à interdire toute forme de clonage humain. En
revanche, pour sa contestation active des OGM, le dirigeant de la Confédération
paysanne, M. José Bové, a été condamné à la prison.
Par Jacques Testart
Biologiste de la procréation, directeur de recherche à l’Institut national
de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Dernier ouvrage publié : Le
vivant manipulé, éd. Sand, Paris, 2003.
Dans la revue Nature du 27 février 1997, qui annonçait la naissance de Dolly, la première brebis clonée, l’éditeur indiquait avoir
reçu un courriel lui demandant de renoncer à cette publication avec cet
argument : « Quand le procédé sera de plus en plus utilisé, son usage abusif
par des groupes illégaux ou étrangers sera inévitable. » L’éditeur concédait
que « le clonage humain pourra être réalisé d’ici un à dix ans », mais il
ajoutait : « Alors que le monde scientifique regorge d’exercices de prévision
technologique, c’est une honte pour un président des Etats-Unis et d’autres
politiciens de ne s’inquiéter que maintenant de ce que nous publions
aujourd’hui. » Cette réflexion mérite d’être lue à la lumière d’un commentaire
plus ancien.
Trois ans avant la naissance de Dolly,
quelques-uns des meilleurs spécialistes de la procréation artificielle
s’interrogeaient sur les perspectives du clonage humain (1). Ils assuraient que
le clonage d’un adulte est impossible et qualifiaient cette perspective de «
fantaisie biologique » (biological fantasy). Leur conclusion était donc que « la
science-fiction ne peut pas être le sujet de débats éthiques sérieux, lesquels
doivent respecter les lois du plausible »... Ainsi les praticiens de la
biomédecine revendiquaient de décider le moment où un « débat éthique sérieux »
devient possible. Ce qui ne les empêche pas de scruter l’impossible, par
curiosité, en invitant dans leurs colloques les chercheurs qui viennent juste
de franchir, chez l’animal, une étape significative.
Au tout début de la fécondation in vitro (FIV), lors du congrès
international de Vienne (1986), Steen Willadsen,
spécialiste du clonage par division de l’embryon de mouton, fut ainsi convié à
faire le point sur cette technique. A l’occasion de congrès ultérieurs, les
praticiens de la FIV ont pu aussi s’informer sur l’état de l’art de la
parthénogenèse (développement à partir du seul ovule), de la transgenèse (modification du génome de tout l’organisme)
et, bien sûr, du clonage d’un animal adulte. Il arrive aussi que les
vétérinaires viennent s’enquérir auprès de la médecine de nouveautés
susceptibles d’applications chez l’animal, car il n’existe aucune barrière
biologique qui empêcherait d’appliquer à l’être humain ce qui fut réussi chez
l’animal, et réciproquement. C’est pourquoi la frontière éthique ne devrait pas
se satisfaire d’invocations à la responsabilité médicale quand ce qu’on craint
de voir appliquer à l’homme existe déjà pour l’animal.
Refaisons l’histoire : si, dès la naissance de Dolly,
la perspective du clonage humain avait été officiellement approuvée, les
laboratoires de recherche auraient d’abord cultivé leur savoir-faire sur des
modèles animaux, afin d’intervenir chez l’être humain avec le meilleur bagage
technologique. Or, en dépit de l’indignation générale contre le clonage d’un
être humain, c’est exactement ce qui s’est passé : on a cloné des chèvres et
des moutons, des vaches et des souris, des cochons et des chats, et les membres
de la secte Raël (qui prétendent avoir permis la
naissance de plusieurs bébés clonés) eux-mêmes se sont offert de telles
expériences préalables.
Qu’en conclure ? Qu’il n’y a pas pire hypocrisie que de feindre une
frontière entre le savoir expérimental acquis chez l’animal et le savoir «
clinique » utilisable chez l’être humain. Pour préserver l’humanité des
techniques qu’on inflige aux animaux, il est donc indispensable de se doter de
moyens réels d’interdiction, et de ne pas se contenter de discours. Tant que de
telles mesures ne reçoivent pas un aval international, accompagné de pénalités,
la poursuite des travaux chez l’animal dément toute volonté de régulation
éthique.
Plutôt que la science officielle, ce sont des illuminés ou des provocateurs
qui ont osé les premiers le passage de l’animal à l’être humain. On pourrait y
voir le relatif succès d’une éthique largement partagée. Peut-être est-ce
plutôt que les enjeux fantasmatiques étaient bien supérieurs aux enjeux
scientifiques ou industriels, et qu’un certain savoir-faire était déjà
disponible à partir de l’expérimentation animale, d’une part, des acquis de la
fécondation humaine, d’autre part. Il est trop facile de se rassurer en niant
ces « succès » proclamés ou en attribuant une telle dérive aux seuls
représentants de la marginalité scientifique (2).
On peut raisonnablement penser que les raéliens,
tout comme le gynécologue italien Severino Antinori, se sont « offert » des biologistes discrets, et
que leurs déclarations ne sont pas que propagande (3). Mais leur audace a agi
comme un catalyseur en libérant des projets refoulés : on entend exprimer qu’il
pourrait y avoir de bonnes raisons de pratiquer le clonage reproductif, à
condition d’en interdire la gestion à des fanatiques pour la confier à la
sagesse médicale, discours qui atteint même le Comité international d’éthique
de l’Unesco (4).
Pour certains médecins ou chercheurs, l’affichage bruyant de leur
opposition au clonage « reproductif » n’est que la caution pour obtenir l’accès
au clonage « thérapeutique ». Cette fois, il s’agirait de médecine, c’est-à-dire
d’une chose sérieuse et utile : son but est de produire, en vue de greffe, des
cellules souches parfaitement compatibles avec un receveur, qui est aussi le
donneur du noyau introduit dans l’ovule. Pourtant, le clonage thérapeutique
heurte l’éthique de plusieurs façons. De plus, sa faisabilité n’a pas encore
été démontrée chez l’animal. il s’agit simultanément
de créer un être humain (5) par clonage plutôt que par fécondation, de
sacrifier l’embryon à des fins médicales, et de créer cet embryon avec le but
de le sacrifier.
Du thérapeutique au reproductif
Par ailleurs, le clonage thérapeutique ouvre deux autres portes. D’abord,
celle du clonage reproductif puisqu’il suffirait de placer dans un utérus
l’embryon ainsi cloné pour espérer en faire naître un enfant. Après le
glissement de l’animal à l’être humain, il faut alors prévoir un glissement du
« thérapeutique » au « reproductif ». Dès 1999, Jean-Paul Renard, spécialiste
du clonage des bovins, prévoyait : « On peut déjà douter que le clonage
reproductif continuera à être interdit si le clonage thérapeutique peut être
banalisé (6). » Un récent éditorial du journal Le Monde prédit que la recherche
sur les embryons humains est « l’étape qui précédera celle d’une législation
sur la pratique du clonage thérapeutique (7)
». Loin de s’en émouvoir, le texte souhaite que cette légalisation soit
« strictement encadrée afin de ne pas ouvrir la porte au clonage reproductif
»... Comment ne pas s’inquiéter de ces glissements progressifs de l’éthique ?
L’autre porte ouverte par le clonage thérapeutique est celle d’un essor
délibérément eugénique du diagnostic génétique préimplantatoire (DPI) pour
éliminer dans l’éprouvette les embryons au génome indésirable. Le clonage est
grand consommateur d’ovules, ses promoteurs devront d’abord disposer de
procédés éthiques (ni rapt lors de la fivète, ni achat à des femmes
nécessiteuses) pour accéder à ces indispensables mais très rares cellules
féminines. D’où une impulsion décisive aux recherches en cours chez l’être
humain et l’animal afin de transformer les cellules précurseurs (les ovocytes
de l’ovaire) en ovules compétents pour la fécondation ou le clonage. En
disposant d’ovules par dizaines, on pourrait, à l’issue de la FIV, sélectionner
le « meilleur génome » parmi de très nombreux embryons d’un même couple, et
ainsi augmenter notablement l’exigence eugénique.
Personne ne croit réellement que le clonage permettrait de créer un ou
plusieurs individus absolument identiques à un autre préexistant, et ce n’est
pas la génétique qui a inventé le fantasme du double, Narcisse pourrait en
témoigner. Mais les généticiens exhibent un support matériel pour ce fantasme,
la molécule d’ADN, et beaucoup laissent croire que cette molécule inerte
recèlerait à la fois le mystère de la vie et celui de l’individualité. Combien
de fois avons-nous entendu louer la molécule impériale, « programme » pour une
existence dont nous ne serions que les exécutants, « grand livre de la vie », «
partition » à jouer note par note, comme les feuillets perforés d’un orgue
mécanique. Malgré leurs dénégations épisodiques contre cette imagerie
simpliste, les biologistes moléculaires ajoutent, jour après jour, de nouvelles
chaînes à nos illusions d’être libres en prétendant déceler et bientôt
maîtriser les clés chimiques de chaque personne, de chaque pathologie, ou
seulement des risques de pathologie, jusqu’aux comportements. La « mystique de
l’ADN (8) » lui confère un statut culturel comparable à celui de l’âme dans
l’imagerie religieuse, avec des conséquences pour le vécu quotidien, les
pratiques médicales ou agricoles, l’école ou la justice.
Pourtant, l’empreinte génétique, que la justice considère comme « la reine
des preuves », ne permettrait pas de confondre un coupable parmi une série de
clones (ou une paire de vrais jumeaux) puisque leurs génomes seraient
identiques. En revanche, les empreintes digitales feraient la différence car
elles portent les marques de la vie, dès la naissance. L’identité n’est pas
dans l’ADN mais dans l’aléatoire dont se construit chaque être vivant. Si
l’image des gènes ou de l’ADN est devenue un « produit social », selon deux
sociologues américaines (9), c’est parce que les citoyens subissent une
mythologie où la science côtoie le scientisme et le réductionnisme, mais aussi
la complaisance et le business.
L’opposition au clonage s’exprime à partir de deux logiques différentes. Celle,
par exemple, du Congrès américain ou de l’Académie de médecine française craint
surtout les malformations ou pathologies qui risquent d’affecter l’enfant cloné.
Cette objection pourrait bien tomber avec le temps et les progrès techniques,
révélant alors une véritable béance éthique. L’autre opposition s’indigne de
l’absence d’autonomie du clone, comme s’il devait répondre automatiquement à ce
qu’on attend de lui. La première logique se limite à l’exigence de sécurité
médicale et la seconde reflète l’aliénation à la toute-puissance des gènes. S’il
faut condamner formellement le clonage d’un être humain, ce n’est pas parce que
la copie serait semblable au modèle, c’est parce que la copie n’a été créée que
pour être telle (10). C’est cette volonté d’instrumentaliser un être humain qui
est criminelle, même si le malheureux clone se rebiffe et fait échouer le
projet.
On peut risquer une analogie entre le clonage et le diagnostic
préimplantatoire : ils visent à favoriser dans l’oeuf une certaine identité de
l’enfant, par conformité avec une personne existante ou avec une norme médicale
ou sociale. Ces deux démarches s’inscrivent dans la mystique génétique, même si
le DPI prétend se référer à une norme objective (par exemple la « carte du
génome ») et le clonage à une norme subjective (par exemple l’idéal privé). Le
DPI refuse le risque de la procréation aléatoire et le clonage refuse le risque
de l’altérité. A moyen terme, les demandes adressées au DPI par les géniteurs
devraient se révéler univoques, toutes ciblées vers l’utopie du « handicap zéro
», matérialisant ainsi des critères universels pour tous les corps, comme pour
une fabrique de clones biomédicaux.
Réification de l’être humain
Les finalités du DPI et du clonage sont soeurs en eugénisme même si l’une
se prétend charitable alors que l’autre se montrerait égocentrique ou clanique.
Ces techniques symbolisent la hantise des identités suspectes ou aléatoires,
elles sont les outils pour la répression de constructions biologiques
singulières. Bouclons : là où le libéralisme sélectionne déjà, comme dans les
élevages, la performance ou la compétition entre humains, quel avenir plus sûr
pour un génome, reconnu « exceptionnel » grâce au DPI, que sa reproduction à
l’identique par le clonage (11) ?
Sans doute y aura-t-il des humains clonés, surtout si on parvient à
échapper aux pathologies graves observées chez les animaux. Mais le clonage ne
peut pas devenir un mode d’engendrement généralisé. L’accumulation progressive
de fragilités acquises observée après les bouturages répétés des végétaux est
retrouvée chez des souris qui deviennent malades et stériles à l’issue d’un
clonage répété pendant sept générations. De plus, ce procédé, éminemment élitiste
et privé de perspective rationnelle (qui « mérite » d’être cloné ?), convient
mal à l’économie du marché mondialisé. En revanche, la réification de l’être
humain, à l’occasion, entre autres, du clonage thérapeutique, ouvre un marché
pour des cellules souches et même des embryons, caractérisés, brevetés et
congelés, susceptibles de réparer ou de prévenir les écarts à la normalité.
Un clone peut en cacher un autre, et la « recherche sur l’embryon humain »
(euphémisme pour qualifier des essais technologiques) pourrait s’avérer
autrement redoutable que la naissance de quelques malheureux enfants clonés. Aussi,
plutôt qu’épiloguer sur l’usage qu’un « fou » ou un « Etat totalitaire »
pourrait faire du bouturage humain, mieux vaut s’armer juridiquement, et au
niveau international, pour refuser certaines justifications humanitaires ou
thérapeutiques de la biomédecine.
Jacques Testart.