
OEUVRES COMPLETES


Jean-Baptiste POQUELIN (1622-1673)

dit MOLIRE

LES AMANTS MAGNIFIQUES


Personnages de la comdie

ARISTIONE, Princesse, mre d'riphile.
RIPHILE, fille de la Princesse.
CLONICE, confidente d'riphile.
CHORBE, de la suite de la Princesse.
IPHICRATE, TIMOCLS, amants magnifiques.
SOSTRATE, gnral d'arme, amant d'riphile.
CLITIDAS, plaisant de cour, de la suite d'riphile.
ANAXARQUE, astrologue.
CLON, fils d'Anaxarque.
UNE FAUSSE VNUS, d'intelligence avec Anaxarque.

La scne est en Thessalie, dans la dlicieuse valle de Temp.

ACTE I, Scne premire

SOSTRATE, CLITIDAS.

CLITIDAS: Il est attach  ses penses.

SOSTRATE: Non, Sostrate, je ne vois rien o tu puisses avoir recours, et tes maux sont d'une nature  ne te laisser nulle esprance d'en sortir.

CLITIDAS: Il raisonne tout seul.

SOSTRATE: Hlas!

CLITIDAS: Voil des soupirs qui veulent dire quelque chose, et ma conjecture se trouvera vritable.

SOSTRATE: Sur quelles chimres, dis-moi, pourrais-tu btir quelque espoir? Et que peux-tu envisager, que l'affreuse longueur d'une vie malheureuse, et des ennuis  ne finir que par la mort?

CLITIDAS: Cette tte-l est plus embarrasse que la mienne.

SOSTRATE: Ah! mon coeur, ah! mon coeur, o m'avez-vous jet?

CLITIDAS: Serviteur, Seigneur Sostrate.

SOSTRATE: O vas-tu, Clitidas?

CLITIDAS: Mais vous plutt, que faites-vous ici? et quelle secrte mlancolie, quelle humeur sombre, s'il vous plat, vous peut retenir dans ces bois, tandis que tout le monde a couru en foule  la magnificence de la fte dont l'amour du Prince Iphicrate vient de rgaler sur la mer la promenade des princesses, tandis qu'elles y ont reu des cadeaux merveilleux de musique et de danse, et qu'on a vu les rochers et les ondes se parer de divinits pour faire honneur  leurs attraits?

SOSTRATE: Je me figure assez, sans la voir, cette magnificence, et tant de gens d'ordinaire s'empressent  porter de la confusion dans ces sortes de ftes, que j'ai cru  propos de ne pas augmenter le nombre des importuns.

CLITIDAS: Vous savez que votre prsence ne gte jamais rien, et que vous n'tes point de trop, en quelque lieu que vous soyez. Votre visage est bien venu partout, et il n'a garde d'tre de ces visages disgracis qui ne sont jamais bien reus des regards souverains. Vous tes galement bien auprs des deux Princesses; et la mre et la fille vous font assez connatre l'estime qu'elles font de vous, pour n'apprhender pas de fatiguer leurs yeux; et ce n'est pas cette crainte enfin qui vous a retenu.

SOSTRATE: J'avoue que je n'ai pas naturellement grande curiosit pour ces sortes de choses.

CLITIDAS: Mon Dieu! quand on n'aurait nulle curiosit pour les choses, on en a toujours pour aller o l'on trouve tout le monde, et quoi que vous puissiez dire, on ne demeure point tout seul, pendant une fte,  rver parmi des arbres, comme vous faites,  moins d'avoir en tte quelque chose qui embarrasse.

SOSTRATE: Que voudrais-tu que j'y pusse avoir?

CLITIDAS: Ouais, je ne sais d'o cela vient, mais il sent ici l'amour: ce n'est pas moi. Ah, par ma foi! c'est vous.

SOSTRATE: Que tu es fou, Clitidas!

CLITIDAS: Je ne suis point fou, vous tes amoureux: j'ai le nez dlicat, et j'ai senti cela d'abord.

SOSTRATE: Sur quoi prends-tu cette pense?

CLITIDAS: Sur quoi? Vous seriez bien tonn si je vous disais encore de qui vous tes amoureux.

SOSTRATE: Moi?

CLITIDAS: Oui. Je gage que je vais deviner tout  l'heure celle que vous aimez. J'ai mes secrets aussi bien que notre astrologue, dont la Princesse Aristione est entte; et, s'il a la science de lire dans les astres la fortune des hommes, j'ai celle de lire dans les yeux le nom des personnes qu'on aime. Tenez-vous un peu, et ouvrez les yeux. , par soi, ; r, i, ri, ri; p, h, i, phi, riphi; l, e, le: riphile. Vous tes amoureux de la Princesse riphile.

SOSTRATE: Ah! Clitidas, j'avoue que je ne puis cacher mon trouble, et tu me frappes d'un coup de foudre.

CLITIDAS: Vous voyez si je suis savant?

SOSTRATE: Hlas! si, par quelque aventure, tu as pu dcouvrir le secret de mon coeur, je te conjure au moins de ne le rvler  qui que ce soit, et surtout de le tenir cach  la belle Princesse dont tu viens de dire le nom.

CLITIDAS: Et srieusement parlant, si dans vos actions j'ai bien pu connatre, depuis un temps, la passion que vous voulez tenir secrte, pensez-vous que la Princesse riphile puisse avoir manqu de lumire pour s'en apercevoir? Les belles, croyez-moi, sont toujours les plus clairvoyantes  dcouvrir les ardeurs qu'elles causent, et le langage des yeux et des soupirs se fait entendre mieux qu' tout autre  celles  qui il s'adresse.

SOSTRATE: Laissons-la, Clitidas, laissons-la voir, si elle peut, dans mes soupirs et mes regards l'amour que ses charmes m'inspirent; mais gardons bien que, par nulle autre voie, elle en apprenne jamais rien.

CLITIDAS: Et qu'apprhendez-vous? Est-il possible que ce mme Sostrate qui n'a pas craint ni Brennus, ni tous les Gaulois, et dont le bras a si glorieusement contribu  nous dfaire de ce dluge de barbares qui ravageait la Grce, est-il possible, dis-je, qu'un homme si assur dans la guerre soit si timide en amour, et que je le voie trembler  dire seulement qu'il aime?

SOSTRATE: Ah! Clitidas, je tremble avec raison, et tous les Gaulois du monde ensemble sont bien moins redoutables que deux beaux yeux pleins de charmes.

CLITIDAS: Je ne suis pas de cet avis, et je sais bien pour moi qu'un seul Gaulois, l'pe  la main, me ferait beaucoup plus trembler que cinquante beaux yeux ensemble les plus charmants du monde. Mais dites-moi un peu, qu'esprez-vous faire?

SOSTRATE: Mourir sans dclarer ma passion.

CLITIDAS: L'esprance est belle. Allez, allez, vous vous moquez: un peu de hardiesse russit toujours aux amants; il n'y a en amour que les honteux qui perdent, et je dirais ma passion  une desse, moi, si j'en devenais amoureux.

SOSTRATE: Trop de choses, hlas! condamnent mes feux  un ternel silence.

CLITIDAS: H quoi?

SOSTRATE: La bassesse de ma fortune, dont il plat au Ciel de rabattre l'ambition de mon amour; le rang de la Princesse, qui met entre elle et mes dsirs une distance si fcheuse; la concurrence de deux Princes appuys de tous les grands titres qui peuvent soutenir les prtentions de leurs flammes, de deux Princes qui, par mille et mille magnificences, se disputent,  tous moments, la gloire de sa conqute, et sur l'amour de qui on attend tous les jours de voir son choix se dclarer; mais plus que tout, Clitidas, le respect inviolable o ses beaux yeux assujettissent toute la violence de mon ardeur.

CLITIDAS: Le respect bien souvent n'oblige pas tant que l'amour, et je me trompe fort, ou la jeune Princesse a connu votre flamme, et n'y est pas insensible.

SOSTRATE: Ah! ne t'avise point de vouloir flatter par piti le coeur d'un misrable.

CLITIDAS: Ma conjecture est fonde. Je lui vois reculer beaucoup le choix de son poux, et je veux claircir un peu cette petite affaire-l. Vous savez que je suis auprs d'elle en quelque espce de faveur, que j'y ai les accs ouverts, et qu' force de me tourmenter, je me suis acquis le privilge de me mler  la conversation et parler  tort et  travers de toutes choses. Quelquefois cela ne me russit pas, mais quelquefois aussi cela me russit. Laissez-moi faire: je suis de vos amis, les gens de mrite me touchent, et je veux prendre mon temps pour entretenir la Princesse de...

SOSTRATE: Ah! de grce, quelque bont que mon malheur t'inspire, garde-toi bien de lui rien dire de ma flamme. J'aimerais mieux mourir que de pouvoir tre accus par elle de la moindre tmrit, et ce profond respect o ses charmes divins...

CLITIDAS: Taisons-nous: voici tout le monde.

Scne II

ARISTIONE, IPHICRATE, TIMOCLS, SOSTRATE, ANAXARQUE, CLON, CLITIDAS.

ARISTIONE: Prince, je ne puis me lasser de le dire, il n'est point de spectacle au monde qui puisse le disputer en magnificence  celui que vous venez de nous donner. Cette fte a eu des ornements qui l'emportent sans doute sur tout ce que l'on saurait voir, et elle vient de produire  nos yeux quelque chose de si noble, de si grand et de si majestueux, que le Ciel mme ne saurait aller au del, et je puis dire assurment qu'il n'y a rien dans l'univers qui s'y puisse galer.

TIMOCLS: Ce sont des ornements dont on ne peut pas esprer que toutes les ftes soient embellies, et je dois fort trembler, Madame, pour la simplicit du petit divertissement que je m'apprte  vous donner dans le bois de Diane.

ARISTIONE: Je crois que nous n'y verrons rien que de fort agrable, et certes il faut avouer que la campagne a lieu de nous paratre belle, et que nous n'avons pas le temps de nous ennuyer dans cet agrable sjour qu'ont clbr tous les potes sous le nom de Temp. Car enfin, sans parler des plaisirs de la chasse que nous y prenons  toute heure, et de la solennit des jeux Pythiens que l'on y clbre tantt, vous prenez soin l'un et l'autre de nous y combler de tous les divertissements qui peuvent charmer les chagrins des plus mlancoliques. D'o vient, Sostrate, qu'on ne vous a point vu dans notre promenade?

SOSTRATE: Une petite indisposition, Madame, m'a empch de m'y trouver.

IPHICRATE: Sostrate est de ces gens, Madame, qui croient qu'il ne sied pas bien d'tre curieux comme les autres; et il est beau d'affecter de ne pas courir o tout le monde court.

SOSTRATE: Seigneur, l'affectation n'a gure de part  tout ce que je fais, et, sans vous faire compliment, il y avait des choses  voir dans cette fte qui pouvaient m'attirer, si quelque autre motif ne m'avait retenu.

ARISTIONE: Et Clitidas a-t-il vu cela?

CLITIDAS: Oui, Madame, mais du rivage.

ARISTIONE: Et pourquoi du rivage?

CLITIDAS: Ma foi! Madame, j'ai craint quelqu'un des accidents qui arrivent d'ordinaire dans ses confusions. Cette nuit, j'ai song de poisson mort, et d'oeufs casss, et j'ai appris du seigneur Anaxarque que les oeufs casss et le poisson mort signifient malencontre.

ANAXARQUE: Je remarque une chose: que Clitidas n'aurait rien  dire s'il ne parlait de moi.

CLITIDAS: C'est qu'il y a tant de choses  dire de vous, qu'on n'en saurait parler assez.

ANAXARQUE: Vous pourriez prendre d'autres matires, puisque je vous en ai pri.

CLITIDAS: Le moyen? Ne dites-vous pas que l'ascendant est plus fort que tout? et s'il est crit dans les astres que je sois enclin  parler de vous, comment voulez-vous que je rsiste  ma destine?

ANAXARQUE: Avec tout le respect, Madame, que je vous dois, il y a une chose qui est fcheuse dans votre cour, que tout le monde y prenne libert de parler, et que le plus honnte homme y soit expos aux railleries du premier mchant plaisant.

CLITIDAS: Je vous rends grce de l'honneur.

ARISTIONE: Que vous tes fou de vous chagriner de ce qu'il dit!

CLITIDAS: Avec tout le respect que je dois  Madame, il y a une chose qui m'tonne dans l'astrologie: comment des gens qui savent tous les secrets des Dieux, et qui possdent des connaissances  se mettre au-dessus de tous les hommes, aient besoin de faire leur cour, et de demander quelque chose.

ANAXARQUE: Vous devriez gagner un peu mieux votre argent, et donner  Madame de meilleures plaisanteries.

CLITIDAS: Ma foi! on les donne telles qu'on peut. Vous en parlez fort  votre aise, et le mtier de plaisant n'est pas comme celui d'astrologue. Bien mentir et bien plaisanter sont deux choses fort diffrentes, et il est bien plus facile de tromper les gens que de les faire rire.

ARISTIONE: Eh! qu'est-ce donc que cela veut dire?

CLITIDAS, se parlant  lui-mme: Paix! impertinent que vous tes. Ne savez-vous pas bien que l'astrologie est une affaire d'tat, et qu'il ne faut point toucher  cette corde-l? Je vous l'ai dit plusieurs fois, vous vous mancipez trop, et vous prenez de certaines liberts qui vous joueront un mauvais tour: je vous en avertis; vous verrez qu'un de ces jours on vous donnera du pied au cul, et qu'on vous chassera comme un faquin. Taisez-vous, si vous tes sage.

ARISTIONE: O est ma fille?

TIMOCLS: Madame, elle s'est carte, et je lui ai prsent une main qu'elle a refus d'accepter.

ARISTIONE: Princes, puisque l'amour que vous avez pour riphile a bien voulu se soumettre aux lois que j'ai voulu vous imposer, puisque j'ai su obtenir de vous que vous fussiez rivaux sans devenir ennemis, et qu'avec pleine soumission aux sentiments de ma fille, vous attendez un choix dont je l'ai faite seule matresse, ouvrez-moi tous deux le fond de votre me, et me dites sincrement quel progrs vous croyez l'un et l'autre avoir fait sur son coeur.

TIMOCLS: Madame, je ne suis point pour me flatter: j'ai fait ce que j'ai pu pour toucher le coeur de la Princesse riphile, et je m'y suis pris, que je crois, de toutes les tendres manires dont un amant se peut servir, je lui ai fait des hommages soumis de tous mes voeux, j'ai montr des assiduits, j'ai rendu des soins chaque jour, j'ai fait chanter ma passion aux voix les plus touchantes, et l'ai fait exprimer en vers aux plumes les plus dlicates, je me suis plaint de mon martyre en des termes passionns, j'ai fait dire  mes yeux, aussi bien qu' ma bouche, le dsespoir de mon amour, j'ai pouss,  ses pieds, des soupirs languissants, j'ai mme rpandu des larmes; mais tout cela inutilement, et je n'ai point connu qu'elle ait dans l'me aucun ressentiment de mon ardeur.

ARISTIONE: Et vous, Prince?

IPHICRATE: Pour moi, Madame, connaissant son indiffrence et le peu de cas qu'elle fait des devoirs qu'on lui rend, je n'ai voulu perdre auprs d'elle ni plaintes, ni soupirs, ni larmes. Je sais qu'elle est toute soumise  vos volonts, et que ce n'est que de votre main seule qu'elle voudra prendre un poux. Aussi n'est-ce qu' vous que je m'adresse pour l'obtenir,  vous plutt qu' elle que je rends tous mes soins et tous mes hommages. Et plt au Ciel, Madame, que vous eussiez pu vous rsoudre  tenir sa place, que vous eussiez voulu jouir des conqutes que vous lui faites, et recevoir pour vous les voeux que vous lui renvoyez!

ARISTIONE: Prince, le compliment est d'un amant adroit, et vous avez entendu dire qu'il fallait cajoler les mres pour obtenir les filles; mais ici, par malheur, tout cela devient inutile, et je me suis engage  laisser le choix tout entier  l'inclination de ma fille.

IPHICRATE: Quelque pouvoir que vous lui donniez pour ce choix, ce n'est point compliment, Madame, que ce que je vous dis: je ne recherche la Princesse riphile que parce qu'elle est votre sang; je la trouve charmante par tout ce qu'elle tient de vous, et c'est vous que j'adore en elle.

ARISTIONE: Voil qui est fort bien.

IPHICRATE: Oui, Madame, toute la terre voit en vous des attraits et des charmes que je

ARISTIONE: De grce, Prince, tons ces charmes et ces attraits: Vous savez que ce sont des mots que je retranche des compliments qu'on me veut faire. Je souffre qu'on me loue de ma sincrit, qu'on dise que je suis une bonne princesse, que j'ai de la parole pour tout le monde, de la chaleur pour mes amis, et de l'estime pour le mrite et la vertu: je puis tter de tout cela; mais pour les douceurs de charmes et d'attraits, je suis bien aise qu'on ne m'en serve point; et quelque vrit qui s'y pt rencontrer, on doit faire quelque scrupule d'en goter la louange, quand on est mre d'une fille comme la mienne.

IPHICRATE: Ah! Madame, c'est vous qui voulez tre mre malgr tout le monde; il n'est point d'yeux qui ne s'y opposent. Et si vous le vouliez, la Princesse riphile ne serait que votre soeur.

ARISTIONE: Mon Dieu, Prince, je ne donne point dans tous ces galimatias o donnent la plupart des femmes; je veux tre mre, parce que je la suis, et ce serait en vain que je ne la voudrais pas tre. Ce titre n'a rien qui me choque, puisque, de mon consentement, je me suis expose  le recevoir. C'est un faible de notre sexe, dont, grce au Ciel, je suis exempte; et je ne m'embarrasse point de ces grandes disputes d'ge, sur quoi nous voyons tant de folles. Revenons  notre discours. Est-il possible que jusqu'ici vous n'ayez pu connatre o penche l'inclination d'riphile?

IPHICRATE: Ce sont obscurits pour moi.

TIMOCLS: C'est pour moi un mystre impntrable.

ARISTIONE: La pudeur peut-tre l'empche de s'expliquer  vous et  moi: servons-nous de quelque autre pour dcouvrir le secret de son coeur. Sostrate, prenez de ma part cette commission, et rendez cet office  ces Princes, de savoir adroitement de ma fille vers qui des deux ses sentiments peuvent tourner.

SOSTRATE: Madame, vous avez cent personnes dans votre cour sur qui vous pourriez mieux verser l'honneur d'un tel emploi, et je me sens mal propre  bien excuter ce que vous souhaitez de moi.

ARISTIONE: Votre mrite, Sostrate, n'est point born aux seuls emplois de la guerre: vous avez de l'esprit, de la conduite, de l'adresse, et ma fille fait cas de vous.

SOSTRATE: Quelque autre mieux que moi, Madame,

ARISTIONE: Non, non; en vain vous vous en dfendez.

SOSTRATE: Puisque vous le voulez, Madame, il vous faut obir; mais je vous jure que, dans toute votre cour, vous ne pouviez choisir personne qui ne ft en tat de s'acquitter beaucoup mieux que moi d'une telle commission.

ARISTIONE: C'est trop de modestie, et vous vous acquitterez toujours bien de toutes les choses dont on vous chargera. Dcouvrez doucement les sentiments d'riphile, et faites-la ressouvenir qu'il faut se rendre de bonne heure dans le bois de Diane.

Scne III

IPHICRATE, TIMOCLS, CLITIDAS, SOSTRATE.

IPHICRATE: Vous pouvez croire que je prends part  l'estime que la Princesse vous tmoigne.

TIMOCLS: Vous pouvez croire que je suis ravi du choix que l'on a fait de vous.

IPHICRATE: Vous voil en tat de servir vos amis.

TIMOCLS: Vous avez de quoi rendre de bons offices aux gens qu'il vous plaira.

IPHICRATE: Je ne vous recommande point mes intrts.

TIMOCLS: Je ne vous dis point de parler pour moi.

SOSTRATE: Seigneurs, il serait inutile: j'aurais tort de passer les ordres de ma commission, et vous trouverez bon que je ne parle ni pour l'un, ni pour l'autre.

IPHICRATE: Je vous laisse agir comme il vous plaira.

TIMOCLS: Vous en userez comme vous voudrez.

Scne IV

IPHICRATE, TIMOCLS, CLITIDAS.

IPHICRATE: Clitidas se ressouvient bien qu'il est de mes amis. Je lui recommande toujours de prendre mes intrts auprs de sa matresse, contre ceux de mon rival.

CLITIDAS: Laissez-moi faire: il y a bien de la comparaison de lui  vous, et c'est un prince bien bti pour vous le disputer!

IPHICRATE: Je reconnatrai ce service.

TIMOCLS: Mon rival fait sa cour  Clitidas, mais Clitidas sait bien qu'il m'a promis d'appuyer contre lui les prtentions de mon amour.

CLITIDAS: Assurment; et il se moque de croire l'emporter sur vous: voil, auprs de vous, un beau petit morveux de prince.

TIMOCLS: Il n'y a rien que je ne fasse pour Clitidas.

CLITIDAS: Belles paroles de tous cts. Voici la Princesse; prenons mon temps pour l'aborder.

Scne V

RIPHILE, CLONICE.

CLONICE: On trouvera trange, Madame, que vous vous soyez ainsi carte de tout le monde.

RIPHILE: Ah! qu'aux personnes comme nous, qui sommes toujours accables de tant de gens, un peu de solitude est parfois agrable, et qu'aprs mille impertinents entretiens il est doux de s'entretenir avec ses penses! Qu'on me laisse ici promener toute seule.

CLONICE: Ne voudriez-vous pas, Madame, voir un petit essai de la disposition de ces gens admirables qui veulent se donner  vous? Ce sont des personnes qui, par leurs pas, leurs gestes et leurs mouvements, expriment aux yeux toutes choses, et on appelle cela pantomimes. J'ai trembl  vous dire ce mot, et il y a des gens dans votre cour qui ne me le pardonneraient pas.

RIPHILE: Vous avez bien la mine, Clonice, de me venir ici rgaler d'un mauvais divertissement; car, grce au Ciel, vous ne manquez pas de vouloir produire indiffremment tout ce qui se prsente  vous, et vous avez une affabilit qui ne rejette rien. Aussi est-ce  vous seule qu'on voit avoir recours toutes les muses ncessitantes; vous tes la grande protectrice du mrite incommod; et tout ce qu'il y a de vertueux indigents au monde va dbarquer chez vous.

CLONICE: Si vous n'avez pas envie de les voir, Madame, il ne faut que les laisser l.

RIPHILE: Non, non; voyons-les, faites-les venir.

CLONICE: Mais peut-tre, Madame, que leur danse sera mchante.

RIPHILE: Mchante ou non, il la faut voir: ce ne serait avec vous que reculer la chose, et il vaut mieux en tre quitte.

CLONICE: Ce ne sera ici, Madame, qu'une danse ordinaire: une autre fois

RIPHILE: Point de prambule, Clonice; qu'ils dansent.

 SECOND INTERMDE


La confidente de la jeune Princesse lui produit trois danseurs, sous le nom de pantomimes, c'est--dire qui expriment par leurs gestes toutes sortes de choses. La Princesse les voit danser, et les reoit  son service.

ENTRE DE BALLET de trois Pantomimes.

ACTE II, Scne premire

RIPHILE, CLONICE, CLITIDAS.

RIPHILE: Voil qui est admirable! je ne crois pas qu'on puisse mieux danser qu'ils dansent, et je suis bien aise de les avoir  moi.

CLONICE: Et moi, Madame, je suis bien aise que vous ayez vu que je n'ai pas si mchant got que vous avez pens.

RIPHILE: Ne triomphez point tant: vous ne tarderez gure  me faire avoir ma revanche. Qu'on me laisse ici.

CLONICE: Je vous avertis, Clitidas, que la Princesse veut tre seule.

CLITIDAS: Laissez-moi faire: je suis homme qui sais ma cour.

Scne II

RIPHILE, CLITIDAS.

CLITIDAS fait semblant de chanter: La, la, la, la, ah!

RIPHILE: Clitidas.

CLITIDAS: Je ne vous avais pas vue l, Madame.

RIPHILE: Approche. D'o viens-tu?

CLITIDAS: De laisser la Princesse votre mre, qui s'en allait vers le temple d'Apollon, accompagne de beaucoup de gens.

RIPHILE: Ne trouves-tu pas ces lieux les plus charmants du monde?

CLITIDAS: Assurment. Les Princes, vos amants, y taient.

RIPHILE: Le fleuve Pne fait ici d'agrables dtours.

CLITIDAS: Fort agrables. Sostrate y tait aussi.

RIPHILE: D'o vient qu'il n'est pas venu  la promenade?

CLITIDAS: Il a quelque chose dans la tte qui l'empche de prendre plaisir  tous ces beaux rgales. Il m'a voulu entretenir; mais vous m'avez dfendu si expressment de me charger d'aucune affaire auprs de vous, que je n'ai point voulu lui prter l'oreille, et je lui ai dit nettement que je n'avais pas le loisir de l'entendre.

RIPHILE: Tu as eu tort de lui dire cela, et tu devais l'couter.

CLITIDAS: Je lui ai dit d'abord que je n'avais pas le loisir de l'entendre; mais aprs je lui ai donn audience.

RIPHILE: Tu as bien fait.

CLITIDAS: En vrit, c'est un homme qui me revient, un homme fait comme je veux que les hommes soient faits: ne prenant point des manires bruyantes et des tons de voix assommants; sage et pos en toutes choses; ne parlant jamais que bien  propos; point prompt  dcider; point du tout exagrateur incommode; et, quelques beaux vers que nos potes lui aient rcits, je ne lui ai jamais ou dire: "Voil qui est plus beau que tout ce qu'a jamais fait Homre." Enfin c'est un homme pour qui je me sens de l'inclination; et si j'tais Princesse, il ne serait pas malheureux.

RIPHILE: C'est un homme d'un grand mrite assurment; mais de quoi t'a-t-il parl?

CLITIDAS: Il m'a demand si vous aviez tmoign grande joie au magnifique rgale que l'on vous a donn, m'a parl de votre personne avec des transports les plus grands du monde, vous a mise au-dessus du Ciel, et vous a donn toutes les louanges qu'on peut donner  la Princesse la plus accomplie de la terre, entremlant tout cela de plusieurs soupirs, qui disaient plus qu'il ne voulait. Enfin,  force de le tourner de tous cts, et de le presser sur la cause de cette profonde mlancolie, dont toute la cour s'aperoit, il a t contraint de m'avouer qu'il tait amoureux.

RIPHILE: Comment amoureux? quelle tmrit est la sienne! c'est un extravagant que je ne verrai de ma vie.

CLITIDAS: De quoi vous plaignez-vous, Madame?

RIPHILE: Avoir l'audace de m'aimer, et de plus avoir l'audace de le dire?

CLITIDAS: Ce n'est pas vous, Madame, dont il est amoureux.

RIPHILE: Ce n'est pas moi?

CLITIDAS: Non, Madame: il vous respecte trop pour cela, et est trop sage pour y penser.

RIPHILE: Et de qui donc, Clitidas?

CLITIDAS: D'une de vos filles, la jeune Arsino.

RIPHILE: A-t-elle tant d'appas, qu'il n'ait trouv qu'elle digne de son amour?

CLITIDAS: Il l'aime perdument, et vous conjure d'honorer sa flamme de votre protection.

RIPHILE: Moi?

CLITIDAS: Non, non, Madame: je vois que la chose ne vous plat pas. Votre colre m'a oblig  prendre ce dtour, et pour vous dire la vrit, c'est vous qu'il aime perdument.

RIPHILE: Vous tes un insolent de venir ainsi surprendre mes sentiments. Allons, sortez d'ici; vous vous mlez de vouloir lire dans les mes, de vouloir pntrer dans les secrets du coeur d'une Princesse. tez-vous de mes yeux, et que je ne vous voie jamais, Clitidas.

CLITIDAS: Madame.

RIPHILE: Venez ici. Je vous pardonne cette affaire-l.

CLITIDAS: Trop de bont, Madame.

RIPHILE: Mais  condition, prenez bien garde  ce que je vous dis, que vous n'en ouvrirez la bouche  personne du monde, sur peine de la vie.

CLITIDAS: Il suffit.

RIPHILE: Sostrate t'a donc dit qu'il m'aimait?

CLITIDAS: Non, Madame: il faut vous dire la vrit. J'ai tir de son coeur, par surprise, un secret qu'il veut cacher  tout le monde, et avec lequel il est, dit-il, rsolu de mourir; il a t au dsespoir du vol subtil que je lui en ai fait; et bien loin de me charger de vous le dcouvrir, il m'a conjur, avec toutes les instantes prires qu'on saurait faire, de ne vous en rien rvler, et c'est trahison contre lui que ce que je viens de vous dire.

RIPHILE: Tant mieux: c'est par son seul respect qu'il peut me plaire; et s'il tait si hardi que de me dclarer son amour, il perdrait pour jamais et ma prsence et mon estime.

CLITIDAS: Ne craignez point, Madame

RIPHILE: Le voici. Souvenez-vous au moins, si vous tes sage, de la dfense que je vous ai faite.

CLITIDAS: Cela est fait, Madame: il ne faut pas tre courtisan indiscret.

Scne III

SOSTRATE, RIPHILE.

SOSTRATE: J'ai une excuse, Madame, pour oser interrompre votre solitude, et j'ai reu de la Princesse votre mre une commission qui autorise la hardiesse que je prends maintenant.

RIPHILE: Quelle commission, Sostrate?

SOSTRATE: Celle, Madame, de tcher d'apprendre de vous vers lequel des deux Princes peut incliner votre coeur.

RIPHILE: La Princesse ma mre montre un esprit judicieux dans le choix qu'elle a fait de vous pour un pareil emploi. Cette commission, Sostrate, vous a t agrable sans doute, et vous l'avez accepte avec beaucoup de joie.

SOSTRATE: Je l'ai accepte, Madame, par la ncessit que mon devoir m'impose d'obir; et si la Princesse avait voulu recevoir mes excuses, elle aurait honor quelque autre de cet emploi.

RIPHILE: Quelle cause, Sostrate, vous obligeait  le refuser?

SOSTRATE: La crainte, Madame, de m'en acquitter mal.

RIPHILE: Croyez-vous que je ne vous estime pas assez pour vous ouvrir mon coeur, et vous donner toutes les lumires que vous pourrez dsirer de moi sur le sujet de ces deux Princes?

SOSTRATE: Je ne dsire rien pour moi l-dessus, Madame, et je ne vous demande que ce que vous croirez devoir donner aux ordres qui m'amnent.

RIPHILE: Jusques ici je me suis dfendue de m'expliquer, et la Princesse ma mre a eu la bont de souffrir que j'aie recul toujours ce choix qui me doit engager; mais je serai bien aise de tmoigner  tout le monde que je veux faire quelque chose pour l'amour de vous; et si vous m'en pressez, je rendrai cet arrt qu'on attend depuis si longtemps.

SOSTRATE: C'est une chose, Madame, dont vous ne serez point importune par moi, et je ne saurais me rsoudre  presser une Princesse qui sait trop ce qu'elle a  faire.

RIPHILE: Mais c'est ce que la Princesse ma mre attend de vous.

SOSTRATE: Ne lui ai-je pas dit aussi que je m'acquitterais mal de cette commission?

RIPHILE:  , Sostrate, les gens comme vous ont toujours les yeux pntrants, et je pense qu'il ne doit y avoir gure de choses qui chappent aux vtres. N'ont-ils pu dcouvrir, vos yeux, ce dont tout le monde est en peine, et ne vous ont-ils point donn quelques petites lumires du penchant de mon coeur? Vous voyez les soins qu'on me rend, l'empressement qu'on me tmoigne: quel est celui de ces deux Princes que vous croyez que je regarde d'un oeil plus doux?

SOSTRATE: Les doutes que l'on forme sur ces sortes de choses ne sont rgls d'ordinaire que par les intrts qu'on prend.

RIPHILE: Pour qui, Sostrate, pencheriez-vous des deux? Quel est celui, dites-moi, que vous souhaiteriez que j'pousasse?

SOSTRATE: Ah! Madame, ce ne seront pas mes souhaits, mais votre inclination qui dcidera de la chose.

RIPHILE: Mais si je me conseillais  vous pour ce choix?

SOSTRATE: Si vous vous conseilliez  moi, je serais fort embarrass.

RIPHILE: Vous ne pourriez pas dire qui des deux vous semble plus digne de cette prfrence?

SOSTRATE: Si l'on s'en rapporte  mes yeux, il n'y aura personne qui soit digne de cet honneur. Tous les princes du monde seront trop peu de chose pour aspirer  vous; les Dieux seuls y pourront prtendre, et vous ne souffrirez des hommes que l'encens et les sacrifices.

RIPHILE: Cela est obligeant, et vous tes de mes amis. Mais je veux que vous me disiez pour qui des deux vous vous sentez plus d'inclination, quel est celui que vous mettez le plus au rang de vos amis.

Scne IV

CHORBE, SOSTRATE, RIPHILE.

CHORBE: Madame, voil la Princesse qui vient vous prendre ici, pour aller au bois de Diane.

SOSTRATE: Hlas! petit garon, que tu es venu  propos!

Scne V

ARISTIONE, ANAXARQUE, IPHICRATE, TIMOCLS, CLITIDAS, SOSTRATE, RIPHILE.

ARISTIONE: On vous a demande, ma fille, et il y a des gens que votre absence chagrine fort.

RIPHILE: Je pense, Madame, qu'on m'a demande par compliment, et on ne s'inquite pas tant qu'on vous dit.

ARISTIONE: On enchane pour nous ici tant de divertissements les uns aux autres, que toutes nos heures sont retenues, et nous n'avons aucun moment  perdre, si nous voulons les goter tous. Entrons vite dans le bois, et voyons ce qui nous y attend; ce lieu est le plus beau du monde, prenons vite nos places.

TROISIME INTERMDE


Le thtre est une fort, o la Princesse est invite d'aller; une Nymphe lui en fait les honneurs en chantant, et, pour la divertir, on lui joue une petite comdie en musique, dont voici le sujet. Un berger se plaint  deux bergers ses amis des froideurs de celle qu'il aime; les deux amis le consolent; et, comme la bergre aime arrive, tous trois se retirent pour l'observer. Aprs quelque plainte amoureuse, elle se repose sur un gazon, et s'abandonne aux douceurs du sommeil. L'amant fait approcher ses amis pour contempler les grces de sa bergre, et invite toutes choses  contribuer  son repos. La bergre, en s'veillant, voit son berger  ses pieds, se plaint de sa poursuite; mais, considrant sa constance, elle lui accorde sa demande, et consent d'en tre aime en prsence des deux bergers amis. Deux satyres arrivant se plaignent de son changement et, tant touchs de cette disgrce, cherchent leur consolation dans le vin.

PROLOGUE

LA NYMPHE DE TEMP

      Venez, grande Princesse, avec tous vos appas,
      Venez prter vos yeux aux innocents bats
      Que notre dsert vous prsente;
      N'y cherchez point l'clat des ftes de la cour:
      On ne sent ici que l'amour,
      Ce n'est que d'amour qu'on y chante.

Scne I

TIRCIS

      Vous chantez sous ces feuillages,
      Doux rossignols pleins d'amour,
      Et de vos tendres ramages
      Vous rveillez tour  tour
      Les chos de ces bocages:
      Hlas! petits oiseaux, hlas!
      Si vous aviez mes maux, vous ne chanteriez pas.

Scne II

LYCASTE, MENANDRE, TIRCIS.

LYCASTE

      H quoi! toujours languissant, sombre et triste?

MENANDRE

      H quoi! toujours aux pleurs abandonn?

TIRCIS

      Toujours adorant Caliste,
      Et toujours infortun.

LYCASTE

      Dompte, dompte, berger, l'ennui qui te possde.

TIRCIS

      Eh! le moyen? hlas!

MENANDRE

                              Fais, fais-toi quelque effort.

TIRCIS

      Eh! le moyen, hlas! quand le mal est trop fort?

LYCASTE

      Ce mal trouvera son remde.

TIRCIS

      Je ne gurirai qu' ma mort.

LYCASTE et MENANDRE

      Ah! Tircis!

TIRCIS

                        Ah! bergers!

LYCASTE et MENANDRE

                                    Prends sur toi plus d'empire.

TIRCIS

      Rien ne me peut secourir.

LYCASTE et MENANDRE

      C'est trop, c'est trop cder.

TIRCIS

                              C'est trop, c'est trop souffrir.

LYCASTE et MENANDRE

      Quelle faiblesse!

TIRCIS

                        Quel martyre!

LYCASTE et MENANDRE

      Il faut prendre courage.

TIRCIS

                              Il faut plutt mourir.

LYCASTE

      Il n'est point de bergre
      Si froide et si svre,
      Dont la pressante ardeur
      D'un coeur qui persvre
      Ne vainque la froideur.

MENANDRE

      Il est, dans les affaires
      Des amoureux mystres,
      Certains petits moments
      Qui changent les plus fires,
      Et font d'heureux amants.

TIRCIS

      Je la vois, la cruelle,
      Qui porte ici ses pas;
      Gardons d'tre vu d'elle.
      L'ingrate, hlas!
      N'y viendrait pas.

Scne III

CALISTE

      Ah! que sur notre coeur
      La svre loi de l'honneur
      Prend un cruel empire!
      Je ne fais voir que rigueurs pour Tircis,
      Et cependant, sensible  ses cuisants soucis,
      De sa langueur en secret je soupire,
      Et voudrais bien soulager son martyre.
      C'est  vous seuls que je le dis:
      Arbres, n'allez pas le redire.

      Puisque le Ciel a voulu nous former
      Avec un coeur qu'amour peut enflammer,
      Quelle rigueur impitoyable
      Contre des traits si doux nous force  nous armer,
      Et pourquoi, sans tre blmable,
      Ne peut-on pas aimer
      Ce que l'on trouve aimable?

      Hlas! que vous tes heureux,
      Innocents animaux, de vivre sans contrainte,
      Et de pouvoir suivre sans crainte
      Les doux emportements de vos coeurs amoureux!

      Hlas! petits oiseaux, que vous tes heureux
      De ne sentir nulle contrainte,
      Et de pouvoir suivre sans crainte
      Les doux emportements de vos coeurs amoureux!

      Mais le sommeil sur ma paupire
      Verse de ses pavots l'agrable fracheur;
      Donnons-nous  lui toute entire:
      Nous n'avons point de loi svre
      Qui dfende  nos sens d'en goter la douceur.

Scne IV

CALISTE, endormie, TIRCIS, LYCASTE, MENANDRE.

TIRCIS

      Vers ma belle ennemie
      Portons sans bruit nos pas,
      Et ne rveillons pas
      Sa rigueur endormie.

TOUS TROIS

      Dormez, dormez, beaux yeux, adorables vainqueurs,
      Et gotez le repos que vous tez aux coeurs;
      Dormez, dormez, beaux yeux.

TIRCIS

      Silence, petits oiseaux;
      Vents, n'agitez nulle chose;
      Coulez doucement, ruisseaux:
      C'est Caliste qui repose.

TOUS TROIS

      Dormez, dormez, beaux yeux, adorables vainqueurs,
      Et gotez le repos que vous tez aux coeurs;
      Dormez, dormez, beaux yeux.

CALISTE

      Ah! quelle peine extrme!
      Suivre partout mes pas?

TIRCIS

      Que voulez-vous qu'on suive, hlas!
      Que ce qu'on aime?

CALISTE

      Berger, que voulez-vous?

TIRCIS

      Mourir, belle bergre,
      Mourir  vos genoux,
      Et finir ma misre.
      Puisque en vain  vos pieds on me voit soupirer,
      Il y faut expirer.

CALISTE

      Ah! Tircis, tez-vous, j'ai peur que dans ce jour
      La piti dans mon coeur n'introduise l'amour.

LYCASTE et MENANDRE, l'un aprs l'autre.

      Soit amour, soit piti,
      Il sied bien d'tre tendre;
      C'est par trop vous dfendre:
      Bergre, il faut se rendre
       sa longue amiti:
      Soit amour, soit piti,
      Il sied bien d'tre tendre.

CALISTE

      C'est trop, c'est trop de rigueur:
      J'ai maltrait votre ardeur,
      Chrissant votre personne;
      Vengez-vous de mon coeur:
      Tircis, je vous le donne.

TIRCIS

       Ciel! Bergers! Caliste! Ah! je suis hors de moi.
      Si l'on meurt de plaisir, je dois perdre la vie.

LYCASTE

      Digne prix de ta foi!

MENANDRE

       sort digne d'envie!

Scne V

DEUX SATIRES, TIRCIS, LYCASTE, CALISTE, MENANDRE.

PREMIER SATYRE

      Quoi? tu me fuis, ingrate, et je te vois ici
      De ce berger  moi faire une prfrence?

DEUXIME SATYRE

      Quoi? mes soins n'ont rien pu sur ton indiffrence,
      Et pour ce langoureux ton coeur s'est adouci?

CALISTE

      Le destin le veut ainsi;
      Prenez tous deux patience.

PREMIER SATYRE

      Aux amants qu'on pousse  bout
      L'amour fait verser des larmes;
      Mais ce n'est pas notre got,
      Et la bouteille a des charmes
      Qui nous consolent de tout.

DEUXIME SATYRE

      Notre amour n'a pas toujours
      Tout le bonheur qu'il dsire;
      Mais nous avons un secours,
      Et le bon vin nous fait rire,
      Quand on rit de nos amours.

TOUS

      Champtres divinits,
      Faunes, dryades, sortez
      De vos paisibles retraites;
      Mlez vos pas  nos sons,
      Et tracez sur les herbettes
      L'image de nos chansons.

En mme temps, six Dryades et six Faunes sortent de leurs demeures, et font ensemble une danse agrable, qui, s'ouvrant tout d'un coup, laisse voir un berger et une bergre, qui font en musique une petite scne d'un dpit amoureux.

DPIT AMOUREUX

CLIMNE, PHILINTE.

PHILINTE

      Quand je plaisais  tes yeux,
      J'tais content de ma vie,
      Et ne voyais Roi ni Dieux
      Dont le sort me ft envie.

CLIMNE

      Lors qu' toute autre personne
      Me prfrait ton ardeur,
      J'aurais quitt la couronne
      Pour rgner dessus ton coeur.

PHILINTE

      Une autre a guri mon me
      Des feux que j'avais pour toi.

CLIMNE

      Un autre a veng ma flamme
      Des faiblesses de ta foi.

PHILINTE

      Cloris, qu'on vante si fort,
      M'aime d'une ardeur fidle;
      Si ses yeux voulaient ma mort,
      Je mourrais content pour elle.

CLIMNE

      Myrtil, si digne d'envie,
      Me chrit plus que le jour,
      Et moi je perdrais la vie
      Pour lui montrer mon amour.

PHILINTE

      Mais si d'une douce ardeur
      Quelque renaissante trace
      Chassait Cloris de mon coeur
      Pour te remettre en sa place?

CLIMNE

      Bien qu'avec pleine tendresse
      Myrtil me puisse chrir,
      Avec toi, je le confesse,
      Je voudrais vivre et mourir.

TOUS DEUX ensemble.

      Ah! plus que jamais aimons-nous,
      Et vivons et mourons en des liens si doux.

TOUS LES ACTEURS DE LA COMDIE chantent.

      Amants, que vos querelles
      Sont aimables et belles!
      Qu'on y voit succder
      De plaisirs, de tendresse!
      Querellez-vous sans cesse
      Pour vous raccommoder.
      Amants, que vos querelles
      Sont aimables et belles, etc.

Les Faunes et les Dryades recommencent leur danse, que les Bergres et Bergers musiciens entremlent de leurs chansons, tandis que trois petites Dryades et trois petits Faunes font paratre, dans l'enfoncement du thtre, tout ce qui se passe sur le devant.

LES BERGERS et BERGRES

      Jouissons, jouissons des plaisirs innocents
      Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens.

      Des grandeurs, qui voudra se soucie:
      Tous ces honneurs dont on a tant d'envie
      Ont des chagrins qui sont vieillissants.
      Jouissons, jouissons des plaisirs innocents
      Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens.

      En aimant, tout nous plat dans la vie;
      Deux coeurs unis de leur sort sont contents;
      Cette ardeur, de plaisirs suivie,
      De tous nos jours fait d'ternels printemps:
      Jouissons, jouissons des plaisirs innocents
      Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens.

ACTE III, Scne premire

ARISTIONE, IPHICRATE, TIMOCLS, ANAXARQUE, CLITIDAS, RIPHILE, SOSTRATE, SUITE

ARISTIONE: Les mmes paroles toujours se prsentent  dire, il faut toujours s'crier: "Voil qui est admirable, il ne se peut rien de plus beau, cela passe tout ce qu'on a jamais vu." 

TIMOCLS: C'est donner de trop grandes paroles, Madame,  de petites bagatelles.

ARISTIONE: Des bagatelles comme celles-l peuvent occuper agrablement les plus srieuses personnes. En vrit, ma fille, vous tes bien oblige  ces Princes, et vous ne sauriez assez reconnatre tous les soins qu'ils prennent pour vous.

RIPHILE: J'en ai, Madame, tout le ressentiment qu'il est possible.

ARISTIONE: Cependant vous les faites longtemps languir sur ce qu'ils attendent de vous. J'ai promis de ne vous point contraindre; mais leur amour vous presse de vous dclarer, et de ne plus traner en longueur la rcompense de leurs services. J'ai charg Sostrate d'apprendre doucement de vous les sentiments de votre coeur, et je ne sais pas s'il a commenc  s'acquitter de cette commission.

RIPHILE: Oui, Madame. Mais il me semble que je ne puis assez reculer ce choix dont on me presse, et que je ne saurais le faire sans mriter quelque blme. Je me sens galement oblige  l'amour, aux empressements, aux services de ces deux Princes, et je trouve une espce d'injustice bien grande  me montrer ingrate ou vers l'un, ou vers l'autre, par le refus qu'il m'en faudra faire dans la prfrence de son rival.

IPHICRATE: Cela s'appelle, Madame, un fort honnte compliment pour nous refuser tous deux.

ARISTIONE: Ce scrupule, ma fille, ne doit point vous inquiter, et ces Princes tous deux se sont soumis il y a longtemps  la prfrence que pourra faire votre inclination.

RIPHILE: L'inclination, Madame, est fort sujette  se tromper, et des yeux dsintresss sont beaucoup plus capables de faire un juste choix.

ARISTIONE: Vous savez que je suis engage de parole  ne rien prononcer l-dessus, et, parmi ces deux Princes, votre inclination ne peut point se tromper et faire un choix qui soit mauvais.

RIPHILE: Pour ne point violenter votre parole, ni mon scrupule, agrez, Madame, un moyen que j'ose proposer.

ARISTIONE: Quoi, ma fille?

RIPHILE: Que Sostrate dcide de cette prfrence. Vous l'avez pris pour dcouvrir le secret de mon coeur: souffrez que je le prenne pour me tirer de l'embarras o je me trouve.

ARISTIONE: J'estime tant Sostrate que, soit que vous vouliez vous servir de lui pour expliquer vos sentiments, ou soit que vous vous en remettiez absolument  sa conduite, je fais, dis-je, tant d'estime de sa vertu et de son jugement, que je consens, de tout mon coeur,  la proposition que vous me faites.

IPHICRATE: C'est  dire, Madame, qu'il nous faut faire notre cour  Sostrate?

SOSTRATE: Non, Seigneur, vous n'aurez point de cour  me faire, et, avec tout le respect que je dois aux Princesses, je renonce  la gloire o elles veulent m'lever.

ARISTIONE: D'o vient cela, Sostrate?

SOSTRATE: J'ai des raisons, Madame, qui ne permettent pas que je reoive l'honneur que vous me prsentez.

IPHICRATE: Craignez-vous, Sostrate, de vous faire un ennemi?

SOSTRATE: Je craindrais peu, Seigneur, les ennemis que je pourrais me faire en obissant  mes souveraines.

TIMOCLS: Par quelle raison donc refusez-vous d'accepter le pouvoir qu'on vous donne, et de vous acqurir l'amiti d'un Prince qui vous devrait tout son bonheur?

SOSTRATE: Par la raison que je ne suis pas en tat d'accorder  ce Prince ce qu'il souhaiterait de moi.

IPHICRATE: Quelle pourrait tre cette raison?

SOSTRATE: Pourquoi me tant presser l-dessus? Peut-tre ai-je, Seigneur, quelque intrt secret qui s'oppose aux prtentions de votre amour. Peut-tre ai-je un ami qui brle, sans oser le dire, d'une flamme respectueuse pour les charmes divins dont vous tes pris; peut-tre cet ami me fait-il tous les jours confidence de son martyre, qu'il se plaint  moi tous les jours des rigueurs de sa destine, et regarde l'hymen de la Princesse ainsi que l'arrt redoutable qui le doit pousser au tombeau. Et si cela tait, Seigneur, serait-il raisonnable que ce ft de ma main qu'il ret le coup de sa mort?

IPHICRATE: Vous auriez bien la mine, Sostrate, d'tre vous-mme cet ami dont vous prenez les intrts.

SOSTRATE: Ne cherchez point, de grce,  me rendre odieux aux personnes qui vous coutent: je sais me connatre, Seigneur, et les malheureux comme moi n'ignorent pas jusques o leur fortune leur permet d'aspirer.

ARISTIONE: Laissons cela: nous trouverons moyen de terminer l'irrsolution de ma fille.

ANAXARQUE: En est-il un meilleur, Madame, pour terminer les choses au contentement de tout le monde, que les lumires que le Ciel peut donner sur ce mariage? J'ai commenc, comme je vous ai dit,  jeter pour cela les figures mystrieuses que notre art nous enseigne, et j'espre vous faire voir tantt ce que l'avenir garde  cette union souhaite. Aprs cela pourra-t-on balancer encore? La gloire et les prosprits que le Ciel promettra ou  l'un ou  l'autre choix ne seront-elles pas suffisantes pour le dterminer, et celui qui sera exclus pourra-t-il s'offenser quand ce sera le Ciel qui dcidera cette prfrence?

IPHICRATE: Pour moi, je m'y soumets entirement, et je dclare que cette voie me semble la plus raisonnable.

TIMOCLS: Je suis de mme avis, et le Ciel ne saurait rien faire o je ne souscrive sans rpugnance.

RIPHILE: Mais, Seigneur Anaxarque, voyez-vous si clair dans les destines, que vous ne vous trompiez jamais, et ces prosprits et cette gloire que vous dites que le Ciel nous promet, qui en sera caution, je vous prie?

ARISTIONE: Ma fille, vous avez une petite incrdulit qui ne vous quitte point.

ANAXARQUE: Les preuves, Madame, que tout le monde a vues de l'infaillibilit de mes prdictions sont les cautions suffisantes des promesses que je puis faire. Mais enfin, quand je vous aurai fait voir ce que le Ciel vous marque, vous vous rglerez l-dessus,  votre fantaisie, et ce sera  vous  prendre la fortune de l'un ou de l'autre choix.

RIPHILE: Le Ciel, Anaxarque, me marquera les deux fortunes qui m'attendent?

ANAXARQUE: Oui, Madame, les flicits qui vous suivront, si vous pousez l'un, et les disgrces qui vous accompagneront, si vous pousez l'autre.

RIPHILE: Mais comme il est impossible que je les pouse tous deux, il faut donc qu'on trouve crit dans le Ciel, non seulement ce qui doit arriver, mais aussi ce qui ne doit pas arriver.

CLITIDAS: Voil mon astrologue embarrass.

ANAXARQUE: Il faudrait vous faire, Madame, une longue discussion des principes de l'astrologie pour vous faire comprendre cela.

CLITIDAS: Bien rpondu. Madame, je ne dis point de mal de l'astrologie: l'astrologie est une belle chose, et le Seigneur Anaxarque est un grand homme.

IPHICRATE: La vrit de l'astrologie est une chose incontestable, et il n'y a personne qui puisse disputer contre la certitude de ses prdictions.

CLITIDAS: Assurment.

TIMOCLS: Je suis assez incrdule pour quantit de choses; mais, pour ce qui est de l'astrologie, il n'y a rien de plus sr et de plus constant que le succs des horoscopes qu'elle tire.

CLITIDAS: Ce sont des choses les plus claires du monde.

IPHICRATE: Cent aventures prdites arrivent tous les jours, qui convainquent les plus opinitres.

CLITIDAS: Il est vrai.

TIMOCLS: Peut-on contester sur cette matire les incidents clbres dont les histoires nous font foi?

CLITIDAS: Il faut n'avoir pas le sens commun. Le moyen de contester ce qui est moul?

ARISTIONE: Sostrate n'en dit mot: quel est son sentiment l-dessus?

SOSTRATE: Madame, tous les esprits ne sont pas ns avec les qualits qu'il faut pour la dlicatesse de ces belles sciences qu'on nomme curieuses, et il y en a de si matriels, qu'ils ne peuvent aucunement comprendre ce que d'autres conoivent le plus facilement du monde. Il n'est rien de plus agrable, Madame, que toutes les grandes promesses de ces connaissances sublimes. Transformer tout en or, faire vivre ternellement, gurir par des paroles, se faire aimer de qui l'on veut, savoir tous les secrets de l'avenir, faire descendre, comme on veut, du Ciel sur des mtaux des impressions de bonheur, commander aux dmons, se faire des armes invisibles et des soldats invulnrables: tout cela est charmant, sans doute; et il y a des gens qui n'ont aucune peine  en comprendre la possibilit: cela leur est le plus ais du monde  concevoir. Mais pour moi, je vous avoue que mon esprit grossier a quelque peine  le comprendre et  le croire, et j'ai toujours trouv cela trop beau pour tre vritable. Toutes ces belles raisons de sympathie, de force magntique et de vertu occulte, sont si subtiles et dlicates, qu'elles chappent  mon sens matriel, et, sans parler du reste, jamais il n'a t en ma puissance de concevoir comme on trouve crit dans le Ciel jusqu'aux plus petites particularits de la fortune du moindre homme. Quel rapport, quel commerce, quelle correspondance peut-il y avoir entre nous et des globes loigns de notre terre d'une distance si effroyable? et d'o cette belle science enfin peut-elle tre venue aux hommes? Quel Dieu l'a rvle, ou quelle exprience l'a pu former de l'observation de ce grand nombre d'astres qu'on n'a pu voir encore deux fois dans la mme disposition?

ANAXARQUE: Il ne sera pas difficile de vous le faire concevoir.

SOSTRATE: Vous serez plus habile que tous les autres.

CLITIDAS: Il vous fera une discussion de tout cela quand vous voudrez.

IPHICRATE: Si vous ne comprenez pas les choses, au moins les pouvez-vous croire, sur ce que l'on voit tous les jours.

SOSTRATE: Comme mon sens est si grossier, qu'il n'a pu rien comprendre, mes yeux aussi sont si malheureux, qu'ils n'ont jamais rien vu.

IPHICRATE: Pour moi, j'ai vu, et des choses tout  fait convaincantes.

TIMOCLS: Et moi aussi.

SOSTRATE: Comme vous avez vu, vous faites bien de croire, et il faut que vos yeux soient faits autrement que les miens.

IPHICRATE: Mais enfin la Princesse croit  l'astrologie, et il me semble qu'on y peut bien croire aprs elle. Est-ce que Madame, Sostrate, n'a pas de l'esprit et du sens?

SOSTRATE: Seigneur, la question est un peu violente. L'esprit de la Princesse n'est pas une rgle pour le mien, et son intelligence peut l'lever  des lumires o mon sens ne peut pas atteindre.

ARISTIONE: Non, Sostrate, je ne vous dirai rien sur quantit de choses auxquelles je ne donne gure plus de crance que vous. Mais pour l'astrologie, on m'a dit et fait voir des choses si positives, que je ne la puis mettre en doute.

SOSTRATE: Madame, je n'ai rien  rpondre  cela.

ARISTIONE: Quittons ce discours, et qu'on nous laisse un moment. Dressons notre promenade, ma fille, vers cette belle grotte o j'ai promis d'aller. Des galanteries  chaque pas!

 QUATRIME INTERMDE


Huit statues, portant chacune deux flambeaux  leurs main, sortent de leurs niches et font une danse varie de plusieurs figures et de plusieurs belles attitudes o elles demeurent par intervalles. ENTRE DE BALLET de huit Statues.

ACTE IV, Scne premire

ARISTIONE, RIPHILE.

ARISTIONE: De qui que cela soit, on ne peut rien de plus galant et de mieux entendu. Ma fille, j'ai voulu me sparer de tout le monde pour vous entretenir, et je veux que vous ne me cachiez rien de la vrit. N'auriez-vous point dans l'me quelque inclination secrte que vous ne voulez pas nous dire?

RIPHILE: Moi, Madame?

ARISTIONE: Parlez  coeur ouvert, ma fille: ce que j'ai fait pour vous mrite bien que vous usiez avec moi de franchise. Tourner vers vous toutes mes penses, vous prfrer  toutes choses, et fermer l'oreille, en l'tat o je suis,  toutes les propositions que cent princesses en ma place couteraient avec biensance, tout cela vous doit assez persuader que je suis une bonne mre, et que je ne suis pas pour recevoir avec svrit les ouvertures que vous pourriez me faire de votre coeur.

RIPHILE: Si j'avais si mal suivi votre exemple que de m'tre laisse aller  quelques sentiments d'inclination que j'eusse raison de cacher, j'aurais, Madame, assez de pouvoir sur moi-mme pour imposer silence  cette passion, et me mettre en tat de ne rien faire voir qui ft indigne de votre sang.

ARISTIONE: Non, non, ma fille: vous pouvez sans scrupule m'ouvrir vos sentiments. Je n'ai point renferm votre inclination dans le choix de deux Princes: vous pouvez l'tendre o vous voudrez, et le mrite auprs de moi tient un rang si considrable, que je l'gale  tout; et, si vous m'avouez franchement les choses, vous me verrez souscrire sans rpugnance au choix qu'aura fait votre coeur.

RIPHILE: Vous avez des bonts pour moi, Madame, dont je ne puis assez me louer; mais je ne les mettrai point  l'preuve sur le sujet dont vous me parlez, et tout ce que je leur demande, c'est de ne point presser un mariage o je ne me sens pas encore bien rsolue.

ARISTIONE: Jusqu'ici je vous ai laisse assez matresse de tout, et l'impatience des Princes vos amants  Mais quel bruit est-ce que j'entends? Ah! ma fille, quel spectacle s'offre  nos yeux? Quelque divinit descend ici, et c'est la desse Vnus qui semble nous vouloir parler.

Scne II

VNUS, accompagne de quatre petits Amours dans une machine, ARISTIONE, RIPHILE.

      Princesse, dans tes soins brille un zle exemplaire,
      Qui par les Immortels doit tre couronn,
      Et pour te voir un gendre illustre et fortun,
      Leur main te veut marquer le choix que tu dois faire:
      Ils t'annoncent tous par ma voix
      La gloire et les grandeurs, que, par ce digne choix,
      Ils feront pour jamais entrer dans ta famille.
      De tes difficults termine donc le cours,
      Et pense  donner ta fille
       qui sauvera tes jours.

ARISTIONE: Ma fille, les Dieux imposent silence  tous nos raisonnements. Aprs cela, nous n'avons plus rien  faire qu' recevoir ce qu'ils s'apprtent  nous donner, et vous venez d'entendre distinctement leur volont. Allons dans le premier temple les assurer de notre obissance, et leur rendre grce de leurs bonts.

Scne III

ANAXARQUE, CLON

CLON: Voil la Princesse qui s'en va: ne voulez-vous pas lui parler?

ANAXARQUE: Attendons que sa fille soit spare d'elle: c'est un esprit que je redoute, et qui n'est pas de trempe  se laisser mener, ainsi que celui de sa mre. Enfin, mon fils, comme nous venons de voir par cette ouverture, le stratagme a russi. Notre Vnus a fait des merveilles; et l'admirable ingnieur qui s'est employ  cet artifice a si bien dispos tout, a coup avec tant d'adresse le plancher de cette grotte, si bien cach ses fils de fer et tous ses ressorts, si bien ajust ses lumires et habill ses personnages, qu'il y a peu de gens qui n'y eussent t tromps. Et comme la Princesse Aristione est fort superstitieuse, il ne faut point douter qu'elle ne donne  pleine tte dans cette tromperie. Il y a longtemps, mon fils, que je prpare cette machine, et me voil tantt au but de mes prtentions.

CLON: Mais pour lequel des deux Princes au moins dressez-vous tout cet artifice?

ANAXARQUE: Tous deux ont recherch mon assistance, et je leur promets  tous deux la faveur de mon art; mais les prsents du Prince Iphicrate et les promesses qu'il m'a faites l'emportent de beaucoup sur tout ce qu'a pu faire l'autre. Ainsi ce sera lui qui recevra les effets favorables de tous les ressorts que je fais jouer; et, comme son ambition me devra toute chose, voil, mon fils, notre fortune faite. Je vais prendre mon temps pour affermir dans son erreur l'esprit de la Princesse, pour la mieux prvenir encore par le rapport que je lui ferai voir adroitement des paroles de Vnus avec les prdictions des figures clestes que je lui dis que j'ai jetes. Va-t'en tenir la main au reste de l'ouvrage, prparer nos six hommes  se bien cacher dans leur barque derrire le rocher,  posment attendre le temps que la Princesse Aristione vient tous les soirs se promener seule sur le rivage,  se jeter bien  propos sur elle, ainsi que des corsaires, et donner lieu au Prince Iphicrate de lui apporter ce secours qui, sur les paroles du Ciel, doit mettre entre ses mains la Princesse riphile. Ce Prince est averti par moi, et, sur la foi de ma prdiction, il doit se tenir dans ce petit bois qui borde le rivage. Mais sortons de cette grotte: je te dirai en marchant toutes les choses qu'il faut bien observer. Voil la Princesse riphile: vitons sa rencontre.

Scne IV

RIPHILE, CLONICE, SOSTRATE.

RIPHILE: Hlas! quelle est ma destine, et qu'ai-je fait aux Dieux pour mriter les soins qu'ils veulent prendre de moi?

CLONICE: Le voici, Madame, que j'ai trouv, et,  vos premiers ordres, il n'a pas manqu de me suivre.

RIPHILE: Qu'il approche, Clonice, et qu'on nous laisse seuls un moment. Sostrate, vous m'aimez?

SOSTRATE: Moi, Madame?

RIPHILE: Laissons cela, Sostrate: je le sais, je l'approuve, et vous permets de me le dire. Votre passion a paru  mes yeux accompagne de tout le mrite qui me la pouvait rendre agrable. Si ce n'tait le rang o le Ciel m'a fait natre, je puis vous dire que cette passion n'aurait pas t malheureuse, et que cent fois je lui ai souhait l'appui d'une fortune qui pt mettre pour elle en pleine libert les secrets sentiments de mon me. Ce n'est pas, Sostrate, que le mrite seul n'ait  mes yeux tout le prix qu'il doit avoir, et que dans mon coeur je ne prfre les vertus qui sont en vous  tous les titres magnifiques dont les autres sont revtus. Ce n'est pas mme que la Princesse ma mre ne m'ait assez laiss la disposition de mes voeux, et je ne doute point, je vous l'avoue, que mes prires n'eussent pu tourner son consentement du ct que j'aurais voulu. Mais il est des tats, Sostrate, o il n'est pas honnte de vouloir tout ce qu'on peut faire; il y a des chagrins  se mettre au-dessus de toutes choses, et les bruits fcheux de la renomme vous font trop acheter le plaisir que l'on trouve  contenter son inclination. C'est  quoi, Sostrate, je ne me serais jamais rsolue, et j'ai cru faire assez de fuir l'engagement dont j'tais sollicite. Mais enfin les Dieux veulent prendre le soin eux-mmes de me donner un poux; et tous ces longs dlais avec lesquels j'ai recul mon mariage, et que les bonts de la Princesse ma mre ont accords  mes dsirs, ces dlais, dis-je, ne me sont plus permis, et il me faut rsoudre  subir cet arrt du Ciel. Soyez sr, Sostrate, que c'est avec toutes les rpugnances du monde que je m'abandonne  cet hymne, et que, si j'avais pu tre matresse de moi, ou j'aurais t  vous, ou je n'aurais t  personne. Voil, Sostrate, ce que j'avais  vous dire, voil ce que j'ai cru devoir  votre mrite, et la consolation que toute ma tendresse peut donner  votre flamme.

SOSTRATE: Ah! Madame, c'en est trop pour un malheureux: je ne m'tais pas prpar  mourir avec tant de gloire, et je cesse, dans ce moment, de me plaindre des destines. Si elles m'ont fait natre dans un rang beaucoup moins lev que mes dsirs, elles m'ont fait natre assez heureux pour attirer quelque piti du coeur d'une grande Princesse; et cette piti glorieuse vaut des sceptres et des couronnes, vaut la fortune des plus grands princes de la terre. Oui, Madame, ds que j'ai os vous aimer, c'est vous, Madame, qui voulez bien que je me serve de ce mot tmraire, ds que j'ai, dis-je, os vous aimer, j'ai condamn d'abord l'orgueil de mes dsirs, je me suis fait moi-mme la destine que je devais attendre. Le coup de mon trpas, Madame, n'aura rien qui me surprenne, puisque je m'y tais prpar; mais vos bonts le comblent d'un honneur que mon amour jamais n'et os esprer, et je m'en vais mourir aprs cela le plus content et le plus glorieux de tous les hommes. Si je puis encore souhaiter quelque chose, ce sont deux grces, Madame, que je prends la hardiesse de vous demander  genoux: de vouloir souffrir ma prsence jusqu' cet heureux hymne, qui doit mettre fin  ma vie; et parmi cette grande gloire, et ces longues prosprits que le Ciel promet  votre union, de vous souvenir quelquefois de l'amoureux Sostrate. Puis-je, divine Princesse, me promettre de vous cette prcieuse faveur?

RIPHILE: Allez, Sostrate, sortez d'ici: ce n'est pas aimer mon repos, que de me demander que je me souvienne de vous.

SOSTRATE: Ah! Madame, si votre repos

RIPHILE: tez-vous, vous dis-je, Sostrate; pargnez ma faiblesse, et ne m'exposez point  plus que je n'ai rsolu.

Scne V

CLONICE, RIPHILE.

CLONICE: Madame, je vous vois l'esprit tout chagrin: vous plat-il que vos danseurs, qui expriment si bien toutes les passions, vous donnent maintenant quelque preuve de leur adresse?

RIPHILE: Oui, Clonice, qu'ils fassent tout ce qu'ils voudront, pourvu qu'ils me laissent  mes penses.

CINQUIME INTERMDE


Quatre pantomimes, pour preuve de leur adresse, ajustent leurs gestes et leurs pas aux inquitudes de la jeune Princesse. RIPHILE, ENTRE DE BALLET de quatre pantomimes.

ACTE V, Scne premire

CLITIDAS, RIPHILE.

CLITIDAS: De quel ct porter mes pas? o m'aviserai-je d'aller, et en quel lieu puis-je croire que je trouverai maintenant la Princesse riphile? Ce n'est pas un petit avantage que d'tre le premier  porter une nouvelle. Ah! la voil. Madame, je vous annonce que le Ciel vient de vous donner l'poux qu'il vous destinait.

RIPHILE: Eh! laisse-moi, Clitidas, dans ma sombre mlancolie.

CLITIDAS: Madame, je vous demande pardon, je pensais faire bien de vous venir dire que le Ciel vient de vous donner Sostrate pour poux; mais, puisque cela vous incommode, je rengaine ma nouvelle, et m'en retourne droit comme je suis venu.

RIPHILE: Clitidas, hol, Clitidas!

CLITIDAS: Je vous laisse, Madame, dans votre sombre mlancolie.

RIPHILE: Arrte, te dis-je, approche. Que viens-tu me dire?

CLITIDAS: Rien, Madame: on a parfois des empressements de venir dire aux grands de certaines choses dont ils ne se soucient pas, et je vous prie de m'excuser.

RIPHILE: Que tu es cruel!

CLITIDAS: Une autre fois j'aurai la discrtion de ne vous pas venir interrompre.

RIPHILE: Ne me tiens point dans l'inquitude: qu'est-ce que tu viens m'annoncer?

CLITIDAS: C'est une bagatelle de Sostrate, Madame, que je vous dirai une autre fois, quand vous ne serez point embarrasse.

RIPHILE: Ne me fais point languir davantage, te dis-je, et m'apprends cette nouvelle.

CLITIDAS: Vous la voulez savoir, Madame?

RIPHILE: Oui, dpche. Qu'as-tu  me dire de Sostrate?

CLITIDAS: Une aventure merveilleuse, o personne ne s'attendait.

RIPHILE: Dis-moi vite ce que c'est.

CLITIDAS: Cela ne troublera-t-il point, Madame, votre sombre mlancolie?

RIPHILE: Ah! parle promptement.

CLITIDAS: J'ai donc  vous dire, Madame, que la Princesse votre mre passait presque seule dans la fort, par ces petites routes qui sont si agrables, lorsqu'un sanglier hideux (ces vilains sangliers-l font toujours du dsordre, et l'on devrait les bannir des forts bien polices), lors, dis-je, qu'un sanglier hideux, pouss, je crois, par des chasseurs, est venu traverser la route o nous tions. Je devrais vous faire peut-tre, pour orner mon rcit, une description tendue du sanglier dont je parle, mais vous vous en passerez, s'il vous plat, et je me contenterai de vous dire que c'tait un fort vilain animal. Il passait son chemin, et il tait bon de ne lui rien dire, de ne point chercher de noise avec lui; mais la Princesse a voulu gayer sa dextrit, et de son dard, qu'elle lui a lanc un peu mal  propos, ne lui en dplaise, lui a fait au-dessus de l'oreille une assez petite blessure. Le sanglier, mal morigin s'est impertinemment dtourn contre nous; nous tions l deux ou trois misrables qui avons pli de frayeur; chacun gagnait son arbre, et la Princesse sans dfense demeurait expose  la furie de la bte, lorsque Sostrate a paru, comme si les Dieux l'eussent envoy.

RIPHILE: H bien! Clitidas?

CLITIDAS: Si mon rcit vous ennuie, Madame, je remettrai le reste  une autre fois.

RIPHILE: Achve promptement.

CLITIDAS: Ma foi! c'est promptement, de vrai, que j'achverai; car un peu de poltronnerie m'a empch de voir tout le dtail de ce combat, et tout ce que je puis vous dire, c'est que, retournant sur la place, nous avons vu le sanglier mort, tout vautr dans son sang, et la Princesse pleine de joie, nommant Sostrate son librateur et l'poux digne et fortun que les Dieux lui marquaient pour vous.  ces paroles, j'ai cru que j'en avais assez entendu, et je me suis ht de vous en venir, avant tous, apporter la nouvelle.

RIPHILE: Ah! Clitidas, pouvais-tu m'en donner une qui me pt tre plus agrable?

CLITIDAS: Voil qu'on vient vous trouver.

Scne II

ARISTIONE, SOSTRATE, CLITIDAS, RIPHILE.

ARISTIONE: Je vois, ma fille, que vous savez dj tout ce que nous pourrions vous dire. Vous voyez que les Dieux se sont expliqus bien plus tt que nous n'eussions pens; mon pril n'a gure tard  nous marquer leurs volonts, et l'on connat assez que ce sont eux qui se sont mls de ce choix, puisque le mrite tout seul brille dans cette prfrence. Aurez-vous quelque rpugnance  rcompenser de votre coeur celui  qui je dois la vie, et refuserez-vous Sostrate pour poux?

RIPHILE: Et de la main des Dieux, et de la vtre, Madame, je ne puis rien recevoir qui ne me soit fort agrable.

SOSTRATE: Ciel! n'est-ce point ici quelque songe, tout plein de gloire, dont les Dieux me veuillent flatter, et quelque rveil malheureux ne me replongera-t-il point dans la bassesse de ma fortune?

Scne III

CLONICE, ARISTIONE, SOSTRATE, RIPHILE, CLITIDAS.

CLONICE: Madame, je viens vous dire qu'Anaxarque a jusqu'ici abus l'un et l'autre Prince par l'esprance de ce choix qu'ils poursuivent depuis longtemps, et qu'au bruit qui s'est rpandu de votre aventure, ils ont fait clater tous deux leur ressentiment contre lui, jusque-l que, de paroles en paroles, les choses se sont chauffes, et il en a reu quelques blessures dont on ne sait pas bien ce qui arrivera. Mais les voici.

Scne IV

IPHICRATE, TIMOCLS, CLONICE, ARISTIONE, SOSTRATE, RIPHILE, CLITIDAS.

ARISTIONE: Princes, vous agissez tous deux avec une violence bien grande, et si Anaxarque a pu vous offenser, j'tais pour vous en faire justice moi-mme.

IPHICRATE: Et quelle justice, Madame, auriez-vous pu nous faire de lui, si vous la faites si peu  notre rang dans le choix que vous embrassez?

ARISTIONE: Ne vous tes-vous pas soumis l'un et l'autre  ce que pourraient dcider ou les ordres du Ciel, ou l'inclination de ma fille?

TIMOCLS: Oui, Madame, nous nous sommes soumis  ce qu'ils pourraient dcider entre le Prince Iphicrate et moi, mais non pas  nous voir rebuts tous deux.

ARISTIONE: Et si chacun de vous a bien pu se rsoudre  souffrir une prfrence, que vous arrive-t-il  tous deux o vous ne soyez prpars, et que peuvent importer  l'un et  l'autre les intrts de son rival?

IPHICRATE: Oui, Madame, il importe. C'est quelque consolation de se voir prfrer un homme qui vous est gal, et votre aveuglement est une chose pouvantable.

ARISTIONE: Prince, je ne veux pas me brouiller avec une personne qui m'a fait tant de grce que de me dire des douceurs; et je vous prie, avec toute l'honntet qu'il m'est possible, de donner  votre chagrin un fondement plus raisonnable, de vous souvenir, s'il vous plat, que Sostrate est revtu d'un mrite qui s'est fait connatre  toute la Grce, et que le rang o le Ciel l'lve aujourd'hui va remplir toute la distance qui tait entre lui et vous.

IPHICRATE: Oui, oui, Madame, nous nous en souviendrons; mais peut-tre aussi vous souviendrez-vous que deux Princes outrags ne sont pas deux ennemis peu redoutables.

TIMOCLS: Peut-tre, Madame, qu'on ne gotera pas longtemps la joie du mpris que l'on fait de nous.

ARISTIONE: Je pardonne toutes ces menaces aux chagrins d'un amour qui se croit offens, et nous n'en verrons pas avec moins de tranquillit la fte des jeux Pythiens. Allons-y de ce pas, et couronnons par ce pompeux spectacle cette merveilleuse journe.

SIXIME INTERMDE

qui est la solennit des jeux Pythiens.

Le thtre est une grande salle, en manire d'amphithtre, ouverte d'une grande arcade dans le fond, au-dessus de laquelle est une tribune ferme d'un rideau; et dans l'loignement parat un autel pour le sacrifice. Six hommes, habills comme s'ils taient presque nus, portant chacun une hache sur l'paule, comme ministres du sacrifice, entrent par le portique, au son des violons, et sont suivis de deux Sacrificateurs musiciens, d'une Prtresse musicienne et leur suite.

LA PRTRESSE

      Chantez, peuples, chantez, en mille et mille lieux,
      Du Dieu que nous servons les brillantes merveilles;
      Parcourez la terre et les cieux:
      Vous ne sauriez chanter rien de plus prcieux,
      Rien de plus doux pour les oreilles.

UNE GRECQUE

       ce Dieu plein de force,  ce Dieu plein d'appas
      Il n'est rien qui rsiste.

AUTRE GRECQUE

      Il n'est rien ici-bas
      Qui par ses bienfaits ne subsiste.

AUTRE GRECQUE

      Toute la terre est triste
      Quand on ne le voit pas.

LE CHOEUR

      Poussons  sa mmoire
      Des concerts si touchants,
      Que du haut de sa gloire
      Il coute nos chants.

PREMIRE ENTRE DE BALLET

Les six hommes portant les haches font entre eux une danse orne de toutes les attitudes que peuvent exprimer des gens qui tudient leur force, puis ils se retirent aux deux cts du thtre pour faire place  six voltigeurs, 

DEUXIME ENTRE DE BALLET

Six voltigeurs font paratre en cadence leur adresse sur des chevaux de bois, qui sont apports par des esclaves. 

TROISIME ENTRE DE BALLET

Quatre conducteurs d'esclaves amnent en cadence douze esclaves, qui dansent en marquant la joie qu'ils ont d'avoir recouvr leur libert. 

QUATRIME ENTRE DE BALLET

Quatre femmes et quatre hommes arms  la grecque font ensemble une manire de jeu pour les armes. La tribune s'ouvre. Un hraut, six trompettes et un timbalier se mlant  tous les instruments, annonce, avec un grand bruit, la venue d'Apollon. 

LE CHOEUR

      Ouvrons tous nos yeux
       l'clat suprme
      Qui brille en ces lieux.

      Quelle grce extrme!
      Quel port glorieux!
      O voit-on des Dieux
      Qui soient faits de mme?

Apollon, au bruit des trompettes et des violons, entre par le portique, prcd de six jeunes gens, qui portent des lauriers entrelacs autour d'un bton, et un soleil d'or au-dessus, avec la devise royale en manire de trophe. Les six jeunes gens, pour danser avec Apollon, donnent leur trophe  tenir aux six hommes qui portent les haches, et commencent avec Apollon une danse hroque,  laquelle se joignent, en diverses manires, les six hommes portant les trophes, les quatre femmes armes, avec leurs timbres, et les quatre hommes arms, avec leurs tambours, tandis que les six trompettes, le timbalier, les sacrificateurs, la prtresse, et le choeur de musique accompagnent tout cela, en s'y mlant par diverses reprises: ce qui finit la fte des jeux Pythiens, et tout le divertissement.

CINQUIME et DERNIRE ENTRE DE BALLET

APOLLON,  et six jeunes gens de sa suite. Choeur de musique. 

POUR LE ROI, reprsentant le Soleil.

      Je suis la source des clarts,
      Et les astres les plus vants,
      Dont le beau cercle m'environne,
      Ne sont brillants et respects
      Que par l'clat que je leur donne.

      Du char o je me puis asseoir,
      Je vois le dsir de me voir
      Possder la nature entire,
      Et le monde n'a son espoir
      Qu'aux seuls bienfaits de ma lumire.

      Bienheureuses de toutes parts
      Et pleines d'exquises richesses
      Les terres o de mes regards
      J'arrte les douces caresses!

POUR M. LE GRAND, suivant d'Apollon.

      Bien qu'auprs du soleil tout autre clat s'efface,
      S'en loigner pourtant n'est pas ce que l'on veut,
      Et vous voyez bien, quoi qu'il fasse,
      Que l'on s'en tient toujours le plus prs que l'on peut.

POUR LE MARQUIS DE VILLEROI, suivant d'Apollon.

      De notre matre incomparable
      Vous me voyez insparable,
      Et le zle puissant qui m'attache  ses voeux
      Le suit parmi les eaux, le suit parmi les feux.

POUR LE MARQUIS DE RASSENT, suivant d'Apollon.

      Je ne serai pas vain quand je ne croirai pas
      Qu'un autre mieux que moi suive partout ses pas.

L'AMOUR MEDECIN


Comdie


LES PERSONNAGES

SGANARELLE, pre de Lucinde.
AMINTE.
LUCRCE.
M. GUILLAUME, vendeur de tapisseries.
M. JOSSE, orfvre.
LUCINDE, fille de Sganarelle.
LISETTE, suivante de Lucinde.
M. TOMS, mdecin.
M. DES FONANDRES, mdecin.
M. MACROTON, mdecin.
M. BAHYS, mdecin.
M. FILERIN, mdecin.
CLITANDRE, amant de Lucinde.
UN NOTAIRE.
L'OPRATEUR, ORVITAN.
PLUSIEURS TRIVELINS ET SCARAMOUCHES.
LA COMDIE.
LA MUSIQUE.
LE BALLET.

La scne est  Paris, dans une salle de la maison de Sganarelle.

ACTE I, Scne premire

SGANARELLE, AMINTE, LUCRCE, M. JOSSE, M. GUILLAUME.

SGANARELLE: Ah! L'trange chose que la vie! Et que je puis bien dire, avec ce grand philosophe de l'antiquit, que qui terre a, guerre a, et qu'un malheur ne vient jamais sans l'autre! Je n'avais qu'une femme, qui est morte.

M. GUILLAUME: Et combien donc en voulez-vous avoir?

SGANARELLE: Elle est morte, Monsieur Guillaume mon ami. Cette perte m'est trs sensible, et je ne puis m'en ressouvenir sans pleurer. Je n'tais pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent dispute ensemble; mais enfin la mort rajuste toutes choses. Elle est morte: je la pleure. Si elle tait en vie, nous nous querellerions. De tous les enfants que le Ciel m'avait donns, il ne m'a laiss qu'une fille, et cette fille est toute ma peine. Car enfin je la vois dans une mlancolie la plus sombre du monde, dans une tristesse pouvantable, dont il n'y a pas moyen de la retirer, et dont je ne saurais mme apprendre la cause. Pour moi, j'en perds l'esprit, et j'aurais besoin d'un bon conseil sur cette matire. Vous tes ma nice; vous, ma voisine; et vous, mes compres et mes amis: je vous prie de me conseiller tout ce que je dois faire.

M. JOSSE: Pour moi, je tiens que la braverie, que l'ajustement est la chose qui rjouit le plus les filles; et si j'tais que de vous, je lui achterais, ds aujourd'hui, une belle garniture de diamants, ou de rubis, ou d'meraudes.

M. GUILLAUME: Et moi, si j'tais en votre place, j'achterais une belle tenture de tapisserie de verdure, ou  personnages, que je ferais mettre dans sa chambre, pour lui rjouir l'esprit et la vue.

AMINTE: Pour moi, je ne ferais point tant de faon; et je la marierais fort bien, et le plus tt que je pourrais, avec cette personne qui vous la fit, dit-on, demander il y a quelque temps.

LUCRCE: Et moi, je tiens que votre fille n'est point du tout propre pour le mariage. Elle est d'une complexion trop dlicate et trop peu saine, et c'est la vouloir envoyer bientt en l'autre monde, que de l'exposer, comme elle est,  faire des enfants. Le monde n'est point du tout son fait, et je vous conseille de la mettre dans un couvent, o elle trouvera des divertissements qui seront mieux de son humeur.

SGANARELLE: Tous ces conseils sont admirables assurment; mais je les tiens un peu intresss, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. Vous tes orfvre, Monsieur Josse, et votre conseil sent son homme qui a envie de se dfaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries, Monsieur Guillaume, et vous avez la mine d'avoir quelque tenture qui vous incommode. Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque inclination pour ma fille, et vous ne seriez pas fche de la voir la femme d'un autre. Et quant  vous, ma chre nice, ce n'est pas mon dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit, et j'ai mes raisons pour cela; mais le conseil que vous me donnez de la faire religieuse, est d'une femme qui pourrait bien souhaiter charitablement d'tre mon hritire universelle. Ainsi, Messieurs et Mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, vous trouverez bon, s'il vous plat, que je n'en suive aucun. Voil de mes donneurs de conseils  la mode.

Scne II

LUCINDE, SGANARELLE.

SGANARELLE: Ah! voil ma fille qui prend l'air. Elle ne me voit pas; elle soupire; elle lve les yeux au ciel. Dieu vous gard! Bon jour, ma mie. H bien! qu'est-ce? Comme vous en va? H! quoi? toujours triste et mlancolique comme cela, et tu ne veux pas me dire ce que tu as. Allons donc, dcouvre-moi ton petit coeur. L, ma pauvre mie, dis, dis; dis tes petites penses  ton petit papa mignon. Courage! Veux-tu que je te baise? Viens. J'enrage de la voir de cette humeur-l. Mais, dis-moi, me veux-tu faire mourir de dplaisir, et ne puis-je savoir d'o vient cette grande langueur? Dcouvre-m'en la cause, et je te promets que je ferai toutes choses pour toi. Oui, tu n'as qu' me dire le sujet de ta tristesse; je t'assure ici, et te fais serment qu'il n'y a rien que je ne fasse pour te satisfaire: c'est tout dire. Est-ce que tu es jalouse de quelqu'une de tes compagnes que tu voies plus brave que toi? et serait-il quelque toffe nouvelle dont tu voulusses avoir un habit? Non. Est-ce que ta chambre ne te semble pas assez pare, et que tu souhaiterais quelque cabinet de la foire Saint-Laurent? Ce n'est pas cela. Aurais-tu envie d'apprendre quelque chose? et veux-tu que je te donne un matre pour te montrer  jouer du clavecin? Nenni. Aimerais-tu quelqu'un, et souhaiterais-tu d'tre marie?
Lucinde lui fait signe que c'est cela.

Scne III

LISETTE, SGANARELLE, LUCINDE.

LISETTE: H bien, Monsieur, vous venez d'entretenir votre fille. Avez-vous su la cause de sa mlancolie?

SGANARELLE: Non. C'est une coquine qui me fait enrager.

LISETTE: Monsieur, laissez-moi faire, je m'en vais la sonder un peu.

SGANARELLE: Il n'est pas ncessaire; et puisqu'elle veut tre de cette humeur, je suis d'avis qu'on l'y laisse.

LISETTE: Laissez-moi faire, vous dis-je. Peut-tre qu'elle se dcouvrira plus librement  moi qu' vous. Quoi? Madame, vous ne nous direz point ce que vous avez, et vous voulez affliger ainsi tout le monde? Il me semble qu'on n'agit point comme vous faites, et que, si vous avez quelque rpugnance  vous expliquer  un pre, vous n'en devez avoir aucune  me dcouvrir votre coeur. Dites-moi, souhaitez-vous quelque chose de lui? Il nous a dit plus d'une fois qu'il n'pargnerait rien pour vous contenter. Est-ce qu'il ne vous donne pas toute la libert que vous souhaiteriez, et les promenades et les cadeaux ne tenteraient-ils point votre me? Heu. Avez-vous reu quelque dplaisir de quelqu'un? Heu. N'auriez-vous point quelque secrte inclination, avec qui vous souhaiteriez que votre pre vous marit? Ah! je vous entends. Voil l'affaire. Que diable? Pourquoi tant de faons? Monsieur, le mystre est dcouvert; et.

SGANARELLE, l'interrompant: Va, fille ingrate, je ne te veux plus parler, et je te laisse dans ton obstination.

LUCINDE: Mon pre, puisque vous voulez que je vous dise la chose.

SGANARELLE: Oui, je perds toute l'amiti que j'avais pour toi.

LISETTE: Monsieur, sa tristesse.

SGANARELLE: C'est une coquine qui me veut faire mourir.

LUCINDE: Mon pre, je veux bien.

SGANARELLE: Ce n'est pas la rcompense de t'avoir leve comme j'ai fait.

LISETTE: Mais, Monsieur.

SGANARELLE: Non, je suis contre elle dans une colre pouvantable.

LUCINDE: Mais, mon pre.

SGANARELLE: Je n'ai plus aucune tendresse pour toi.

LISETTE: Mais.

SGANARELLE: C'est une friponne.

LUCINDE: Mais.

SGANARELLE: Une ingrate.

LISETTE: Mais.

SGANARELLE: Une coquine, qui ne me veut pas dire ce qu'elle a.

LISETTE: C'est un mari qu'elle veut.

SGANARELLE, faisant semblant de ne pas entendre: Je l'abandonne.

LISETTE: Un mari.

SGANARELLE: Je la dteste.

LISETTE: Un mari.

SGANARELLE: Et la renonce pour ma fille.

LISETTE: Un mari.

SGANARELLE: Non, ne m'en parlez point.

LISETTE: Un mari.

SGANARELLE: Ne m'en parlez point.

LISETTE: Un mari.

SGANARELLE: Ne m'en parlez point.

LISETTE: Un mari, un mari, un mari.

Scne IV

LISETTE, LUCINDE.

LISETTE: On dit bien vrai: qu'il n'y a point de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre.

LUCINDE: H bien! Lisette, j'avais tort de cacher mon dplaisir, et je n'avais qu' parler pour avoir tout ce que je souhaitais de mon pre! Tu le vois.

LISETTE: Par ma foi! voil un vilain homme; et je vous avoue que j'aurais un plaisir extrme  lui jouer quelque tour. Mais d'o vient donc, Madame, que jusqu'ici vous m'avez cach votre mal?

LUCINDE: Hlas! de quoi m'aurait servi de te le dcouvrir plus tt? et n'aurais-je pas autant gagn  le tenir cach toute ma vie? Crois-tu que je n'aie pas bien prvu tout ce que tu vois maintenant, que je ne susse pas  fond tous les sentiments de mon pre, et que le refus qu'il a fait porter  celui qui m'a demande par un ami, n'ait pas touff dans mon me toute sorte d'espoir?

LISETTE: Quoi? c'est cet inconnu qui vous a fait demander, pour qui vous.

LUCINDE: Peut-tre n'est-il pas honnte  une fille de s'expliquer si librement; mais enfin je t'avoue que, s'il m'tait permis de vouloir quelque chose, ce serait lui que je voudrais. Nous n'avons eu ensemble aucune conversation, et sa bouche ne m'a point dclar la passion qu'il a pour moi; mais, dans tous les lieux o il m'a pu voir, ses regards et ses actions m'ont toujours parl si tendrement, et la demande qu'il a fait faire de moi m'a paru d'un si honnte homme, que mon coeur n'a pu s'empcher d'tre sensible  ses ardeurs; et cependant tu vois o la duret de mon pre rduit toute cette tendresse.

LISETTE: Allez, laissez-moi faire. Quelque sujet que j'aie de me plaindre de vous du secret que vous m'avez fait, je ne veux pas laisser de servir votre amour; et pourvu que vous ayez assez de rsolution.

LUCINDE: Mais que veux-tu que je fasse contre l'autorit d'un pre? Et s'il est inexorable  mes voeux.

LISETTE: Allez, allez, il ne faut pas se laisser mener comme un oison; et pourvu que l'honneur n'y soit pas offens, on se peut librer un peu de la tyrannie d'un pre. Que prtend-il que vous fassiez? N'tes-vous pas en ge d'tre marie? et croit-il que vous soyez de marbre? Allez, encore un coup, je veux servir votre passion; je prends, ds  prsent, sur moi tout le soin de ses intrts, et vous verrez que je sais des dtours. Mais je vois votre pre. Rentrons, et me laissez agir.

Scne V

SGANARELLE: Il est bon quelquefois de ne point faire semblant d'entendre les choses qu'on n'entend que trop bien, et j'ai fait sagement de parer la dclaration d'un dsir que je ne suis pas rsolu de contenter. A-t-on jamais rien vu de plus tyrannique que cette coutume o l'on veut assujettir les pres? Rien de plus impertinent et de plus ridicule que d'amasser du bien avec de grands travaux, et lever une fille avec beaucoup de soin et de tendresse, pour se dpouiller de l'un et de l'autre entre les mains d'un homme qui ne nous touche de rien? Non, non: je me moque de cet usage, et je veux garder mon bien et ma fille pour moi.

Scne VI

LISETTE, SGANARELLE.

LISETTE, faisant semblant de ne pas voir Sganarelle: Ah, malheur! Ah, disgrce! Ah, pauvre seigneur Sganarelle! O pourrai-je te rencontrer?

SGANARELLE: Que dit-elle l?

LISETTE: Ah, misrable pre! que feras-tu, quand tu sauras cette nouvelle?

SGANARELLE: Que sera-ce?

LISETTE: Ma pauvre matresse!

SGANARELLE: Je suis perdu.

LISETTE: Ah!

SGANARELLE: Lisette.

LISETTE: Quelle infortune!

SGANARELLE: Lisette.

LISETTE: Quel accident!

SGANARELLE: Lisette.

LISETTE: Quelle fatalit!

SGANARELLE: Lisette.

LISETTE: Ah, Monsieur!

SGANARELLE: Qu'est-ce?

LISETTE: Monsieur.

SGANARELLE: Qu'y a-t-il?

LISETTE: Votre fille.

SGANARELLE: Ah, ah!

LISETTE: Monsieur, ne pleurez donc point comme cela; car vous me feriez rire.

SGANARELLE: Dis donc vite.

LISETTE: Votre fille, toute saisie des paroles que vous lui avez dites, et de la colre effroyable o elle vous a vu contre elle, est monte vite dans sa chambre, et pleine de dsespoir, a ouvert la fentre qui regarde sur la rivire.

SGANARELLE: H bien?

LISETTE: Alors, levant les yeux au ciel: "Non, a-t-elle dit, il m'est impossible de vivre avec le courroux de mon pre, et puisqu'il me renonce pour sa fille, je veux mourir."

SGANARELLE: Elle s'est jete?

LISETTE: Non, Monsieur: elle a ferm tout doucement la fentre, et s'est alle mettre sur le lit. L elle s'est prise  pleurer amrement; et tout d'un coup son visage a pli, ses yeux se sont tourns, le coeur lui a manqu, et elle est demeure entre mes bras.

SGANARELLE: Ah, ma fille, elle est morte?

LISETTE: Non, Monsieur:  force de la tourmenter, je l'ai fait revenir; mais cela lui reprend de moment en moment, et je crois qu'elle ne passera pas la journe.

SGANARELLE: Champagne, Champagne, Champagne, vite, qu'on m'aille qurir des mdecins, et en quantit: on n'en peut trop avoir dans une pareille aventure. Ah, ma fille! ma pauvre fille!

Ier ENTR'ACTE

Champagne, en dansant, frappe aux portes de quatre mdecins, qui dansent, et entrent avec crmonie chez le pre de la malade.

ACTE II, Scne premire

SGANARELLE, LISETTE.

LISETTE: Que voulez-vous donc faire, Monsieur, de quatre mdecins? N'est-ce pas assez d'un pour tuer une personne?

SGANARELLE: Taisez-vous. Quatre conseils valent mieux qu'un.

LISETTE: Est-ce que votre fille ne peut pas bien mourir sans le secours de ces messieurs-l?

SGANARELLE: Est-ce que les mdecins font mourir?

LISETTE: Sans doute; et j'ai connu un homme qui prouvait, par bonnes raisons, qu'il ne faut jamais dire: "Une telle personne est morte d'une fivre et d'une fluxion sur la poitrine", mais: "Elle est morte de quatre mdecins et de deux apothicaires."

SGANARELLE: Chut. N'offensez pas ces messieurs-l.

LISETTE: Ma foi! Monsieur, notre chat est rchapp depuis peu d'un saut qu'il fit du haut de la maison dans la rue; et il fut trois jours sans manger, et sans pouvoir remuer ni pied ni patte; mais il est bien heureux de ce qu'il n'y a point de chats mdecins, car ses affaires taient faites, et ils n'auraient pas manqu de le purger et de le saigner.

SGANARELLE: Voulez-vous vous taire? vous dis-je. Mais voyez quelle impertinence! Les voici.

LISETTE: Prenez garde, vous allez tre bien difi: ils vous diront en latin que votre fille est malade.

Scne II

MESSIEURS TOMS, DES FONANDRES, MACROTON ET BAHYS, MDECINS, SGANARELLE, LISETTE.

SGANARELLE: H bien! Messieurs.

M. TOMS: Nous avons vu suffisamment la malade, et sans doute qu'il y a beaucoup d'impurets en elle.

SGANARELLE: Ma fille est impure?

M. TOMS: Je veux dire qu'il y a beaucoup d'impuret dans son corps, quantit d'humeurs corrompues.

SGANARELLE: Ah! je vous entends.

M. TOMS: Mais. Nous allons consulter ensemble.

SGANARELLE: Allons, faites donner des siges.

LISETTE: Ah! Monsieur, vous en tes?

SGANARELLE: De quoi donc connaissez-vous Monsieur?

LISETTE: De l'avoir vu l'autre jour chez la bonne amie de madame votre nice.

M. TOMS: Comment se porte son cocher?

LISETTE: Fort bien: il est mort.

M. TOMS: Mort!

LISETTE: Oui.

M. TOMS: Cela ne se peut.

LISETTE: Je ne sais si cela se peut; mais je sais bien que cela est.

M. TOMS: Il ne peut pas tre mort, vous dis-je.

LISETTE: Et moi je vous dis qu'il est mort et enterr.

M. TOMS: Vous vous trompez.

LISETTE: Je l'ai vu.

M. TOMS: Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladies ne se terminent qu'au quatorze, ou au vingt-un; et il n'y a que six jours qu'il est tomb malade.

LISETTE: Hippocrate dira ce qu'il lui plaira, mais le cocher est mort.

SGANARELLE: Paix! discoureuse; allons, sortons d'ici. Messieurs, je vous supplie de consulter de la bonne manire. Quoique ce ne soit pas la coutume de payer auparavant, toutefois, de peur que je ne l'oublie, et afin que ce soit une affaire faite, voici.
Il les paye, et chacun, en recevant l'argent, fait un geste diffrent.

Scne III

MESSIEURS DES FONANDRES, TOMS, MACROTON ET BAHYS.
Ils s'asseyent et toussent.

M. DES FONANDRES: Paris est trangement grand, et il faut faire de longs trajets quand la pratique donne un peu.

M. TOMS: Il faut avouer que j'ai une mule admirable pour cela, et qu'on a peine  croire le chemin que je lui fais faire tous les jours.

M. DES FONANDRES: J'ai un cheval merveilleux, et c'est un animal infatigable.

M. TOMS: Savez-vous le chemin que ma mule a fait aujourd'hui? J'ai t premirement tout contre l'Arsenal; de l'Arsenal, au bout du faubourg Saint-Germain; du faubourg Saint-Germain, au fond du Marais; du fond du Marais,  la porte Saint-Honor; de la porte Saint-Honor, au faubourg Saint-Jacques; du faubourg Saint-Jacques,  la porte de Richelieu; de la porte de Richelieu, ici; et d'ici, je dois aller encore  la place Royale.

M. DES FONANDRES: Mon cheval a fait tout cela aujourd'hui; et de plus, j'ai t  Ruel voir un malade.

M. TOMS: Mais  propos, quel parti prenez-vous dans la querelle des deux mdecins Thophraste et Artmius? car c'est une affaire qui partage tout notre corps.

M. DES FONANDRES: Moi, je suis pour Artmius.

M. TOMS: Et moi aussi. Ce n'est pas que son avis, comme on a vu, n'ait tu le malade, et que celui de Thophraste ne ft beaucoup meilleur assurment; mais enfin il a tort dans les circonstances, et il ne devait pas tre d'un autre avis que son ancien. Qu'en dites-vous?

M. DES FONANDRES: Sans doute. Il faut toujours garder les formalits, quoi qu'il puisse arriver.

M. TOMS: Pour moi, j'y suis svre en diable,  moins que ce soit entre amis; et l'on nous assembla un jour, trois de nous autres, avec un mdecin de dehors, pour une consultation, o j'arrtai toute l'affaire, et ne voulus point endurer qu'on opint, si les choses n'allaient dans l'ordre. Les gens de la maison faisaient ce qu'ils pouvaient et la maladie pressait; mais je n'en voulus point dmordre, et la malade mourut bravement pendant cette contestation.

M. DES FONANDRES: C'est fort bien fait d'apprendre aux gens  vivre, et de leur montrer leur bec jaune.

M. TOMS: Un homme mort n'est qu'un homme mort, et ne fait point de consquence; mais une formalit nglige porte un notable prjudice  tout le corps des mdecins.

Scne IV

SGANARELLE, MESSIEURS TOMS, DES FONANDRES, MACROTON ET BAHYS.

SGANARELLE: Messieurs, l'oppression de ma fille augmente; je vous prie de me dire vite ce que vous avez rsolu.

M. TOMS: Allons, Monsieur.

M. DES FONANDRES: Non, Monsieur, parlez, s'il vous plat.

M. TOMS: Vous vous moquez.

M. DES FONANDRES: Je ne parlerai pas le premier.

M. TOMS: Monsieur.

M. DES FONANDRES: Monsieur.

SGANARELLE: H! de grce, Messieurs, laissez toutes ces crmonies, et songez que les choses pressent.

M. TOMS.: Ils parlent tous quatre ensemble: La maladie de votre fille.

M. DES FONANDRES: L'avis de tous ces messieurs tous ensemble.

M. MACROTON: Aprs avoir bien consult.

M. BAHYS: Pour raisonner.

SGANARELLE: H! Messieurs, parlez l'un aprs l'autre, de grce.

M. TOMS: Monsieur, nous avons raisonn sur la maladie de votre fille, et mon avis,  moi, est que cela procde d'une grande chaleur de sang. Ainsi je conclus  la saigner le plus tt que vous pourrez.

M. DES FONANDRES: Et moi, je dis que sa maladie est une pourriture d'humeurs, cause par une trop grande rpltion: ainsi je conclus  lui donner de l'mtique.

M. TOMS: Je soutiens que l'mtique la tuera.

M. DES FONANDRES: Et moi, que la saigne la fera mourir.

M. TOMS: C'est bien  vous de faire l'habile homme.

M. DES FONANDRES: Oui, c'est  moi; et je vous prterai le collet en tout genre d'rudition.

M. TOMS: Souvenez-vous de l'homme que vous ftes crever ces jours passs.

M. DES FONANDRES: Souvenez-vous de la dame que vous avez envoye en l'autre monde, il y a trois jours.

M. TOMS: Je vous ai dit mon avis.

M. DES FONANDRES: Je vous ai dit ma pense.

M. TOMS: Si vous ne faites saigner tout  l'heure votre fille, c'est une personne morte.
Il sort.

M. DES FONANDRES: Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart d'heure.
Il sort.

Scne V

SGANARELLE, MESSIEURS MACROTON ET BAHYS, MDECINS.

SGANARELLE:  qui croire des deux? et quelle rsolution prendre, sur des avis si opposs? Messieurs, je vous conjure de dterminer mon esprit, et de me dire, sans passion, ce que vous croyez le plus propre  soulager ma fille.

M. MACROTON. Il parle en allongeant ses mots: Mon-si-eur. dans. ces. ma-ti--res. l. il. faut. pro-c-der. a-vec-que. cir-cons-pec-ti-on. et. ne. ri-en. fai-re. com-me. on. dit. . la. vo-le. d'au-tant. que. les. fau-tes. qu'on. y. peut. fai-re. sont. se-lon. no-tre. ma-tre. Hip-po-cra-te. d'une. dan-ge-reu-se. con-s-quen-ce.

M. BAHYS. Celui-ci parle toujours en bredouillant: Il est vrai, il faut bien prendre garde  ce qu'on fait; car ce ne sont pas ici des jeux d'enfant, et quand on a failli, il n'est pas ais de rparer le manquement, et de rtablir ce qu'on a gt: experimentum periculosum. C'est pourquoi il s'agit de raisonner auparavant comme il faut, de peser mrement les choses, de regarder le temprament des gens, d'examiner les causes de la maladie, et de voir les remdes qu'on y doit apporter.

SGANARELLE: L'un va en tortue, et l'autre court la poste.

M. MACROTON: Or. mon-si-eur. pour. ve-nir. au. fait. je. trou-ve. que. vo-tre. fil-le. a. une. ma-la-die. chro-ni-que. et. qu'el-le. peut. p-ri-cli-ter. si. on. ne. lui. don-ne. du. se-cours. d'au-tant. que. les. symp-t-mes. qu'el-le. a. sont. in-di-ca-tifs. d'u-ne. va-peur. fu-li-gi-neu-se. et. mor-di-can-te. qui. lui. pi-co-te. les. mem-bra-nes. du. cer-veau. Or. cet-te. va-peur. que. nous. nom-mons. en. grec. at-mos. est. cau-se. par. des. hu-meurs. pu-tri-des. te-na-ces. et. con-glu-ti-neu-ses. qui. sont. con-te-nues. dans. le. bas. ven-tre.

M. BAHYS: Et comme ces humeurs ont t l engendres par une longue succession de temps, elles s'y sont recuites et ont acquis cette malignit qui fume vers la rgion du cerveau.

M. MACROTON: Si. bien. donc. que. pour. ti-rer. d-ta-cher. ar-ra-cher. ex-pul-ser. -va-cu-er. les-di-tes. hu-meurs. il. fau-dra. une. pur-ga-ti-on. vi-gou-reu-se. Mais. au. pr-a-la-ble. je. trou-ve. . pro-pos. et. il. n'y. a. pas. d'in-con-v-ni-ent. d'u-ser. de. pe-tits. re-m-des. a-no-dins. c'est--di-re. de. pe-tits. la-ve-ments. r-mol-li-ents. et. d-ter-sifs. de. ju-lets. et. de. si-rops. ra-fra-chis-sants. qu'on. m-le-ra. dans. sa. pti-san-ne.

M. BAHYS: Aprs, nous en viendrons  la purgation, et  la saigne, que nous ritrerons, s'il en est besoin.

M. MACROTON: Ce. n'est. pas. qu'a-vec. tout. ce-la. vo-tre. fil-le. ne. puis-se. mou-rir. mais. au. moins. vous. au-rez. fait. quel-que. cho-se. et. vous. au-rez. la. con-so-la-tion. qu'el-le. se-ra. mor-te. dans. les. for-mes.

M. BAHYS: Il vaut mieux mourir selon les rgles, que de rchapper contre les rgles.

M. MACROTON: Nous. vous. di-sons. sin-c-re-ment. no-tre pen-se.

M. BAHYS: Et nous vous avons parl comme nous parlerions  notre propre frre.

SGANARELLE,  M. Macroton: Je. vous. rends. trs. hum-bles. gr-ces ( M. Bahys.) et vous suis infiniment oblig de la peine que vous avez prise.

Scne VI

SGANARELLE: Me voil justement un peu plus incertain que je n'tais auparavant. Morbleu! il me vient une fantaisie. Il faut que j'aille acheter de l'orvitan, et que je lui en fasse prendre; l'orvitan est un remde dont beaucoup de gens se sont bien trouvs.

Scne VII

L'OPRATEUR, SGANARELLE.

SGANARELLE: Hol! Monsieur, je vous prie de me donner une bote de votre orvitan, que je m'en vais vous payer.

L'OPRATEUR chantant.
L'or de tous les climats qu'entoure l'Ocan
Peut-il jamais payer ce secret d'importance?
Mon remde gurit, par sa rare excellence,
Plus de maux qu'on n'en peut nombrer dans tout un an:
La gale,
La rogne,
La tigne,
La fivre,
La peste,
La goutte,
Vrole,
Descente,
Rougeole.
 grande puissance de l'orvitan!

SGANARELLE: Monsieur, je crois que tout l'or du monde n'est pas capable de payer votre remde; mais pourtant voici une pice de trente sols que vous prendrez, s'il vous plat.

L'OPRATEUR chantant.
Admirez mes bonts, et le peu qu'on vous vend
Ce trsor merveilleux que ma main vous dispense.
Vous pouvez avec lui braver en assurance
Tous les maux que sur nous l'ire du Ciel rpand:
La gale,
La rogne,
La tigne,
La fivre,
La peste,
La goutte,
Vrole,
Descente,
Rougeole.
 grande puissance de l'orvitan!

IIe ENTR'ACTE

Plusieurs Trivelins et plusieurs Scaramouches, valets de l'oprateur, se rjouissent en dansant.

ACTE III, Scne premire

MESSIEURS FILERIN, TOMS ET DES FONANDRES.

M. FILERIN: N'avez-vous point de honte, Messieurs, de montrer si peu de prudence, pour des gens de votre ge, et de vous tre querells comme de jeunes tourdis? Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous font parmi le monde? et n'est-ce pas assez que les savants voient les contrarits et les dissensions qui sont entre nos auteurs et nos anciens matres, sans dcouvrir encore au peuple, par nos dbats et nos querelles, la forfanterie de notre art? Pour moi, je ne comprends rien du tout  cette mchante politique de quelques-uns de nos gens; et il faut confesser que toutes ces contestations nous ont dcris, depuis peu, d'une trange manire, et que, si nous n'y prenons garde, nous allons nous ruiner nous-mmes. Je n'en parle pas pour mon intrt; car, Dieu merci, j'ai dj tabli mes petites affaires. Qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il grle, ceux qui sont morts sont morts, et j'ai de quoi me passer des vivants; mais enfin toutes ces disputes ne valent rien pour la mdecine. Puisque le Ciel nous fait la grce que, depuis tant de sicles, on demeure infatu de nous, ne dsabusons point les hommes avec nos cabales extravagantes, et profitons de leur sottise le plus doucement que nous pourrons. Nous ne sommes pas les seuls, comme vous savez, qui tchons  nous prvaloir de la faiblesse humaine. C'est l que va l'tude de la plupart du monde, et chacun s'efforce de prendre les hommes par leur faible, pour en tirer quelque profit. Les flatteurs, par exemple, cherchent  profiter de l'amour que les hommes ont pour les louanges, en leur donnant tout le vain encens qu'ils souhaitent; et c'est un art o l'on fait, comme on voit, des fortunes considrables. Les alchimistes tchent  profiter de la passion qu'on a pour les richesses, en promettant des montagnes d'or  ceux qui les coutent; et les diseurs d'horoscopes, par leurs prdictions trompeuses, profitent de la vanit et de l'ambition des crdules esprits. Mais le plus grand faible des hommes, c'est l'amour qu'ils ont pour la vie; et nous en profitons, nous autres, par notre pompeux galimatias, et savons prendre nos avantages de cette vnration que la peur de mourir leur donne pour notre mtier. Conservons-nous donc dans le degr d'estime o leur faiblesse nous a mis, et soyons de concert auprs des malades pour nous attribuer les heureux succs de la maladie, et rejeter sur la nature toutes les bvues de notre art. N'allons point, dis-je, dtruire sottement les heureuses prventions d'une erreur qui donne du pain  tant de personnes et, de l'argent de ceux que nous mettons en terre, nous fait lever de tous cts de si  beaux hritages.

M. TOMS: Vous avez raison en tout ce que vous dites; mais ce sont chaleurs de sang, dont parfois on n'est pas le matre.

M. FILERIN: Allons donc, Messieurs, mettez bas toute rancune, et faisons ici votre accommodement.

M. DES FONANDRES: J'y consens. Qu'il me passe mon mtique pour la malade dont il s'agit, et je lui passerai tout ce qu'il voudra pour le premier malade dont il sera question.

M. FILERIN: On ne peut pas mieux dire, et voil se mettre  la raison.

M. DES FONANDRES: Cela est fait.

M. FILERIN: Touchez donc l. Adieu! Une autre fois, montrez plus de prudence.

Scne II

MESSIEURS TOMS, DES FONANDRES, LISETTE.

LISETTE: Quoi? Messieurs, vous voil, et vous ne songez pas  rparer le tort qu'on vient de faire  la mdecine?

M. TOMS: Comment? Qu'est-ce?

LISETTE: Un insolent qui a eu l'effronterie d'entreprendre sur votre mtier, et qui, sans votre ordonnance, vient de tuer un homme d'un grand coup d'pe au travers du corps.

M. TOMS: coutez, vous faites la railleuse, mais vous passerez par nos mains quelque jour.

LISETTE: Je vous permets de me tuer, lorsque j'aurai recours  vous.

Scne III

LISETTE, CLITANDRE.

CLITANDRE: H bien, Lisette, que dis-tu de mon quipage? crois-tu qu'avec cet habit je puisse duper le bon homme? me trouves-tu bien ainsi?

LISETTE: Le mieux du monde; et je vous attendais avec impatience. Enfin le Ciel m'a faite d'un naturel le plus humain du monde, et je ne puis voir deux amants soupirer l'un pour l'autre, qu'il ne me prenne une tendresse charitable, et un dsir ardent de soulager les maux qu'ils souffrent. Je veux,  quelque prix que ce soit, tirer Lucinde de la tyrannie o elle est, et la mettre en votre pouvoir. Vous m'avez plu d'abord; je me connais en gens, et elle ne peut pas mieux choisir. L'amour risque des choses extraordinaires; et nous avons concert ensemble une manire de stratagme, qui pourra peut-tre nous russir. Toutes nos mesures sont dj prises: l'homme  qui nous avons affaire n'est pas des plus fins de ce monde; et si cette aventure nous manque, nous trouverons mille autres voies pour arriver  notre but. Attendez-moi l seulement, je reviens vous qurir.

Scne IV

SGANARELLE, LISETTE.

LISETTE: Monsieur, allgresse! allgresse!

SGANARELLE: Qu'est-ce?

LISETTE: Rjouissez-vous.

SGANARELLE: De quoi?

LISETTE: Rjouissez-vous, vous dis-je.

SGANARELLE: Dis-moi donc ce que c'est, et puis je me rjouirai peut-tre.

LISETTE: Non: je veux que vous vous rjouissiez auparavant, que vous chantiez, que vous dansiez.

SGANARELLE: Sur quoi?

LISETTE: Sur ma parole.

SGANARELLE: Allons donc, la lera la la, la lera la. Que diable!

LISETTE: Monsieur, votre fille est gurie.

SGANARELLE: Ma fille est gurie!

LISETTE: Oui, je vous amne un mdecin, mais un mdecin d'importance, qui fait des cures merveilleuses, et qui se moque des autres mdecins.

SGANARELLE: O est-il?

LISETTE: Je vais le faire entrer.

SGANARELLE: Il faut voir si celui-ci fera plus que les autres.

Scne V

CLITANDRE, en habit de mdecin, LISETTE, SGANARELLE.

LISETTE: Le voici.

SGANARELLE: Voil un mdecin qui a la barbe bien jeune.

LISETTE: La science ne se mesure pas  la barbe, et ce n'est pas par le menton qu'il est habile.

SGANARELLE: Monsieur, on m'a dit que vous aviez des remdes admirables pour faire aller  la selle.

CLITANDRE: Monsieur, mes remdes sont diffrents de ceux des autres: ils ont l'mtique, les saignes, les mdecines et les lavements; mais moi, je guris par des paroles, par des sons, par des lettres, par des talismans, et par des anneaux constells.

LISETTE: Que vous ai-je dit?

SGANARELLE: Voil un grand homme.

LISETTE: Monsieur, comme votre fille est l toute habille dans une chaise, je vais la faire passer ici.

SGANARELLE: Oui, fais.

CLITANDRE, ttant le pouls  Sganarelle: Votre fille est bien malade.

SGANARELLE: Vous connaissez cela ici?

CLITANDRE: Oui, par la sympathie qu'il y a entre le pre et la fille.

Scne VI

LUCINDE, LISETTE, SGANARELLE, CLITANDRE.

LISETTE: Tenez, Monsieur, voil une chaise auprs d'elle. Allons, laissez-les l tous deux.

SGANARELLE: Pourquoi? Je veux demeurer l.

LISETTE: Vous moquez-vous? Il faut s'loigner: un mdecin a cent choses  demander qu'il n'est pas honnte qu'un homme entende.

CLITANDRE, parlant  Lucinde  part.: Ah! Madame, que le ravissement o je me trouve est grand! et que je sais peu par o vous commencer mon discours! Tant que je ne vous ai parl que des yeux, j'avais, ce me semblait, cent choses  vous dire; et maintenant que j'ai la libert de vous parler de la faon que je souhaitais, je demeure interdit; et la grande joie o je suis touffe toutes mes paroles.

LUCINDE: Je puis vous dire la mme chose, et je sens, comme vous, des mouvements de joie qui m'empchent de pouvoir parler.

CLITANDRE: Ah! Madame, que je serais heureux s'il tait vrai que vous sentissiez tout ce que je sens, et qu'il me ft permis de juger de votre me par la mienne! Mais, Madame, puis-je au moins croire que ce soit  vous  qui je doive la pense de cet heureux stratagme qui me fait jouir de votre prsence?

LUCINDE: Si vous ne m'en devez pas la pense, vous m'tes redevable au moins d'en avoir approuv la proposition avec beaucoup de joie.

SGANARELLE,  Lisette: Il me semble qu'il lui parle de bien prs.

LISETTE,  Sganarelle: C'est qu'il observe sa physionomie et tous les traits de son visage.

CLITANDRE,  Lucinde: Serez-vous constante, Madame, dans ces bonts que vous me tmoignez?

LUCINDE: Mais vous, serez-vous ferme dans les rsolutions que vous avez montres?

CLITANDRE: Ah! Madame, jusqu' la mort. Je n'ai point de plus forte envie que d'tre  vous, et je vais le faire paratre dans ce que vous m'allez voir faire.

SGANARELLE: H bien! notre malade, elle me semble un peu plus gaie.

CLITANDRE: C'est que j'ai dj fait agir sur elle un de ces remdes que mon art m'enseigne. Comme l'esprit a grand empire sur le corps, et que c'est de lui bien souvent que procdent les maladies, ma coutume est de courir  gurir les esprits, avant que de venir au corps. J'ai donc observ ses regards, les traits de son visage, et les lignes de ses deux mains; et par la science que le Ciel m'a donne, j'ai reconnu que c'tait de l'esprit qu'elle tait malade, et que tout son mal ne venait que d'une imagination drgle, d'un dsir dprav de vouloir tre marie. Pour moi, je ne vois rien de plus extravagant et de plus ridicule que cette envie qu'on a du mariage.

SGANARELLE: Voil un habile homme!

CLITANDRE: Et j'ai eu, et aurai pour lui, toute ma vie, une aversion effroyable.

SGANARELLE: Voil un grand mdecin!

CLITANDRE: Mais, comme il faut flatter l'imagination des malades, et que j'ai vu en elle de l'alination d'esprit, et mme qu'il y avait du pril  ne lui pas donner un prompt secours, je l'ai prise par son faible, et lui ai dit que j'tais venu ici pour vous la demander en mariage. Soudain son visage a chang, son teint s'est clairci, ses yeux se sont anims; et si vous voulez, pour quelques jours, l'entretenir dans cette erreur, vous verrez que nous la tirerons d'o elle est.

SGANARELLE: Oui-da, je le veux bien.

CLITANDRE: Aprs nous ferons agir d'autres remdes pour la gurir entirement de cette fantaisie.

SGANARELLE: Oui, cela est le mieux du monde. H bien! ma fille, voil Monsieur qui a envie de t'pouser, et je lui ai dit que je le voulais bien.

LUCINDE: Hlas! est-il possible?

SGANARELLE: Oui.

LUCINDE: Mais tout de bon?

SGANARELLE: Oui, oui.

LUCINDE: Quoi? vous tes dans les sentiments d'tre mon mari?

CLITANDRE: Oui, Madame.

LUCINDE: Et mon pre y consent?

SGANARELLE: Oui, ma fille.

LUCINDE: Ah! que je suis heureuse, si cela est vritable!

CLITANDRE: N'en doutez point, Madame. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous aime, et que je brle de me voir votre mari. Je ne suis venu ici que pour cela; et si vous voulez que je vous dise nettement les choses comme elles sont, cet habit n'est qu'un pur prtexte invent, et je n'ai fait le mdecin que pour m'approcher de vous, et obtenir ce que je souhaite.

LUCINDE: C'est me donner des marques d'un amour bien tendre, et j'y suis sensible autant que je puis.

SGANARELLE: Oh! la folle! Oh! la folle! Oh! la folle!

LUCINDE: Vous voulez donc bien, mon pre, me donner Monsieur pour poux?

SGANARELLE: Oui. , donne-moi ta main. Donnez-moi un peu aussi la vtre, pour voir.

CLITANDRE: Mais, Monsieur.

SGANARELLE, s'touffant de rire: Non, non: c'est pour. pour lui contenter l'esprit. Touchez l. Voil qui est fait.

CLITANDRE: Acceptez, pour gage de ma foi, cet anneau que je vous donne. C'est un anneau constell, qui gurit les garements d'esprit.

LUCINDE: Faisons donc le contrat, afin que rien n'y manque.

CLITANDRE: Hlas! Je le veux bien, Madame. ( Sganarelle.) Je vais faire monter l'homme qui crit mes remdes, et lui faire croire que c'est un notaire.

SGANARELLE: Fort bien.

CLITANDRE: Hol! faites monter le notaire que j'ai amen avec moi.

LUCINDE: Quoi? vous aviez amen un notaire?

CLITANDRE: Oui, Madame.

LUCINDE: J'en suis ravie.

SGANARELLE: Oh! la folle! Oh! la folle!

Scne VII

LE NOTAIRE, CLITANDRE, SGANARELLE, LUCINDE, LISETTE.
Clitandre parle au notaire  l'oreille.

SGANARELLE: Oui, Monsieur, il faut faire un contrat pour ces deux personnes-l. crivez. (Le notaire crit.) Voil le contrat qu'on fait: je lui donne vingt mille cus en mariage. crivez.

LUCINDE: Je vous suis bien oblige, mon pre.

LE NOTAIRE: Voil qui est fait: vous n'avez qu' venir signer.

SGANARELLE: Voil un contrat bientt bti.

CLITANDRE: Mais au moins, Monsieur.

SGANARELLE: H! non, vous dis-je. Sait-on pas bien? Allons, donnez-lui la plume pour signer. Allons, signe, signe, signe. Va, va, je signerai tantt, moi.

LUCINDE: Non, non: je veux avoir le contrat entre mes mains.

SGANARELLE: H bien! tiens. Es-tu contente?

LUCINDE: Plus qu'on ne peut s'imaginer.

SGANARELLE: Voil qui est bien, voil qui est bien.

CLITANDRE: Au reste, je n'ai pas eu seulement la prcaution d'amener un notaire. J'ai eu celle encore de faire venir des voix, des instruments et des danseurs pour clbrer la fte et pour nous rjouir. Qu'on les fasse venir. Ce sont des gens que je mne avec moi, et dont je me sers tous les jours pour pacifier avec leur harmonie et leurs danses les troubles de l'esprit.

Scne dernire

LA COMDIE, LE BALLET ET LA MUSIQUE, CLITANDRE, SGANARELLE, LUCINDE, LISETTE.

LA COMDIE, LE BALLET ET LA MUSIQUE, tous trois ensemble.

Sans nous tous les hommes
Deviendraient mal sains,
Et c'est nous qui sommes
Leurs grands mdecins.

LA COMDIE.
Veut-on qu'on rabatte,
Par des moyens doux,
Les vapeurs de rate
Qui vous minent tous?
Qu'on laisse Hippocrate,
Et qu'on vienne  nous.

TOUT TROIS ensemble.
Sans nous.

Durant qu'ils chantent, et que les jeux, les ris
et les plaisirs dansent, Clitandre emmne Lucinde.

SGANARELLE: Voil une plaisante faon de gurir. O est donc ma fille et le mdecin?

LISETTE: Ils sont alls achever le reste du mariage.

SGANARELLE: Comment, le mariage?

LISETTE: Ma foi! Monsieur, la bcasse est bride, et vous avez cru faire un jeu, qui demeure une vrit.

SGANARELLE. Les danseurs le retiennent et veulent le faire danser de force: Comment, diable! Laissez-moi aller, laissez-moi aller, vous dis-je. Encore? Peste des gens!

AMPHITRYON


Comdie


ACTEURS

MERCURE.
LA NUIT.
JUPITER, sous la forme d'Amphitryon.
AMPHITRYON, gnral des Thbains.
ALCMNE, femme d'Amphitryon.
CLANTHIS, suivante d'Alcmne et femme de Sosie.
SOSIE, valet d'Amphitryon.
ARGATIPHONTIDAS, capitaine thbain.
NAUCRATS, capitaine thbain.
POLIDAS, capitaine thbain.
POSICLS, capitaine thbain. 

La scne est  Thbes, devant la maison d'Amphitryon.

PROLOGUE

      MERCURE, sur un nuage; LA NUIT, dans un char tran par deux chevaux.

MERCURE

     Tout beau! charmante Nuit; daignez vous arrter:
     Il est certain secours que de vous on dsire,
     Et j'ai deux mots  vous dire
     De la part de Jupiter.

LA NUIT

     Ah! ah! C'est vous, Seigneur Mercure!
     Qui vous et devin l, dans cette posture?

MERCURE

     Ma foi! me trouvant las, pour ne pouvoir fournir
     Aux diffrents emplois o Jupiter m'engage,
     Je me suis doucement assis sur ce nuage,
     Pour vous attendre venir.

LA NUIT

     Vous vous moquez, Mercure, et vous n'y songez pas:
     Sied-il bien  des Dieux de dire qu'ils sont las?

MERCURE

     Les Dieux sont-ils de fer?

LA NUIT

     Non; mais il faut sans cesse
     Garder le decorum de la divinit.
     Il est de certains mots dont l'usage rabaisse
     Cette sublime qualit,
     Et que, pour leur indignit,
     Il est bon qu'aux hommes on laisse.

MERCURE

      votre aise vous en parlez,
     Et vous avez, la belle, une chaise roulante,
     O par deux bons chevaux, en dame nonchalante,
     Vous vous faites traner partout o vous voulez.
     Mais de moi ce n'est pas de mme.
     Et je ne puis vouloir, dans mon destin fatal,
     Aux potes assez de mal
     De leur impertinence extrme,
     D'avoir, par une injuste loi,
     Dont on veut maintenir l'usage,
      chaque Dieu, dans son emploi,
     Donn quelque allure en partage,
     Et de me laisser  pied, moi,
     Comme un messager de village,
     Moi, qui suis, comme on sait, en terre et dans les cieux,
     Le fameux messager du souverain des Dieux,
     Et qui, sans rien exagrer,
     Par tous les emplois qu'il me donne,
     Aurais besoin, plus que personne,
     D'avoir de quoi me voiturer.

LA NUIT

     Que voulez-vous faire  cela?
     Les potes font  leur guise:
     Ce n'est pas la seule sottise
     Qu'on voit faire  ces Messieurs-l.
     Mais contre eux toutefois votre me  tort s'irrite,
     Et vos ailes aux pieds sont un don de leurs soins.

MERCURE

     Oui; mais, pour aller plus vite,
     Est-ce qu'on s'en lasse moins?

LA NUIT

     Laissons cela, Seigneur Mercure,
     Et sachons ce dont il s'agit.

MERCURE

     C'est Jupiter, comme je vous l'ai dit,
     Qui de votre manteau veut la faveur obscure,
     Pour certaine douce aventure
     Qu'un nouvel amour lui fournit.
     Ses pratiques, je crois, ne vous sont pas nouvelles:
     Bien souvent pour la terre il nglige les cieux;
     Et vous n'ignorez pas que ce matre des Dieux
     Aime  s'humaniser pour des beauts mortelles,
     Et sait cent tours ingnieux,
     Pour mettre  bout les plus cruelles.
     Des yeux d'Alcmne il a senti les coups;
     Et tandis qu'au milieu des botiques plaines,
     Amphitryon, son poux,
     Commande aux troupes thbaines,
     Il en a pris la forme, et reoit l-dessous
     Un soulagement  ses peines
     Dans la possession des plaisirs les plus doux.
     L'tat des maris  ses feux est propice:
     L'hymen ne les a joints que depuis quelques jours;
     Et la jeune chaleur de leurs tendres amours
     A fait que Jupiter  ce bel artifice
     S'est avis d'avoir recours.
     Son stratagme ici se trouve salutaire;
     Mais, prs de maint objet chri,
     Pareil dguisement serait pour ne rien faire,
     Et ce n'est pas partout un bon moyen de plaire
     Que la figure d'un mari.

LA NUIT

     J'admire Jupiter, et je ne comprends pas
     Tous les dguisements qui lui viennent en tte.

MERCURE

     Il veut goter par l toutes sortes d'tats,
     Et c'est agir en Dieu qui n'est pas bte.
     Dans quelque rang qu'il soit des mortels regard,
     Je le tiendrais fort misrable,
     S'il ne quittait jamais sa mine redoutable,
     Et qu'au fate des cieux il ft toujours guind.
     Il n'est point,  mon gr, de plus sotte mthode
     Que d'tre emprisonn toujours dans sa grandeur;
     Et surtout aux transports de l'amoureuse ardeur
     La haute qualit devient fort incommode.
     Jupiter, qui sans doute en plaisirs se connat,
     Sait descendre du haut de sa gloire suprme;
     Et pour entrer dans tout ce qu'il lui plat
     Il sort tout  fait de lui-mme,
     Et ce n'est plus alors Jupiter qui parat.

LA NUIT

     Passe encore de le voir, de ce sublime tage,
     Dans celui des hommes venir,
     Prendre tous les transports que leur coeur peut fournir,
     Et se faire  leur badinage,
     Si, dans les changements o son humeur l'engage,
      la nature humaine il s'en voulait tenir;
     Mais de voir Jupiter taureau,
     Serpent, cygne, ou quelque autre chose,
     Je ne trouve point cela beau,
     Et ne m'tonne pas si parfois on en cause.

MERCURE

     Laissons dire tous les censeurs:
     Tels changements ont leurs douceurs
     Qui passent leur intelligence.
     Ce Dieu sait ce qu'il fait aussi bien l qu'ailleurs;
     Et dans les mouvements de leurs tendres ardeurs,
     Les btes ne sont pas si btes que l'on pense.

LA NUIT

     Revenons  l'objet dont il a les faveurs.
     Si par son stratagme il voit sa flamme heureuse,
     Que peut-il souhaiter? et qu'est-ce que je puis?

MERCURE

     Que vos chevaux, par vous au petit pas rduits,
     Pour satisfaire aux voeux de son me amoureuse,
     D'une nuit si dlicieuse
     Fassent la plus longue des nuits;
     Qu' ses transports vous donniez plus d'espace,
     Et retardiez la naissance du jour
     Qui doit avancer le retour
     De celui dont il tient la place.

LA NUIT

     Voil sans doute un bel emploi
     Que le grand Jupiter m'apprte,
     Et l'on donne un nom fort honnte
     Au service qu'il veut de moi.

MERCURE

     Pour une jeune desse,
     Vous tes bien du bon temps!
     Un tel emploi n'est bassesse
     Que chez les petites gens.
     Lorsque dans un haut rang on a l'heur de paratre,
     Tout ce qu'on fait est toujours bel et bon;
     Et suivant ce qu'on peut tre,
     Les choses changent de nom.

LA NUIT

     Sur de pareilles matires
     Vous en savez plus que moi;
     Et pour accepter l'emploi,
     J'en veux croire vos lumires.

MERCURE

     H! l, l, Madame la Nuit,
     Un peu doucement, je vous prie.
     Vous avez dans le monde un bruit
     De n'tre pas si renchrie.
     On vous fait confidente, en cent climats divers,
     De beaucoup de bonnes affaires;
     Et je crois,  parler  sentiments ouverts,
     Que nous ne nous en devons gures.

LA NUIT

     Laissons ces contrarits,
     Et demeurons ce que nous sommes:
     N'apprtons point  rire aux hommes
     En nous disant nos vrits.

MERCURE

     Adieu: je vais l-bas, dans ma commission,
     Dpouiller promptement la forme de Mercure,
     Pour y vtir la figure
     Du valet d'Amphitryon.

LA NUIT

     Moi, dans cet hmisphre, avec ma suite obscure,
     Je vais faire une station.

MERCURE

     Bon jour, la Nuit.

LA NUIT

               Adieu, Mercure.
Mercure descend de son nuage en terre, et la Nuit passe dans son char.

ACTE I, Scne premire

SOSIE

     Qui va l? Heu? Ma peur,  chaque pas, s'accrot.
     Messieurs, ami de tout le monde.
     Ah! quelle audace sans seconde
     De marcher  l'heure qu'il est!
     Que mon matre, couvert de gloire,
     Me joue ici d'un vilain tour!
     Quoi? si pour son prochain il avait quelque amour,
     M'aurait-il fait partir par une nuit si noire?
     Et pour me renvoyer annoncer son retour
     Et le dtail de sa victoire,
     Ne pouvait-il pas bien attendre qu'il ft jour?
     Sosie,  quelle servitude
     Tes jours sont-ils assujettis!
     Notre sort est beaucoup plus rude
     Chez les grands que chez les petits.
     Ils veulent que pour eux tout soit, dans la nature,
     Oblig de s'immoler.
     Jour et nuit, grle, vent, pril, chaleur, froidure,
     Ds qu'ils parlent, il faut voler.
     Vingt ans d'assidu service
     N'en obtiennent rien pour nous;
     Le moindre petit caprice
     Nous attire leur courroux.
     Cependant notre me insense
     S'acharne au vain honneur de demeurer prs d'eux,
     Et s'y veut contenter de la fausse pense
     Qu'ont tous les autres gens que nous sommes heureux.
     Vers la retraite en vain la raison nous appelle;
     En vain notre dpit quelquefois y consent:
     Leur vue a sur notre zle
     Un ascendant trop puissant,
     Et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant
     Nous rengage de plus belle.
     Mais enfin, dans l'obscurit,
     Je vois notre maison, et ma frayeur s'vade.
     Il me faudrait, pour l'ambassade,
     Quelque discours prmdit.
     Je dois aux yeux d'Alcmne un portrait militaire
     Du grand combat qui met nos ennemis  bas.
     Mais comment diantre le faire,
     Si je ne m'y trouvai pas?
     N'importe, parlons-en et d'estoc et de taille,
     Comme oculaire tmoin:
     Combien de gens font-ils des rcits de bataille
     Dont ils se sont tenus loin?
     Pour jouer mon rle sans peine,
     Je le veux un peu repasser.
     Voici la chambre o j'entre en courrier que l'on mne,
     Et cette lanterne est Alcmne,
      qui je me dois adresser.
(Il pose sa lanterne  terre, et lui adresse son compliment.)
     "Madame, Amphitryon, mon matre, et votre poux.
     (Bon! beau dbut!) l'esprit toujours plein de vos charmes,
     M'a voulu choisir entre tous,
     Pour vous donner avis du succs de ses armes,
     Et du dsir qu'il a de se voir prs de vous."
     "Ha! Vraiment, mon pauvre Sosie,
      te revoir j'ai de la joie au coeur."
     "Madame, ce m'est trop d'honneur,
     Et mon destin doit faire envie."
     (Bien rpondu!) "Comment se porte Amphitryon?"
     "Madame, en homme de courage,
     Dans les occasions o la gloire l'engage."
     (Fort bien! belle conception!)
     "Quand viendra-t-il, par son retour charmant,
     Rendre mon me satisfaite?"
     "Le plus tt qu'il pourra, Madame, assurment,
     Mais bien plus tard que son coeur ne souhaite."
     (Ah!) "Mais quel est l'tat o la guerre l'a mis?
     Que dit-il? que fait-il? Contente un peu mon me."
     "Il dit moins qu'il ne fait, Madame,
     Et fait trembler les ennemis."
     (Peste! o prend mon esprit toutes ces gentillesses?)
     "Que font les rvolts? dis-moi, quel est leur sort?"
     "Ils n'ont pu rsister, Madame,  notre effort:
     Nous les avons taills en pices,
     Mis Ptrlas leur chef  mort,
     Pris Tlbe d'assaut, et dj dans le port
     Tout retentit de nos prouesses."
     "Ah! quel succs!  Dieux! Qui l'et pu jamais croire?
     Raconte-moi, Sosie, un tel vnement."
     "Je le veux bien, Madame; et, sans m'enfler de gloire,
     Du dtail de cette victoire
     Je puis parler trs savamment.
     Figurez-vous donc que Tlbe,
     Madame, est de ce ct:
(Il marque les lieux sur sa main, ou  terre.)
     C'est une ville, en vrit,
     Aussi grande quasi que Thbes.
     La rivire est comme l.
     Ici nos gens se camprent;
     Et l'espace que voil,
     Nos ennemis l'occuprent:
     Sur un haut, vers cet endroit,
      tait leur infanterie;
     Et plus bas, du ct droit,
      tait la cavalerie.
     Aprs avoir aux Dieux adress les prires,
     Tous les ordres donns, on donne le signal.
     Les ennemis, pensant nous tailler des croupires,
     Firent trois pelotons de leurs gens  cheval;
     Mais leur chaleur par nous fut bientt rprime,
     Et vous allez voir comme quoi.
     Voil notre avant-garde  bien faire anime;
     L, les archers de Cron, notre roi;
     Et voici le corps d'arme,
(On fait un peu de bruit.)
     Qui d'abord. Attendez: "le corps d'arme a peur.
     J'entends quelque bruit, ce me semble."

Scne II

MERCURE, SOSIE.

MERCURE, sous la forme de Sosie, sortant de la maison d'Amphitryon.

     Sous ce minois qui lui ressemble,
     Chassons de ces lieux ce causeur,
     Dont l'abord importun troublerait la douceur
     Que nos amants gotent ensemble.

SOSIE

     Mon coeur tant soit peu se rassure,
     Et je pense que ce n'est rien.
     Crainte pourtant de sinistre aventure,
     Allons chez nous achever l'entretien.

MERCURE

     Tu seras plus fort que Mercure,
     Ou je t'en empcherai bien.

SOSIE

     Cette nuit en longueur me semble sans pareille.
     Il faut, depuis le temps que je suis en chemin,
     Ou que mon matre ait pris le soir pour le matin,
     Ou que trop tard au lit le blond Phbus sommeille,
     Pour avoir trop pris de son vin.

MERCURE

     Comme avec irrvrence
     Parle des Dieux ce maraut!
     Mon bras saura bien tantt
     Chtier cette insolence,
     Et je vais m'gayer avec lui comme il faut,
     En lui volant son nom, avec sa ressemblance.

SOSIE

     Ah! par ma foi, j'avais raison:
     C'est fait de moi, chtive crature!
     Je vois devant notre maison
     Certain homme dont l'encolure
     Ne me prsage rien de bon.
     Pour faire semblant d'assurance,
     Je veux chanter un peu d'ici.
Il chante; et lorsque Mercure parle, sa voix s'affaiblit peu  peu.

MERCURE

     Qui donc est ce coquin qui prend tant de licence,
     Que de chanter et m'tourdir ainsi?
     Veut-il qu' l'triller ma main un peu s'applique?

SOSIE

     Cet homme assurment n'aime pas la musique.

MERCURE

     Depuis plus d'une semaine,
     Je n'ai trouv personne  qui rompre les os;
     La vigueur de mon bras se perd dans le repos,
     Et je cherche quelque dos,
     Pour me remettre en haleine.

SOSIE

     Quel diable d'homme est-ce ci?
     De mortelles frayeurs je sens mon me atteinte.
     Mais pourquoi trembler tant aussi?
     Peut-tre a-t-il dans l'me autant que moi de crainte,
     Et que le drle parle ainsi
     Pour me cacher sa peur sous une audace feinte?
     Oui, oui, ne souffrons point qu'on nous croie un oison:
     Si je ne suis hardi, tchons de le paratre.
     Faisons-nous du coeur par raison;
     Il est seul, comme moi; je suis fort, j'ai bon matre,
     Et voil notre maison.

MERCURE

     Qui va l?

SOSIE

         Moi.

MERCURE

               Qui, moi?

SOSIE

             Moi. Courage, Sosie!

MERCURE

     Quel est ton sort, dis-moi?

SOSIE

                     D'tre homme, et de parler.

MERCURE

     Es-tu matre ou valet?

SOSIE

               Comme il me prend envie.

MERCURE

     O s'adressent tes pas?

SOSIE

             O j'ai dessein d'aller.

MERCURE

     Ah! ceci me dplat.

SOSIE

               J'en ai l'me ravie.

MERCURE

     Rsolument, par force ou par amour,
     Je veux savoir de toi, tratre,
     Ce que tu fais, d'o tu viens avant jour,
     O tu vas,  qui tu peux tre.

SOSIE

     Je fais le bien et le mal tour  tour;
     Je viens de l, vais l; j'appartiens  mon matre.

MERCURE

     Tu montres de l'esprit, et je te vois en train
     De trancher avec moi de l'homme d'importance.
     Il me prend un dsir, pour faire connaissance,
     De te donner un soufflet de ma main.

SOSIE

      moi-mme?

MERCURE

          toi-mme: et t'en voil certain.
      Il lui donne un soufflet.

SOSIE

     Ah! ah! c'est tout de bon!

MERCURE

                     Non: ce n'est que pour rire,
     Et rpondre  tes quolibets.

SOSIE

     Tudieu! l'ami, sans vous rien dire,
     Comme vous baillez des soufflets!

MERCURE

     Ce sont l de mes moindres coups,
     De petits soufflets ordinaires.

SOSIE

     Si j'tais aussi prompt que vous,
     Nous ferions de belles affaires.

MERCURE

     Tout cela n'est encor rien,
     Pour y faire quelque pause:
     Nous verrons bien autre chose;
     Poursuivons notre entretien.

SOSIE

     Je quitte la partie.
      Il veut s'en aller.

MERCURE

               O vas-tu?

SOSIE

                   Que t'importe?

MERCURE

     Je veux savoir o tu vas.

SOSIE

     Me faire ouvrir cette porte.
     Pourquoi retiens-tu mes pas?

MERCURE

     Si jusqu' l'approcher tu pousses ton audace,
     Je fais sur toi pleuvoir un orage de coups.

SOSIE

     Quoi? tu veux, par ta menace,
     M'empcher d'entrer chez nous?

MERCURE

     Comment, chez nous?

SOSIE

               Oui, chez nous.

MERCURE

                    le tratre!
     Tu te dis de cette maison?

SOSIE

     Fort bien. Amphitryon n'en est-il pas le matre?

MERCURE

     H bien! que fait cette raison?

SOSIE

     Je suis son valet.

MERCURE

               Toi?

SOSIE

             Moi.

MERCURE

                   Son valet?

SOSIE

                  Sans doute.

MERCURE

     Valet d'Amphitryon?

SOSIE

               D'Amphitryon, de lui.

MERCURE

     Ton nom est.?

SOSIE

               Sosie.

MERCURE

             Heu? comment?

SOSIE

                  Sosie.

MERCURE

                        coute:
     Sais-tu que de ma main je t'assomme aujourd'hui?

SOSIE

     Pourquoi? De quelle rage est ton me saisie?

MERCURE

     Qui te donne, dis-moi, cette tmrit
     De prendre le nom de Sosie?

SOSIE

     Moi, je ne le prends point, je l'ai toujours port.

MERCURE

      le mensonge horrible! et l'impudence extrme!
     Tu m'oses soutenir que Sosie est ton nom?

SOSIE

     Fort bien: je le soutiens, par la grande raison
     Qu'ainsi l'a fait des Dieux la puissance suprme,
     Et qu'il n'est pas en moi de pouvoir dire non,
     Et d'tre un autre que moi-mme.
      Mercure le bat.

MERCURE

     Mille coups de bton doivent tre le prix
     D'une pareille effronterie.

SOSIE

     Justice, citoyens! Au secours! je vous prie.

MERCURE

     Comment, bourreau, tu fais des cris?

SOSIE

     De mille coups tu me meurtris,
     Et tu ne veux pas que je crie?

MERCURE

     C'est ainsi que mon bras.

SOSIE

             L'action ne vaut rien:
     Tu triomphes de l'avantage
     Que te donne sur moi mon manque de courage;
     Et ce n'est pas en user bien.
     C'est pure fanfaronnerie
     De vouloir profiter de la poltronnerie
     De ceux qu'attaque notre bras.
     Battre un homme  jeu sr n'est pas d'une belle me;
     Et le coeur est digne de blme
     Contre les gens qui n'en ont pas.

MERCURE

     H bien! es-tu Sosie  prsent? qu'en dis-tu?

SOSIE

     Tes coups n'ont point en moi fait de mtamorphose;
     Et tout le changement que je trouve  la chose,
     C'est d'tre Sosie battu.

MERCURE

     Encor? Cent autres coups pour cette autre impudence.

SOSIE

     De grce, fais trve  tes coups.

MERCURE

     Fais donc trve  ton insolence.

SOSIE

     Tout ce qu'il te plaira; je garde le silence:
     La dispute est par trop ingale entre nous.

MERCURE

     Es-tu Sosie encor? dis, tratre!

SOSIE

     Hlas! je suis ce que tu veux;
     Dispose de mon sort tout au gr de tes voeux:
     Ton bras t'en a fait le matre.

MERCURE

     Ton nom tait Sosie,  ce que tu disais?

SOSIE

     Il est vrai, jusqu'ici j'ai cru la chose claire;
     Mais ton bton, sur cette affaire,
     M'a fait voir que je m'abusais.

MERCURE

     C'est moi qui suis Sosie, et tout Thbes l'avoue:
     Amphitryon jamais n'en eut d'autre que moi.

SOSIE

     Toi, Sosie?

MERCURE

         Oui, Sosie; et si quelqu'un s'y joue,
     Il peut bien prendre garde  soi.

SOSIE

     Ciel! me faut-il ainsi renoncer  moi-mme,
     Et par un imposteur me voir voler mon nom?
     Que son bonheur est extrme
     De ce que je suis poltron!
     Sans cela, par la mort.!

MERCURE

             Entre tes dents, je pense,
     Tu murmures je ne sais quoi?

SOSIE

     Non. Mais, au nom des Dieux, donne-moi la licence
     De parler un moment  toi.

MERCURE

     Parle.

SOSIE

         Mais promets-moi, de grce,
     Que les coups n'en seront point.
     Signons une trve.

MERCURE

               Passe;
     Va, je t'accorde ce point.

SOSIE

     Qui te jette, dis-moi, dans cette fantaisie?
     Que te reviendra-t-il de m'enlever mon nom?
     Et peux-tu faire enfin, quand tu serais dmon,
     Que je ne sois pas moi? que je ne sois Sosie?

MERCURE

     Comment, tu peux.

SOSIE

               Ah! tout doux:
     Nous avons fait trve aux coups.

MERCURE

     Quoi? pendard, imposteur, coquin.

SOSIE

                   Pour des injures,
     Dis-m'en tant que tu voudras:
     Ce sont lgres blessures,
     Et je ne m'en fche pas.

MERCURE

     Tu te dis Sosie?

SOSIE

               Oui. Quelque conte frivole.

MERCURE

     Sus, je romps notre trve, et reprends ma parole.

SOSIE

     N'importe, je ne puis m'anantir pour toi,
     Et souffrir un discours si loin de l'apparence.
     tre ce que je suis est-il en ta puissance?
     Et puis-je cesser d'tre moi?
     S'avisa-t-on jamais d'une chose pareille?
     Et peut-on dmentir cent indices pressants?
     Rv-je? est-ce que je sommeille?
     Ai-je l'esprit troubl par des transports puissants?
     Ne sens-je pas bien que je veille?
     Ne suis-je pas dans mon bon sens?
     Mon matre Amphitryon ne m'a-t-il pas commis
      venir en ces lieux vers Alcmne sa femme?
     Ne lui dois-je pas faire, en lui vantant sa flamme,
     Un rcit de ses faits contre nos ennemis?
     Ne suis-je pas du port arriv tout  l'heure?
     Ne tiens-je pas une lanterne en main?
     Ne te trouv-je pas devant notre demeure?
     Ne t'y parl-je pas d'un esprit tout humain?
     Ne te tiens-tu pas fort de ma poltronnerie
     Pour m'empcher d'entrer chez nous?
     N'as-tu pas sur mon dos exerc ta furie?
     Ne m'as-tu pas rou de coups?
     Ah! tout cela n'est que trop vritable,
     Et plt au Ciel le ft-il moins!
     Cesse donc d'insulter au sort d'un misrable,
     Et laisse  mon devoir s'acquitter de ses soins.

MERCURE

     Arrte, ou sur ton dos le moindre pas attire
     Un assommant clat de mon juste courroux.
     Tout ce que tu viens de dire
     Est  moi, hormis les coups.

SOSIE
     Ce matin du vaisseau, plein de frayeur en l'me,
     Cette lanterne sait comme je suis parti.
     Amphitryon, du camp, vers Alcmne sa femme
     M'a-t-il pas envoy?

MERCURE
             Vous en avez menti:
     C'est moi qu'Amphitryon dpute vers Alcmne,
     Et qui du port Persique arrive de ce pas;
     Moi qui viens annoncer la valeur de son bras
     Qui nous fait remporter une victoire pleine,
     Et de nos ennemis a mis le chef  bas;
     C'est moi qui suis Sosie enfin, de certitude,
     Fils de Dave, honnte berger;
     Frre d'Arpage, mort en pays tranger;
     Mari de Clanthis la prude,
     Dont l'humeur me fait enrager.
     Qui dans Thbes ai reu mille coups d'trivire,
     Sans en avoir jamais dit rien,
     Et jadis en public fus marqu par derrire,
     Pour tre trop homme de bien.

SOSIE

     Il a raison.  moins d'tre Sosie,
     On ne peut pas savoir tout ce qu'il dit;
     Et dans l'tonnement dont mon me est saisie,
     Je commence,  mon tour,  le croire un petit.
     En effet, maintenant que je le considre,
     Je vois qu'il a de moi taille, mine, action.
     Faisons-lui quelque question,
     Afin d'claircir ce mystre.
     Parmi tout le butin fait sur nos ennemis,
     Qu'est-ce qu'Amphitryon obtient pour son partage?

MERCURE

     Cinq fort gros diamants, en noeud proprement mis,
     Dont leur chef se parait comme d'un rare ouvrage.

SOSIE

      qui destine-t-il un si riche prsent?

MERCURE

      sa femme; et sur elle il le veut voir paratre.

SOSIE

     Mais o, pour l'apporter, est-il mis  prsent?

MERCURE

     Dans un coffret, scell des armes de mon matre.

SOSIE

     Il ne ment pas d'un mot  chaque repartie,
     Et de moi je commence  douter tout de bon.
     Prs de moi, par la force, il est dj Sosie;
     Il pourrait bien encor l'tre par la raison.
     Pourtant, quand je me tte, et que je me rappelle,
     Il me semble que je suis moi.
     O puis-je rencontrer quelque clart fidle,
     Pour dmler ce que je voi?
     Ce que j'ai fait tout seul, et que n'a vu personne,
      moins d'tre moi-mme, on ne le peut savoir.
     Par cette question il faut que je l'tonne:
     C'est de quoi le confondre, et nous allons le voir.
     Lorsqu'on tait aux mains, que fis-tu dans nos tentes,
     O tu courus seul te fourrer?

MERCURE

     D'un jambon.

SOSIE

         L'y voil!

MERCURE

               Que j'allai dterrer,
     Je coupai bravement deux tranches succulentes,
     Dont je sus fort bien me bourrer;
     Et joignant  cela d'un vin que l'on mnage,
     Et dont, avant le got, les yeux se contentaient,
     Je pris un peu de courage,
     Pour nos gens qui se battaient.

SOSIE

     Cette preuve sans pareille
     En sa faveur conclut bien;
     Et l'on n'y peut dire rien,
     S'il n'tait dans la bouteille.
     Je ne saurais nier, aux preuves qu'on m'expose,
     Que tu ne sois Sosie, et j'y donne ma voix.
     Mais si tu l'es, dis-moi qui tu veux que je sois?
     Car encor faut-il bien que je sois quelque chose.

MERCURE

     Quand je ne serai plus Sosie,
     Sois-le, j'en demeure d'accord;
     Mais tant que je le suis, je te garantis mort,
     Si tu prends cette fantaisie.

SOSIE

     Tout cet embarras met mon esprit sur les dents,
     Et la raison  ce qu'on voit s'oppose.
     Mais il faut terminer enfin par quelque chose;
     Et le plus court pour moi, c'est d'entrer l dedans.

MERCURE

     Ah! tu prends donc, pendard, got  la bastonnade?

SOSIE

     Ah! qu'est-ce ci? grands Dieux! il frappe un ton plus fort,
     Et mon dos, pour un mois, en doit tre malade.
     Laissons ce diable d'homme, et retournons au port.
      juste Ciel! j'ai fait une belle ambassade!

MERCURE

     Enfin, je l'ai fait fuir; et sous ce traitement
     De beaucoup d'actions il a reu la peine.
     Mais je vois Jupiter, que fort civilement
     Reconduit l'amoureuse Alcmne.

Scne III

JUPITER, ALCMNE, CLANTHIS, MERCURE.

JUPITER

     Dfendez, chre Alcmne, aux flambeaux d'approcher.
     Ils m'offrent des plaisirs en m'offrant votre vue;
     Mais ils pourraient ici dcouvrir ma venue,
     Qu'il est  propos de cacher.
     Mon amour, que gnaient tous ces soins clatants
     O me tenait li la gloire de nos armes,
     Au devoir de ma charge a vol les instants
     Qu'il vient de donner  vos charmes.
     Ce vol qu' vos beauts mon coeur a consacr
     Pourrait tre blm dans la bouche publique,
     Et j'en veux pour tmoin unique
     Celle qui peut m'en savoir gr.

ALCMNE

     Je prends, Amphitryon, grande part  la gloire
     Que rpandent sur vous vos illustres exploits;
     Et l'clat de votre victoire
     Sait toucher de mon coeur les sensibles endroits;
     Mais quand je vois que cet honneur fatal
     loigne de moi ce que j'aime,
     Je ne puis m'empcher, dans ma tendresse extrme,
     De lui vouloir un peu de mal,
     Et d'opposer mes voeux  cet ordre suprme
     Qui des Thbains vous fait le gnral.
     C'est une douce chose, aprs une victoire,
     Que la gloire o l'on voit ce qu'on aime lev;
     Mais parmi les prils mls  cette gloire,
     Un triste coup, hlas! est bientt arriv.
     De combien de frayeurs a-t-on l'me blesse,
     Au moindre choc dont on entend parler!
     Voit-on, dans les horreurs d'une telle pense,
     Par o jamais se consoler
     Du coup dont on est menace?
     Et de quelque laurier qu'on couronne un vainqueur,
     Quelque part que l'on ait  cet honneur suprme,
     Vaut-il ce qu'il en cote aux tendresses d'un coeur
     Qui peut,  tout moment, trembler pour ce qu'il aime?

JUPITER

     Je ne vois rien en vous dont mon feu ne s'augmente:
     Tout y marque  mes yeux un coeur bien enflamm;
     Et c'est, je vous l'avoue, une chose charmante
     De trouver tant d'amour dans un objet aim.
     Mais, si je l'ose dire, un scrupule me gne
     Aux tendres sentiments que vous me faites voir;
     Et pour les bien goter, mon amour, chre Alcmne,
     Voudrait n'y voir entrer rien de votre devoir:
     Qu' votre seule ardeur, qu' ma seule personne,
     Je dusse les faveurs que je reois de vous.
     Et que la qualit que j'ai de votre poux
     Ne ft point ce qui me les donne.

ALCMNE

     C'est de ce nom pourtant que l'ardeur qui me brle
     Tient le droit de paratre au jour,
     Et je ne comprends rien  ce nouveau scrupule
     Dont s'embarrasse votre amour.

JUPITER

     Ah! ce que j'ai pour vous d'ardeur et de tendresse
     Passe aussi celle d'un poux,
     Et vous ne savez pas, dans des moments si doux,
     Quelle en est la dlicatesse.
     Vous ne concevez point qu'un coeur bien amoureux
     Sur cent petits gards s'attache avec tude,
     Et se fait une inquitude
     De la manire d'tre heureux.
     En moi, belle et charmante Alcmne,
     Vous voyez un mari, vous voyez un amant;
     Mais l'amant seul me touche,  parler franchement,
     Et je sens, prs de vous, que le mari le gne.
     Cet amant, de vos voeux jaloux au dernier point,
     Souhaite qu' lui seul votre coeur s'abandonne,
     Et sa passion ne veut point
     De ce que le mari lui donne.
     Il veut de pure source obtenir vos ardeurs,
     Et ne veut rien tenir des noeuds de l'hymne,
     Rien d'un fcheux devoir qui fait agir les cours,
     Et par qui, tous les jours, des plus chres faveurs
     La douceur est empoisonne.
     Dans le scrupule enfin dont il est combattu,
     Il veut, pour satisfaire  sa dlicatesse,
     Que vous le spariez d'avec ce qui le blesse,
     Que le mari ne soit que pour votre vertu,
     Et que de votre coeur, de bont revtu,
     L'amant ait tout l'amour et toute la tendresse.

ALCMNE

     Amphitryon, en vrit,
     Vous vous moquez de tenir ce langage,
     Et j'aurais peur qu'on ne vous crt pas sage,
     Si de quelqu'un vous tiez cout.

JUPITER

     Ce discours est plus raisonnable,
     Alcmne, que vous ne pensez;
     Mais un plus long sjour me rendrait trop coupable,
     Et du retour au port les moments sont presss.
     Adieu: de mon devoir l'trange barbarie
     Pour un temps m'arrache de vous;
     Mais, belle Alcmne, au moins, quand vous verrez l'poux,
     Songez  l'amant, je vous prie.

ALCMNE

     Je ne spare point ce qu'unissent les Dieux,
     Et l'poux et l'amant me sont fort prcieux.

CLANTHIS

      Ciel! que d'aimables caresses
     D'un poux ardemment chri!
     Et que mon tratre de mari
     Est loin de toutes ces tendresses!

MERCURE

     La Nuit, qu'il me faut avertir,
     N'a plus qu' plier tous ses voiles;
     Et, pour effacer les toiles,
     Le Soleil de son lit peut maintenant sortir.

Scne IV

CLANTHIS, MERCURE.
      Mercure veut s'en aller.

CLANTHIS

     Quoi? c'est ainsi que l'on me quitte?

MERCURE

     Et comment donc? Ne veux-tu pas
     Que de mon devoir je m'acquitte?
     Et que d'Amphitryon j'aille suivre les pas?

CLANTHIS

     Mais avec cette brusquerie,
     Tratre, de moi te sparer!

MERCURE

     Le beau sujet de fcherie!
     Nous avons tant de temps ensemble  demeurer.

CLANTHIS

     Mais quoi? partir ainsi d'une faon brutale,
     Sans me dire un seul mot de douceur pour rgale!

MERCURE

     Diantre! o veux-tu que mon esprit
     T'aille chercher des fariboles?
     Quinze ans de mariage puisent les paroles,
     Et depuis un long temps nous nous sommes tout dit.

CLANTHIS

     Regarde, tratre, Amphitryon,
     Vois combien pour Alcmne il tale de flamme,
     Et rougis l-dessus du peu de passion
     Que tu tmoignes pour ta femme.

MERCURE

     H! mon Dieu! Clanthis, ils sont encore amants.
     Il est certain ge o tout passe;
     Et ce qui leur sied bien dans ces commencements,
     En nous, vieux maris, aurait mauvaise grce.
     Il nous ferait beau voir, attachs face  face
      pousser les beaux sentiments!

CLANTHIS

     Quoi? suis-je hors d'tat, perfide, d'esprer
     Qu'un coeur auprs de moi soupire?

MERCURE

     Non, je n'ai garde de le dire;
     Mais je suis trop barbon pour oser soupirer,
     Et je ferais crever de rire.

CLANTHIS

     Mrites-tu, pendard, cet insigne bonheur
     De te voir pour pouse une femme d'honneur?

MERCURE

     Mon Dieu! tu n'es que trop honnte:
     Ce grand honneur ne me vaut rien.
     Ne sois point si femme de bien,
     Et me romps un peu moins la tte.

CLANTHIS

     Comment? de trop bien vivre on te voit me blmer?

MERCURE

     La douceur d'une femme est tout ce qui me charme;
     Et ta vertu fait un vacarme
     Qui ne cesse de m'assommer.

CLANTHIS

     Il te faudrait des cours pleins de fausses tendresses,
     De ces femmes aux beaux et louables talents,
     Qui savent accabler leurs maris de caresses,
     Pour leur faire avaler l'usage des galants.

MERCURE

     Ma foi! veux-tu que je te dise?
     Un mal d'opinion ne touche que les sots;
     Et je prendrais pour ma devise:
     "Moins d'honneur, et plus de repos."

CLANTHIS

     Comment? tu souffrirais, sans nulle rpugnance,
     Que j'aimasse un galant avec toute licence?

MERCURE

     Oui, si je n'tais plus de tes cris rebattu,
     Et qu'on te vt changer d'humeur et de mthode.
     J'aime mieux un vice commode
     Qu'une fatigante vertu.
     Adieu, Clanthis, ma chre me:
     Il me faut suivre Amphitryon.
      Il s'en va.

CLANTHIS

     Pourquoi, pour punir cet infme,
     Mon coeur n'a-t-il assez de rsolution?
     Ah! que dans cette occasion
     J'enrage d'tre honnte femme!

ACTE II, Scne premire

AMPHITRYON, SOSIE.

AMPHITRYON

     Viens , bourreau, viens . Sais-tu, matre fripon,
     Qu' te faire assommer ton discours peut suffire?
     Et que pour te traiter comme je le dsire,
     Mon courroux n'attend qu'un bton?

SOSIE

     Si vous le prenez sur ce ton,
     Monsieur, je n'ai plus rien  dire,
     Et vous aurez toujours raison.

AMPHITRYON

     Quoi? tu veux me donner pour des vrits, tratre,
     Des contes que je vois d'extravagance outrs?

SOSIE

     Non: je suis le valet, et vous tes le matre;
     Il n'en sera, Monsieur, que ce que vous voudrez.

AMPHITRYON

     , je veux touffer le courroux qui m'enflamme,
     Et tout du long our sur ta commission.
     Il faut, avant que voir ma femme,
     Que je dbrouille ici cette confusion.
     Rappelle tous tes sens, rentre bien dans ton me,
     Et rponds, mot pour mot,  chaque question.

SOSIE

     Mais, de peur d'incongruit,
     Dites-moi, de grce,  l'avance,
     De quel air il vous plat que ceci soit trait.
     Parlerai-je, Monsieur, selon ma conscience,
     Ou comme auprs des grands on le voit usit?
     Faut-il dire la vrit,
     Ou bien user de complaisance?

AMPHITRYON

     Non: je ne te veux obliger
     Qu' me rendre de tout un compte fort sincre.

SOSIE

     Bon, c'est assez; laissez-moi faire:
     Vous n'avez qu' m'interroger.

AMPHITRYON

     Sur l'ordre que tantt je t'avais su prescrire.?

SOSIE

     Je suis parti, les cieux d'un noir crpe voils,
     Pestant fort contre vous dans ce fcheux martyre,
     Et maudissant vingt fois l'ordre dont vous parlez.

AMPHITRYON

     Comment, coquin?

SOSIE

               Monsieur, vous n'avez rien qu' dire,
     Je mentirai, si vous voulez.

AMPHITRYON

     Voil comme un valet montre pour nous du zle.
     Passons. Sur les chemins que t'est-il arriv?

SOSIE

     D'avoir une frayeur mortelle,
     Au moindre objet que j'ai trouv.

AMPHITRYON

     Poltron!

SOSIE

         En nous formant Nature a ses caprices;
     Divers penchants en nous elle fait observer:
     Les uns  s'exposer trouvent mille dlices;
     Moi, j'en trouve  me conserver.

AMPHITRYON

     Arrivant au logis.?

SOSIE

               J'ai, devant notre porte,
     En moi-mme voulu rpter un petit
     Sur quel ton et de quelle sorte
     Je ferais du combat le glorieux rcit.

AMPHITRYON

     Ensuite?

SOSIE

         On m'est venu troubler et mettre en peine.

AMPHITRYON

     Et qui?

SOSIE

                 Sosie, un moi, de vos ordres jaloux,
     Que vous avez du port envoy vers Alcmne,
     Et qui de nos secrets a connaissance pleine,
     Comme le moi qui parle  vous.

AMPHITRYON

     Quels contes!

SOSIE

         Non, Monsieur, c'est la vrit pure.
     Ce moi plutt que moi s'est au logis trouv;
     Et j'tais venu, je vous jure,
     Avant que je fusse arriv.

AMPHITRYON

     D'o peut procder, je te prie,
     Ce galimatias maudit?
     Est-ce songe? Est-ce ivrognerie?
     Alination d'esprit?
     Ou mchante plaisanterie?

SOSIE

     Non: c'est la chose comme elle est,
     Et point du tout conte frivole.
     Je suis homme d'honneur, j'en donne ma parole,
     Et vous m'en croirez, s'il vous plat.
     Je vous dis que, croyant n'tre qu'un seul Sosie,
     Je me suis trouv deux chez nous;
     Et que de ces deux moi, piqus de jalousie,
     L'un est  la maison, et l'autre est avec vous;
     Que le moi que voici, charg de lassitude,
     A trouv l'autre moi frais, gaillard et dispos,
     Et n'ayant d'autre inquitude
     Que de battre, et casser des os.

AMPHITRYON

     Il faut tre, je le confesse,
     D'un esprit bien pos, bien tranquille, bien doux,
     Pour souffrir qu'un valet de chansons me repaisse.

SOSIE

     Si vous vous mettez en courroux,
     Plus de confrence entre nous:
     Vous savez que d'abord tout cesse.

AMPHITRYON

     Non: sans emportement je te veux couter;
     Je l'ai promis. Mais dis, en bonne conscience,
     Au mystre nouveau que tu me viens conter
     Est-il quelque ombre d'apparence?

SOSIE

     Non: vous avez raison, et la chose  chacun
     Hors de crance doit paratre.
     C'est un fait  n'y rien connatre,
     Un conte extravagant, ridicule, importun:
     Cela choque le sens commun;
     Mais cela ne laisse pas d'tre.

AMPHITRYON

     Le moyen d'en rien croire,  moins qu'tre insens?

SOSIE

     Je ne l'ai pas cru, moi, sans une peine extrme:
     Je me suis d'tre deux senti l'esprit bless,
     Et longtemps d'imposteur j'ai trait ce moi-mme.
     Mais  me reconnatre enfin il m'a forc:
     J'ai vu que c'tait moi, sans aucun stratagme;
     Des pieds jusqu' la tte, il est comme moi fait,
     Beau, l'air noble, bien pris, les manires charmantes;
     Enfin deux gouttes de lait
     Ne sont pas plus ressemblantes;
     Et n'tait que ses mains sont un peu trop pesantes,
     J'en serais fort satisfait.

AMPHITRYON

      quelle patience il faut que je m'exhorte!
     Mais enfin n'es-tu pas entr dans la maison?

SOSIE

     Bon, entr! H! de quelle sorte?
     Ai-je voulu jamais entendre de raison?
     Et ne me suis-je pas interdit notre porte?

AMPHITRYON

     Comment donc?

SOSIE

               Avec un bton:
     Dont mon dos sent encore une douleur trs forte.

AMPHITRYON

     On t'a battu?

SOSIE

         Vraiment.

AMPHITRYON

               Et qui?

SOSIE

             Moi.

AMPHITRYON

                   Toi, te battre?

SOSIE

     Oui, moi: non pas le moi d'ici,
     Mais le moi du logis, qui frappe comme quatre.

AMPHITRYON

     Te confonde le Ciel de me parler ainsi!

SOSIE

     Ce ne sont point des badinages.
     Le moi que j'ai trouv tantt
     Sur le moi qui vous parle a de grands avantages:
     Il a le bras fort, le coeur haut;
     J'en ai reu des tmoignages,
     Et ce diable de moi m'a ross comme il faut;
     C'est un drle qui fait des rages.

AMPHITRYON

     Achevons. As-tu vu ma femme?

SOSIE

                   Non.

AMPHITRYON

                  Pourquoi?

SOSIE

     Par une raison assez forte.

AMPHITRYON

     Qui t'a fait y manquer, maraud? explique-toi.

SOSIE

     Faut-il le rpter vingt fois de mme sorte?
     Moi, vous dis-je, ce moi plus robuste que moi,
     Ce moi qui s'est de force empar de la porte,
     Ce moi qui m'a fait filer doux,
     Ce moi qui le seul moi veut tre,
     Ce moi de moi-mme jaloux,
     Ce moi vaillant, dont le courroux
     Au moi poltron s'est fait connatre,
     Enfin ce moi qui suis chez nous,
     Ce moi qui s'est montr mon matre,
     Ce moi qui m'a rou de coups.

AMPHITRYON

     Il faut que ce matin,  force de trop boire,
     Il se soit troubl le cerveau.

SOSIE

     Je veux tre pendu si j'ai bu que de l'eau:
      mon serment on m'en peut croire.

AMPHITRYON

     Il faut donc qu'au sommeil tes sens se soient ports?
     Et qu'un songe fcheux, dans ses confus mystres,
     T'ait fait voir toutes les chimres
     Dont tu me fais des vrits?

SOSIE

     Tout aussi peu. Je n'ai point sommeill,
     Et n'en ai mme aucune envie.
     Je vous parle bien veill;
     J'tais bien veill ce matin, sur ma vie!
     Et bien veill mme tait l'autre Sosie,
     Quand il m'a si bien trill.

AMPHITRYON

     Suis-moi. Je t'impose silence:
     C'est trop me fatiguer l'esprit;
     Et je suis un vrai fou d'avoir la patience
     D'couter d'un valet les sottises qu'il dit.

SOSIE

     Tous les discours sont des sottises,
     Partant d'un homme sans clat;
     Ce seraient paroles exquises
     Si c'tait un grand qui parlt.

AMPHITRYON

     Entrons, sans davantage attendre.
     Mais Alcmne parat avec tous ses appas.
     En ce moment sans doute elle ne m'attend pas,
     Et mon abord la va surprendre.

Scne II

ALCMNE, CLANTHIS, AMPHITRYON, SOSIE.

ALCMNE

     Allons pour mon poux, Clanthis, vers les Dieux
     Nous acquitter de nos hommages,
     Et les remercier des succs glorieux
     Dont Thbes, par son bras, gote les avantages.
      Dieux!

AMPHITRYON

                 Fasse le Ciel qu'Amphitryon vainqueur
     Avec plaisir soit revu de sa femme,
     Et que ce jour favorable  ma flamme
     Vous redonne  mes yeux avec le mme coeur,
     Que j'y retrouve autant d'ardeur
     Que vous en rapporte mon me!

ALCMNE

     Quoi? de retour si tt?

AMPHITRYON

             Certes, c'est en ce jour
     Me donner de vos feux un mauvais tmoignage,
     Et ce "Quoi? si tt de retour?"
     En ces occasions n'est gure le langage
     D'un coeur bien enflamm d'amour.
     J'osais me flatter en moi-mme
     Que loin de vous j'aurais trop demeur.
     L'attente d'un retour ardemment dsir
     Donne  tous les instants une longueur extrme,
     Et l'absence de ce qu'on aime,
     Quelque peu qu'elle dure, a toujours trop dur.

ALCMNE

     Je ne vois.

AMPHITRYON

         Non, Alcmne,  son impatience
     On mesure le temps en de pareils tats;
     Et vous comptez les moments de l'absence
     En personne qui n'aime pas.
     Lorsque l'on aime comme il faut,
     Le moindre loignement nous tue,
     Et ce dont on chrit la vue
     Ne revient jamais assez tt.
     De votre accueil, je le confesse,
     Se plaint ici mon amoureuse ardeur,
     Et j'attendais de votre coeur
     D'autres transports de joie et de tendresse.

ALCMNE

     J'ai peine  comprendre sur quoi
     Vous fondez les discours que je vous entends faire;
     Et si vous vous plaignez de moi,
     Je ne sais pas, de bonne foi,
     Ce qu'il faut pour vous satisfaire.
     Hier au soir, ce me semble,  votre heureux retour,
     On me vit tmoigner une joie assez tendre,
     Et rendre aux soins de votre amour
     Tout ce que de mon coeur vous aviez lieu d'attendre.

AMPHITRYON

     Comment?

ALCMNE

         Ne fis-je pas clater  vos yeux
     Les soudains mouvements d'une entire allgresse?
     Et le transport d'un coeur peut-il s'expliquer mieux,
     Au retour d'un poux qu'on aime avec tendresse?

AMPHITRYON

     Que me dites-vous l?

ALCMNE

             Que mme votre amour
     Montra de mon accueil une joie incroyable;
     Et que, m'ayant quitte  la pointe du jour,
     Je ne vois pas qu' ce soudain retour
     Ma surprise soit si coupable.

AMPHITRYON

     Est-ce que du retour que j'ai prcipit
     Un songe, cette nuit, Alcmne, dans votre me
     A prvenu la vrit?
     Et que m'ayant peut-tre en dormant bien trait,
     Votre coeur se croit vers ma flamme
     Assez amplement acquitt?

ALCMNE

     Est-ce qu'une vapeur, par sa malignit,
     Amphitryon, a dans votre me
     Du retour d'hier au soir brouill la vrit?
     Et que du doux accueil duquel je m'acquittai
     Votre coeur prtend  ma flamme
     Ravir toute l'honntet?

AMPHITRYON

     Cette vapeur dont vous me rgalez
     Est un peu, ce me semble, trange

ALCMNE

     C'est ce qu'on peut donner pour change
     Au songe dont vous me parlez.

AMPHITRYON

  moins d'un songe, on ne peut pas sans doute
     Excuser ce qu'ici votre bouche me dit.

ALCMNE

  moins d'une vapeur qui vous trouble l'esprit,
     On ne peut pas sauver ce que de vous j'coute.

AMPHITRYON

     Laissons un peu cette vapeur, Alcmne.

ALCMNE

     Laissons un peu ce songe, Amphitryon.

AMPHITRYON

     Sur le sujet dont il est question,
     Il n'est gure de jeu que trop loin on ne mne.

ALCMNE

     Sans doute; et pour marque certaine,
     Je commence  sentir un peu d'motion.

AMPHITRYON

     Est-ce donc que par l vous voulez essayer
  rparer l'accueil dont je vous ai fait plainte?

ALCMNE

     Est-ce donc que par cette feinte
     Vous dsirez vous gayer?

AMPHITRYON

     Ah! de grce, cessons, Alcmne, je vous prie,
     Et parlons srieusement.

ALCMNE

     Amphitryon, c'est trop pousser l'amusement:
     Finissons cette raillerie.

AMPHITRYON

     Quoi? vous osez me soutenir en face
     Que plus tt qu' cette heure on m'ait ici pu voir?

ALCMNE

     Quoi? vous voulez nier avec audace
     Que ds hier en ces lieux vous vntes sur le soir?

AMPHITRYON

     Moi! je vins hier?

ALCMNE

               Sans doute; et ds devant l'aurore,
     Vous vous en tes retourn.

AMPHITRYON

     Ciel! un pareil dbat s'est-il pu voir encore?
     Et qui de tout ceci ne serait tonn?
     Sosie?

SOSIE

           Elle a besoin de six grains d'ellbore,
     Monsieur, son esprit est tourn.

AMPHITRYON

     Alcmne, au nom de tous les Dieux!
     Ce discours a d'tranges suites:
     Reprenez vos sens un peu mieux,
     Et pensez  ce que vous dites.

ALCMNE

     J'y pense mrement aussi;
     Et tous ceux du logis ont vu votre arrive.
     J'ignore quel motif vous fait agir ainsi;
     Mais si la chose avait besoin d'tre prouve,
     S'il tait vrai qu'on pt ne s'en souvenir pas,
     De qui puis-je tenir, que de vous, la nouvelle
     Du dernier de tous vos combats?
     Et les cinq diamants que portait Ptrlas,
     Qu'a fait dans la nuit ternelle
     Tomber l'effort de votre bras?
     En pourrait-on vouloir un plus sr tmoignage?

AMPHITRYON

     Quoi? je vous ai dj donn
     Le noeud de diamants que j'eus pour mon partage,
     Et que je vous ai destin?

ALCMNE

     Assurment. Il n'est pas difficile
     De vous en bien convaincre.

AMPHITRYON

                     Et comment?

ALCMNE

                  Le voici.

AMPHITRYON

     Sosie!

SOSIE

     Elle se moque, et je le tiens ici;
     Monsieur, la feinte est inutile.

AMPHITRYON

     Le cachet est entier.

ALCMNE

               Est-ce une vision?
     Tenez. Trouverez-vous cette preuve assez forte?

AMPHITRYON

     Ah Ciel!  juste Ciel!

ALCMNE

                     Allez, Amphitryon,
     Vous vous moquez d'en user de la sorte,
     Et vous en devriez avoir confusion.

AMPHITRYON

     Romps vite ce cachet.

SOSIE, ayant ouvert le coffret.

               Ma foi, la place est vide.
     Il faut que par magie on ait su le tirer,
     Ou bien que de lui-mme il soit venu, sans guide,
     Vers celle qu'il a su qu'on en voulait parer.

AMPHITRYON

      Dieux, dont le pouvoir sur les choses prside,
     Quelle est cette aventure? et qu'en puis-je augurer
     Dont mon amour ne s'intimide?

SOSIE

     Si sa bouche dit vrai, nous avons mme sort,
     Et de mme que moi, Monsieur, vous tes double.

AMPHITRYON

     Tais-toi.

ALCMNE

         Sur quoi vous tonner si fort?
     Et d'o peut natre ce grand trouble?

AMPHITRYON

      Ciel! quel trange embarras!
     Je vois des incidents qui passent la nature;
     Et mon honneur redoute une aventure
     Que mon esprit ne comprend pas.

ALCMNE

     Songez-vous, en tenant cette preuve sensible,
      me nier encor votre retour press?

AMPHITRYON

     Non; mais  ce retour daignez, s'il est possible,
     Me conter ce qui s'est pass.

ALCMNE

     Puisque vous demandez un rcit de la chose,
     Vous voulez dire donc que ce n'tait pas vous.

AMPHITRYON

     Pardonnez-moi; mais j'ai certaine cause
     Qui me fait demander ce rcit entre nous.

ALCMNE

     Les soucis importants qui vous peuvent saisir,
     Vous ont-ils fait si vite en perdre la mmoire?

AMPHITRYON

     Peut-tre; mais enfin vous me ferez plaisir
     De m'en dire toute l'histoire.

ALCMNE

     L'histoire n'est pas longue.  vous je m'avanai,
     Pleine d'une aimable surprise;
     Tendrement je vous embrassai,
     Et tmoignai ma joie  plus d'une reprise.

AMPHITRYON, en soi-mme.

     Ah! d'un si doux accueil je me serais pass.

ALCMNE

     Vous me ftes d'abord ce prsent d'importance,
     Que du butin conquis vous m'aviez destin.
     Votre coeur, avec vhmence,
     M'tala de ses feux toute la violence,
     Et les soins importuns qui l'avaient enchan,
     L'aise de me revoir, les tourments de l'absence,
     Tout le souci que son impatience
     Pour le retour s'tait donn;
     Et jamais votre amour, en pareille occurrence,
     Ne me parut si tendre et si passionn.

AMPHITRYON, en soi-mme.

     Peut-on plus vivement se voir assassin?

ALCMNE

     Tous ces transports, toute cette tendresse,
     Comme vous croyez bien, ne me dplaisaient pas;
     Et s'il faut que je le confesse,
     Mon coeur, Amphitryon, y trouvait mille appas.

AMPHITRYON

     Ensuite, s'il vous plat.

ALCMNE

               Nous nous entrecoupmes
     De mille questions qui pouvaient nous toucher.
     On servit. Tte  tte ensemble nous soupmes;
     Et le souper fini, nous nous fmes coucher.

AMPHITRYON

     Ensemble?

ALCMNE

         Assurment. Quelle est cette demande?

AMPHITRYON

     Ah! c'est ici le coup le plus cruel de tous,
     Et dont  s'assurer tremblait mon feu jaloux.

ALCMNE

     D'o vous vient  ce mot une rougeur si grande?
     Ai-je fait quelque mal de coucher avec vous?

AMPHITRYON

     Non, ce n'tait pas moi, pour ma douleur sensible:
     Et qui dit qu'hier ici mes pas se sont ports,
     Dit de toutes les faussets
     La fausset la plus horrible.

ALCMNE

     Amphitryon!

AMPHITRYON

         Perfide!

ALCMNE

             Ah! quel emportement!

AMPHITRYON

     Non, non: plus de douceur et plus de dfrence,
     Ce revers vient  bout de toute ma constance;
     Et mon coeur ne respire, en ce fatal moment,
     Et que fureur et que vengeance.

ALCMNE

     De qui donc vous venger? et quel manque de foi
     Vous fait ici me traiter de coupable?

AMPHITRYON

     Je ne sais pas, mais ce n'tait pas moi;
     Et c'est un dsespoir qui de tout rend capable.

ALCMNE

     Allez, indigne poux, le fait parle de soi,
     Et l'imposture est effroyable.
     C'est trop me pousser l-dessus,
     Et d'infidlit me voir trop condamne.
     Si vous cherchez, dans ces transports confus,
     Un prtexte  briser les noeuds d'un hymne
     Qui me tient  vous enchane,
     Tous ces dtours sont superflus;
     Et me voil dtermine
      souffrir qu'en ce jour nos liens soient rompus.

AMPHITRYON

     Aprs l'indigne affront que l'on me fait connatre,
     C'est bien  quoi sans doute il faut vous prparer:
     C'est le moins qu'on doit voir, et les choses peut-tre
     Pourront n'en pas l demeurer.
     Le dshonneur est sr, mon malheur m'est visible,
     Et mon amour en vain voudrait me l'obscurcir;
     Mais le dtail encor ne m'en est pas sensible,
     Et mon juste courroux prtend s'en claircir.
     Votre frre dj peut hautement rpondre
     Que jusqu' ce matin je ne l'ai point quitt:
     Je m'en vais le chercher, afin de vous confondre
     Sur ce retour qui m'est faussement imput.
     Aprs, nous percerons jusqu'au fond d'un mystre
     Jusques  prsent inou;
     Et dans les mouvements d'une juste colre,
     Malheur  qui m'aura trahi!

SOSIE

     Monsieur.

AMPHITRYON

         Ne m'accompagne pas,
     Et demeure ici pour m'attendre.

CLANTHIS

     Faut-il.?

ALCMNE

                 Je ne puis rien entendre.
     Laisse-moi seule, et ne suis point mes pas.

Scne III

CLANTHIS, SOSIE.

CLANTHIS

     Il faut que quelque chose ait brouill sa cervelle;
     Mais le frre sur-le-champ
     Finira cette querelle.

SOSIE

     C'est ici, pour mon matre, un coup assez touchant,
     Et son aventure est cruelle.
     Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant,
     Et je m'en veux tout doux claircir avec elle.

CLANTHIS

     Voyez s'il me viendra seulement aborder!
     Mais je veux m'empcher de rien faire paratre.

SOSIE

     La chose quelquefois est fcheuse  connatre,
     Et je tremble  la demander.
     Ne vaudrait-il point mieux, pour ne rien hasarder,
     Ignorer ce qu'il en peut tre?
     Allons, tout coup vaille, il faut voir,
     Et je ne m'en saurais dfendre.
     La faiblesse humaine est d'avoir
     Des curiosits d'apprendre
     Ce qu'on ne voudrait pas savoir.
     Dieu te garde, Clanthis!

CLANTHIS

                     Ah! ah! tu t'en avises,
     Tratre, de t'approcher de nous!

SOSIE

     Mon Dieu! qu'as-tu? toujours on te voit en courroux,
     Et sur rien tu te formalises.

CLANTHIS

     Qu'appelles-tu sur rien, dis?

SOSIE

             J'appelle sur rien
     Ce qui sur rien s'appelle en vers ainsi qu'en prose;
     Et rien, comme tu le sais bien,
     Veut dire rien, ou peu de chose.

CLANTHIS

     Je ne sais qui me tient, infme,
     Que je ne t'arrache les yeux,
     Et ne t'apprenne o va le courroux d'une femme.

SOSIE

     Hol! d'o te vient donc ce transport furieux?

CLANTHIS

     Tu n'appelles donc rien le procd, peut-tre,
     Qu'avec moi ton coeur a tenu?

SOSIE

     Et quel?

CLANTHIS

         Quoi? tu fais l'ingnu?
     Est-ce qu' l'exemple du matre
     Tu veux dire qu'ici tu n'es pas revenu?

SOSIE

     Non: je sais fort bien le contraire;
     Mais je ne t'en fais pas le fin:
     Nous avions bu de je ne sais quel vin,
     Qui m'a fait oublier tout ce que j'ai pu faire.

CLANTHIS

     Tu crois peut-tre excuser par ce trait.

SOSIE

     Non, tout de bon, tu m'en peux croire.
     J'tais dans un tat o je puis avoir fait
     Des choses dont j'aurais regret,
     Et dont je n'ai nulle mmoire.

CLANTHIS

     Tu ne te souviens point du tout de la manire
     Dont tu m'as su traiter, tant venu du port?

SOSIE

     Non plus que rien. Tu peux m'en faire le rapport:
     Je suis quitable et sincre,
     Et me condamnerai moi-mme, si j'ai tort.

CLANTHIS

     Comment? Amphitryon m'ayant su disposer,
     Jusqu' ce que tu vins j'avais pouss ma veille;
     Mais je ne vis jamais une froideur pareille:
     De ta femme il fallut moi-mme t'aviser;
     Et lorsque je fus te baiser,
     Tu dtournas le nez, et me donnas l'oreille.

SOSIE

     Bon!

CLANTHIS

           Comment, bon?

SOSIE

               Mon Dieu! tu ne sais pas pourquoi,
     Clanthis, je tiens ce langage:
     J'avais mang de l'ail, et fis en homme sage
     De dtourner un peu mon haleine de toi.

CLANTHIS

     Je te sus exprimer des tendresses de coeur;
     Mais  tous mes discours tu fus comme une souche;
     Et jamais un mot de douceur
     Ne te put sortir de la bouche.

SOSIE

     Courage!

CLANTHIS

                 Enfin ma flamme eut beau s'manciper,
     Sa chaste ardeur en toi ne trouva rien que glace;
     Et dans un tel retour, je te vis la tromper,
     Jusqu' faire refus de prendre au lit la place
     Que les lois de l'hymen t'obligent d'occuper.

SOSIE

     Quoi? je ne couchai point.

CLANTHIS

             Non, lche.

SOSIE

                         Est-il possible?

CLANTHIS

     Tratre, il n'est que trop assur.
     C'est de tous les affronts l'affront le plus sensible;
     Et loin que ce matin ton coeur l'ait rpar,
     Tu t'es d'avec moi spar
     Par des discours chargs d'un mpris tout visible.

SOSIE

     Vivat Sosie!

CLANTHIS

         H quoi? ma plainte a cet effet?
     Tu ris aprs ce bel ouvrage?

SOSIE

     Que je suis de moi satisfait!

CLANTHIS

     Exprime-t-on ainsi le regret d'un outrage?

SOSIE

     Je n'aurais jamais cru que j'eusse t si sage.

CLANTHIS

     Loin de te condamner d'un si perfide trait,
     Tu m'en fais clater la joie en ton visage!

SOSIE

     Mon Dieu, tout doucement! Si je parais joyeux,
     Crois que j'en ai dans l'me une raison trs forte,
     Et que, sans y penser, je ne fis jamais mieux
     Que d'en user tantt avec toi de la sorte.

CLANTHIS

     Tratre, te moques-tu de moi?

SOSIE

     Non, je te parle avec franchise.
     En l'tat o j'tais, j'avais certain effroi,
     Dont avec ton discours mon me s'est remise.
     Je m'apprhendais fort, et craignais qu'avec toi
     Je n'eusse fait quelque sottise.

CLANTHIS

     Quelle est cette frayeur? et sachons donc pourquoi.

SOSIE

     Les mdecins disent, quand on est ivre,
     Que de sa femme on se doit abstenir,
     Et que dans cet tat il ne peut provenir
     Que des enfants pesants et qui ne sauraient vivre
     Vois, si mon coeur n'et su de froideur se munir,
     Quels inconvnients auraient pu s'en ensuivre!

CLANTHIS

     Je me moque des mdecins,
     Avec leurs raisonnements fades:
     Qu'ils rglent ceux qui sont malades,
     Sans vouloir gouverner les gens qui sont bien sains.
     Ils se mlent de trop d'affaires,
     De prtendre tenir nos chastes feux gns;
     Et sur les jours caniculaires
     Ils nous donnent encore, avec leurs lois svres,
     De cent sots contes par le nez.

SOSIE

     Tout doux!

CLANTHIS

         Non: je soutiens que cela conclut mal:
     Ces raisons sont raisons d'extravagantes ttes.
     Il n'est ni vin ni temps qui puisse tre fatal
      remplir le devoir de l'amour conjugal;
     Et les mdecins sont des btes.

SOSIE

     Contre eux, je t'en supplie, apaise ton courroux:
     Ce sont d'honntes gens, quoi que le monde en dise.

CLANTHIS

     Tu n'es pas o tu crois; en vain tu files doux:
     Ton excuse n'est point une excuse de mise;
     Et je me veux venger tt ou tard, entre nous,
     De l'air dont chaque jour je vois qu'on me mprise.
     Des discours de tantt je garde tous les coups,
     Et tcherai d'user, lche et perfide poux,
     De cette libert que ton coeur m'a permise.

SOSIE

     Quoi?

CLANTHIS

         Tu m'as dit tantt que tu consentais fort,
     Lche, que j'en aimasse un autre.

SOSIE

     Ah! pour cet article, j'ai tort.
     Je m'en ddis, il y va trop du ntre:
     Garde-toi bien de suivre ce transport.

CLANTHIS

     Si je puis une fois pourtant
     Sur mon esprit gagner la chose.

SOSIE

     Fais  ce discours quelque pause:
     Amphitryon revient, qui me parat content.

Scne IV

JUPITER, CLANTHIS, SOSIE.

JUPITER

     Je viens prendre le temps de rapaiser Alcmne,
     De bannir les chagrins que son coeur veut garder,
     Et donner  mes feux, dans ce soin qui m'amne,
     Le doux plaisir de se raccommoder.
     Alcmne est l-haut, n'est-ce pas?

CLANTHIS

     Oui, pleine d'une inquitude
     Qui cherche de la solitude,
     Et qui m'a dfendu d'accompagner ses pas.

JUPITER

     Quelque dfense qu'elle ait faite,
     Elle ne sera pas pour moi.

CLANTHIS

     Son chagrin,  ce que je voi,
     A fait une prompte retraite.

Scne V

CLANTHIS, SOSIE.

SOSIE

     Que dis-tu, Clanthis, de ce joyeux maintien,
     Aprs son fracas effroyable?

CLANTHIS

     Que si toutes nous faisions bien,
     Nous donnerions tous les hommes au diable,
     Et que le meilleur n'en vaut rien.

SOSIE

     Cela se dit dans le courroux;
     Mais aux hommes par trop vous tes accroches;
     Et vous seriez, ma foi! toutes bien empches,
     Si le diable les prenait tous.

CLANTHIS

     Vraiment.

SOSIE

         Les voici. Taisons-nous.

Scne VI

JUPITER, ALCMNE, CLANTHIS, SOSIE.

JUPITER

     Voulez-vous me dsesprer?
     Hlas! arrtez, belle Alcmne.

ALCMNE

     Non, avec l'auteur de ma peine
     Je ne puis du tout demeurer.

JUPITER

     De grce.

ALCMNE

         Laissez-moi.

JUPITER

             Quoi.?

ALCMNE

                   Laissez-moi, vous dis-je.

JUPITER

     Ses pleurs touchent mon me, et sa douleur m'afflige.
     Souffrez que mon coeur...

ALCMNE

                     Non, ne suivez point mes pas.

JUPITER

     O voulez-vous aller?

ALCMNE

             O vous ne serez pas.

JUPITER

     Ce vous est une attente vaine.
     Je tiens  vos beauts par un noeud trop serr,
     Pour pouvoir un moment en tre spar:
     Je vous suivrai partout, Alcmne.

ALCMNE

     Et moi, partout je vous fuirai.

JUPITER

     Je suis donc bien pouvantable?

ALCMNE

     Plus qu'on ne peut dire,  mes yeux.
     Oui, je vous vois comme un monstre effroyable,
     Un monstre cruel, furieux,
     Et dont l'approche est redoutable,
     Comme un monstre  fuir en tous lieux.
     Mon coeur souffre,  vous voir, une peine incroyable;
     C'est un supplice qui m'accable;
     Et je ne vois rien sous les cieux
     D'affreux, d'horrible, d'odieux,
     Qui ne me ft plus que vous supportable.

JUPITER

     En voil bien, hlas, que votre bouche dit.

ALCMNE

     J'en ai dans le coeur davantage;
     Et pour s'exprimer tout, ce coeur a du dpit
     De ne point trouver de langage.

JUPITER

     H! que vous a donc fait ma flamme,
     Pour me pouvoir, Alcmne, en monstre regarder?

ALCMNE

     Ah! juste Ciel! cela peut-il se demander?
     Et n'est-ce pas pour mettre  bout une me?

JUPITER

     Ah! d'un esprit plus adouci.

ALCMNE

     Non, je ne veux du tout vous voir, ni vous entendre.

JUPITER

     Avez-vous bien le coeur de me traiter ainsi?
     Est-ce l cet amour si tendre,
     Qui devait tant durer quand je vins hier ici?

ALCMNE

     Non, non, ce ne l'est pas; et vos lches injures
     En ont autrement ordonn.
     Il n'est plus, cet amour tendre et passionn;
     Vous l'avez dans mon coeur, par cent vives blessures,
     Cruellement assassin.
     C'est en sa place un courroux inflexible,
     Un vif ressentiment, un dpit invincible,
     Un dsespoir d'un coeur justement anim,
     Qui prtend vous har, pour cet affront sensible,
     Autant qu'il est d'accord de vous avoir aim:
     Et c'est har autant qu'il est possible.

JUPITER

     Hlas! que votre amour n'avait gure de force,
     Si de si peu de chose on le peut voir mourir!
     Ce qui n'tait que jeu doit-il faire un divorce?
     Et d'une raillerie a-t-on lieu de s'aigrir?

ALCMNE

     Ah! c'est cela dont je suis offense,
     Et que ne peut pardonner mon courroux.
     Des vritables traits d'un mouvement jaloux
     Je me trouverais moins blesse.
     La jalousie a des impressions
     Dont bien souvent la force nous entrane;
     Et l'me la plus sage, en ces occasions,
     Sans doute avec assez de peine
     Rpond de ses motions;
     L'emportement d'un coeur qui peut s'tre abus
     A de quoi ramener une me qu'il offense;
     Et dans l'amour qui lui donne naissance
     Il trouve au moins, malgr toute sa violence,
     Des raisons pour tre excus;
     De semblables transports contre un ressentiment
     Pour dfense toujours ont ce qui les fait natre,
     Et l'on donne grce aisment
      ce dont on n'est pas le matre.
     Mais que, de gaiet de coeur,
     On passe aux mouvements d'une fureur extrme,
     Que sans cause l'on vienne, avec tant de rigueur,
     Blesser la tendresse et l'honneur
     D'un coeur qui chrement nous aime,
     Ah! c'est un coup trop cruel en lui-mme,
     Et que jamais n'oubliera ma douleur.

JUPITER

     Oui, vous avez raison, Alcmne, il se faut rendre:
     Cette action, sans doute, est un crime odieux;
     Je ne prtends plus le dfendre;
     Mais souffrez que mon coeur s'en dfende  vos yeux,
     Et donne au vtre  qui se prendre
     De ce transport injurieux.
      vous en faire un aveu vritable,
     L'poux, Alcmne, a commis tout le mal;
     C'est l'poux qu'il vous faut regarder en coupable.
     L'amant n'a point de part  ce transport brutal,
     Et de vous offenser son coeur n'est point capable:
     Il a pour vous, ce coeur, pour jamais y penser,
     Trop de respect et de tendresse;
     Et si de faire rien  vous pouvoir blesser
     Il avait eu la coupable faiblesse,
     De cent coups  vos yeux il voudrait le percer.
     Mais l'poux est sorti de ce respect soumis
     O pour vous on doit toujours tre;
      son dur procd l'poux s'est fait connatre,
     Et par le droit d'hymen il s'est cru tout permis;
     Oui, c'est lui qui sans doute est criminel vers vous,
     Lui seul a maltrait votre aimable personne:
     Hassez, dtestez l'poux,
     J'y consens, et vous l'abandonne.
     Mais, Alcmne, sauvez l'amant de ce courroux
     Qu'une telle offense vous donne;
     N'en jetez pas sur lui l'effet,
     Dmlez-le un peu du coupable;
     Et pour tre enfin quitable,
     Ne le punissez point de ce qu'il n'a pas fait.

ALCMNE

     Ah! toutes ces subtilits
     N'ont que des excuses frivoles,
     Et pour les esprits irrits
     Ce sont des contre-temps que de telles paroles.
     Ce dtour ridicule est en vain pris par vous:
     Je ne distingue rien en celui qui m'offense,
     Tout y devient l'objet de mon courroux,
     Et dans sa juste violence
     Sont confondus et l'amant et l'poux.
     Tous deux de mme sorte occupent ma pense,
     Et des mmes couleurs, par mon me blesse,
     Tous deux ils sont peints  mes yeux:
     Tous deux sont criminels, tous deux m'ont offense,
     Et tous deux me sont odieux.

JUPITER

     H bien! puisque vous le voulez,
     Il faut donc me charger du crime.
     Oui, vous avez raison lorsque vous m'immolez
      vos ressentiments en coupable victime;
     Un trop juste dpit contre moi vous anime,
     Et tout ce grand courroux qu'ici vous talez
     Ne me fait endurer qu'un tourment lgitime;
     C'est avec droit que mon abord vous chasse,
     Et que de me fuir en tous lieux
     Votre colre me menace:
     Je dois vous tre un objet odieux,
     Vous devez me vouloir un mal prodigieux;
     Il n'est aucune horreur que mon forfait ne passe,
     D'avoir offens vos beaux yeux.
     C'est un crime  blesser les hommes et les Dieux,
     Et je mrite enfin, pour punir cette audace,
     Que contre moi votre haine ramasse
     Tous ses traits les plus furieux.
     Mais mon coeur vous demande grce;
     Pour vous la demander je me jette  genoux,
     Et la demande au nom de la plus vive flamme,
     Du plus tendre amour dont une me
     Puisse jamais brler pour vous.
     Si votre coeur, charmante Alcmne,
     Me refuse la grce o j'ose recourir,
     Il faut qu'une atteinte soudaine
     M'arrache, en me faisant mourir,
     Aux dures rigueurs d'une peine
     Que je ne saurais plus souffrir.
     Oui, cet tat me dsespre:
     Alcmne, ne prsumez pas
     Qu'aimant comme je fais vos clestes appas,
     Je puisse vivre un jour avec votre colre.
     Dj de ces moments la barbare longueur
     Fait sous des atteintes mortelles
     Succomber tout mon triste coeur;
     Et de mille vautours les blessures cruelles
     N'ont rien de comparable  ma vive douleur.
     Alcmne, vous n'avez qu' me le dclarer:
     S'il n'est point de pardon que je doive esprer,
     Cette pe aussitt, par un coup favorable,
     Va percer  vos yeux le coeur d'un misrable,
     Ce coeur, ce tratre coeur, trop digne d'expirer,
     Puisqu'il a pu fcher un objet adorable:
     Heureux, en descendant au tnbreux sjour,
     Si de votre courroux mon trpas vous ramne,
     Et ne laisse en votre me, aprs ce triste jour,
     Aucune impression de haine
     Au souvenir de mon amour!
     C'est tout ce que j'attends pour faveur souveraine.

ALCMNE

     Ah! trop cruel poux!

JUPITER

                     Dites, parlez, Alcmne.

ALCMNE

     Faut-il encor pour vous conserver des bonts,
     Et vous voir m'outrager par tant d'indignits?

JUPITER

     Quelque ressentiment qu'un outrage nous cause,
     Tient-il contre un remords d'un coeur bien enflamm?

ALCMNE

     Un coeur bien plein de flamme  mille morts s'expose,
     Plutt que de vouloir fcher l'objet aim.

JUPITER

     Plus on aime quelqu'un, moins on trouve de peine.

ALCMNE

     Non, ne m'en parlez point: vous mritez ma haine.

JUPITER

     Vous me hassez donc?

ALCMNE

             J'y fais tout mon effort;
     Et j'ai dpit de voir que toute votre offense
     Ne puisse de mon coeur jusqu' cette vengeance
     Faire encore aller le transport.

JUPITER

     Mais pourquoi cette violence,
     Puisque pour vous venger je vous offre ma mort?
     Prononcez-en l'arrt, et j'obis sur l'heure.

ALCMNE

     Qui ne saurait har peut-il vouloir qu'on meure?

JUPITER

     Et moi, je ne puis vivre,  moins que vous quittiez
     Cette colre qui m'accable,
     Et que vous m'accordiez le pardon favorable
     Que je vous demande  vos pieds.
     Rsolvez ici l'un des deux:
     Ou de punir, ou bien d'absoudre.

ALCMNE

     Hlas! ce que je puis rsoudre
     Parat bien plus que je ne veux.
     Pour vouloir soutenir le courroux qu'on me donne,
     Mon coeur a trop su me trahir:
     Dire qu'on ne saurait har,
     N'est-ce pas dire qu'on pardonne?

JUPITER

     Ah! belle Alcmne, il faut que, combl d'allgresse.

ALCMNE

     Laissez: je me veux mal de mon trop de faiblesse.

JUPITER

     Va, Sosie, et dpche-toi,
     Voir, dans les doux transports dont mon me est charme,
     Ce que tu trouveras d'officiers de l'arme,
     Et les invite  dner avec moi.
     Tandis que d'ici je le chasse,
     Mercure y remplira sa place.

Scne VII

CLANTHIS, SOSIE.

SOSIE

     H bien! tu vois, Clanthis, ce mnage:
     Veux-tu qu' leur exemple ici
     Nous fassions entre nous un peu de paix aussi,
     Quelque petit rapatriage?

CLANTHIS

     C'est pour ton nez, vraiment! Cela se fait ainsi.

SOSIE

     Quoi? tu ne veux pas?

CLANTHIS

             Non.

SOSIE

                   Il ne m'importe gure:
     Tant pis pour toi.

CLANTHIS

               L, l, revien.

SOSIE

     Non, morbleu! Je n'en ferai rien,
     Et je veux tre,  mon tour, en colre.

CLANTHIS

     Va, va, tratre, laisse-moi faire:
     On se lasse parfois d'tre femme de bien.

ACTE III, Scne premire

AMPHITRYON

     Oui, sans doute le sort tout exprs me le cache,
     Et des tours que je fais  la fin je suis las.
     Il n'est point de destin plus cruel, que je sache:
     Je ne saurais trouver, portant partout mes pas,
     Celui qu' chercher je m'attache,
     Et je trouve tous ceux que je ne cherche pas.
     Mille fcheux cruels, qui ne pensent pas l'tre,
     De nos faits avec moi, sans beaucoup me connatre,
     Viennent se rjouir, pour me faire enrager.
     Dans l'embarras cruel du souci qui me blesse,
     De leurs embrassements et de leur allgresse
     Sur mon inquitude ils viennent tous charger.
     En vain  passer je m'apprte,
     Pour fuir leurs perscutions,
     Leur tuante amiti de tous cts m'arrte;
     Et tandis qu' l'ardeur de leurs expressions
     Je rponds d'un geste de tte,
     Je leur donne tout bas cent maldictions.
     Ah! qu'on est peu flatt de louange, d'honneur,
     Et de tout ce que donne une grande victoire,
     Lorsque dans l'me on souffre une vive douleur!
     Et que l'on donnerait volontiers cette gloire,
     Pour avoir le repos du coeur!
     Ma jalousie,  tout propos,
     Me promne sur ma disgrce;
     Et plus mon esprit y repasse,
     Moins j'en puis dbrouiller le funeste chaos.
     Le vol des diamants n'est pas ce qui m'tonne:
     On lve les cachets, qu'on ne l'aperoit pas;
     Mais le don qu'on veut qu'hier j'en vins faire en personne
     Est ce qui fait ici mon cruel embarras.
     La nature parfois produit des ressemblances
     Dont quelques imposteurs ont pris droit d'abuser;
     Mais il est hors de sens que sous ces apparences
     Un homme pour poux se puisse supposer,
     Et dans tous ces rapports sont mille diffrences
     Dont se peut une femme aisment aviser.
     Des charmes de la Thessalie
     On vante de tout temps les merveilleux effets;
     Mais les contes fameux qui partout en sont faits,
     Dans mon esprit toujours ont pass pour folie;
     Et ce serait du sort une trange rigueur,
     Qu'au sortir d'une ample victoire
     Je fusse contraint de les croire,
     Aux dpens de mon propre honneur.
     Je veux la retter sur ce fcheux mystre,
     Et voir si ce n'est point une vaine chimre
     Qui sur ses sens troubls ait su prendre crdit.
     Ah! fasse le Ciel quitable
     Que ce penser soit vritable,
     Et que pour mon bonheur elle ait perdu l'esprit!

Scne II

MERCURE, AMPHITRYON.

MERCURE, dans le balcon de la maison d'Amphitryon.

     Comme l'amour ici ne m'offre aucun plaisir,
     Je m'en veux faire au moins qui soient d'autre nature,
     Et je vais gayer mon srieux loisir
      mettre Amphitryon hors de toute mesure.
     Cela n'est pas d'un Dieu bien plein de charit;
     Mais aussi n'est-ce pas ce dont je m'inquite,
     Et je me sens par ma plante
      la malice un peu port.

AMPHITRYON

     D'o vient donc qu' cette heure on ferme cette porte?

MERCURE

     Hol! tout doucement! Qui frappe?

AMPHITRYON

                  Moi.

MERCURE

                        Qui, moi?

AMPHITRYON

     Ah! ouvre.

MERCURE

         Comment, ouvre? Et qui donc es-tu, toi,
     Qui fais tant de vacarme et parles de la sorte?

AMPHITRYON

     Quoi? tu ne me connais pas?

MERCURE

                   Non,
     Et n'en ai pas la moindre envie.

AMPHITRYON

     Tout le monde perd-il aujourd'hui la raison?
     Est-ce un mal rpandu? Sosie, hol! Sosie!

MERCURE

     H bien! Sosie: oui, c'est mon nom;
     As-tu peur que je ne l'oublie?

AMPHITRYON

     Me vois-tu bien?

MERCURE

               Fort bien. Qui peut pousser ton bras
      faire une rumeur si grande?
     Et que demandes-tu l-bas?

AMPHITRYON

     Moi, pendard! ce que je demande?

MERCURE

     Que ne demandes-tu donc pas?
     Parle, si tu veux qu'on t'entende.

AMPHITRYON

     Attends, tratre: avec un bton
     Je vais l-haut me faire entendre,
     Et de bonne faon t'apprendre
      m'oser parler sur ce ton.

MERCURE

     Tout beau! si pour heurter tu fais la moindre instance,
     Je t'enverrai d'ici des messagers fcheux.

AMPHITRYON

      Ciel! vit-on jamais une telle insolence?
     La peut-on concevoir d'un serviteur, d'un gueux?

MERCURE

     H bien! qu'est-ce? M'as-tu tout parcouru par ordre?
     M'as-tu de tes gros yeux assez considr?
     Comme il les carquille, et parat effar!
     Si des regards on pouvait mordre,
     Il m'aurait dj dchir.

AMPHITRYON

     Moi-mme je frmis de ce que tu t'apprtes,
     Avec ces impudents propos.
     Que tu grossis pour toi d'effroyables temptes!
     Quels orages de coups vont fondre sur ton dos!

MERCURE

     L'ami, si de ces lieux tu ne veux disparatre,
     Tu pourras y gagner quelque contusion.

AMPHITRYON

     Ah! tu sauras, maraud,  ta confusion,
     Ce que c'est qu'un valet qui s'attaque  son matre.

MERCURE

     Toi, mon matre?

AMPHITRYON

               Oui, coquin. M'oses-tu mconnatre?

MERCURE

     Je n'en reconnais point d'autre qu'Amphitryon.

AMPHITRYON

     Et cet Amphitryon, qui, hors moi, le peut tre?

MERCURE

     Amphitryon?

AMPHITRYON

               Sans doute.

MERCURE

                   Ah! quelle vision!
     Dis-nous un peu: quel est le cabaret honnte
     O tu t'es coiff le cerveau?

AMPHITRYON

     Comment? encor?

MERCURE

                Etait-ce un vin  faire fte?

AMPHITRYON

     Ciel!

MERCURE

          Etait-il vieux, ou nouveau?

AMPHITRYON

     Que de coups!

MERCURE

         Le nouveau donne fort dans la tte,
     Quand on le veut boire sans eau.

AMPHITRYON

     Ah! je t'arracherai cette langue sans doute.

MERCURE

     Passe, mon pauvre ami, crois-moi:
     Que quelqu'un ici ne t'coute.
     Je respecte le vin: va-t'en, retire-toi,
     Et laisse Amphitryon dans les plaisirs qu'il gote.

AMPHITRYON

     Comment Amphitryon est l dedans?

MERCURE

                   Fort bien:
     Qui, couvert des lauriers d'une victoire pleine,
     Est auprs de la belle Alcmne,
      jouir des douceurs d'un aimable entretien.
     Aprs le dml d'un amoureux caprice,
     Ils gotent le plaisir de s'tre rajusts.
     Garde-toi de troubler leurs douces privauts,
     Si tu ne veux qu'il ne punisse
     L'excs de tes tmrits.

Scne III

AMPHITRYON

     Ah! quel trange coup m'a-t-il port dans l'me!
     En quel trouble cruel jette-t-il mon esprit!
     Et si les choses sont comme le tratre dit,
     O vois-je ici rduits mon honneur et ma flamme?
      quel parti me doit rsoudre ma raison?
     Ai-je l'clat ou le secret  prendre?
     Et dois-je, en mon courroux, renfermer ou rpandre
     Le dshonneur de ma maison?
     Ah! faut-il consulter dans un affront si rude?
     Je n'ai rien  prtendre et rien  mnager;
     Et toute mon inquitude
     Ne doit aller qu' me venger.

Scne IV

SOSIE, NAUCRATS, POLIDAS, AMPHITRYON

SOSIE

     Monsieur, avec mes soins tout ce que j'ai pu faire,
     C'est de vous amener ces Messieurs que voici.

AMPHITRYON

     Ah! vous voil?

SOSIE

               Monsieur.

AMPHITRYON

             Insolent! tmraire!

SOSIE

     Quoi?

AMPHITRYON

         Je vous apprendrai de me traiter ainsi.

SOSIE

     Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?

AMPHITRYON

                   Ce que j'ai, misrable?

SOSIE

     Hol! Messieurs, venez donc tt.

NAUCRATS

     Ah! de grce, arrtez.

SOSIE

             De quoi suis-je coupable?

AMPHITRYON

     Tu me le demandes, maraud?
     Laissez-moi satisfaire un courroux lgitime.

SOSIE

     Lorsque l'on pend quelqu'un, on lui dit pourquoi c'est.

NAUCRATS

     Daignez nous dire au moins quel peut tre son crime.

SOSIE

     Messieurs, tenez bon, s'il vous plat.

AMPHITRYON

     Comment? il vient d'avoir l'audace
     De me fermer la porte au nez,
     Et de joindre encor la menace
      mille propos effrns!
     Ah, coquin!

SOSIE

         Je suis mort.

NAUCRATS

             Calmez cette colre.

SOSIE

     Messieurs.

POLIDAS

         Qu'est-ce?

SOSIE

             M'a-t-il frapp?

AMPHITRYON

     Non, il faut qu'il ait le salaire
     Des mots o tout  l'heure il s'est mancip.

SOSIE

     Comment cela se peut-il faire,
     Si j'tais par votre ordre autre part occup?
     Ces messieurs sont ici pour rendre tmoignage
     Qu' dner avec vous je les viens d'inviter.

NAUCRATS

     Il est vrai qu'il nous vient de faire ce message,
     Et n'a point voulu nous quitter.

AMPHITRYON

     Qui t'a donn cet ordre?

SOSIE

             Vous.

AMPHITRYON

     Et quand?

SOSIE

         Aprs votre paix faite,
     Au milieu des transports d'une me satisfaite
     D'avoir d'Alcmne apais le courroux.

AMPHITRYON

      Ciel! chaque instant, chaque pas
     Ajoute quelque chose  mon cruel martyre;
     Et dans ce fatal embarras,
     Je ne sais plus que croire, ni que dire.

NAUCRATS

     Tout ce que de chez vous il vient de nous conter
     Surpasse si fort la nature,
     Qu'avant que de rien faire et de vous emporter,
     Vous devez claircir toute cette aventure.

AMPHITRYON

     Allons: vous y pourrez seconder mon effort,
     Et le Ciel  propos ici vous a fait rendre.
     Voyons quelle fortune en ce jour peut m'attendre:
     Dbrouillons ce mystre, et sachons notre sort.
     Hlas! je brle de l'apprendre,
     Et je le crains plus que la mort.

Scne V

JUPITER, AMPHITRYON, NAUCRATS, POLIDAS, SOSIE.

JUPITER

     Quel bruit  descendre m'oblige?
     Et qui frappe en matre o je suis?

AMPHITRYON

     Que vois-je? justes Dieux!

NAUCRATS

             Ciel! quel est ce prodige?
     Quoi? deux Amphitryons ici nous sont produits!

AMPHITRYON

     Mon me demeure transie;
     Hlas! Je n'en puis plus: l'aventure est  bout,
     Ma destine est claircie,
     Et ce que je vois me dit tout.

NAUCRATS

     Plus mes regards sur eux s'attachent fortement,
     Plus je trouve qu'en tout l'un  l'autre est semblable.

SOSIE

     Messieurs, voici le vritable;
     L'autre est un imposteur digne de chtiment.

POLIDAS

     Certes, ce rapport admirable
     Suspend ici mon jugement.

AMPHITRYON

     C'est trop tre luds par un fourbe excrable:
     Il faut, avec ce fer, rompre l'enchantement.

NAUCRATS

     Arrtez.

AMPHITRYON

         Laissez-moi.

NAUCRATS

                     Dieux! que voulez-vous faire?

AMPHITRYON

     Punir d'un imposteur les lches trahisons.

JUPITER

     Tout beau! l'emportement est fort peu ncessaire;
     Et lorsque de la sorte on se met en colre,
     On fait croire qu'on a de mauvaises raisons.

SOSIE

     Oui, c'est un enchanteur qui porte un caractre
     Pour ressembler aux matres des maisons.

AMPHITRYON

     Je te ferai, pour ton partage,
     Sentir par mille coups ces propos outrageants.

SOSIE

     Mon matre est homme de courage,
     Et ne souffrira point que l'on batte ses gens.

AMPHITRYON

     Laissez-moi m'assouvir dans mon courroux extrme,
     Et laver mon affront au sang d'un sclrat.

NAUCRATS

     Nous ne souffrirons point cet trange combat
     D'Amphitryon contre lui-mme.

AMPHITRYON

     Quoi? mon honneur de vous reoit ce traitement?
     Et mes amis d'un fourbe embrassent la dfense?
     Loin d'tre les premiers  prendre ma vengeance,
     Eux-mmes font obstacle  mon ressentiment?

NAUCRATS

     Que voulez-vous qu' cette vue
     Fassent nos rsolutions,
     Lorsque par deux Amphitryons
     Toute notre chaleur demeure suspendue?
      vous faire clater notre zle aujourd'hui,
     Nous craignons de faillir et de vous mconnatre.
     Nous voyons bien en vous Amphitryon paratre,
     Du salut des Thbains le glorieux appui;
     Mais nous le voyons tous aussi paratre en lui,
     Et ne saurions juger dans lequel il peut tre.
     Notre parti n'est point douteux,
     Et l'imposteur par nous doit mordre la poussire;
     Mais ce parfait rapport le cache entre vous deux;
     Et c'est un coup trop hasardeux
     Pour l'entreprendre sans lumire.
     Avec douceur laissez-nous voir
     De quel ct peut tre l'imposture;
     Et ds que nous aurons dml l'aventure,
     Il ne nous faudra point dire notre devoir.

JUPITER

     Oui, vous avez raison; et cette ressemblance
      douter de tous deux vous peut autoriser.
     Je ne m'offense point de vous voir en balance:
     Je suis plus raisonnable, et sais vous excuser.
     L'oeil ne peut entre nous faire de diffrence,
     Et je vois qu'aisment on s'y peut abuser.
     Vous ne me voyez point tmoigner de colre,
     Point mettre l'pe  la main:
     C'est un mauvais moyen d'claircir ce mystre,
     Et j'en puis trouver un plus doux et plus certain.
     L'un de nous est Amphitryon;
     Et tous deux  vos yeux nous le pouvons paratre.
     C'est  moi de finir cette confusion;
     Et je prtends me faire  tous si bien connatre,
     Qu'aux pressantes clarts de ce que je puis tre,
     Lui-mme soit d'accord du sang qui m'a fait natre,
     Et n'ait plus de rien dire aucune occasion.
     C'est aux yeux des Thbains que je veux avec vous
     De la vrit pure ouvrir la connaissance;
     Et la chose sans doute est assez d'importance,
     Pour affecter la circonstance
     De l'claircir aux yeux de tous.
     Alcmne attend de moi ce public tmoignage:
     Sa vertu, que l'clat de ce dsordre outrage,
     Veut qu'on la justifie, et j'en vais prendre soin.
     C'est  quoi mon amour envers elle m'engage;
     Et des plus nobles chefs je fais un assemblage
     Pour l'claircissement dont sa gloire a besoin.
     Attendant avec vous ces tmoins souhaits,
     Ayez, je vous prie, agrable
     De venir honorer la table
     O vous a Sosie invits.

SOSIE

     Je ne me trompais pas. Messieurs, ce mot termine
     Toute l'irrsolution:
     Le vritable Amphitryon
     Est l'Amphitryon o l'on dne.

AMPHITRYON

      Ciel! puis-je plus bas me voir humili?
     Quoi? faut-il que j'entende ici, pour mon martyre,
     Tout ce que l'imposteur  mes yeux vient de dire,
     Et que, dans la fureur que ce discours m'inspire,
     On me tienne le bras li?

NAUCRATS

     Vous vous plaignez  tort. Permettez-nous d'attendre
     L'claircissement qui doit rendre
     Les ressentiments de saison.
     Je ne sais pas s'il impose;
     Mais il parle sur la chose
     Comme s'il avait raison.

AMPHITRYON

     Allez, faibles amis, et flattez l'imposture:
     Thbes en a pour moi de tout autres que vous;
     Et je vais en trouver qui, partageant l'injure,
     Sauront prter la main  mon juste courroux.

JUPITER

     H bien! je les attends, et saurai dcider
     Le diffrend en leur prsence.

AMPHITRYON

     Fourbe, tu crois par l peut-tre t'vader;
     Mais rien ne te saurait sauver de ma vengeance.

JUPITER

      ces injurieux propos
     Je ne daigne  prsent rpondre;
     Et tantt je saurai confondre
     Cette fureur, avec deux mots.

AMPHITRYON

     Le Ciel mme, le Ciel ne t'y saurait soustraire,
     Et jusques aux enfers j'irai suivre tes pas.

JUPITER

     Il ne sera pas ncessaire,
     Et l'on verra tantt que je ne fuirai pas.

AMPHITRYON

     Allons, courons, avant que d'avec eux il sorte,
     Assembler des amis qui suivent mon courroux,
     Et chez moi venons  main forte,
     Pour le percer de mille coups.

JUPITER

     Point de faons, je vous conjure:
     Entrons vite dans la maison.

NAUCRATS

     Certes, toute cette aventure
     Confond le sens et la raison.

SOSIE

     Faites trve, Messieurs,  toutes vos surprises,
     Et pleins de joie, allez tabler jusqu' demain.
     Que je vais m'en donner, et me mettre en beau train
     De raconter nos vaillantises!
     Je brle d'en venir aux prises,
     Et jamais je n'eus tant de faim.

Scne VI

MERCURE, SOSIE.

MERCURE

     Arrte. Quoi? tu viens ici mettre ton nez,
     Impudent fleureur de cuisine?

SOSIE

     Ah! de grce, tout doux!

MERCURE

             Ah! vous y retournez!
     Je vous ajusterai l'chine.

SOSIE

     Hlas! brave et gnreux moi,
     Modre-toi, je t'en supplie.
     Sosie, pargne un peu Sosie,
     Et ne te plais point tant  frapper dessus toi.

MERCURE

     Qui de t'appeler de ce nom
     A pu te donner la licence?
     Ne t'en ai-je pas fait une expresse dfense,
     Sous peine d'essuyer mille coups de bton?

SOSIE

     C'est un nom que tous deux nous pouvons  la fois
     Possder sous un mme matre.
     Pour Sosie en tous lieux on sait me reconnatre;
     Je souffre bien que tu le sois:
     Souffre aussi que je le puisse tre.
     Laissons aux deux Amphitryons
     Faire clater des jalousies;
     Et parmi leurs contentions,
     Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies.

MERCURE

     Non: c'est assez d'un seul, et je suis obstin
      ne point souffrir de partage.

SOSIE

     Du pas devant sur moi tu prendras l'avantage;
     Je serai le cadet, et tu seras l'an.

MERCURE

     Non: un frre incommode, et n'est pas de mon got,
     Et je veux tre fils unique.

SOSIE

      coeur barbare et tyrannique!
     Souffre qu'au moins je sois ton ombre.

MERCURE

                  Point du tout.

SOSIE

     Que d'un peu de piti ton me s'humanise;
     En cette qualit souffre-moi prs de toi:
     Je te serai partout une ombre si soumise,
     Que tu seras content de moi.

MERCURE

     Point de quartier: immuable est la loi.
     Si d'entrer l-dedans tu prends encor l'audace,
     Mille coups en seront le fruit.

SOSIE

     Las!  quelle trange disgrce,
     Pauvre Sosie, es-tu rduit!

MERCURE

     Quoi? ta bouche se licencie
      te donner encore un nom que je dfends?

SOSIE

     Non, ce n'est pas moi que j'entends,
     Et je parle d'un vieux Sosie
     Qui fut jadis de mes parents,
     Qu'avec trs grande barbarie,
      l'heure du dner, l'on chassa de cans.

MERCURE

     Prends garde de tomber dans cette frnsie,
     Si tu veux demeurer au nombre des vivants.

SOSIE

     Que je te rosserais, si j'avais du courage,
     Double fils de putain, de trop d'orgueil enfl!

MERCURE

     Que dis-tu?

SOSIE

         Rien.

MERCURE

               Tu tiens, je crois, quelque langage.

SOSIE

     Demandez: je n'ai pas souffl.

MERCURE

     Certain mot de fils de putain
     A pourtant frapp mon oreille,
     Il n'est rien de plus certain.

SOSIE

     C'est donc un perroquet que le beau temps rveille.

MERCURE

     Adieu. Lorsque le dos pourra te dmanger,
     Voil l'endroit o je demeure.

SOSIE

      Ciel! que l'heure de manger
     Pour tre mis dehors est une maudite heure!
     Allons, cdons au sort dans notre affliction,
     Suivons-en aujourd'hui l'aveugle fantaisie;
     Et par une juste union,
     Joignons le malheureux Sosie
     Au malheureux Amphitryon.
     Je l'aperois venir en bonne compagnie.

Scne VII

AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POSICLS, SOSIE.

AMPHITRYON

     Arrtez l, Messieurs; suivez-nous d'un peu loin,
     Et n'avancez tous, je vous prie,
     Que quand il en sera besoin.

POSICLS

     Je comprends que ce coup doit fort toucher votre me.

AMPHITRYON

     Ah! de tous les cts mortelle est ma douleur,
     Et je souffre pour ma flamme
     Autant que pour mon honneur.

POSICLS

     Si cette ressemblance est telle que l'on dit,
     Alcmne, sans tre coupable.

AMPHITRYON

     Ah! sur le fait dont il s'agit,
     L'erreur simple devient un crime vritable,
     Et, sans consentement, l'innocence y prit.
     De semblables erreurs, quelque jour qu'on leur donne,
     Touchent des endroits dlicats,
     Et la raison bien souvent les pardonne,
     Que l'honneur et l'amour ne les pardonnent pas.

ARGATIPHONTIDAS

     Je n'embarrasse point l dedans ma pense;
     Mais je hais vos Messieurs de leurs honteux dlais;
     Et c'est un procd dont j'ai l'me blesse,
     Et que les gens de coeur n'approuveront jamais.
     Quand quelqu'un nous emploie, on doit, tte baisse,
     Se jeter dans ses intrts.
     Argatiphontidas ne va point aux accords.
     couter d'un ami raisonner l'adversaire
     Pour des hommes d'honneur n'est point un coup  faire:
     Il ne faut couter que la vengeance alors.
     Le procs ne me saurait plaire;
     Et l'on doit commencer toujours, dans ses transports,
     Par donner, sans autre mystre,
     De l'pe au travers du corps.
     Oui, vous verrez, quoi qu'il avienne,
     Qu'Argatiphontidas marche droit sur ce point;
     Et de vous il faut que j'obtienne
     Que le pendard ne meure point
     D'une autre main que de la mienne.

AMPHITRYON

     Allons.

SOSIE

                 Je viens, Monsieur, subir,  vos genoux,
     Le juste chtiment d'une audace maudite.
     Frappez, battez, chargez, accablez-moi de coups,
     Tuez-moi dans votre courroux:
     Vous ferez bien, je le mrite,
     Et je n'en dirai pas un seul mot contre vous.

AMPHITRYON

     Lve-toi. Que fait-on?

SOSIE

             L'on m'a chass tout net;
     Et croyant  manger m'aller comme eux battre,
     Je ne songeais pas qu'en effet
     Je m'attendais l pour me battre.
     Oui, l'autre moi, valet de l'autre vous, a fait
     Tout de nouveau le diable  quatre.
     La rigueur d'un pareil destin,
     Monsieur, aujourd'hui nous talonne;
     Et l'on me des-Sosie enfin
     Comme on vous ds-Amphitryonne.

AMPHITRYON

     Suis-moi.

SOSIE

         N'est-il pas mieux de voir s'il vient personne?

Scne VIII

CLANTHIS, NAUCRATS, POLIDAS, SOSIE, ARGATIPHONTIDAS, POSICLS, AMPHITRYON.

CLANTHIS

      Ciel!

AMPHITRYON

         Qui t'pouvante ainsi?
     Quelle est la peur que je t'inspire?

CLANTHIS

     Las! vous tes l-haut, et je vous vois ici!

NAUCRATS

     Ne vous pressez point: le voici,
     Pour donner devant tous les clarts qu'on dsire,
     Et qui, si l'on peut croire  ce qu'il vient de dire,
     Sauront vous affranchir de trouble et de souci.

Scne IX

MERCURE, CLANTHIS, NAUCRATS, POLIDAS, SOSIE, AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POSICLS.

MERCURE

     Oui, vous l'allez voir tous; et sachez par avance
     Que c'est le grand matre des Dieux
     Que, sous les traits chris de cette ressemblance,
     Alcmne a fait du Ciel descendre dans ces lieux;
     Et quant  moi, je suis Mercure,
     Qui, ne sachant que faire, ai ross tant soit peu
     Celui dont j'ai pris la figure:
     Mais de s'en consoler il a maintenant lieu;
     Et les coups de bton d'un Dieu
     Font honneur  qui les endure.

SOSIE

     Ma foi! Monsieur le Dieu, je suis votre valet:
     Je me serais pass de votre courtoisie.

MERCURE

     Je lui donne  prsent cong d'tre Sosie:
     Je suis las de porter un visage si laid,
     Et je m'en vais au Ciel, avec de l'ambrosie,
     M'en dbarbouiller tout  fait.
      Il vole dans le Ciel.

SOSIE

     Le Ciel de m'approcher t'te  jamais l'envie!
     Ta fureur s'est par trop acharne aprs moi;
     Et je ne vis de ma vie
     Un Dieu plus diable que toi.

Scne X

JUPITER, CLANTHIS, NAUCRATS, POLIDAS, SOSIE, AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POSICLS.

JUPITER dans une nue, sur son aigle, arm de son foudre, au bruit du tonnerre et des clairs.

     Regarde, Amphitryon, quel est ton imposteur,
     Et sous tes propres traits vois Jupiter paratre:
      ces marques tu peux aisment le connatre;
     Et c'est assez, je crois, pour remettre ton coeur
     Dans l'tat auquel il doit tre,
     Et rtablir chez toi la paix et la douceur.
     Mon nom, qu'incessamment toute la terre adore,
      touffe ici les bruits qui pouvaient clater.
     Un partage avec Jupiter
     N'a rien du tout qui dshonore;
     Et sans doute il ne peut tre que glorieux
     De se voir le rival du souverain des Dieux.
     Je n'y vois pour ta flamme aucun lieu de murmure;
     Et c'est moi, dans cette aventure,
     Qui, tout dieu que je suis, doit tre le jaloux.
     Alcmne est toute  toi, quelque soin qu'on emploie;
     Et ce doit  tes feux tre un objet bien doux
     De voir que pour lui plaire il n'est point d'autre voie
     Que de paratre son poux,
     Que Jupiter, orn de sa gloire immortelle,
     Par lui-mme n'a pu triompher de sa foi,
     Et que ce qu'il a reu d'elle
     N'a par son coeur ardent t donn qu' toi.

SOSIE

     Le Seigneur Jupiter sait dorer la pilule.

JUPITER

     Sors donc des noirs chagrins que ton coeur a soufferts,
     Et rends le calme entier  l'ardeur qui te brle:
     Chez toi doit natre un fils qui, sous le nom d'Hercule,
     Remplira de ses faits tout le vaste univers.
     L'clat d'une fortune en mille biens fconde
     Fera connatre  tous que je suis ton support,
     Et je mettrai tout le monde
     Au point d'envier ton sort.
     Tu peux hardiment te flatter
     De ces esprances donnes;
     C'est un crime que d'en douter:
     Les paroles de Jupiter
     Sont des arrts des destines.
      Il se perd dans les nues.

NAUCRATS

     Certes, je suis ravi de ces marques brillantes.

SOSIE

     Messieurs, voulez-vous bien suivre mon sentiment?
     Ne vous embarquez nullement
     Dans ces douceurs congratulantes:
     C'est un mauvais embarquement,
     Et d'une et d'autre part, pour un tel compliment,
     Les phrases sont embarrassantes.
     Le grand Dieu Jupiter nous fait beaucoup d'honneur,
     Et sa bont sans doute est pour nous sans seconde;
     Il nous promet l'infaillible bonheur
     D'une fortune en mille biens fconde,
     Et chez nous il doit natre un fils d'un trs grand coeur:
     Tout cela va le mieux du monde;
     Mais enfin coupons aux discours,
     Et que chacun chez soi doucement se retire.
     Sur telles affaires, toujours
     Le meilleur est de ne rien dire.

L'AVARE


Comdie


ACTEURS

HARPAGON, pre de Clante et d'lise, et amoureux de Mariane.
CLANTE, fils d'Harpagon, amant de Mariane.
LISE, fille d'Harpagon, amante de Valre.
VALRE, fils d'Anselme, et amant d'lise.
MARIANE, amante de Clante, et aime d'Harpagon.
ANSELME, pre de Valre et de Mariane.
FROSINE, femme d'intrigue.
MAITRE SIMON, courtier.
MAITRE JACQUES, cuisinier et cocher d'Harpagon.
LA FLCHE, valet de Clante.
DAME CLAUDE, servante d'Harpagon.
BRINDAVOINE, LA MERLUCHE, laquais d'Harpagon.
LE COMMISSAIRE ET SON CLERC. 

La scne est  Paris.

ACTE I, Scne premire

VALRE, LISE.

VALRE: H quoi? charmante lise, vous devenez mlancolique, aprs les obligeantes assurances que vous avez eu la bont de me donner de votre foi? Je vous vois soupirer, hlas! au milieu de ma joie! Est-ce du regret, dites-moi, de m'avoir fait heureux, et vous repentez-vous de cet engagement o mes feux ont pu vous contraindre?

LISE: Non, Valre, je ne puis pas me repentir de tout ce que je fais pour vous. Je m'y sens entraner par une trop douce puissance, et je n'ai pas mme la force de souhaiter que les choses ne fussent pas. Mais,  vous dire vrai, le succs me donne de l'inquitude; et je crains fort de vous aimer un peu plus que je ne devrais.

VALRE: H! que pouvez-vous craindre, lise, dans les bonts que vous avez pour moi?

LISE: Hlas! cent choses  la fois: l'emportement d'un pre, les reproches d'une famille, les censures du monde; mais plus que tout, Valre, le changement de votre coeur, et cette froideur criminelle dont ceux de votre sexe payent le plus souvent les tmoignages trop ardents d'une innocente amour.

VALRE: Ah! ne me faites pas ce tort de juger de moi par les autres. Souponnez-moi de tout, lise, plutt que de manquer  ce que je vous dois: je vous aime trop pour cela, et mon amour pour vous durera autant que ma vie.

LISE: Ah! Valre, chacun tient les mmes discours. Tous les hommes sont semblables par les paroles; et ce n'est que les actions qui les dcouvrent diffrents.

VALRE: Puisque les seules actions font connatre ce que nous sommes, attendez donc au moins  juger de mon coeur par elles, et ne me cherchez point des crimes dans les injustes craintes d'une fcheuse prvoyance. Ne m'assassinez point, je vous prie, par les sensibles coups d'un soupon outrageux, et donnez-moi le temps de vous convaincre, par mille et mille preuves, de l'honntet de mes feux.

LISE: Hlas! qu'avec facilit on se laisse persuader par les personnes que l'on aime! Oui, Valre, je tiens votre coeur incapable de m'abuser. Je crois que vous m'aimez d'un vritable amour, et que vous me serez fidle; je n'en veux point du tout douter, et je retranche mon chagrin aux apprhensions du blme qu'on pourra me donner.

VALRE: Mais pourquoi cette inquitude?

LISE: Je n'aurais rien  craindre, si tout le monde vous voyait des yeux dont je vous vois, et je trouve en votre personne de quoi avoir raison aux choses que je fais pour vous. Mon coeur, pour sa dfense, a tout votre mrite, appuy du secours d'une reconnaissance o le Ciel m'engage envers vous. Je me reprsente  toute heure ce pril tonnant qui commena de nous offrir aux regards l'un de l'autre; cette gnrosit surprenante qui vous fit risquer votre vie, pour drober la mienne  la fureur des ondes; ces soins pleins de tendresse que vous me ftes clater aprs m'avoir tire de l'eau, et les hommages assidus de cet ardent amour que ni le temps ni les difficults n'ont rebut, et qui arrte vos pas en ces lieux, y tient en ma faveur votre fortune dguise, et vous a rduit, pour me voir,  vous revtir de l'emploi de domestique de mon pre. Tout cela fait chez moi sans doute un merveilleux effet; et c'en est assez  mes yeux pour me justifier l'engagement o j'ai pu consentir; mais ce n'est pas assez peut-tre pour le justifier aux autres, et je ne suis pas sre qu'on entre dans mes sentiments.

VALRE: De tout ce que vous avez dit, ce n'est que par mon seul amour que je prtends auprs de vous mriter quelque chose; et quant aux scrupules que vous avez, votre pre lui-mme ne prend que trop de soin de vous justifier  tout le monde; et l'excs de son avarice, et la manire austre dont il vit avec ses enfants pourraient autoriser des choses plus tranges. Pardonnez-moi, charmante lise, si j'en parle ainsi devant vous. Vous savez que sur ce chapitre on n'en peut pas dire de bien; mais enfin, si je puis, comme je l'espre, retrouver mes parents, nous n'aurons pas beaucoup de peine  nous le rendre favorable. J'en attends des nouvelles avec impatience, et j'en irai chercher moi-mme, si elles tardent  venir.

LISE: Ah! Valre, ne bougez d'ici, je vous prie; et songez seulement  vous bien mettre dans l'esprit de mon pre.

VALRE: Vous voyez comme je m'y prends, et les adroites complaisances qu'il m'a fallu mettre en usage pour m'introduire  son service; sous quel masque de sympathie et de rapports de sentiments je me dguise pour lui plaire, et quel personnage je joue tous les jours avec lui, afin d'acqurir sa tendresse. J'y fais des progrs admirables; et j'prouve que pour gagner les hommes, il n'est point de meilleure voie que de se parer  leurs yeux de leurs inclinations, que de donner dans leurs maximes, encenser leurs dfauts, et applaudir  ce qu'ils font. On n'a que faire d'avoir peur de trop charger la complaisance, et la manire dont on les joue a beau tre visible, les plus fins toujours sont de grandes dupes du ct de la flatterie; et il n'y a rien de si impertinent et de si ridicule qu'on ne fasse avaler lorsqu'on l'assaisonne en louange. La sincrit souffre un peu au mtier que je fais; mais quand on a besoin des hommes, il faut bien s'ajuster  eux; et puisqu'on ne saurait les gagner que par l, ce n'est pas la faute de ceux qui flattent, mais de ceux qui veulent tre flatts.

LISE: Mais que ne tchez-vous aussi  gagner l'appui de mon frre, en cas que la servante s'avist de rvler notre secret?

VALRE: On ne peut pas mnager l'un et l'autre; et l'esprit du pre et celui du fils sont des choses si opposes, qu'il est difficile d'accommoder ces deux confidences ensemble. Mais vous, de votre part, agissez auprs de votre frre, et servez-vous de l'amiti qui est entre vous deux pour le jeter dans nos intrts. Il vient, je me retire. Prenez ce temps pour lui parler, et ne lui dcouvrez de notre affaire que ce que vous jugerez  propos.

LISE: Je ne sais si j'aurai la force de lui faire cette confidence.

Scne II

CLANTE, LISE.

CLANTE: Je suis bien aise de vous trouver seule, ma soeur; et je brlais de vous parler, pour m'ouvrir  vous d'un secret.

LISE: Me voil prte  vous our, mon frre. Qu'avez-vous  me dire?

CLANTE: Bien des choses, ma soeur, enveloppes dans un mot: j'aime.

LISE: Vous aimez?

CLANTE: Oui, j'aime. Mais avant que d'aller plus loin, je sais que je dpends d'un pre, et que le nom de fils me soumet  ses volonts; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour; que le Ciel les a faits les matres de nos voeux, et qu'il nous est enjoint de n'en disposer que par leur conduite; que n'tant prvenus d'aucune folle ardeur, ils sont en tat de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre; qu'il en faut plutt croire les lumires de leur prudence que l'aveuglement de notre passion; et que l'emportement de la jeunesse nous entrane le plus souvent dans des prcipices fcheux. Je vous dis tout cela, ma soeur, afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le dire; car enfin mon amour ne veut rien couter, et je vous prie de ne me point faire de remontrances.

LISE: Vous tes-vous engag, mon frre, avec celle que vous aimez?

CLANTE: Non, mais j'y suis rsolu; et je vous conjure encore une fois de ne me point apporter de raisons pour m'en dissuader.

LISE: Suis-je, mon frre, une si trange personne?

CLANTE: Non, ma soeur; mais vous n'aimez pas: vous ignorez la douce violence qu'un tendre amour fait sur nos cours; et j'apprhende votre sagesse.

LISE: Hlas! mon frre, ne parlons point de ma sagesse. Il n'est personne qui n'en manque, du moins une fois en sa vie; et si je vous ouvre mon coeur, peut-tre serai-je  vos yeux bien moins sage que vous.

CLANTE: Ah! plt au Ciel que votre me, comme la mienne.

LISE: Finissons auparavant votre affaire, et me dites qui est celle que vous aimez.

CLANTE: Une jeune personne qui loge depuis peu en ces quartiers, et qui semble tre faite pour donner de l'amour  tous ceux qui la voient. La nature, ma soeur, n'a rien form de plus aimable; et je me sentis transport ds le moment que je la vis. Elle se nomme Mariane, et vit sous la conduite d'une bonne femme de mre, qui est presque toujours malade, et pour qui cette aimable fille a des sentiments d'amiti qui ne sont pas imaginables. Elle la sert, la plaint, et la console avec une tendresse qui vous toucherait l'me. Elle se prend d'un air le plus charmant du monde aux choses qu'elle fait, et l'on voit briller mille grces en toutes ses actions: une douceur pleine d'attraits, une bont toute engageante, une honntet adorable, une. Ah! ma soeur, je voudrais que vous l'eussiez vue.

LISE: J'en vois beaucoup, mon frre, dans les choses que vous me dites; et pour comprendre ce qu'elle est, il me suffit que vous l'aimez.

CLANTE: J'ai dcouvert sous main qu'elles ne sont pas fort accommodes, et que leur discrte conduite a de la peine  tendre  tous leurs besoins le peu de bien qu'elles peuvent avoir. Figurez-vous, ma soeur, quelle joie ce peut tre que de relever la fortune d'une personne que l'on aime; que de donner adroitement quelques petits secours aux modestes ncessits d'une vertueuse famille; et concevez quel dplaisir ce m'est de voir que, par l'avarice d'un pre, je sois dans l'impuissance de goter cette joie, et de faire clater  cette belle aucun tmoignage de mon amour.

LISE: Oui, je conois assez, mon frre, quel doit tre votre chagrin.

CLANTE: Ah! ma soeur, il est plus grand qu'on ne peut croire. Car enfin peut-on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse pargne qu'on exerce sur nous, que cette scheresse trange o l'on nous fait languir? Et que nous servira d'avoir du bien s'il ne nous vient que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel ge d'en jouir, et si pour m'entretenir mme, il faut que maintenant je m'engage de tous cts, si je suis rduit avec vous  chercher tous les jours le secours des marchands, pour avoir moyen de porter des habits raisonnables? Enfin j'ai voulu vous parler, pour m'aider  sonder mon pre sur les sentiments o je suis; et si je l'y trouve contraire, j'ai rsolu d'aller en d'autres lieux, avec cette aimable personne, jouir de la fortune que le Ciel voudra nous offrir. Je fais chercher partout pour ce dessein de l'argent  emprunter; et si vos affaires, ma soeur, sont semblables aux miennes, et qu'il faille que notre pre s'oppose  nos dsirs, nous le quitterons l tous deux et nous affranchirons de cette tyrannie o nous tient depuis si longtemps son avarice insupportable.

LISE: Il est bien vrai que, tous les jours, il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mre, et que.

CLANTE: J'entends sa voix. loignons-nous un peu, pour achever notre confidence; et nous joindrons aprs nos forces pour venir attaquer la duret de son humeur.

Scne III

HARPAGON, LA FLCHE.

HARPAGON: Hors d'ici tout  l'heure, et qu'on ne rplique pas. Allons, que l'on dtale de chez moi, matre jur filou, vrai gibier de potence.

LA FLCHE: Je n'ai jamais rien vu de si mchant que ce maudit vieillard, et je pense, sauf correction, qu'il a le diable au corps.

HARPAGON: Tu murmures entre tes dents.

LA FLCHE: Pourquoi me chassez-vous?

HARPAGON: C'est bien  toi, pendard,  me demander des raisons: sors vite, que je ne t'assomme.

LA FLCHE: Qu'est-ce que je vous ai fait?

HARPAGON: Tu m'as fait que je veux que tu sortes.

LA FLCHE: Mon matre, votre fils, m'a donn ordre de l'attendre.

HARPAGON: Va-t'en l'attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison plant tout droit comme un piquet,  observer ce qui se passe, et faire ton profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, un tratre, dont les yeux maudits assigent toutes mes actions, dvorent ce que je possde, et furettent de tous cts pour voir s'il n'y a rien  voler.

LA FLCHE: Comment diantre voulez-vous qu'on fasse pour vous voler? tes-vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites sentinelle jour et nuit?

HARPAGON: Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il me plat. Ne voil pas de mes mouchards, qui prennent garde  ce qu'on fait? Je tremble qu'il n'ait souponn quelque chose de mon argent. Ne serais-tu point homme  aller faire courir le bruit que j'ai chez moi de l'argent cach?

LA FLCHE: Vous avez de l'argent cach?

HARPAGON: Non, coquin, je ne dis pas cela. ( part.) J'enrage. Je demande si malicieusement tu n'irais point faire courir le bruit que j'en ai.

LA FLCHE: H! que nous importe que vous en ayez ou que vous n'en ayez pas, si c'est pour nous la mme chose?

HARPAGON: Tu fais le raisonneur. Je te baillerai de ce raisonnement-ci par les oreilles. (Il lve la main pour lui donner un soufflet.) Sors d'ici, encore une fois.

LA FLCHE: H bien! je sors.

HARPAGON: Attends. Ne m'emportes-tu rien?

LA FLCHE: Que vous emporterais-je?

HARPAGON: Viens , que je voie. Montre-moi tes mains.

LA FLCHE: Les voil.

HARPAGON: Les autres.

LA FLCHE: Les autres?

HARPAGON: Oui.

LA FLCHE: Les voil.

HARPAGON: N'as-tu rien mis ici dedans?

LA FLCHE: Voyez vous-mme.

HARPAGON. Il tte le bas de ses chausses: Ces grands hauts-de-chausses sont propres  devenir les recleurs des choses qu'on drobe; et je voudrais qu'on en et fait pendre quelqu'un.

LA FLCHE: Ah! qu'un homme comme cela mriterait bien ce qu'il craint! et que j'aurais de joie  le voler!

HARPAGON: Euh?

LA FLCHE: Quoi?

HARPAGON: Qu'est-ce que tu parles de voler?

LA FLCHE: Je dis que vous fouilliez bien partout, pour voir si je vous ai vol.

HARPAGON: C'est ce que je veux faire.
Il fouille dans les poches de LA FLCHE.

LA FLCHE: La peste soit de l'avarice et des avaricieux!

HARPAGON: Comment? que dis-tu?

LA FLCHE: Ce que je dis?

HARPAGON: Oui: qu'est-ce que tu dis d'avarice et d'avaricieux?

LA FLCHE: Je dis que la peste soit de l'avarice et des avaricieux.

HARPAGON: De qui veux-tu parler?

LA FLCHE: Des avaricieux.

HARPAGON: Et qui sont-ils ces avaricieux?

LA FLCHE: Des vilains et des ladres.

HARPAGON: Mais qui est-ce que tu entends par l?

LA FLCHE: De quoi vous mettez-vous en peine?

HARPAGON: Je me mets en peine de ce qu'il faut.

LA FLCHE: Est-ce que vous croyez que je veux parler de vous?

HARPAGON: Je crois ce que je crois; mais je veux que tu me dises  qui tu parles quand tu dis cela.

LA FLCHE: Je parle. Je parle  mon bonnet.

HARPAGON: Et moi, je pourrais bien parler  ta barrette.

LA FLCHE: M'empcherez-vous de maudire les avaricieux?

HARPAGON: Non; mais je t'empcherai de jaser, et d'tre insolent. Tais-toi.

LA FLCHE: Je ne nomme personne.

HARPAGON: Je te rosserai, si tu parles.

LA FLCHE: Qui se sent morveux, qu'il se mouche.

HARPAGON: Te tairas-tu?

LA FLCHE: Oui, malgr moi.

HARPAGON: Ha, ha!

LA FLCHE, lui montrant une des poches de son justaucorps: Tenez, voil encore une poche: tes-vous satisfait?

HARPAGON: Allons, rends-le-moi sans te fouiller.

LA FLCHE: Quoi?

HARPAGON: Ce que tu m'as pris.

LA FLCHE: Je ne vous ai rien pris du tout.

HARPAGON: Assurment?

LA FLCHE: Assurment.

HARPAGON: Adieu: va-t'en  tous les diables.

LA FLCHE: Me voil fort bien congdi.

HARPAGON: Je te le mets sur ta conscience, au moins. Voil un pendard de valet qui m'incommode fort, et je ne me plais point  voir ce chien de boiteux-l.

Scne IV

LISE, CLANTE, HARPAGON.

HARPAGON: Certes, ce n'est pas une petite peine que de garder chez soi une grande somme d'argent; et bienheureux qui a tout son fait bien plac, et ne conserve seulement que ce qu'il faut pour sa dpense. On n'est pas peu embarrass  inventer dans toute une maison une cache fidle; car pour moi, les coffres-forts me sont suspects, et je ne veux jamais m'y fier: je les tiens justement une franche amorce  voleurs, et c'est toujours la premire chose que l'on va attaquer. Cependant je ne sais si j'aurai bien fait d'avoir enterr dans mon jardin dix mille cus qu'on me rendit hier. Dix mille cus en or chez soi est une somme assez. (Ici le frre et la soeur paraissent s'entretenant bas.)  Ciel! je me serai trahi moi-mme: la chaleur m'aura emport, et je crois que j'ai parl haut en raisonnant tout seul. Qu'est-ce?

CLANTE: Rien, mon pre.

HARPAGON: Y a-t-il longtemps que vous tes l?

LISE: Nous ne venons que d'arriver.

HARPAGON: Vous avez entendu.

CLANTE: Quoi? mon pre.

HARPAGON: L.

LISE: Quoi?

HARPAGON: Ce que je viens de dire.

CLANTE: Non.

HARPAGON: Si fait, si fait.

LISE: Pardonnez-moi.

HARPAGON: Je vois bien que vous en avez ou quelques mots. C'est que je m'entretenais en moi-mme de la peine qu'il y a aujourd'hui  trouver de l'argent, et je disais qu'il est bienheureux qui peut avoir dix mille cus chez soi.

CLANTE: Nous feignions  vous aborder, de peur de vous interrompre.

HARPAGON: Je suis bien aise de vous dire cela, afin que vous n'alliez pas prendre les choses de travers et vous imaginer que je dise que c'est moi qui ai dix mille cus.

CLANTE: Nous n'entrons point dans vos affaires.

HARPAGON: Plt  Dieu que je les eusse, dix mille cus!

CLANTE: Je ne crois pas.

HARPAGON: Ce serait une bonne affaire pour moi.

LISE: Ce sont des choses.

HARPAGON: J'en aurais bon besoin.

CLANTE: Je pense que.

HARPAGON: Cela m'accommoderait fort.

LISE: Vous tes.

HARPAGON: Et je ne me plaindrais pas, comme je fais, que le temps est misrable.

CLANTE: Mon Dieu! mon pre, vous n'avez pas lieu de vous plaindre, et l'on sait que vous avez assez de bien.

HARPAGON: Comment? j'ai assez de bien! Ceux qui le disent en ont menti. Il n'y a rien de plus faux; et ce sont des coquins qui font courir tous ces bruits-l.

LISE: Ne vous mettez point en colre.

HARPAGON: Cela est trange, que mes propres enfants me trahissent et deviennent mes ennemis!

CLANTE: Est-ce tre votre ennemi, que de dire que vous avez du bien?

HARPAGON: Oui: de pareils discours et les dpenses que vous faites seront cause qu'un de ces jours on viendra chez moi me couper la gorge, dans la pense que je suis tout cousu de pistoles.

CLANTE: Quelle grande dpense est-ce que je fais?

HARPAGON: Quelle? Est-il rien de plus scandaleux que ce somptueux quipage que vous promenez par la ville? Je querellais hier votre soeur; mais c'est encore pis. Voil qui crie vengeance au Ciel; et  vous prendre depuis les pieds jusqu' la tte, il y aurait l de quoi faire une bonne constitution. Je vous l'ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manires me dplaisent fort: vous donnez furieusement dans le marquis; et pour aller ainsi vtu, il faut bien que vous me drobiez.

CLANTE: H! comment vous drober?

HARPAGON: Que sais-je, moi? O pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l'tat que vous portez?

CLANTE: Moi, mon pre? C'est que je joue; et comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l'argent que je gagne.

HARPAGON: C'est fort mal fait. Si vous tes heureux au jeu, vous en devriez profiter, et mettre  honnte intrt l'argent que vous gagnez, afin de le trouver un jour. Je voudrais bien savoir, sans parler du reste,  quoi servent tous ces rubans dont vous voil lard depuis les pieds jusqu' la tte, et si une demi-douzaine d'aiguillettes ne suffit pas pour attacher un haut-de-chausses? Il est bien ncessaire d'employer de l'argent  des perruques, lorsque l'on peut porter des cheveux de son cru, qui ne cotent rien. Je vais gager qu'en perruques et rubans, il y a du moins vingt pistoles, et vingt pistoles rapportent par anne dix-huit livres six sols huit deniers,  ne les placer qu'au denier douze.

CLANTE: Vous avez raison.

HARPAGON: Laissons cela, et parlons d'autre affaire. Euh? je crois qu'ils se font signe l'un  l'autre de me voler ma bourse. Que veulent dire ces gestes-l?

LISE: Nous marchandons, mon frre et moi,  qui parlera le premier; et nous avons tous deux quelque chose  vous dire.

HARPAGON: Et moi, j'ai quelque chose aussi  vous dire  tous deux.

CLANTE: C'est de mariage, mon pre, que nous dsirons vous parler.

HARPAGON: Et c'est de mariage aussi que je veux vous entretenir.

LISE: Ah! mon pre.

HARPAGON: Pourquoi ce cri? Est-ce le mot, ma fille, ou la chose, qui vous fait peur?

CLANTE: Le mariage peut nous faire peur  tous deux, de la faon que vous pouvez l'entendre; et nous craignons que nos sentiments ne soient pas d'accord avec votre choix.

HARPAGON: Un peu de patience. Ne vous alarmez point. Je sais ce qu'il faut  tous deux; et vous n'aurez ni l'un ni l'autre aucun lieu de vous plaindre de tout ce que je prtends faire. Et pour commencer par un bout: avez-vous vu, dites moi, une jeune personne appele Mariane, qui ne loge pas loin d'ici?

CLANTE: Oui, mon pre.

HARPAGON: Et vous?

LISE: J'en ai ou parler.

HARPAGON: Comment, mon fils, trouvez-vous cette fille?

CLANTE: Une fort charmante personne.

HARPAGON: Sa physionomie?

CLANTE: Toute honnte, et pleine d'esprit.

HARPAGON: Son air et sa manire?

CLANTE: Admirables, sans doute.

HARPAGON: Ne croyez-vous pas qu'une fille comme cela mriterait assez que l'on songet  elle?

CLANTE: Oui, mon pre.

HARPAGON: Que ce serait un parti souhaitable?

CLANTE: Trs souhaitable.

HARPAGON: Qu'elle a toute la mine de faire un bon mnage?

CLANTE: Sans doute.

HARPAGON: Et qu'un mari aurait satisfaction avec elle?

CLANTE: Assurment.

HARPAGON: Il y a une petite difficult: c'est que j'ai peur qu'il n'y ait pas avec elle tout le bien qu'on pourrait prtendre.

CLANTE: Ah! mon pre, le bien n'est pas considrable, lorsqu'il est question d'pouser une honnte personne.

HARPAGON: Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Mais ce qu'il y a  dire, c'est que si l'on n'y trouve pas tout le bien qu'on souhaite, on peut tcher de regagner cela sur autre chose.

CLANTE: Cela s'entend.

HARPAGON: Enfin je suis bien aise de vous voir dans mes sentiments; car son maintien honnte et sa douceur m'ont gagn l'me, et je suis rsolu de l'pouser, pourvu que j'y trouve quelque bien.

CLANTE: Euh?

HARPAGON: Comment?

CLANTE: Vous tes rsolu, dites-vous.?

HARPAGON: D'pouser Mariane.

CLANTE: Qui, vous? vous?

HARPAGON: Oui, moi, moi, moi. Que veut dire cela?

CLANTE: Il m'a pris tout  coup un blouissement, et je me retire d'ici.

HARPAGON: Cela ne sera rien. Allez vite boire dans la cuisine un grand verre d'eau claire. Voil de mes damoiseaux flouets, qui n'ont non plus de vigueur que des poules. C'est l, ma fille, ce que j'ai rsolu pour moi, quant  ton frre, je lui destine une certaine veuve dont ce matin on m'est venu parler; et pour toi, je te donne au seigneur Anselme.

LISE: Au seigneur Anselme?

HARPAGON: Oui, un homme mr, prudent et sage, qui n'a pas plus de cinquante ans, et dont on vante les grands biens.

LISE. Elle fait une rvrence: Je ne veux point me marier, mon pre, s'il vous plat.

HARPAGON. Il contrefait sa rvrence: Et moi, ma petite fille ma mie, je veux que vous vous mariiez, s'il vous plat.

LISE: Je vous demande pardon, mon pre.

HARPAGON: Je vous demande pardon, ma fille.

LISE: Je suis trs humble servante au seigneur Anselme; mais, avec votre permission, je ne l'pouserai point.

HARPAGON: Je suis votre trs humble valet; mais, avec votre permission, vous l'pouserez ds ce soir.

LISE: Ds ce soir?

HARPAGON: Ds ce soir.

LISE: Cela ne sera pas, mon pre.

HARPAGON: Cela sera, ma fille.

LISE: Non.

HARPAGON: Si.

LISE: Non, vous dis-je.

HARPAGON: Si, vous dis-je.

LISE: C'est une chose o vous ne me rduirez point.

HARPAGON: C'est une chose o je te rduirai.

LISE: Je me tuerai plutt que d'pouser un tel mari.

HARPAGON: Tu ne te tueras point, et tu l'pouseras. Mais voyez quelle audace! A-t-on jamais vu une fille parler de la sorte  son pre?

LISE: Mais a-t-on jamais vu un pre marier sa fille de la sorte?

HARPAGON: C'est un parti o il n'y a rien  redire; et je gage que tout le monde approuvera mon choix.

LISE: Et moi, je gage qu'il ne saurait tre approuv d'aucune personne raisonnable.

HARPAGON: Voil Valre: veux-tu qu'entre nous deux nous le fassions juge de cette affaire?

LISE: J'y consens.

HARPAGON: Te rendras-tu  son jugement?

LISE: Oui, j'en passerai par ce qu'il dira.

HARPAGON: Voil qui est fait.

Scne V

VALRE, HARPAGON, LISE.

HARPAGON: Ici, Valre. Nous t'avons lu pour nous dire qui a raison, de ma fille ou de moi.

VALRE: C'est vous, Monsieur, sans contredit.

HARPAGON: Sais-tu bien de quoi nous parlons?

VALRE: Non; mais vous ne sauriez avoir tort, et vous tes toute raison.

HARPAGON: Je veux ce soir lui donner pour poux un homme aussi riche que sage; et la coquine me dit au nez qu'elle se moque de le prendre. Que dis-tu de cela?

VALRE: Ce que j'en dis?

HARPAGON: Oui.

VALRE: Eh, eh.

HARPAGON: Quoi?

VALRE: Je dis que dans le fond je suis de votre sentiment; et vous ne pouvez pas que vous n'ayez raison. Mais aussi n'a-t-elle pas tort tout  fait, et.

HARPAGON: Comment? Le seigneur Anselme est un parti considrable; c'est un gentilhomme qui est noble, doux, pos, sage, et fort accommod, et auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Saurait-elle mieux rencontrer?

VALRE: Cela est vrai. Mais elle pourrait vous dire que c'est un peu prcipiter les choses, et qu'il faudrait au moins quelque temps pour voir si son inclination pourra s'accommoder avec.

HARPAGON: C'est une occasion qu'il faut prendre vite aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu'ailleurs je ne trouverais pas, et il s'engage  la prendre sans dot.

VALRE: Sans dot?

HARPAGON: Oui.

VALRE: Ah! je ne dis plus rien. Voyez-vous? voil une raison tout  fait convaincante; il se faut rendre  cela.

HARPAGON: C'est pour moi une pargne considrable.

VALRE: Assurment, cela ne reoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille vous peut reprsenter que le mariage est une plus grande affaire qu'on ne peut croire; qu'il y va d'tre heureux ou malheureux toute sa vie; et qu'un engagement qui doit durer jusqu' la mort ne se doit jamais faire qu'avec de grandes prcautions.

HARPAGON: Sans dot.

VALRE: Vous avez raison: voil qui dcide tout, cela s'entend. Il y a des gens qui pourraient vous dire qu'en de telles occasions l'inclination d'une fille est une chose sans doute o l'on doit avoir de l'gard; et que cette grande ingalit d'ge, d'humeur et de sentiments, rend un mariage sujet  des accidents trs fcheux.

HARPAGON: Sans dot.

VALRE: Ah! il n'y a pas de rplique  cela: on le sait bien; qui diantre peut aller l contre? Ce n'est pas qu'il n'y ait quantit de pres qui aimeraient mieux mnager la satisfaction de leurs filles que l'argent qu'ils pourraient donner; qui ne les voudraient point sacrifier  l'intrt, et chercheraient plus que toute autre chose  mettre dans un mariage cette douce conformit qui sans cesse y maintient l'honneur, la tranquillit et la joie, et que.

HARPAGON: Sans dot.

VALRE: Il est vrai: cela ferme la bouche  tout, sans dot. Le moyen de rsister  une raison comme celle-l?

HARPAGON. Il regarde vers le jardin: Ouais! Il me semble que j'entends un chien qui aboie. N'est-ce point qu'on en voudrait  mon argent? Ne bougez, je reviens tout  l'heure.

LISE: Vous moquez-vous, Valre, de lui parler comme vous faites?

VALRE: C'est pour ne point l'aigrir, et pour en venir mieux  bout. Heurter de front ses sentiments est le moyen de tout gter; et il y a de certains esprits qu'il ne faut prendre qu'en biaisant, des tempraments ennemis de toute rsistance, des naturels rtifs, que la vrit fait cabrer, qui toujours se roidissent contre le droit chemin de la raison, et qu'on ne mne qu'en tournant o l'on veut les conduire. Faites semblant de consentir  ce qu'il veut, vous en viendrez mieux  vos fins, et.

LISE: Mais ce mariage, Valre?

VALRE: On cherchera des biais pour le rompre.

LISE: Mais quelle invention trouver, s'il se doit conclure ce soir?

VALRE: Il faut demander un dlai, et feindre quelque maladie.

LISE: Mais on dcouvrira la feinte, si l'on appelle des mdecins.

VALRE: Vous moquez-vous? Y connaissent-ils quelque chose? Allez, allez, vous pourrez avec eux avoir quel mal il vous plaira, ils vous trouveront des raisons pour vous dire d'o cela vient.

HARPAGON: Ce n'est rien, Dieu merci.

VALRE: Enfin notre dernier recours, c'est que la fuite nous peut mettre  couvert de tout; et si votre amour, belle lise, est capable d'une fermet. (Il aperoit Harpagon.) Oui, il faut qu'une fille obisse  son pre. Il ne faut point qu'elle regarde comme un mari est fait; et lorsque la grande raison de sans dot s'y rencontre, elle doit tre prte  prendre tout ce qu'on lui donne.

HARPAGON: Bon. Voil bien parl, cela.

VALRE: Monsieur, je vous demande pardon si je m'emporte un peu, et prends la hardiesse de lui parler comme je fais.

HARPAGON: Comment? j'en suis ravi, et je veux que tu prennes sur elle un pouvoir absolu. Oui, tu as beau fuir. Je lui donne l'autorit que le Ciel me donne sur toi, et j'entends que tu fasses tout ce qu'il te dira.

VALRE: Aprs cela, rsistez  mes remontrances. Monsieur, je vais la suivre, pour lui continuer les leons que je lui faisais.

HARPAGON: Oui, tu m'obligeras. Certes.

VALRE: Il est bon de lui tenir un peu la bride haute.

HARPAGON: Cela est vrai. Il faut.

VALRE: Ne vous mettez pas en peine. Je crois que j'en viendrai  bout.

HARPAGON: Fais, fais. Je m'en vais faire un petit tour en ville, et reviens tout  l'heure.

VALRE: Oui, l'argent est plus prcieux que toutes les choses du monde, et vous devez rendre grces au Ciel de l'honnte homme de pre qu'il vous a donn. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est renferm l-dedans, et sans dot tient lieu de beaut, de jeunesse, de naissance, d'honneur, de sagesse et de probit.

HARPAGON: Ah! le brave garon! Voil parl comme un oracle. Heureux qui peut avoir un domestique de la sorte!

ACTE II, Scne premire

CLANTE, LA FLCHE.

CLANTE: Ah! tratre que tu es, o t'es-tu donc all fourrer? Ne t'avais-je pas donn ordre.

LA FLCHE: Oui, Monsieur, et je m'tais rendu ici pour vous attendre de pied ferme; mais Monsieur votre pre, le plus malgracieux des hommes, m'a chass dehors malgr moi, et j'ai couru risque d'tre battu.

CLANTE: Comment va notre affaire? Les choses pressent plus que jamais; et depuis que je ne t'ai vu, j'ai dcouvert que mon pre est mon rival.

LA FLCHE: Votre pre amoureux?

CLANTE: Oui; et j'ai eu toutes les peines du monde  lui cacher le trouble o cette nouvelle m'a mis.

LA FLCHE: Lui se mler d'aimer! De quoi diable s'avise-t-il? Se moque-t-il du monde? Et l'amour a-t-il t fait pour des gens btis comme lui?

CLANTE: Il a fallu, pour mes pchs, que cette passion lui soit venue en tte.

LA FLCHE: Mais par quelle raison lui faire un mystre de votre amour?

CLANTE: Pour lui donner moins de soupon, et me conserver au besoin des ouvertures plus aises pour dtourner ce mariage. Quelle rponse t'a-t-on faite?

LA FLCHE: Ma foi! Monsieur, ceux qui empruntent sont bien malheureux; et il faut essuyer d'tranges choses lorsqu'on en est rduit  passer, comme vous, par les mains des fesse-mathieux.

CLANTE: L'affaire ne se fera point?

LA FLCHE: Pardonnez-moi. Notre matre Simon, le courtier qu'on nous a donn, homme agissant et plein de zle, dit qu'il a fait rage pour vous; et il assure que votre seule physionomie lui a gagn le coeur.

CLANTE: J'aurai les quinze mille francs que je demande?

LA FLCHE: Oui; mais  quelques petites conditions, qu'il faudra que vous acceptiez, si vous avez dessein que les choses se fassent.

CLANTE: T'a-t-il fait parler  celui qui doit prter l'argent?

LA FLCHE: Ah! vraiment, cela ne va pas de la sorte. Il apporte encore plus de soin  se cacher que vous, et ce sont des mystres bien plus grands que vous ne pensez. On ne veut point du tout dire son nom, et l'on doit aujourd'hui l'aboucher avec vous, dans une maison emprunte, pour tre instruit, par votre bouche, de votre bien et de votre famille; et je ne doute point que le seul nom de votre pre ne rende les choses faciles.

CLANTE: Et principalement ma mre tant morte, dont on ne peut m'ter le bien.

LA FLCHE: Voici quelques articles qu'il a dicts lui-mme  notre entremetteur, pour vous tre montrs, avant que de rien faire: Suppos que le prteur voie toutes ses srets, et que l'emprunteur soit majeur, et d'une famille o le bien soit ample, solide, assur, clair, et net de tout embarras, on fera une bonne et exacte obligation par-devant un notaire, le plus honnte homme qu'il se pourra, et qui, pour cet effet, sera choisi par le prteur, auquel il importe le plus que l'acte soit dment dress.

CLANTE: Il n'y a rien  dire  cela.

LA FLCHE: Le prteur, pour ne charger sa conscience d'aucun scrupule, prtend ne donner son argent qu'au denier dix-huit.

CLANTE: Au denier dix-huit? Parbleu! voil qui est honnte. Il n'y a pas lieu de se plaindre.

LA FLCHE: Cela est vrai. Mais comme ledit prteur n'a pas chez lui la somme Dont il est question, et que pour faire plaisir  l'emprunteur, il est contraint lui-mme de l'emprunter d'un autre, sur le pied du denier cinq, il conviendra que ledit premier emprunteur paye cet intrt, sans prjudice du reste, attendu que ce n'est que pour l'obliger que ledit prteur s'engage  cet emprunt.

CLANTE: Comment diable! quel Juif, quel Arabe est-ce l? C'est plus qu'au denier quatre.

LA FLCHE: Il est vrai; c'est ce que j'ai dit. Vous avez  voir l-dessus.

CLANTE: Que veux-tu que je voie? J'ai besoin d'argent; et il faut bien que je consente  tout.

LA FLCHE: C'est la rponse que j'ai faite.

CLANTE: Il y a encore quelque chose?

LA FLCHE: Ce n'est plus qu'un petit article. Des quinze mille francs qu'on demande, le prteur ne pourra compter en argent que douze mille livres, et pour les mille cus restants, il faudra que l'emprunteur prenne les hardes, nippes, et bijoux dont s'ensuit le mmoire, et que ledit prteur a mis, de bonne foi, au plus modique prix qu'il lui a t possible.

CLANTE: Que veut dire cela?

LA FLCHE: coutez le mmoire. Premirement, un lit de quatre pieds,  bandes de points de Hongrie, appliques fort proprement sur un drap de couleur d'olive, avec six chaises et la courte-pointe de mme; le tout bien conditionn, et doubl d'un petit taffetas changeant rouge et bleu. Plus, un pavillon  queue, d'une bonne serge d'Aumale rose-sche, avec le mollet et les franges de soie.

CLANTE: Que veut-il que je fasse de cela?

LA FLCHE: Attendez. Plus, une tenture de tapisserie des amours de Gombaut et de Mace. Plus, une grande table de bois de noyer,  douze colonnes ou piliers tourns, qui se tire par les deux bouts, et garnie par le dessous de ses six escabelles.

CLANTE: Qu'ai-je affaire, morbleu.?

LA FLCHE: Donnez-vous patience. Plus, trois gros mousquets tout garnis de nacre de perles, avec les fourchettes assortissantes. Plus, un fourneau de brique, avec deux cornues, et trois rcipients, fort utiles  ceux qui sont curieux de distiller.

CLANTE: J'enrage.

LA FLCHE: Doucement. Plus, un luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s'en faut. Plus, un trou-madame, et un damier, avec un jeu de l'oie renouvel des Grecs, fort propres  passer le temps lorsque l'on n'a que faire. Plus, une peau d'un lzard, de trois pieds et demi, remplie de foin, curiosit agrable pour pendre au plancher d'une chambre. Le tout, ci-dessus mentionn, valant loyalement plus de quatre mille cinq cents livres, et rabaiss  la valeur de mille cus, par la discrtion du prteur.

CLANTE: Que la peste l'touffe avec sa discrtion, le tratre, le bourreau qu'il est! A-t-on jamais parl d'une usure semblable? Et n'est-il pas content du furieux intrt qu'il exige, sans vouloir encore m'obliger  prendre, pour trois mille livres, les vieux rogatons qu'il ramasse? Je n'aurai pas deux cents cus de tout cela; et cependant il faut bien me rsoudre  consentir  ce qu'il veut; car il est en tat de me faire tout accepter, et il me tient, le sclrat, le poignard sur la gorge.

LA FLCHE: Je vous vois, Monsieur, ne vous en dplaise, dans le grand chemin justement que tenait Panurge pour se ruiner, prenant argent d'avance, achetant cher, vendant  bon march, et mangeant son bl en herbe.

CLANTE: Que veux-tu que j'y fasse? Voil o les jeunes gens sont rduits par la maudite avarice des pres; et on s'tonne aprs cela que les fils souhaitent qu'ils meurent.

LA FLCHE: Il faut avouer que le vtre animerait contre sa vilanie le plus pos homme du monde. Je n'ai pas, Dieu merci, les inclinations fort patibulaires; et parmi mes confrres que je vois se mler de beaucoup de petits commerces, je sais tirer adroitement mon pingle du jeu, et me dmler prudemment de toutes les galanteries qui sentent tant soit peu l'chelle; mais,  vous dire vrai, il me donnerait, par ses procds, des tentations de le voler; et je croirais, en le volant, faire une action mritoire.

CLANTE: Donne-moi un peu ce mmoire, que je le voie encore.

Scne II

MATRE SIMON, HARPAGON, CLANTE, LA FLCHE.

MATRE SIMON: Oui, Monsieur, c'est un jeune homme qui a besoin d'argent. Ses affaires le pressent d'en trouver, et il en passera par tout ce que vous en prescrirez.

HARPAGON: Mais croyez-vous, matre Simon, qu'il n'y ait rien  pricliter? et savez-vous le nom, les biens et la famille de celui pour qui vous parlez?

MATRE SIMON: Non, je ne puis pas bien vous en instruire  fond, et ce n'est que par aventure que l'on m'a adress  lui; mais vous serez de toutes choses clairci par lui-mme; et son homme m'a assur que vous serez content, quand vous le connatrez. Tout ce que je saurais vous dire, c'est que sa famille est fort riche, qu'il n'a plus de mre dj, et qu'il s'obligera, si vous voulez, que son pre mourra avant qu'il soit huit mois.

HARPAGON: C'est quelque chose que cela. La charit, matre Simon, nous oblige  faire plaisir aux personnes, lorsque nous le pouvons.

MATRE SIMON: Cela s'entend.

LA FLCHE: Que veut dire ceci? Notre matre Simon qui parle  votre pre.

CLANTE: Lui aurait-on appris qui je suis? et serais-tu pour me trahir?

MATRE SIMON: Ah! ah! vous tes bien presss! Qui vous a dit que c'tait cans? Ce n'est pas moi, Monsieur, au moins, qui leur ai dcouvert votre nom et votre logis; mais,  mon avis, il n'y a pas grand mal  cela. Ce sont des personnes discrtes, et vous pouvez ici vous expliquer ensemble.

HARPAGON: Comment?

MATRE SIMON: Monsieur est la personne qui veut vous emprunter les quinze mille livres dont je vous ai parl.

HARPAGON: Comment, pendard? c'est toi qui t'abandonnes  ces coupables extrmits?

CLANTE: Comment, mon pre? c'est vous qui vous portez  ces honteuses actions?
Matre Simon s'enfuit.

HARPAGON: C'est toi qui te veux ruiner par des emprunts si condamnables?

CLANTE: C'est vous qui cherchez  vous enrichir par des usures si criminelles?

HARPAGON: Oses-tu bien, aprs cela, paratre devant moi?

CLANTE: Osez-vous bien, aprs cela, vous prsenter aux yeux du monde?

HARPAGON: N'as-tu point de honte, dis-moi, d'en venir  ces dbauches-l? de te prcipiter dans des dpenses effroyables? et de faire une honteuse dissipation du bien que tes parents t'ont amass avec tant de sueurs?

CLANTE: Ne rougissez-vous point de dshonorer votre condition par les commerces que vous faites? de sacrifier gloire et rputation au dsir insatiable d'entasser cu sur cu, et de renchrir, en fait d'intrts, sur les plus infmes subtilits qu'aient jamais inventes les plus clbres usuriers?

HARPAGON: te-toi de mes yeux, coquin! te-toi de mes yeux.

CLANTE: Qui est plus criminel,  votre avis, ou celui qui achte un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n'a que faire?

HARPAGON: Retire-toi, te dis-je, et ne m'chauffe pas les oreilles. Je ne suis pas fch de cette aventure; et ce m'est un avis de tenir l'oeil, plus que jamais, sur toutes ses actions.

Scne III

FROSINE, HARPAGON.

FROSINE: Monsieur.

HARPAGON: Attendez un moment; je vais revenir vous parler. ( part.) Il est  propos que je fasse un petit tour  mon argent.

Scne IV

LA FLCHE, FROSINE.

LA FLCHE: L'aventure est tout  fait drle. Il faut bien qu'il ait quelque part un ample magasin de hardes; car nous n'avons rien reconnu au mmoire que nous avons.

FROSINE: H! c'est toi, mon pauvre LA FLCHE! D'o vient cette rencontre?

LA FLCHE: Ah! ah! c'est toi, Frosine. Que viens-tu faire ici?

FROSINE: Ce que je fais partout ailleurs: m'entremettre d'affaires, me rendre serviable aux gens, et profiter du mieux qu'il m'est possible des petits talents que je puis avoir. Tu sais que dans ce monde il faut vivre d'adresse, et qu'aux personnes comme moi le Ciel n'a donn d'autres rentes que l'intrigue et que l'industrie.

LA FLCHE: As-tu quelque ngoce avec le patron du logis?

FROSINE: Oui, je traite pour lui quelque petite affaire, dont j'espre une rcompense.

LA FLCHE: De lui? Ah, ma foi! tu seras bien fine si tu en tires quelque chose; et je te donne avis que l'argent cans est fort cher.

FROSINE: Il y a de certains services qui touchent merveilleusement.

LA FLCHE: Je suis votre valet, et tu ne connais pas encore le seigneur Harpagon. Le seigneur Harpagon est de tous les humains l'humain le moins humain, le mortel de tous les mortels le plus dur et le plus serr. Il n'est point de service qui pousse sa reconnaissance jusqu' lui faire ouvrir les mains. De la louange, de l'estime, de la bienveillance en paroles, et de l'amiti tant qu'il vous plaira; mais de l'argent, point d'affaires. Il n'est rien de plus sec et de plus aride que ses bonnes grces et ses caresses; et donner est un mot pour qui il a tant d'aversion, qu'il ne dit jamais: je vous donne, mais: je vous prte le bon jour.

FROSINE: Mon Dieu! je sais l'art de traire les hommes, j'ai le secret de m'ouvrir leur tendresse, de chatouiller leurs cours, de trouver les endroits par o ils sont sensibles.

LA FLCHE: Bagatelles ici. Je te dfie d'attendrir, du ct de l'argent, l'homme dont il est question. Il est Turc l-dessus, mais d'une turquerie  dsesprer tout le monde; et l'on pourrait crever qu'il n'en branlerait pas. En un mot, il aime l'argent, plus que rputation, qu'honneur et que vertu; et la vue d'un demandeur lui donne des convulsions. C'est le frapper par son endroit mortel, c'est lui percer le coeur, c'est lui arracher les entrailles; et si. Mais il revient; je me retire.

Scne V

HARPAGON, FROSINE.

HARPAGON: Tout va comme il faut. H bien! qu'est-ce, Frosine?

FROSINE: Ah, mon Dieu! que vous vous portez bien! et que vous avez l un vrai visage de sant!

HARPAGON: Qui, moi?

FROSINE: Jamais je ne vous vis un teint si frais et si gaillard.

HARPAGON: Tout de bon?

FROSINE: Comment? vous n'avez de votre vie t si jeune que vous tes; et je vois des gens de vingt-cinq ans qui sont plus vieux que vous.

HARPAGON: Cependant, Frosine, j'en ai soixante bien compts.

FROSINE: H bien! qu'est-ce que cela, soixante ans? Voil bien de quoi! C'est la fleur de l'ge cela, et vous entrez maintenant dans la belle saison de l'homme.

HARPAGON: Il est vrai; mais vingt annes de moins pourtant ne me feraient point de mal, que je crois.

FROSINE: Vous moquez-vous? Vous n'avez pas besoin de cela, et vous tes d'une pte  vivre jusques  cent ans.

HARPAGON: Tu le crois?

FROSINE: Assurment. Vous en avez toutes les marques. Tenez-vous un peu.  que voil bien l, entre vos deux yeux, un signe de longue vie!

HARPAGON: Tu te connais  cela?

FROSINE: Sans doute. Montrez-moi votre main. Ah, mon Dieu! quelle ligne de vie!

HARPAGON: Comment?

FROSINE: Ne voyez-vous pas jusqu'o va cette ligne-l?

HARPAGON: H bien! Qu'est-ce que cela veut dire?

FROSINE: Par ma foi! Je disais cent ans; mais vous passerez les six-vingts.

HARPAGON: Est-il possible?

FROSINE: Il faudra vous assommer, vous dis-je; et vous mettrez en terre et vos enfants, et les enfants de vos enfants.

HARPAGON: Tant mieux. Comment va notre affaire?

FROSINE: Faut-il le demander? et me voit-on mler de rien dont je ne vienne  bout? J'ai surtout pour les mariages un talent merveilleux; il n'est point de partis au monde que je ne trouve en peu de temps le moyen d'accoupler; et je crois, si je me l'tais mis en tte, que je marierais le Grand Turc avec la Rpublique de Venise. Il n'y avait pas sans doute de si grandes difficults  cette affaire-ci. Comme j'ai commerce chez elles, je les ai  fond l'une et l'autre entretenues de vous, et j'ai dit  la mre le dessein que vous aviez conu pour Mariane,  la voir passer dans la rue, et prendre l'air  sa fentre.

HARPAGON: Qui a fait rponse.

FROSINE: Elle a reu la proposition avec joie; et quand je lui ai tmoign que vous souhaitiez fort que sa fille assistt ce soir au contrat de mariage qui se doit faire de la vtre, elle y a consenti sans peine, et me l'a confie pour cela.

HARPAGON: C'est que je suis oblig, Frosine, de donner  souper au seigneur Anselme; et je serai bien aise qu'elle soit du rgale.

FROSINE: Vous avez raison. Elle doit aprs dner rendre visite  votre fille, d'o elle fait son compte d'aller faire un tour  la foire, pour venir ensuite au souper.

HARPAGON: H bien! elles iront ensemble dans mon carrosse, que je leur prterai.

FROSINE: Voil justement son affaire.

HARPAGON: Mais, Frosine, as-tu entretenu la mre touchant le bien qu'elle peut donner  sa fille? Lui as-tu dit qu'il fallait qu'elle s'aidt un peu, qu'elle ft quelque effort, qu'elle se saignt pour une occasion comme celle-ci? Car encore n'pouse-t-on point une fille, sans qu'elle apporte quelque chose.

FROSINE: Comment? c'est une fille qui vous apportera douze mille livres de rente.

HARPAGON: Douze mille livres de rente!

FROSINE: Oui. Premirement, elle est nourrie et leve dans une grande pargne de bouche; c'est une fille accoutume  vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et  laquelle par consquent il ne faudra ni table bien servie, ni consomms exquis, ni orges monds perptuels, ni les autres dlicatesses qu'il faudrait pour une autre femme; et cela ne va pas  si peu de chose, qu'il ne monte bien, tous les ans,  trois mille francs pour le moins. Outre cela, elle n'est curieuse que d'une propret fort simple, et n'aime point les superbes habits, ni les riches bijoux, ni les meubles somptueux, o donnent ses pareilles avec tant de chaleur; et cet article-l vaut plus de quatre mille livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le jeu, ce qui n'est pas commun aux femmes d'aujourd'hui; et j'en sais une de nos quartiers qui a perdu,  trente-et-quarante, vingt mille francs cette anne. Mais n'en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, et quatre mille francs en habits et bijoux, cela fait neuf mille livres; et mille cus que nous mettons pour la nourriture, ne voil-t-il pas par anne vos douze mille francs bien compts?

HARPAGON: Oui, cela n'est pas mal; mais ce compte-l n'est rien de rel.

FROSINE: Pardonnez-moi. N'est-ce pas quelque chose de rel, que de vous apporter en mariage une grande sobrit, l'hritage d'un grand amour de simplicit de parure, et l'acquisition d'un grand fonds de haine pour le jeu?

HARPAGON: C'est une raillerie, que de vouloir me constituer son dot de toutes les dpenses qu'elle ne fera point. Je n'irai pas donner quittance de ce que je ne reois pas; et il faut bien que je touche quelque chose.

FROSINE: Mon Dieu! vous toucherez assez; et elles m'ont parl d'un certain pays o elles ont du bien dont vous serez le matre.

HARPAGON: Il faudra voir cela. Mais, Frosine, il y a encore une chose qui m'inquite. La fille est jeune, comme tu vois; et les jeunes gens d'ordinaire n'aiment que leurs semblables, ne cherchent que leur compagnie. J'ai peur qu'un homme de mon ge ne soit pas de son got; et que cela ne vienne  produire chez moi certains petits dsordres qui ne m'accommoderaient pas.

FROSINE: Ah! que vous la connaissez mal! C'est encore une particularit que j'avais  vous dire. Elle a une aversion pouvantable pour tous les jeunes gens, et n'a de l'amour que pour les vieillards.

HARPAGON: Elle?

FROSINE: Oui, elle. Je voudrais que vous l'eussiez entendue parler l-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme; mais elle n'est point plus ravie, dit-elle, que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants, et je vous avertis de n'aller pas vous faire plus jeune que vous tes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagnaire; et il n'y a pas quatre mois encore, qu'tant prte d'tre marie, elle rompit tout net le mariage, sur ce que son amant fit voir qu'il n'avait que cinquante-six ans, et qu'il ne prit point de lunettes pour signer le contrat.

HARPAGON: Sur cela seulement?

FROSINE: Oui. Elle dit que ce n'est pas contentement pour elle que cinquante-six ans; et surtout, elle est pour les nez qui portent des lunettes.

HARPAGON: Certes, tu me dis l une chose toute nouvelle.

FROSINE: Cela va plus loin qu'on ne vous peut dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes; mais que pensez-vous que ce soit? Des Adonis? des Cphales? des Pris? et des Apollons? Non: de beaux portraits de Saturne, du roi Priam, du vieux Nestor, et du bon pre Anchise sur les paules de son fils.

HARPAGON: Cela est admirable! Voil ce que je n'aurais jamais pens; et je suis bien aise d'apprendre qu'elle est de cette humeur. En effet, si j'avais t femme, je n'aurais point aim les jeunes hommes.

FROSINE: Je le crois bien. Voil de belles drogues que des jeunes gens, pour les aimer! Ce sont de beaux morveux, de beaux godelureaux, pour donner envie de leur peau; et je voudrais bien savoir quel ragot il y a  eux.

HARPAGON: Pour moi, je n'y en comprends point; et je ne sais pas comment il y a des femmes qui les aiment tant.

FROSINE: Il faut tre folle fieffe. Trouver la jeunesse aimable! est-ce avoir le sens commun? Sont-ce des hommes que de jeunes blondins? et peut-on s'attacher  ces animaux-l?

HARPAGON: C'est ce que je dis tous les jours: avec leur ton de poule laite, et leurs trois petits brins de barbe relevs en barbe de chat, leurs perruques d'toupes, leurs haut-de-chausses tout tombants, et leurs estomacs dbraills.

FROSINE: Eh! cela est bien bti, auprs d'une personne comme vous. Voil un homme cela. Il y a l de quoi satisfaire  la vue; et c'est ainsi qu'il faut tre fait, et vtu, pour donner de l'amour.

HARPAGON: Tu me trouves bien?

FROSINE: Comment? vous tes  ravir, et votre figure est  peindre. Tournez-vous un peu, s'il vous plat. Il ne se peut pas mieux. Que je vous voie marcher. Voil un corps taill, libre, et dgag comme il faut, et qui ne marque aucune incommodit.

HARPAGON: Je n'en ai pas de grandes, Dieu merci. Il n'y a que ma fluxion, qui me prend de temps en temps.

FROSINE: Cela n'est rien. Votre fluxion ne vous sied point mal, et vous avez grce  tousser.

HARPAGON: Dis-moi un peu: Mariane ne m'a-t-elle point encore vu? N'a-t-elle point pris garde  moi en passant?

FROSINE: Non; mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fait un portrait de votre personne; et je n'ai pas manqu de lui vanter votre mrite, et l'avantage que ce lui serait d'avoir un mari comme vous.

HARPAGON: Tu as bien fait, et je t'en remercie.

FROSINE: J'aurais, Monsieur, une petite prire  vous faire. J'ai un procs que je suis sur le point de perdre, faute d'un peu d'argent (Il prend un air svre.); et vous pourriez facilement me procurer le gain de ce procs, si vous aviez quelque bont pour moi. Vous ne sauriez croire le plaisir qu'elle aura de vous voir. Ah! que vous lui plairez! et que votre fraise  l'antique fera sur son esprit un effet admirable! (Il reprend un air gai.) Mais surtout elle sera charme de votre haut-de-chausses, attach au pourpoint avec des aiguillettes: c'est pour la rendre folle de vous; et un amant aiguillet sera pour elle un ragot merveilleux.

HARPAGON: Certes, tu me ravis de me dire cela.

FROSINE: En vrit, Monsieur, ce procs m'est d'une consquence tout  fait grande. Je suis ruine, si je le perds; et quelque petite assistance me rtablirait mes affaires. (Il reprend son visage svre.) Je voudrais que vous eussiez vu le ravissement o elle tait  m'entendre parler de vous. (Il reprend un air gai.) La joie clatait dans ses yeux, au rcit de vos qualits; et je l'ai mise enfin dans une impatience extrme de voir ce mariage entirement conclu.

HARPAGON: Tu m'as fait grand plaisir, Frosine; et je t'en ai, je te l'avoue, toutes les obligations du monde.

FROSINE: Je vous prie, Monsieur, de me donner le petit secours que je vous demande. (Il reprend son srieux.) Cela me remettra sur pied, et je vous en serai ternellement oblige.

HARPAGON: Adieu. Je vais achever mes dpches.

FROSINE: Je vous assure, Monsieur, que vous ne sauriez jamais me soulager dans un plus grand besoin.

HARPAGON: Je mettrai ordre que mon carrosse soit tout prt pour vous mener  la foire.

FROSINE: Je ne vous importunerais pas, si je ne m'y voyais force par la ncessit.

HARPAGON: Et j'aurai soin qu'on soupe de bonne heure, pour ne vous point faire malades.

FROSINE: Ne me refusez pas la grce dont je vous sollicite. Vous ne sauriez croire, Monsieur, le plaisir que.

HARPAGON: Je m'en vais. Voil qu'on m'appelle. Jusqu' tantt.

FROSINE: Que la fivre te serre, chien de vilain  tous les diables! Le ladre a t ferme  toutes mes attaques; mais il ne me faut pas pourtant quitter la ngociation; et j'ai l'autre ct, en tout cas, d'o je suis assure de tirer bonne rcompense.

ACTE III, Scne premire

HARPAGON, CLANTE, LISE, VALRE, DAME CLAUDE, MATRE JACQUES, BRINDAVOINE, LA MERLUCHE.

HARPAGON: Allons, venez  tous, que je vous distribue mes ordres pour tantt et rgle  chacun son emploi. Approchez, Dame Claude. Commenons par vous. (Elle tient un balai.) Bon, vous voil les armes  la main. Je vous commets au soin de nettoyer partout; et surtout prenez garde de ne point frotter les meubles trop fort, de peur de les user. Outre cela, je vous constitue, pendant le souper, au gouvernement des bouteilles; et s'il s'en carte quelqu'une et qu'il se casse quelque chose, je m'en prendrai  vous, et le rabattrai sur vos gages.

MATRE JACQUES: Chtiment politique.

HARPAGON: Allez. Vous, Brindavoine, et vous, La Merluche, je vous tablis dans la charge de rincer les verres, et de donner  boire, mais seulement lorsque l'on aura soif, et non pas selon la coutume de certains impertinents de laquais, qui viennent provoquer les gens, et les faire aviser de boire lorsqu'on n'y songe pas. Attendez qu'on vous en demande plus d'une fois, et vous ressouvenez de porter toujours beaucoup d'eau.

MATRE JACQUES: Oui: le vin pur monte  la tte.

LA MERLUCHE: Quitterons-nous nos siquenilles, Monsieur?

HARPAGON: Oui, quand vous verrez venir les personnes; et gardez bien de gter vos habits.

BRINDAVOINE: Vous savez bien, Monsieur, qu'un des devants de mon pourpoint est couvert d'une grande tache de l'huile de la lampe.

LA MERLUCHE: Et moi, Monsieur, que j'ai mon haut-de-chausses tout trou par derrire, et qu'on me voit, rvrence parler.

HARPAGON: Paix. Rangez cela adroitement du ct de la muraille, et prsentez toujours le devant au monde. (Harpagon met son chapeau au-devant de son pourpoint, pour montrer  Brindavoine comment il doit faire pour cacher la tache d'huile.) Et vous, tenez toujours votre chapeau ainsi, lorsque vous servirez. Pour vous, ma fille, vous aurez l'oeil sur ce que l'on desservira, et prendrez garde qu'il ne s'en fasse aucun dgt. Cela sied bien aux filles. Mais cependant prparez-vous  bien recevoir ma matresse, qui vous doit venir visiter et vous mener avec elle  la foire. Entendez-vous ce que je vous dis?

LISE: Oui, mon pre.

HARPAGON: Oui, nigaude. Et vous, mon fils le damoiseau,  qui j'ai la bont de pardonner l'histoire de tantt, ne vous allez pas aviser non plus de lui faire mauvais visage.

CLANTE: Moi, mon pre, mauvais visage? et par quelle raison?

HARPAGON: Mon Dieu! nous savons le train des enfants dont les pres se remarient, et de quel oeil ils ont coutume de regarder ce qu'on appelle belle-mre. Mais si vous souhaitez que je perde le souvenir de votre dernire fredaine, je vous recommande surtout de rgaler d'un bon visage cette personne-l, et de lui faire enfin tout le meilleur accueil qu'il vous sera possible.

CLANTE:  vous dire le vrai, mon pre, je ne puis pas vous promettre d'tre bien aise qu'elle devienne ma belle-mre: je mentirais, si je vous le disais; mais pour ce qui est de la bien recevoir, et de lui faire bon visage, je vous promets de vous obir ponctuellement sur ce chapitre.

HARPAGON: Prenez-y garde au moins.

CLANTE: Vous verrez que vous n'aurez pas sujet de vous en plaindre.

HARPAGON: Vous ferez sagement. Valre, aide-moi  ceci. Ho , Matre Jacques, approchez-vous, je vous ai gard pour le dernier.

MATRE JACQUES: Est-ce  votre cocher, Monsieur, ou bien  votre cuisinier, que vous voulez parler? Car je suis l'un et l'autre.

HARPAGON: C'est  tous les deux.

MATRE JACQUES: Mais  qui des deux le premier?

HARPAGON: Au cuisinier.

MATRE JACQUES: Attendez donc, s'il vous plat.
Il te sa casaque de cocher, et parat vtu en cuisinier.

HARPAGON: Quelle diantre de crmonie est-ce l?

MATRE JACQUES: Vous n'avez qu' parler.

HARPAGON: Je me suis engag, matre Jacques,  donner ce soir  souper.

MATRE JACQUES: Grande merveille!

HARPAGON: Dis-moi un peu, nous feras-tu bonne chre?

MATRE JACQUES: Oui, si vous me donnez bien de l'argent.

HARPAGON: Que diable, toujours de l'argent! Il semble qu'ils n'aient autre chose  dire: "De l'argent, de l'argent, de l'argent." Ah! ils n'ont que ce mot  la bouche: "De l'argent." Toujours parler d'argent. Voil leur pe de chevet, de l'argent.

VALRE: Je n'ai jamais vu de rponse plus impertinente que celle-l. Voil une belle merveille que de faire bonne chre avec bien de l'argent: c'est une chose la plus aise du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en ft bien autant; mais pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chre avec peu d'argent.

MATRE JACQUES: Bonne chre avec peu d'argent!

VALRE: Oui.

MATRE JACQUES: Par ma foi, Monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier: aussi bien vous mlez-vous cans d'tre le factoton.

HARPAGON: Taisez-vous. Qu'est-ce qu'il nous faudra?

MATRE JACQUES: Voil Monsieur votre intendant, qui vous fera bonne chre pour peu d'argent.

HARPAGON: Haye! je veux que tu me rpondes.

MATRE JACQUES: Combien serez-vous de gens  table?

HARPAGON: Nous serons huit ou dix; mais il ne faut prendre que huit: quand il y a  manger pour huit, il y en a bien pour dix.

VALRE: Cela s'entend.

MATRE JACQUES: H bien! il faudra quatre grands potages bien garnis, et cinq assiettes d'entres. Potages: bisque, potage de perdrix aux choux verts, potage de sant, potage de canards aux navets. Entres: fricasse de poulets, tourte de pigeonneaux, ris de veaux, boudin blanc, et morilles.

HARPAGON: Que diable! voil pour traiter toute une ville entire.

MATRE JACQUES: Rt, dans un grandissime bassin, en pyramide: une grande longe de veau de rivire, trois faisans, trois poulardes grasses, douze pigeons de volire, douze poulets de grain, six lapereaux de garenne, douze perdreaux, deux douzaines de cailles, trois douzaines d'ortolans.

HARPAGON, en lui mettant la main sur la bouche: Ah! tratre, tu manges tout mon bien.

MATRE JACQUES: Entremets.

HARPAGON: Encore?

VALRE: Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde? Et Monsieur a-t-il invit des gens pour les assassiner  force de mangeaille? Allez-vous-en lire un peu les prceptes de la sant, et demander aux mdecins s'il y a rien de plus prjudiciable  l'homme que de manger avec excs.

HARPAGON: Il a raison.

VALRE: Apprenez, matre Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe-gorge qu'une table remplie de trop de viandes; que pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la frugalit rgne dans les repas qu'on donne; et que, suivant le dire d'un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.

HARPAGON: Ah! que cela est bien dit! Approche, que je t'embrasse pour ce mot. Voil la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie. Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi. Non, ce n'est pas cela. Comment est-ce que tu dis?

VALRE: Qu'il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.

HARPAGON: Oui. Entends-tu? Qui est le grand homme qui a dit cela?

VALRE: Je ne me souviens pas maintenant de son nom.

HARPAGON: Souviens-toi de m'crire ces mots: je les veux faire graver en lettres d'or sur la chemine de ma salle.

VALRE: Je n'y manquerai pas. Et pour votre souper, vous n'avez qu' me laisser faire: je rglerai tout cela comme il faut.

HARPAGON: Fais donc.

MATRE JACQUES: Tant mieux: j'en aurai moins de peine.

HARPAGON: Il faudra de ces choses dont on ne mange gure, et qui rassasient d'abord: quelque bon haricot bien gras, avec quelque pt en pot bien garni de marrons. L, que cela foisonne.

VALRE: Reposez-vous sur moi.

HARPAGON: Maintenant, matre Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.

MATRE JACQUES: Attendez. Ceci s'adresse au cocher. (Il remet sa casaque.) Vous dites.

HARPAGON: Qu'il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux tous prts pour conduire  la foire.

MATRE JACQUES: Vos chevaux, Monsieur? Ma foi, ils ne sont point du tout en tat de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils sont sur la litire, les pauvres btes n'en ont point, et ce serait mal parler; mais vous leur faites observer des jenes si austres, que ce ne sont plus rien que des fantmes, des faons de chevaux.

HARPAGON: Les voil bien malades: ils ne font rien.

MATRE JACQUES: Et pour ne faire rien, Monsieur, est-ce qu'il ne faut rien manger? Il leur vaudrait bien mieux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup, et de manger de mme. Cela me fend le coeur, de les voir ainsi extnus; car enfin j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi-mme quand je les vois ptir; je m'te tous les jours pour eux les choses de la bouche; et c'est tre, Monsieur, d'un naturel trop dur, que de n'avoir nulle piti de son prochain.

HARPAGON: Le travail ne sera pas grand, d'aller jusqu' la foire.

MATRE JACQUES: Non, Monsieur, je n'ai pas le courage de les mener, et je ferais conscience de leur donner des coups de fouet, en l'tat o ils sont. Comment voudriez-vous qu'ils tranassent un carrosse, qu'ils ne peuvent pas se traner eux-mmes?

VALRE: Monsieur, j'obligerai le voisin le Picard  se charger de les conduire: aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprter le souper.

MATRE JACQUES: Soit: j'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que sous la mienne.

VALRE: Matre Jacques fait bien le raisonnable.

MATRE JACQUES: Monsieur l'intendant fait bien le ncessaire.

HARPAGON: Paix!

MATRE JACQUES: Monsieur, je ne saurais souffrir les flatteurs; et je vois que ce qu'il en fait, que ses contrles perptuels sur le pain et le vin, le bois, le sel, et la chandelle, ne sont rien que pour vous gratter et vous faire sa cour. J'enrage de cela, et je suis fch tous les jours d'entendre ce qu'on dit de vous; car enfin je me sens pour vous de la tendresse, en dpit que j'en aie; et aprs mes chevaux, vous tes la personne que j'aime le plus.

HARPAGON: Pourrais-je savoir de vous, matre Jacques, ce que l'on dit de moi?

MATRE JACQUES: Oui, Monsieur, si j'tais assur que cela ne vous fcht point.

HARPAGON: Non, en aucune faon.

MATRE JACQUES: Pardonnez-moi: je sais fort bien que je vous mettrais en colre.

HARPAGON: Point du tout: au contraire, c'est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre comme on parle de moi.

MATRE JACQUES: Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu'on se moque partout de vous; qu'on nous jette de tous cts cent brocards  votre sujet; et que l'on n'est point plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lsine. L'un dit que vous faites imprimer des almanachs particuliers, o vous faites doubler les quatre-temps et les vigiles, afin de profiter des jenes o vous obligez votre monde. L'autre, que vous avez toujours une querelle toute prte  faire  vos valets dans le temps des trennes, ou de leur sortie d'avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien. Celui-l conte qu'une fois vous ftes assigner le chat d'un de vos voisins, pour vous avoir mang un reste d'un gigot de mouton. Celui-ci, que l'on vous surprit une nuit, en venant drober vous-mme l'avoine de vos chevaux; et que votre cocher, qui tait celui d'avant moi, vous donna dans l'obscurit je ne sais combien de coups de bton, dont vous ne voultes rien dire. Enfin voulez-vous que je vous dise? On ne saurait aller nulle part o l'on ne vous entende accommoder de toutes pices; vous tes la fable et la rise de tout le monde; et jamais on ne parle de vous, que sous les noms d'avare, de ladre, de vilain et de fesse-mathieu.

HARPAGON, en le battant: Vous tes un sot, un maraud, un coquin, et un impudent.

MATRE JACQUES: H bien! ne l'avais-je pas devin? Vous ne m'avez pas voulu croire: je vous l'avais bien dit que je vous fcherais de vous dire la vrit.

HARPAGON: Apprenez  parler.

Scne II

MATRE JACQUES, VALRE.

VALRE:  ce que je puis voir, matre Jacques, on paye mal votre franchise.

MATRE JACQUES: Morbleu! Monsieur le nouveau venu, qui faites l'homme d'importance, ce n'est pas votre affaire. Riez de vos coups de bton quand on vous en donnera, et ne venez point rire des miens.

VALRE: Ah! Monsieur matre Jacques, ne vous fchez pas, je vous prie.

MATRE JACQUES: Il file doux. Je veux faire le brave, et s'il est assez sot pour me craindre, le frotter quelque peu. Savez-vous bien, Monsieur le rieur, que je ne ris pas, moi? et que si vous m'chauffez la tte, je vous ferai rire d'une autre sorte?
Matre Jacques pousse Valre jusques au bout du thtre, en le menaant.

VALRE: Eh! doucement.

MATRE JACQUES: Comment, doucement? il ne me plat pas, moi.

VALRE: De grce.

MATRE JACQUES: Vous tes un impertinent.

VALRE: Monsieur matre Jacques.

MATRE JACQUES: Il n'y a point de Monsieur matre Jacques pour un double. Si je prends un bton, je vous rosserai d'importance.

VALRE: Comment, un bton?
VALRE le fait reculer autant qu'il l'a fait.

MATRE JACQUES: Eh! je ne parle pas de cela.

VALRE: Savez-vous bien, Monsieur le fat, que je suis homme  vous rosser vous-mme?

MATRE JACQUES: Je n'en doute pas.

VALRE: Que vous n'tes, pour tout potage, qu'un faquin de cuisinier?

MATRE JACQUES: Je le sais bien.

VALRE: Et que vous ne me connaissez pas encore?

MATRE JACQUES: Pardonnez-moi.

VALRE: Vous me rosserez, dites-vous?

MATRE JACQUES: Je le disais en raillant.

VALRE: Et moi, je ne prends point de got  votre raillerie. (Il lui donne des coups de bton.) Apprenez que vous tes un mauvais railleur.

MATRE JACQUES: Peste soit la sincrit! c'est un mauvais mtier. Dsormais j'y renonce, et je ne veux plus dire vrai. Passe encore pour mon matre: il a quelque droit de me battre; mais pour ce Monsieur l'intendant, je m'en vengerai si je puis.

Scne III

FROSINE, MARIANE, MATRE JACQUES.

FROSINE: Savez-vous, matre Jacques, si votre matre est au logis?

MATRE JACQUES: Oui vraiment il y est, je ne le sais que trop.

FROSINE: Dites-lui, je vous prie, que nous sommes ici.

MATRE JACQUES: Ah! nous voil pas mal.

Scne IV

MARIANE, FROSINE.

MARIANE: Ah! que je suis, Frosine, dans un trange tat! et s'il faut dire ce que je sens, que j'apprhende cette vue!

FROSINE: Mais pourquoi, et quelle est votre inquitude?

MARIANE: Hlas! me le demandez-vous? et ne vous figurez-vous point les alarmes d'une personne toute prte  voir le supplice o l'on veut l'attacher?

FROSINE: Je vois bien que, pour mourir agrablement, Harpagon n'est pas le supplice que vous voudriez embrasser; et je connais  votre mine que le jeune blondin dont vous m'avez parl vous revient un peu dans l'esprit.

MARIANE: Oui, c'est une chose, Frosine, dont je ne veux pas me dfendre; et les visites respectueuses qu'il a rendues chez nous ont fait, je vous l'avoue, quelque effet dans mon me.

FROSINE: Mais avez-vous su quel il est?

MARIANE: Non, je ne sais point quel il est; mais je sais qu'il est fait d'un air  se faire aimer; que si l'on pouvait mettre les choses  mon choix, je le prendrais plutt qu'un autre; et qu'il ne contribue pas peu  me faire trouver un tourment effroyable dans l'poux qu'on veut me donner.

FROSINE: Mon Dieu! tous ces blondins sont agrables, et dbitent fort bien leur fait; mais la plupart sont gueux comme des rats; et il vaut mieux pour vous de prendre un vieux mari qui vous donne beaucoup de bien. Je vous avoue que les sens ne trouvent pas si bien leur compte du ct que je dis, et qu'il y a quelques petits dgots  essuyer avec un tel poux; mais cela n'est pas pour durer, et sa mort, croyez-moi, vous mettra bientt en tat d'en prendre un plus aimable, qui rparera toutes choses.

MARIANE: Mon Dieu! Frosine, c'est une trange affaire, lorsque, pour tre heureuse, il faut souhaiter ou attendre le trpas de quelqu'un, et la mort ne suit pas tous les projets que nous faisons.

FROSINE: Vous moquez-vous? Vous ne l'pousez qu'aux conditions de vous laisser veuve bientt; et ce doit tre l un des articles du contrat. Il serait bien impertinent de ne pas mourir dans trois mois. Le voici en propre personne.

MARIANE: Ah! Frosine, quelle figure!

Scne V

HARPAGON, FROSINE, MARIANE.

HARPAGON: Ne vous offensez pas, ma belle, si je viens  vous avec des lunettes. Je sais que vos appas frappent assez les yeux, sont assez visibles d'eux-mmes, et qu'il n'est pas besoin de lunettes pour les apercevoir; mais enfin c'est avec des lunettes qu'on observe les astres, et je maintiens et garantis que vous tes un astre, mais un astre le plus bel astre qui soit dans le pays des astres. Frosine, elle ne rpond mot, et ne tmoigne, ce me semble, aucune joie de me voir.

FROSINE: C'est qu'elle est encore toute surprise; et puis les filles ont toujours honte  tmoigner d'abord ce qu'elles ont dans l'me.

HARPAGON: Tu as raison. Voil, belle mignonne, ma fille qui vient vous saluer.

Scne VI

LISE, HARPAGON, MARIANE, FROSINE.

MARIANE: Je m'acquitte bien tard, Madame, d'une telle visite.

LISE: Vous avez fait, Madame, ce que je devais faire, et c'tait  moi de vous prvenir.

HARPAGON: Vous voyez qu'elle est grande; mais mauvaise herbe crot toujours.

MARIANE, bas  Frosine: ! l'homme dplaisant!

HARPAGON: Que dit la belle?

FROSINE: Qu'elle vous trouve admirable.

HARPAGON: C'est trop d'honneur que vous me faites, adorable mignonne.

MARIANE,  part: Quel animal!

HARPAGON: Je vous suis trop oblig de ces sentiments.

MARIANE,  part: Je n'y puis plus tenir.

HARPAGON: Voici mon fils aussi qui vous vient faire la rvrence.

MARIANE,  part,  Frosine: Ah! Frosine, quelle rencontre! C'est justement celui dont je t'ai parl.

FROSINE,  Mariane: L'aventure est merveilleuse.

HARPAGON: Je vois que vous vous tonnez de me voir de si grands enfants; mais je serai bientt dfait et de l'un et de l'autre.

Scne VII

CLANTE, HARPAGON, LISE, MARIANE, FROSINE.

CLANTE: Madame,  vous dire le vrai, c'est ici une aventure o sans doute je ne m'attendais pas; et mon pre ne m'a pas peu surpris lorsqu'il m'a dit tantt le dessein qu'il avait form.

MARIANE: Je puis dire la mme chose. C'est une rencontre imprvue qui m'a surprise autant que vous; et je n'tais point prpare  une pareille aventure.

CLANTE: Il est vrai que mon pre, Madame, ne peut pas faire un plus beau choix, et que ce m'est une sensible joie que l'honneur de vous voir; mais avec tout cela, je ne vous assurerai point que je me rjouis du dessein o vous pourriez tre de devenir ma belle-mre. Le compliment, je vous l'avoue, est trop difficile pour moi; et c'est un titre, s'il vous plat, que je ne vous souhaite point. Ce discours paratra brutal aux yeux de quelques-uns; mais je suis assur que vous serez personne  le prendre comme il faudra; que c'est un mariage, Madame, o vous vous imaginez bien que je dois avoir de la rpugnance; que vous n'ignorez pas, sachant ce que je suis, comme il choque mes intrts; et que vous voulez bien enfin que je vous dise, avec la permission de mon pre, que si les choses dpendaient de moi, cet hymen ne se ferait point.

HARPAGON: Voil un compliment bien impertinent: quelle belle confession  lui faire!

MARIANE: Et moi, pour vous rpondre, j'ai  vous dire que les choses sont fort gales; et que si vous auriez de la rpugnance  me voir votre belle-mre, je n'en aurais pas moins sans doute  vous voir mon beau-fils. Ne croyez pas, je vous prie, que ce soit moi qui cherche  vous donner cette inquitude. Je serais fort fche de vous causer du dplaisir; et si je ne m'y vois force par une puissance absolue, je vous donne ma parole que je ne consentirai point au mariage qui vous chagrine.

HARPAGON: Elle a raison:  sot compliment il faut une rponse de mme. Je vous demande pardon, ma belle, de l'impertinence de mon fils. C'est un jeune sot, qui ne sait pas encore la consquence des paroles qu'il dit.

MARIANE: Je vous promets que ce qu'il m'a dit ne m'a point du tout offense; au contraire, il m'a fait plaisir de m'expliquer ainsi ses vritables sentiments. J'aime de lui un aveu de la sorte; et s'il avait parl d'autre faon, je l'en estimerais bien moins.

HARPAGON: C'est beaucoup de bont  vous de vouloir ainsi excuser ses fautes. Le temps le rendra plus sage, et vous verrez qu'il changera de sentiments.

CLANTE: Non, mon pre, je ne suis point capable d'en changer, et je prie instamment Madame de le croire.

HARPAGON: Mais voyez quelle extravagance! Il continue encore plus fort.

CLANTE: Voulez-vous que je trahisse mon coeur?

HARPAGON: Encore? Avez-vous envie de changer de discours?

CLANTE: H bien! puisque vous voulez que je parle d'autre faon, souffrez, Madame, que je me mette ici  la place de mon pre, et que je vous avoue que je n'ai rien vu dans le monde de si charmant que vous; que je ne conois rien d'gal au bonheur de vous plaire, et que le titre de votre poux est une gloire, une flicit que je prfrerais aux destines des plus grands princes de la terre. Oui, Madame, le bonheur de vous possder est  mes regards la plus belle de toutes les fortunes; c'est o j'attache toute mon ambition, il n'y a rien que je ne sois capable de faire pour une conqute si prcieuse, et les obstacles les plus puissants.

HARPAGON: Doucement, mon fils, s'il vous plat.

CLANTE: C'est un compliment que je fais pour vous  Madame.

HARPAGON: Mon Dieu! j'ai une langue pour m'expliquer moi-mme, et je n'ai pas besoin d'un interprte comme vous. Allons, donnez des siges.

FROSINE: Non; il vaut mieux que de ce pas nous allions  la foire, afin d'en revenir plus tt, et d'avoir tout le temps ensuite de vous entretenir.

HARPAGON: Qu'on mette donc les chevaux au carrosse. Je vous prie de m'excuser, ma belle, si je n'ai pas song  vous donner un peu de collation avant que de partir.

CLANTE: J'y ai pourvu, mon pre, et j'ai fait apporter ici quelques bassins d'oranges de la Chine, de citrons doux et de confitures, que j'ai envoy qurir de votre part.

HARPAGON, bas,  Valre: VALRE!

VALRE,  Harpagon: Il a perdu le sens.

CLANTE: Est-ce que vous trouvez, mon pre, que ce ne soit pas assez? Madame aura la bont d'excuser cela, s'il lui plat.

MARIANE: C'est une chose qui n'tait pas ncessaire.

CLANTE: Avez-vous jamais vu, Madame, un diamant plus vif que celui que vous voyez que mon pre a au doigt?

MARIANE: Il est vrai qu'il brille beaucoup.

CLANTE. Il l'te du doigt de son pre, et le donne  Mariane: Il faut que vous le voyiez de prs.

MARIANE: Il est fort beau sans doute, et jette quantit de feux.

CLANTE. Il se met au devant de Mariane, qui le veut rendre: Non, Madame: il est en de trop belles mains. C'est un prsent que mon pre vous fait.

HARPAGON: Moi?

CLANTE: N'est-il pas vrai, mon pre, que vous voulez que Madame le garde pour l'amour de vous?

HARPAGON,  part,  son fils: Comment?

CLANTE: Belle demande! Il me fait signe de vous le faire accepter.

MARIANE: Je ne veux point.

CLANTE: Vous moquez-vous? Il n'a garde de le reprendre.

HARPAGON,  part: J'enrage!

MARIANE: Ce serait.

CLANTE, en empchant toujours Mariane de rendre la bague: Non, vous dis-je, c'est l'offenser.

MARIANE: De grce.

CLANTE: Point du tout.

HARPAGON,  part: Peste soit.

CLANTE: Le voil qui se scandalise de votre refus.

HARPAGON, bas  son fils: Ah, tratre!

CLANTE: Vous voyez qu'il se dsespre.

HARPAGON, bas  son fils, en le menaant: Bourreau que tu es!

CLANTE: Mon pre, ce n'est pas ma faute. Je fais ce que je puis pour l'obliger  la garder; mais elle est obstine.

HARPAGON, bas  son fils avec emportement: Pendard!

CLANTE: Vous tes cause, Madame, que mon pre me querelle.

HARPAGON, bas  son fils, avec les mmes grimaces: Le coquin!

CLANTE: Vous le ferez tomber malade. De grce, Madame, ne rsistez point davantage.

FROSINE: Mon Dieu! que de faons! Gardez la bague, puisque Monsieur le veut.

MARIANE: Pour ne vous point mettre en colre, je la garde maintenant; et je prendrai un autre temps pour vous la rendre.

Scne VIII

HARPAGON, MARIANE, FROSINE, CLANTE, BRINDAVOINE, LISE.

BRINDAVOINE: Monsieur, il y a l un homme qui veut vous parler.

HARPAGON: Dis-lui que je suis empch, et qu'il revienne une autre fois.

BRINDAVOINE: Il dit qu'il vous apporte de l'argent.

HARPAGON : Je vous demande pardon. Je reviens tout  l'heure.

Scne IX

HARPAGON, MARIANE, CLANTE, LISE, FROSINE, LA MERLUCHE.

LA MERLUCHE. Il vient en courant, et fait tomber Harpagon: Monsieur.

HARPAGON: Ah! je suis mort.

CLANTE: Qu'est-ce, mon pre? Vous tes-vous fait mal?

HARPAGON: Le tratre assurment a reu de l'argent de mes dbiteurs, pour me faire rompre le cou.

VALRE: Cela ne sera rien.

LA MERLUCHE: Monsieur, je vous demande pardon, je croyais bien faire d'accourir vite.

HARPAGON: Que viens-tu faire ici, bourreau?

LA MERLUCHE: Vous dire que vos deux chevaux sont dferrs.

HARPAGON: Qu'on les mne promptement chez le marchal.

CLANTE: En attendant qu'ils soient ferrs, je vais faire pour vous, mon pre, les honneurs de votre logis, et conduire Madame dans le jardin, o je ferai porter la collation.

HARPAGON: Valre, aie un peu l'oeil  tout cela; et prends soin, je te prie, de m'en sauver le plus que tu pourras, pour le renvoyer au marchand.

VALRE: C'est assez.

HARPAGON:  fils impertinent, as-tu envie de me ruiner?

ACTE IV, Scne premire

CLANTE, MARIANE, LISE, FROSINE.

CLANTE: Rentrons ici, nous serons beaucoup mieux. Il n'y a plus autour de nous personne de suspect, et nous pouvons parler librement.

LISE: Oui, Madame, mon frre m'a fait confidence de la passion qu'il a pour vous. Je sais les chagrins et les dplaisirs que sont capables de causer de pareilles traverses; et c'est, je vous assure, avec une tendresse extrme que je m'intresse  votre aventure.

MARIANE: C'est une douce consolation que de voir dans ses intrts une personne comme vous; et je vous conjure, Madame, de me garder toujours cette gnreuse amiti, si capable de m'adoucir les cruauts de la fortune.

FROSINE: Vous tes, par ma foi! de malheureuses gens l'un et l'autre, de ne m'avoir point, avant tout ceci, avertie de votre affaire. Je vous aurais sans doute dtourn cette inquitude, et n'aurais point amen les choses o l'on voit qu'elles sont.

CLANTE: Que veux-tu? C'est ma mauvaise destine qui l'a voulu ainsi. Mais, belle Mariane quelles rsolutions sont les vtres?

MARIANE: Hlas! suis-je en pouvoir de faire des rsolutions? Et dans la dpendance o je me vois, puis-je former que des souhaits?

CLANTE: Point d'autre appui pour moi dans votre coeur que de simples souhaits? Point de piti officieuse? Point de secourable bont? Point d'affection agissante?

MARIANE: Que saurais-je vous dire? Mettez-vous en ma place, et voyez ce que je puis faire. Avisez, ordonnez vous-mme: je m'en remets  vous, et je vous crois trop raisonnable pour vouloir exiger de moi que ce qui peut m'tre permis par l'honneur et la biensance.

CLANTE: Hlas! o me rduisez-vous, que de me renvoyer  ce que voudront me permettre les fcheux sentiments d'un rigoureux honneur et d'une scrupuleuse biensance?

MARIANE: Mais que voulez-vous que je fasse? Quand je pourrais passer sur quantit d'gards o notre sexe est oblig, j'ai de la considration pour ma mre. Elle m'a toujours leve avec une tendresse extrme, et je ne saurais me rsoudre  lui donner du dplaisir. Faites, agissez auprs d'elle, employez tous vos soins  gagner son esprit: vous pouvez faire et dire tout ce que vous voudrez, je vous en donne la licence; et s'il ne tient qu' me dclarer en votre faveur, je veux bien consentir  lui faire un aveu moi-mme de tout ce que je sens pour vous.

CLANTE: Frosine, ma pauvre Frosine, voudrais-tu nous servir?

FROSINE: Par ma foi! faut-il le demander? Je le voudrais de tout mon coeur. Vous savez que de mon naturel je suis assez humaine; le Ciel ne m'a point fait l'me de bronze, et je n'ai que trop de tendresse  rendre de petits services, quand je vois des gens qui s'entre-aiment en tout bien et en tout honneur. Que pourrions-nous faire  ceci?

CLANTE: Songe un peu, je te prie.

MARIANE: Ouvre-nous des lumires.

LISE: Trouve quelque invention pour rompre ce que tu as fait.

FROSINE: Ceci est assez difficile. Pour votre mre, elle n'est pas tout  fait draisonnable, et peut-tre pourrait-on la gagner, et la rsoudre  transporter au fils le don qu'elle veut faire au pre. Mais le mal que j'y trouve, c'est que votre pre est votre pre.

CLANTE: Cela s'entend.

FROSINE: Je veux dire qu'il conservera du dpit, si l'on montre qu'on le refuse; et qu'il ne sera point d'humeur ensuite  donner son consentement  votre mariage. Il faudrait, pour bien faire, que le refus vnt de lui-mme, et tcher par quelque moyen de le dgoter de votre personne.

CLANTE: Tu as raison.

FROSINE: Oui, j'ai raison, je le sais bien. C'est l ce qu'il faudrait; mais le diantre est d'en pouvoir trouver les moyens. Attendez: si nous avions quelque femme un peu sur l'ge, qui ft de mon talent, et jout assez bien pour contrefaire une dame de qualit, par le moyen d'un train fait  la hte, et d'un bizarre nom de marquise, ou de vicomtesse, que nous supposerions de la basse Bretagne, j'aurais assez d'adresse pour faire accroire  votre pre que ce serait une personne riche, outre ses maisons, de cent mille cus en argent comptant; qu'elle serait perdument amoureuse de lui, et souhaiterait de se voir sa femme, jusqu' lui donner tout son bien par contrat de mariage; et je ne doute point qu'il ne prtt l'oreille  la proposition; car enfin il vous aime fort, je le sais; mais il aime un peu plus l'argent; et quand, bloui de ce leurre, il aurait une fois consenti  ce qui vous touche, il importerait peu ensuite qu'il se dsabust, en venant  vouloir voir clair aux effets- de notre marquise.

CLANTE: Tout cela est fort bien pens.

FROSINE: Laissez-moi faire, je viens de me ressouvenir d'une de mes amies, qui sera notre fait.

CLANTE: Sois assure, Frosine, de ma reconnaissance, si tu viens  bout de la chose. Mais, charmante Mariane, commenons, je vous prie, par gagner votre mre: c'est toujours beaucoup faire que de rompre ce mariage. Faites-y de votre part, je vous en conjure, tous les efforts qu'il vous sera possible; servez-vous de tout Le pouvoir que vous donne sur elle cette amiti qu'elle a pour vous; dployez sans rserve les grces loquentes, les charmes tout-puissants que le Ciel a placs dans vos yeux et dans votre bouche; et n'oubliez rien, s'il vous plat, de ces tendres paroles, de ces douces prires, et de ces caresses touchantes  qui je suis persuad qu'on ne saurait rien refuser.

MARIANE: J'y ferai tout ce que je puis, et n'oublierai aucune chose.

Scne II

HARPAGON, CLANTE, MARIANE, LISE, FROSINE.

HARPAGON-: Ouais! mon fils baise la main de sa prtendue belle-mre-, et sa prtendue belle-mre ne s'en dfend pas fort. Y aurait-il quelque mystre l-dessous?

LISE: Voil mon pre.

HARPAGON: Le carrosse est tout prt. Vous pouvez partir quand il vous plaira.

CLANTE: Puisque vous n'y allez pas, mon pre, je m'en vais les conduire.

HARPAGON: Non, demeurez. Elles iront bien toutes seules; et j'ai besoin de vous.

Scne III

HARPAGON, CLANTE.

HARPAGON:  , intrt de belle-mre  part, que te semble  toi de cette personne?

CLANTE: Ce qui m'en semble?

HARPAGON: Oui, de son air, de sa taille, de sa beaut, de son esprit?

CLANTE: L, l.

HARPAGON: Mais encore?

CLANTE:  vous en parler franchement, je ne l'ai pas trouve ici ce que je l'avais crue. Son air est de franche coquette; sa taille est assez gauche, sa beaut trs mdiocre, et son esprit des plus communs. Ne croyez pas que ce soit, mon pre, pour vous en dgoter; car belle-mre pour belle-mre, j'aime autant celle-l qu'une autre.

HARPAGON: Tu lui disais tantt pourtant.

CLANTE: Je lui ai dit quelques douceurs en votre nom, mais c'tait pour vous plaire.

HARPAGON: Si bien donc que tu n'aurais pas d'inclination pour elle?

CLANTE: Moi? point du tout.

HARPAGON: J'en suis fch; car cela rompt une pense qui m'tait venue dans l'esprit. J'ai fait, en la voyant ici, rflexion sur mon ge; et j'ai song qu'on pourra trouver  redire de me voir marier  une jeune personne-. Cette considration m'en faisait quitter le dessein; et comme je l'ai fait demander, et que je suis pour elle engag de parole, je te l'aurais donne, sans l'aversion que tu tmoignes.

CLANTE:  moi?

HARPAGON:  toi.

CLANTE: En mariage?

HARPAGON: En mariage.

CLANTE: coutez: il est vrai qu'elle n'est pas fort  mon got; mais pour vous faire plaisir, mon pre, je me rsoudrai  l'pouser, si vous voulez.

HARPAGON: Moi? je suis plus raisonnable que tu ne penses: je ne veux point forcer ton inclination.

CLANTE: Pardonnez-moi, je me ferai cet effort pour l'amour de vous.

HARPAGON: Non, non: un mariage ne saurait tre heureux o l'inclination n'est pas.

CLANTE: C'est une chose, mon pre, qui peut-tre viendra ensuite; et l'on dit que l'amour est souvent un fruit du mariage.

HARPAGON: Non: du ct de l'homme, on ne doit point risquer l'affaire, et ce sont des suites fcheuses, o je n'ai garde de me commettre. Si tu avais senti quelque inclination pour elle,  la bonne heure! je te l'aurais fait pouser, au lieu de moi; mais cela n'tant pas, je suivrai mon premier dessein, et je l'pouserai moi-mme.

CLANTE: H bien! mon pre, puisque les choses sont ainsi, il faut vous dcouvrir mon coeur, il faut vous rvler notre secret. La vrit est que je l'aime, depuis un jour que je la vis dans une promenade; que mon dessein tait tantt de vous la demander pour femme; et que rien ne m'a retenu que la dclaration de vos sentiments, et la crainte de vous dplaire.

HARPAGON: Lui avez-vous rendu visite?

CLANTE: Oui, mon pre.

HARPAGON: Beaucoup de fois?

CLANTE: Assez, pour le temps qu'il y a.

HARPAGON: Vous a-t-on bien reu?

CLANTE: Fort bien, mais sans savoir qui j'tais; et c'est ce qui a fait tantt la surprise de Mariane.

HARPAGON: Lui avez-vous dclar votre passion, et le dessein o vous tiez de l'pouser?

CLANTE: Sans doute; et mme j'en avais fait  sa mre quelque peu d'ouverture.

HARPAGON: A-t-elle cout, pour sa fille, votre proposition?

CLANTE: Oui, fort civilement.

HARPAGON: Et la fille correspond-elle fort  votre amour?

CLANTE: Si j'en dois croire les apparences, je me persuade, mon pre, qu'elle a quelque bont pour moi.

HARPAGON: Je suis bien aise d'avoir appris un tel secret; et voil justement ce que je demandais. Oh sus! mon fils, savez-vous ce qu'il y a? c'est qu'il faut songer, s'il vous plat,  vous dfaire de votre amour;  cesser toutes vos poursuites auprs d'une personne que je prtends pour moi; et  vous marier dans peu avec celle qu'on vous destine.

CLANTE: Oui, mon pre, c'est ainsi que vous me jouez! H bien! puisque les choses en sont venues l, je vous dclare, moi, que je ne quitterai point la passion que j'ai pour Mariane, qu'il n'y a point d'extrmit o je ne m'abandonne pour vous disputer sa conqute, et que si vous avez pour vous le consentement d'une mre, j'aurai d'autres secours peut-tre qui combattront pour moi.

HARPAGON: Comment, pendard? tu as l'audace d'aller sur mes brises?

CLANTE: C'est vous qui allez sur les miennes; et je suis le premier en date.

HARPAGON: Ne suis-je pas ton pre? et ne me dois-tu pas respect?

CLANTE: Ce ne sont point ici des choses o les enfants soient obligs de dfrer aux pres; et l'amour ne connat personne.

HARPAGON: Je te ferai bien me connatre, avec de bons coups de bton.

CLANTE: Toutes vos menaces ne feront rien.

HARPAGON: Tu renonceras  Mariane.

CLANTE: Point du tout.

HARPAGON: Donnez-moi un bton tout  l'heure.

Scne IV

MATRE JACQUES, HARPAGON, CLANTE.

MATRE JACQUES: Eh, eh, eh, Messieurs, qu'est-ce ci?  quoi songez-vous?

CLANTE: Je me moque de cela.

MATRE JACQUES: Ah! Monsieur, doucement.

HARPAGON: Me parler avec cette impudence!

MATRE JACQUES: Ah! Monsieur, de grce.

CLANTE: Je n'en dmordrai point.

MATRE JACQUES: H quoi?  votre pre?

HARPAGON: Laisse-moi faire.

MATRE JACQUES: H quoi?  votre fils? Encore passe pour moi.

HARPAGON: Je te veux faire toi-mme, matre Jacques, juge de cette affaire, pour montrer comme j'ai raison.

MATRE JACQUES: J'y consens.- loignez-vous un peu.

HARPAGON: J'aime une fille, que je veux pouser; et le pendard a l'insolence de l'aimer avec moi, et d'y prtendre malgr mes ordres.

MATRE JACQUES: Ah! il a tort.

HARPAGON: N'est-ce pas une chose pouvantable, qu'un fils qui veut entrer en concurrence avec son pre? et ne doit il pas, par respect, s'abstenir de toucher  mes inclinations?

MATRE JACQUES: Vous avez raison. Laissez-moi lui parler, et demeurez l.
Il vient trouver Clante  l'autre bout du thtre.

CLANTE: H bien! oui, puisqu'il veut te choisir pour juge, je n'y recule point; il ne m'importe qui ce soit; et je veux bien aussi me rapporter  toi, matre Jacques, de notre diffrend.

MATRE JACQUES: C'est beaucoup d'honneur que vous me faites.

CLANTE: Je suis pris d'une jeune personne qui rpond  mes voeux, et reoit tendrement les offres de ma foi; et mon pre s'avise de venir troubler notre amour par la demande qu'il en fait faire.

MATRE JACQUES: Il a tort assurment.

CLANTE: N'a-t-il point de honte,  son ge, de songer  se marier? lui sied-il bien d'tre encore amoureux? et ne devrait-il pas laisser cette occupation aux jeunes gens?

MATRE JACQUES: Vous avez raison, il se moque. Laissez-moi lui dire deux mots. (Il revient  Harpagon.) H bien! votre fils n'est pas si trange que vous le dites, et il se met  la raison. Il dit qu'il sait le respect qu'il vous doit, qu'il ne s'est emport que dans la premire chaleur, et qu'il ne fera point refus de se soumettre  ce qu'il vous plaira, pourvu que vous vouliez le traiter mieux que vous ne faites, et lui donner quelque personne en mariage dont il ait lieu d'tre content.

HARPAGON: Ah! dis-lui, matre Jacques, que moyennant cela, il pourra esprer toutes choses de moi; et que, hors Mariane, je lui laisse la libert de choisir celle qu'il voudra.

MATRE JACQUES. Il va au fils: Laissez-moi faire. H bien! votre pre n'est pas si draisonnable que vous le faites; et il m'a tmoign que ce sont vos emportements qui l'ont mis en colre; qu'il n'en veut seulement qu' votre manire d'agir, et qu'il sera fort dispos  vous accorder ce que vous souhaitez, pourvu que vous vouliez vous y prendre par la douceur, et lui rendre les dfrences, les respects, et les soumissions qu'un fils doit  son pre.

CLANTE: Ah! matre Jacques, tu lui peux assurer que, s'il m'accorde Mariane, il me verra toujours le plus soumis de tous les hommes; et que jamais je ne ferai aucune chose que par ses volonts.

MATRE JACQUES: Cela est fait. Il consent  ce que vous dites.

HARPAGON: Voil qui va le mieux du monde.

MATRE JACQUES: Tout est conclu. Il est content de vos promesses.

CLANTE: Le Ciel en soit lou!

MATRE JACQUES: Messieurs, vous n'avez qu' parler ensemble: vous voil d'accord maintenant; et vous alliez vous quereller, faute de vous entendre.

CLANTE: Mon pauvre matre Jacques, je te serai oblig toute ma vie.

MATRE JACQUES: Il n'y a pas de quoi, Monsieur.

HARPAGON: Tu m'as fait plaisir, matre Jacques, et cela mrite une rcompense. Va, je m'en souviendrai, je t'assure.
Il tire son mouchoir de sa poche, ce qui fait croire 
matre Jacques qu'il va lui donner quelque chose.

MATRE JACQUES: Je vous baise les mains.

Scne V

CLANTE, HARPAGON.

CLANTE: Je vous demande pardon, mon pre, de l'emportement que j'ai fait paratre.

HARPAGON: Cela n'est rien.

CLANTE: Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.

HARPAGON: Et moi, j'ai toutes les joies du monde de te voir raisonnable.

CLANTE: Quelle bont  vous d'oublier si vite ma faute!

HARPAGON: On oublie aisment les fautes des enfants, lorsqu'ils rentrent dans leur devoir.

CLANTE: Quoi? ne garder aucun ressentiment de toutes mes extravagances?

HARPAGON: C'est une chose o tu m'obliges par la soumission et le respect o tu te ranges.

CLANTE: Je vous promets, mon pre, que, jusques au tombeau, je conserverai dans mon coeur le souvenir de vos bonts.

HARPAGON: Et moi, je te promets qu'il n'y aura aucune chose que tu n'obtiennes de moi.

CLANTE: Ah! mon pre, je ne vous demande plus rien; et c'est m'avoir assez donn que de me donner Mariane.

HARPAGON: Comment?

CLANTE: Je dis, mon pre, que je suis trop content de vous, et que je trouve toutes choses dans la bont que vous avez de m'accorder Mariane.

HARPAGON: Qui est-ce qui parle de t'accorder Mariane?

CLANTE: Vous, mon pre.

HARPAGON: Moi?

CLANTE: Sans doute.

HARPAGON: Comment? C'est toi qui as promis d'y renoncer.

CLANTE: Moi, y renoncer?

HARPAGON: Oui.

CLANTE: Point du tout.

HARPAGON: Tu ne t'es pas dparti d'y prtendre?

CLANTE: Au contraire, j'y suis port plus que jamais.

HARPAGON: Quoi? pendard, derechef?

CLANTE: Rien ne me peut changer.

HARPAGON: Laisse-moi faire, tratre.

CLANTE: Faites tout ce qu'il vous plaira.

HARPAGON: Je te dfends de me jamais voir.

CLANTE:  la bonne heure.

HARPAGON: Je t'abandonne.

CLANTE: Abandonnez.

HARPAGON: Je te renonce pour mon fils.

CLANTE: Soit.

HARPAGON: Je te dshrite.

CLANTE: Tout ce que vous voudrez.

HARPAGON: Et je te donne ma maldiction.

CLANTE: Je n'ai que faire de vos dons.

Scne VI

LA FLCHE, CLANTE.

LA FLCHE, sortant du jardin avec une cassette: Ah! Monsieur, que je vous trouve  propos! suivez-moi vite.

CLANTE: Qu'y a-t-il?

LA FLCHE: Suivez-moi, vous dis-je: nous sommes bien.

CLANTE: Comment?

LA FLCHE: Voici votre affaire.

CLANTE: Quoi?

LA FLCHE: J'ai guign ceci tout le jour.

CLANTE: Qu'est-ce que c'est?

LA FLCHE: Le trsor de votre pre, que j'ai attrap.

CLANTE: Comment as-tu fait?

LA FLCHE: Vous saurez tout. Sauvons-nous, je l'entends crier.

Scne VII

HARPAGON. Il crie au voleur ds le jardin, et vient sans chapeau: Au voleur! au voleur!  l'assassin! au meurtrier! Justice, juste Ciel! je suis perdu, je suis assassin, on m'a coup la gorge, on m'a drob mon argent. Qui peut-ce tre? Qu'est-il devenu? O est-il? O se cache-t-il? Que ferai-je pour le trouver? O courir? O ne pas courir? N'est-il point l? N'est-il point ici? Qui est-ce? Arrte. Rends-moi mon argent, coquin. (Il se prend lui-mme le bras.) Ah! c'est moi. Mon esprit est troubl, et j'ignore o je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hlas! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami! on m'a priv de toi; et puisque tu m'es enlev, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie; tout est Fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde: sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus; je me meurs, je suis mort, je suis enterr. N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris? Euh? que dites-vous? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait pi l'heure; et l'on a choisi justement le temps que je parlais  mon tratre de fils. Sortons. Je veux aller qurir la justice, et faire donner la question  toute la maison:  servantes,  valets,  fils,  fille, et  moi aussi. Que de gens assembls! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupons, et tout me semble mon voleur. Eh! de quoi est-ce qu'on parle l? De celui qui m'a drob? Quel bruit fait-on l-haut? Est-ce mon voleur qui y est? De grce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point cach l parmi vous? Ils me regardent tous, et se mettent  rire. Vous verrez qu'ils ont part sans doute au vol que l'on m'a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prvts, des juges, des gnes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-mme aprs.

ACTE V, Scne premire

HARPAGON, LE COMMISSAIRE, son CLERC.

LE COMMISSAIRE: Laissez-moi faire: je sais mon mtier, Dieu merci. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je me mle de dcouvrir des vols; et je voudrais avoir autant de sacs de mille francs que j'ai fait pendre de personnes.

HARPAGON: Tous les magistrats sont intresss  prendre cette affaire en main; et si l'on ne me fait retrouver mon argent, je demanderai justice de la justice.

LE COMMISSAIRE: Il faut faire toutes les poursuites requises. Vous dites qu'il y avait dans cette cassette.?

HARPAGON: Dix mille cus bien compts.

LE COMMISSAIRE: Dix mille cus!

HARPAGON: Dix mille cus. En pleurant.

LE COMMISSAIRE: Le vol est considrable.

HARPAGON: Il n'y a point de supplice assez grand pour l'normit de ce crime; et s'il demeure impuni, les choses les plus sacres ne sont plus en sret.

LE COMMISSAIRE: En quelles espces tait cette somme?

HARPAGON: En bons louis d'or et pistoles bien trbuchantes.

LE COMMISSAIRE: Qui souponnez-vous de ce vol?

HARPAGON: Tout le monde; et je veux que vous arrtiez prisonniers la ville et les faubourgs.

LE COMMISSAIRE: Il faut, si vous m'en croyez, n'effaroucher personne, et tcher doucement d'attraper quelques preuves, afin de procder aprs par la rigueur au recouvrement des deniers qui vous ont t pris.

Scne II

MATRE JACQUES, HARPAGON, LE COMMISSAIRE, son CLERC.

MATRE JACQUES, au bout du thtre, en se retourdanr du ct dont il sort: Je m'en vais revenir. Qu'on me l'gorge tout  l'heure; qu'on me lui fasse griller les pieds, qu'on me le mette dans l'eau bouillante, et qu'on me le pende au plancher.

HARPAGON: Qui? Celui qui m'a drob?

MATRE JACQUES: Je parle d'un cochon de lait que votre intendant me vient d'envoyer, et je veux vous l'accommoder  ma fantaisie.

HARPAGON: Il n'est pas question de cela; et voil Monsieur,  qui il faut parler d'autre chose.

LE COMMISSAIRE: Ne vous pouvantez point. Je suis homme  ne vous point scandaliser, et les choses iront dans la douceur.

MATRE JACQUES: Monsieur est de votre souper?

LE COMMISSAIRE: Il faut ici, mon cher ami, ne rien cacher  votre matre.

MATRE JACQUES: Ma foi! Monsieur, je montrerai tout ce que je sais faire, et je vous traiterai du mieux qu'il me sera possible.

HARPAGON: Ce n'est pas l l'affaire.

MATRE JACQUES: Si je ne vous fais pas aussi bonne chre que je voudrais, c'est la faute de Monsieur votre intendant, qui m'a rogn les ailes avec les ciseaux de son conomie.

HARPAGON: Tratre, il s'agit d'autre chose que de souper; et je veux que tu me dises des nouvelles de l'argent qu'on m'a pris.

MATRE JACQUES: On vous a pris de l'argent?

HARPAGON: Oui, coquin; et je m'en vais te faire pendre, si tu ne me le rends.

LE COMMISSAIRE: Mon Dieu! ne le maltraitez point. Je vois  sa mine qu'il est honnte homme, et que sans se faire mettre en prison, il vous dcouvrira ce que vous voulez savoir. Oui, mon ami, si vous nous confessez la chose, il ne vous sera fait aucun mal, et vous serez rcompens comme il faut par votre matre. On lui a pris aujourd'hui son argent, et il n'est pas que vous ne sachiez quelques nouvelles de cette affaire.

MATRE JACQUES,  part: Voici justement ce qu'il me faut pour me venger de notre intendant: depuis qu'il est entr cans, il est le favori, on n'coute que ses conseils; et j'ai aussi sur le coeur les coups de bton de tantt.

HARPAGON: Qu'as-tu  ruminer?

LE COMMISSAIRE: Laissez-le faire: il se prpare  vous contenter, et je vous ai bien dit qu'il tait honnte homme.

MATRE JACQUES: Monsieur, si vous voulez que je vous dise les choses, je crois que c'est Monsieur votre cher intendant qui a fait le coup.

HARPAGON: Valre?

MATRE JACQUES: Oui.

HARPAGON: Lui, qui me parat si fidle?

MATRE JACQUES: Lui-mme. Je crois que c'est lui qui vous a drob.

HARPAGON: Et sur quoi le crois-tu?

MATRE JACQUES: Sur quoi?

HARPAGON: Oui.

MATRE JACQUES: Je le crois. Sur ce que je le crois.

LE COMMISSAIRE: Mais il est ncessaire de dire les indices que vous avez.

HARPAGON: L'as-tu vu rder autour du lieu o j'avais mis mon argent?

MATRE JACQUES: Oui, vraiment. O tait-il votre argent?

HARPAGON: Dans le jardin.

MATRE JACQUES: Justement: je l'ai vu rder dans le jardin. Et dans quoi est-ce que cet argent tait?

HARPAGON: Dans une cassette.

MATRE JACQUES: Voil l'affaire: je lui ai vu une cassette.

HARPAGON: Et cette cassette, comment est-elle faite? Je verrai bien si c'est la mienne.

MATRE JACQUES: Comment elle est faite?

HARPAGON: Oui.

MATRE JACQUES: Elle est faite. Elle est faite comme une cassette.

LE COMMISSAIRE: Cela s'entend. Mais dpeignez-la un peu, pour voir.

MATRE JACQUES: C'est une grande cassette.

HARPAGON: Celle qu'on m'a vole est petite.

MATRE JACQUES: Eh! oui, elle est petite, si on le veut prendre par l; mais je l'appelle grande pour ce qu'elle contient.

LE COMMISSAIRE: Et de quelle couleur est-elle?

MATRE JACQUES: De quelle couleur?

LE COMMISSAIRE: Oui.

MATRE JACQUES: Elle est de couleur. l, d'une certaine couleur. Ne sauriez-vous m'aider  dire?

HARPAGON: Euh?

MATRE JACQUES: N'est-elle pas rouge?

HARPAGON: Non, grise.

MATRE JACQUES: Eh! oui, gris-rouge: c'est ce que je voulais dire.

HARPAGON: Il n'y a point de doute: c'est elle assurment. Ecrivez, Monsieur, crivez sa dposition. Ciel!  qui dsormais se fier? Il ne faut plus jurer de rien; et je crois aprs cela que je suis homme  me voler moi-mme.

MATRE JACQUES: Monsieur, le voici qui revient. Ne lui allez pas dire au moins que c'est moi qui vous ai dcouvert cela.

Scne III

VALRE, HARPAGON, LE COMMISSAIRE, son CLERC, MATRE JACQUES.

HARPAGON: Approche: viens confesser l'action la plus noire, l'attentat le plus horrible qui jamais ait t commis.

VALRE: Que voulez-vous, Monsieur?

HARPAGON: Comment, tratre, tu ne rougis pas de ton crime?

VALRE: De quel crime voulez-vous donc parler?

HARPAGON: De quel crime je veux parler, infme? Comme si tu ne savais pas ce que je veux dire. C'est en vain que tu prtendrais de le dguiser: l'affaire est dcouverte, et l'on vient de m'apprendre tout. Comment abuser ainsi de ma bont, et s'introduire exprs chez moi pour me trahir? pour me jouer un tour de cette nature?

VALRE: Monsieur, puisqu'on vous a dcouvert tout, je ne veux point chercher de dtours et vous nier la chose.

MATRE JACQUES: Oh, oh! aurais-je devin sans y penser?

VALRE: C'tait mon dessein de vous en parler, et je voulais attendre pour cela des conjonctures favorables; mais puisqu'il est ainsi, je vous conjure de ne vous point fcher, et de vouloir entendre mes raisons.

HARPAGON: Et quelles belles raisons peux-tu me donner, voleur infme?

VALRE: Ah! Monsieur, je n'ai pas mrit ces noms. Il est vrai que j'ai commis une offense envers vous; mais, aprs tout, ma faute est pardonnable.

HARPAGON: Comment, pardonnable? Un guet-apens? un assassinat de la sorte?

VALRE: De grce, ne vous mettez point en colre. Quand vous m'aurez ou, vous verrez que le mal n'est pas si grand que vous le faites.

HARPAGON: Le mal n'est pas si grand que je le fais! Quoi? mon sang, mes entrailles, pendard?

VALRE: Votre sang, Monsieur, n'est pas tomb dans de mauvaises mains. Je suis d'une condition  ne lui point faire de tort, et il n'y a rien en tout ceci que je ne puisse bien rparer.

HARPAGON: C'est bien mon intention, et que tu me restitues ce que tu m'as ravi.

VALRE: Votre honneur, Monsieur, sera pleinement satisfait.

HARPAGON: Il n'est pas question d'honneur l-dedans. Mais, dis-moi, qui t'a port  cette action?

VALRE: Hlas! me le demandez-vous?

HARPAGON: Oui, vraiment, je te le demande.

VALRE: Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu'il fait faire: l'Amour.

HARPAGON: L'amour?

VALRE: Oui.

HARPAGON: Bel amour, bel amour, ma foi! L'amour de mes louis d'or.

VALRE: Non, Monsieur, ce ne sont point vos richesses qui m'ont tent; ce n'est pas cela qui m'a bloui, et je proteste de ne prtendre rien  tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j'ai.

HARPAGON: Non ferai, de par tous les diables! je ne te le laisserai pas. Mais voyez quelle insolence de vouloir retenir le vol qu'il m'a fait!

VALRE: Appelez-vous cela un vol?

HARPAGON: Si je l'appelle un vol? Un trsor comme celui-l!

VALRE: C'est un trsor, il est vrai, et le plus prcieux que vous ayez sans doute; mais ce ne sera pas le perdre que de me le laisser. Je vous le demande  genoux, ce trsor plein de charmes; et pour bien faire, il faut que vous me l'accordiez.

HARPAGON: Je n'en ferai rien. Qu'est-ce  dire cela?

VALRE: Nous nous sommes promis une foi mutuelle, et avons fait serment de ne nous point abandonner.

HARPAGON: Le serment est admirable, et la promesse plaisante!

VALRE: Oui, nous nous sommes engags d'tre l'un  l'autre  jamais.

HARPAGON: Je vous en empcherai bien, je vous assure.

VALRE: Rien que la mort ne nous peut sparer.

HARPAGON: C'est tre bien endiabl aprs mon argent.

VALRE: Je vous ai dj dit, Monsieur, que ce n'tait point l'intrt qui m'avait pouss  faire ce que j'ai fait. Mon coeur n'a point agi par les ressorts que vous pensez, et un motif plus noble m'a inspir cette rsolution.

HARPAGON: Vous verrez que c'est par charit chrtienne qu'il veut avoir mon bien; mais j'y donnerai bon ordre; et la justice, pendard effront, me va faire raison de tout.

VALRE: Vous en userez comme vous voudrez, et me voil prt  souffrir toutes les violences qu'il vous plaira; mais je vous prie de croire, au moins, que, s'il y a du mal, ce n'est que moi qu'il en faut accuser, et que votre fille en tout ceci n'est aucunement coupable.

HARPAGON: Je le crois bien, vraiment; il serait fort trange que ma fille et tremp dans ce crime. Mais je veux ravoir mon affaire, et que tu me confesses en quel endroit tu me l'as enleve.

VALRE: Moi? je ne l'ai point enleve, et elle est encore chez vous.

HARPAGON:  ma chre cassette! Elle n'est point sortie de ma maison?

VALRE: Non, Monsieur.

HARPAGON: H! dis-moi donc un peu: tu n'y as point touch?

VALRE: Moi, y toucher? Ah! vous lui faites tort, aussi bien qu' moi; et c'est d'une ardeur toute pure et respectueuse que j'ai brl pour elle.

HARPAGON: Brl pour ma cassette!

VALRE: J'aimerais mieux mourir que de lui avoir fait paratre aucune pense offensante: elle est trop sage et trop honnte pour cela.

HARPAGON: Ma cassette trop honnte!

VALRE: Tous mes dsirs se sont borns  jouir de sa vue; et rien de criminel n'a profan la passion que ses beaux yeux m'ont inspire.

HARPAGON: Les beaux yeux de ma cassette! Il parle d'elle comme un amant d'une matresse.

VALRE: Dame Claude, Monsieur, sait la vrit de cette aventure, et elle vous peut rendre tmoignage.

HARPAGON: Quoi? ma servante est complice de l'affaire?

VALRE: Oui, Monsieur, elle a t tmoin de notre engagement; et c'est aprs avoir connu l'honntet de ma flamme, qu'elle m'a aid  persuader votre fille de me donner sa foi, et recevoir la mienne.

HARPAGON: Eh? est-ce que la peur de la justice le fait extravaguer? Que nous brouilles-tu ici de ma fille?

VALRE: Je dis, Monsieur, que j'ai eu toutes les peines du monde  faire consentir sa pudeur  ce que voulait mon amour.

HARPAGON: La pudeur de qui?

VALRE: De votre fille; et c'est seulement depuis hier qu'elle a pu se rsoudre  nous signer mutuellement une promesse de mariage.

HARPAGON: Ma fille t'a sign une promesse de mariage!

VALRE: Oui, Monsieur, comme de ma part je lui en ai sign une.

HARPAGON:  Ciel! autre disgrce!

MATRE JACQUES: crivez, Monsieur, crivez.

HARPAGON: Rengrgement de mal! surcrot de dsespoir! Allons, Monsieur, faites le d de votre charge, et dressez-lui-moi son procs, comme larron, et comme suborneur.

MATRE JACQUES: Comme larron et comme suborneur.

VALRE: Ce sont des noms qui ne me sont point dus; et quand on saura qui je suis.

Scne IV

LISE, MARIANE, FROSINE, HARPAGON, VALRE, MATRE JACQUES, LE COMMISSAIRE, son CLERC.

HARPAGON: Ah! fille sclrate! fille indigne d'un pre comme moi! c'est ainsi que tu pratiques les leons que je t'ai donnes? Tu te laisses prendre d'amour pour un voleur infme, et tu lui engages ta foi sans mon consentement? Mais vous serez tromps l'un et l'autre. Quatre bonnes murailles me rpondront de ta conduite; et une bonne potence me fera raison de ton audace.

VALRE: Ce ne sera point votre passion qui jugera l'affaire; et l'on m'coutera, au moins, avant que de me condamner.

HARPAGON: Je me suis abus de dire une potence, et tu seras rou tout vif.

LISE,  genoux devant son pre: Ah! mon pre, montrez des sentiments un peu plus humains, je vous prie, et n'allez point pousser les choses dans les dernires violences du pouvoir paternel. Ne vous laissez point entraner aux premiers mouvements de votre passion, et donnez-vous le temps de considrer ce que vous voulez faire. Prenez la peine de mieux voir celui dont vous vous offensez: il est tout autre que vos yeux ne le jugent; et vous trouverez moins trange que je me sois donne  lui, lorsque vous saurez que sans lui vous ne m'auriez plus il y a longtemps. Oui, mon pre, c'est celui qui me sauva de ce grand pril que vous savez que je courus dans l'eau, et  qui vous devez la vie de cette mme fille dont.

HARPAGON: Tout cela n'est rien; et il valait bien mieux pour moi qu'il te laisst noyer que de faire ce qu'il a fait.

LISE: Mon pre, je vous conjure, par l'amour paternel, de me...

HARPAGON: Non, non, je ne veux rien entendre; et il faut que la justice fasse son devoir.

MATRE JACQUES: Tu me payeras mes coups de bton.

FROSINE: Voici un trange embarras.

Scne V

ANSELME, HARPAGON, LISE, MARIANE, VALRE, FROSINE, MATRE JACQUES, LE COMMISSAIRE, son CLERC.

ANSELME: Qu'est-ce, seigneur Harpagon? Je vous vois tout mu.

HARPAGON: Ah! seigneur Anselme, vous me voyez le plus infortun de tous les hommes; et voici bien du trouble et du dsordre au contrat que vous venez faire! On m'assassine dans le bien, on m'assassine dans l'honneur; et voil un tratre, un sclrat, qui a viol tous les droits les plus saints, qui s'est coul chez moi sous le titre de domestique, pour me drober mon argent et pour me suborner ma fille.

VALRE: Qui songe  votre argent, dont vous me faites un galimatias?

HARPAGON: Oui, ils se sont donn l'un et l'autre une promesse de mariage. Cet affront vous regarde, seigneur Anselme, et c'est vous qui devez vous rendre partie contre lui, et faire  vos dpens toutes les poursuites de la justice, pour vous venger de son insolence.

ANSELME: Ce n'est pas mon dessein de me faire pouser par force, et de rien prtendre  un coeur qui se serait donn; mais pour vos intrts, je suis prt  les embrasser ainsi que les miens propres.

HARPAGON: Voil Monsieur qui est un honnte commissaire, qui n'oubliera rien,  ce qu'il m'a dit, de la fonction de son office. Chargez-le comme il faut, Monsieur, et rendez les choses bien criminelles.

VALRE: Je ne vois pas quel crime on me peut faire de la passion que j'ai pour votre fille; et le supplice o vous croyez que je puisse tre condamn pour notre engagement, lorsqu'on saura ce que je suis.

HARPAGON: Je me moque de tous ces contes; et le monde aujourd'hui n'est plein que de ces larrons de noblesse, que de ces imposteurs, qui tirent avantage de leur obscurit, et s'habillent insolemment du premier nom illustre qu'ils s'avisent de prendre.

VALRE: Sachez que j'ai le coeur trop bon pour me parer de quelque chose qui ne soit point  moi, et que tout Naples peut rendre tmoignage de ma naissance.

ANSELME: Tout beau! prenez garde  ce que vous allez dire. Vous risquez ici plus que vous ne pensez; et vous parlez devant un homme  qui tout Naples est connu, et qui peut aisment voir clair dans l'histoire que vous ferez.

VALRE, en mettant firement son chapeau: Je ne suis point homme  rien craindre, et si Naples vous est connu, vous savez qui tait Dom Thomas d'Alburcy.

ANSELME: Sans doute, je le sais; et peu de gens l'ont connu mieux que moi.

HARPAGON: Je ne me soucie ni de Dom Thomas ni de Dom Martin.
Voyant deux chandelles allumes, il en souffle une.

ANSELME: De grce, laissez-le parler, nous verrons ce qu'il en veut dire.

VALRE: Je veux dire que c'est lui qui m'a donn le jour.

ANSELME: Lui?

VALRE: Oui.

ANSELME: Allez; vous vous moquez. Cherchez quelque autre histoire, qui vous puisse mieux russir, et ne prtendez pas vous sauver sous cette imposture.

VALRE: Songez  mieux parler. Ce n'est point une imposture; et je n'avance rien ici qu'il ne me soit ais de justifier.

ANSELME: Quoi? vous osez vous dire fils de Dom Thomas d'Alburcy?

VALRE: Oui, je l'ose; et je suis prt de soutenir cette vrit contre qui que ce soit.

ANSELME: L'audace est merveilleuse. Apprenez, pour vous confondre, qu'il y a seize ans pour le moins que l'homme dont vous nous parlez prit sur mer avec ses enfants et sa femme, en voulant drober leur vie aux cruelles perscutions qui ont accompagn les dsordres de Naples, et qui en firent exiler plusieurs nobles familles.

VALRE: Oui; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, g de sept ans, avec un domestique, fut sauv de ce naufrage par un vaisseau espagnol, et que ce fils sauv est celui qui vous parle; apprenez que le capitaine de ce vaisseau, touch de ma fortune, prit amiti pour moi; qu'il me fit lever comme son propre fils, et que les armes furent mon emploi ds que je m'en trouvai capable; que j'ai su depuis peu que mon pre n'tait point mort, comme je l'avais toujours cru; que passant ici pour l'aller chercher, une aventure, par le Ciel concerte, me fit voir la charmante lise; que cette vue me rendit esclave de ses beauts; et que la violence de mon amour, et les svrits de son pre, me firent prendre la rsolution de m'introduire dans son logis, et d'envoyer un autre  la qute de mes parents.

ANSELME: Mais quels tmoignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez btie sur une vrit?

VALRE: Le capitaine espagnol; un cachet de rubis qui tait  mon pre; un bracelet d'agate que ma mre m'avait mis au bras; le vieux Pedro, ce domestique qui se sauva avec moi du naufrage.

MARIANE: Hlas!  vos paroles je puis ici rpondre, moi, que vous n'imposez point; et tout ce que vous dites me fait connatre clairement que vous tes mon frre.

VALRE: Vous ma soeur?

MARIANE: Oui. Mon coeur s'est mu ds le moment que vous avez ouvert la bouche; et notre mre, que vous allez ravir, m'a mille fois entretenue des disgrces de notre famille. Le Ciel ne nous fit point aussi prir dans ce triste naufrage; mais il ne nous sauva la vie que par la perte de notre libert; et ce furent des corsaires qui nous recueillirent, ma mre et moi, sur un dbris de notre vaisseau. Aprs dix ans d'esclavage, une heureuse fortune nous rendit notre libert, et nous retournmes dans Naples, o nous trouvmes tout notre bien vendu, sans y pouvoir trouver des nouvelles de notre pre. Nous passmes  Gnes, o ma mre alla ramasser quelques malheureux restes d'une succession qu'on avait dchire; et de l, fuyant la barbare injustice de ses parents, elle vint en ces lieux, o elle n'a presque vcu que d'une vie languissante.

ANSELME:  Ciel! quels sont les traits de ta puissance! et que tu fais bien voir qu'il n'appartient qu' toi de faire des miracles! Embrassez-moi, mes enfants, et mlez tous deux vos transports  ceux de votre pre.

VALRE: Vous tes notre pre?

MARIANE: C'est vous que ma mre a tant pleur?

ANSELME: Oui, ma fille, oui, mon fils, je suis Dom Thomas d'Alburcy, que le Ciel garantit des ondes avec tout l'argent qu'il portait, et qui vous ayant tous crus morts durant plus de seize ans, se prparait, aprs de longs voyages,  chercher dans l'hymen d'une douce et sage personne la consolation de quelque nouvelle famille. Le peu de sret que j'ai vu pour ma vie  retourner  Naples, m'a fait y renoncer pour toujours; et ayant su trouver moyen d'y faire vendre ce que j'y avais, je me suis habitu ici, o, sous le nom d'Anselme, j'ai voulu m'loigner les chagrins de cet autre nom qui m'a caus tant de traverses.

HARPAGON: C'est l votre fils?

ANSELME: Oui.

HARPAGON: Je vous prends  partie, pour me payer dix mille cus qu'il m'a vols.

ANSELME: Lui, vous avoir vol?

HARPAGON: Lui-mme.

VALRE: Qui vous dit cela?

HARPAGON: Matre Jacques.

VALRE: C'est toi qui le dis?

MATRE JACQUES: Vous voyez que je ne dis rien.

HARPAGON: Oui: voil monsieur le commissaire qui a reu sa dposition.

VALRE: Pouvez-vous me croire capable d'une action si lche?

HARPAGON: Capable ou non capable, je veux ravoir mon argent.

Scne VI

CLANTE, VALRE, MARIANE, LISE, FROSINE, HARPAGON, ANSELME, MATRE JACQUES, LA FLCHE, LE COMMISSAIRE, son CLERC.

CLANTE: Ne vous tourmentez point, mon pre, et n'accusez personne. J'ai dcouvert des nouvelles de votre affaire, et je viens ici pour vous dire que, si vous voulez vous rsoudre  me laisser pouser Mariane, votre argent vous sera rendu.

HARPAGON: O est-il?

CLANTE: Ne vous en mettez point en peine: il est en lieu dont je rponds, et tout ne dpend que de moi. C'est  vous de me dire  quoi vous vous dterminez; et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane, ou de perdre votre cassette.

HARPAGON: N'en a-t-on rien t?

CLANTE: Rien du tout. Voyez si c'est votre dessein de souscrire  ce mariage, et de joindre votre consentement  celui de sa mre, qui lui laisse la libert de faire un choix entre nous deux.

MARIANE: Mais vous ne savez pas que ce n'est pas assez que ce consentement, et que le Ciel, avec un frre que vous voyez, vient de me rendre un pre dont vous avez  m'obtenir.

ANSELME: Le Ciel, mes enfants, ne me redonne point  vous pour tre contraire  vos voeux. Seigneur Harpagon, vous jugez bien que le choix d'une jeune personne tombera sur le fils plutt que sur le pre. Allons, ne vous faites point dire ce qu'il n'est point ncessaire d'entendre, et consentez ainsi que moi  ce double hymne.

HARPAGON: Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette.

CLANTE: Vous la verrez saine et entire.

HARPAGON: Je n'ai point d'argent  donner en mariage  mes enfants.

ANSELME: H bien! j'en ai pour eux; que cela ne vous inquite point.

HARPAGON: Vous obligerez-vous  faire tous les frais de ces deux mariages?

ANSELME: Oui, je m'y oblige: tes-vous satisfait?

HARPAGON: Oui, pourvu que pour les noces vous me fassiez faire un habit.

ANSELME: D'accord. Allons jouir de l'allgresse que cet heureux jour nous prsente.

LE COMMISSAIRE: Hol! Messieurs, hol! tout doucement, s'il vous plat: qui me payera mes critures?

HARPAGON: Nous n'avons que faire de vos critures.

LE COMMISSAIRE: Oui! mais je ne prtends pas, moi, les avoir faites pour rien.

HARPAGON: Pour votre paiement, voil un homme que je vous donne  pendre.

MATRE JACQUES: Hlas! comment faut-il donc faire? On me donne des coups de bton pour dire vrai, et on me veut pendre pour mentir.

ANSELME: Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture.

HARPAGON: Vous payerez donc le commissaire?

ANSELME: Soit. Allons vite faire part de notre joie  votre mre.

HARPAGON: Et moi, voir ma chre cassette.

LA JALOUSIE DU BARBOUILLE


Comdie


ACTEURS

LE BARBOUILL, mari d'Anglique.
LE DOCTEUR.
ANGLIQUE, fille de Gorgibus.
VALRE, amant d'Anglique.
CATHAU, suivante d'Anglique.
GORGIBUS, pre d'Anglique.
VILLEBREQUIN. 

Scne premire 


LE BARBOUILL: Il faut avouer que je suis le plus malheureux de tous les hommes. J'ai une femme qui me fait enrager: au lieu de me donner du soulagement et de faire les choses  mon souhait, elle me fait donner au diable vingt fois le jour; au lieu de se tenir  la maison, elle aime la promenade, la bonne chre, et frquente je ne sais quelle sorte de gens. Ah! pauvre barbouill, que tu es misrable! Il faut pourtant la punir. Si je la tuais. L'invention ne vaut rien, car tu serais pendu. Si tu la faisais mettre en prison. La carogne en sortirait avec son passe-partout. Que diable faire donc? Mais voil Monsieur le Docteur qui passe par ici: il faut que je lui demande un bon conseil sur ce que je dois faire.

Scne II

LE DOCTEUR, LE BARBOUILL.

LE BARBOUILL: Je m'en allais vous chercher pour vous faire une prire sur une chose qui m'est d'importance.

LE DOCTEUR: Il faut que tu sois bien mal appris, bien lourdaud, et bien mal morign, mon ami, puisque tu m'abordes sans ter ton chapeau, sans observer rationem loci, temporis et personae. Quoi? dbuter d'abord par un discours mal digr, au lieu de dire: Salve, vel salvus sis, Doctor, Doctorum eruditissime! H! pour qui me prends-tu, mon ami?

LE BARBOUILL: Ma foi, excusez-moi: c'est que j'avais l'esprit en charpe, et je ne songeais pas  ce que je faisais; mais je sais bien que vous tes galant homme.

LE DOCTEUR: Sais-tu bien d'o vient le mot de galant homme?

LE BARBOUILL: Qu'il vienne de Villejuif ou d'Aubervilliers, je ne m'en soucie gure.

LE DOCTEUR: Sache que le mot de galant homme vient d'lgant; prenant le g et l'a de la dernire syllabe, cela fa it ga, et puis prenant, ajoutant un a et les deux dernires lettres, cela fait galant, et puis ajoutant homme, cela fait galant homme. Mais encore pour qui me prends-tu?

LE BARBOUILL: Je vous prends pour un docteur. Or , parlons un peu de l'affaire que je vous veux proposer. Il faut que vous sachiez.

LE DOCTEUR: Sache auparavant que je ne suis pas seulement un docteur, mais que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, et dix fois docteur:
1 Parce que, comme l'unit est la base, le fondement, et le premier de tous les nombres, aussi, moi, je suis le premier de tous les docteurs, le docte des doctes.
2 Parce qu'il y a deux facults ncessaires pour la parfaite connaissance de toutes choses: le sens et l'entendement; et comme je suis tout sens et tout entendement, je suis deux fois docteur.

LE BARBOUILL: D'accord. C'est que.

LE DOCTEUR: 3 Parce que le nombre de trois est celui de la perfection, selon Aristote; et comme je suis parfait, et que toutes mes productions le sont aussi, je suis trois fois docteur.

LE BARBOUILL: H bien! Monsieur le Docteur.

LE DOCTEUR: 4 Parce que la philosophie a quatre parties: la logique, morale, physique et mtaphysique; et comme je les possde toutes quatre, et que je suis parfaitement vers en icelles, je suis quatre fois docteur.

LE BARBOUILL: Que diable! je n'en doute pas. coutez-moi donc.

LE DOCTEUR: 5 Parce qu'il y a cinq universelles: le genre, l'espce, la diffrence, le propre et l'accident, sans la connaissance desquels il est impossible de faire aucun bon raisonnement; et comme je m'en sers avec avantage, et que j'en connais l'utilit, je suis cinq fois docteur.

LE BARBOUILL: Il faut que j'aie bonne patience.

LE DOCTEUR: 6 Parce que le nombre de six est le nombre du travail; et comme je travaille incessamment pour ma gloire, je suis six fois docteur.

LE BARBOUILL: Ho! Parle tant que tu voudras.

LE DOCTEUR: 7 Parce que le nombre de sept est le nombre de la flicit; et comme je possde une parfaite connaissance de tout ce qui peut rendre heureux, et que je le suis en effet par mes talents, je me sens oblig de dire de moi-mme: O ter quatuorque beatum!
8 Parce que le nombre de huit est le nombre de la justice,  cause de l'galit qui se rencontre en lui, et que la justice et la prudence avec laquelle je mesure et pse toutes mes actions me rendent huit fois docteur.
9 parce qu'il y a neuf muses, et que je suis galement chri d'elles.
10 parce que, comme on ne peut passer le nombre de dix sans faire une rptition des autres nombres, et qu'il est le nombre universel, aussi, aussi, quand on m'a trouv, on a trouv le docteur universel: je contiens en moi tous les autres docteurs. Ainsi tu vois par des raisons plausibles, vraies, dmonstratives et convaincantes, que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, et dix fois docteur.

LE BARBOUILL: Que diable est ceci? je croyais trouver un homme bien savant, qui me donnerait un bon conseil, et je trouve un ramoneur de chemine qui, au lieu de me parler, s'amuse  jouer  la mourre. Un, deux, trois, quatre, ha, ha, ha! - Oh bien! ce n'est pas cela: c'est que je vous prie de m'couter, et croyez que je ne suis pas un homme  vous faire perdre vos peines, et que si vous me satisfaisiez sur ce que je veux de vous, je vous donnerai ce que vous voudrez; de l'argent, si vous en voulez.

LE DOCTEUR: H! de l'argent.

LE BARBOUILL: Oui, de l'argent, et toute autre chose que vous pourriez demander.

LE DOCTEUR, troussant sa robe derrire son cul: Tu me prends donc pour un homme  qui l'argent fait tout faire, pour un homme attach  l'intrt, pour une me mercenaire? Sache, mon ami, que quand tu me donnerais une bourse pleine de pistoles, et que cette bourse serait dans une riche bote, cette bote dans un tui prcieux, cet tui dans un coffret admirable, ce coffret dans un cabinet curieux, ce cabinet dans une chambre magnifique, cette chambre dans un appartement agrable, cet appartement dans un chteau pompeux, ce chteau dans une citadelle incomparable, cette citadelle dans une ville clbre, cette ville dans une le fertile, cette le dans une province opulente, cette province dans une monarchie florissante, cette monarchie dans tout le monde; et que tu me donnerais le monde o serait cette monarchie florissante, o serait cette province opulente, o serait cette le fertile, o serait cette ville clbre, o serait cette citadelle incomparable, o serait ce chteau pompeux, o serait cet appartement agrable, o serait cette chambre magnifique, o serait ce cabinet curieux, o serait ce coffret admirable, o serait cet tui prcieux, o serait cette riche bote dans laquelle serait enferme la bourse pleine de pistoles, que je me soucierais aussi peu de ton argent et de toi que de cela.

LE BARBOUILL: Ma foi, je m'y suis mpris:  cause qu'il est vtu comme un mdecin, j'ai cru qu'il lui fallait parler d'argent; mais puisqu'il n'en veut point, il n'y a rien de plus ais que de le contenter. Je m'en vais courir aprs lui.

Scne III

ANGLIQUE, VALRE, CATHAU.

ANGLIQUE: Monsieur, je vous assure que vous m'obligez beaucoup de me tenir quelquefois compagnie: mon mari est si mal bti, si dbauch, si ivrogne, que ce m'est un supplice d'tre avec lui, et je vous laisse  penser quelle satisfaction on peut avoir d'un rustre comme lui.

VALRE: Mademoiselle, vous me faites trop d'honneur de me vouloir souffrir, et je vous promets de contribuer de tout mon pouvoir  votre divertissement; et que, puisque vous tmoignez que ma compagnie ne vous est point dsagrable, je vous ferai connatre combien j'ai de joie de la bonne nouvelle que vous m'apprenez, par mes empressements.

CATHAU: Ah! changez de discours: voyez porte-guignon qui arrive.

Scne IV

LE BARBOUILL, VALRE, ANGLIQUE, CATHAU.

VALRE: Mademoiselle, je suis au dsespoir de vous apporter de si mchantes nouvelles; mais aussi bien les auriez-vous apprises de quelque autre: et puisque votre frre est fort malade.

ANGLIQUE: Monsieur, ne m'en dites pas davantage; je suis votre servante, et vous rends grces de la peine que vous avez prise.

LE BARBOUILL: Ma foi, sans aller chez le notaire, voil le certificat de mon cocuage. Ha! ha! Madame la carogne, je vous trouve avec un homme, aprs toutes les dfenses que je vous ai faites, et vous me voulez envoyer de Gemini en Capricorne!

ANGLIQUE: H bien! faut-il gronder pour cela? Ce Monsieur vient de m'apprendre que mon frre est bien malade: o est le sujet de querelles?

CATHAU: Ah! le voil venu: je m'tonnais bien si nous aurions longtemps du repos.

LE BARBOUILL: Vous vous gteriez, par ma foi, toutes deux, Mesdames les carognes; et toi, Cathau, tu corromps ma femme: depuis que tu la sers, elle ne vaut pas la moiti de ce qu'elle valait.

CATHAU: Vraiment oui, vous nous la baillez bonne.

ANGLIQUE: Laisse l cet ivrogne; ne vois-tu pas qu'il est si sol qu'il ne sait ce qu'il dit?

Scne V

GORGIBUS, VILLEBREQUIN, CATHAU, ANGLIQUE, LE BARBOUILL.

GORGIBUS: Ne voil pas encore mon maudit gendre qui querelle ma fille?

VILLEBREQUIN: Il faut savoir ce que c'est.

GORGIBUS: H quoi? toujours se quereller! vous n'aurez point la paix dans votre mnage?

LE BARBOUILL: Cette coquine-l m'appelle ivrogne. Tiens, je suis bien tent de te bailler une quinte major, en prsence de tes parents.

GORGIBUS: Je ddonne au diable l'escarcelle, si vous l'aviez fait.

ANGLIQUE: Mais aussi c'est lui qui commence toujours .

CATHAU: Que maudite soit l'heure que vous avez choisi ce grigou!.

VILLEBREQUIN: Allons, taisez-vous, la paix!

Scne VI

LE DOCTEUR, VILLEBREQUIN, GORGIBUS, CATHAU, ANGLIQUE, LE BARBOUILL.

LE DOCTEUR: Qu'est ceci? quel dsordre! quelle querelle! quel grabuge! quel vacarme! quel bruit! quel diffrend! quelle combustion! Qu'y a-t-il, Messieurs? Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il? , , voyons un peu s'il n'y a pas moyen de vous mettre d'accord, que je sois votre pacificateur, que j'apporte l'union chez vous.

GORGIBUS: C'est mon gendre et ma fille qui ont eu bruit ensemble.

LE DOCTEUR: Et qu'est-ce que c'est? voyons, dites-moi un peu la cause de leur diffrend.

GORGIBUS: Monsieur.

LE DOCTEUR: Mais en peu de paroles.

GORGIBUS: Oui-da. Mettez donc votre bonnet.

LE DOCTEUR: Savez-vous d'o vient le mot bonnet?

GORGIBUS: Nenni.

LE DOCTEUR: Cela vient de bonum est, "bon est, voil qui est bon" , parce qu'il garantit des catarrhes et fluxions.

GORGIBUS: Ma foi, je ne savais pas cela.

LE DOCTEUR: Dites donc vite cette querelle.

GORGIBUS: Voici ce qui est arriv.

LE DOCTEUR: Je ne crois pas que vous soyez homme  me tenir longtemps, puisque je vous en prie. J'ai quelques affaires pressantes qui m'appellent  la ville; mais pour remettre la paix dans votre famille, je veux bien m'arrter un moment.

GORGIBUS: J'aurai fait en un moment.

LE DOCTEUR: Soyez donc bref.

GORGIBUS: Voil qui est fait incontinent.

LE DOCTEUR: Il faut avouer, Monsieur Gorgibus, que c'est une belle qualit que de dire les choses en peu de paroles, et que les grands Parleurs, au lieu de se faire couter, se rendent le plus souvent si importuns, qu'on ne les entend point: Virtutem primam esse puta compescere linguam. Oui, la plus belle qualit d'un honnte homme, c'est de parler peu.

GORGIBUS: Vous saurez donc.

LE DOCTEUR: Socrates recommandait trois choses fort soigneusement  ses disciples: la retenue dans les actions, la sobrit dans le manger, et de dire les choses en peu de paroles. Commencez donc, Monsieur Gorgibus.

GORGIBUS: C'est ce que je veux faire.

LE DOCTEUR: En peu de mots, sans faon, sans vous amuser  beaucoup de discours, tranchez-moi d'un apophthegme, vite, vite, Monsieur Gorgibus, dpchons, vitez la prolixit.

GORGIBUS: Laissez-moi donc parler.

LE DOCTEUR: Monsieur Gorgibus, touchez l: vous parlez trop; il faut que quelque autre me dise la cause de leur querelle.

VILLEBREQUIN: Monsieur le Docteur, vous saurez que.

LE DOCTEUR: Vous tes un ignorant, un indocte, un homme ignare de toutes les bonnes disciplines, un ne en bon franais. H quoi? vous commencez la narration sans avoir fait un mot d'exorde? Il faut que quelque autre me conte le dsordre. Mademoiselle, contez-moi un peu le dtail de ce vacarme.

ANGLIQUE: Voyez-vous bien l mon gros coquin, mon sac  vin de mari?

LE DOCTEUR: Doucement, s'il vous plat: parlez avec respect de votre poux, quand vous tes devant la moustache d'un docteur comme moi.

ANGLIQUE: Ah! vraiment oui, docteur! Je me moque bien de vous et de votre doctrine, et je suis docteur quand je veux.

LE DOCTEUR: Tu es docteur quand tu veux, mais je pense que tu es un plaisant docteur. Tu as la mine de suivre fort ton caprice: des parties d'oraison, tu n'aimes que la conjonction; des genres, le masculin; des dclinaisons, le gnitif; de la syntaxe, mobile cum fixo! et enfin de la quantit, tu n'aimes que le dactyle, quia constat ex una longa et duabus brevibus. Venez , vous, dites-moi un peu quelle est la cause, le sujet de votre combustion.

LE BARBOUILL: Monsieur le Docteur.

LE DOCTEUR: Voil qui est bien commenc: "Monsieur le Docteur!" Ce mot de docteur a quelque chose de doux  l'oreille, quelque chose plein d'emphase: "Monsieur le Docteur!"

LE BARBOUILL:  la mienne volont.

LE DOCTEUR: Voil qui est bien: " la mienne volont!" La volont prsuppose le souhait, le souhait prsuppose des moyens pour arriver  ses fins, et la fin prsuppose un objet: voil qui est bien: " la mienne volont!"

LE BARBOUILL: J'enrage.

LE DOCTEUR: tez-moi ce mot: "j'enrage"; voil un terme bas et populaire.

LE BARBOUILL: H! Monsieur le Docteur, coutez-moi, de grce.

LE DOCTEUR: Audi, quaeso, aurait dit Ciceron.

LE BARBOUILL: Oh! ma foi, si se rompt, si se casse, ou si se brise, je ne m'en mets gure en peine; mais tu m'couteras, ou je te vais casser ton museau doctoral; et que diable donc est ceci?

Le Barbouill, Anglique, Gorgibus, Cathau, Villebrequin parlent tous  la fois, voulant dire la cause de la querelle, et le Docteur aussi, disant que la paix est une belle chose, et font un bruit confus de leurs voix; et pendant tout le bruit, Le Barbouill attache le Docteur par le pied, et le fait tomber; le docteur se doit laisser tomber sur le dos; Le Barbouill l'entrane par la corde qu'il lui a attache au pied, et, en l'entranant, le Docteur doit toujours parler, et compte par ses doigts toutes ses raisons, comme s'il n'tait point  terre, alors qu'il ne parat plus.

GORGIBUS: Allons, ma fille, retirez-vous chez vous, et vivez bien avec votre mari.

VILLEBREQUIN: Adieu, serviteur et bonsoir.

Scne VII

VALRE, LA VALLE. Anglique s'en va.

VALRE: Monsieur, je vous suis oblig du soin que vous avez pris, et je vous promets de me rendre  l'assignation que vous me donnez, dans une heure.

LA VALLE: Cela ne peut se diffrer; et si vous tardez un quart d'heure, le bal sera fini dans un moment, et vous n'aurez pas le bien d'y voir celle que vous aimez, si vous n'y venez tout prsentement.

VALRE: Allons donc ensemble de ce pas.

Scne VIII

ANGLIQUE: Cependant que mon mari n'y est pas, je vais faire un tour  un bal que donne une de mes voisines. Je serai revenue auparavant lui, car il est quelque part au cabaret: il ne s'apercevra pas que je suis sortie. Ce maroufle-l me laisse toute seule  la maison, comme si j'tais son chien.

Scne IX

LE BARBOUILL: Je savais bien que j'aurais raison de ce diable de Docteur, et de toute sa fichue doctrine. Au diable l'ignorant! J'ai bien renvoy toute la science par terre. Il faut pourtant que j'aille un peu voir si notre bonne mnagre m'aura fait  souper.

Scne X

ANGLIQUE: Que je suis malheureuse! j'ai t trop tard, l'assemble est finie: je suis arrive justement comme tout le monde sortait; mais il n'importe, ce sera pour une autre fois. Je m'en vais cependant au logis comme si de rien n'tait. Mais la porte est ferme. Cathau, Cathau!

Scne XI

LE BARBOUILL,  la fentre, ANGLIQUE.

LE BARBOUILL: Cathau, Cathau! H bien! Qu'a-t-elle fait, Cathau? Et d'o venez-vous, madame la carogne,  l'heure qu'il est, et par le temps qu'il fait?

ANGLIQUE: D'o je viens? ouvre-moi seulement, et je te le dirai aprs.

LE BARBOUILL: Oui? Ah! ma foi, tu peux aller coucher d'o tu viens, ou, si tu l'aimes mieux, dans la rue: je n'ouvre point  une coureuse comme toi. Comment, diable! tre toute seule  l'heure qu'il est! Je ne sais si c'est imagination, mais mon front m'en parat plus rude de moiti.

ANGLIQUE: H bien! pour tre toute seule, qu'en veux-tu dire? Tu me querelles quand je suis en compagnie: comment faut-il donc faire?

LE BARBOUILL: Il faut tre retire  la maison, donner ordre au souper, avoir soin du mnage, des enfants; mais sans tant de discours inutiles, adieu, bonsoir, va-t'en au diable et me laisse en repos.

ANGLIQUE: Tu ne veux pas m'ouvrir?

LE BARBOUILL: Non, je n'ouvrirai pas.

ANGLIQUE: H! mon pauvre petit mari, je t'en prie, ouvre-moi, mon cher petit coeur.

LE BARBOUILL: Ah, crocodile! ah, serpent dangereux! tu me caresses pour me trahir.

ANGLIQUE: Ouvre, ouvre donc.

LE BARBOUILL: Adieu! Vade retro, Satanas.

ANGLIQUE: Quoi? tu ne m'ouvriras point?

LE BARBOUILL: Non.

ANGLIQUE: Tu n'as point de piti de ta femme, qui t'aime tant?

LE BARBOUILL: Non, je suis inflexible: tu m'as offens, je suis vindicatif comme tous les diables, c'est--dire bien fort; je suis inexorable.

ANGLIQUE: Sais-tu bien que si tu me pousses  bout, et que tu me mettes en colre, je ferai quelque chose dont tu te repentiras?

LE BARBOUILL: Et que feras-tu, bonne chienne?

ANGLIQUE: Tiens, si tu ne m'ouvres, je m'en vais me tuer devant la porte; mes parents, qui sans doute viendront ici auparavant de se coucher, pour savoir si nous sommes bien ensemble, me trouveront morte, et tu seras pendu.

LE BARBOUILL: Ah, ah, ah, ah, la bonne bte! et qui y perdra le plus de nous deux? Va, va, tu n'es pas si sotte que de faire ce coup-l.

ANGLIQUE: Tu ne le crois donc pas? Tiens, tiens, voil mon couteau tout prt: si tu ne m'ouvres, je m'en vais tout  cette heure m'en donner dans le coeur.

LE BARBOUILL: Prends garde, voil qui est bien pointu.

ANGLIQUE: Tu ne veux donc pas m'ouvrir?

LE BARBOUILL: Je t'ai dj dit vingt fois que je n'ouvrirai point; tue-toi, crve, va-t'en au diable, je ne m'en soucie pas.

ANGLIQUE, faisant semblant de se frapper: Adieu donc!. Ay! je suis morte.

LE BARBOUILL: Serait-elle bien assez sotte pour avoir fait ce coup-l? Il faut que je descende avec la chandelle pour aller voir.

ANGLIQUE: Il faut que je t'attrape. Si je peux entrer dans la maison subtilement, cependant que tu me chercheras, chacun aura bien son tour.

LE BARBOUILL: H bien! ne savais-je pas bien qu'elle n'tait pas si sotte? Elle est morte, et si elle court comme le cheval de Pacolet. Ma foi, elle m'avait fait peur tout de bon. Elle a bien fait de gagner au pied; car si je l'eusse trouve en vie, aprs m'avoir fait cette frayeur-l, je lui aurais apostroph cinq ou six clystres de coups de pied dans le cul, pour lui apprendre  faire la bte. Je m'en vais me coucher cependant. Oh! oh! Je pense que le vent a ferm la porte. H! Cathau, Cathau, ouvre-moi.

ANGLIQUE: Cathau, Cathau! H bien! qu'a-t-elle fait, Cathau? Et d'o venez-vous, Monsieur l'ivrogne? Ah! vraiment, va, mes parents, qui vont venir dans un moment, sauront tes vrits. Sac  vin infme, tu ne bouges du cabaret, et tu laisses une pauvre femme avec des petits enfants, sans savoir s'ils ont besoin de quelque chose,  croquer le marmot tout le long du jour.

LE BARBOUILL: Ouvre vite, diablesse que tu es, ou je te casserai la tte.

Scne XII

GORGIBUS, VILLEBREQUIN, ANGLIQUE, LE BARBOUILL.

GORGIBUS: Qu'est ceci? toujours de la dispute, de la querelle et de la dissension!

VILLEBREQUIN: H quoi? vous ne serez jamais d'accord?

ANGLIQUE: Mais voyez un peu, le voil qui est sol, et revient,  l'heure qu'il est, faire un vacarme horrible; il me menace.

GORGIBUS: Mais aussi ce n'est pas l l'heure de revenir. Ne devriez-vous pas, comme un bon pre de famille, vous retirer de bonne heure, et bien vivre avec votre femme?

LE BARBOUILL: Je me donne au diable, si j'ai sorti de la maison, et demandez plutt  ces Messieurs qui sont l-bas dans le parterre; c'est elle qui ne fait que de revenir. Ah! que l'innocence est opprime!

VILLEBREQUIN: , ; allons, accordez-vous; demandez-lui pardon.

LE BARBOUILL: Moi, pardon! j'aimerais mieux que le diable l'et emporte. Je suis dans une colre que je ne me sens pas.

GORGIBUS: Allons, ma fille, embrassez votre mari, et soyez bons amis.

Scne XIIIe ET dernire

LE DOCTEUR,  la fentre, en bonnet de nuit et en camisole, LE BARBOUILL, VILLEBREQUIN, GORGIBUS, ANGLIQUE.

LE DOCTEUR: H quoi? toujours du bruit, du dsordre, de la dissension, des querelles, des dbats, des diffrends, des combustions, des altercations ternelles. Qu'est-ce? qu'y a-t-il donc? On ne saurait avoir du repos.

VILLEBREQUIN: Ce n'est rien, Monsieur le Docteur: tout le monde est d'accord.

LE DOCTEUR:  propos d'accord, voulez-vous que je vous lise un chapitre d'Aristote, o il prouve que toutes les parties de l'univers ne subsistent que par l'accord qui est entre elles?

VILLEBREQUIN: Cela est-il bien long?

LE DOCTEUR: Non, cela n'est pas long: cela contient environ soixante ou quatre-vingts pages.

VILLEBREQUIN: Adieu, bonsoir! Nous vous remercions.

GORGIBUS: Il n'en est pas de besoin.

LE DOCTEUR: Vous ne le voulez pas?

GORGIBUS: Non.

LE DOCTEUR: Adieu donc! puisqu'ainsi est; bonsoir! latine, bona nox.

VILLEBREQUIN: Allons-nous-en souper ensemble, nous autres.

LE BOURGEOIS GENTILHOMME


Comdie-ballet


ACTEURS

MONSIEUR JOURDAIN, bourgeois.
MADAME JOURDAIN, sa femme.
LUCILE, fille de M. Jourdain.
NICOLE, servante.
CLONTE, amoureux de Lucile.
COVIELLE, valet de Clonte.
DORANTE, comte, amant de Dorimne.
DORIMNE, marquise.
MATRE DE MUSIQUE.
LVE DU MATRE DE MUSIQUE.
MATRE  DANSER.
MATRE D'ARMES.
MATRE DE PHILOSOPHIE.
MATRE TAILLEUR.
GARON TAILLEUR.
DEUX LAQUAIS.
PLUSIEURS MUSICIENS, MUSICIENNES, JOUEURS D'INSTRUMENTS, DANSEURS, CUISINIERS, GARONS TAILLEURS, ET AUTRES PERSONNAGES DES INTERMDES ET DU BALLET. 

La scne est  Paris.

L'ouverture se fait par un grand assemblage d'instruments; et dans le milieu du thtre on voit un lve du Matre de musique, qui compose sur une table un air que le Bourgeois a demand pour une srnade.

ACTE I, Scne premire

MATRE DE MUSIQUE, MATRE  DANSER, TROIS MUSICIENS, DEUX VIOLONS, QUATRE DANSEURS.

MATRE DE MUSIQUE, parlant  ses musiciens: Venez, entrez dans cette salle, et vous reposez l, en attendant qu'il vienne.

MATRE  DANSER, parlant aux danseurs: Et vous aussi, de ce ct.

MATRE DE MUSIQUE,  l'lve: Est-ce fait?

L'LVE: Oui.

MATRE DE MUSIQUE: Voyons. Voil qui est bien.

MATRE  DANSER: Est-ce quelque chose de nouveau?

MATRE DE MUSIQUE: Oui, c'est un air pour une srnade, que je lui ai fait composer ici, en attendant que notre homme ft veill.

MATRE  DANSER: Peut-on voir ce que c'est?

MATRE DE MUSIQUE: Vous l'allez entendre, avec le dialogue, quand il viendra. Il ne tardera gure.

MATRE  DANSER: Nos occupations,  vous, et  moi, ne sont pas petites maintenant.

MATRE DE MUSIQUE: Il est vrai. Nous avons trouv ici un homme comme il nous le faut  tous deux; ce nous est une douce rente que ce Monsieur Jourdain, avec les visions de noblesse et de galanterie qu'il est all se mettre en tte; et votre danse et ma musique auraient  souhaiter que tout le monde lui ressemblt.

MATRE  DANSER: Non pas entirement; et je voudrais pour lui qu'il se connt mieux qu'il ne fait aux choses que nous lui donnons.

MATRE DE MUSIQUE: Il est vrai qu'il les connat mal, mais il les paye bien; et c'est de quoi maintenant nos arts ont plus besoin que de toute autre chose.

MATRE  DANSER: Pour moi, je vous l'avoue, je me repais un peu de gloire; les applaudissements me touchent; et je tiens que, dans tous les beaux arts, c'est un supplice assez fcheux que de se produire  des sots, que d'essuyer sur des compositions la barbarie d'un stupide. Il y a plaisir, ne m'en parlez point,  travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les dlicatesses d'un art, qui sachent faire un doux accueil aux beauts d'un ouvrage, et par de chatouillantes approbations vous rgaler de votre travail. Oui, la rcompense la plus agrable qu'on puisse recevoir des choses que l'on fait, c'est de les voir connues, de les voir caresses d'un applaudissement qui vous honore. Il n'y a rien,  mon avis, qui nous paye mieux que cela de toutes nos fatigues; et ce sont des douceurs exquises que des louanges claires.

MATRE DE MUSIQUE: J'en demeure d'accord, et je les gote comme vous. Il n'y a rien assurment qui chatouille davantage que les applaudissements que vous dites. Mais cet encens ne fait pas vivre; des louanges toutes pures ne mettent point un homme  son aise: il y faut mler du solide; et la meilleure faon de louer, c'est de louer avec les mains. C'est un homme,  la vrit, dont les lumires sont petites, qui parle  tort et  travers de toutes choses, et n'applaudit qu' contre-sens; mais son argent redresse les jugements de son esprit; il a du discernement dans sa bourse; ses louanges sont monnayes; et ce bourgeois ignorant nous vaut mieux, comme vous voyez, que le grand seigneur clair qui nous a introduits ici.

MATRE  DANSER: Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites; mais je trouve que vous appuyez un peu trop sur l'argent; et l'intrt est quelque chose de si bas, qu'il ne faut jamais qu'un honnte homme montre pour lui de l'attachement.

MATRE DE MUSIQUE: Vous recevez fort bien pourtant l'argent que notre homme vous donne.

MATRE  DANSER: Assurment; mais je n'en fais pas tout mon bonheur, et je voudrais qu'avec son bien, il et encore quelque bon got des choses.

MATRE DE MUSIQUE: Je le voudrais aussi, et c'est  quoi nous travaillons tous deux autant que nous pouvons. Mais, en tout cas, il nous donne moyen de nous faire connatre dans le monde; et il payera pour les autres ce que les autres loueront pour lui.

MATRE  DANSER: Le voil qui vient.

Scne II

MONSIEUR JOURDAIN, DEUX LAQUAIS, MATRE DE MUSIQUE, MATRE  DANSER, VIOLONS, MUSICIENS ET DANSEURS.

MONSIEUR JOURDAIN: H bien, Messieurs? Qu'est-ce? me ferez-vous voir votre petite drlerie?

MATRE  DANSER: Comment? quelle petite drlerie?

MONSIEUR JOURDAIN: Eh la. comment appelez-vous cela? Votre prologue ou dialogue de chansons et de danse.

MATRE  DANSER: Ah, ah!

MATRE DE MUSIQUE: Vous nous y voyez prpars.

MONSIEUR JOURDAIN: Je vous ai fait un peu attendre, mais c'est que je me fais habiller aujourd'hui comme les gens de qualit; et mon tailleur m'a envoy des bas de soie que j'ai pens ne mettre jamais.

MATRE DE MUSIQUE: Nous ne sommes ici que pour attendre votre loisir.

MONSIEUR JOURDAIN: Je vous prie tous deux de ne vous point en aller, qu'on ne m'ait apport mon habit, afin que vous me puissiez voir.

MATRE  DANSER: Tout ce qu'il vous plaira.

MONSIEUR JOURDAIN: Vous me verrez quip comme il faut, depuis les pieds jusqu' la tte.

MATRE DE MUSIQUE: Nous n'en doutons point.

MONSIEUR JOURDAIN: Je me suis fait faire cette indienne-ci.

MATRE  DANSER: Elle est fort belle.

MONSIEUR JOURDAIN: Mon tailleur m'a dit que les gens de qualit taient comme cela le matin.

MATRE DE MUSIQUE: Cela vous sied  merveille.

MONSIEUR JOURDAIN: Laquais! hol, mes deux laquais!

PREMIER LAQUAIS: Que voulez-vous, Monsieur?

MONSIEUR JOURDAIN: Rien. C'est pour voir si vous m'entendez bien. (Aux deux matres.) Que dites-vous de mes livres?

MATRE  DANSER: Elles sont magnifiques.

MONSIEUR JOURDAIN. Il entr'ouvre sa robe, et fait voir un haut-de-chausses troit de velours rouge, et une camisole de velours vert, dont il est vtu: Voici encore un petit dshabill pour faire le matin mes exercices.

MATRE DE MUSIQUE: Il est galant.

MONSIEUR JOURDAIN: Laquais!

PREMIER LAQUAIS: Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN: L'autre laquais!

SECOND LAQUAIS: Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN: Tenez ma robe. Me trouvez-vous bien comme cela?

MATRE  DANSER: Fort bien. On ne peut pas mieux.

MONSIEUR JOURDAIN: Voyons un peu votre affaire.

MATRE DE MUSIQUE: Je voudrais bien auparavant vous faire entendre un air qu'il vient de composer pour la srnade que vous m'avez demande. C'est un de mes coliers, qui a pour ces sortes de choses un talent admirable.

MONSIEUR JOURDAIN: Oui, mais il ne fallait pas faire faire cela par un colier, et vous n'tiez pas trop bon vous-mme pour cette besogne-l.

MATRE DE MUSIQUE: Il ne faut pas, Monsieur, que le nom d'colier vous abuse. Ces sortes d'coliers en savent autant que les plus grands matres, et l'air est aussi beau qu'il s'en puisse faire. coutez seulement.

MONSIEUR JOURDAIN: Donnez-moi ma robe pour mieux entendre. Attendez, je crois que je serai mieux sans robe. Non; redonnez-la-moi, cela ira mieux.

MUSICIEN, chantant:

      Je languis nuit et jour, et mon mal est extrme,
      Depuis qu' vos rigueurs vos beaux yeux m'ont soumis;
      Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime,
      Hlas! que pourriez-vous faire  vos ennemis?

MONSIEUR JOURDAIN: Cette chanson me semble un peu lugubre, elle endort; je voudrais que vous la pussiez un peu ragaillardir par-ci, par-l.

MATRE DE MUSIQUE: Il faut, Monsieur, que l'air soit accommod aux paroles.

MONSIEUR JOURDAIN: On m'en apprit un tout  fait joli, il y a quelque temps. Attendez. L. comment est-ce qu'il dit?

MATRE  DANSER: Par ma foi! je ne sais.

MONSIEUR JOURDAIN: Il y a du mouton dedans.

MATRE  DANSER: Du mouton?

MONSIEUR JOURDAIN: Oui. Ah!
Monsieur Jourdain chante.

      Je croyais Janneton
      Aussi douce que belle,
      Je croyais Janneton
      Plus douce qu'un mouton:
      Hlas! hlas!  elle est cent fois,
      Mille fois plus cruelle,
      Que n'est le tigre aux bois.

N'est-il pas joli?

MATRE DE MUSIQUE: Le plus joli du monde.

MATRE  DANSER: Et vous le chantez bien.

MONSIEUR JOURDAIN: C'est sans avoir appris la musique.

MATRE DE MUSIQUE: Vous devriez l'apprendre, Monsieur, comme vous faites la danse. Ce sont deux arts qui ont une troite liaison ensemble.

MATRE  DANSER: Et qui ouvrent l'esprit d'un homme aux belles choses.

MONSIEUR JOURDAIN: Est-ce que les gens de qualit apprennent aussi la musique?

MATRE DE MUSIQUE: Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN: Je l'apprendrai donc. Mais je ne sais quel temps je pourrai prendre; car, outre le Matre d'armes qui me montre, j'ai arrt encore un Matre de philosophie, qui doit commencer ce matin.

MATRE DE MUSIQUE: La philosophie est quelque chose; mais la musique, Monsieur, la musique.

MATRE  DANSER: La musique et la danse. La musique et la danse, c'est l tout ce qu'il faut.

MATRE DE MUSIQUE: Il n'y a rien qui soit si utile dans un  tat que la musique.

MATRE  DANSER: Il n'y a rien qui soit si ncessaire aux hommes que la danse.

MATRE DE MUSIQUE: Sans la musique, un  tat ne peut subsister.

MATRE  DANSER: Sans la danse, un homme ne saurait rien faire.

MATRE DE MUSIQUE: Tous les dsordres, toutes les guerres qu'on voit dans le monde, n'arrivent que pour n'apprendre pas la musique.

MATRE  DANSER: Tous les malheurs des hommes, tous les revers funestes dont les histoires sont remplies, les bvues des politiques, et les manquements des grands capitaines, tout cela n'est venu que faute de savoir danser.

MONSIEUR JOURDAIN: Comment cela?

MATRE DE MUSIQUE: La guerre ne vient-elle pas d'un manque d'union entre les hommes?

MONSIEUR JOURDAIN: Cela est vrai.

MATRE DE MUSIQUE: Et si tous les hommes apprenaient la musique, ne serait-ce pas le moyen de s'accorder ensemble, et de voir dans le monde la paix universelle?

MONSIEUR JOURDAIN: Vous avez raison.

MATRE  DANSER: Lorsqu'un homme a commis un manquement dans sa conduite, soit aux affaires de sa famille, ou au gouvernement d'un  tat, ou au commandement d'une arme, ne dit-on pas toujours: "Un tel a fait un mauvais pas dans une telle affaire"?

MONSIEUR JOURDAIN: Oui, on dit cela.

MATRE  DANSER: Et faire un mauvais pas peut-il procder d'autre chose que de ne savoir pas danser?

MONSIEUR JOURDAIN: Cela est vrai, vous avez raison tous deux.

MATRE  DANSER: C'est pour vous faire voir l'excellence et l'utilit de la danse et de la musique.

MONSIEUR JOURDAIN: Je comprends cela  cette heure.

MATRE DE MUSIQUE: Voulez-vous voir nos deux affaires?

MONSIEUR JOURDAIN: Oui.

MATRE DE MUSIQUE: Je vous l'ai dj dit, c'est un petit essai que j'ai fait autrefois des diverses passions que peut exprimer la musique.

MONSIEUR JOURDAIN: Fort bien.

MATRE DE MUSIQUE: Allons, avancez. Il faut vous figurer qu'ils sont habills en bergers.

MONSIEUR JOURDAIN: Pourquoi toujours des bergers? On ne voit que cela partout.

MATRE  DANSER: Lorsqu'on a des personnes  faire parler en musique, il faut bien que, pour la vraisemblance, on donne dans la bergerie. Le chant a t de tout temps affect aux bergers; et il n'est gure naturel en dialogue que des princes ou des bourgeois chantent leurs passions.

MONSIEUR JOURDAIN: Passe, passe. Voyons.

DIALOGUE EN MUSIQUE

UNE MUSICIENNE ET DEUX MUSICIENS

      Un coeur, dans l'amoureux empire,
      De mille soins est toujours agit:
      On dit qu'avec plaisir on languit, on soupire;
      Mais, quoi qu'on puisse dire,
      Il n'est rien de si doux que notre libert.

PREMIER MUSICIEN

      Il n'est rien de si doux que les tendres ardeurs
      Qui font vivre deux cours
      Dans une mme envie.
      On ne peut tre heureux sans amoureux dsirs:
      tez l'amour de la vie,
      Vous en tez les plaisirs.

SECOND MUSICIEN

      Il serait doux d'entrer sous l'amoureuse loi,
      Si l'on trouvait en amour de la foi;
      Mais, hlas!  rigueur cruelle!
      On ne voit point de bergre fidle,
      Et ce sexe inconstant, trop indigne du jour,
      Doit faire pour jamais renoncer  l'amour.

PREMIER MUSICIEN

      Aimable ardeur,

MUSICIENNE

      Franchise heureuse,

SECOND MUSICIEN

      Sexe trompeur,

PREMIER MUSICIEN

      Que tu m'es prcieuse!

MUSICIENNE

      Que tu plais  mon coeur!

SECOND MUSICIEN

      Que tu me fais d'horreur!

PREMIER MUSICIEN

      Ah! quitte pour aimer cette haine mortelle.

MUSICIENNE

      On peut, on peut te montrer
      Une bergre fidle.

SECOND MUSICIEN

      Hlas! o la rencontrer?

MUSICIENNE

      Pour dfendre notre gloire,
      Je te veux offrir mon coeur.

SECOND MUSICIEN

      Mais, bergre, puis-je croire
      Qu'il ne sera point trompeur?

MUSICIENNE

      Voyez par exprience
      Qui des deux aimera mieux.

SECOND MUSICIEN

      Qui manquera de constance,
      Le puissent perdre les Dieux!

TOUS TROIS

       des ardeurs si belles
      Laissons-nous enflammer:
      Ah! qu'il est doux d'aimer,
      Quand deux cours sont fidles!

MONSIEUR JOURDAIN: Est-ce tout?

MATRE DE MUSIQUE: Oui.

MONSIEUR JOURDAIN: Je trouve cela bien trouss, et il y a l dedans de petits dictons assez jolis.

MATRE  DANSER: Voici, pour mon affaire, un petit essai des plus beaux mouvements et des plus belles attitudes dont une danse puisse tre varie.

MONSIEUR JOURDAIN: Sont-ce encore des bergers?

MATRE  DANSER: C'est ce qu'il vous plaira. Allons.

Quatre danseurs excutent tous les mouvements diffrents et toutes les sortes de pas que le Matre  danser leur commande, et cette danse fait le premier intermde.

ACTE II, Scne premire

MONSIEUR JOURDAIN, MATRE DE MUSIQUE, MATRE  DANSER, LAQUAIS.

MONSIEUR JOURDAIN: Voil qui n'est point sot, et ces gens-l se trmoussent bien.

MATRE DE MUSIQUE: Lorsque la danse sera mle avec la musique, cela fera plus d'effet encore, et vous verrez quelque chose de galant dans le petit ballet que nous avons ajust pour vous.

MONSIEUR JOURDAIN: C'est pour tantt au moins; et la personne pour qui j'ai fait faire tout cela, me doit faire l'honneur de venir dner cans.

MATRE  DANSER: Tout est prt.

MATRE DE MUSIQUE: Au reste, Monsieur, ce n'est pas assez: il faut qu'une personne comme vous, qui tes magnifique, et qui avez de l'inclination pour les belles choses, ait un concert de musique chez soi tous les mercredis ou tous les jeudis.

MONSIEUR JOURDAIN: Est-ce que les gens de qualit en ont?

MATRE DE MUSIQUE: Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN: J'en aurai donc. Cela sera-t-il beau?

MATRE DE MUSIQUE: Sans doute. Il vous faudra trois voix: un dessus, une haute-contre, et une basse, qui seront accompagnes d'une basse de viole, d'un thorbe, et d'un clavecin pour les basses continues, avec deux dessus de violon pour jouer les ritornelles.

MONSIEUR JOURDAIN: Il y faudra mettre aussi une trompette marine. La trompette marine est un instrument qui me plat, et qui est harmonieux.

MATRE DE MUSIQUE: Laissez-nous gouverner les choses.

MONSIEUR JOURDAIN: Au moins n'oubliez pas tantt de m'envoyer des musiciens, pour chanter  table.

MATRE DE MUSIQUE: Vous aurez tout ce qu'il vous faut.

MONSIEUR JOURDAIN: Mais surtout, que le ballet soit beau.

MATRE DE MUSIQUE: Vous en serez content, et, entre autres choses, de certains menuets que vous y verrez.

MONSIEUR JOURDAIN: Ah! les menuets sont ma danse, et je veux que vous me les voyiez danser. Allons, mon matre.

MATRE  DANSER: Un chapeau, Monsieur, s'il vous plat. La, la, la; la, la, la, la, la, la; la, la, la, bis; la, la, la; la, la. En cadence, s'il vous plat. La, la, la, la. La jambe droite. La, la, la. Ne remuez point tant les paules. La, la, la, la, la; la, la, la, la, la. Vos deux bras sont estropis. La, la, la, la, la. Haussez la tte. Tournez la pointe du pied en dehors. La, la, la. Dressez votre corps.

MONSIEUR JOURDAIN: Euh?

MATRE DE MUSIQUE: Voil qui est le mieux du monde.

MONSIEUR JOURDAIN:  propos. Apprenez-moi comme il faut faire une rvrence pour saluer une marquise: j'en aurai besoin tantt.

MATRE  DANSER: Une rvrence pour saluer une marquise?

MONSIEUR JOURDAIN: Oui: une marquise qui s'appelle Dorimne.

MATRE  DANSER: Donnez-moi la main.

MONSIEUR JOURDAIN: Non. Vous n'avez qu' faire: je le retiendrai bien.

MATRE  DANSER: Si vous voulez la saluer avec beaucoup de respect, il faut faire d'abord une rvrence en arrire, puis marcher vers elle avec trois rvrences en avant, et  la dernire vous baisser jusqu' ses genoux.

MONSIEUR JOURDAIN: Faites un peu. Bon.

PREMIER LAQUAIS: Monsieur, voil votre matre d'armes qui est l.

MONSIEUR JOURDAIN: Dis-lui qu'il entre ici pour me donner leon. Je veux que vous me voyiez faire.

Scne II

MATRE D'ARMES, MATRE DE MUSIQUE, MATRE  DANSER, MONSIEUR JOURDAIN, DEUX LAQUAIS.

MATRE D'ARMES, aprs lui avoir mis le fleuret  la main: Allons, Monsieur, la rvrence. Votre corps droit. Un peu pench sur la cuisse gauche. Les jambes point tant cartes. Vos pieds sur une mme ligne. Votre poignet  l'opposite de votre hanche. La pointe de votre pe vis--vis de votre paule. Le bras pas tout  fait si tendu. La main gauche  la hauteur de l'oeil. L'paule gauche plus quarte. La tte droite. Le regard assur. Avancez! Le corps ferme. Touchez-moi l'pe de quarte, et achevez de mme! Une, deux. Remettez-vous! Redoublez de pied ferme! Une, deux. Un saut en arrire. Quand vous portez la botte, Monsieur, il faut que l'pe parte la premire, et que le corps soit bien effac. Une, deux. Allons, touchez-moi l'pe de tierce, et achevez de mme. Avancez. Le corps ferme. Avancez. Partez de l. Une, deux. Remettez-vous. Redoublez. Une, deux. Un saut en arrire. En garde, Monsieur, en garde.

      Le Matre d'armes lui pousse deux ou trois bottes, en lui disant: "En garde" .

MONSIEUR JOURDAIN: Euh?

MATRE DE MUSIQUE: Vous faites des merveilles.

MATRE D'ARMES: Je vous l'ai dj dit, tout le secret des armes ne consiste qu'en deux choses,  donner, et  ne point recevoir; et comme je vous fis voir l'autre jour par raison dmonstrative, il est impossible que vous receviez, si vous savez dtourner l'pe de votre ennemi de la ligne de votre corps: ce qui ne dpend seulement que d'un petit mouvement du poignet ou en dedans, ou en dehors.

MONSIEUR JOURDAIN: De cette faon donc, un homme, sans avoir du coeur, est sr de tuer son homme, et de n'tre point tu.

MATRE D'ARMES: Sans doute. N'en vtes-vous pas la dmonstration?

MONSIEUR JOURDAIN: Oui.

MATRE D'ARMES: Et c'est en quoi l'on voit de quelle considration nous autres nous devons tre dans un  tat, et combien la science des armes l'emporte hautement sur toutes les autres sciences inutiles, comme la danse, la musique, la.

MATRE  DANSER: Tout beau, Monsieur le tireur d'armes: ne parlez de la danse qu'avec respect.

MATRE DE MUSIQUE: Apprenez, je vous prie,  mieux traiter l'excellence de la musique.

MATRE D'ARMES: Vous tes de plaisantes gens, de vouloir comparer vos sciences  la mienne!

MATRE DE MUSIQUE: Voyez un peu l'homme d'importance!

MATRE  DANSER: Voil un plaisant animal, avec son plastron!

MATRE D'ARMES: Mon petit matre  danser, je vous ferais danser comme il faut. Et vous, mon petit musicien, je vous ferais chanter de la belle manire.

MATRE  DANSER: Monsieur le batteur de fer, je vous apprendrai votre mtier.

MONSIEUR JOURDAIN, au Matre  danser: tes-vous fou de l'aller quereller, lui qui entend la tierce et la quarte, et qui sait tuer un homme par raison dmonstrative?

MATRE  DANSER: Je me moque de sa raison dmonstrative, et de sa tierce et de sa quarte.

MONSIEUR JOURDAIN: Tout doux, vous dis-je.

MATRE D'ARMES: Comment? petit impertinent.

MONSIEUR JOURDAIN: Eh! mon Matre d'armes!

MATRE  DANSER: Comment? grand cheval de carrosse.

MONSIEUR JOURDAIN: Eh! mon Matre  danser.

MATRE D'ARMES: Si je me jette sur vous.

MONSIEUR JOURDAIN: Doucement!

MATRE  DANSER: Si je mets sur vous la main.

MONSIEUR JOURDAIN: Tout beau!

MATRE D'ARMES: Je vous trillerai d'un air.

MONSIEUR JOURDAIN: De grce!

MATRE  DANSER: Je vous rosserai d'une manire.

MONSIEUR JOURDAIN: Je vous prie!

MATRE DE MUSIQUE: Laissez-nous un peu lui apprendre  parler.

MONSIEUR JOURDAIN: Mon Dieu! arrtez-vous.

Scne III

MATRE DE PHILOSOPHIE, MATRE DE MUSIQUE, MATRE  DANSER, MATRE D'ARMES, MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS.

MONSIEUR JOURDAIN: Hol, Monsieur le philosophe, vous arrivez tout  propos avec votre philosophie. Venez un peu mettre la paix entre ces personnes-ci.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il, Messieurs?

MONSIEUR JOURDAIN: Ils se sont mis en colre pour la prfrence de leurs professions, jusqu' se dire des injures, et en vouloir venir aux mains.

MATRE DE PHILOSOPHIE: H quoi? Messieurs, faut-il s'emporter de la sorte? et n'avez-vous point lu le docte trait que Snque a compos de la colre? Y a-t-il rien de plus bas et de plus honteux que cette passion, qui fait d'un homme une bte froce? et la raison ne doit-elle pas tre matresse de tous nos mouvements?

MATRE  DANSER: Comment, Monsieur, il vient nous dire des injures  tous deux, en mprisant la danse que j'exerce, et la musique dont il fait profession?

MATRE DE PHILOSOPHIE: Un homme sage est au-dessus de toutes les injures qu'on lui peut dire, et la grande rponse qu'on doit faire aux outrages, c'est la modration et la patience.

MATRE D'ARMES: Ils ont tous deux l'audace de vouloir comparer leurs professions  la mienne.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Faut-il que cela vous meuve? Ce n'est pas de vaine gloire et de condition que les hommes doivent disputer entre eux; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c'est la sagesse et la vertu.

MATRE  DANSER: Je lui soutiens que la danse est une science  laquelle on ne peut faire assez d'honneur.

MATRE DE MUSIQUE: Et moi, que la musique en est une que tous les sicles ont rvre.

MATRE D'ARMES: Et moi, je leur soutiens  tous deux que la science de tirer des armes est la plus belle et la plus ncessaire de toutes les sciences.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Et que sera donc la philosophie? Je vous trouve tous trois bien impertinents de parler devant moi avec cette arrogance, et de donner impudemment le nom de science  des choses que l'on ne doit pas mme honorer du nom d'art, et qui ne peuvent tre comprises que sous le nom de mtier misrable de gladiateur, de chanteur, et de baladin!

MATRE D'ARMES: Allez! philosophe de chien.

MATRE DE MUSIQUE: Allez! beltre de pdant.

MATRE  DANSER: Allez! cuistre fieff.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Comment? marauds que vous tes.
Le philosophe se jette sur eux, et tous trois le chargent de coups, et sortent en se battant.

MONSIEUR JOURDAIN: Monsieur le philosophe.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Infmes! coquins! insolents!

MONSIEUR JOURDAIN: Monsieur le philosophe.

MATRE D'ARMES: La peste l'animal!

MONSIEUR JOURDAIN: Messieurs.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Impudents!

MONSIEUR JOURDAIN: Monsieur le philosophe.

MATRE  DANSER: Diantre soit de l'ne bt!

MONSIEUR JOURDAIN: Messieurs.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Sclrats!

MONSIEUR JOURDAIN: Monsieur le philosophe.

MATRE DE MUSIQUE: Au diable l'impertinent!

MONSIEUR JOURDAIN: Messieurs.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Fripons! gueux! tratres! imposteurs!
Ils sortent.

MONSIEUR JOURDAIN: Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe. Oh! battez-vous tant qu'il vous plaira: je n'y saurais que faire, et je n'irai pas gter ma robe pour vous sparer. Je serais bien fou de m'aller fourrer parmi eux, pour recevoir quelque coup qui me ferait mal.

Scne IV

MATRE de philosophie, monsieur Jourdain.

MATRE DE PHILOSOPHIE, en raccommodant son collet: Venons  notre leon.

MONSIEUR JOURDAIN: Ah! Monsieur, je suis fch des coups qu'ils vous ont donns.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Cela n'est rien. Un philosophe sait recevoir comme il faut les choses, et je vais composer contre eux une satire du style de Juvnal, qui les dchirera de la belle faon. Laissons cela. Que voulez-vous apprendre?

MONSIEUR JOURDAIN: Tout ce que je pourrai, car j'ai toutes les envies du monde d'tre savant; et j'enrage que mon pre et ma mre ne m'aient pas fait bien tudier dans toutes les sciences, quand j'tais jeune.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Ce sentiment est raisonnable: nam sine doctrina vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez le latin sans doute.

MONSIEUR JOURDAIN: Oui, mais faites comme si je ne le savais pas: expliquez-moi ce que cela veut dire.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Cela veut dire que sans la science, la vie est presque une image de la mort.

MONSIEUR JOURDAIN: Ce latin-l a raison.

MATRE DE PHILOSOPHIE: N'avez-vous point quelques principes, quelques commencements des sciences?

MONSIEUR JOURDAIN: Oh! oui, je sais lire et crire.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Par o vous plat-il que nous commencions? Voulez-vous que je vous apprenne la logique?

MONSIEUR JOURDAIN: Qu'est-ce que c'est que cette logique?

MATRE DE PHILOSOPHIE: C'est elle qui enseigne les trois oprations de l'esprit.

MONSIEUR JOURDAIN: Qui sont-elles, ces trois oprations de l'esprit?

MATRE DE PHILOSOPHIE: La premire, la seconde, et la troisime. La premire est de bien concevoir par le moyen des universaux. La seconde, de bien juger par le moyen des catgories; et la troisime, de bien tirer une consquence par le moyen des figures barbara, celarent, darii, ferio, baralipton, etc.

MONSIEUR JOURDAIN: Voil des mots qui sont trop rbarbatifs. Cette logique-l ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Voulez-vous apprendre la morale?

MONSIEUR JOURDAIN: La morale?

MATRE DE PHILOSOPHIE: Oui.

MONSIEUR JOURDAIN: Qu'est-ce qu'elle dit cette morale?

MATRE DE PHILOSOPHIE: Elle traite de la flicit, enseigne aux hommes  modrer leurs passions, et.

MONSIEUR JOURDAIN: Non, laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables; et il n'y a morale qui tienne, je me veux mettre en colre tout mon sol, quand il m'en prend envie.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Est-ce la physique que vous voulez apprendre?

MONSIEUR JOURDAIN: Qu'est-ce qu'elle chante cette physique?

MATRE DE PHILOSOPHIE: La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles, et les proprits du corps; qui discourt de la nature des lments, des mtaux, des minraux, des pierres, des plantes et des animaux, et nous enseigne les causes de tous les mtores, l'arc-en-ciel, les feux volants, les comtes, les clairs, le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grle, les vents et les tourbillons.

MONSIEUR JOURDAIN: Il y a trop de tintamarre l dedans, trop de brouillamini.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Que voulez-vous donc que je vous apprenne?

MONSIEUR JOURDAIN: Apprenez-moi l'orthographe.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Trs volontiers.

MONSIEUR JOURDAIN: Aprs vous m'apprendrez l'almanach, pour savoir quand il y a de la lune et quand il n'y en a point.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Soit. Pour bien suivre votre pense et traiter cette matire en philosophe, il faut commencer selon l'ordre des choses, par une exacte connaissance de la nature des lettres, et de la diffrente manire de les prononcer toutes. Et l-dessus j'ai  vous dire que les lettres sont divises en voyelles, ainsi dites voyelles parce qu'elles expriment les voix; et en consonnes, ainsi appeles consonnes parce qu'elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles ou voix: a, e, i, o, u.

MONSIEUR JOURDAIN: J'entends tout cela.

MATRE DE PHILOSOPHIE: La voix A se forme en ouvrant fort la bouche: A.

MONSIEUR JOURDAIN: A, A. Oui.

MATRE DE PHILOSOPHIE: La voix E se forme en rapprochant la mchoire d'en bas de celle d'en haut: A, E.

MONSIEUR JOURDAIN: A, E, A, E. Ma foi! oui. Ah! que cela est beau!

MATRE DE PHILOSOPHIE: Et la voix I en rapprochant encore davantage les mchoires l'une de l'autre, et cartant les deux coins de la bouche vers les oreilles: A, E, I.

MONSIEUR JOURDAIN: A, e, i, i, i, i. Cela est vrai. Vive la science!

MATRE DE PHILOSOPHIE: La voix o se forme en rouvrant les mchoires, et rapprochant les lvres par les deux coins, le haut et le bas: o.

MONSIEUR JOURDAIN: O, o. Il n'y a rien de plus juste. A, e, i, o, i, o. Cela est admirable! I, o, i, o.

MATRE DE PHILOSOPHIE: L'ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui reprsente un o.

MONSIEUR JOURDAIN: O, o, o. Vous avez raison, o. Ah! la belle chose, que de savoir quelque chose!

MATRE DE PHILOSOPHIE: La voix u se forme en rapprochant les dents sans les joindre entirement, et allongeant les deux lvres en dehors, les approchant aussi l'une de l'autre sans les rejoindre tout  fait: u.

MONSIEUR JOURDAIN: U, u. Il n'y a rien de plus vritable: u.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Vos deux lvres s'allongent comme si vous faisiez la moue: d'o vient que si vous la voulez faire  quelqu'un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que: u.

MONSIEUR JOURDAIN: U, u. Cela est vrai. Ah! que n'ai-je tudi plus tt, pour savoir tout cela?

MATRE DE PHILOSOPHIE: Demain, nous verrons les autres lettres, qui sont les consonnes.

MONSIEUR JOURDAIN: Est-ce qu'il y a des choses aussi curieuses qu' celles-ci?

MATRE DE PHILOSOPHIE: Sans doute. La consonne D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au-dessus des dents d'en haut: da.

MONSIEUR JOURDAIN: Da, da. Oui. Ah! les belles choses! les belles choses!

MATRE DE PHILOSOPHIE: L'F en appuyant les dents d'en haut sur la lvre de dessous: fa.

MONSIEUR JOURDAIN: Fa, fa. C'est la vrit. Ah! mon pre et ma mre, que je vous veux de mal!

MATRE DE PHILOSOPHIE: Et l'r, en portant le bout de la langue jusqu'au haut du palais, de sorte qu'tant frle par l'air qui sort avec force, elle lui cde, et revient toujours au mme endroit, faisant une manire de tremblement: rra.

MONSIEUR JOURDAIN: R, r, ra; r, r, r, r, r, ra. Cela est vrai. Ah! l'habile homme que vous tes! et que j'ai perdu de temps! R, r, r, ra.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Je vous expliquerai  fond toutes ces curiosits.

MONSIEUR JOURDAIN: Je vous en prie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d'une personne de grande qualit, et je souhaiterais que vous m'aidassiez  lui crire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber  ses pieds.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Fort bien.

MONSIEUR JOURDAIN: Cela sera galant, oui.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Sans doute. Sont-ce des vers que vous lui voulez crire?

MONSIEUR JOURDAIN: Non, non, point de vers.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Vous ne voulez que de la prose?

MONSIEUR JOURDAIN: Non, je ne veux ni prose ni vers.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Il faut bien que ce soit l'un, ou l'autre.

MONSIEUR JOURDAIN: Pourquoi?

MATRE DE PHILOSOPHIE: Par la raison, Monsieur, qu'il n'y a pour s'exprimer que la prose, ou les vers.

MONSIEUR JOURDAIN: Il n'y a que la prose ou les vers?

MATRE DE PHILOSOPHIE: Non, Monsieur: tout ce qui n'est point prose est vers; et tout ce qui n'est point vers est prose.

MONSIEUR JOURDAIN: Et comme l'on parle qu'est-ce que c'est donc que cela?

MATRE DE PHILOSOPHIE: De la prose.

MONSIEUR JOURDAIN: Quoi? quand je dis: "Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit" , c'est de la prose?

MATRE DE PHILOSOPHIE: Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN: Par ma foi! il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien, et je vous suis le plus oblig du monde de m'avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un billet: Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour; mais je voudrais que cela ft mis d'une manire galante, que cela ft tourn gentiment.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Mettre que les feux de ses yeux rduisent votre coeur en cendres; que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d'un.

MONSIEUR JOURDAIN: Non, non, non, je ne veux point tout cela; je ne veux que ce que je vous ai dit: Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Il faut bien tendre un peu la chose.

MONSIEUR JOURDAIN: Non, vous dis-je, je ne veux que ces seules paroles-l dans le billet; mais tournes  la mode; bien arranges comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manires dont on les peut mettre.

MATRE DE PHILOSOPHIE: On les peut mettre premirement comme vous avez dit: Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Ou bien: D'amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux. Ou bien: Vos yeux beaux d'amour me font, belle Marquise, mourir. Ou bien: Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d'amour me font. Ou bien: Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d'amour.

MONSIEUR JOURDAIN: Mais de toutes ces faons-l, laquelle est la meilleure?

MATRE DE PHILOSOPHIE: Celle que vous avez dite: Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.

MONSIEUR JOURDAIN: Cependant je n'ai point tudi, et j'ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon coeur, et vous prie de venir demain de bonne heure.

MATRE DE PHILOSOPHIE: Je n'y manquerai pas.

MONSIEUR JOURDAIN: Comment? mon habit n'est point encore arriv?

SECOND LAQUAIS: Non, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN: Ce maudit tailleur me fait bien attendre pour un jour o j'ai tant d'affaires. J'enrage. Que la fivre quartaine puisse serrer bien fort le bourreau de tailleur! Au diable le tailleur! La peste touffe le tailleur! Si je le tenais maintenant, ce tailleur dtestable, ce chien de tailleur-l, ce tratre de tailleur, je.

Scne V

MATRE TAILLEUR, GARON TAILLEUR, portant l'habit de M. Jourdain, MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS.

MONSIEUR JOURDAIN: Ah vous voil! je m'allais mettre en colre contre vous.

MATRE TAILLEUR: Je n'ai pas pu venir plus tt, et j'ai mis vingt garons aprs votre habit.

MONSIEUR JOURDAIN: Vous m'avez envoy des bas de soie si troits, que j'ai eu toutes les peines du monde  les mettre, et il y a deux mailles de rompues.

MATRE TAILLEUR: Ils ne s'largiront que trop.

MONSIEUR JOURDAIN: Oui, si je romps toujours des mailles. Vous m'avez aussi fait faire des souliers qui me blessent furieusement.

MATRE TAILLEUR: Point du tout, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN: Comment, point du tout?

MATRE TAILLEUR: Non, ils ne vous blessent point.

MONSIEUR JOURDAIN: Je vous dis qu'ils me blessent, moi.

MATRE TAILLEUR: Vous vous imaginez cela.

MONSIEUR JOURDAIN: Je me l'imagine, parce que je le sens. Voyez la belle raison!

MATRE TAILLEUR: Tenez, voil le plus bel habit de la cour, et le mieux assorti. C'est un chef-d'oeuvre que d'avoir invent un habit srieux qui ne ft pas noir; et je le donne en six coups aux tailleurs les plus clairs.

MONSIEUR JOURDAIN: Qu'est-ce que c'est que ceci? Vous avez mis les fleurs en enbas.

MATRE TAILLEUR: Vous ne m'aviez pas dit que vous les vouliez en enhaut.

MONSIEUR JOURDAIN: Est-ce qu'il faut dire cela?

MATRE TAILLEUR: Oui, vraiment. Toutes les personnes de qualit les portent de la sorte.

MONSIEUR JOURDAIN: Les personnes de qualit portent les fleurs en enbas?

MATRE TAILLEUR: Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN: Oh! voil qui est donc bien.

MATRE TAILLEUR: Si vous voulez, je les mettrai en enhaut.

MONSIEUR JOURDAIN: Non, non.

MATRE TAILLEUR: Vous n'avez qu' dire.

MONSIEUR JOURDAIN: Non, vous dis-je; vous avez bien fait. Croyez-vous que mon habit m'aille bien?

MATRE TAILLEUR: Belle demande! Je dfie un peintre, avec son pinceau, de vous faire rien de plus juste. J'ai chez moi un garon qui, pour monter une rhingrave, est le plus grand gnie du monde; et un autre qui, pour assembler un pourpoint, est le hros de notre temps.

MONSIEUR JOURDAIN: La perruque, et les plumes sont-elles comme il faut?

MATRE TAILLEUR: Tout est bien.

MONSIEUR JOURDAIN, en regardant l'habit du tailleur: Ah, ah! Monsieur le tailleur, voil de mon toffe du dernier habit que vous m'avez fait. Je la reconnais bien.

MATRE TAILLEUR: C'est que l'toffe me sembla si belle, que j'en ai voulu lever un habit pour moi.

MONSIEUR JOURDAIN: Oui, mais il ne fallait pas le lever avec le mien.

MATRE TAILLEUR: Voulez-vous mettre votre habit?

MONSIEUR JOURDAIN: Oui, donnez-le-moi.

MATRE TAILLEUR: Attendez. Cela ne va pas comme cela. J'ai amen des gens pour vous habiller en cadence, et ces sortes d'habits se mettent avec crmonie. Hol! entrez, vous autres. Mettez cet habit  Monsieur, de la manire que vous faites aux personnes de qualit.

Quatre garons tailleurs entrent, dont deux lui arrachent le haut-de-chausses de ses exercices, et deux autres la camisole; puis ils lui mettent son habit neuf; et M. Jourdain se promne entre eux, et leur montre son habit, pour voir s'il est bien. Le tout  la cadence de toute la symphonie.

GARON TAILLEUR: Mon gentilhomme, donnez, s'il vous plat, aux garons quelque chose pour boire.

MONSIEUR JOURDAIN: Comment m'appelez-vous?

GARON TAILLEUR: Mon gentilhomme.

MONSIEUR JOURDAIN: "Mon gentilhomme!" Voil ce que c'est de se mettre en personne de qualit. Allez-vous-en demeurer toujours habill en bourgeois, on ne vous dira point: "mon gentilhomme." Tenez, voil pour "Mon gentilhomme."

GARON TAILLEUR: Monseigneur, nous vous sommes bien obligs.

MONSIEUR JOURDAIN: "Monseigneur" , oh, oh! "Monseigneur"! Attendez, mon ami: "Monseigneur" mrite quelque chose, et ce n'est pas une petite parole que "Monseigneur." Tenez, voil ce que Monseigneur vous donne.

GARON TAILLEUR: Monseigneur, nous allons boire tous  la sant de Votre Grandeur.

MONSIEUR JOURDAIN: "Votre Grandeur!" Oh, oh, oh! Attendez, ne vous en allez pas.  moi "Votre Grandeur!" Ma foi, s'il va jusqu' l'Altesse, il aura toute la bourse. Tenez, voil pour Ma Grandeur.

GARON TAILLEUR: Monseigneur, nous la remercions trs humblement de ses libralits.

MONSIEUR JOURDAIN: Il a bien fait: je lui allais tout donner.

Les quatre garons tailleurs se rjouissent par une danse, qui fait le second intermde.

ACTE III, Scne premire

MONSIEUR JOURDAIN et ses deux LAQUAIS.

MONSIEUR JOURDAIN: Suivez-moi, que j'aille un peu montrer mon habit par la ville; et surtout ayez soin tous deux de marcher immdiatement sur mes pas, afin qu'on voie bien que vous tes  moi.

LAQUAIS: Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN: Appelez-moi Nicole, que je lui donne quelques ordres. Ne bougez, la voil.

Scne II

NICOLE, MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS.

MONSIEUR JOURDAIN: Nicole!

NICOLE: Plat-il?

MONSIEUR JOURDAIN: coutez.

NICOLE, rit: Hi, hi, hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN: Qu'as-tu  rire?

NICOLE: Hi, hi, hi, hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN: Que veut dire cette coquine-l?

NICOLE: Hi, hi, hi. Comme vous voil bti! Hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN: Comment donc?

NICOLE: Ah, ah! mon Dieu! Hi, hi, hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN: Quelle friponne est-ce l! Te moques-tu de moi?

NICOLE: Nenni, Monsieur, j'en serais bien fche. Hi, hi, hi, hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN: Je te baillerai sur le nez, si tu ris davantage.

NICOLE: Monsieur, je ne puis pas m'en empcher. Hi, hi, hi, hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN: Tu ne t'arrteras pas?

NICOLE: Monsieur, je vous demande pardon; mais vous tes si plaisant, que je ne saurais me tenir de rire. Hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN: Mais voyez quelle insolence!

NICOLE: Vous tes tout  fait drle comme cela. Hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN: Je te.

NICOLE: Je vous prie de m'excuser. Hi, hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN: Tiens, si tu ris encore le moins du monde, je te jure que je t'appliquerai sur la joue le plus grand soufflet qui se soit jamais donn.

NICOLE: H bien, Monsieur, voil qui est fait, je ne rirai plus.

MONSIEUR JOURDAIN: Prends-y bien garde. Il faut que pour tantt tu nettoies.

NICOLE: Hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN: Que tu nettoies comme il faut.

NICOLE: Hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN: Il faut, dis-je, que tu nettoies la salle, et.

NICOLE: Hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN: Encore!

NICOLE: Tenez, Monsieur, battez-moi plutt et me laissez rire tout mon sol, cela me fera plus de bien. Hi, hi, hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN: J'enrage.

NICOLE: De grce, Monsieur, je vous prie de me laisser rire. Hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN: Si je te prends.

NICOLE: Monsieur, eur, je crverai, ai, si je ne ris. Hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN: Mais a-t-on jamais vu une pendarde comme celle-l? Qui me vient rire insolemment au nez, au lieu de recevoir mes ordres?

NICOLE: Que voulez-vous que je fasse, Monsieur?

MONSIEUR JOURDAIN: Que tu songes, coquine,  prparer ma maison pour la compagnie qui doit venir tantt.

NICOLE: Ah, par ma foi! je n'ai plus envie de rire; et toutes vos compagnies font tant de dsordre cans, que ce mot est assez pour me mettre en mauvaise humeur.

MONSIEUR JOURDAIN: Ne dois-je point pour toi fermer ma porte  tout le monde?

NICOLE: Vous devriez au moins la fermer  certaines gens.

Scne III

MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN, NICOLE, LAQUAIS.

MADAME JOURDAIN: Ah, ah! voici une nouvelle histoire. Qu'est-ce que c'est donc, mon mari, que cet quipage-l? Vous moquez-vous du monde, de vous tre fait enharnacher de la sorte? et avez-vous envie qu'on se raille partout de vous?

MONSIEUR JOURDAIN: Il n'y a que des sots et des sottes, ma femme, qui se railleront de moi.

MADAME JOURDAIN: Vraiment on n'a pas attendu jusqu' cette heure, et il y a longtemps que vos faons de faire donnent  rire  tout le monde.

MONSIEUR JOURDAIN: Qui est donc tout ce monde-l, s'il vous plat?

MADAME JOURDAIN: Tout ce monde-l est un monde qui a raison, et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis scandalise de la vie que vous menez. Je ne sais plus ce que c'est que notre maison: on dirait qu'il est cans carme-prenant tous les jours; et ds le matin, de peur d'y manquer, on y entend des vacarmes de violons et de chanteurs, dont tout le voisinage se trouve incommod.

NICOLE: Madame parle bien. Je ne saurais plus voir mon mnage propre, avec cet attirail de gens que vous faites venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les quartiers de la ville, pour l'apporter ici; et la pauvre Franoise est presque sur les dents,  frotter les planchers que vos beaux matres viennent crotter rgulirement tous les jours.

MONSIEUR JOURDAIN: Ouais, notre servante Nicole, vous avez le caquet bien affil pour une paysanne.

MADAME JOURDAIN: Nicole a raison, et son sens est meilleur que le vtre. Je voudrais bien savoir ce que vous pensez faire d'un matre  danser  l'ge que vous avez.

NICOLE: Et d'un grand matre tireur d'armes, qui vient, avec ses battements de pied, branler toute la maison, et nous draciner tous les carriaux de notre salle?

MONSIEUR JOURDAIN: Taisez-vous, ma servante, et ma femme.

MADAME JOURDAIN: Est-ce que vous voulez apprendre  danser pour quand vous n'aurez plus de jambes?

NICOLE: Est-ce que vous avez envie de tuer quelqu'un?

MONSIEUR JOURDAIN: Taisez-vous, vous dis-je: vous tes des ignorantes l'une et l'autre, et vous ne savez pas les prrogatives de tout cela.

MADAME JOURDAIN: Vous devriez bien plutt songer  marier votre fille, qui est en ge d'tre pourvue.

MONSIEUR JOURDAIN: Je songerai  marier ma fille quand il se prsentera un parti pour elle; mais je veux songer aussi  apprendre les belles choses.

NICOLE: J'ai encore ou dire, Madame, qu'il a pris aujourd'hui, pour renfort de potage un matre de philosophie.

MONSIEUR JOURDAIN: Fort bien: je veux avoir de l'esprit, et savoir raisonner des choses parmi les honntes gens.

MADAME JOURDAIN: N'irez-vous point l'un de ces jours au collge vous faire donner le fouet,  votre ge?

MONSIEUR JOURDAIN: Pourquoi non? Plt  Dieu l'avoir tout  l'heure, le fouet, devant tout le monde, et savoir ce qu'on apprend au collge!

NICOLE: Oui, ma foi! Cela vous rendrait la jambe bien mieux faite.

MONSIEUR JOURDAIN: Sans doute.

MADAME JOURDAIN: Tout cela est fort ncessaire pour conduire votre maison.

MONSIEUR JOURDAIN: Assurment. Vous parlez toutes deux comme des btes, et j'ai honte de votre ignorance. Par exemple, savez-vous, vous, ce que c'est que vous dites  cette heure?

MADAME JOURDAIN: Oui, je sais que ce que je dis est fort bien dit, et que vous devriez songer  vivre d'autre sorte.

MONSIEUR JOURDAIN: Je ne parle pas de cela. Je vous demande ce que c'est que les paroles que vous dites ici?

MADAME JOURDAIN: Ce sont des paroles bien senses, et votre conduite ne l'est gure.

MONSIEUR JOURDAIN: Je ne parle pas de cela, vous dis-je. Je vous demande: ce que je parle avec vous, ce que je vous dis  cette heure, qu'est-ce que c'est?

MADAME JOURDAIN: Des chansons.

MONSIEUR JOURDAIN: H non! ce n'est pas cela. Ce que nous disons tous deux, le langage que nous parlons  cette heure?

MADAME JOURDAIN: H bien?

MONSIEUR JOURDAIN: Comment est-ce que cela s'appelle?

MADAME JOURDAIN: Cela s'appelle comme on veut l'appeler.

MONSIEUR JOURDAIN: C'est de la prose, ignorante.

MADAME JOURDAIN: De la prose?

MONSIEUR JOURDAIN: Oui, de la prose. Tout ce qui est prose, n'est point vers; et tout ce qui n'est point vers est prose. Heu, voil ce que c'est d'tudier. Et toi, sais-tu bien comme il faut faire pour dire un U?

NICOLE: Comment?

MONSIEUR JOURDAIN: Oui. Qu'est-ce que tu fais quand tu dis un U?

NICOLE: Quoi?

MONSIEUR JOURDAIN: Dis un peu, U, pour voir?

NICOLE: H bien, U.

MONSIEUR JOURDAIN: Qu'est-ce que tu fais?

NICOLE: Je dis, U.

MONSIEUR JOURDAIN: Oui; mais quand tu dis U, qu'est-ce que tu fais?

NICOLE: Je fais ce que vous me dites.

MONSIEUR JOURDAIN:  l'trange chose que d'avoir affaire  des btes! Tu allonges les lvres en dehors, et approches la mchoire d'en haut de celle d'en bas: U, vois-tu? U, vois-tu? Je fais la moue: U.

NICOLE: Oui, cela est biau.

MADAME JOURDAIN: Voil qui est admirable.

MONSIEUR JOURDAIN: C'est bien autre chose, si vous aviez vu o, et da, da, et fa, fa.

MADAME JOURDAIN: Qu'est-ce que c'est donc que tout ce galimatias-l?

NICOLE: De quoi est-ce que tout cela gurit?

MONSIEUR JOURDAIN: J'enrage quand je vois des femmes ignorantes.

MADAME JOURDAIN: Allez, vous devriez envoyer promener tous ces gens-l, avec leurs fariboles.

NICOLE: Et surtout ce grand escogriffe de matre d'armes, qui remplit de poudre tout mon mnage.

MONSIEUR JOURDAIN: Ouais, ce matre d'armes vous tient bien au coeur. Je te veux faire voir ton impertinence tout  l'heure. (Il fait apporter les fleurets, et en donne  Nicole.) Tiens. Raison dmonstrative, la ligne du corps. Quand on pousse en quarte, on n'a qu' faire cela, et quand on pousse en tierce, on n'a qu' faire cela. Voil le moyen de n'tre jamais tu; et cela n'est-il pas beau, d'tre assur de son fait, quand on se bat contre quelqu'un? L, pousse-moi un peu pour voir.

NICOLE: H bien, quoi?

Nicole lui pousse plusieurs coups.

MONSIEUR JOURDAIN: Tout beau, hol, oh! doucement. Diantre soit la coquine!

NICOLE: Vous me dites de pousser.

MONSIEUR JOURDAIN: Oui; mais tu me pousses en tierce, avant que de pousser en quarte, et tu n'as pas la patience que je pare.

MADAME JOURDAIN: Vous tes fou, mon mari, avec toutes vos fantaisies, et cela vous est venu depuis que vous vous mlez de hanter la noblesse.

MONSIEUR JOURDAIN: Lorsque je hante la noblesse, je fais paratre mon jugement, et cela est plus beau que de hanter votre bourgeoisie.

MADAME JOURDAIN: amon vraiment! il y a fort  gagner  frquenter vos nobles, et vous avez bien opr avec ce beau Monsieur le comte dont vous vous tes embguin.

MONSIEUR JOURDAIN: Paix! Songez  ce que vous dites. Savez-vous bien, ma femme, que vous ne savez pas de qui vous parlez, quand vous parlez de lui? C'est une personne d'importance plus que vous ne pensez, un seigneur que l'on considre  la cour, et qui parle au Roi tout comme je vous parle. N'est-ce pas une chose qui m'est tout  fait honorable, que l'on voie venir chez moi si souvent une personne de cette qualit, qui m'appelle son cher ami, et me traite comme si j'tais son gal? Il a pour moi des bonts qu'on ne devinerait jamais; et, devant tout le monde, il me fait des caresses dont je suis moi-mme confus.

MADAME JOURDAIN: Oui, il a des bonts pour vous, et vous fait des caresses; mais il vous emprunte votre argent.

MONSIEUR JOURDAIN: H bien! ne m'est-ce pas de l'honneur, de prter de l'argent  un homme de cette condition-l? et puis-je faire moins pour un seigneur qui m'appelle son cher ami?

MADAME JOURDAIN: Et ce seigneur que fait-il pour vous?

MONSIEUR JOURDAIN: Des choses dont on serait tonn, si on les savait.

MADAME JOURDAIN: Et quoi?

MONSIEUR JOURDAIN: Baste, je ne puis pas m'expliquer. Il suffit que si je lui ai prt de l'argent, il me le rendra bien, et avant qu'il soit peu.

MADAME JOURDAIN: Oui, attendez-vous  cela.

MONSIEUR JOURDAIN: Assurment: ne me l'a-t-il pas dit?

MADAME JOURDAIN: Oui, oui: il ne manquera pas d'y faillir.

MONSIEUR JOURDAIN: Il m'a jur sa foi de gentilhomme.

MADAME JOURDAIN: Chansons.

MONSIEUR JOURDAIN: Ouais, vous tes bien obstine, ma femme. Je vous dis qu'il me tiendra parole, j'en suis sr.

MADAME JOURDAIN: Et moi, je suis sre que non, et que toutes les caresses qu'il vous fait ne sont que pour vous enjler.

MONSIEUR JOURDAIN: Taisez-vous: le voici.

MADAME JOURDAIN: Il ne nous faut plus que cela. Il vient peut-tre encore vous faire quelque emprunt; et il me semble que j'ai dn quand je le vois.

MONSIEUR JOURDAIN: Taisez-vous, vous dis-je.

Scne IV

DORANTE, MONSIEUR JOURDAIN, MADAME JOURDAIN, NICOLE.

DORANTE: Mon cher ami, Monsieur Jourdain, comment vous portez-vous?

MONSIEUR JOURDAIN: Fort bien, Monsieur, pour vous rendre mes petits services.

DORANTE: Et Madame Jourdain que voil, comment se porte-t-elle?

MADAME JOURDAIN: Madame Jourdain se porte comme elle peut.

DORANTE: Comment, Monsieur Jourdain? vous voil le plus propre du monde!

MONSIEUR JOURDAIN: Vous voyez.

DORANTE: Vous avez tout  fait bon air avec cet habit, et nous n'avons point de jeunes gens  la cour qui soient mieux faits que vous.

MONSIEUR JOURDAIN: Hay, hay.

MADAME JOURDAIN: Il le gratte par o il se dmange.

DORANTE: Tournez-vous. Cela est tout  fait galant.

MADAME JOURDAIN: Oui, aussi sot par derrire que par devant.

DORANTE: Ma foi! Monsieur Jourdain, j'avais une impatience trange de vous voir. Vous tes l'homme du monde que j'estime le plus, et je parlais de vous encore ce matin dans la chambre du Roi.

MONSIEUR JOURDAIN: Vous me faites beaucoup d'honneur, Monsieur. ( Madame Jourdain.) Dans la chambre du Roi!

DORANTE: Allons, mettez.

MONSIEUR JOURDAIN: Monsieur, je sais le respect que je vous dois.

DORANTE: Mon Dieu! mettez: point de crmonie entre nous, je vous prie.

MONSIEUR JOURDAIN: Monsieur.

DORANTE: Mettez, vous dis-je, Monsieur Jourdain: vous tes mon ami.

MONSIEUR JOURDAIN: Monsieur, je suis votre serviteur.

DORANTE: Je ne me couvrirai point, si vous ne vous couvrez.

MONSIEUR JOURDAIN: J'aime mieux tre incivil qu'importun.

DORANTE: Je suis votre dbiteur, comme vous le savez.

MADAME JOURDAIN: Oui, nous ne le savons que trop.

DORANTE: Vous m'avez gnreusement prt de l'argent en plusieurs occasions, et m'avez oblig de la meilleure grce du monde, assurment.

MONSIEUR JOURDAIN: Monsieur, vous vous moquez.

DORANTE: Mais je sais rendre ce qu'on me prte, et reconnatre les plaisirs qu'on me fait.

MONSIEUR JOURDAIN: Je n'en doute point, Monsieur.

DORANTE: Je veux sortir d'affaire avec vous, et je viens ici pour faire nos comptes ensemble.

MONSIEUR JOURDAIN: H bien! vous voyez votre impertinence, ma femme.

DORANTE: Je suis homme qui aime  m'acquitter le plus tt que je puis.

MONSIEUR JOURDAIN: Je vous le disais bien.

DORANTE: Voyons un peu ce que je vous dois.

MONSIEUR JOURDAIN: Vous voil, avec vos soupons ridicules.

DORANTE: Vous souvenez-vous bien de tout l'argent que vous m'avez prt?

MONSIEUR JOURDAIN: Je crois que oui. J'en ai fait un petit mmoire. Le voici. Donn  vous une fois deux cents louis.

DORANTE: Cela est vrai.

MONSIEUR JOURDAIN: Une autre fois, six-vingts.

DORANTE: Oui.

MONSIEUR JOURDAIN: Et une autre fois, cent quarante.

DORANTE: Vous avez raison.

MONSIEUR JOURDAIN: Ces trois articles font quatre cent soixante louis, qui valent cinq mille soixante livres.

DORANTE: Le compte est fort bon. Cinq mille soixante livres.

MONSIEUR JOURDAIN: Mille huit cent trente-deux livres  votre plumassier.

DORANTE: Justement.

MONSIEUR JOURDAIN: Deux mille sept cent quatre-vingts livres  votre tailleur.

DORANTE: Il est vrai.

MONSIEUR JOURDAIN: Quatre mille trois cent septante-neuf livres douze sols huit deniers  votre marchand.

DORANTE: Fort bien. Douze sols huit deniers: le compte est juste.

MONSIEUR JOURDAIN: Et mille sept cent quarante-huit livres sept sols quatre deniers  votre sellier.

DORANTE: Tout cela est vritable. Qu'est-ce que cela fait?

MONSIEUR JOURDAIN: Somme totale, quinze mille huit cents livres.

DORANTE: Somme totale est juste: quinze mille huit cents livres. Mettez encore deux cents pistoles que vous m'allez donner, cela fera justement dix-huit mille francs, que je vous payerai au premier jour.

MADAME JOURDAIN: H bien! ne l'avais-je pas bien devin?

MONSIEUR JOURDAIN: Paix!

DORANTE: Cela vous incommodera-t-il, de me donner ce que je vous dis?

MONSIEUR JOURDAIN: Eh non!

MADAME JOURDAIN: Cet homme-l fait de vous une vache  lait.

MONSIEUR JOURDAIN: Taisez-vous.

DORANTE: Si cela vous incommode, j'en irai chercher ailleurs.

MONSIEUR JOURDAIN: Non, Monsieur.

MADAME JOURDAIN: Il ne sera pas content, qu'il ne vous ait ruin.

MONSIEUR JOURDAIN: Taisez-vous, vous dis-je.

DORANTE: Vous n'avez qu' me dire si cela vous embarrasse.

MONSIEUR JOURDAIN: Point, Monsieur.

MADAME JOURDAIN: C'est un vrai enjleux.

MONSIEUR JOURDAIN: Taisez-vous donc.

MADAME JOURDAIN: Il vous sucera jusqu'au dernier sou.

MONSIEUR JOURDAIN: Vous tairez-vous?

DORANTE: J'ai force gens qui m'en prteraient avec joie; mais comme vous tes mon meilleur ami, j'ai cru que je vous ferais tort si j'en demandais  quelque autre.

MONSIEUR JOURDAIN: C'est trop d'honneur, Monsieur, que vous me faites. Je vais qurir votre affaire.

MADAME JOURDAIN: Quoi? vous allez encore lui donner cela?

MONSIEUR JOURDAIN: Que faire? voulez-vous que je refuse un homme de cette condition-l, qui a parl de moi ce matin dans la chambre du Roi?

MADAME JOURDAIN: Allez, vous tes une vraie dupe.

Scne V

DORANTE, MADAME JOURDAIN, NICOLE.

DORANTE: Vous me semblez toute mlancolique: qu'avez-vous, Madame Jourdain?

MADAME JOURDAIN: J'ai la tte plus grosse que le poing, et si elle n'est pas enfle.

DORANTE: Mademoiselle votre fille, o est-elle, que je ne la vois point?

MADAME JOURDAIN: Mademoiselle ma fille est bien o elle est.

DORANTE: Comment se porte-t-elle?

MADAME JOURDAIN: Elle se porte sur ses deux jambes.

DORANTE: Ne voulez-vous point un de ces jours venir voir, avec elle, le ballet et la comdie que l'on fait chez le Roi?

MADAME JOURDAIN: Oui vraiment, nous avons fort envie de rire, fort envie de rire nous avons.

DORANTE: Je pense, Madame Jourdain, que vous avez eu bien des amants dans votre jeune ge, belle et d'agrable humeur comme vous tiez.

MADAME JOURDAIN: Trdame, Monsieur, est-ce que Madame Jourdain est dcrpite, et la tte lui grouille-t-elle dj?

DORANTE: Ah, ma foi! Madame Jourdain, je vous demande pardon. Je ne songeais pas que vous tes jeune, et je rve le plus souvent. Je vous prie d'excuser mon impertinence.

Scne VI

MONSIEUR JOURDAIN, MADAME JOURDAIN, DORANTE, NICOLE.

MONSIEUR JOURDAIN: Voil deux cents louis bien compts.

DORANTE: Je vous assure, Monsieur Jourdain, que je suis tout  vous, et que je brle de vous rendre un service  la cour.

MONSIEUR JOURDAIN: Je vous suis trop oblig.

DORANTE: Si Madame Jourdain veut voir le divertissement royal, Je lui ferai donner les meilleures places de la salle.

MADAME JOURDAIN: Madame Jourdain vous baise les mains.

DORANTE, bas  M. Jourdain: Notre belle marquise, comme je vous ai mand par mon billet, viendra tantt ici pour le ballet et le repas; je l'ai fait consentir enfin au rgale que vous lui voulez donner.

MONSIEUR JOURDAIN: Tirons-nous un peu plus loin, pour cause.

DORANTE: Il y a huit jours que je ne vous ai vu, et je ne vous ai point mand de nouvelles du diamant que vous me mtes entre les mains pour lui en faire prsent de votre part; mais c'est que j'ai eu toutes les peines du monde  vaincre son scrupule, et ce n'est que d'aujourd'hui qu'elle s'est rsolue  l'accepter.

MONSIEUR JOURDAIN: Comment l'a-t-elle trouv?

DORANTE: Merveilleux; et je me trompe fort, ou la beaut de ce diamant fera pour vous sur son esprit un effet admirable.

MONSIEUR JOURDAIN: Plt au Ciel!

MADAME JOURDAIN: Quand il est une fois avec lui, il ne peut le quitter.

DORANTE: Je lui ai fait valoir comme il faut la richesse de ce prsent et la grandeur de votre amour.

MONSIEUR JOURDAIN: Ce sont, Monsieur, des bonts qui m'accablent; et je suis dans une confusion la plus grande du monde, de voir une personne de votre qualit s'abaisser pour moi  ce que vous faites.

DORANTE: Vous moquez-vous? est-ce qu'entre amis on s'arrte  ces sortes de scrupules? et ne feriez-vous pas pour moi la mme chose, si l'occasion s'en offrait?

MONSIEUR JOURDAIN: Ho! assurment, et de trs grand coeur.

MADAME JOURDAIN: Que sa prsence me pse sur les paules!

DORANTE: Pour moi, je ne regarde rien, quand il faut servir un ami; et lorsque vous me ftes confidence de l'ardeur que vous aviez prise pour cette marquise agrable chez qui j'avais commerce, vous vtes que d'abord je m'offris de moi-mme  servir votre amour.

MONSIEUR JOURDAIN: Il est vrai, ce sont des bonts qui me confondent.

MADAME JOURDAIN: Est-ce qu'il ne s'en ira point?

NICOLE: Ils se trouvent bien ensemble.

DORANTE: Vous avez pris le bon biais pour toucher son coeur: les femmes aiment surtout les dpenses qu'on fait pour elles; et vos frquentes srnades, et vos bouquets continuels, ce superbe feu d'artifice qu'elle trouva sur l'eau, le diamant qu'elle a reu de votre part, et le rgale  que vous lui prparez, tout cela lui parle bien mieux en faveur de votre amour que toutes les paroles que vous auriez pu lui dire vous-mme.

MONSIEUR JOURDAIN: Il n'y a point de dpenses que je ne fisse, si par l je pouvais trouver le chemin de son coeur. Une femme de qualit a pour moi des charmes ravissants, et c'est un honneur que j'achterais au prix de toute chose.

MADAME JOURDAIN: Que peuvent-ils tant dire ensemble? Va-t'en un peu tout doucement prter l'oreille.

DORANTE: Ce sera tantt que vous jouirez  votre aise du plaisir de sa vue, et vos yeux auront tout le temps de se satisfaire.

MONSIEUR JOURDAIN: Pour tre en pleine libert, j'ai fait en sorte que ma femme ira dner chez ma soeur, o elle passera toute l'aprs-dne.

DORANTE: Vous avez fait prudemment, et votre femme aurait pu nous embarrasser. J'ai donn pour vous l'ordre qu'il faut au cuisinier, et  toutes les choses qui sont ncessaires pour le ballet. Il est de mon invention; et pourvu que l'excution puisse rpondre  l'ide, je suis sr qu'il sera trouv.

MONSIEUR JOURDAIN s'aperoit que Nicole coute, et lui donne un soufflet: Ouais, vous tes bien impertinente. Sortons, s'il vous plat.

Scne VII

MADAME JOURDAIN, NICOLE.

NICOLE: Ma foi! Madame, la curiosit m'a cot quelque chose; mais je crois qu'il y a quelque anguille sous roche, et ils parlent de quelque affaire o ils ne veulent pas que vous soyez.

MADAME JOURDAIN: Ce n'est pas d'aujourd'hui, Nicole, que j'ai conu des soupons de mon mari. Je suis la plus trompe du monde, ou il y a quelque amour en campagne, et je travaille  dcouvrir ce que ce peut tre. Mais songeons  ma fille. Tu sais l'amour que Clonte a pour elle. C'est un homme qui me revient, et je veux aider sa recherche, et lui donner Lucile, si je puis.

NICOLE: En vrit, Madame, je suis la plus ravie du monde de vous voir dans ces sentiments; car, si le matre vous revient, le valet ne me revient pas moins, et je souhaiterais que notre mariage se pt faire  l'ombre du leur.

MADAME JOURDAIN: Va-t'en lui en parler de ma part, et lui dire que tout  l'heure il me vienne trouver, pour faire ensemble  mon mari la demande de ma fille.

NICOLE: J'y cours, Madame, avec joie, et je ne pouvais recevoir une commission plus agrable. Je vais, je pense, bien rjouir les gens.

Scne VIII

CLONTE, COVIELLE, NICOLE.

NICOLE: Ah! vous voil tout  propos. Je suis une ambassadrice de joie, et je viens.

CLONTE: Retire-toi, perfide, et ne me viens point amuser avec tes tratresses paroles.

NICOLE: Est-ce ainsi que vous recevez.?

CLONTE: Retire-toi, te dis-je, et va-t'en dire de ce pas  ton infidle matresse qu'elle n'abusera de sa vie le trop simple Clonte.

NICOLE: Quel vertigo est-ce donc l? Mon pauvre Covielle, dis-moi un peu ce que cela veut dire.

COVIELLE: Ton pauvre Covielle, petite sclrate! Allons vite, te-toi de mes yeux, vilaine, et me laisse en repos.

NICOLE: Quoi? tu me viens aussi.

COVIELLE: te-toi de mes yeux, te dis-je, et ne me parle de ta vie.

NICOLE: Ouais! Quelle mouche les a piqus tous deux? Allons de cette belle histoire informer ma matresse.

Scne IX

CLONTE, COVIELLE.

CLONTE: Quoi? traiter un amant de la sorte, et un amant le plus fidle et le plus passionn de tous les amants?

COVIELLE: C'est une chose pouvantable, que ce qu'on nous fait  tous deux.

CLONTE: Je fais voir pour une personne toute l'ardeur et toute la tendresse qu'on peut imaginer; je n'aime rien au monde qu'elle, et je n'ai qu'elle dans l'esprit; elle fait tous mes soins, tous mes dsirs, toute ma joie; je ne parle que d'elle, je ne pense qu' elle, je ne fais des songes que d'elle, je ne respire que par elle, mon coeur vit tout en elle: et voil de tant d'amiti la digne rcompense! Je suis deux jours sans la voir, qui sont pour moi deux sicles effroyables: je la rencontre par hasard; mon coeur,  cette vue, se sent tout transport, ma joie clate sur mon visage, je vole avec ravissement vers elle; et l'infidle dtourne de moi ses regards, et passe brusquement, comme si de sa vie elle ne m'avait vu!

COVIELLE: Je dis les mmes choses que vous.

CLONTE: Peut-on rien voir d'gal, Covielle,  cette perfidie de l'ingrate Lucile?

COVIELLE: Et  celle, Monsieur, de la pendarde de Nicole?

CLONTE: Aprs tant de sacrifices ardents, de soupirs, et de voeux que j'ai faits  ses charmes!

COVIELLE: Aprs tant d'assidus hommages, de soins et de services que je lui ai rendus dans sa cuisine!

CLONTE: Tant de larmes que j'ai verses  ses genoux!

COVIELLE: Tant de seaux d'eau que j'ai tirs au puits pour elle!

CLONTE: Tant d'ardeur que j'ai fait paratre  la chrir plus que moi-mme!

COVIELLE: Tant de chaleur que j'ai soufferte  tourner la broche  sa place!

CLONTE: Elle me fuit avec mpris!

COVIELLE: Elle me tourne le dos avec effronterie!

CLONTE: C'est une perfidie digne des plus grands chtiments.

COVIELLE: C'est une trahison  mriter mille soufflets.

CLONTE: Ne t'avise point, je te prie, de me parler jamais pour elle.

COVIELLE: Moi, Monsieur! Dieu m'en garde!

CLONTE: Ne viens point m'excuser l'action de cette infidle.

COVIELLE: N'ayez pas peur.

CLONTE: Non, vois-tu, tous tes discours pour la dfendre ne serviront de rien.

COVIELLE: Qui songe  cela?

CLONTE: Je veux contre elle conserver mon ressentiment, et rompre ensemble tout commerce.

COVIELLE: J'y consens.

CLONTE: Ce Monsieur le Comte qui va chez elle lui donne peut-tre dans la vue; et son esprit, je le vois bien, se laisse blouir  la qualit. Mais il me faut, pour mon honneur, prvenir l'clat de son inconstance. Je veux faire autant de pas qu'elle au changement o je la vois courir, et ne lui laisser pas toute la gloire de me quitter.

COVIELLE: C'est fort bien dit, et j'entre pour mon compte dans tous vos sentiments.

CLONTE: Donne la main  mon dpit, et soutiens ma rsolution contre tous les restes d'amour qui me pourraient parler pour elle. Dis-m'en, je t'en conjure, tout le mal que tu pourras; fais-moi de sa personne une peinture qui me la rende mprisable; et marque-moi bien, pour m'en dgoter, tous les dfauts que tu peux voir en elle.

COVIELLE: Elle, Monsieur! Voil une belle mijaure, une pimpesoue bien btie, pour vous donner tant d'amour! Je ne lui vois rien que de trs mdiocre, et vous trouverez cent personnes qui seront plus dignes de vous. Premirement, elle a les yeux petits.

CLONTE: Cela est vrai, elle a les yeux petits; mais elle les a pleins de feux, les plus brillants, les plus perants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir.

COVIELLE: Elle a la bouche grande.

CLONTE: Oui; mais on y voit des grces qu'on ne voit point aux autres bouches; et cette bouche, en la voyant, inspire des dsirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.

COVIELLE: Pour sa taille, elle n'est pas grande.

CLONTE: Non; mais elle est aise et bien prise.

COVIELLE: Elle affecte une nonchalance dans son parler, et dans ses actions.

CLONTE: Il est vrai; mais elle a grce  tout cela, et ses manires sont engageantes, ont je ne sais quel charme  s'insinuer dans les cours.

COVIELLE: Pour de l'esprit.

CLONTE: Ah! elle en a, Covielle, du plus fin, du plus dlicat.

COVIELLE: Sa conversation.

CLONTE: Sa conversation est charmante.

COVIELLE: Elle est toujours srieuse.

CLONTE: Veux-tu de ces enjouements panouis, de ces joies toujours ouvertes? et vois-tu rien de plus impertinent que des femmes qui rient  tout propos?

COVIELLE: Mais enfin elle est capricieuse autant que personne du monde.

CLONTE: Oui, elle est capricieuse, j'en demeure d'accord; mais tout sied bien aux belles, on souffre tout des belles.

COVIELLE: Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de l'aimer toujours.

CLONTE: Moi, j'aimerais mieux mourir; et je vais la har autant que je l'ai aime.

COVIELLE: Le moyen, si vous la trouvez si parfaite?

CLONTE: C'est en quoi ma vengeance sera plus clatante, en quoi je veux faire mieux voir la force de mon coeur:  la har,  la quitter, toute belle, toute pleine d'attraits, toute aimable que je la trouve. La voici.

Scne X

CLONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE.

NICOLE: Pour moi, j'en ai t toute scandalise.

LUCILE: Ce ne peut tre, Nicole, que ce que je dis. Mais le voil.

CLONTE: Je ne veux pas seulement lui parler.

COVIELLE: Je veux vous imiter.

LUCILE: Qu'est-ce donc, Clonte? qu'avez-vous?

NICOLE: Qu'as-tu donc, Covielle?

LUCILE: Quel chagrin vous possde?

NICOLE: Quelle mauvaise humeur te tient?

LUCILE: tes-vous muet, Clonte?

NICOLE: As-tu perdu la parole, Covielle?

CLONTE: Que voil qui est sclrat!

COVIELLE: Que cela est Judas!

LUCILE: Je vois bien que la rencontre de tantt a troubl votre esprit.

CLONTE: Ah, ah! on voit ce qu'on a fait.

NICOLE: Notre accueil de ce matin t'a fait prendre la chvre.

COVIELLE: On a devin l'enclouure.

LUCILE: N'est-il pas vrai, Clonte, que c'est l le sujet de votre dpit?

CLONTE: Oui, perfide, ce l'est, puisqu'il faut parler; et j'ai  vous dire que vous ne triompherez pas comme vous pensez de votre infidlit, que je veux tre le premier  rompre avec vous, et que vous n'aurez pas l'avantage de me chasser. J'aurai de la peine, sans doute,  vaincre l'amour que j'ai pour vous, cela me causera des chagrins, je souffrirai un temps; mais j'en viendrai  bout, et je me percerai plutt le coeur, que d'avoir la faiblesse de retourner  vous.

COVIELLE: Queussi, queumi.

LUCILE: Voil bien du bruit pour un rien. Je veux vous dire, Clonte, le sujet qui m'a fait ce matin viter votre abord.

CLONTE fait semblant de s'en aller et tourne autour du thtre: Non, je ne veux rien couter.

NICOLE: Je te veux apprendre la cause qui nous a fait passer si vite.

COVIELLE suit Lucile: Je ne veux rien entendre.

LUCILE suit Clonte: Sachez que ce matin.

CLONTE: Non, vous dis-je.

NICOLE suit Covielle: Apprends que.

COVIELLE: Non, tratresse.

LUCILE: coutez.

CLONTE: Point d'affaire.

NICOLE: Laisse-moi dire.

COVIELLE: Je suis sourd.

LUCILE: Clonte.

CLONTE: Non.

NICOLE: Covielle.

COVIELLE: Point.

LUCILE: Arrtez.

CLONTE: Chansons.

NICOLE: Entends-moi.

COVIELLE: Bagatelle.

LUCILE: Un moment.

CLONTE: Point du tout.

NICOLE: Un peu de patience.

COVIELLE: Tarare.

LUCILE: Deux paroles.

CLONTE: Non, c'en est fait.

NICOLE: Un mot.

COVIELLE: Plus de commerce.

LUCILE: H bien! puisque vous ne voulez pas m'couter, demeurez dans votre pense, et faites ce qu'il vous plaira.

NICOLE: Puisque tu fais comme cela, prends-le tout comme tu voudras.

CLONTE: Sachons donc le sujet d'un si bel accueil.

LUCILE fait semblant de s'en aller  son tour, et fait le mme chemin qu'a fait Clonte: Il ne me plat plus de le dire.

COVIELLE: Apprends-nous un peu cette histoire.

NICOLE: Je ne veux plus, moi, te l'apprendre.

CLONTE suit Lucile: Dites-moi.

LUCILE: Non, je ne veux rien dire.

COVIELLE: Conte-moi.

NICOLE suit Clonte: Non, je ne conte rien.

CLONTE: De grce.

LUCILE: Non, vous dis-je.

COVIELLE suit Nicole: Par charit.

NICOLE: Point d'affaire.

CLONTE: Je vous en prie.

LUCILE: Laissez-moi.

COVIELLE: Je t'en conjure.

NICOLE: te-toi de l.

CLONTE: Lucile.

LUCILE: Non.

COVIELLE: Nicole.

NICOLE: Point.

CLONTE: Au nom des Dieux!

LUCILE: Je ne veux pas.

COVIELLE: Parle-moi.

NICOLE: Point du tout.

CLONTE:  claircissez mes doutes.

LUCILE: Non, je n'en ferai rien.

COVIELLE: Guris-moi l'esprit.

NICOLE: Non, il ne me plat pas.

CLONTE: H bien! puisque vous vous souciez si peu de me tirer de peine, et de vous justifier du traitement indigne que vous avez fait  ma flamme, vous me voyez, ingrate, pour la dernire fois, et je vais loin de vous mourir de douleur et d'amour.

COVIELLE: Et moi, je vais suivre ses pas.

LUCILE: Clonte.

NICOLE: Covielle.

CLONTE: Eh?

COVIELLE: Plat-il?

LUCILE: O allez-vous?

CLONTE: O je vous ai dit.

COVIELLE: Nous allons mourir.

LUCILE: Vous allez mourir, Clonte?

CLONTE: Oui, cruelle, puisque vous le voulez.

LUCILE: Moi, je veux que vous mouriez?

CLONTE: Oui, vous le voulez.

LUCILE: Qui vous le dit?

CLONTE: N'est-ce pas le vouloir, que de ne vouloir pas claircir mes soupons?

LUCILE: Est-ce ma faute? et si vous aviez voulu m'couter, ne vous aurais-je pas dit que l'aventure dont vous vous plaignez a t cause ce matin par la prsence d'une vieille tante, qui veut  toute force que la seule approche d'un homme dshonore une fille, qui perptuellement nous sermonne sur ce chapitre, et nous figure tous les hommes comme des diables qu'il faut fuir.

NICOLE. - Voil le secret de l'affaire.

CLONTE: Ne me trompez-vous point, Lucile?

COVIELLE: Ne m'en donnes-tu point  garder?

LUCILE: Il n'est rien de plus vrai.

NICOLE: C'est la chose comme elle est.

COVIELLE: Nous rendrons-nous  cela?

CLONTE: Ah! Lucile, qu'avec un mot de votre bouche vous savez apaiser de choses dans mon coeur! et que facilement on se laisse persuader aux personnes qu'on aime!

COVIELLE: Qu'on est aisment amadou par ces diantres d'animaux-l!

Scne XI

MADAME JOURDAIN, CLONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE.

MADAME JOURDAIN: Je suis bien aise de vous voir, Clonte, et vous voil tout  propos. Mon mari vient; prenez vite votre temps pour lui demander Lucile en mariage.

CLONTE: Ah! Madame, que cette parole m'est douce, et qu'elle flatte mes dsirs! Pouvais-je recevoir un ordre plus charmant? une faveur plus prcieuse?

Scne XII

MONSIEUR JOURDAIN, MADAME JOURDAIN, CLONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE.

CLONTE: Monsieur, je n'ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je mdite il y a longtemps. Elle me touche assez pour m'en charger moi-mme; et, sans autre dtour, je vous dirai que l'honneur d'tre votre gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m'accorder.

MONSIEUR JOURDAIN: Avant que de vous rendre rponse, Monsieur, je vous prie de me dire si vous tes gentilhomme.

CLONTE: Monsieur, la plupart des gens sur cette question n'hsitent pas beaucoup. On tranche le mot aisment. Ce nom ne fait aucun scrupule  prendre, et l'usage aujourd'hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l'avoue, j'ai les sentiments sur cette matire un peu plus dlicats: je trouve que toute imposture est indigne d'un honnte homme, et qu'il y a de la lchet  dguiser ce que le Ciel nous a fait natre,  se parer aux yeux du monde d'un titre drob,  se vouloir donner pour ce qu'on n'est pas. Je suis n de parents, sans doute, qui ont tenu des charges honorables. Je me suis acquis dans les armes l'honneur de six ans de services, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le monde un rang assez passable. Mais, avec tout cela, je ne veux point me donner un nom o d'autres en ma place croiraient pouvoir prtendre, et je vous dirai franchement que je ne suis point gentilhomme.

MONSIEUR JOURDAIN: Touchez l, Monsieur: ma fille n'est pas pour vous.

CLONTE: Comment?

MONSIEUR JOURDAIN: Vous n'tes point gentilhomme, vous n'aurez pas ma fille.

MADAME JOURDAIN: Que voulez-vous donc dire avec votre gentilhomme? Est-ce que nous sommes, nous autres, de la cte de saint Louis?

MONSIEUR JOURDAIN: Taisez-vous, ma femme: je vous vois venir.

MADAME JOURDAIN: Descendons-nous tous deux que de bonne bourgeoisie?

MONSIEUR JOURDAIN: Voil pas le coup de langue?

MADAME JOURDAIN: Et votre pre n'tait-il pas marchand aussi bien que le mien?

MONSIEUR JOURDAIN: Peste soit de la femme! Elle n'y a jamais manqu. Si votre pre a t marchand, tant pis pour lui; mais pour le mien, ce sont des malaviss qui disent cela. Tout ce que j'ai  vous dire, moi, c'est que je veux avoir un gendre gentilhomme.

MADAME JOURDAIN: Il faut  votre fille un mari qui lui soit propre, et il vaut mieux pour elle un honnte homme riche et bien fait, qu'un gentilhomme gueux et mal bti.

NICOLE: Cela est vrai. Nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le plus grand malitorne et le plus sot dadais que j'aie jamais vu.

MONSIEUR JOURDAIN: Taisez-vous, impertinente. Vous vous fourrez toujours dans la conversation. J'ai du bien assez pour ma fille, je n'ai besoin que d'honneur, et je la veux faire marquise.

MADAME JOURDAIN: Marquise?

MONSIEUR JOURDAIN: Oui, marquise.

MADAME JOURDAIN: Hlas! Dieu m'en garde!

MONSIEUR JOURDAIN: C'est une chose que j'ai rsolue.

MADAME JOURDAIN: C'est une chose, moi, o je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours  de fcheux inconvnients. Je ne veux point qu'un gendre puisse  ma fille reprocher ses parents, et qu'elle ait des enfants qui aient honte de m'appeler leur grand-maman. S'il fallait qu'elle me vnt visiter en quipage de grand-dame, et qu'elle manqut par mgarde  saluer quelqu'un du quartier, on ne manquerait pas aussitt de dire cent sottises. "Voyez-vous, dirait-on, cette Madame la Marquise qui fait tant la glorieuse? C'est la fille de Monsieur Jourdain, qui tait trop heureuse, tant petite, de jouer  la Madame avec nous. Elle n'a pas toujours t si releve que la voil, et ses deux grands-pres vendaient du drap auprs de la porte Saint-Innocent. Ils ont amass du bien  leurs enfants, qu'ils payent maintenant peut-tre bien cher en l'autre monde, et l'on ne devient gure si riches  tre honntes gens." Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m'ait obligation de ma fille, et  qui je puisse dire: "Mettez-vous l, mon gendre, et dnez avec moi" .

MONSIEUR JOURDAIN: Voil bien les sentiments d'un petit esprit, de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me rpliquez pas davantage: ma fille sera marquise en dpit de tout le monde; et si vous me mettez en colre, je la ferai duchesse.

MADAME JOURDAIN: Clonte, ne perdez point courage encore. Suivez-moi, ma fille, et venez dire rsolument  votre pre, que si vous ne l'avez, vous ne voulez pouser personne.

Scne XIII

CLONTE, COVIELLE.

COVIELLE: Vous avez fait de belles affaires avec vos beaux sentiments.

CLONTE: Que veux-tu? j'ai un scrupule l-dessus, que l'exemple ne saurait vaincre.

COVIELLE: Vous moquez-vous, de le prendre srieusement avec un homme comme cela? Ne voyez-vous pas qu'il est fou? et vous cotait-il quelque chose de vous accommoder  ses chimres?

CLONTE: Tu as raison; mais je ne croyais pas qu'il fallt faire ses preuves de noblesse pour tre gendre de Monsieur Jourdain.

COVIELLE: Ah, ah, ah.

CLONTE: De quoi ris-tu?

COVIELLE: D'une pense qui me vient pour jouer notre homme, et vous faire obtenir ce que vous souhaitez.

CLONTE: Comment?

COVIELLE: L'ide est tout  fait plaisante.

CLONTE: Quoi donc?

COVIELLE: Il s'est fait depuis peu une certaine mascarade qui vient le mieux du monde ici, et que je prtends faire entrer dans une bourle que je veux faire  notre ridicule. Tout cela sent un peu sa comdie; mais avec lui on peut hasarder toute chose, il n'y faut point chercher tant de faons; il est homme  y jouer son rle  merveille, et  donner aisment dans toutes les fariboles qu'on s'avisera de lui dire. J'ai les acteurs, j'ai les habits tout prts: laissez-moi faire seulement.

CLONTE: Mais apprends-moi.

COVIELLE: Je vais vous instruire de tout. Retirons-nous, le voil qui revient.

Scne XIV

MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS.

MONSIEUR JOURDAIN: Que diable est-ce l! ils n'ont rien que les grands seigneurs  me reprocher; et moi, je ne vois rien de si beau que de hanter les grands seigneurs: il n'y a qu'honneur et que civilit avec eux, et je voudrais qu'il m'et cot deux doigts de la main, et tre n comte ou marquis.

LAQUAIS: Monsieur, voici Monsieur le Comte, et une dame qu'il mne par la main.

MONSIEUR JOURDAIN: H mon Dieu! j'ai quelques ordres  donner. Dis-leur que je vais venir ici tout  l'heure.

Scne XV

DORIMNE, DORANTE, LAQUAIS.

LAQUAIS: Monsieur dit comme cela qu'il va venir ici tout  l'heure.

DORANTE: Voil qui est bien.

DORIMNE: Je ne sais pas, Dorante, je fais encore ici une trange dmarche, de me laisser amener par vous dans une maison o je ne connais personne.

DORANTE: Quel lieu voulez-vous donc, Madame, que mon amour choisisse pour vous rgaler, puisque, pour fuir l'clat, vous ne voulez ni votre maison, ni la mienne?

DORIMNE: Mais vous ne dites pas que je m'engage insensiblement, chaque jour,  recevoir de trop grands tmoignages de votre passion! J'ai beau me dfendre des choses, vous fatiguez ma rsistance, et vous avez une civile opinitret qui me fait venir doucement  tout ce qu'il vous plat. Les visites frquentes ont commenc; les dclarations sont venues ensuite, qui aprs elles ont tran les srnades et les cadeaux, que les prsents ont suivis. Je me suis oppose  tout cela, mais vous ne vous rebutez point, et, pied  pied, vous gagnez mes rsolutions. Pour moi, je ne puis plus rpondre de rien, et je crois qu' la fin vous me ferez venir au mariage, dont je me suis tant loigne.

DORANTE: Ma foi! Madame, vous y devriez dj tre. Vous tes veuve, et ne dpendez que de vous. Je suis matre de moi, et vous aime plus que ma vie.  quoi tient-il que ds aujourd'hui vous ne fassiez tout mon bonheur?

DORIMNE: Mon Dieu! Dorante, il faut des deux parts bien des qualits pour vivre heureusement ensemble; et les deux plus raisonnables personnes du monde ont souvent peine  composer une union dont ils soient satisfaits.

DORANTE: Vous vous moquez, Madame, de vous y figurer tant de difficults; et l'exprience que vous avez faite ne conclut rien pour tous les autres.

DORIMNE: Enfin j'en reviens toujours l: les dpenses que je vous vois faire pour moi m'inquitent par deux raisons: l'une, qu'elles m'engagent plus que je ne voudrais; et l'autre, que je suis sre, sans vous dplaire, que vous ne les faites point que vous ne vous incommodiez; et je ne veux point cela.

DORANTE: Ah! Madame, ce sont des bagatelles; et ce n'est pas par l.

DORIMNE: Je sais ce que je dis; et, entre autres, le diamant que vous m'avez force  prendre est d'un prix.

DORANTE: Eh! Madame, de grce, ne faites point tant valoir une chose que mon amour trouve indigne de vous; et souffrez. Voici le matre du logis.

Scne XVI

MONSIEUR JOURDAIN, DORIMNE, DORANTE, LAQUAIS.

MONSIEUR JOURDAIN, aprs avoir fait deux rvrences, se trouvant trop prs de Dorimne: Un peu plus loin, Madame.

DORIMNE: Comment?

MONSIEUR JOURDAIN: Un pas, s'il vous plat.

DORIMNE: Quoi donc?

MONSIEUR JOURDAIN: Reculez un peu, pour la troisime.

DORANTE: Madame, Monsieur Jourdain sait son monde.

MONSIEUR JOURDAIN: Madame, ce m'est une gloire bien grande de me voir assez fortun pour tre si heureux que d'avoir le bonheur que vous ayez eu la bont de m'accorder la grce de me faire l'honneur de m'honorer de la faveur de votre prsence; et si j'avais aussi le mrite pour mriter un mrite comme le vtre, et que le Ciel. envieux de mon bien. m'et accord. l'avantage de me voir digne. des.

DORANTE: Monsieur Jourdain, en voil assez: Madame n'aime pas les grands compliments, et elle sait que vous tes homme d'esprit. (Bas,  Dorimne.) C'est un bon bourgeois assez ridicule, comme vous voyez, dans toutes ses manires.

DORIMNE: Il n'est pas malais de s'en apercevoir.

DORANTE: Madame, voil le meilleur de mes amis.

MONSIEUR JOURDAIN: C'est trop d'honneur que vous me faites.

DORANTE: Galant homme tout  fait.

DORIMNE: J'ai beaucoup d'estime pour lui.

MONSIEUR JOURDAIN: Je n'ai rien fait encore, Madame, pour mriter cette grce.

DORANTE, bas,  M. Jourdain: Prenez bien garde au moins  ne lui point parler du diamant que vous lui avez donn.

MONSIEUR JOURDAIN: Ne pourrais-je pas seulement lui demander comment elle le trouve?

DORANTE: Comment? gardez-vous-en bien: cela serait vilain  vous; et pour agir en galant homme, il faut que vous fassiez comme si ce n'tait pas vous qui lui eussiez fait ce prsent. Monsieur Jourdain, Madame, dit qu'il est ravi de vous voir chez lui.

DORIMNE: Il m'honore beaucoup.

MONSIEUR JOURDAIN: Que je vous suis oblig, Monsieur, de lui parler ainsi pour moi!

DORANTE: J'ai eu une peine effroyable  la faire venir ici.

MONSIEUR JOURDAIN: Je ne sais quelles grces vous en rendre.

DORANTE: Il dit, Madame, qu'il vous trouve la plus belle personne du monde.

DORIMNE: C'est bien de la grce qu'il me fait.

MONSIEUR JOURDAIN: Madame, c'est vous qui faites les grces; et.

DORANTE: Songeons  manger.

LAQUAIS: Tout est prt, Monsieur.

DORANTE: Allons donc nous mettre  table, et qu'on fasse venir les musiciens.

Six cuisiniers, qui ont prpar le festin, dansent ensemble, et font le troisime intermde; aprs quoi, ils apportent une table couverte de plusieurs mets.

ACTE IV, Scne premire

DORANTE, DORIMNE, MONSIEUR JOURDAIN, DEUX MUSICIENS, UNE MUSICIENNE, LAQUAIS.

DORIMNE: Comment, Dorante? voil un repas tout  fait magnifique!

MONSIEUR JOURDAIN: Vous vous moquez, Madame, et je voudrais qu'il ft plus digne de vous tre offert.

Tous se mettent  table.

DORANTE: Monsieur Jourdain a raison, Madame, de parler de la sorte, et il m'oblige de vous faire si bien les honneurs de chez lui. Je demeure d'accord avec lui que le repas n'est pas digne de vous. Comme c'est moi qui l'ai ordonn, et que je n'ai pas sur cette matire les lumires de nos amis, vous n'avez pas ici un repas fort savant, et vous y trouverez des incongruits de bonne chre, et des barbarismes de bon got. Si Damis, notre ami, s'en tait ml, tout serait dans les rgles; il y aurait partout de l'lgance et de l'rudition, et il ne manquerait pas de vous exagrer lui-mme toutes les pices du repas qu'il vous donnerait, et de vous faire tomber d'accord de sa haute capacit dans la science des bons morceaux, de vous parler d'un pain de rive,  biseau dor, relev de crote partout, croquant tendrement sous la dent; d'un vin  sve veloute, arm d'un vert qui n'est point trop commandant; d'un carr de mouton gourmand de persil; d'une longe de veau de rivire, longue comme cela, blanche, dlicate, et qui sous les dents est une vraie pte d'amande; de perdrix releves d'un fumet surprenant; et pour son opra, d'une soupe  bouillon perl, soutenue d'un jeune gros dindon cantonn de pigeonneaux, et couronne d'oignons blancs, maris avec la chicore. Mais pour moi, je vous avoue mon ignorance; et comme Monsieur Jourdain a fort bien dit, je voudrais que le repas ft plus digne de vous tre offert.

DORIMNE: Je ne rponds  ce compliment, qu'en mangeant comme je fais.

MONSIEUR JOURDAIN: Ah! que voil de belles mains!

DORIMNE: Les mains sont mdiocres, Monsieur Jourdain; mais vous voulez parler du diamant, qui est fort beau.

MONSIEUR JOURDAIN: Moi, Madame! Dieu me garde d'en vouloir parler; ce ne serait pas agir en galant homme, et le diamant est fort peu de chose.

DORIMNE: Vous tes bien dgot.

MONSIEUR JOURDAIN: Vous avez trop de bont.

DORANTE, aprs avoir fait signe  Monsieur Jourdain: Allons, qu'on donne du vin  Monsieur Jourdain, et  ces Messieurs et  ces dames, qui nous feront la grce de nous chanter un air  boire.

DORIMNE: C'est merveilleusement assaisonner la bonne chre, que d'y mler la musique, et je me vois ici admirablement rgale.

MONSIEUR JOURDAIN: Madame, ce n'est pas.

DORANTE: Monsieur Jourdain, prtons silence  ces Messieurs et  ces Dames; ce qu'ils nous diront vaudra mieux que tout ce que nous pourrions dire.

Les musiciens et la musicienne prennent des verres, chantent deux chansons  boire, et sont soutenus de toute la symphonie.

PREMIERE CHANSON  BOIRE

      Un petit doigt, Philis, pour commencer le tour.
      Ah! qu'un verre en vos mains a d'agrables charmes!
      Vous et le vin, vous vous prtez des armes,
      Et je sens pour tous deux redoubler mon amour:
      Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle,
      Une ardeur ternelle.

      Qu'en mouillant votre bouche il en reoit d'attraits,
      Et que l'on voit par lui votre bouche embellie!
      Ah! l'un de l'autre ils me donnent envie,
      Et de vous et de lui je m'enivre  longs traits:
      Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle,
      Une ardeur ternelle.

SECONDE CHANSON  BOIRE

      Buvons, chers amis, buvons:
      Le temps qui fuit nous y convie;
      Profitons de la vie
      Autant que nous pouvons.
      Quand on a pass l'onde noire,
      Adieu le bon vin, nos amours;
      Dpchons-nous de boire,
      On ne boit pas toujours.

      Laissons raisonner les sots
      Sur le vrai bonheur de la vie;
      Notre philosophie
      Le met parmi les pots.
      Les biens, le savoir et la gloire
      N'tent point les soucis fcheux,
      Et ce n'est qu' bien boire
      Que l'on peut tre heureux.

      Sus, sus, du vin partout, versez, garons, versez,
      Versez, versez toujours, tant qu'on vous dise assez.

DORIMNE: Je ne crois pas qu'on puisse mieux chanter, et cela est tout  fait beau.

MONSIEUR JOURDAIN: Je vois encore ici, Madame, quelque chose de plus beau.

DORIMNE: Ouais! Monsieur Jourdain est galant plus que je ne pensais.

DORANTE: Comment, Madame? pour qui prenez-vous Monsieur Jourdain?

MONSIEUR JOURDAIN: Je voudrais bien qu'elle me prt pour ce que je dirais.

DORIMNE: Encore!

DORANTE: Vous ne le connaissez pas.

MONSIEUR JOURDAIN: Elle me connatra quand il lui plaira.

DORIMNE: Oh! Je le quitte.

DORANTE: Il est homme qui a toujours la riposte en main. Mais vous ne voyez pas que Monsieur Jourdain, Madame, mange tous les morceaux que vous avez touchs.

DORIMNE: Monsieur Jourdain est un homme qui me ravit.

MONSIEUR JOURDAIN: Si je pouvais ravir votre coeur, je serais.

Scne II

MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN, DORANTE, DORIMNE, MUSICIENS, MUSICIENNES, LAQUAIS.

MADAME JOURDAIN: Ah, ah! je trouve ici bonne compagnie, et je vois bien qu'on ne m'y attendait pas. C'est donc pour cette belle affaire-ci, Monsieur mon mari, que vous avez eu tant d'empressement  m'envoyer dner chez ma soeur? Je viens de voir un thtre l-bas, et je vois ici un banquet  faire noces. Voil comme vous dpensez votre bien, et c'est ainsi que vous festinez les dames en mon absence, et que vous leur donnez la musique et la comdie, tandis que vous m'envoyez promener?

DORANTE: Que voulez-vous dire, Madame Jourdain? et quelles fantaisies sont les vtres, de vous aller mettre en tte que votre mari dpense son bien, et que c'est lui qui donne ce rgale  Madame? Apprenez que c'est moi, je vous prie; qu'il ne fait seulement que me prter sa maison, et que vous devriez un peu mieux regarder aux choses que vous dites.

MONSIEUR JOURDAIN: Oui, impertinente, c'est Monsieur le Comte qui donne tout ceci  Madame, qui est une personne de qualit. Il me fait l'honneur de prendre ma maison, et de vouloir que je sois avec lui.

MADAME JOURDAIN: Ce sont des chansons que cela: je sais ce que je sais.

DORANTE: Prenez, Madame Jourdain, prenez de meilleures lunettes.

MADAME JOURDAIN: Je n'ai que faire de lunettes, Monsieur, et je vois assez clair; il y a longtemps que je sens les choses, et je ne suis pas une bte. Cela est fort vilain  vous, pour un grand seigneur, de prter la main comme vous faites aux sottises de mon mari. Et vous, Madame, pour une grande Dame, cela n'est ni beau ni honnte  vous, de mettre de la dissension dans un mnage, et de souffrir que mon mari soit amoureux de vous.

DORIMNE: Que veut donc dire tout ceci? Allez, Dorante, vous vous moquez, de m'exposer aux sottes visions de cette extravagante.

DORANTE: Madame, hol! Madame, o courez-vous?

MONSIEUR JOURDAIN: Madame! Monsieur le Comte, faites-lui excuses, et tchez de la ramener. Ah! Impertinente que vous tes! Voil de vos beaux faits; vous me venez faire des affronts devant tout le monde, et vous chassez de chez moi des personnes de qualit.

MADAME JOURDAIN: Je me moque de leur qualit.

MONSIEUR JOURDAIN: Je ne sais qui me tient, maudite, que je ne vous fende la tte avec les pices du repas que vous tes venue troubler.

On te la table.

MADAME JOURDAIN, sortant: Je me moque de cela. Ce sont mes droits que je dfends, et j'aurai pour moi toutes les femmes.

MONSIEUR JOURDAIN: Vous faites bien d'viter ma colre. Elle est arrive l bien malheureusement. J'tais en humeur de dire de jolies choses, et jamais je ne m'tais senti tant d'esprit. Qu'est-ce que c'est que cela?

Scne III

COVIELLE, dguis en voyageur, MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS.

COVIELLE: Monsieur, je ne sais pas si j'ai l'honneur d'tre connu de vous.

MONSIEUR JOURDAIN: Non, Monsieur.

COVIELLE: Je vous ai vu que vous n'tiez pas plus grand que cela.

MONSIEUR JOURDAIN: Moi!

COVIELLE: Oui, vous tiez le plus bel enfant du monde, et toutes les dames vous prenaient dans leurs bras pour vous baiser.

MONSIEUR JOURDAIN: Pour me baiser!

COVIELLE: Oui. J'tais grand ami de feu Monsieur votre pre.

MONSIEUR JOURDAIN: De feu Monsieur mon pre!

COVIELLE: Oui. C'tait un fort honnte gentilhomme.

MONSIEUR JOURDAIN: Comment dites-vous?

COVIELLE: Je dis que c'tait un fort honnte gentilhomme.

MONSIEUR JOURDAIN: Mon pre!

COVIELLE: Oui.

MONSIEUR JOURDAIN: Vous l'avez fort connu?

COVIELLE: Assurment.

MONSIEUR JOURDAIN: Et vous l'avez connu pour gentilhomme?

COVIELLE: Sans doute.

MONSIEUR JOURDAIN: Je ne sais donc pas comment le monde est fait.

COVIELLE: Comment?

MONSIEUR JOURDAIN: Il y a de sottes gens qui me veulent dire qu'il a t marchand.

COVIELLE: Lui marchand! C'est pure mdisance, il ne l'a jamais t. Tout ce qu'il faisait, c'est qu'il tait fort obligeant, fort officieux; et comme il se connaissait fort bien en toffes, il en allait choisir de tous les cts, les faisait apporter chez lui, et en donnait  ses amis pour de l'argent.

MONSIEUR JOURDAIN: Je suis ravi de vous connatre, afin que vous rendiez ce tmoignage-l, que mon pre tait gentilhomme.

COVIELLE: Je le soutiendrai devant tout le monde.

MONSIEUR JOURDAIN: Vous m'obligerez. Quel sujet vous amne?

COVIELLE: Depuis avoir connu feu Monsieur votre pre, honnte gentilhomme, comme je vous ai dit, j'ai voyag par tout le monde.

MONSIEUR JOURDAIN: Par tout le monde!

COVIELLE: Oui.

MONSIEUR JOURDAIN: Je pense qu'il y a bien loin en ce pays-l.

COVIELLE: Assurment. Je ne suis revenu de tous mes longs voyages que depuis quatre jours; et par l'intrt que je prends  tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde.

MONSIEUR JOURDAIN: Quelle?

COVIELLE: Vous savez que le fils du Grand Turc est ici?

MONSIEUR JOURDAIN: Moi? Non.

COVIELLE: Comment? il a un train tout  fait magnifique; tout le monde le va voir, et il a t reu en ce pays comme un seigneur d'importance.

MONSIEUR JOURDAIN: Par ma foi! je ne savais pas cela.

COVIELLE: Ce qu'il y a d'avantageux pour vous, c'est qu'il est amoureux de votre fille.

MONSIEUR JOURDAIN: Le fils du Grand Turc?

COVIELLE: Oui; et il veut tre votre gendre.

MONSIEUR JOURDAIN: Mon gendre, le fils du Grand Turc!

COVIELLE: Le fils du Grand Turc votre gendre. Comme je le fus voir, et que j'entends parfaitement sa langue, il s'entretint avec moi; et, aprs quelques autres discours, il me dit: Acciam croc soler ouch alla moustaph gidelum amanahem varahini oussere carbulath, c'est--dire: "N'as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de Monsieur Jourdain, gentilhomme parisien?"

MONSIEUR JOURDAIN: Le fils du Grand Turc dit cela de moi?

COVIELLE: Oui. Comme je lui eus rpondu que je vous connaissais particulirement, et que j'avais vu votre fille: "Ah! me dit-il, marababa sahem"; c'est--dire "Ah! que je suis amoureux d'elle!"

MONSIEUR JOURDAIN: Marababa sahem veut dire "Ah! que je suis amoureux d'elle" ?

COVIELLE: Oui.

MONSIEUR JOURDAIN: Par ma foi! vous faites bien de me le dire, car pour moi je n'aurais jamais cru que marababa sahem et voulu dire: "Ah! que je suis amoureux d'elle!" Voil une langue admirable que ce turc!

COVIELLE: Plus admirable qu'on ne peut croire. Savez-vous bien ce que veut dire cacaracamouchen?

MONSIEUR JOURDAIN: Cacaracamouchen? Non.

COVIELLE: C'est--dire: "Ma chre me."

MONSIEUR JOURDAIN: Cacaracamouchen veut dire "ma chre me" ?

COVIELLE: Oui.

MONSIEUR JOURDAIN: Voil qui est merveilleux! Cacaracamouchen, "Ma chre me." Dirait-on jamais cela? Voil qui me confond.

COVIELLE: Enfin, pour achever mon ambassade, il vient vous demander votre fille en mariage; et pour avoir un beau-pre qui soit digne de lui, il veut vous faire mamamouchi, qui est une certaine grande dignit de son pays.

MONSIEUR JOURDAIN: Mamamouchi?

COVIELLE: Oui, Mamamouchi; c'est--dire, en notre langue, paladin. Paladin, ce sont de ces anciens. Paladin enfin. Il n'y a rien de plus noble que cela dans le monde, et vous irez de pair avec les plus grands seigneurs de la terre.

MONSIEUR JOURDAIN: Le fils du Grand Turc m'honore beaucoup, et je vous prie de me mener chez lui pour lui faire mes remercments.

COVIELLE: Comment? le voil qui va venir ici.

MONSIEUR JOURDAIN: Il va venir ici?

COVIELLE: Oui; et il amne toutes choses pour la crmonie de votre dignit.

MONSIEUR JOURDAIN: Voil qui est bien prompt.

COVIELLE: Son amour ne peut souffrir aucun retardement.

MONSIEUR JOURDAIN: Tout ce qui m'embarrasse ici, c'est que ma fille est une opinitre, qui s'est alle mettre dans la tte un certain Clonte, et elle jure de n'pouser personne que celui-l.

COVIELLE: Elle changera de sentiment quand elle verra le fils du Grand Turc; et puis il se rencontre ici une aventure merveilleuse, c'est que le fils du Grand Turc ressemble  ce Clonte,  peu de chose prs. Je viens de le voir, on me l'a montr; et l'amour qu'elle a pour l'un, pourra passer aisment  l'autre, et. Je l'entends venir: le voil.

Scne IV

CLONTE, en Turc, avec trois pages portant sa veste, MONSIEUR JOURDAIN, COVIELLE, dguis.

CLONTE: Ambousahim oqui boraf, iordina salamalequi.

COVIELLE: C'est--dire: "Monsieur Jourdain, votre coeur soit toute l'anne comme un rosier fleuri." Ce sont faons de parler obligeantes de ces pays-l.

MONSIEUR JOURDAIN: Je suis trs humble serviteur de Son Altesse Turque.

COVIELLE: Carigar camboto oustin moraf.

CLONTE: Oustin yoc catamalequi basum base alla moran.

COVIELLE: Il dit "que le Ciel vous donne la force des lions et la prudence des serpents!"

MONSIEUR JOURDAIN: Son Altesse Turque m'honore trop, et je lui souhaite toutes sortes de prosprits.

COVIELLE: Ossa binamen sadoc babally oracaf ouram.

CLONTE: Bel-men.

COVIELLE: Il dit que vous alliez vite avec lui vous prparer pour la crmonie, afin de voir ensuite votre fille, et de conclure le mariage.

MONSIEUR JOURDAIN: Tant de choses en deux mots?

COVIELLE: Oui, la langue turque est comme cela, elle dit beaucoup en peu de paroles. Allez vite o il souhaite.

Scne V

DORANTE, COVIELLE.

COVIELLE: Ha, ha, ha. Ma foi! cela est tout  fait drle. Quelle dupe! Quand il aurait appris son rle par coeur, il ne pourrait pas le mieux jouer. Ah, ah. Je vous prie, Monsieur, de nous vouloir aider cans, dans une affaire qui s'y passe.

DORANTE: Ah, ah, Covielle, qui t'aurait reconnu? Comme te voil ajust!

COVIELLE: Vous voyez. Ah, ah.

DORANTE: De quoi ris-tu?

COVIELLE: D'une chose, Monsieur, qui le mrite bien.

DORANTE: Comment?

COVIELLE: Je vous le donnerais en bien des fois, Monsieur,  deviner, le stratagme dont nous nous servons auprs de Monsieur Jourdain, pour porter son esprit  donner sa fille  mon matre.

DORANTE: Je ne devine point le stratagme; mais je devine qu'il ne manquera pas de faire son effet, puisque tu l'entreprends.

COVIELLE: Je sais, Monsieur, que la bte vous est connue.

DORANTE: Apprends-moi ce que c'est.

COVIELLE: Prenez la peine de vous tirer un peu plus loin, pour faire place  ce que j'aperois venir. Vous pourrez voir une partie de l'histoire, tandis que je vous conterai le reste.

Six Turcs dansant entre eux gravement deux  deux, au son de tous les instruments. Ils portent trois tapis fort longs, dont ils font plusieurs figures, et,  la fin de cette premire crmonie, ils les lvent fort haut; les Turcs musiciens, et autres joueurs d'instruments, passent par dessous; quatre Derviches qui accompagnent le Mufti ferment cette marche.
Alors les Turcs tendent les tapis par terre, et se mettent dessus  genoux; le Mufti est debout au milieu, qui fait une invocation avec des contorsions et des grimaces, levant le menton, et remuant les mains contre sa tte, comme si c'tait des ailes. Les Turcs se prosternent jusqu' terre, chantant Alli, puis se relvent, chantant Alla, et continuant alternativement jusqu' la fin de l'invocation; puis ils se lvent tous, chantant Alla ekber.
Alors les Derviches amnent devant le Mufti le Bourgeois vtu  la turque, ras, sans turban, sans sabre, auquel il chante gravement ces paroles:

LE MUFTI

      Se ti sabir,
      Ti respondir;
      Se non sabir,
      Tazir, tazir.

      Mi star Mufti:
      Ti qui star ti?
      Non intendir:
      Tazir, tazir.

Deux Derviches font retirer le Bourgeois. Le Mufti demande aux Turcs de quelle religion est le Bourgeois, et chante:

      Dice, Turque, qui star quista,
      Anabatista, anabatista?

LES TURCS rpondent.

      Ioc.

LE MUFTI

      Zuinglista?

LES TURCS

      Ioc.

LE MUFTI

      Coffita?

LES TURCS

      Ioc.

LE MUFTI

      Hussita? Morista? Fronista?

LES TURCS

      Ioc. Ioc. Ioc.

LE MUFTI rpte.

      Ioc. Ioc. Ioc.
      Star pagana?

LES TURCS

      Ioc.

LE MUFTI

      Luterana?

LES TURCS

      Ioc.

LE MUFTI

      Puritana?

LES TURCS

      Ioc.

LE MUFTI

      Bramina? Moffina? Zurina?

LES TURCS

      Ioc. Ioc. Ioc.

LE MUFTI rpte.

      Ioc. Ioc. Ioc.
      Mahametana, Mahametana?

LES TURCS

      Hey valla. Hey valla.

LE MUFTI

      Como chamara? Como chamara?

LES TURCS

      Giourdina, Giourdina.

LE MUFTI

      Giourdina.

LE MUFTI sautant et regardant de ct et d'autre.

      Giourdina? Giourdina? Giourdina?

LES TURCS rptent.

      Giourdina! Giourdina! Giourdina!

LE MUFTI

      Mahameta per Giourdina
      Mi pregar sera e matina
      Voler far un Paladina
      De Giourdina, de Giourdina.
      Dar turbanta, e dar scarcina
      Con galera e brigantina
      Per deffender Palestina.
      Mahameta per Giourdina, etc.

Aprs quoi, le Mufti demande aux Turcs si le Bourgeois est ferme dans la religion mahomtane, et leur chante ces paroles:

LE MUFTI

      Star bon Turca Giourdina? Bis.

LES TURCS

      Hey valla. Hey valla. Bis.

LE MUFTI chante et danse.

      Hu la ba ba la chou ba la ba ba la da.

Aprs que le Mufti s'est retir, les Turcs dansent, et rptent ces mmes paroles.

      Hu la ba ba la chou ba la ba ba la da.

Le Mufti revient, avec son turban de crmonie qui est d'une grosseur dmesure, garni de bougies allumes,  quatre ou cinq rangs.
Deux Derviches l'accompagnent, avec des bonnets pointus garnis aussi de bougies allumes, portant l'Alcoran: les deux autres Derviches amnent le Bourgeois, qui est tout pouvant de cette crmonie, et le font mettre  genoux le dos tourn au Mufti, puis, le faisant incliner jusques  mettre ses mains par terre, ils lui mettent l'Alcoran sur le dos, et le font servir de pupitre au Mufti, qui fait une invocation burlesque, fronant le sourcil, et ouvrant la bouche, sans dire mot; puis parlant avec vhmence, tantt radoucissant sa voix, tantt la poussant d'un enthousiasme  faire trembler, en se poussant les ctes avec les mains, comme pour faire sortir ses paroles frappant quelquefois les mains sur l'Alcoran, et tournant les feuillets avec prcipitation, et finit enfin en levant les bras, et criant  haute voix: Hou.
Pendant cette invocation, les Turcs assistants chantent Hou, hou, hou, s'inclinant  trois reprises, puis se relvent de mme  trois reprises, en chantant Hou, hou, hou, et continuant alternativement pendant toute l'invocation du Mufti.
Aprs que l'invocation est finie, les Derviches tent l'Alcoran de dessus le dos du Bourgeois, qui crie Ouf, parce qu'il est las d'avoir t longtemps en cette posture, puis ils le relvent.

LE MUFTI s'adressant au Bourgeois.

      Ti non star furba?

LES TURCS

      No, no, no.

LE MUFTI

      Non star forfanta?

LES TURCS

      No, no, no.

LE MUFTI aux Turcs.

      Donar turbanta. Donar turbanta.
Et s'en va.

Les Turcs rptent tout ce que dit le Mufti, et donnent en dansant et en chantant, le turban au Bourgeois.

LE MUFTI revient et donne le sabre au Bourgeois.

      Ti star nobile, non star fabola.
      Pigliar schiabola.
Puis il se retire.

Les Turcs rptent les mmes mots, mettant tous le sabre  la main; et six d'entre eux dansent autour du Bourgeois auquel ils feignent de donner plusieurs coups de sabre.

LE MUFTI revient, et commande aux Turcs de btonner
le Bourgeois, et chante ces paroles.

      Dara, dara, bastonara, bastonara, bastonara.
Puis il se retire.

Les Turcs rptent les mmes paroles, et donnent au Bourgeois plusieurs coups de bton en cadence.

LE MUFTI revient et chante.

      Non tener honta:
      Questa star l'ultima affronta.

Les Turcs rptent les mmes vers.

Le Mufti, au son de tous les instruments, recommence une invocation, appuy sur ses Derviches: aprs toutes les fatigues de cette crmonie, les Derviches le soutiennent par-dessous les bras avec respect, et tous les Turcs sautant dansant et chantant autour du Mufti, se retirent au son de plusieurs instruments  la turque.

ACTE V, Scne premire

MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN.

MADAME JOURDAIN: Ah mon Dieu! misricorde! Qu'est-ce que c'est donc que cela? Quelle figure! Est-ce un momon que vous allez porter; et est-il temps d'aller en masque? Parlez donc, qu'est-ce que c'est que ceci? Qui vous a fagot comme cela?

MONSIEUR JOURDAIN: Voyez l'impertinente, de parler de la sorte  un Mamamouchi!

MADAME JOURDAIN: Comment donc?

MONSIEUR JOURDAIN: Oui, il me faut porter du respect maintenant, et l'on vient de me faire Mamamouchi.

MADAME JOURDAIN: Que voulez-vous dire avec votre Mamamouchi?

MONSIEUR JOURDAIN: Mamamouchi, vous dis-je. Je suis Mamamouchi.

MADAME JOURDAIN: Quelle bte est-ce l?

MONSIEUR JOURDAIN: Mamamouchi, c'est--dire, en notre langue, Paladin.

MADAME JOURDAIN: Baladin! tes-vous en ge de danser des ballets?

MONSIEUR JOURDAIN: Quelle ignorante! Je dis Paladin: c'est une dignit dont on vient de me faire la crmonie.

MADAME JOURDAIN: Quelle crmonie donc?

MONSIEUR JOURDAIN: Mahameta per Iordina.

MADAME JOURDAIN: Qu'est-ce que cela veut dire?

MONSIEUR JOURDAIN: Iordina, c'est--dire Jourdain.

MADAME JOURDAIN: H bien! quoi, Jourdain?

MONSIEUR JOURDAIN: Voler far un Paladina de Iordina.

MADAME JOURDAIN: Comment?

MONSIEUR JOURDAIN: Dar turbanta con galera.

MADAME JOURDAIN: Qu'est-ce  dire cela?

MONSIEUR JOURDAIN: Per deffender Palestina.

MADAME JOURDAIN: Que voulez-vous donc dire?

MONSIEUR JOURDAIN: Dara dara bastonara.

MADAME JOURDAIN: Qu'est-ce donc que ce jargon-l?

MONSIEUR JOURDAIN: Non tener honta: questa star l'ultima affronta.

MADAME JOURDAIN: Qu'est-ce que c'est donc que tout cela?

MONSIEUR JOURDAIN danse et chante: Hou la ba ba la chou ba la ba ba la da (et tombe par terre).

MADAME JOURDAIN: Hlas, mon Dieu! mon mari est devenu fou.

MONSIEUR JOURDAIN, se relevant et s'en allant: Paix! insolente, portez respect  Monsieur le Mamamouchi.

MADAME JOURDAIN: O est-ce qu'il a donc perdu l'esprit? Courons l'empcher de sortir. Ah, ah! Voici justement le reste de notre cu. Je ne vois que chagrin de tous cts.

Elle sort.

Scne II

DORANTE, DORIMNE.

DORANTE: Oui, Madame, vous verrez la plus plaisante chose qu'on puisse voir; et je ne crois pas que dans tout le monde il soit possible de trouver encore un homme aussi fou que celui-l. Et puis, Madame, il faut tcher de servir l'amour de Clonte, et d'appuyer toute sa mascarade: c'est un fort galant homme, et qui mrite que l'on s'intresse pour lui.

DORIMNE: J'en fais beaucoup de cas, et il est digne d'une bonne fortune.

DORANTE: Outre cela, nous avons ici, Madame, un ballet qui nous revient, que nous ne devons pas laisser perdre, et il faut bien voir si mon ide pourra russir.

DORIMNE: J'ai vu l des apprts magnifiques, et ce sont des choses, Dorante, que je ne puis plus souffrir. Oui, je veux enfin vous empcher vos profusions; et, pour rompre le cours  toutes les dpenses que je vous vois faire pour moi, j'ai rsolu de me marier promptement avec vous: c'en est le vrai secret, et toutes ces choses finissent avec le mariage, comme vous savez.

DORANTE: Ah! Madame, est-il possible que vous ayez pu prendre pour moi une si douce rsolution?

DORIMNE: Ce n'est que pour vous empcher de vous ruiner; et, sans cela, je vois bien qu'avant qu'il ft peu, vous n'auriez pas un sou.

DORANTE: Que j'ai d'obligation, Madame, aux soins que vous avez de conserver mon bien! Il est entirement  vous, aussi bien que mon coeur, et vous en userez de la faon qu'il vous plaira.

DORIMNE: J'userai bien de tous les deux. Mais voici votre homme; la figure en est admirable.

Scne III

MONSIEUR JOURDAIN, DORANTE, DORIMNE.

DORANTE: Monsieur, nous venons rendre hommage, Madame et moi,  votre nouvelle dignit, et nous rjouir avec vous du mariage que vous faites de votre fille avec le fils du Grand Turc.

MONSIEUR JOURDAIN, aprs avoir fait les rvrences  la turque: Monsieur, je vous souhaite la force des serpents et la prudence des lions.

DORIMNE: J'ai t bien aise d'tre des premires, Monsieur,  venir vous fliciter du haut degr de gloire o vous tes mont.

MONSIEUR JOURDAIN: Madame, je vous souhaite toute l'anne votre rosier fleuri; je vous suis infiniment oblig de prendre part aux honneurs qui m'arrivent, et j'ai beaucoup de joie de vous voir revenue ici pour vous faire les trs humbles excuses de l'extravagance de ma femme.

DORIMNE: Cela n'est rien, j'excuse en elle un pareil mouvement; votre coeur lui doit tre prcieux, et il n'est pas trange que la possession d'un homme comme vous puisse inspirer quelques alarmes.

MONSIEUR JOURDAIN: La possession de mon coeur est une chose qui vous est toute acquise.

DORANTE: Vous voyez, Madame, que Monsieur Jourdain n'est pas de ces gens que les prosprits aveuglent, et qu'il sait, dans sa gloire, connatre encore ses amis.

DORIMNE: C'est la marque d'une me tout  fait gnreuse.

DORANTE: O est donc Son Altesse Turque? Nous voudrions bien, comme vos amis, lui rendre nos devoirs.

MONSIEUR JOURDAIN: Le voil qui vient, et j'ai envoy qurir ma fille pour lui donner la main.

Scne IV

CLONTE, habill en Turc, COVIELLE, MONSIEUR JOURDAIN, etc.

DORANTE: Monsieur, nous venons faire la rvrence  Votre Altesse, comme amis de Monsieur votre beau-pre, et l'assurer avec respect de nos trs humbles services.

MONSIEUR JOURDAIN: O est le truchement, pour lui dire qui vous tes, et lui faire entendre ce que vous dites? Vous verrez qu'il vous rpondra, et il parle turc  merveille. Hol! o diantre est-il all? ( Clonte.) Strouf, strif, strof, straf. Monsieur est un grande segnore, grande segnore, grande segnore; et Madame une granda dama, granda dama. Ahi, lui, Monsieur, lui Mamamouchi franais, et Madame Mamamouchie franaise: je ne puis pas parler plus clairement. Bon, voici l'interprte. O allez-vous donc? Nous ne saurions rien dire sans vous. Dites-lui un peu que Monsieur et Madame sont des personnes de grande qualit, qui lui viennent faire la rvrence, comme mes amis, et l'assurer de leurs services. Vous allez voir comme il va rpondre.

COVIELLE: Alabala crociam acci boram alabamen.

CLONTE: Catalequi tubal ourin soter amalouchan.

MONSIEUR JOURDAIN: Voyez-vous?

COVIELLE: Il dit que la pluie des prosprits arrose en tout temps le jardin de votre famille!

MONSIEUR JOURDAIN: Je vous l'avais bien dit, qu'il parle turc.

DORANTE: Cela est admirable.

Scne V

LUCILE, MONSIEUR JOURDAIN, DORANTE, DORIMNE, etc.

MONSIEUR JOURDAIN: Venez, ma fille, approchez-vous, et venez donner votre main  Monsieur, qui vous fait l'honneur de vous demander en mariage.

LUCILE: Comment, mon pre, comme vous voil fait! est-ce une comdie que vous jouez?

MONSIEUR JOURDAIN: Non, non, ce n'est pas une comdie, c'est une affaire fort srieuse, et la plus pleine d'honneur pour vous qui se peut souhaiter. Voil le mari que je vous donne.

LUCILE:  moi, mon pre?

MONSIEUR JOURDAIN: Oui,  vous: allons, touchez-lui dans la main, et rendez grce au Ciel de votre bonheur.

LUCILE: Je ne veux point me marier.

MONSIEUR JOURDAIN: Je le veux, moi qui suis votre pre.

LUCILE: Je n'en ferai rien.

MONSIEUR JOURDAIN: Ah! que de bruit! Allons, vous dis-je.  votre main.

LUCILE: Non, mon pre, je vous l'ai dit, il n'est point de pouvoir qui me puisse obliger  prendre un autre mari que Clonte; et je me rsoudrai plutt  toutes les extrmits, que de. (Reconnaissant Clonte.) il est vrai que vous tes mon pre, je vous dois entire obissance, et c'est  vous  disposer de moi selon vos volonts.

MONSIEUR JOURDAIN: Ah! je suis ravi de vous voir si promptement revenue dans votre devoir, et voil qui me plat, d'avoir une fille obissante.

Scne dernire

MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN, CLONTE, etc.

MADAME JOURDAIN: Comment donc? qu'est-ce que c'est que ceci? On dit que vous voulez donner votre fille en mariage  un carme-prenant.

MONSIEUR JOURDAIN: Voulez-vous vous taire, impertinente? Vous venez toujours mler vos extravagances  toutes choses, et il n'y a pas moyen de vous apprendre  tre raisonnable.

MADAME JOURDAIN: C'est vous qu'il n'y a pas moyen de rendre sage, et vous allez de folie en folie. Quel est votre dessein, et que voulez-vous faire avec cet assemblage?

MONSIEUR JOURDAIN: Je veux marier notre fille avec le fils du Grand Turc.

MADAME JOURDAIN: Avec le fils du Grand Turc!

MONSIEUR JOURDAIN: Oui, faites-lui faire vos compliments par le truchement que voil.

MADAME JOURDAIN: Je n'ai que faire du truchement, et je lui dirai bien moi-mme  son nez qu'il n'aura point ma fille.

MONSIEUR JOURDAIN: Voulez-vous vous taire, encore une fois?

DORANTE: Comment, Madame Jourdain, vous vous opposez  un bonheur comme celui-l? Vous refusez Son Altesse Turque pour gendre?

MADAME JOURDAIN: Mon Dieu, Monsieur, mlez-vous de vos affaires.

DORIMNE: C'est une grande gloire, qui n'est pas  rejeter.

MADAME JOURDAIN: Madame, je vous prie aussi de ne vous point embarrasser de ce qui ne vous touche pas.

DORANTE: C'est l'amiti que nous avons pour vous qui nous fait intresser dans vos avantages.

MADAME JOURDAIN: Je me passerai bien de votre amiti.

DORANTE: Voil votre fille qui consent aux volonts de son pre.

MADAME JOURDAIN: Ma fille consent  pouser un Turc?

DORANTE: Sans doute.

MADAME JOURDAIN: Elle peut oublier Clonte?

DORANTE: Que ne fait-on pas pour tre grand'dame?

MADAME JOURDAIN: Je l'tranglerais de mes mains, si elle avait fait un coup comme celui-l.

MONSIEUR JOURDAIN: Voil bien du caquet. Je vous dis que ce mariage-l se fera.

MADAME JOURDAIN: Je vous dis, moi, qu'il ne se fera point.

MONSIEUR JOURDAIN: Ah! que de bruit!

LUCILE: Ma mre.

MADAME JOURDAIN: Allez, vous tes une coquine.

MONSIEUR JOURDAIN: Quoi? Vous la querellez de ce qu'elle m'obit?

MADAME JOURDAIN: Oui: elle est  moi, aussi bien qu' vous.

COVIELLE: Madame.

MADAME JOURDAIN: Que me voulez-vous conter, vous?

COVIELLE: Un mot.

MADAME JOURDAIN: Je n'ai que faire de votre mot.

COVIELLE,  M. Jourdain: Monsieur, si elle veut couter une parole en particulier, je vous promets de la faire consentir  ce que vous voulez.

MADAME JOURDAIN: Je n'y consentirai point.

COVIELLE: coutez-moi seulement.

MADAME JOURDAIN: Non.

MONSIEUR JOURDAIN: coutez-le.

MADAME JOURDAIN: Non, je ne veux pas l'couter.

MONSIEUR JOURDAIN: Il vous dira.

MADAME JOURDAIN: Je ne veux point qu'il me dise rien.

MONSIEUR JOURDAIN: Voil une grande obstination de femme! Cela vous fera-t-il mal, de l'entendre?

COVIELLE: Ne faites que m'couter; vous ferez aprs ce qu'il vous plaira.

MADAME JOURDAIN: H bien! quoi?

COVIELLE,  part: Il y a une heure, Madame, que nous vous faisons signe. Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n'est fait que pour nous ajuster aux visions de votre mari, que nous l'abusons sous ce dguisement, et que c'est Clonte lui-mme qui est le fils du Grand Turc?

MADAME JOURDAIN: Ah, ah!

COVIELLE: Et moi Covielle qui suis le truchement?

MADAME JOURDAIN: Ah! comme cela, je me rends.

COVIELLE: Ne faites pas semblant de rien.

MADAME JOURDAIN: Oui, voil qui est fait; je consens au mariage.

MONSIEUR JOURDAIN: Ah! voil tout le monde raisonnable. Vous ne vouliez pas l'couter. Je savais bien qu'il vous expliquerait ce que c'est que le fils du Grand Turc.

MADAME JOURDAIN: Il me l'a expliqu comme il faut, et j'en suis satisfaite. Envoyons qurir un notaire.

DORANTE: C'est fort bien dit. Et afin, Madame Jourdain, que vous puissiez avoir l'esprit tout  fait content, et que vous perdiez aujourd'hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conue de Monsieur votre mari, c'est que nous nous servirons du mme notaire pour nous marier, Madame et moi.

MADAME JOURDAIN: Je consens aussi  cela.

MONSIEUR JOURDAIN: C'est pour lui faire accroire.

DORANTE: Il faut bien l'amuser avec cette feinte.

MONSIEUR JOURDAIN: Bon, bon. Qu'on aille qurir le notaire.

DORANTE: Tandis qu'il viendra, et qu'il dressera les contrats, voyons notre ballet, et donnons-en le divertissement  Son Altesse Turque.

MONSIEUR JOURDAIN: C'est fort bien avis: allons prendre nos places.

MADAME JOURDAIN: Et Nicole?

MONSIEUR JOURDAIN: Je la donne au truchement; et ma femme  qui la voudra.

COVIELLE: Monsieur, je vous remercie. Si l'on en peut voir un plus fou, je l'irai dire  Rome.

La comdie finit par un petit ballet qui avait t prpar par Clonte.

PREMIERE ENTRE

Un homme vient donner les livres du ballet, qui d'abord est fatigu par une multitude de gens de provinces diffrentes, qui crient en musique pour en avoir, et par trois Importuns, qu'il trouve toujours sur ses pas.

DIALOGUE DES GENS
qui en musique demandent des livres.

TOUS

       moi, Monsieur,  moi de grce,  moi, Monsieur:
      Un livre, s'il vous plat,  votre serviteur.

HOMME DU BEL AIR

      Monsieur, distinguez-nous parmi les gens qui crient.
      Quelques livres ici, les dames vous en prient.

AUTRE HOMME DU BEL AIR

      Hol! Monsieur, Monsieur, ayez la charit
      D'en jeter de notre ct.

FEMME DU BEL AIR

      Mon Dieu! qu'aux personnes bien faites
      On sait peu rendre honneur cans.

AUTRE FEMME DU BEL AIR

      Ils n'ont des livres et des bancs
      Que pour Mesdames les grisettes.

GASCON

      Aho! l'homme aux libres, qu'on m'en vaille!
      J'ai dj l poumon us.
      Bous boyez qu chacun m raille;
      Et j suis escandalis
      De boir s mains d la canaille
      C qui m'est par bous refus.

AUTRE GASCON

      Eh caddis! Monseu, boyez qui l'on pt tre:
      Un libret, je bous prie, au varon d'Asbarat.
      J pense, mordy, qu l fat
      N'a pas l'honnur d m connatre.

LE SUISSE

      Mon'-sieur le donneur de papieir,
      Que veul dir sti faon de fifre?
      Moy l'corchair tout mon gosieir
       crieir,
      Sans que je pouvre afoir ein lifre:
      Pardy, mon foi! Mon'-sieur, je pense fous l'tre ifre.
  
VIEUX BOURGEOIS BABILLARD

      De tout ceci, franc et net,
      Je suis mal satisfait;
      Et cela sans doute est laid,
      Que notre fille,
      Si bien faite et si gentille,
      De tant d'amoureux l'objet,
      N'ait pas  son souhait
      Un livre de ballet,
      Pour lire le sujet
      Du divertissement qu'on fait,
      Et que toute notre famille
      Si proprement s'habille,
      Pour tre place au sommet
      De la salle, o l'on met
      Les gens de Lantriguet:
      De tout ceci, franc et net,
      Je suis mal satisfait,
      Et cela sans doute est laid.

      VIEILLE BOURGEOISE BABILLARDE

      Il est vrai que c'est une honte,
      Le sang au visage me monte,
      Et ce jeteur de vers qui manque au capital
      L'entend fort mal;
      C'est un brutal,
      Un vrai cheval,
      Franc animal,
      De faire si peu de compte
      D'une fille qui fait l'ornement principal
      Du quartier du Palais-Royal,
      Et que ces jours passs un comte
      Fut prendre la premire au bal.
      Il l'entend mal;
      C'est un brutal,
      Un vrai cheval,
      Franc animal.

HOMMES ET FEMMES DU BEL AIR

      Ah! quel bruit!
                        Quel fracas!
                                    Quel chaos!
                                                Quel mlange!
      Quelle confusion!
                        Quelle cohue trange!
      Quel dsordre!
                        Quel embarras!
      On y sche.
                  L'on n'y tient pas.

GASCON

      Bentr! j suis  vout.

AUTRE GASCON

                              J'enrage, Diou m damne!

SUISSE

      Ah que ly faire saif dans sty sal de cians!

GASCON

      J murs.

AUTRE GASCON

                  J perds la tramontane.

SUISSE

      Mon foi! moi le foudrais tre hors de dedans.

VIEUX BOURGEOIS BABILLARD

      Allons, ma mie,
      Suivez mes pas,
      Je vous en prie,
      Et ne me quittez pas:
      On fait de nous trop peu de cas,
      Et je suis las
      De ce tracas:
      Tout ce fatras,
      Cet embarras
      Me pse par trop sur les bras.
      S'il me prend jamais envie
      De retourner de ma vie
       ballet ni comdie,
      Je veux bien qu'on m'estropie.
      Allons, ma mie,
      Suivez mes pas,
      Je vous en prie,
      Et ne me quittez pas;
      On fait de nous trop peu de cas.

VIEILLE BOURGEOISE BABILLARDE

      Allons, mon mignon, mon fils,
      Regagnons notre logis,
      Et sortons de ce taudis,
      O l'on ne peut tre assis:
      Ils seront bien baubis
      Quand ils nous verront partis.
      Trop de confusion rgne dans cette salle,
      Et j'aimerais mieux tre au milieu de la Halle.
      Si jamais je reviens  semblable rgale,
      Je veux bien recevoir des soufflets plus de six.
      Allons, mon mignon, mon fils,
      Regagnons notre logis,
      Et sortons de ce taudis,
      O l'on ne peut tre assis.

TOUS

       moi, Monsieur,  moi de grce,  moi, Monsieur:
      Un livre, s'il vous plat,  votre serviteur.

SECONDE ENTRE

Les trois Importuns dansent.

TROISIME ENTRE

TROIS ESPAGNOLS chantent.

      S que me muero de amor,
      Y solicito el dolor.

      Aun muriendo de querer,
      De tan buen ayre adolezco,
      Que es mas de lo que padezco
      Lo que quiero padecer,
      Y no pudiendo exceder
      A mi deseo el rigor.

      S que me muero de amor,
      Y solicito el dolor.

      Lisonxeame la suerte
      Con piedad tan advertida,
      Que me assegura la vida
      En el riesgo de la muerte.
      Vivir de su golpe fuerte
      Es de mi salud primor.

      S que, etc.

Six Espagnols dansent.

TROIS MUSICIENS ESPAGNOLS

      Ay! que locura, con tanto rigor
      Quexarse de Amor,
      Del nio bonito
      Que todo es dulura!
      Ay! que locura!
      Ay! que locura!

ESPAGNOL, chantant.

      El dolor solicita
      El que al dolor se da;
      Y nadie de amor muere,
      Sino quien no save amar.

DEUX ESPAGNOLS

      Dulce muerte es el amor
      Con correspondencia ygual;
      Y si esta gozamos o,
      Porque la quieres turbar?

UN ESPAGNOL

      Alegrese enamorado,
      Y tome mi parecer;
      Que en esto de querer,
      Todo es hallar el vado.

TOUS TROIS ensemble.

      Vaya, vaya de fiestas!
      Vaya de vayle!
      Alegria, alegria, alegria!
      Que esto de dolor es fantasia.

QUATRIME ENTRE

ITALIENS

UNE MUSICIENNE ITALIENNE
fait le premier rcit, dont voici les paroles:

      Di rigori armata il seno,
      Contro amor mi ribellai;
      Ma fui vinta in un baleno
      In mirar duo vaghi rai;
      Ahi! che resiste puoco
      Cor di gelo a stral di fuoco!

      Ma si caro 'l mio tormento,
      Dolce  s la piaga mia,
      Ch'il penare 'l mio contento,
      E'l sanarmi  tirannia.
      Ahi! che pi giova e piace,
      Quanto amor  pi vivace!

Aprs l'air que la Musicienne a chant, deux Scaramouches, deux Trivelins et un Arlequin reprsentent une nuit  la manire des comdiens italiens, en cadence.
Un Musicien italien se joint  la Musicienne italienne, et chante avec elle les paroles qui suivent:

LE MUSICIEN ITALIEN

      Bel tempo che vola
      Rapisce il contento;
      D'Amor nella scola
      Si coglie il momento.

LA MUSICIENNE

      Insin che florida
      Ride l'et,
      Che pur tropp' orrida
      Da noi sen v.

TOUS DEUX

      S cantiamo,
      S godiamo
      N bei d di giovent:
      Perduto ben non si racquista pi.

MUSICIEN

      Pupilla che vaga
      Mill' alme incatena
      F dolce la piaga,
      Felice la pena.

MUSICIENNE

      Ma poiche frigida
      Langue l'et,
      Pi l'alma rigida
      Fiamme non ha.

TOUS DEUX

      S cantiamo, etc.

Aprs le dialogue italien, les Scaramouches et Trivelins dansent une rjouissance.

CINQUIME ENTRE

FRANAIS

PREMIER MENUET

DEUX MUSICIENS POITEVINS
dansent et chantent les paroles qui suivent.

      Ah! qu'il fait beau dans ces bocages!
      Ah! que le Ciel donne un beau jour!

AUTRE MUSICIEN

      Le rossignol, sous ces tendres feuillages,
      Chante aux chos son doux retour:

      Ce beau sjour,
      Ces doux ramages,
      Ce beau sjour
      Nous invite  l'amour.

SECOND MENUET

TOUS DEUX ensemble.

      Vois, ma CLIMNE,
      Vois sous ce chne
      S'entre-baiser ces oiseaux amoureux;
      Ils n'ont rien dans leurs voeux
      Qui les gne;
      De leurs doux feux
      Leur me est pleine.
      Qu'ils sont heureux!
      Nous pouvons tous deux,
      Si tu le veux,
      tre comme eux.

Six autres Franais viennent aprs, vtus galamment  la poitevine, trois en hommes et trois en femmes, accompagns de huit fltes et de hautbois, et dansent les menuets.

SIXIME ENTRE

Tout cela finit par le mlange des trois nations, et les applaudissements en danse et en musique de toute l'assistance, qui chante les deux vers qui suivent:

      Quels spectacles charmants, quels plaisirs gotons-nous!
      Les Dieux mmes, les Dieux n'en ont point de plus doux.

LA CRITIQUE DE L'ECOLE DES FEMMES


Comdie


LES PERSONNAGES

URANIE.
LISE.
CLIMNE.
GALOPIN, laquais.
LE MARQUIS.
DORANTE ou LE CHEVALIER.
LYSIDAS, pote. 

Scne premire 

URANIE, LISE.

URANIE: Quoi? Cousine, personne ne t'est venu rendre visite?

LISE: Personne du monde.

URANIE: Vraiment, voil qui m'tonne, que nous ayons t seules l'une et l'autre tout aujourd'hui.

LISE: Cela m'tonne aussi, car ce n'est gure notre coutume; et votre maison, Dieu merci, est le refuge ordinaire de tous les fainants de la cour.

URANIE: L'aprs-dne,  dire vrai, m'a sembl fort longue.

LISE: Et moi, je l'ai trouve fort courte.

URANIE: C'est que les beaux esprits, cousine, aiment la solitude.

LISE: Ah! trs humble servante au bel esprit; vous savez que ce n'est pas l que je vise.

URANIE: Pour moi, j'aime la compagnie, je l'avoue.

LISE: Je l'aime aussi, mais je l'aime choisie; et la quantit des sottes visites qu'il vous faut essuyer parmi les autres est cause bien souvent que je prends plaisir d'tre seule.

URANIE: La dlicatesse est trop grande, de ne pouvoir souffrir que des gens tris.

LISE: Et la complaisance est trop gnrale, de souffrir indiffremment toutes sortes de personnes.

URANIE: Je gote ceux qui sont raisonnables, et me divertis des extravagants.

LISE: Ma foi, les extravagants ne vont gure loin sans vous ennuyer, et la plupart de ces gens-l ne sont plus plaisants ds la seconde visite. Mais  propos d'extravagants, ne voulez-vous pas me dfaire de votre marquis incommode? Pensez-vous me le laisser toujours sur les bras, et que je puisse durer  ses turlupinades perptuelles?

URANIE: Ce langage est  la mode, et l'on le tourne en plaisanterie  la cour.

LISE: Tant pis pour ceux qui le font, et qui se tuent tout le jour  parler ce jargon obscur. La belle chose de faire entrer aux conversations du Louvre de vieilles quivoques ramasses parmi les boues des Halles et de la place Maubert! La jolie faon de plaisanter pour des courtisans! et qu'un homme montre d'esprit lorsqu'il vient vous dire: "Madame, vous tes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues de Paris, car chacun vous voit de bon oeil" ,  cause que Boneuil est un village  trois lieues d'ici! Cela n'est-il pas bien galant et bien spirituel? Et ceux qui trouvent ces belles rencontres, n'ont-ils pas lieu de s'en glorifier?

URANIE: On ne dit pas cela aussi comme une chose spirituelle; et la plupart de ceux qui affectent ce langage, savent bien eux-mmes qu'il est ridicule.

LISE: Tant pis encore, de prendre peine  dire des sottises, et d'tre mauvais plaisants de dessein form. Je les en tiens moins excusables; et si j'en tais juge, je sais bien  quoi je condamnerais tous ces messieurs les turlupins.

URANIE: Laissons cette matire qui t'chauffe un peu trop, et disons que Dorante vient bien tard,  mon avis, pour le souper que nous devons faire ensemble.

LISE: Peut-tre l'a-t-il oubli, et que.

Scne II

GALOPIN, URANIE, LISE.

GALOPIN: Voil CLIMNE, Madame, qui vient ici pour vous voir.

URANIE: Eh mon Dieu! quelle visite!

LISE: Vous vous plaignez d'tre seule aussi: le Ciel vous en punit.

URANIE: Vite, qu'on aille dire que je n'y suis pas.

GALOPIN: On a dj dit que vous y tiez.

URANIE: Et qui est le sot qui l'a dit?

GALOPIN: Moi, Madame.

URANIE: Diantre soit le petit vilain! Je vous apprendrai bien  faire vos rponses de vous-mme.

GALOPIN: Je vais lui dire, Madame, que vous voulez tre sortie.

URANIE: Arrtez, animal, et la laissez monter, puisque la sottise est faite.

GALOPIN: Elle parle encore  un homme dans la rue.

URANIE: Ah! cousine, que cette visite m'embarrasse  l'heure qu'il est!

LISE: Il est vrai que la dame est un peu embarrassante de son naturel. J'ai toujours eu pour elle une furieuse aversion; et, n'en dplaise  sa qualit, c'est la plus sotte bte qui se soit jamais mle de raisonner.

URANIE: L'pithte est un peu forte.

LISE: Allez, allez, elle mrite bien cela, et quelque chose de plus, si on lui faisait justice. Est-ce qu'il y a une personne qui soit plus vritablement qu'elle ce qu'on appelle prcieuse,  prendre le mot dans sa plus mauvaise signification?

URANIE: Elle se dfend bien de ce nom pourtant.

LISE: Il est vrai: elle se dfend du nom, mais non pas de la chose; car enfin elle l'est depuis les pieds jusques  la tte, et la plus grande faonnire du monde. Il semble que tout son corps soit dmont, et que les mouvements de ses hanches, de ses paules et de sa tte n'aillent que par ressorts. Elle affecte toujours un ton de voix languissant et niais, fait la moue pour montrer une petite bouche, et roule les yeux pour les faire paratre grands.

URANIE: Doucement donc: si elle venait  entendre.

LISE: Point, point, elle ne monte pas encore. Je me souviens toujours du soir qu'elle eut envie de voir Damon, sur la rputation qu'on lui donne, et les choses que le public a vues de lui. Vous connaissez l'homme, et sa naturelle paresse  soutenir la conversation. Elle l'avait invit  souper comme bel esprit, et jamais il ne parut si sot, parmi une demi-douzaine de gens  qui elle avait fait fte de lui, et qui le regardaient avec de grands yeux, comme une personne qui ne devait pas tre faite comme les autres. Ils pensaient tous qu'il tait l pour dfrayer la compagnie de bons mots, que chaque parole qui sortait de sa bouche devait tre extraordinaire, qu'il devait faire des impromptus sur tout ce qu'on disait, et ne demander  boire qu'avec une pointe. Mais il les trompa fort par son silence; et la dame fut aussi mal satisfaite de lui, que je le fus d'elle.

URANIE: Tais-toi. Je vais la recevoir  la porte de la chambre.

LISE: Encore un mot. Je voudrais bien la voir marie avec le marquis dont nous avons parl: le bel assemblage que ce serait d'une prcieuse et d'un turlupin!

URANIE: Veux-tu te taire? la voici.

Scne III

CLIMNE, URANIE, LISE, GALOPIN.

URANIE: Vraiment, c'est bien tard que.

CLIMNE: Eh! de grce, ma chre, faites-moi vite donner un sige.

URANIE: Un fauteuil promptement.

CLIMNE: Ah! mon Dieu!

URANIE: Qu'est-ce donc?

CLIMNE: Je n'en puis plus.

URANIE: Qu'avez-vous?

CLIMNE: Le coeur me manque.

URANIE: Sont-ce vapeurs qui vous ont prise?

CLIMNE: Non.

URANIE: Voulez-vous que l'on vous dlace?

CLIMNE: Mon Dieu non. Ah!

URANIE: Quel est donc votre mal, et depuis quand vous a-t-il pris?

CLIMNE: Il y a plus de trois heures, et je l'ai apport du Palais-Royal.

URANIE: Comment?

CLIMNE: Je viens de voir, pour mes pchs, cette mchante rapsodie de L'cole des femmes. Je suis encore en dfaillance du mal de coeur que cela m'a donn, et je pense que je n'en reviendrai de plus de quinze jours.

LISE: Voyez un peu comme les maladies arrivent sans qu'on y songe.

URANIE: Je ne sais pas de quel temprament nous sommes, ma cousine et moi; mais nous fmes avant-hier  la mme pice, et nous en revnmes toutes deux saines et gaillardes.

CLIMNE: Quoi? vous l'avez vue?

URANIE: Oui; et coute d'un bout  l'autre.

CLIMNE: Et vous n'en avez pas t jusques aux convulsions, ma chre?

URANIE: Je ne suis pas si dlicate, Dieu merci; et je trouve, pour moi, que cette comdie serait plutt capable de gurir les gens, que de les rendre malades.

CLIMNE: Ah mon Dieu! que dites-vous l? Cette proposition peut-elle tre avance par une personne qui ait du revenu en sens commun? Peut-on impunment, comme vous faites, rompre en visire  la raison? Et dans le vrai de la chose, est-il un esprit si affam de plaisanterie, qu'il puisse tter des fadaises dont cette comdie est assaisonne? Pour moi, je vous avoue que je n'ai pas trouv le moindre grain de sel dans tout cela. Les enfants par l'oreille m'ont paru d'un got dtestable; la tarte  la crme m'a affadi le coeur; et j'ai pens vomir au potage.

LISE: Mon Dieu! que tout cela est dit lgamment! J'aurais cru que cette pice tait bonne; mais Madame a une loquence si persuasive, elle tourne les choses d'une manire si agrable, qu'il faut tre de son sentiment, malgr qu'on en ait.

URANIE: Pour moi, je n'ai pas tant de complaisance; et, pour dire ma pense, je tiens cette comdie une des plus plaisantes que l'auteur ait produites.

CLIMNE: Ah! vous me faites piti, de parler ainsi; et je ne saurais vous souffrir cette obscurit de discernement. Peut-on, ayant de la vertu, trouver de l'agrment dans une pice qui tient sans cesse la pudeur en alarme, et salit  tous moments l'imagination?

LISE: Les jolies faons de parler que voil! Que vous tes, Madame, une rude joueuse en critique, et que je plains le pauvre Molire de vous avoir pour ennemie!

CLIMNE: Croyez-moi, ma chre, corrigez de bonne foi votre jugement; et pour votre honneur, n'allez point dire par le monde que cette comdie vous ait plu.

URANIE: Moi, je ne sais pas ce que vous y avez trouv qui blesse la pudeur.

CLIMNE: Hlas! tout; et je mets en fait qu'une honnte femme ne la saurait voir sans confusion, tant j'y ai dcouvert d'ordures et de salets.

URANIE: Il faut donc que pour les ordures vous ayez des lumires que les autres n'ont pas; car, pour moi, je n'y en ai point vu.

CLIMNE: C'est que vous ne voulez pas y en avoir vu, assurment; car enfin toutes ces ordures, Dieu merci, y sont  visage dcouvert. Elles n'ont point la moindre enveloppe qui les couvre, et les yeux les plus hardis sont effrays de leur nudit.

LISE: Ah!

CLIMNE: Hay, hay, hay.

URANIE: Mais encore, s'il vous plat, marquez-moi une de ces ordures que vous dites.

CLIMNE: Hlas! est-il ncessaire de vous les marquer?

URANIE: Oui. Je vous demande seulement un endroit qui vous ait fort choque.

CLIMNE: En faut-il d'autre que la scne de cette Agns, lorsqu'elle dit ce que l'on lui a pris?

URANIE: Eh! que trouvez-vous l de sale?

CLIMNE: Ah!

URANIE: De grce?

CLIMNE: Fi!

URANIE: Mais encore?

CLIMNE: Je n'ai rien  vous dire.

URANIE: Pour moi, je n'y entends point de mal.

CLIMNE: Tant pis pour vous.

URANIE: Tant mieux plutt, ce me semble. Je regarde les choses du ct qu'on me les montre, et ne les tourne point pour y chercher ce qu'il ne faut pas voir.

CLIMNE: L'honntet d'une femme.

URANIE: L'honntet d'une femme n'est pas dans les grimaces. Il sied mal de vouloir tre plus sage que celles qui sont sages. L'affectation en cette matire est pire qu'en toute autre; et je ne vois rien de si ridicule que cette dlicatesse d'honneur qui prend tout en mauvaise part, donne un sens criminel aux plus innocentes paroles, et s'offense de l'ombre des choses. Croyez-moi, celles qui font tant de faons, n'en sont pas estimes plus femmes de bien. Au contraire, leur svrit mystrieuse et leurs grimaces affectes irritent la censure de tout le monde contre les actions de leur vie. On est ravi de dcouvrir ce qu'il y peut avoir  redire; et, pour tomber dans l'exemple, il y avait l'autre jour des femmes  cette comdie, vis--vis de la loge o nous tions, qui par les mines qu'elles affectrent durant toute la pice, leurs dtournements de tte, et leurs cachements de visage, firent dire de tous cts cent sottises de leur conduite, que l'on n'aurait pas dites sans cela; et quelqu'un mme des laquais cria tout haut qu'elles taient plus chastes des oreilles que de tout le reste du corps.

CLIMNE: Enfin il faut tre aveugle dans cette pice, et ne pas faire semblant d'y voir les choses.

URANIE: Il ne faut pas y vouloir voir ce qui n'y est pas.

CLIMNE: Ah! je soutiens, encore un coup, que les salets y crvent les yeux.

URANIE: Et moi, je ne demeure pas d'accord de cela.

CLIMNE: Quoi? la pudeur n'est pas visiblement blesse par ce que dit Agns dans l'endroit dont nous parlons?

URANIE: Non, vraiment. Elle ne dit pas un mot qui de soi ne soit fort honnte; et si vous voulez entendre dessous quelque autre chose, c'est vous qui faites l'ordure, et non pas elle, puisqu'elle parle seulement d'un ruban qu'on lui a pris.

CLIMNE: Ah! ruban tant qu'il vous plaira; mais ce le, o elle s'arrte, n'est pas mis pour des prunes. Il vient sur ce le d'tranges penses. Ce le scandalise furieusement; et, quoi que vous puissiez dire, vous ne sauriez dfendre l'insolence de ce le.

LISE: Il est vrai, ma cousine, je suis pour Madame contre ce le. Ce le est insolent au dernier point, et vous avez tort de dfendre ce le.

CLIMNE: Il a une obscnit qui n'est pas supportable.

LISE: Comment dites-vous ce mot-l, Madame?

CLIMNE: Obscnit, Madame.

LISE: Ah! mon Dieu! obscnit. Je ne sais ce que ce mot veut dire; mais je le trouve le plus joli du monde.

CLIMNE: Enfin, vous voyez comme votre sang prend mon parti.

URANIE: Eh mon Dieu! c'est une causeuse qui ne dit pas ce qu'elle pense. Ne vous y fiez pas beaucoup, si vous m'en voulez croire.

LISE: Ah! que vous tes mchante, de me vouloir rendre suspecte  Madame! Voyez un peu o j'en serais, si elle allait croire ce que vous dites. Serais-je si malheureuse, Madame, que vous eussiez de moi cette pense?

CLIMNE: Non, non. Je ne m'arrte pas  ses paroles, et je vous crois plus sincre qu'elle ne dit.

LISE: Ah! que vous avez bien raison, Madame, et que vous me rendrez justice, quand vous croirez que je vous trouve la plus engageante personne du monde, que j'entre dans tous vos sentiments et suis charme de toutes les expressions qui sortent de votre bouche!

CLIMNE: Hlas! je parle sans affectation.

LISE: On le voit bien, Madame, et que tout est naturel en vous. Vos paroles, le ton de votre voix, vos regards, vos pas, votre action et votre ajustement, ont je ne sais quel air de qualit, qui enchante les gens. Je vous tudie des yeux et des oreilles; et je suis si remplie de vous, que je tche d'tre votre singe, et de vous contrefaire en tout.

CLIMNE: Vous vous moquez de moi, Madame.

LISE: Pardonnez-moi, Madame. Qui voudrait se moquer de vous?

CLIMNE: Je ne suis pas un bon modle, Madame.

LISE: Oh! que si, Madame!

CLIMNE: Vous me flattez, Madame.

LISE: Point du tout, Madame.

CLIMNE: pargnez-moi, s'il vous plat, Madame.

LISE: Je vous pargne aussi, Madame, et je ne dis pas la moiti de ce que je pense, Madame.

CLIMNE: Ah mon Dieu! brisons l, de grce. Vous me jetteriez dans une confusion pouvantable. ( Uranie.) Enfin, nous voil deux contre vous, et l'opinitret sied si mal aux personnes spirituelles.

Scne IV

LE MARQUIS, CLIMNE, GALOPIN, URANIE, LISE.

GALOPIN: Arrtez, s'il vous plat, Monsieur.

LE MARQUIS: Tu ne me connais pas, sans doute.

GALOPIN: Si fait, je vous connais; mais vous n'entrerez pas.

LE MARQUIS: Ah! que de bruit, petit laquais!

GALOPIN: Cela n'est pas bien de vouloir entrer malgr les gens.

LE MARQUIS: Je veux voir ta matresse.

GALOPIN: Elle n'y est pas, vous dis-je.

LE MARQUIS: La voil dans sa chambre.

GALOPIN: Il est vrai, la voil; mais elle n'y est pas.

URANIE: Qu'est-ce donc qu'il y a l?

LE MARQUIS: C'est votre laquais, Madame, qui fait le sot.

GALOPIN: Je lui dis que vous n'y tes pas, Madame, et il ne veut pas laisser d'entrer.

URANIE: Et pourquoi dire  Monsieur que je n'y suis pas?

GALOPIN: Vous me grondtes, l'autre jour, de lui avoir dit que vous y tiez.

URANIE: Voyez cet insolent! Je vous prie, Monsieur, de ne pas croire ce qu'il dit. C'est un petit cervel, qui vous a pris pour un autre.

LE MARQUIS: Je l'ai bien vu, Madame; et, sans votre respect, je lui aurais appris  connatre les gens de qualit.

LISE: Ma cousine vous est fort oblige de cette dfrence.

URANIE: Un sige donc, impertinent.

GALOPIN: N'en voil-t-il pas un?

URANIE: Approche-le. Le petit laquais pousse le sige rudement.

LE MARQUIS: Votre petit laquais, Madame, a du mpris pour ma personne.

LISE: Il aurait tort, sans doute.

LE MARQUIS: C'est peut-tre que je paye l'intrt de ma mauvaise mine: hay, hay, hay, hay.

LISE: L'ge le rendra plus clair en honntes gens.

LE MARQUIS: Sur quoi en tiez-vous, mesdames, lorsque je vous ai interrompues?

URANIE: Sur la comdie de L'cole des femmes.

LE MARQUIS: Je ne fais que d'en sortir.

CLIMNE: Eh bien! Monsieur, comment la trouvez-vous, s'il vous plat?

LE MARQUIS: Tout  fait impertinente.

CLIMNE: Ah! que j'en suis ravie!

LE MARQUIS: C'est la plus mchante chose du monde. Comment, diable!  peine ai-je pu trouver place; j'ai pens tre touff  la porte, et jamais on ne m'a tant march sur les pieds. Voyez comme mes canons et mes rubans en sont ajusts, de grce.

LISE: Il est vrai que cela crie vengeance contre L'cole des femmes, et que vous la condamnez avec justice.

LE MARQUIS: Il ne s'est jamais fait, je pense, une si mchante comdie.

URANIE: Ah! voici Dorante que nous attendions.

Scne V

DORANTE, LISE, LE MARQUIS, CLIMNE, URANIE.

DORANTE: Ne bougez, de grce, et n'interrompez point votre discours. Vous tes l sur une matire qui, depuis quatre jours, fait presque l'entretien de toutes les maisons de Paris, et jamais on n'a rien vu de si plaisant que la diversit des jugements qui se font l-dessus. Car enfin j'ai ou condamner cette comdie  certaines gens, par les mmes choses que j'ai vu d'autres estimer le plus.

URANIE: Voil Monsieur le Marquis qui en dit force mal.

LE MARQUIS: Il est vrai, je la trouve dtestable; morbleu! dtestable du dernier dtestable; ce qu'on appelle dtestable.

DORANTE: Et moi, mon cher Marquis, je trouve le jugement dtestable.

LE MARQUIS: Quoi? Chevalier, est-ce que tu prtends soutenir cette pice?

DORANTE: Oui, je prtends la soutenir.

LE MARQUIS: Parbleu! je la garantis dtestable.

DORANTE: La caution n'est pas bourgeoise. Mais, Marquis, par quelle raison, de grce, cette comdie est-elle ce que tu dis?

LE MARQUIS: Pourquoi elle est dtestable?

DORANTE: Oui.

LE MARQUIS: Elle est dtestable, parce qu'elle est dtestable.

DORANTE: Aprs cela, il n'y a plus rien  dire: voil son procs fait. Mais encore instruis-nous, et nous dis les dfauts qui y sont.

LE MARQUIS: Que sais-je, moi? je ne me suis pas seulement donn la peine de l'couter. Mais enfin je sais bien que je n'ai jamais rien vu de si mchant, Dieu me sauve; et Dorilas, contre qui j'tais, a t de mon avis.

DORANTE: L'autorit est belle, et te voil bien appuy.

LE MARQUIS: Il ne faut que voir les continuels clats de rire que le parterre y fait. Je ne veux point d'autre chose pour tmoigner qu'elle ne vaut rien.

DORANTE: Tu es donc, Marquis, de ces messieurs du bel air, qui ne veulent pas que le parterre ait du sens commun, et qui seraient fchs d'avoir ri avec lui, ft-ce de la meilleure chose du monde? Je vis l'autre jour sur le thtre un de nos amis, qui se rendit ridicule par l. Il couta toute la pice avec un srieux le plus sombre du monde; et tout ce qui gayait les autres, ridait son front.  tous les clats de rire, il haussait les paules, et regardait le parterre en piti; et quelquefois aussi le regardant avec dpit, il lui disait tout haut: "Ris donc, parterre, ris donc." Ce fut une seconde comdie, que le chagrin de notre ami. Il la donna en galant homme  toute l'assemble, et chacun demeura d'accord qu'on ne pouvait pas mieux jouer qu'il fit. Apprends, Marquis, je te prie, et les autres aussi, que le bon sens n'a point de place dtermine  la comdie; que la diffrence du demi-louis d'or et de la pice de quinze sols ne fait rien du tout au bon got; que debout et assis, l'on peut donner un mauvais jugement; et qu'enfin,  le prendre en gnral, je me fierais assez  l'approbation du parterre, par la raison qu'entre ceux qui le composent, il y en a plusieurs qui sont capables de juger d'une pice selon les rgles, et que les autres en jugent par la bonne faon d'en juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prvention aveugle, ni complaisance affecte, ni dlicatesse ridicule.

LE MARQUIS: Te voil donc, Chevalier, le dfenseur du parterre? Parbleu! je m'en rjouis, et je ne manquerai pas de l'avertir que tu es de ses amis. Hay, hay, hay, hay, hay, hay.

DORANTE: Ris tant que tu voudras. Je suis pour le bon sens, et ne saurais souffrir les bullitions de cerveau de nos marquis de Mascarille. J'enrage de voir de ces gens qui se traduisent en ridicules, malgr leur qualit; de ces gens qui dcident toujours et parlent hardiment de toutes choses, sans s'y connatre; qui dans une comdie se rcrieront aux mchants endroits, et ne branleront pas  ceux qui sont bons; qui voyant un tableau, ou coutant un concert de musique, blment de mme et louent tout  contre-sens, prennent par o ils peuvent les termes de l'art qu'ils attrapent, et ne manquent jamais de les estropier, et de les mettre hors de place. Eh, morbleu! Messieurs, taisez-vous, quand Dieu ne vous a pas donn la connaissance d'une chose; n'apprtez point  rire  ceux qui vous entendent parler, et songez qu'en ne disant mot, on croira peut-tre que vous tes d'habiles gens.

LE MARQUIS: Parbleu! Chevalier, tu le prends l.

DORANTE: Mon Dieu, Marquis, ce n'est pas  toi que je parle. C'est  une douzaine de messieurs qui dshonorent les gens de coeur par leurs manires extravagantes, et font croire parmi le peuple que nous nous ressemblons tous. Pour moi, je m'en veux justifier le plus qu'il me sera possible; et je les dauberai tant en toutes rencontres, qu' la fin ils se rendront sages.

LE MARQUIS: Dis-moi un peu, Chevalier, crois-tu que Lysandre ait de l'esprit?

DORANTE: Oui sans doute, et beaucoup.

URANIE: C'est une chose qu'on ne peut pas nier.

LE MARQUIS: Demandez-lui ce qui lui semble de L'cole des femmes: vous verrez qu'il vous dira qu'elle ne lui plat pas.

DORANTE: Eh! mon Dieu! il y en a beaucoup que le trop d'esprit gte, qui voient mal les choses  force de lumire, et mme qui seraient bien fchs d'tre de l'avis des autres, pour avoir la gloire de dcider.

URANIE: Il est vrai. Notre ami est de ces gens-l, sans doute. Il veut tre le premier de son opinion, et qu'on attende par respect son jugement. Toute approbation qui marche avant la sienne est un attentat sur ses lumires, dont il se venge hautement en prenant le contraire parti. Il veut qu'on le consulte sur toutes les affaires d'esprit; et je suis sre que, si l'auteur lui et montr sa comdie avant que de la faire voir au public, il l'et trouve la plus belle du monde.

LE MARQUIS: Et que direz-vous de la marquise Araminte, qui la publie partout pour pouvantable, et dit qu'elle n'a pu jamais souffrir les ordures dont elle est pleine?

DORANTE: Je dirai que cela est digne du caractre qu'elle a pris, et qu'il y a des personnes qui se rendent ridicules, pour vouloir avoir trop d'honneur. Bien qu'elle ait de l'esprit, elle a suivi le mauvais exemple de celles qui, tant sur le retour de l'ge, veulent remplacer de quelque chose ce qu'elles voient qu'elles perdent, et prtendent que les grimaces d'une pruderie scrupuleuse leur tiendront lieu de jeunesse et de beaut. Celle-ci pousse l'affaire plus avant qu'aucune; et l'habilet de son scrupule dcouvre des salets o jamais personne n'en avait vu. On tient qu'il va, ce scrupule, jusques  dfigurer notre langue, et qu'il n'y a point presque de mots dont la svrit de cette dame ne veuille retrancher ou la tte ou la queue, pour les syllabes dshonntes qu'elle y trouve.

URANIE: Vous tes bien fou, Chevalier.

LE MARQUIS: Enfin, Chevalier, tu crois dfendre ta comdie en faisant la satire de ceux qui la condamnent.

DORANTE: Non pas; mais je tiens que cette dame se scandalise  tort.

LISE: Tout beau, Monsieur le Chevalier, il pourrait y en avoir d'autres qu'elle qui seraient dans les mmes sentiments.

DORANTE: Je sais bien que ce n'est pas vous, au moins; et que lorsque vous avez vu cette reprsentation.

LISE: Il est vrai; mais j'ai chang d'avis; et Madame sait appuyer le sien par des raisons si convaincantes, qu'elle m'a entrane de son ct.

DORANTE: Ah! Madame, je vous demande pardon; et, si vous le voulez, je me ddirai, pour l'amour de vous, de tout ce que j'ai dit.

CLIMNE: Je ne veux pas que ce soit pour l'amour de moi, mais pour l'amour de la raison; car enfin cette pice,  le bien prendre, est tout  fait indfendable, et je ne conois pas.

URANIE: Ah! voici l'auteur, Monsieur Lysidas. Il vient tout  propos pour cette matire. Monsieur Lysidas, prenez un sige vous-mme, et vous mettez l.

Scne VI

LYSIDAS, DORANTE, URANIE, LE MARQUIS, LISE, CLIMNE.

LYSIDAS: Madame, je viens un peu tard; mais il m'a fallu lire ma pice chez Madame la Marquise, dont je vous avais parl; et les louanges qui lui ont t donnes m'ont retenu une heure plus que je ne croyais.

LISE: C'est un grand charme que les louanges pour arrter un auteur.

URANIE: Asseyez-vous donc, Monsieur Lysidas; nous lirons votre pice aprs souper.

LYSIDAS: Tous ceux qui taient l doivent venir  sa premire reprsentation, et m'ont promis de faire leur devoir comme il faut.

URANIE: Je le crois. Mais, encore une fois, asseyez-vous, s'il vous plat. Nous sommes ici sur une matire que je serai bien aise que nous poussions.

LYSIDAS: Je pense, Madame, que vous retiendrez aussi une loge pour ce jour-l.

URANIE: Nous verrons. Poursuivons, de grce, notre discours.

LYSIDAS: Je vous donne avis, Madame, qu'elles sont presque toutes retenues.

URANIE: Voil qui est bien. Enfin, j'avais besoin de vous, lorsque vous tes venu, et tout le monde tait ici contre moi.

LISE: Il s'est mis d'abord de votre ct; mais maintenant qu'il sait que Madame est  la tte du parti contraire, je pense que vous n'avez qu' chercher un autre secours.

CLIMNE: Non, non, je ne voudrais pas qu'il ft mal sa cour auprs de Madame votre cousine, et je permets  son esprit d'tre du parti de son coeur.

DORANTE: Avec cette permission, Madame, je prendrai la hardiesse de me dfendre.

URANIE: Mais auparavant sachons les sentiments de Monsieur Lysidas.

LYSIDAS: Sur quoi, Madame?

URANIE: Sur le sujet de L'cole des femmes.

LYSIDAS: Ha, ha.

DORANTE: Que vous en semble?

LYSIDAS: Je n'ai rien  dire l-dessus; et vous savez qu'entre nous autres auteurs, nous devons parler des ouvrages les uns des autres avec beaucoup de circonspection.

DORANTE: Mais encore, entre nous, que pensez-vous de cette comdie?

LYSIDAS: Moi, Monsieur?

URANIE: De bonne foi, dites-nous votre avis.

LYSIDAS: Je la trouve fort belle.

DORANTE: Assurment?

LYSIDAS: Assurment. Pourquoi non? N'est-elle pas en effet la plus belle du monde?

DORANTE: Hom, hom, vous tes un mchant diable, Monsieur Lysidas: vous ne dites pas ce que vous pensez.

LYSIDAS: Pardonnez-moi.

DORANTE: Mon Dieu! je vous connais. Ne dissimulons point.

LYSIDAS: Moi, Monsieur?

DORANTE: Je vois bien que le bien que vous dites de cette pice n'est que par honntet, et que, dans le fond du coeur, vous tes de l'avis de beaucoup de gens qui la trouvent mauvaise.

LYSIDAS: Hay, hay, hay.

DORANTE: Avouez, ma foi, que c'est une mchante chose que cette comdie.

LYSIDAS: Il est vrai qu'elle n'est pas approuve par les connaisseurs.

LE MARQUIS: Ma foi, Chevalier, tu en tiens, et te voil pay de ta raillerie. Ah, ah, ah, ah, ah!

DORANTE: Pousse, mon cher Marquis, pousse.

LE MARQUIS: Tu vois que nous avons les savants de notre ct.

DORANTE: Il est vrai, le jugement de Monsieur Lysidas est quelque chose de considrable. Mais Monsieur Lysidas veut bien que je ne me rende pas pour cela; et puisque j'ai bien l'audace de me dfendre contre les sentiments de Madame, il ne trouvera pas mauvais que je combatte les siens.

LISE: Quoi? vous voyez contre vous Madame, Monsieur le Marquis et Monsieur Lysidas, et vous osez rsister encore? Fi! que cela est de mauvaise grce!

CLIMNE: Voil qui me confond, pour moi, que des personnes raisonnables se puissent mettre en tte de donner protection aux sottises de cette pice.

LE MARQUIS: Dieu me damne, Madame, elle est misrable depuis le commencement jusqu' la fin.

DORANTE: Cela est bientt dit, Marquis. Il n'est rien plus ais que de trancher ainsi; et je ne vois aucune chose qui puisse tre  couvert de la souverainet de tes dcisions.

LE MARQUIS: Parbleu! tous les autres comdiens qui taient l pour la voir en ont dit tous les maux du monde.

DORANTE: Ah! je ne dis plus mot: tu as raison, Marquis. Puisque les autres comdiens en disent du mal, il faut les en croire assurment. Ce sont tous gens clairs et qui parlent sans intrt. Il n'y a plus rien  dire, je me rends.

CLIMNE: Rendez-vous, ou ne vous rendez pas, je sais fort bien que vous ne me persuaderez point de souffrir les immodesties de cette pice, non plus que les satires dsobligeantes qu'on y voit contre les femmes.

URANIE: Pour moi, je me garderai bien de m'en offenser et de prendre rien sur mon compte de tout ce qui s'y dit. Ces sortes de satires tombent directement sur les moeurs, et ne frappent les personnes que par rflexion. N'allons point nous appliquer  nous-mmes les traits d'une censure gnrale; et profitons de la leon, si nous pouvons, sans faire semblant qu'on parle  nous. Toutes les peintures ridicules qu'on expose sur les thtres doivent tre regardes sans chagrin de tout le monde. Ce sont miroirs publics, o il ne faut jamais tmoigner qu'on se voie; et c'est se taxer hautement d'un dfaut, que se scandaliser qu'on le reprenne.

CLIMNE: Pour moi, je ne parle pas de ces choses par la part que j'y puisse avoir, et je pense que je vis d'un air dans le monde  ne pas craindre d'tre cherche dans les peintures qu'on fait l des femmes qui se gouvernent mal.

LISE: Assurment, Madame, on ne vous y cherchera point. Votre conduite est assez connue, et ce sont de ces sortes de choses qui ne sont contestes de personne.

URANIE: Aussi, Madame, n'ai-je rien dit qui aille  vous; et mes paroles, comme les satires de la comdie, demeurent dans la thse gnrale.

CLIMNE: Je n'en doute pas, Madame. Mais enfin passons sur ce chapitre. Je ne sais pas de quelle faon vous recevez les injures qu'on dit  notre sexe dans un certain endroit de la pice; et pour moi, je vous avoue que je suis dans une colre pouvantable, de voir que cet auteur impertinent nous appelle des animaux.

URANIE: Ne voyez-vous pas que c'est un ridicule qu'il fait parler?

DORANTE: Et puis, Madame, ne savez-vous pas que les injures des amants n'offensent jamais? qu'il est des amours emports aussi bien que des doucereux? et qu'en de pareilles occasions les paroles les plus tranges, et quelque chose de pis encore, se prennent bien souvent pour des marques d'affection par celles mmes qui les reoivent?

LISE: Dites tout ce que vous voudrez, je ne saurais digrer cela, non plus que le potage et la tarte  la crme, dont Madame a parl tantt.

LE MARQUIS: Ah! ma foi, oui, tarte  la crme! voil ce que j'avais remarqu tantt; tarte  la crme! Que je vous suis oblig, Madame, de m'avoir fait souvenir de tarte  la crme! Y a-t-il assez de pommes en Normandie pour tarte  la crme? Tarte  la crme, morbleu! Tarte  la crme!

DORANTE: Eh bien! que veux-tu dire: tarte  la crme?

LE MARQUIS: Parbleu! tarte  la crme, Chevalier.

DORANTE: Mais encore?

LE MARQUIS: Tarte  la crme!

DORANTE: Dis-nous un peu tes raisons.

LE MARQUIS: Tarte  la crme!

URANIE: Mais il faut expliquer sa pense, ce me semble.

LE MARQUIS: Tarte  la crme, Madame!

URANIE: Que trouvez-vous l  redire?

LE MARQUIS: Moi, rien. Tarte  la crme!

URANIE: Ah! je le quitte.

LISE: Monsieur le Marquis s'y prend bien, et vous bourre de la belle manire. Mais je voudrais bien que Monsieur Lysidas voult les achever et leur donner quelques petits coups de sa faon.

LYSIDAS: Ce n'est pas ma coutume de rien blmer, et je suis assez indulgent pour les ouvrages des autres. Mais, enfin, sans choquer l'amiti que Monsieur le Chevalier tmoigne pour l'auteur, on m'avouera que ces sortes de comdies ne sont pas proprement des comdies, et qu'il y a une grande diffrence de toutes ces bagatelles  la beaut des pices srieuses. Cependant tout le monde donne l dedans aujourd'hui; on ne court plus qu' cela, et l'on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages, lorsque des sottises ont tout Paris. Je vous avoue que le coeur m'en saigne quelquefois, et cela est honteux pour la France.

CLIMNE: Il est vrai que le got des gens est trangement gt l-dessus, et que le sicle s'encanaille furieusement.

LISE: Celui-l est joli encore, s'encanaille! Est-ce vous qui l'avez invent, Madame?

CLIMNE: H!

LISE: Je m'en suis bien doute.

DORANTE: Vous croyez donc, Monsieur Lysidas, que tout l'esprit et toute la beaut sont dans les pomes srieux, et que les pices comiques sont des niaiseries qui ne mritent aucune louange?

URANIE: Ce n'est pas mon sentiment, pour moi. La tragdie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est bien touche; mais la comdie a ses charmes, et je tiens que l'une n'est pas moins difficile que l'autre.

DORANTE: Assurment, Madame; et quand, pour la difficult, vous mettriez un plus du ct de la comdie, peut-tre que vous ne vous abuseriez pas. Car enfin, je trouve qu'il est bien plus ais de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la Fortune, accuser les Destins, et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agrablement sur le thtre les dfauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des hros, vous faites ce que vous voulez. Ce sont des portraits  plaisir, o l'on ne cherche point de ressemblance; et vous n'avez qu' suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'aprs nature. On veut que ces portraits ressemblent; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites reconnatre les gens de votre sicle. En un mot, dans les pices srieuses, il suffit, pour n'tre point blm, de dire des choses qui soient de bon sens et bien crites; mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter; et c'est une trange entreprise que celle de faire rire les honntes gens.

CLIMNE: Je crois tre du nombre des honntes gens; et cependant je n'ai pas trouv le mot pour rire dans tout ce que j'ai vu.

LE MARQUIS: Ma foi, ni moi non plus.

DORANTE: Pour toi, Marquis, je ne m'en tonne pas: c'est que tu n'y as point trouv de turlupinades.

LYSIDAS: Ma foi, Monsieur, ce qu'on y rencontre ne vaut gure mieux, et toutes les plaisanteries y sont assez froides  mon avis.

DORANTE: La cour n'a pas trouv cela.

LYSIDAS: Ah! Monsieur, la cour!

DORANTE: Achevez, Monsieur Lysidas. Je vois bien que vous voulez dire que la cour ne se connat pas  ces choses; et c'est le refuge ordinaire de vous autres, messieurs les auteurs, dans le mauvais succs de vos ouvrages, que d'accuser l'injustice du sicle et le peu de lumire des courtisans. Sachez, s'il vous plat, Monsieur Lysidas, que les courtisans ont d'aussi bons yeux que d'autres; qu'on peut tre habile avec un point de Venise et des plumes, aussi bien qu'avec une perruque courte et un petit rabat uni; que la grande preuve de toutes vos comdies, c'est le jugement de la cour; que c'est son got qu'il faut tudier pour trouver l'art de russir; qu'il n'y a point de lieu o les dcisions soient si justes; et sans mettre en ligne de compte tous les gens savants qui y sont, que, du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde, on s'y fait une manire d'esprit, qui sans comparaison juge plus finement des choses, que tout le savoir enrouill des pdants.

URANIE: Il est vrai que, pour peu qu'on y demeure, il vous passe l tous les jours assez de choses devant les yeux pour acqurir quelque habitude de les connatre, et surtout pour ce qui est de la bonne et mauvaise plaisanterie.

DORANTE: La cour a quelques ridicules, j'en demeure d'accord, et je suis, comme on voit, le premier  les fronder. Mais, ma foi, il y en a un grand nombre parmi les beaux esprits de profession; et si l'on joue quelques marquis, je trouve qu'il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce serait une chose plaisante  mettre sur le thtre que leurs grimaces savantes et leurs raffinements ridicules, leur vicieuse coutume d'assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leurs mnagements de penses, leur trafic de rputation, et leurs ligues offensives et dfensives, aussi bien que leurs guerres d'esprit, et leurs combats de prose et de vers.

LYSIDAS: Molire est bien heureux, Monsieur, d'avoir un protecteur aussi chaud que vous. Mais enfin, pour venir au fait, il est question de savoir si sa pice est bonne, et je m'offre d'y montrer partout cent dfauts visibles.

URANIE: C'est une trange chose de vous autres messieurs les potes, que vous condamniez toujours les pices o tout le monde court, et ne disiez jamais du bien que de celles o personne ne va. Vous montrez pour les unes une haine invincible, et pour les autres une tendresse qui n'est pas concevable.

DORANTE: C'est qu'il est gnreux de se ranger du ct des affligs.

URANIE: Mais, de grce, Monsieur Lysidas, faites-nous voir ces dfauts, dont je ne me suis point aperue.

LYSIDAS: Ceux qui possdent Aristote et Horace voient d'abord, Madame, que cette comdie pche contre toutes les rgles de l'art.

URANIE: Je vous avoue que je n'ai aucune habitude avec ces messieurs-l, et que je ne sais point les rgles de l'art.

DORANTE: Vous tes de plaisantes gens avec vos rgles, dont vous embarrassez les ignorants et nous tourdissez tous les jours. Il semble,  vous our parler, que ces rgles de l'art soient les plus grands mystres du monde; et cependant ce ne sont que quelques observations aises, que le bon sens a faites sur ce qui peut ter le plaisir que l'on prend  ces sortes de pomes; et le mme bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait aisment tous les jours, sans le secours d'Horace et d'Aristote. Je voudrais bien savoir si la grande rgle de toutes les rgles n'est pas de plaire, et si une pice de thtre qui a attrap son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses, et que chacun ne soit pas juge du plaisir qu'il y prend?

URANIE: J'ai remarqu une chose de ces messieurs-l: c'est que ceux qui parlent le plus des rgles, et qui les savent mieux que les autres, font des comdies que personne ne trouve belles.

DORANTE: Et c'est ce qui marque, Madame, comme on doit s'arrter peu  leurs disputes embarrassantes. Car enfin, si les pices qui sont selon les rgles ne plaisent pas et que celles qui plaisent ne soient pas selon les rgles, il faudrait de ncessit que les rgles eussent t mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane o ils veulent assujettir le got du public, et ne consultons dans une comdie que l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnements pour nous empcher d'avoir du plaisir.

URANIE: Pour moi, quand je vois une comdie, je regarde seulement si les choses me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne vais point demander si j'ai eu tort, et si les rgles d'Aristote me dfendaient de rire.

DORANTE: C'est justement comme un homme qui aurait trouv une sauce excellente, et qui voudrait examiner si elle est bonne sur les prceptes du Cuisinier franais.

URANIE: Il est vrai; et j'admire les raffinements de certaines gens sur des choses que nous devons sentir nous-mmes.

DORANTE: Vous avez raison, Madame, de les trouver tranges, tous ces raffinements mystrieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voil rduits  ne nous plus croire; nos propres sens seront esclaves en toutes choses; et, jusques au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver rien de bon, sans le cong de messieurs les experts.

LYSIDAS: Enfin, Monsieur, toute votre raison, c'est que L'cole des femmes a plu; et vous ne vous souciez point qu'elle soit dans les rgles, pourvu.

DORANTE: Tout beau, Monsieur Lysidas, je ne vous accorde pas cela. Je dis bien que le grand art est de plaire, et que cette comdie ayant plu  ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, je soutiens qu'elle ne pche contre aucune des rgles dont vous parlez. Je les ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre; et je ferais voir aisment que peut-tre n'avons-nous point de pice au thtre plus rgulire que celle-l.

LISE: Courage, Monsieur Lysidas! nous sommes perdus si vous reculez.

LYSIDAS: Quoi? Monsieur, la protase, l'pitase, et la priptie.?

DORANTE: Ah! Monsieur Lysidas, vous nous assommez avec vos grands mots. Ne paraissez point si savant, de grce. Humanisez votre discours, et parlez pour tre entendu. Pensez-vous qu'un nom grec donne plus de poids  vos raisons? Et ne trouveriez-vous pas qu'il ft aussi beau de dire, l'exposition du sujet, que la protase, le noeud, que l'pitase, et le dnouement, que la priptie?

LYSIDAS: Ce sont termes de l'art dont il est permis de se servir. Mais, puisque ces mots blessent vos oreilles, je m'expliquerai d'une autre faon, et je vous prie de rpondre positivement  trois ou quatre choses que je vais dire. Peut-on souffrir une pice qui pche contre le nom propre des pices de thtre? Car enfin, le nom de pome dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, pour montrer que la nature de ce pome consiste dans l'action; et dans cette comdie-ci, il ne se passe point d'actions, et tout consiste en des rcits que vient faire ou Agns ou Horace.

LE MARQUIS: Ah! ah! Chevalier.

CLIMNE: Voil qui est spirituellement remarqu, et c'est prendre le fin des choses.

LYSIDAS: Est-il rien de si peu spirituel, ou, pour mieux dire, rien de si bas, que quelques mots o tout le monde rit, et surtout celui des enfants par l'oreille?

CLIMNE: Fort bien.

LISE: Ah!

LYSIDAS: La scne du valet et de la servante au dedans de la maison, n'est-elle pas d'une longueur ennuyeuse, et tout  fait impertinente?

LE MARQUIS: Cela est vrai.

CLIMNE: Assurment.

LISE: Il a raison.

LYSIDAS: Arnolphe ne donne-t-il pas trop librement son argent  Horace? Et puisque c'est le personnage ridicule de la pice, fallait-il lui faire faire l'action d'un honnte homme?

LE MARQUIS: Bon. La remarque est encore bonne.

CLIMNE: Admirable.

LISE: Merveilleuse.

LYSIDAS: Le sermon et les Maximes ne sont-elles pas des choses ridicules, et qui choquent mme le respect que l'on doit  nos mystres?

LE MARQUIS: C'est bien dit.

CLIMNE: Voil parl comme il faut.

LISE: Il ne se peut rien de mieux.

LYSIDAS: Et ce Monsieur de la Souche enfin, qu'on nous fait un homme d'esprit, et qui parat si srieux en tant d'endroits, ne descend-il point dans quelque chose de trop comique et de trop outr au cinquime acte, lorsqu'il explique  Agns la violence de son amour, avec ces roulements d'yeux extravagants, ces soupirs ridicules, et ces larmes niaises qui font rire tout le monde?

LE MARQUIS: Morbleu! merveille!

CLIMNE: Miracle!

LISE: Vivat! Monsieur Lysidas.

LYSIDAS: Je laisse cent mille autres choses, de peur d'tre ennuyeux.

LE MARQUIS: Parbleu! Chevalier, te voil mal ajust.

DORANTE: Il faut voir.

LE MARQUIS: Tu as trouv ton homme, ma foi!

DORANTE: Peut-tre.

LE MARQUIS: Rponds, rponds, rponds, rponds.

DORANTE: Volontiers. Il.

LE MARQUIS: Rponds donc, je te prie.

DORANTE: Laisse-moi donc faire. Si.

LE MARQUIS: Parbleu! je te dfie de rpondre.

DORANTE: Oui, si tu parles toujours.

CLIMNE: De grce, coutons ses raisons.

DORANTE: Premirement, il n'est pas vrai de dire que toute la pice n'est qu'en rcits. On y voit beaucoup d'actions qui se passent sur la scne, et les rcits eux-mmes y sont des actions, suivant la constitution du sujet; d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces rcits,  la personne intresse, qui par l entre,  tous coups, dans une confusion  rjouir les spectateurs, et prend,  chaque nouvelle, toutes les mesures qu'il peut pour se parer du malheur qu'il craint.

URANIE: Pour moi, je trouve que la beaut du sujet de L'cole des femmes consiste dans cette confidence perptuelle; et ce qui me parat assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et qui est averti de tout par une innocente qui est sa matresse, et par un tourdi qui est son rival, ne puisse avec cela viter ce qui lui arrive.

LE MARQUIS: Bagatelle, bagatelle.

CLIMNE: Faible rponse.

LISE: Mauvaises raisons.

DORANTE: Pour ce qui est des enfants par l'oreille, ils ne sont plaisants que par rflexion  Arnolphe; et l'auteur n'a pas mis cela pour tre de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui caractrise l'homme, et peint d'autant mieux son extravagance, puisqu'il rapporte une sottise triviale qu'a dite Agns comme la chose la plus belle du monde, et qui lui donne une joie inconcevable.

LE MARQUIS: C'est mal rpondre.

CLIMNE: Cela ne satisfait point.

LISE: C'est ne rien dire.

DORANTE: Quant  l'argent qu'il donne librement, outre que la lettre de son meilleur ami lui est une caution suffisante, il n'est pas incompatible qu'une personne soit ridicule en de certaines choses et honnte homme en d'autres. Et pour la scne d'Alain et de Georgette dans le logis, que quelques-uns ont trouve longue et froide, il est certain qu'elle n'est pas sans raison, et de mme qu'Arnolphe se trouve attrap, pendant son voyage, par la pure innocence de sa matresse, il demeure, au retour, longtemps  sa porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit partout puni par les choses dont il a cru faire la sret de ses prcautions.

LE MARQUIS: Voil des raisons qui ne valent rien.

CLIMNE: Tout cela ne fait que blanchir.

LISE: Cela fait piti.

DORANTE: Pour le discours moral que vous appelez un sermon, il est certain que de vrais dvots qui l'ont ou n'ont pas trouv qu'il choqut ce que vous dites; et sans doute que ces paroles d'enfer et de chaudires bouillantes sont assez justifies par l'extravagance d'Arnolphe et par l'innocence de celle  qui il parle. Et quant au transport amoureux du cinquime acte, qu'on accuse d'tre trop outr et trop comique, je voudrais bien savoir si ce n'est pas faire la satire des amants, et si les honntes gens mme et les plus srieux, en de pareilles occasions, ne font pas des choses.?

LE MARQUIS: Ma foi, Chevalier, tu ferais mieux de te taire.

DORANTE: Fort bien. Mais enfin si nous nous regardions nous-mmes, quand nous sommes bien amoureux.?

LE MARQUIS: Je ne veux pas seulement t'couter.

DORANTE: coute-moi, si tu veux. Est-ce que dans la violence de la passion.?

LE MARQUIS: La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la. Il chante.

DORANTE: Quoi.?

LE MARQUIS: La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la.

DORANTE: Je ne sais pas si.

LE MARQUIS: La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la, la.

URANIE: Il me semble que.

LE MARQUIS: La, la, la, lare, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la.

URANIE: Il se passe des choses assez plaisantes dans notre dispute. Je trouve qu'on en pourrait bien faire une petite comdie, et que cela ne serait pas trop mal  la queue de L'cole des femmes.

DORANTE: Vous avez raison.

LE MARQUIS: Parbleu! Chevalier, tu jouerais l dedans un rle qui ne te serait pas avantageux.

DORANTE: Il est vrai, Marquis.

CLIMNE: Pour moi, je souhaiterais que cela se ft, pourvu qu'on traitt l'affaire comme elle s'est passe.

LISE: Et moi, je fournirais de bon coeur mon personnage.

LYSIDAS: Je ne refuserais pas le mien, que je pense.

URANIE: Puisque chacun en serait content, Chevalier, faites un mmoire de tout, et le donnez  Molire, que vous connaissez, pour le mettre en comdie.

CLIMNE: Il n'aurait garde, sans doute, et ce ne serait pas des vers  sa louange.

URANIE: Point, point; je connais son humeur: il ne se soucie pas qu'on fronde ses pices, pourvu qu'il y vienne du monde.

DORANTE: Oui. Mais quel dnouement pourrait-il trouver  ceci? car il ne saurait y avoir ni mariage, ni reconnaissance; et je ne sais point par o l'on pourrait faire finir la dispute.

URANIE: Il faudrait rver quelque incident pour cela.

Scne VII et dernire

GALOPIN, LYSIDAS, DORANTE, LE MARQUIS, CLIMNE, LISE, URANIE.

GALOPIN: Madame, on a servi sur table.

DORANTE: Ah! voil justement ce qu'il faut pour le dnouement que nous cherchions, et l'on ne peut rien trouver de plus naturel. On disputera fort et ferme de part et d'autre, comme nous avons fait, sans que personne se rende; un petit laquais viendra dire qu'on a servi; on se lvera, et chacun ira souper.

URANIE: La comdie ne peut pas mieux finir, et nous ferons bien d'en demeurer l.

LE DEPIT AMOUREUX


Comdie


RASTE, amant de Lucile.
ALBERT, pre de Lucile.
GROS-REN, valet d'raste.
VALRE, fils de Polidore.
LUCILE, fille d'Albert.
MARINETTE, suivante de Lucile.
POLIDORE, pre de Valre.
FROSINE, confidente d'Ascagne.
ASCAGNE, fille sous l'habit d'homme.
MASCARILLE, valet de Valre.
MTAPHRASTE, pdant.
LA RAPIERE, bretteur. 

ACTE I, Scne premire

RASTE, GROS-REN.

RASTE

            Veux-tu que je te die? Une atteinte secrte
            Ne laisse point mon me en une bonne assiette:
            Oui, quoi qu' mon amour tu puisses repartir,
            Il craint d'tre la dupe,  ne te point mentir;
   5      Qu'en faveur d'un rival ta foi ne se corrompe,
           Ou du moins qu'avec moi toi-mme on ne te trompe.

GROS-REN

            Pour moi, me souponner de quelque mauvais tour,
            Je dirai, n'en dplaise  Monsieur votre amour,
            Que c'est injustement blesser ma prud'homie
  10      Et se connatre mal en physionomie.
            Les gens de mon minois ne sont point accuss
            D'tre, grces  Dieu, ni fourbes, ni russ.
            Cet honneur qu'on nous fait, je ne le dmens gures,
            Et suis homme fort rond de toutes les manires.
  15      Pour que l'on me trompt, cela se pourrait bien:
            Le doute est mieux fond; pourtant je n'en crois rien.
            Je ne vois point encore, ou je suis une bte,
            Sur quoi vous avez pu prendre martel en tte.
            Lucile,  mon avis, vous montre assez d'amour:
  20      Elle vous voit, vous parle  toute heure du jour;
            Et Valre, aprs tout, qui cause votre crainte,
            Semble n'tre  prsent souffert que par contrainte.

RASTE

            Souvent d'un faux espoir un amant est nourri:
            Le mieux reu toujours n'est pas le plus chri;
  25      Et tout ce que d'ardeur font paratre les femmes
            Parfois n'est qu'un beau voile  couvrir d'autres flammes.
            Valre enfin, pour tre un amant rebut,
            Montre depuis un temps trop de tranquillit;
            Et ce qu' ces faveurs, dont tu crois l'apparence,
  30      Il tmoigne de joie ou bien d'indiffrence
            M'empoisonne  tous coups leurs plus charmants appas,
            Me donne ce chagrin que tu ne comprends pas,
            Tient mon bonheur en doute, et me rend difficile
            Une entire croyance aux propos de Lucile.
  35      Je voudrais, pour trouver un tel destin bien doux,
            Y voir entrer un peu de son transport jaloux;
            Et sur ses dplaisirs et son impatience
            Mon me prendrait lors une pleine assurance.
            Toi-mme penses-tu qu'on puisse, comme il fait,
  40      Voir chrir un rival d'un esprit satisfait?
            Et si tu n'en crois rien, dis-moi, je t'en conjure,
            Si j'ai lieu de rver dessus cette aventure.

GROS-REN

            Peut-tre que son coeur a chang de dsirs,
            Connaissant qu'il poussait d'inutiles soupirs.

RASTE

  45      Lorsque par les rebuts une me est dtache,
            Elle veut fuir l'objet dont elle fut touche,
            Et ne rompt point sa chane avec si peu d'clat,
            Qu'elle puisse rester en un paisible tat.
            De ce qu'on a chri la fatale prsence
  50      Ne nous laisse jamais dedans l'indiffrence;
            Et si de cette vue on n'accrot son ddain,
            Notre amour est bien prs de nous rentrer au sein;
            Enfin, crois-moi, si bien qu'on teigne une flamme,
            Un peu de jalousie occupe encore une me,
  55      Et l'on ne saurait voir, sans en tre piqu,
            Possder par un autre un coeur qu'on a manqu.

GROS-REN

            Pour moi, je ne sais point tant de philosophie:
            Ce que voyent mes yeux, franchement je m'y fie,
            Et ne suis point de moi si mortel ennemi,
  60      Que je m'aille affliger sans sujet ni demi.
            Pourquoi subtiliser et faire le capable
             chercher des raisons pour tre misrable
            Sur des soupons en l'air je m'irais alarmer!
            Laissons venir la fte avant que la chmer.
  65      Le chagrin me parat une incommode chose;
            Je n'en prends point pour moi sans bonne et juste cause,
            Et mmes  mes yeux cent sujets d'en avoir
            S'offrent le plus souvent, que je ne veux pas voir.
            Avec vous en amour je cours mme fortune;         70      Celle que vous aurez me doit tre commune:
            La matresse ne peut abuser votre foi,
             moins que la suivante en fasse autant pour moi;
            Mais j'en fuis la pense avec un soin extrme.
            Je veux croire les gens quand on me dit "Je t'aime,"
  75      Et ne vais point chercher, pour m'estimer heureux,
            Si Mascarille ou non s'arrache les cheveux.
            Que tantt Marinette endure qu' son aise
            Gros-Ren par plaisir la caresse et la baise,
            Et que ce beau rival en rie ainsi qu'un fou,
   80      son exemple aussi j'en rirai tout mon sol,
            Et l'on verra qui rit avec meilleure grce.

RASTE

            Voil de tes discours.

GROS-REN

                              Mais je la vois qui passe.

Scne II

RASTE, MARINETTE, GROS-REN.

GROS-REN

            St, Marinette!

MARINETTE

                        Oh! oh! que fais-tu l?

GROS-REN

                                          Ma foi,
            Demande, nous tions tout  l'heure sur toi.

MARINETTE

  85      Vous tes aussi l, Monsieur! Depuis une heure
            Vous m'avez fait trotter comme un Basque, ou je meure!

RASTE

            Comment?

MARINETTE

                  Pour vous chercher j'ai fait dix mille pas,
            Et vous promets, ma foi.

RASTE

                              Quoi?

MARINETTE

                                    Que vous n'tes pas
            Au temple, au cours, chez vous, ni dans la grande place.

GROS-REN

            Il fallait en jurer.

RASTE

  90                  Apprends-moi donc, de grce,
            Qui te fait me chercher?

MARINETTE

                              Quelqu'un, en vrit,
            Qui pour vous n'a pas trop mauvaise volont,
            Ma matresse, en un mot.

RASTE

                              Ah! chre Marinette,
            Ton discours de son coeur est-il bien l'interprte?
  95      Ne me dguise point un mystre fatal;
            Je ne t'en voudrai pas pour cela plus de mal:
            Au nom des dieux, dis-moi si ta belle matresse
            N'abuse point mes voeux d'une fausse tendresse.

MARINETTE

            H! h! d'o vous vient donc ce plaisant mouvement?
  100      Elle ne fait pas voir assez son sentiment!
            Quel garant est-ce encor que votre amour demande?
            Que lui faut-il?

GROS-REN

                         moins que Valre se pende,
            Bagatelle! son coeur ne s'assurera point.

MARINETTE

            Comment?

GROS-REN

                  Il est jaloux jusques en un tel point.

MARINETTE

  105    De Valre? Ah! vraiment la pense est bien belle!
            Elle peut seulement natre en votre cervelle.
            Je vous croyais du sens, et jusqu' ce moment
            J'avais de votre esprit quelque bon sentiment;
            Mais,  ce que je vois, je m'tais fort trompe.
  110    Ta tte de ce mal est-elle aussi frappe?

GROS-REN

            Moi, jaloux? Dieu m'en garde, et d'tre assez badin
            Pour m'aller emmaigrir avec un tel chagrin!
            Outre que de ton coeur ta foi me cautionne,
            L'opinion que j'ai de moi-mme est trop bonne
  115    Pour croire auprs de moi que quelqu'autre te plt.
            O diantre pourrais-tu trouver qui me valt?

MARINETTE

            En effet, tu dis bien, voil comme il faut tre:
            Jamais de ces soupons qu'un jaloux fait paratre!
            Tout le fruit qu'on en cueille est de se mettre mal,
  120    Et d'avancer par l les desseins d'un rival:
            Au mrite souvent de qui l'clat vous blesse
            Vos chagrins font ouvrir les yeux d'une matresse;
            Et j'en sais tel qui doit son destin le plus doux
            Aux soins trop inquiets de son rival jaloux;
  125    Enfin, quoi qu'il en soit, tmoigner de l'ombrage,
            C'est jouer en amour un mauvais personnage,
            Et se rendre, aprs tout, misrable  crdit:
            Cela, seigneur raste, en passant vous soit dit.

RASTE

            Eh bien! n'en parlons plus. Que venais-tu m'apprendre?

MARINETTE

  130    Vous mriteriez bien que l'on vous ft attendre,
            Qu'afin de vous punir je vous tinsse cach
            Le grand secret pourquoi je vous ai tant cherch.
            Tenez, voyez ce mot, et sortez hors de doute:
            Lisez-le donc tout haut, personne ici n'coute.

RASTE lit.

  135          "Vous m'avez dit que votre amour
                  tait capable de tout faire:
            Il se couronnera lui-mme dans ce jour,
                  S'il peut avoir l'aveu d'un pre.
            Faites parler les droits qu'on a dessus mon coeur;
  140          Je vous en donne la licence;
                  Et si c'est en votre faveur,
            Je vous rponds de mon obissance."
            Ah! quel bonheur!  toi, qui me l'as apport,
            Je te dois regarder comme une dit.

GROS-REN

  145    Je vous le disais bien: contre votre croyance,
            Je ne me trompe gure aux choses que je pense.

RASTE relit.

            "Faites parler les droits qu'on a dessus mon coeur;
                  Je vous en donne la licence;
                  Et si c'est en votre faveur,
  150    Je vous rponds de mon obissance."

MARINETTE

            Si je lui rapportais vos faiblesses d'esprit,
            Elle dsavouerait bientt un tel crit.

RASTE

            Ah! cache-lui, de grce, une peur passagre,
            O mon me a cru voir quelque peu de lumire;
  155    Ou si tu la lui dis, ajoute que ma mort
            Est prte d'expier l'erreur de ce transport,
            Que je vais  ses pieds, si j'ai pu lui dplaire,
            Sacrifier ma vie  sa juste colre.

MARINETTE

            Ne parlons point de mort, ce n'en est pas le temps.

RASTE

  160    Au reste, je te dois beaucoup, et je prtends
            Reconnatre dans peu, de la bonne manire,
            Les soins d'une si noble et si belle courrire.

MARINETTE

             propos, savez-vous o je vous ai cherch
            Tantt encore?

RASTE

                        H bien?

MARINETTE

                              Tout proche du march,
            O vous savez.

RASTE

                        O donc?

MARINETTE

  165                      L, dans cette boutique
            O, ds le mois pass, votre coeur magnifique
            Me promit, de sa grce, une bague.

RASTE

                                    Ah! j'entends.

GROS-REN

            La matoise!

RASTE

                        Il est vrai, j'ai tard trop longtemps
             m'acquitter vers toi d'une telle promesse,
            Mais.

MARINETTE

  170          Ce que j'en ai dit, n'est pas que je vous presse.

GROS-REN

            Oh! que non!

RASTE lui donne sa bague.

                        Celle-ci peut-tre aura de quoi
            Te plaire: accepte-la pour celle que je doi.

MARINETTE

            Monsieur, vous vous moquez; j'aurais honte  la prendre.

GROS-REN

            Pauvre honteuse, prends, sans davantage attendre:
  175    Refuser ce qu'on donne est bon  faire aux fous.

MARINETTE

            Ce sera pour garder quelque chose de vous.

RASTE

            Quand puis-je rendre grce  cet ange adorable?

MARINETTE

            Travaillez  vous rendre un pre favorable.

RASTE

            Mais s'il me rebutait, dois-je.

MARINETTE

                                    Alors comme alors!
  180    Pour vous on emploiera toutes sortes d'efforts;
            D'une faon ou d'autre, il faut qu'elle soit vtre:
            Faites votre pouvoir, et nous ferons le ntre.

RASTE

            Adieu: nous en saurons le succs dans ce jour.

MARINETTE

            Et nous, que dirons-nous aussi de notre amour?
            Tu ne m'en parles point.

GROS-REN

  185                      Un hymen qu'on souhaite,
            Entre gens comme nous, est chose bientt faite:
            Je te veux; me veux-tu de mme?

MARINETTE

                                    Avec plaisir.

GROS-REN

            Touche, il suffit.

MARINETTE

                        Adieu, Gros-Ren, mon dsir.

GROS-REN

            Adieu, mon astre.

MARINETTE

                        Adieu, beau tison de ma flamme.

GROS-REN

  190    Adieu, chre comte, arc-en-ciel de mon me.
            Le bon Dieu soit lou! nos affaires vont bien:
            Albert n'est pas un homme  vous refuser rien.

RASTE

            Valre vient  nous.

GROS-REN

                        Je plains le pauvre hre,
            Sachant ce qui se passe.

Scne III

RASTE, VALRE, GROS-REN.

RASTE

                              H bien, seigneur Valre?

VALRE

            H bien, seigneur raste?

RASTE

  195                      En quel tat l'amour?

VALRE

            En quel tat vos feux?

RASTE

                              Plus forts de jour en jour.

VALRE

            Et mon amour plus fort.

RASTE

                              Pour Lucile?

VALRE

                                          Pour elle.

RASTE

            Certes, je l'avouerai, vous tes le modle
            D'une rare constance.

VALRE

                              Et votre fermet
  200    Doit tre un rare exemple  la postrit.

RASTE

            Pour moi, je suis peu fait  cet amour austre
            Qui dans les seuls regards trouve  se satisfaire,
            Et je ne forme point d'assez beaux sentiments
            Pour souffrir constamment les mauvais traitements:
  205    Enfin, quand j'aime bien, j'aime fort que l'on m'aime.

VALRE

            Il est trs naturel, et j'en suis bien de mme:
            Le plus parfait objet dont je serais charm
            N'aurait pas mes tributs, n'en tant point aim.

RASTE

            Lucile cependant.

VALRE

                        Lucile, dans son me,
  210    Rend tout ce que je veux qu'elle rende  ma flamme.

RASTE

            Vous tes donc facile  contenter?

VALRE

                                    Pas tant
            Que vous pourriez penser.

RASTE

                              Je puis croire pourtant,
            Sans trop de vanit, que je suis en sa grce.

VALRE

            Moi, je sais que j'y tiens une assez bonne place.

RASTE

            Ne vous abusez point, croyez-moi.

VALRE

  215                            Croyez-moi,
            Ne laissez point duper vos yeux  trop de foi.

RASTE

            Si j'osais vous montrer une preuve assure
            Que son coeur. Non: votre me en serait altre.

VALRE

            Si je vous osais, moi, dcouvrir en secret.
  220    Mais je vous fcherais, et veux tre discret.

RASTE

            Vraiment, vous me poussez, et contre mon envie,
            Votre prsomption veut que je l'humilie.
            Lisez.

VALRE

                  Ces mots sont doux.

RASTE

                              Vous connaissez la main?

VALRE

            Oui, de Lucile.

RASTE

                        H bien? cet espoir si certain.

VALRE, riant et s'en allant.

            Adieu, seigneur raste.

GROS-REN

  225                      Il est fou, le bon sire:
            O vient-il donc pour lui d'avoir le mot pour rire?

RASTE

            Certes il me surprend, et j'ignore, entre nous,
            Quel diable de mystre est cach l-dessous.

GROS-REN

            Son valet vient, je pense.

RASTE

                              Oui, je le vois paratre.
  230    Feignons, pour le jeter sur l'amour de son matre.

Scne IV

MASCARILLE, RASTE, GROS-REN.

MASCARILLE

            Non, je ne trouve point d'tat plus malheureux
            Que d'avoir un patron jeune et fort amoureux.

GROS-REN

            Bonjour.

MASCARILLE

                  Bonjour.

GROS-REN

                        O tend Mascarille  cette heure?
            Que fait-il? Revient-il? Va-t-il? Ou s'il demeure?

MASCARILLE

  235    Non, je ne reviens pas, car je n'ai pas t;
            Je ne vais pas aussi, car je suis arrt;
            Et ne demeure point, car tout de ce pas mme
            Je prtends m'en aller.

RASTE

                              La rigueur est extrme:
            Doucement, Mascarille.

MASCARILLE

                              Ha! Monsieur, serviteur.

RASTE

  240    Vous nous fuyez bien vite! H quoi? vous fais-je peur?

MASCARILLE

            Je ne crois pas cela de votre courtoisie.

RASTE

            Touche: nous n'avons plus sujet de jalousie;
            Nous devenons amis, et mes feux, que j'teins,
            Laissent la place libre  vos heureux desseins.

MASCARILLE

            Plt  Dieu!

RASTE

  245                Gros-Ren sait qu'ailleurs je me jette.

GROS-REN

            Sans doute, et je te cde aussi la Marinette.

MASCARILLE

            Passons sur ce point-l: notre rivalit
            N'est pas pour en venir  grande extrmit.
            Mais est-ce un coup bien sr que Votre Seigneurie
  250    Soit dsenamoure, ou si c'est raillerie?

RASTE

            J'ai su qu'en ses amours ton matre tait trop bien;
            Et je serais un fou de prtendre plus rien
            Aux secrtes faveurs que lui fait cette belle.

MASCARILLE

            Certes vous me plaisez avec cette nouvelle.
  255    Outre qu'en nos projets je vous craignais un peu,
            Vous tirez sagement votre pingle du jeu.
            Oui, vous avez bien fait de quitter une place
            O l'on vous caressait pour la seule grimace;
            Et mille fois, sachant tout ce qui se passait,
  260    J'ai plaint le faux espoir dont on vous repaissait:
            On offense un brave homme alors que l'on l'abuse.
            Mais d'o diantre, aprs tout, avez-vous su la ruse?
            Car cet engagement mutuel de leur foi
            N'eut pour tmoins, la nuit, que deux autres et moi;
  265    Et l'on croit jusqu'ici la chane fort secrte,
            Qui rend de nos amants la flamme satisfaite.

RASTE

            H! que dis-tu?

MASCARILLE

                        Je dis que je suis interdit,
            Et ne sais pas, Monsieur, qui peut vous avoir dit
            Que sous ce faux semblant, qui trompe tout le monde,
  270    En vous trompant aussi, leur ardeur sans seconde
            D'un secret mariage a serr le lien.

RASTE

            Vous en avez menti.

MASCARILLE

                        Monsieur, je le veux bien.

RASTE

            Vous tes un coquin.

MASCARILLE

                        D'accord.

RASTE

                              Et cette audace
            Mriterait cent coups de bton sur la place.

MASCARILLE

            Vous avez tout pouvoir.

RASTE

                              Ha! Gros-Ren.

GROS-REN

  275                                  Monsieur.

RASTE

            Je dmens un discours dont je n'ai que trop peur
( Mascarille.)
            Tu penses fuir?

MASCARILLE

                        Nenni.

RASTE

                              Quoi? Lucile est la femme.

MASCARILLE

            Non, monsieur: je raillais.

RASTE

                              Ah! Vous railliez, infme!

MASCARILLE

            Non, je ne raillais point.

RASTE

                              Il est donc vrai?

MASCARILLE

                                          Non pas,
            Je ne dis pas cela.

RASTE

                        Que dis-tu donc?

MASCARILLE

  280                            Hlas!
            Je ne dis rien, de peur de mal parler.

RASTE

                                    Assure
            Ou si c'est chose vraie, ou si c'est imposture.

MASCARILLE

            C'est ce qu'il vous plaira: je ne suis pas ici
            Pour vous rien contester.

RASTE

                              Veux-tu dire? Voici,
  285    Sans marchander, de quoi te dlier la langue.

MASCARILLE

            Elle ira faire encor quelque sotte harangue!
            H! de grce, plutt, si vous le trouvez bon,
            Donnez-moi vitement quelques coups de bton,
            Et me laissez tirer mes chausses sans murmure.

RASTE

  290    Tu mourras, ou je veux que la vrit pure
            S'exprime par ta bouche.

MASCARILLE

                              Hlas! Je la dirai;
            Mais peut-tre, monsieur, que je vous fcherai.

RASTE

            Parle; mais prends bien garde  ce que tu vas faire:
             ma juste fureur rien ne te peut soustraire,
  295    Si tu mens d'un seul mot en ce que tu diras.

MASCARILLE

            J'y consens. Rompez-moi les jambes et les bras,
            Faites-moi pis encor, tuez-moi, si j'impose
            En tout ce que j'ai dit ici la moindre chose.

RASTE

            Ce mariage est vrai?

MASCARILLE

                        Ma langue, en cet endroit,
  300    A fait un pas de clerc dont elle s'aperoit;
            Mais enfin cette affaire est comme vous la dites,
            Et c'est aprs cinq jours de nocturnes visites,
            Tandis que vous serviez  mieux couvrir leur jeu,
            Que depuis avant-hier ils sont joints de ce noeud;
      305      Et Lucile depuis fait encor moins paratre
            La violente amour qu'elle porte  mon matre,
            Et veut absolument que tout ce qu'il verra,
            Et qu'en votre faveur son coeur tmoignera,
            Il l'impute  l'effet d'une haute prudence
  310    Qui veut de leurs secrets ter la connaissance.
            Si malgr mes serments vous doutez de ma foi,
            Gros-Ren peut venir une nuit avec moi,
            Et je lui ferai voir, tant en sentinelle,
            Que nous avons dans l'ombre un libre accs chez elle.

RASTE

            Ote-toi de mes yeux, maraud.

MASCARILLE

  315                      Et de grand coeur;
            C'est ce que je demande.

RASTE

                              H bien?

GROS-REN

                                    H bien, Monsieur,
            Nous en tenons tous deux, si l'autre est vritable.

RASTE

            Las! Il ne l'est que trop, le bourreau dtestable.
            Je vois trop d'apparence  tout ce qu'il a dit;
  320    Et ce qu'a fait Valre, en voyant cet crit,
            Marque bien leur concert, et que c'est une baye
            Qui sert sans doute aux feux dont l'ingrate le paye

Scne V

MARINETTE, RASTE, GROS-REN.

MARINETTE

            Je viens vous avertir que tantt sur le soir
            Ma matresse au jardin vous permet de la voir.

RASTE

  325    Oses-tu me parler, me double et tratresse?
            Va, sors de ma prsence, et dis  ta matresse
            Qu'avecque ses crits elle me laisse en paix,
            Et que voil l'tat, infme, que j'en fais.
Il  dchire la lettre.

MARINETTE

            Gros-Ren, dis-moi donc quelle mouche le pique?

GROS-REN

  330    M'oses-tu bien encor parler, femelle inique,
            Crocodile trompeur, de qui le coeur flon
            Est pire qu'un satrape ou bien qu'un Lestrygon?
            Va, va rendre rponse  ta bonne matresse,
            Et lui dis bien et beau que, malgr sa souplesse,
  335    Nous ne sommes plus sots, ni mon matre, ni moi,
            Et dsormais qu'elle aille au diable avecque toi.

MARINETTE, seule.

            Ma pauvre Marinette, es-tu bien veille?
            De quel dmon est donc leur me travaille?
            Quoi? faire un tel accueil  nos soins obligeants!
  340    Oh! que ceci chez nous va surprendre les gens!

ACTE II, Scne premire

ASCAGNE, FROSINE.

FROSINE

            Ascagne, je suis fille  secret, Dieu merci.

ASCAGNE

            Mais, pour un tel discours, sommes-nous bien ici?
            Prenons garde qu'aucun ne nous vienne surprendre,
            Ou que de quelque endroit on ne nous puisse entendre.

FROSINE

  345    Nous serions au logis beaucoup moins srement:
            Ici de tous cts on dcouvre aisment,
            Et nous pouvons parler avec toute assurance.

ASCAGNE

            Hlas! que j'ai de peine  rompre mon silence!

FROSINE

            Ouais! ceci doit donc tre un important secret.

ASCAGNE

  350    Trop, puisque je le dis  vous-mme  regret,
            Et que si je pouvais le cacher davantage,
            Vous ne le sauriez point.

FROSINE

                              Ha! c'est me faire outrage,
            Feindre  s'ouvrir  moi, dont vous avez connu
            Dans tous vos intrts l'esprit si retenu!
  355    Moi nourrie avec vous, et qui tiens sous silence
            Des choses qui vous sont de si grande importance!
            Qui sais.

ASCAGNE

                  Oui, vous savez la secrte raison
            Qui cache aux yeux de tous mon sexe et ma maison;
            Vous savez que dans celle o passa mon bas ge
  360    Je suis pour y pouvoir retenir l'hritage
            Que relchait ailleurs le jeune Ascagne mort,
            Dont mon dguisement fait revivre le sort;
            Et c'est aussi pourquoi ma bouche se dispense
             vous ouvrir mon coeur avec plus d'assurance.
      365      Mais avant que passer, Frosine,  ce discours,
            claircissez un doute o je tombe toujours:
            Se pourrait-il qu'Albert ne st rien du mystre
            Qui masque ainsi mon sexe, et l'a rendu mon pre?

FROSINE

            En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez
  370    Est une affaire aussi qui m'embarrasse assez:
            Le fond de cette intrigue est pour moi lettre close,
            Et ma mre ne put m'claircir mieux la chose.
            Quand il mourut ce fils, l'objet de tant d'amour,
            Au destin de qui, mme avant qu'il vnt au jour,
  375    Le testament d'un oncle abondant en richesses
            D'un soin particulier avait fait des largesses,
            Et que sa mre fit un secret de sa mort,
            De son poux absent redoutant le transport,
            S'il voyait chez un autre aller tout l'hritage
  380    Dont sa maison tirait un si grand avantage;
            Quand, dis-je, pour cacher un tel vnement,
            La supposition fut de son sentiment,
            Et qu'on vous prit chez nous, o vous tiez nourrie
            (Votre mre d'accord de cette tromperie
  385    Qui remplaait ce fils  sa garde commis),
            En faveur des prsents le secret fut promis.
            Albert ne l'a point su de nous; et pour sa femme,
            L'ayant plus de douze ans conserv dans son me,
            Comme le mal fut prompt dont on la vit mourir,
  390    Son trpas imprvu ne put rien dcouvrir;
            Mais cependant je vois qu'il garde intelligence
            Avec celle de qui vous tenez la naissance;
            J'ai su qu'en secret mme il lui faisait du bien,
            Et peut-tre cela ne se fait pas pour rien.
  395    D'autre part, il vous veut porter au mariage,
            Et comme il le prtend, c'est un mauvais langage:
            Je ne sais s'il saurait la supposition
            Sans le dguisement. Mais la digression
            Tout insensiblement pourrait trop loin s'tendre:
  400    Revenons au secret que je brle d'apprendre.

ASCAGNE

            Sachez donc que l'amour ne sait point s'abuser,
            Que mon sexe  ses yeux n'a pu se dguiser,
            Et que ses traits subtils, sous l'habit que je porte,
            Ont su trouver le coeur d'une fille peu forte:
            J'aime enfin.

FROSINE

                        Vous aimez?

ASCAGNE

  405                      Frosine, doucement;
            N'entrez pas tout  fait dedans l'tonnement:
            Il n'est pas temps encore; et ce coeur qui soupire
            A bien, pour vous surprendre, autre chose  vous dire.

FROSINE

            Et quoi?

ASCAGNE

                  J'aime Valre.

FROSINE

                              Ha! vous avez raison.
  410    L'objet de votre amour, lui dont  la maison
            Votre imposture enlve un puissant hritage,
            Et qui de votre sexe ayant le moindre ombrage,
            Verrait incontinent ce bien lui retourner!
            C'est encore un plus grand sujet de s'tonner.

ASCAGNE

  415    J'ai de quoi toutefois surprendre plus votre me:
            Je suis sa femme.

FROSINE

                        Oh! Dieux! Sa femme!

ASCAGNE

                                    Oui, sa femme.

FROSINE

            Ha! Certes celui-l l'emporte, et vient  bout
            De toute ma raison.

ASCAGNE

                        Ce n'est pas encor tout.

FROSINE

            Encore?

ASCAGNE

                  Je la suis, dis-je, sans qu'il le pense,
   420    Ni qu'il ait de mon sort la moindre connaissance.

FROSINE

            Ho! poussez: je le quitte, et ne raisonne plus,
            Tant mes sens coup sur coup se treuvent confondus.
             ces nigmes-l je ne puis rien comprendre.

ASCAGNE

            Je vais vous l'expliquer, si vous voulez m'entendre.
  425    Valre, dans les fers de ma soeur arrt,
            Me semblait un amant digne d'tre cout;
             Je ne pouvais souffrir qu'on rebutt sa flamme
            Sans qu'un peu d'intrt toucht pour lui mon me:
            Je voulais que Lucile aimt son entretien,
  430    Je blmais ses rigueurs, et les blmai si bien,
            Que moi-mme j'entrai, sans pouvoir m'en dfendre,
            Dans tous les sentiments qu'elle ne pouvait prendre.
            C'tait, en lui parlant, moi qu'il persuadait;
            Je me laissais gagner aux soupirs qu'il perdait;
  435    Et ses voeux, rejets de l'objet qui l'enflamme,
            taient, comme vainqueurs, reus dedans mon me.
            Ainsi mon coeur, Frosine, un peu trop faible, hlas!
            Se rendit  des soins qu'on ne lui rendait pas,
            Par un coup rflchi reut une blessure,
  440    Et paya pour un autre avec beaucoup d'usure.
            Enfin, ma chre, enfin l'amour que j'eus pour lui
            Se voulut expliquer, mais sous le nom d'autrui:
            Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable
            Crut rencontrer Lucile  ses voeux favorable;
  445    Et je sus mnager si bien cet entretien,
            Que du dguisement il ne reconnut rien.
            Sous ce voile trompeur, qui flattait sa pense,
            Je lui dis que pour lui mon me tait blesse,
            Mais que voyant mon pre en d'autres sentiments,
  450    Je devais une feinte  ses commandements;
            Qu'ainsi de notre amour nous ferions un mystre
            Dont la nuit seulement serait dpositaire,
            Et qu'entre nous de jour, de peur de rien gter,
            Tout entretien secret se devait viter;
  455    Qu'il me verrait alors la mme indiffrence
            Qu'avant que nous eussions aucune intelligence;
            Et que de son ct, de mme que du mien,
            Geste, parole, crit, ne m'en dt jamais rien.
            Enfin, sans m'arrter sur toute l'industrie
  460    Dont j'ai conduit le fil de cette tromperie,
            J'ai pouss jusqu'au bout un projet si hardi,
            Et me suis assur l'poux que je vous di.

FROSINE

            Ho, ho! les grands talents que votre esprit possde!
            Dirait-on qu'elle y touche avec sa mine froide?
  465    Cependant vous avez t bien vite ici;
            Car je veux que la chose ait d'abord russi:
            Ne jugez-vous pas bien,  regarder l'issue,
            Qu'elle ne peut longtemps viter d'tre sue?

ASCAGNE

            Quand l'amour est bien fort, rien ne peut l'arrter;
  470    Ses projets seulement vont  se contenter,
            Et pourvu qu'il arrive au but qu'il se propose,
            Il croit que tout le reste aprs est peu de chose.
            Mais enfin aujourd'hui je me dcouvre  vous,
            Afin que vos conseils. Mais voici cet poux.

Scne II

VALRE, ASCAGNE, FROSINE.

VALRE

  475    Si vous tes tous deux en quelque confrence
            O je vous fasse tort de mler ma prsence,
            Je me retirerai.

ASCAGNE

                        Non, non, vous pouvez bien,
            Puisque vous le faisiez, rompre notre entretien.

VALRE

            Moi?

ASCAGNE

                  Vous-mme.

VALRE

                        Et comment?

ASCAGNE

                                    Je disais que Valre
  480    Aurait, si j'tais fille, un peu trop su me plaire,
            Et que si je faisais tous les voeux de son coeur,
            Je ne tarderais gure  faire son bonheur.

VALRE

            Ces protestations ne cotent pas grand-chose,
            Alors qu' leur effet un pareil si s'oppose;
  485    Mais vous seriez bien pris, si quelque vnement
            Allait mettre  l'preuve un si doux compliment.

ASCAGNE

            Point du tout; je vous dis que rgnant dans votre me,
            Je voudrais de bon coeur couronner votre flamme.

VALRE

            Et si c'tait quelqu'une o par votre secours
  490    Vous pussiez tre utile au bonheur de mes jours?

ASCAGNE

            Je pourrais assez mal rpondre  votre attente.

VALRE

            Cette confession n'est pas fort obligeante.

ASCAGNE

            H quoi? vous voudriez, Valre, injustement,
            Qu'tant fille, et mon coeur vous aimant tendrement,
  495    Je m'allasse engager avec une promesse
            De servir vos ardeurs pour quelque autre matresse?
            Un si pnible effort, pour moi, m'est interdit.

VALRE

            Mais cela n'tant pas?

ASCAGNE

                        Ce que je vous ai dit,
            Je l'ai dit comme fille, et vous le devez prendre
            Tout de mme.

VALRE

  500                Ainsi donc il ne faut rien prtendre,
            Ascagne,  des bonts que vous auriez pour nous,
             moins que le Ciel fasse un grand miracle en vous.
            Bref, si vous n'tes fille, adieu votre tendresse:
            Il ne vous reste rien qui pour nous s'intresse.

ASCAGNE

  505    J'ai l'esprit dlicat plus qu'on ne peut penser,
            Et le moindre scrupule a de quoi m'offenser,
            Quand il s'agit d'aimer. Enfin je suis sincre:
            Je ne m'engage point  vous servir, Valre,
            Si vous ne m'assurez au moins absolument
  510    Que vous avez pour moi le mme sentiment,
            Que pareille chaleur d'amiti vous transporte,
            Et que si j'tais fille, une flamme plus forte
            N'outragerait point celle o je vivrais pour vous.

VALRE

            Je n'avais jamais vu ce scrupule jaloux;
  515    Mais, tout nouveau qu'il est, ce mouvement m'oblige,
            Et je vous fais ici tout l'aveu qu'il exige.

ASCAGNE

            Mais sans fard?

VALRE

                        Oui, sans fard.

ASCAGNE

                                    S'il est vrai, dsormais
            Vos intrts seront les miens, je vous promets.

VALRE

            J'ai bientt  vous dire un important mystre,
  520    O l'effet de ces mots me sera ncessaire.

ASCAGNE

            Et j'ai quelque secret de mme  vous ouvrir,
            O votre coeur pour moi se pourra dcouvrir.

VALRE

            H! de quelle faon cela pourrait-il tre?

ASCAGNE

            C'est que j'ai de l'amour qui n'oserait paratre;
  525    Et vous pourriez avoir sur l'objet de mes voeux
            Un empire  pouvoir rendre mon sort heureux.

VALRE

            Expliquez-vous, Ascagne, et croyez, par avance,
            Que votre heur est certain, s'il est en ma puissance.

ASCAGNE

            Vous promettez ici plus que vous ne croyez.

VALRE

  530    Non, non: dites l'objet pour qui vous m'employez.

ASCAGNE

            Il n'est pas encor temps; mais c'est une personne
            Qui vous touche de prs.

VALRE

                              Votre discours m'tonne.
            Plt  Dieu que ma soeur.

ASCAGNE

                              Ce n'est pas la saison
            De m'expliquer, vous dis-je.

VALRE

                                    Et pourquoi?

ASCAGNE

                                                Pour raison.
  535    Vous saurez mon secret, quand je saurai le vtre.

VALRE

            J'ai besoin pour cela de l'aveu de quelque autre.

ASCAGNE

            Ayez-le donc; et lors nous expliquant nos voeux,
            Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux.

VALRE

            Adieu, j'en suis content.

ASCAGNE

                              Et moi content, Valre.

FROSINE

  540    Il croit trouver en vous l'assistance d'un frre.

Scne III

FROSINE, ASCAGNE, MARINETTE, LUCILE.

LUCILE

            C'en est fait: c'est ainsi que je  puis me venger;
            Et si cette action a de quoi l'affliger,
            C'est toute la douceur que mon coeur s'y propose.
            Mon frre, vous voyez une mtamorphose:
  545    Je veux chrir Valre aprs tant de fiert,
            Et mes voeux maintenant tournent de son ct.

ASCAGNE

            Que dites-vous, ma soeur? comment? courir au change!
            Cette ingalit me semble trop trange.

LUCILE

            La vtre me surprend avec plus de sujet:
  550    De vos soins autrefois Valre tait l'objet;
            Je vous ai vu pour lui m'accuser de caprice,
            D'aveugle cruaut, d'orgueil et d'injustice:
            Et quand je veux l'aimer, mon dessein vous dplat,
            Et je vous vois parler contre son intrt!

ASCAGNE

  555    Je le quitte, ma soeur, pour embrasser le vtre:
            Je sais qu'il est rang dessous les lois d'une autre,
            Et ce serait un trait honteux  vos appas,
            Si vous le rappeliez et qu'il ne revnt pas.

LUCILE

            Si ce n'est que cela, j'aurai soin de ma gloire;
  560    Et je sais, pour son coeur, tout ce que j'en dois croire:
            Il s'explique  mes yeux intelligiblement.
            Ainsi dcouvrez-lui sans peur mon sentiment,
            Ou si vous refusez de le faire, ma bouche
            Lui va faire savoir que son ardeur me touche.
  565    Quoi? mon frre,  ces mots vous restez interdit?

ASCAGNE

            Ha! ma soeur, si sur vous je puis avoir crdit,
            Si vous tes sensible aux prires d'un frre,
            Quittez un tel dessein, et n'tez point Valre
            Aux voeux d'un jeune objet dont l'intrt m'est cher,
  570    Et qui, sur ma parole, a droit de vous toucher.
            La pauvre infortune aime avec violence;
             moi seul de ses feux elle fait confidence,
            Et je vois dans son coeur de tendres mouvements
             dompter la fiert des plus durs sentiments.
  575    Oui, vous auriez piti de l'tat de son me,
            Connaissant de quel coup vous menacez sa flamme,
            Et je ressens si bien la douleur qu'elle aura,
            Que je suis assur, ma soeur, qu'elle en mourra,
            Si vous lui drobez l'amant qui peut lui plaire.
  580    raste est un parti qui doit vous satisfaire,
            Et des feux mutuels.

LUCILE

                        Mon frre, c'est assez:
            Je ne sais point pour qui vous vous intressez;
            Mais, de grce, cessons ce discours, je vous prie,
            Et me laissez un peu dans quelque rverie.

ASCAGNE

  585    Allez, cruelle soeur, vous me dsesprez,
            Si vous effectuez vos desseins dclars.

Scne IV

MARINETTE, LUCILE.

MARINETTE

            La rsolution, Madame, est assez prompte.

LUCILE

            Un coeur ne pse rien alors que l'on l'affronte;
            Il court  sa vengeance, et saisit promptement
  590    Tout ce qu'il croit servir  son ressentiment.
            Le tratre! faire voir cette insolence extrme!

MARINETTE

            Vous m'en voyez encor toute hors de moi-mme;
            Et quoique l-dessus je rumine sans fin,
            L'aventure me passe, et j'y perds mon latin.
  595    Car enfin, aux transports d'une bonne nouvelle
            Jamais coeur ne s'ouvrit d'une faon plus belle;
            De l'crit obligeant le sien tout transport
            Ne me donnait pas moins que de la dit;
            Et cependant jamais,  cet autre message,
  600    Fille ne fut traite avecque tant d'outrage.
            Je ne sais, pour causer de si grands changements,
            Ce qui s'est pu passer entre ces courts moments.

LUCILE

            Rien ne s'est pu passer dont il faille tre en peine,
            Puisque rien ne le doit dfendre de ma haine.
  605    Quoi? tu voudrais chercher hors de sa lchet
            La secrte raison de cette indignit?
            Cet crit malheureux, dont mon me s'accuse,
            Peut-il  son transport souffrir la moindre excuse?

MARINETTE

            En effet, je comprends que vous avez raison,
  610    Et que cette querelle est pure trahison:
            Nous en tenons, Madame. Et puis prtons l'oreille
            Aux bons chiens de pendards qui nous chantent merveille,
            Qui pour nous accrocher feignent tant de langueur!
            Laissons  leurs beaux mots fondre notre rigueur,
  615    Rendons-nous  leurs voeux, trop faibles que nous sommes!
            Foin de notre sottise, et peste soit des hommes!

LUCILE

            H bien, bien! qu'il s'en vante et rie  nos dpens:
            Il n'aura pas sujet d'en triompher longtemps;
            Et je lui ferai voir qu'en une me bien faite
  620    Le mpris suit de prs la faveur qu'on rejette.

MARINETTE

            Au moins, en pareil cas, est-ce un bonheur bien doux
            Quand on sait qu'on n'a point d'avantage sur nous.
            Marinette eut bon nez, quoi qu'on en puisse dire,
            De ne permettre rien un soir qu'on voulait rire.
  625    Quelque autre, sous l'espoir de matrimonion,
            Aurait ouvert l'oreille  la tentation;
            Mais moi, nescio vos.

LUCILE

                              Que tu dis de folies,
            Et choisis mal ton temps pour de telles saillies!
            Enfin je suis touche au coeur sensiblement;
  630    Et si jamais celui de ce perfide amant,
            Par un coup de bonheur, dont j'aurais tort, je pense,
            De vouloir  prsent concevoir l'esprance
            (Car le Ciel a trop pris plaisir de m'affliger,
            Pour me donner celui de me pouvoir venger),
  635    Quand, dis-je, par un sort  mes dsirs propice,
            Il reviendrait m'offrir sa vie en sacrifice,
            Dtester  mes pieds l'action d'aujourd'hui,
            Je te dfends surtout de me parler pour lui:
            Au contraire, je veux que ton zle s'exprime
  640     me bien mettre aux yeux la grandeur de son crime;
            Et mme, si mon coeur tait pour lui tent
            De descendre jamais  quelque lchet,
            Que ton affection me soit alors svre,
            Et tienne comme il faut la main  ma colre.

MARINETTE

  645    Vraiment, n'ayez point peur, et laissez faire  nous:
            J'ai pour le moins autant de colre que vous;
            Et je serais plutt fille toute ma vie,
            Que mon gros tratre aussi me redonnt envie.
            S'il vient.

Scne V

MARINETTE, LUCILE, ALBERT.

ALBERT

                  Rentrez, Lucile, et me faites venir
  650    Le prcepteur: je veux un peu l'entretenir,
            Et m'informer de lui, qui me gouverne Ascagne,
            S'il sait point quel ennui depuis peu l'accompagne.
(Il continue seul.)
            En quel gouffre de soins et de perplexit
            Nous jette une action faite sans quit!
  655    D'un enfant suppos par mon trop d'avarice
            Mon coeur depuis longtemps souffre bien le supplice,
            Et quand je vois les maux o je me suis plong,
            Je voudrais  ce bien n'avoir jamais song.
            Tantt je crains de voir par la fourbe vente
  660    Ma famille en opprobre et misre jete;
            Tantt pour ce fils-l, qu'il me faut conserver,
            Je crains cent accidents qui peuvent arriver.
            S'il advient que dehors quelque affaire m'appelle,
            J'apprhende au retour cette triste nouvelle:
  665    "Las! vous ne savez pas? vous l'a-t-on annonc?
            Votre fils a la fivre, ou jambe, ou bras cass."
            Enfin,  tous moments, sur quoi que je m'arrte,
            Cent sortes de chagrins me roulent par la tte.
            Ha!

Scne VI

ALBERT, MTAPHRASTE.

MTAPHRASTE

                  Mandatum tuum curo diligenter.

ALBERT

            Matre, j'ai voulu.

MTAPHRASTE

  670                      Matre est dit a magis ter :
            C'est comme qui dirait trois fois plus grand.

ALBERT

                                          Je meure,
            Si je savais cela: mais soit,  la bonne heure!
            Matre donc.

MTAPHRASTE

                        Poursuivez.

ALBERT

                              Je veux poursuivre aussi;
            Mais ne poursuivez point, vous, d'interrompre ainsi.
  675    Donc, encore une fois, matre (c'est la troisime),
            Mon fils me rend chagrin; vous savez que je l'aime,
            Et que soigneusement je l'ai toujours nourri.

MTAPHRASTE

            Il est vrai: filio non potest praeferri
            Nisi filius.

ALBERT

                  Matre, en discourant ensemble,
  680    Ce jargon n'est pas fort ncessaire, me semble.
            Je vous crois grand latin et grand docteur jur:
            Je m'en rapporte  ceux qui m'en ont assur;
            Mais dans un entretien qu'avec vous je destine
            N'allez point dployer toute votre doctrine,
  685    Faire le pdagogue, et cent mots me cracher,
            Comme si vous tiez en chaire pour prcher.
            Mon pre, quoiqu'il et la tte des meilleures,
            Ne m'a jamais rien fait apprendre que mes heures,
            Qui depuis cinquante ans dites journellement
  690    Ne sont encor pour moi que du haut allemand.
            Laissez donc en repos votre science auguste,
            Et que votre langage  mon faible s'ajuste.

MTAPHRASTE

            Soit.

ALBERT

                   mon fils, l'hymen semble lui faire peur,
            Et sur quelque parti que je sonde son coeur,
  695    Pour un pareil lien il est froid, et recule.

MTAPHRASTE

            Peut-tre a-t-il l'humeur du frre de Marc Tulle,
            Dont avec Atticus le mme fait sermon;
            Et comme aussi les Grecs disent: "atanaton."

ALBERT

            Mon Dieu! matre ternel, laissez l, je vous prie,
  700    Les Grecs, les Albanais, avec l'Esclavonie,
            Et tous ces autres gens dont vous voulez parler:
            Eux et mon fils n'ont rien ensemble  dmler.

MTAPHRASTE

            H bien donc, votre fils?

ALBERT

                              Je ne sais si dans l'me
            Il ne sentirait point une secrte flamme:
  705    Quelque chose le trouble, ou je suis fort du;
            Et je l'aperus hier, sans en tre aperu,
            Dans un recoin du bois o nul ne se retire.

MTAPHRASTE

            Dans un lieu recul du bois, voulez-vous dire,
            Un endroit cart, latine, secessus;
  710    Virgile l'a dit: est in secessu locus.

ALBERT

            Comment aurait-il pu l'avoir dit, ce Virgile,
            Puisque je suis certain que dans ce lieu tranquille
            Ame du monde enfin n'tait lors que nous deux?

MTAPHRASTE

            Virgile est nomm l comme un auteur fameux
  715    D'un terme plus choisi que le mot que vous dites,
            Et non comme tmoin de ce qu'hier vous vtes.

ALBERT

            Et moi, je vous dis, moi, que je n'ai pas besoin
            De terme plus choisi, d'auteur ni de tmoin,
            Et qu'il suffit ici de mon seul tmoignage.

MTAPHRASTE

  720    Il faut choisir pourtant les mots mis en usage
            Par les meilleurs auteurs: tu vivendo bonos,
            Comme on dit, scribendo sequare peritos.

ALBERT

            Homme ou dmon, veux-tu m'entendre sans conteste?

MTAPHRASTE

            Quintilien en fait le prcepte.

ALBERT

                                    La peste
            Soit du causeur!

MTAPHRASTE

  725                Et dit l-dessus doctement
            Un mot que vous serez bien aise assurment
            D'entendre.

ALBERT

                  Je serai le diable qui t'emporte,
            Chien d'homme! Oh! que je suis tent d'trange sorte
            De faire sur ce mufle une application!

MTAPHRASTE

  730    Mais qui cause, seigneur, votre inflammation?
            Que voulez-vous de moi?

ALBERT

                              Je veux que l'on m'coute,
            Vous ai-je dit vingt fois, quand je parle.

MTAPHRASTE

                                    Ha! Sans doute.
            Vous serez satisfait, s'il ne tient qu' cela:
            Je me tais.

ALBERT

                  Vous ferez sagement.

MTAPHRASTE

                                    Me voil
            Tout prt de vous our.

ALBERT

                              Tant mieux.

MTAPHRASTE

  735                            Que je trpasse,
            Si je dis plus mot.

ALBERT

                        Dieu vous en fasse la grce.

MTAPHRASTE

            Vous n'accuserez point mon caquet dsormais.

ALBERT

            Ainsi soit-il!

MTAPHRASTE

                        Parlez quand vous voudrez.

ALBERT

                                          J'y vais.

MTAPHRASTE

            Et n'apprhendez plus d'interruption ntre.

ALBERT

            C'est assez dit.

MTAPHRASTE

  740                Je suis exact plus qu'aucun autre.

ALBERT

            Je le crois.

MTAPHRASTE

                  J'ai promis que je ne dirais rien.

ALBERT

            Suffit.

MTAPHRASTE

                  Ds  prsent je suis muet.

ALBERT

                                    Fort bien.

MTAPHRASTE

            Parlez, courage! Au moins, je vous donne audience;
            Vous ne vous plaindrez pas de mon peu de silence:
  745    Je ne desserre pas la bouche seulement.

ALBERT

            Le tratre!

MTAPHRASTE

                  Mais, de grce, achevez vitement:
            Depuis longtemps j'coute; il est bien raisonnable
            Que je parle  mon tour.

ALBERT

                              Donc, bourreau dtestable.

MTAPHRASTE

            H! bon Dieu! voulez-vous que j'coute  jamais?
  750    Partageons le parler, au moins, ou je m'en vais.

ALBERT

            Ma patience est bien.

MTAPHRASTE

                        Quoi? voulez-vous poursuivre?
            Ce n'est pas encor fait? Per Jovem! je suis ivre.

ALBERT

            Je n'ai pas dit.

MTAPHRASTE

                        Encor? bon Dieu! que de discours!
            Rien n'est-il suffisant d'en arrter le cours?

ALBERT

            J'enrage.

MTAPHRASTE

  755          Derechef? Oh! l'trange torture!
            H! laissez-moi parler un peu, je vous conjure:
            Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas
            D'un savant qui se tait.

ALBERT, s'en allant.

                        Parbleu, tu te tairas!

MTAPHRASTE

            D'o vient fort  propos cette sentence expresse
  760    D'un philosophe: "Parle, afin qu'on te connaisse."
            Doncques, si de parler le pouvoir m'est t,
            Pour moi, j'aime autant perdre aussi l'humanit,
            Et changer mon essence en celle d'une bte.
            Me voil pour huit jours avec un mal de tte.
  765    Oh! Que les grands parleurs sont par moi dtests!
            Mais quoi? si les savants ne sont point couts,
            Si l'on veut que toujours ils aient la bouche close,
            Il faut donc renverser l'ordre de chaque chose:
            Que les poules dans peu dvorent les renards,
  770    Que les jeunes enfants remontrent aux vieillards,
            Qu' poursuivre les loups les agnelets s'battent,
            Qu'un fou fasse les lois, que les femmes combattent,
            Que par les criminels les juges soient jugs
            Et par les coliers les matres fustigs,
  775    Que le malade au sain prsente le remde,
            Que le livre craintif. Misricorde!  l'aide!
Albert lui vient sonner aux oreilles une cloche de mulet qui le fait fuir.

ACTE III, Scne premire

MASCARILLE

            Le Ciel parfois seconde un dessein tmraire,
            Et l'on sort comme on peut d'une mchante affaire.
            Pour moi, qu'une imprudence a trop fait discourir,
  780    Le remde plus prompt o j'ai su recourir,
            C'est de pousser ma pointe et dire en diligence
             notre vieux patron toute la manigance.
            Son fils, qui m'embarrasse, est un vapor;
            L'autre, diable! disant ce que j'ai dclar,
  785    Gare une irruption sur notre friperie!
            Au moins, avant qu'on puisse chauffer sa furie,
            Quelque chose de bon nous pourra succder,
            Et les vieillards entre eux se pourront accorder:
            C'est ce qu'on va tenter; et de la part du ntre,
  790    Sans perdre un seul moment, je m'en vais trouver l'autre.

Scne II

MASCARILLE, ALBERT.

ALBERT

            Qui frappe?

MASCARILLE

                        Amis.

ALBERT

                              Ho! Ho! Qui te peut amener,
            Mascarille?

MASCARILLE

                  Je viens, Monsieur, pour vous donner
            Le bonjour.

ALBERT

                  Ha! vraiment, tu prends beaucoup de peine.
            De tout mon coeur, bonjour.
Il s'en va.

MASCARILLE

                                    La rplique est soudaine.
            Quel homme brusque!
Il heurte.

ALBERT

                              Encor?

MASCARILLE

  795                            Vous n'avez pas ou,
            Monsieur.

ALBERT

                  Ne m'as-tu pas donn le bonjour?

MASCARILLE

                                          Oui.

ALBERT

            Eh bien! bonjour, te dis-je.
Il s'en va, Mascarille l'arrte.

MASCARILLE

                              Oui, mais je viens encore
            Vous saluer au nom du seigneur Polydore.

ALBERT

            Ha! c'est un autre fait. Ton matre t'a charg
            De me saluer?

MASCARILLE

                        Oui.

ALBERT

  800                      Je lui suis oblig.
            Va: que je lui souhaite une joie infinie.
Il s'en va.

MASCARILLE

            Cet homme est ennemi de la crmonie.
(Il heurte.)
            Je n'ai pas achev, Monsieur, son compliment:
            Il voudrait vous prier d'une chose instamment.

ALBERT

  805    H bien! quand il voudra, je suis  son service.

MASCARILLE

            Attendez, et souffrez qu'en deux mots je finisse:
            Il souhaite un moment pour vous entretenir
            D'une affaire importante, et doit ici venir.

ALBERT

            H! quelle est-elle encor l'affaire qui l'oblige
             me vouloir parler?

MASCARILLE

  810                Un grand secret, vous dis-je,
            Qu'il vient de dcouvrir en ce mme moment,
            Et qui, sans doute, importe  tous deux grandement.
            Voil mon ambassade.

Scne III

ALBERT

                        Oh! juste Ciel, je tremble!
            Car enfin nous avons peu de commerce ensemble.
  815    Quelque tempte va renverser mes desseins,
            Et ce secret, sans doute, est celui que je crains.
            L'espoir de l'intrt m'a fait quelque infidle,
            Et voil sur ma vie une tache ternelle:
            Ma fourbe est dcouverte. Oh! que la vrit
  820    Se peut cacher longtemps avec difficult,
            Et qu'il et mieux valu pour moi, pour mon estime,
            Suivre les mouvements d'une peur lgitime,
            Par qui je me suis vu tent plus de vingt fois
            De rendre  Polydore un bien que je lui dois,
  825    De prvenir l'clat o ce coup-ci m'expose,
            Et faire qu'en douceur passt toute la chose!
            Mais, hlas! c'en est fait, il n'est plus de saison;
            Et ce bien, par la fraude entr dans ma maison,
            N'en sera point tir, que dans cette sortie
  830    Il n'entrane du mien la meilleure partie.

Scne IV

ALBERT, POLYDORE.

POLYDORE

            S'tre ainsi mari sans qu'on en ait su rien!
            Puisse cette action se terminer  bien!
            Je ne sais qu'en attendre, et je crains fort du pre
            Et la grande richesse et la juste colre.
            Mais je l'aperois seul.

ALBERT

  835                      Ciel! Polydore vient!

POLYDORE

            Je tremble  l'aborder.

ALBERT

                        La crainte me retient.

POLYDORE

            Par o lui dbuter?

ALBERT

                        Quel sera mon langage?

POLYDORE

            Son me est toute mue.

ALBERT

                        Il change de visage.

POLYDORE

            Je vois, seigneur Albert, au trouble de vos yeux,
  840    Que vous savez dj qui m'amne en ces lieux.

ALBERT

            Hlas! oui.

POLYDORE

                  La nouvelle a droit de vous surprendre,
            Et je n'eusse pas cru ce que je viens d'apprendre.

ALBERT

            J'en dois rougir de honte et de confusion.

POLYDORE

            Je trouve condamnable une telle action,
  845    Et je ne prtends point excuser le coupable.

ALBERT

            Dieu fait misricorde au pcheur misrable.

POLYDORE

            C'est ce qui doit par vous tre considr.

ALBERT

            Il faut tre chrtien.

POLYDORE

                        Il est trs assur.

ALBERT

            Grce au nom de Dieu, grce,  seigneur Polydore!

POLYDORE

  850    Eh! c'est moi qui de vous prsentement l'implore.

ALBERT

            Afin de l'obtenir je me jette  genoux.

POLYDORE

            Je dois en cet tat tre plutt que vous.

ALBERT

            Prenez quelque piti de ma triste aventure.

POLYDORE

            Je suis le suppliant dans une telle injure.

ALBERT

  855    Vous me fendez le coeur avec cette bont.

POLYDORE

            Vous me rendez confus de tant d'humilit.

ALBERT

            Pardon, encore un coup.

POLYDORE

                              Hlas! pardon vous-mme.

ALBERT

            J'ai de cette action une douleur extrme.

POLYDORE

            Et moi, j'en suis touch de mme au dernier point.

ALBERT

  860    J'ose vous conjurer qu'elle n'clate point.

POLYDORE

            Hlas! seigneur Albert, je ne veux autre chose.

ALBERT

            Conservons mon honneur.

POLYDORE

                              H! oui, je m'y dispose.

ALBERT

            Quant au bien qu'il faudra, vous-mme en rsoudrez.

POLYDORE

            Je ne veux de vos biens que ce que vous voudrez:
  865    De tous ces intrts je vous ferai le matre;
            Et je suis trop content si vous le pouvez tre.

ALBERT

            H! quel homme de Dieu! quel excs de douceur!

POLYDORE

            Quelle douceur, vous-mme: aprs un tel malheur!

ALBERT

            Que puissiez-vous avoir toutes choses prospres!

POLYDORE

            Le bon Dieu vous maintienne!

ALBERT

  870                          Embrassons-nous en frres.

POLYDORE

            J'y consens de grand coeur, et me rjouis fort
            Que tout soit termin par un heureux accord.

ALBERT

            J'en rends grces au Ciel.

POLYDORE

                              Il ne vous faut rien feindre:
            Votre ressentiment me donnait lieu de craindre;
  875    Et Lucile tombe en faute avec mon fils,
            Comme on vous voit puissant et de biens et d'amis.

ALBERT

            Heu! Que parlez-vous l de faute et de Lucile?

POLYDORE

            Soit, ne commenons point un discours inutile.
            Je veux bien que mon fils y trempe grandement;
  880    Mme, si cela fait  votre allgement,
            J'avouerai qu' lui seul en est toute la faute;
            Que votre fille avait une vertu trop haute
            Pour avoir jamais fait ce pas contre l'honneur,
            Sans l'incitation d'un mchant suborneur;
  885    Que le tratre a sduit sa pudeur innocente,
            Et de votre conduite ainsi dtruit l'attente.
            Puisque la chose est faite, et que selon mes voeux
            Un esprit de douceur nous met d'accord tous deux,
            Ne ramentevons rien, et rparons l'offense
  890    Par la solennit d'une heureuse alliance.

ALBERT

            Oh! Dieu! quelle mprise! et qu'est-ce qu'il m'apprend?
            Je rentre ici d'un trouble en un autre aussi grand.
            Dans ces divers transports je ne sais que rpondre;
            Et si je dis un mot, j'ai peur de me confondre.

POLYDORE

             quoi pensez-vous l, seigneur Albert?

ALBERT

  895                                   rien.
            Remettons, je vous prie,  tantt l'entretien:
            Un mal subit me prend, qui veut que je vous laisse.

Scne V

POLYDORE

            Je lis dedans son me et vois ce qui le presse.
             quoi que sa raison l'et dj dispos,
  900    Son dplaisir n'est pas encor tout apais;
            L'image de l'affront lui revient, et sa fuite
            Tche  me dguiser le trouble qui l'agite.
            Je prends part  sa honte, et son deuil m'attendrit.
            Il faut qu'un peu de temps remette son esprit:
  905    La douleur trop contrainte aisment se redouble.
            Voici mon jeune fou, d'o nous vient tout ce trouble.

Scne VI

POLYDORE, VALRE.

POLYDORE

            Enfin, le beau mignon, vos beaux dportements
            Troubleront les vieux jours d'un pre  tous moments;
            Tous les jours vous ferez de nouvelles merveilles,
  910    Et nous n'aurons jamais autre chose aux oreilles.

VALRE

            Que fais-je tous les jours qui soit si criminel?
            En quoi mriter tant le courroux paternel?

POLYDORE

            Je suis un trange homme, et d'une humeur terrible,
            D'accuser un enfant si sage et si paisible!
  915    Las! il vit comme un saint, et dedans la maison
            Du matin jusqu'au soir il est en oraison.
            Dire qu'il pervertit l'ordre de la nature
            Et fait du jour la nuit, oh! la grande imposture!
            Qu'il n'a considr pre ni parent
  920    En vingt occasions, horrible fausset!
            Que de fraiche mmoire un furtif hymne
             la fille d'Albert a joint sa destine,
            Sans craindre de la suite un dsordre puissant:
            On le prend pour un autre, et le pauvre innocent
  925    Ne sait pas seulement ce que je lui veux dire!
            Ha! chien! que j'ai reu du ciel pour mon martyre,
            Te croiras-tu toujours et ne pourrai-je pas
            Te voir tre une fois sage avant mon trpas?

VALRE, seul et rvant.

            D'o peut venir ce coup? mon me embarrasse
  930    Ne voit que Mascarille o jeter sa pense.
            Il ne sera pas homme  m'en faire un aveu!
            Il faut user d'adresse, et me contraindre un peu
            Dans ce juste courroux.

Scne VII

MASCARILLE, VALRE.

VALRE

                              Mascarille, mon pre,
            Que je viens de trouver, sait toute notre affaire.

MASCARILLE

            Il la sait?

VALRE

                  Oui.

MASCARILLE

  935                D'o diantre a-t-il pu la savoir?

VALRE

            Je ne sais point sur qui ma conjecture asseoir;
            Mais enfin d'un succs cette affaire est suivie
            Dont j'ai tous les sujets d'avoir l'me ravie.
            Il ne m'en a pas dit un mot qui ft fcheux,
  940    Il excuse ma faute, il approuve mes feux;
            Et je voudrais savoir qui peut tre capable
            D'avoir pu rendre ainsi son esprit si traitable.
            Je ne puis t'exprimer l'aise que j'en reois.

MASCARILLE

            Et que me diriez-vous, Monsieur, si c'tait moi
  945    Qui vous et procur cette heureuse fortune?

VALRE

            Bon! bon! tu voudrais bien ici m'en donner d'une.

MASCARILLE

            C'est moi, vous dis-je, moi dont le patron le sait,
            Et qui vous ai produit ce favorable effet.

VALRE

            Mais, l, sans te railler?

MASCARILLE

                              Que le diable m'emporte
  950    Si je fais raillerie, et s'il n'est de la sorte!

VALRE

            Et qu'il m'entrane, moi, si tout prsentement
            Tu m'en vas recevoir le juste payement!

MASCARILLE

            Ha! Monsieur, qu'est-ce ci? Je dfends la surprise.

VALRE

            C'est la fidlit que tu m'avais promise?
  955    Sans ma feinte, jamais tu n'eusses avou
            Le trait que j'ai bien cru que tu m'avais jou.
            Tratre, de qui la langue  causer trop habile
            D'un pre contre moi vient d'chauffer la bile,
            Qui me perds tout  fait, il faut, sans discourir,
            Que tu meures.

MASCARILLE

  960                 Tout beau: mon me, pour mourir,
            N'est pas en bon tat. Daignez, je vous conjure,
            Attendre le succs qu'aura cette aventure.
            J'ai de fortes raisons qui m'ont fait rvler
            Un hymen que vous-mme aviez peine  celer:
  965    C'tait un coup d'tat, et vous verrez l'issue
            Condamner la fureur que vous avez conue.
            De quoi vous fchez-vous? pourvu que vos souhaits
            Se trouvent par mes soins pleinement satisfaits,
            Et voyent mettre  fin la contrainte o vous tes?

VALRE

  970    Et si tous ces discours ne sont que des sornettes?

MASCARILLE

            Toujours serez-vous lors  temps pour me tuer.
            Mais enfin mes projets pourront s'effectuer:
            Dieu fera pour les siens; et content dans la suite,
            Vous me remercierez de ma rare conduite.

VALRE

            Nous verrons. Mais Lucile.

MASCARILLE

  975                      Alte! son pre sort.

Scne VIII

VALRE, ALBERT, MASCARILLE.

ALBERT

            Plus je reviens du trouble o j'ai donn d'abord,
            Plus je me sens piqu de ce discours trange,
            Sur qui ma peur prenait un si dangereux change;
            Car Lucile soutient que c'est une chanson,
  980    Et m'a parl d'un air  m'ter tout soupon.
            Ha! Monsieur, est-ce vous, de qui l'audace insigne
            Met en jeu mon honneur, et fait ce conte indigne?

MASCARILLE

            Seigneur Albert, prenez un ton un peu plus doux,
            Et contre votre gendre ayez moins de courroux.

ALBERT

  985    Comment gendre, coquin? Tu portes bien la mine
            De pousser les ressorts d'une telle machine,
            Et d'en avoir t le premier inventeur.

MASCARILLE

            Je ne vois ici rien  vous mettre en fureur.

ALBERT

            Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille,
  990    Et faire un tel scandale  toute une famille?

MASCARILLE

            Le voil prt de faire en tout vos volonts.

ALBERT

            Que voudrais-je sinon qu'il dt des vrits?
            Si quelque intention le pressait pour Lucile,
            La recherche en pouvait tre honnte et civile:
  995    Il fallait l'attaquer du ct du devoir,
            Il fallait de son pre implorer le pouvoir,
            Et non pas recourir  cette lche feinte,
            Qui porte  la pudeur une sensible atteinte.

MASCARILLE

            Quoi? Lucile n'est pas sous des liens secrets
             mon matre?

ALBERT

1000                Non, tratre, et n'y sera jamais.

MASCARILLE

            Tout doux! Et s'il est vrai que ce soit chose faite,
            Voulez-vous l'approuver, cette chane secrte?

ALBERT

            Et s'il est constant, toi, que cela ne soit pas,
            Veux-tu te voir casser les jambes et les bras?

VALRE

1005    Monsieur, il est ais de vous faire paratre
            Qu'il dit vrai.

ALBERT

                  Bon! voil l'autre encor, digne matre
            D'un semblable valet! Oh! les menteurs hardis!

MASCARILLE

            D'homme d'honneur, il est ainsi que je le dis.

VALRE

            Quel serait notre but de vous en faire accroire?

ALBERT

1010     Ils s'entendent tous deux comme larrons en foire.

MASCARILLE

            Mais venons  la preuve, et sans nous quereller,
            Faites sortir Lucile et la laissez parler.

ALBERT

            Et si le dmenti par elle vous en reste?

MASCARILLE

            Elle n'en fera rien, Monsieur, je vous proteste.
1015    Promettez  leurs voeux votre consentement,
            Et je veux m'exposer au plus dur chtiment,
            Si de sa propre bouche elle ne vous confesse
            Et la foi qui l'engage et l'ardeur qui la presse.

ALBERT

            Il faut voir cette affaire.

MASCARILLE,  Valre.

                              Allez, tout ira bien.

ALBERT

            Hol! Lucile, un mot.

VALRE

                        Je crains.

MASCARILLE

1020                      Ne craignez rien.

Scne IX

VALRE, ALBERT, MASCARILLE, LUCILE.

MASCARILLE

            Seigneur Albert, silence, au moins. Enfin, Madame,
            Toute chose conspire au bonheur de votre me,
            Et Monsieur votre pre, averti de vos feux,
            Vous laisse votre poux et confirme vos voeux,
1025    Pourvu que bannissant toutes craintes frivoles,
            Deux mots de votre aveu confirment nos paroles.

LUCILE

            Que me vient donc conter ce coquin assur?

MASCARILLE

            Bon! me voil dj d'un beau titre honor.

LUCILE

            Sachons un peu, Monsieur, quelle belle saillie
1030    Fait ce conte galant qu'aujourd'hui l'on publie.

VALRE

            Pardon, charmant objet, un valet a parl,
            Et j'ai vu malgr moi notre hymen rvl.

LUCILE

            Notre hymen?

VALRE

                        On sait tout, adorable Lucile,
            Et vouloir dguiser est un soin inutile.

LUCILE

1035    Quoi? l'ardeur de mes feux vous a fait mon poux?

VALRE

            C'est un bien qui me doit faire mille jaloux;
            Mais j'impute bien moins ce bonheur de ma flamme
             l'ardeur de vos feux qu'aux bonts de votre me.
            Je sais que vous avez sujet de vous fcher,
1040    Que c'tait un secret que vous vouliez cacher;
            Et j'ai de mes transports forc la violence
             ne point violer votre expresse dfense;
            Mais.

MASCARILLE

                  H bien! oui, c'est moi: le grand mal que voil!

LUCILE

            Est-il une imposture gale  celle-l?
1045    Vous l'osez soutenir en ma prsence mme,
            Et pensez m'obtenir par ce beau stratagme?
            Oh! le plaisant amant, dont la galante ardeur
            Veut blesser mon honneur au dfaut de mon coeur,
            Et que mon pre, mu de l'clat d'un sot conte,
1050    Paye avec mon hymen qui me couvre de honte!
            Quand tout contribuerait  votre passion:
            Mon pre, les destins, mon inclination,
            On me verrait combattre, en ma juste colre,
            Mon inclination, les destins et mon pre,
1055    Perdre mme le jour, avant que de m'unir
             qui par ce moyen aurait cru m'obtenir.
            Allez; et si mon sexe, avecque biensance,
            Se pouvait emporter  quelque violence,
            Je vous apprendrais bien  me traiter ainsi.

VALRE

1060    C'en est fait, son courroux ne peut tre adouci.

MASCARILLE

            Laissez-moi lui parler. Eh! Madame, de grce,
             quoi bon maintenant toute cette grimace?
            Quelle est votre pense? et quel bourru transport
            Contre vos propres voeux vous fait raidir si fort?
1065    Si Monsieur votre pre tait homme farouche,
            Passe; mais il permet que la raison le touche,
            Et lui-mme m'a dit qu'une confession
            Vous va tout obtenir de son affection.
            Vous sentez, je crois bien, quelque petite honte
1070     faire un libre aveu de l'amour qui vous dompte;
            Mais s'il vous a fait perdre un peu de libert,
            Par un bon mariage on voit tout rajust;
            Et quoi que l'on reproche au feu qui vous consomme,
            Le mal n'est pas si grand, que de tuer un homme.
1075    On sait que la chair est fragile quelquefois,
            Et qu'une fille enfin n'est ni caillou ni bois.
            Vous n'avez pas t sans doute la premire,
            Et vous ne serez pas, que je crois, la dernire.

LUCILE

            Quoi? vous pouvez our ces discours effronts,
1080    Et vous ne dites mot  ces indignits?

ALBERT

            Que veux-tu que je die? Une telle aventure
            Me met tout hors de moi.

MASCARILLE

                              Madame, je vous jure
            Que dj vous devriez avoir tout confess.

LUCILE

            Et quoi donc confesser?

MASCARILLE

                              Quoi? Ce qui s'est pass
1085    Entre mon matre et vous: la belle raillerie!

LUCILE

            Et que s'est-il pass, monstre d'effronterie,
            Entre ton matre et moi?

MASCARILLE

                              Vous devez, que je croi,
            En savoir un peu plus de nouvelles que moi,
            Et pour vous cette nuit fut trop douce, pour croire
1090    Que vous puissiez si vite en perdre la mmoire.

LUCILE

            C'est trop souffrir, mon pre, un impudent valet.
En donnant un soufflet.

Scne X

VALRE, MASCARILLE, ALBERT.

MASCARILLE

            Je crois qu'elle me vient de donner un soufflet.

ALBERT

            Va, coquin, sclrat, sa main vient sur ta joue
            De faire une action dont son pre la loue.

MASCARILLE

1095    Et nonobstant cela, qu'un diable en cet instant
            M'emporte, si j'ai dit rien que de trs constant!

ALBERT

            Et nonobstant cela, qu'on me coupe une oreille,
            Si tu portes fort loin une audace pareille!

MASCARILLE

            Voulez-vous deux tmoins qui me justifieront?

ALBERT

1100    Veux-tu deux de mes gens qui te btonneront?

MASCARILLE

            Leur rapport doit au mien donner toute crance.

ALBERT

            Leurs bras peuvent du mien rparer l'impuissance.

MASCARILLE

            Je vous dis que Lucile agit par honte ainsi.

ALBERT

            Je te dis que j'aurai raison de tout ceci.

MASCARILLE

1105    Connaissez-vous Ormin, ce gros notaire habile?

ALBERT

            Connais-tu bien Grimpant, le bourreau de la ville?

MASCARILLE

            Et Simon le tailleur, jadis si recherch?

ALBERT

            Et la potence mise au milieu du march?

MASCARILLE

            Vous verrez confirmer par eux cet hymne.

ALBERT

1110    Tu verras achever par eux ta destine.

MASCARILLE

            Ce sont eux qu'ils ont pris pour tmoins de leur foi.

ALBERT

            Ce sont eux qui dans peu me vengeront de toi.

MASCARILLE

            Et ces yeux les ont vus s'entre-donner parole.

ALBERT

            Et ces yeux te verront faire la capriole.

MASCARILLE

1115    Et pour signe, Lucile avait un voile noir.

ALBERT

            Et pour signe, ton front nous le fait assez voir.

MASCARILLE

            Oh! l'obstin vieillard!

ALBERT

                              Oh! le fourbe damnable!
            Va, rends grce  mes ans qui me font incapable
            De punir sur-le-champ l'affront que tu me fais:
1120    Tu n'en perds que l'attente, et je te le promets.

Scne XI

VALRE, MASCARILLE.

VALRE

            H bien! ce beau succs que tu devais produire.

MASCARILLE

            J'entends  demi-mot ce que vous voulez dire:
            Tout s'arme contre moi; pour moi de tous cts
            Je vois coups de bton et gibets apprts.
1125    Aussi, pour tre en paix dans ce dsordre extrme,
            Je me vais d'un rocher prcipiter moi-mme,
            Si dans le dsespoir dont mon coeur est outr,
            Je puis en rencontrer d'assez haut  mon gr.
            Adieu, Monsieur.

VALRE

                        Non, non; ta fuite est superflue:
1130    Si tu meurs, je prtends que ce soit  ma vue.

MASCARILLE

            Je ne saurais mourir quand je suis regard,
            Et mon trpas ainsi se verrait retard.

VALRE

            Suis-moi, tratre, suis-moi: mon amour en furie
            Te fera voir si c'est matire  raillerie.

MASCARILLE

1135    Malheureux Mascarille! a quels maux aujourd'hui
            Te vois-tu condamn pour le pch d'autrui!

ACTE IV, Scne premire

ASCAGNE, FROSINE.

FROSINE

            L'aventure est fcheuse.

ASCAGNE

                              Ah! ma chre Frosine,
            Le sort absolument a conclu ma ruine.
            Cette affaire, venue au point o la voil,
1140    N'est pas absolument pour en demeurer l;
            Il faut qu'elle passe outre; et Lucile et Valre,
            Surpris des nouveauts d'un semblable mystre,
            Voudront chercher un jour dans ces obscurits
            Par qui tous mes projets se verront avorts.
1145    Car enfin, soit qu'Albert ait part au stratagme,
            Ou qu'avec tout le monde on l'ait tromp lui-mme,
            S'il arrive une fois que mon sort clairci
            Mette ailleurs tout le bien dont le sien a grossi,
            Jugez s'il aura lieu de souffrir ma prsence:
1150    Son intrt dtruit me laisse  ma naissance;
            C'est fait de sa tendresse; et quelque sentiment
            O pour ma fourbe alors pt tre mon amant,
            Voudra-t-il avouer pour pouse une fille
            Qu'il verra sans appui de biens et de famille?

FROSINE

1155    Je trouve que c'est l raisonn comme il faut;
            Mais ces rflexions devaient venir plus tt.
            Qui vous a jusqu'ici cach cette lumire?
            Il ne fallait pas tre une grande sorcire
            Pour voir, ds le moment de vos desseins pour lui,
1160    Tout ce que votre esprit ne voit que d'aujourd'hui:
            L'action le disait, et ds que je l'ai sue,
            Je n'en ai prvu gure une meilleure issue.

ASCAGNE

            Que dois-je faire enfin? Mon trouble est sans pareil.
            Mettez-vous en ma place, et me donnez conseil.

FROSINE

1165    Ce doit tre  vous-mme, en prenant votre place,
             me donner conseil dessus cette disgrce;
            Car je suis maintenant vous, et vous tes moi.
            Conseillez-moi, Frosine: au point o je me voi,
            Quel remde trouver? Dites, je vous en prie.

ASCAGNE

1170    Hlas! ne traitez point ceci de raillerie;
            C'est prendre peu de part  mes cuisants ennuis
            Que de rire et de voir les termes o j'en suis.

FROSINE

            Ascagne, tout de bon, votre ennui m'est sensible,
            Et pour vous en tirer je ferais mon possible;
1175    Mais que puis-je, aprs tout? Je vois fort peu de jour
             tourner cette affaire au gr de votre amour.

ASCAGNE

            Si rien ne peut m'aider, il faut donc que je meure.

FROSINE

            Ha! pour cela toujours il est assez bonne heure:
            La mort est un remde  trouver quand on veut,
1180    Et l'on s'en doit servir le plus tard que l'on peut.

ASCAGNE

            Non, non, Frosine, non; si vos conseils propices
            Ne conduisent mon sort parmi ces prcipices,
            Je m'abandonne toute aux traits du dsespoir.

FROSINE

            Savez-vous ma pense? Il faut que j'aille voir
1185    La. Mais raste vient, qui pourrait nous distraire.
            Nous pourrons en marchant parler de cette affaire:
            Allons, retirons-nous.

Scne II

RASTE, GROS-REN.

RASTE

                              Encore rebut?

GROS-REN

            Jamais ambassadeur ne fut moins cout:
             peine ai-je voulu lui porter la nouvelle
1190    Du moment d'entretien que vous souhaitiez d'elle,
            Qu'elle m'a rpondu, tenant son quant--moi:
            "Va, va, je fais tat de lui comme de toi;
            Dis-lui qu'il se promne"; et sur ce beau langage,
            Pour suivre son chemin m'a tourn le visage;
1195    Et Marinette aussi, d'un ddaigneux museau
            Lchant un "laisse-nous, beau valet de carreau" ,
            M'a plant l comme elle: et mon sort et le vtre
            N'ont rien  se pouvoir reprocher l'un  l'autre.

RASTE

            L'ingrate! recevoir avec tant de fiert
1200    Le prompt retour d'un coeur justement emport!
            Quoi? le premier transport d'un amour qu'on abuse
            Sous tant de vraisemblance est indigne d'excuse?
            Et ma plus vive ardeur, en ce moment fatal,
            Devait tre insensible au bonheur d'un rival?
1205    Tout autre n'et pas fait mme chose en ma place,
            Et se ft moins laiss surprendre  tant d'audace?
            De mes justes soupons suis-je sorti trop tard?
            Je n'ai point attendu de serments de sa part;
            Et lorsque tout le monde encor ne sait qu'en croire,
1210    Ce coeur impatient lui rend toute sa gloire,
            Il cherche  s'excuser; et le sien voit si peu
            Dans ce profond respect la grandeur de mon feu!
            Loin d'assurer une me, et lui fournir des armes
            Contre ce qu'un rival lui veut donner d'alarmes,
1215    L'ingrate m'abandonne  mon jaloux transport,
            Et rejette de moi message, crit, abord!
            Ha! sans doute, un amour a peu de violence,
            Qu'est capable d'teindre une si faible offense;
            Et ce dpit si prompt  s'armer de rigueur
1220    Dcouvre assez pour moi tout le fond de son coeur,
            Et de quel prix doit tre  prsent  mon me
            Tout ce dont son caprice a pu flatter ma flamme.
            Non, je ne prtends plus demeurer engag
            Pour un coeur o je vois le peu de part que j'ai;
1225    Et puisque l'on tmoigne une froideur extrme
             conserver les gens, je veux faire de mme.

GROS-REN

            Et moi de mme aussi: soyons tous deux fchs,
            Et mettons notre amour au rang des vieux pchs.
            Il faut apprendre  vivre  ce sexe volage,
1230    Et lui faire sentir que l'on a du courage.
            Qui souffre ses mpris les veut bien recevoir.
            Si nous avions l'esprit de nous faire valoir,
            Les femmes n'auraient pas la parole si haute.
            Oh! qu'elles nous sont bien fires par notre faute!
1235    Je veux tre pendu, si nous ne les verrions
            Sauter  notre cou plus que nous ne voudrions,
            Sans tous ces vils devoirs dont la plupart des hommes
            Les gtent tous les jours dans le sicle o nous sommes.

RASTE

            Pour moi, sur toute chose, un mpris me surprend;
1240    Et pour punir le sien par un autre aussi grand,
            Je veux mettre en mon coeur une nouvelle flamme.

GROS-REN

            Et moi, je ne veux plus m'embarrasser de femme:
             toutes je renonce, et crois, en bonne foi,
            Que vous feriez fort bien de faire comme moi.
1245    Car, voyez-vous, la femme est, comme on dit, mon matre,
            Un certain animal difficile  connatre,
            Et de qui la nature est fort encline au mal;
            Et comme un animal est toujours animal,
            Et ne sera jamais qu'animal, quand sa vie
1250    Durerait cent mille ans, aussi, sans repartie,
            La femme est toujours femme, et jamais ne sera
            Que femme, tant qu'entier le monde durera;
            D'o vient qu'un certain Grec dit que sa tte passe
            Pour un sable mouvant; car, gotez bien, de grce,
1255    Ce raisonnement-ci, lequel est des plus forts:
            Ainsi que la tte est comme le chef du corps,
            Et que le corps sans chef est pire qu'une bte:
            Si le chef n'est pas bien d'accord avec la tte,
            Que tout ne soit pas bien rgl par le compas,
1260    Nous voyons arriver de certains embarras;
            La partie brutale alors veut prendre empire
            Dessus la sensitive, et l'on voit que l'un tire
             dia, l'autre  hurhaut; l'un demande du mou,
            L'autre du dur; enfin tout va sans savoir o:
1265    Pour montrer qu'ici-bas, ainsi qu'on l'interprte,
            La tte d'une femme est comme une girouette
            Au haut d'une maison, qui tourne au premier vent.
            C'est pourquoi le cousin Aristote souvent
            La compare  la mer; d'o vient qu'on dit qu'au monde
1270    On ne peut rien trouver de si stable que l'onde.
            Or, par comparaison (car la comparaison
            Nous fait distinctement comprendre une raison,
            Et nous aimons bien mieux, nous autres gens d'tude,
            Une comparaison qu'une similitude),
1275    Par comparaison donc, mon matre, s'il vous plat,
            Comme on voit que la mer, quand l'orage s'accrot,
            Vient  se courroucer; le vent souffle et ravage,
            Les flots contre les flots font un remue-mnage
            Horrible; et le vaisseau, malgr le nautonier,
1280    Va tantt  la cave, et tantt au grenier:
            Ainsi, quand une femme a sa tte fantasque,
            On voit une tempte en forme de bourrasque,
            Qui veut comptiter  par de certains. propos;
            Et lors un. certain vent, qui par. de certains flots,
1285    De. certaine faon, ainsi qu'un banc de sable.
            Quand. Les femmes enfin ne valent pas le diable.

RASTE

            C'est fort bien raisonner.

GROS-REN

                              Assez bien, Dieu merci.
            Mais je les vois, Monsieur, qui passent par ici.
            Tenez-vous ferme, au moins.

RASTE

                              Ne te mets pas en peine.

GROS-REN

1290    J'ai bien peur que ses yeux resserrent votre chane.

Scne III

RASTE, LUCILE, MARINETTE, GROS-REN.

MARINETTE

            Je l'aperois encor; mais ne vous rendez point.

LUCILE

            Ne me souponne pas d'tre faible  ce point.

MARINETTE

            Il vient  nous.

RASTE

                        Non, non, ne croyez pas, Madame,
            Que je revienne encor vous parler de ma flamme.
1295    C'en est fait; je me veux gurir, et connais bien
            Ce que de votre coeur a possd le mien.
            Un courroux si constant pour l'ombre d'une offense
            M'a trop bien clairci de votre indiffrence,
            Et je dois vous montrer que les traits du mpris
1300    Sont sensibles surtout aux gnreux esprits.
            Je l'avouerai, mes yeux observaient dans les vtres
            Des charmes qu'ils n'ont point trouvs dans tous les autres,
            Et le ravissement o j'tais de mes fers
            Les aurait prfrs  des sceptres offerts:
1305    Oui, mon amour pour vous, sans doute, tait extrme;
            Je vivais tout en vous; et, je l'avouerai mme,
            Peut-tre qu'aprs tout j'aurai, quoiqu'outrag,
            Assez de peine encore  m'en voir dgag:
            Possible que, malgr la cure qu'elle essaie,
1310    Mon me saignera longtemps de cette plaie,
            Et qu'affranchi d'un joug qui faisait tout mon bien,
            Il faudra me rsoudre  n'aimer jamais rien;
            Mais enfin il n'importe, et puisque votre haine
            Chasse un coeur tant de fois que l'amour vous ramne,
1315    C'est la dernire ici des importunits
            Que vous aurez jamais de mes voeux rebuts.

LUCILE

            Vous pouvez faire aux miens la grce toute entire,
            Monsieur, et m'pargner encor cette dernire.

RASTE

            H bien, Madame, h bien, ils seront satisfaits!
1320    Je romps avecque vous, et j'y romps pour jamais,
            Puisque vous le voulez: que je perde la vie
            Lorsque de vous parler je reprendrai l'envie!

LUCILE

            Tant mieux, c'est m'obliger.

RASTE

                              Non, non, n'ayez pas peur
            Que je fausse parole: euss-je un faible coeur
1325    Jusques  n'en pouvoir effacer votre image,
            Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage
            De me voir revenir.

LUCILE

                        Ce serait bien en vain.

RASTE

            Moi-mme de cent coups je percerais mon sein,
            Si j'avais jamais fait cette bassesse insigne,
1330    De vous revoir aprs ce traitement indigne.

LUCILE

            Soit donc, n'en parlons plus.

RASTE

                              Oui, oui, n'en parlons plus;
            Et pour trancher ici tous propos superflus,
            Et vous donner, ingrate, une preuve certaine
            Que je veux, sans retour, sortir de votre chane,
1335    Je ne veux rien garder qui puisse retracer
            Ce que de mon esprit il me faut effacer.
            Voici votre portrait: il prsente  la vue
            Cent charmes clatants dont vous tes pourvue;
            Mais il cache sous eux cent dfauts aussi grands,
1340    Et c'est un imposteur enfin que je vous rends.

GROS-REN

            Bon.

LUCILE

                  Et moi, pour vous suivre au dessein de tout rendre,
            Voil le diamant que vous m'aviez fait prendre.

MARINETTE

            Fort bien.

RASTE

                  Il est  vous encor ce bracelet.

LUCILE

            Et cette agate  vous, qu'on fit mettre en cachet.

RASTE lit.

1345          "Vous m'aimez d'une amour extrme,
            raste, et de mon coeur voulez tre clairci:
                  Si je n'aime raste de mme,
            Au moins aim-je fort qu'raste m'aime ainsi.
                                    "Lucile."

RASTE continue.

            Vous m'assuriez par l d'agrer mon service?
1350    C'est une fausset digne de ce supplice.

LUCILE lit.

            "J'ignore le destin de mon amour ardente,
                  Et jusqu' quand je souffrirai;
                  Mais je sais,  beaut charmante,
                  Que toujours je vous aimerai.
                                    raste."
(Lucile continue.)
1355    Voil qui m'assurait  jamais de vos feux?
            Et la main et la lettre ont menti toutes deux.

GROS-REN

            Poussez.

RASTE

                  Elle est de vous; suffit: mme fortune.

MARINETTE

            Ferme.

LUCILE

                  J'aurais regret d'en pargner aucune.

GROS-REN

            N'ayez pas le dernier.

MARINETTE

                              Tenez bon jusqu'au bout.

LUCILE

            Enfin, voil le reste.

RASTE

1360                      Et, grce au Ciel, c'est tout.
            Que sois-je extermin, si je ne tiens parole!

LUCILE

            Me confonde le Ciel, si la mienne est frivole!

RASTE

            Adieu donc.

LUCILE

                  Adieu donc.

MARINETTE

                        Voil qui va des mieux.

GROS-REN

            Vous triomphez.

MARINETTE

                        Allons, tez-vous de ses yeux.

GROS-REN

1365    Retirez-vous aprs cet effort de courage.

MARINETTE

            Qu'attendez-vous encor?

GROS-REN

                              Que faut-il davantage?

RASTE

            Ha! Lucile, Lucile, un coeur comme le mien
            Se fera regretter, et je le sais fort bien.

LUCILE

            raste, raste, un coeur fait comme est fait le vtre
1370    Se peut facilement rparer par un autre.

RASTE

            Non, non: cherchez partout, vous n'en aurez jamais
            De si passionn pour vous, je vous promets.
            Je ne dis pas cela pour vous rendre attendrie:
            J'aurais tort d'en former encore quelque envie.
1375    Mes plus ardents respects n'ont pu vous obliger;
            Vous avez voulu rompre: il n'y faut plus songer;
            Mais personne, aprs moi, quoi qu'on vous fasse entendre,
            N'aura jamais pour vous de passion si tendre.

LUCILE

            Quand on aime les gens, on les traite autrement;
1380    On fait de leur personne un meilleur jugement.

RASTE

            Quand on aime les gens, on peut, de jalousie,
            Sur beaucoup d'apparence, avoir l'me saisie;
            Mais alors qu'on les aime, on ne peut en effet
            Se rsoudre  les perdre, et vous, vous l'avez fait.

LUCILE

1385    La pure jalousie est plus respectueuse.

RASTE

            On voit d'un oeil plus doux une offense amoureuse.

LUCILE

            Non, votre coeur, raste, tait mal enflamm.

RASTE

            Non, Lucile, jamais vous ne m'avez aim.

LUCILE

            Eh! je crois que cela faiblement vous soucie.
1390    Peut-tre en serait-il beaucoup mieux pour ma vie,
            Si je. Mais laissons l ces discours superflus:
            Je ne dis point quels sont mes pensers l-dessus.

RASTE

            Pourquoi?

LUCILE

                  Par la raison que nous rompons ensemble,
            Et que cela n'est plus de saison, ce me semble.

RASTE

            Nous rompons?

LUCILE

1395                Oui, vraiment: quoi? n'en est-ce pas fait?

RASTE

            Et vous voyez cela d'un esprit satisfait?

LUCILE

            Comme vous.

RASTE

                        Comme moi?

LUCILE

                                    Sans doute: c'est faiblesse
            De faire voir aux gens que leur perte nous blesse.

RASTE

            Mais, cruelle, c'est vous qui l'avez bien voulu.

LUCILE

1400    Moi? Point du tout; c'est vous qui l'avez rsolu.

RASTE

            Moi? Je vous ai cru l faire un plaisir extrme.

LUCILE

            Point: vous avez voulu vous contenter vous-mme.

RASTE

            Mais si mon coeur encor revoulait sa prison,.
            Si, tout fch qu'il est, il demandait pardon?.

LUCILE

1405    Non, non, n'en faites rien: ma faiblesse est trop grande,
            J'aurais peur d'accorder trop tt votre demande.

RASTE

            Ha! vous ne pouvez pas trop tt me l'accorder,
            Ni moi sur cette peur trop tt le demander.
            Consentez-y, Madame: une flamme si belle
1410    Doit, pour votre intrt, demeurer immortelle.
            Je le demande enfin: me l'accorderez-vous,
            Ce pardon obligeant?

LUCILE

                              Remenez-moi chez nous.

Scne IV

MARINETTE, GROS-REN.

MARINETTE

            Oh! la lche personne!

GROS-REN

                              Ha! le faible courage!

MARINETTE

            J'en rougis de dpit.

GROS-REN

                              J'en suis gonfl de rage.
1415    Ne t'imagine pas que je me rende ainsi.

MARINETTE

            Et ne pense pas, toi, trouver ta dupe aussi.

GROS-REN

            Viens, viens frotter ton nez auprs de ma colre.

MARINETTE

            Tu nous prends pour un autre, et tu n'as pas affaire
             ma sotte matresse. Ardez le beau museau,
1420    Pour nous donner envie encore de sa peau!
            Moi, j'aurais de l'amour pour ta chienne de face?
            Moi, je te chercherais? Ma foi, l'on t'en fricasse
            Des filles comme nous!

GROS-REN

                              Oui? tu le prends par l?
            Tiens, tiens, sans y chercher tant de faon, voil
1425    Ton beau galand de neige, avec ta nompareille:
            Il n'aura plus l'honneur d'tre sur mon oreille.

MARINETTE

            Et toi, pour te montrer que tu m'es  mpris,
            Voil ton demi-cent d'aiguilles de Paris,
            Que tu me donnas hier avec tant de fanfare.

GROS-REN

1430    Tiens encor ton couteau; la pice est riche et rare:
            Il te cota six blancs lorsque tu m'en fis don.

MARINETTE

            Tiens tes ciseaux, avec ta chane de laiton.

GROS-REN

            J'oubliais d'avant-hier ton morceau de fromage:
            Tiens. Je voudrais pouvoir rejeter le potage
1435    Que tu me fis manger, pour n'avoir rien de toi.

MARINETTE

            Je n'ai point maintenant de tes lettres sur moi;
            Mais j'en ferai du feu jusques  la dernire.

GROS-REN

            Et des tiennes tu sais ce que j'en saurai faire?

MARINETTE

            Prends garde  ne venir jamais me reprier.

GROS-REN

1440    Pour couper tout chemin  nous rapatrier,
            Il faut rompre la paille: une paille rompue
            Rend, entre gens d'honneur, une affaire conclue.
            Ne fais point les doux yeux: je veux tre fch.

MARINETTE

            Ne me lorgne point, toi: j'ai l'esprit trop touch.

GROS-REN

1445    Romps: voil le moyen de ne s'en plus ddire.
            Romps: tu ris, bonne bte?

MARINETTE

                              Oui, car tu me fais rire.

GROS-REN

            La peste soit ton ris! Voil tout mon courroux
            Dj dulcifi. Qu'en dis-tu? romprons-nous,
            Ou ne romprons-nous pas?

MARINETTE

                              Vois.

GROS-REN

                                    Vois, toi.

MARINETTE

                                          Vois, toi-mme.

GROS-REN

1450    Est-ce que tu consens que jamais je ne t'aime?

MARINETTE

            Moi? Ce que tu voudras.

GROS-REN

                              Ce que tu voudras, toi:
            Dis.

MARINETTE

                  Je ne dirai rien.

GROS-REN

                              Ni moi non plus.

MARINETTE

                                          Ni moi.

GROS-REN

            Ma foi, nous ferons mieux de quitter la grimace:
            Touche, je te pardonne.

MARINETTE

                              Et moi, je te fais grce.

GROS-REN

1455    Mon Dieu! qu' tes appas je suis acoquin!

MARINETTE

            Que Marinette est sotte aprs son Gros-Ren!

ACTE V, Scne premire

MASCARILLE

            "Ds que l'obscurit rgnera dans la ville,
            Je me veux introduire au logis de Lucile:
            Va vite de ce pas prparer pour tantt
1460    Et la lanterne sourde, et les armes qu'il faut."
            Quand il m'a dit ces mots, il m'a sembl d'entendre:
            "Va vitement chercher un licou pour te pendre."
            Venez , mon patron (car dans l'tonnement
            O m'a jet d'abord un tel commandement,
1465    Je n'ai pas eu le temps de vous pouvoir rpondre;
            Mais je vous veux ici parler, et vous confondre:
            Dfendez-vous donc bien, et raisonnons sans bruit).
            Vous voulez, dites-vous, aller voir cette nuit
            Lucile? "Oui, Mascarille." Et que pensez-vous faire?
1470    "Une action d'amant qui se veut satisfaire."
            Une action d'un homme  fort petit cerveau
            Que d'aller sans besoin risquer ainsi sa peau.
            "Mais tu sais quel motif  ce dessein m'appelle:
            Lucile est irrite." Eh bien! tant pis pour elle.
1475    "Mais l'amour veut que j'aille apaiser son esprit."
            Mais l'amour est un sot qui ne sait ce qu'il dit:
            Nous garantira-t-il, cet amour, je vous prie,
            D'un rival, ou d'un pre, ou d'un frre en furie?
            "Penses-tu qu'aucun d'eux songe  nous faire mal?"
1480    Oui vraiment je le pense, et surtout ce rival.
            "Mascarille, en tout cas, l'espoir o je me fonde,
            Nous irons bien arms; et si quelqu'un nous gronde,
            Nous nous chamaillerons." Oui, voil justement
            Ce que votre valet ne prtend nullement:
1485    Moi, chamailler, bon Dieu! Suis-je un Roland, mon matre,
            Ou quelque Ferragu? C'est fort mal me connatre.
            Quand je viens  songer, moi qui me suis si cher,
            Qu'il ne faut que deux doigts d'un misrable fer
            Dans le corps, pour vous mettre un humain dans la bire,
1490    Je suis scandalis d'une trange manire.
            "Mais tu seras arm de pied en cap." Tant pis:
            J'en serai moins lger  gagner le taillis;
            Et de plus, il n'est point d'armure si bien jointe
            O ne puisse glisser une vilaine pointe.
1495    "Oh! tu seras ainsi tenu pour un poltron."
            Soit, pourvu que toujours je branle le menton:
             table comptez-moi, si vous voulez, pour quatre;
            Mais comptez-moi pour rien s'il s'agit de se battre.
            Enfin, si l'autre monde a des charmes pour vous,
1500    Pour moi, je trouve l'air de celui-ci fort doux;
            Je n'ai pas grande faim de mort ni de blessure,
            Et vous ferez le sot tout seul, je vous assure.

Scne II

VALRE, MASCARILLE.

VALRE

            Je n'ai jamais trouv de jour plus ennuyeux:
            Le soleil semble s'tre oubli dans les cieux;
1505    Et jusqu'au lit qui doit recevoir sa lumire
            Je vois rester encore une telle carrire,
            Que je crois que jamais il ne l'achvera
            Et que de sa lenteur mon me enragera.

MASCARILLE

            Et cet empressement pour s'en aller dans l'ombre
1510    Pcher vite  ttons quelque sinistre encombre!
            Vous voyez que Lucile, entire en ses rebuts.

VALRE

            Ne me fais point ici de contes superflus.
            Quand je devrais trouver cent embches mortelles,
            Je sens de son courroux des gnes trop cruelles,
1515    Et je veux l'adoucir, ou terminer mon sort:
            C'est un point rsolu.

MASCARILLE

                              J'approuve ce transport;
            Mais le mal est, Monsieur, qu'il faudra s'introduire
            En cachette.

VALRE

                  Fort bien.

MASCARILLE

                        Et j'ai peur de vous nuire.

VALRE

            Et comment?

MASCARILLE

                  Une toux me tourmente  mourir,
1520    Dont le bruit importun vous fera dcouvrir:
            De moment en moment. Vous voyez le supplice.

VALRE

            Ce mal se passera: prends du jus de rglisse.

MASCARILLE

            Je ne crois pas, Monsieur, qu'il se veuille passer.
            Je serais ravi, moi, de ne vous point laisser;
1525    Mais j'aurais un regret mortel, si j'tais cause
            Qu'il ft  mon cher matre arriv quelque chose.

Scne III

VALRE, LA RAPIRE, MASCARILLE.

LA RAPIRE

            Monsieur, de bonne part je viens d'tre inform
            Qu'raste est contre vous fortement anim,
            Et qu'Albert parle aussi de faire pour sa fille
1530    Rouer jambes et bras  votre Mascarille.

MASCARILLE

            Moi, je ne suis pour rien dans tout cet embarras.
            Qu'ai-je fait pour me voir rouer jambes et bras?
            Suis-je donc gardien, pour employer ce style,
            De la virginit des filles de la ville?
1535    Sur la tentation ai-je quelque crdit?
            Et puis-je mais, chtif, si le coeur leur en dit?

VALRE

            Oh! qu'ils ne seront pas si mchants qu'ils le disent!
            Et quelque belle ardeur que ses feux lui produisent,
            raste n'aura pas si bon march de nous.

LA RAPIRE

1540    S'il vous faisait besoin, mon bras est tout  vous:
            Vous savez de tout temps que je suis un bon frre.

VALRE

            Je vous suis oblig, Monsieur de LA RAPIERE.

LA RAPIRE

            J'ai deux amis encore que je vous puis donner,
            Qui contre tous venants sont gens  dgainer,
1545    Et sur qui vous pourrez prendre toute assurance.

MASCARILLE

            Acceptez-les, Monsieur.

VALRE

                              C'est trop de complaisance.

LA RAPIRE

            Le petit Gille encore et pu nous assister,
            Sans le triste accident qui vient de nous l'ter.
            Monsieur, le grand dommage! Et l'homme de service!
1550    Vous avez su le tour que lui fit la justice:
            Il mourut en Csar, et lui cassant les os,
            Le bourreau ne lui put faire lcher deux mots.

VALRE

            Monsieur de LA RAPIERE, un homme de la sorte
            Doit tre regrett. Mais quant  votre escorte,
            Je vous rends grce.

LA RAPIRE

1555                Soit; mais soyez averti
            Qu'il vous cherche, et vous peut faire un mauvais parti.

VALRE

            Et moi, pour vous montrer combien je l'apprhende,
            Je lui veux, s'il me cherche, offrir ce qu'il demande,
            Et par toute la ville aller prsentement,
1560    Sans tre accompagn que de lui seulement.

MASCARILLE

            Quoi? Monsieur, vous voulez tenter Dieu? quelle audace!
            Las! vous voyez tous deux comme l'on nous menace,
            Combien de tous cts.

VALRE

                              Que regardes-tu l?

MASCARILLE

            C'est qu'il sent le bton du ct que voil.
1565    Enfin, si maintenant ma prudence en est crue,
            Ne nous obstinons point  rester dans la rue:
            Allons nous renfermer.

VALRE

                              Nous renfermer, faquin!
            Tu m'oses proposer un acte de coquin!
            Sus, sans plus de discours, rsous-toi de me suivre.

MASCARILLE

1570    Eh! Monsieur, mon cher matre, il est si doux de vivre!
            On ne meurt qu'une fois, et c'est pour si longtemps!

VALRE

            Je m'en vais t'assommer de coups, si je t'entends.
            Ascagne vient ici, laissons-le: il faut attendre
            Quel parti de lui-mme il rsoudra de prendre.
1575    Cependant avec moi viens prendre  la maison
            Pour nous frotter.

MASCARILLE

                        Je n'ai nulle dmangeaison.
            Que maudit soit l'amour, et les filles maudites
            Qui veulent en tter, puis font les chattemites!

Scne IV

ASCAGNE, FROSINE.

ASCAGNE

            Est-il bien vrai, Frosine, et ne rv-je point?
1580    De grce, contez-moi bien tout de point en point.

FROSINE

            Vous en saurez assez le dtail; laissez faire:
            Ces sortes d'incidents ne sont pour l'ordinaire
            Que redits trop de fois de moment en moment.
            Suffit que vous sachiez qu'aprs ce testament
1585    Qui voulait un garon pour tenir sa promesse,
            De la femme d'Albert la dernire grossesse
            N'accoucha que de vous; et que lui dessous main
            Ayant depuis longtemps concert son dessein,
            Fit son fils de celui d'Igns la bouquetire,
1590    Qui vous donna pour sienne  nourrir  ma mre.
            La mort ayant ravi ce petit innocent
            Quelque dix mois aprs, Albert tant absent,
            La crainte d'un poux et l'amour maternelle
            Firent l'vnement d'une ruse nouvelle:
1595    Sa femme en secret lors se rendit son vrai sang;
            Vous devntes celui qui tenait votre rang,
            Et la mort de ce fils mis dans votre famille
            Se couvrit pour Albert de celle de sa fille.
            Voil de votre sort un mystre clairci
1600    Que votre feinte mre a cach jusqu'ici;
            Elle en dit des raisons, et peut en avoir d'autres,
            Par qui ses intrts n'taient pas tous les vtres.
            Enfin cette visite, o j'esprais si peu,
            Plus qu'on ne pouvait croire a servi votre feu.
1605    Cette Igns vous relche; et par votre autre affaire
            L'clat de son secret devenu ncessaire,
            Nous en avons nous deux votre pre inform;
            Un billet de sa femme a le tout confirm;
            Et poussant plus avant encore notre pointe,
1610    Quelque peu de fortune  notre adresse jointe,
            Aux intrts d'Albert de Polydore aprs
            Nous avons ajust si bien les intrts,
            Si doucement  lui dpli ces mystres,
            Pour n'effaroucher pas d'abord trop les affaires,
1615    Enfin, pour dire tout, men si prudemment
            Son esprit pas  pas  l'accommodement,
            Qu'autant que votre pre il montre de tendresse
             confirmer les noeuds qui font votre allgresse.

ASCAGNE

            Ha! Frosine, la joie o vous m'acheminez.
1620    Et que ne dois-je point  vos soins fortuns!

FROSINE

            Au reste, le bonhomme est en humeur de rire,
            Et pour son fils encor nous dfend de rien dire.

Scne V

ASCAGNE, FROSINE, POLYDORE.

POLYDORE

            Approchez-vous, ma fille: un tel nom m'est permis,
            Et j'ai su le secret que cachaient ces habits.
1625    Vous avez fait un trait qui, dans sa hardiesse,
            Fait briller tant d'esprit et tant de gentillesse,
            Que je vous en excuse, et tiens mon fils heureux
            Quand il saura l'objet de ses soins amoureux:
            Vous valez tout un monde, et c'est moi qui l'assure.
1630    Mais le voici: prenons plaisir de l'aventure.
            Allez faire venir tous vos gens promptement.

ASCAGNE

            Vous obir sera mon premier compliment.

Scne VI

MASCARILLE, POLYDORE, VALRE.

MASCARILLE

            Les disgrces souvent sont du Ciel rvles:
            J'ai song cette nuit de perles dfiles,
1635    Et d'oeufs casss: Monsieur, un tel songe m'abat.

VALRE

            Chien de poltron!

POLYDORE

                        Valre, il s'apprte un combat
            O toute ta valeur te sera ncessaire:
            Tu vas avoir en tte un puissant adversaire.

MASCARILLE

            Et personne, Monsieur, qui se veuille bouger
1640    Pour retenir des gens qui se vont gorger!
            Pour moi, je le veux bien; mais au moins s'il arrive
            Qu'un funeste accident de votre fils vous prive,
            Ne m'en accusez point.

POLYDORE

                              Non, non: en cet endroit
            Je le pousse moi-mme  faire ce qu'il doit.

MASCARILLE

            Pre dnatur!

VALRE

1645                Ce sentiment, mon pre,
            Est d'un homme de coeur, et je vous en rvre.
            J'ai d vous offenser, et je suis criminel
            D'avoir fait tout ceci sans l'aveu paternel;
            Mais  quelque dpit que ma faute vous porte,
1650    La nature toujours se montre la plus forte;
            Et votre honneur fait bien, quand il ne veut pas voir
            Que le transport d'raste ait de quoi m'mouvoir.

POLYDORE

            On me faisait tantt redouter sa menace;
            Mais les choses depuis ont bien chang de face;
1655    Et sans le pouvoir fuir, d'un ennemi plus fort
            Tu vas tre attaqu.

MASCARILLE

                        Point de moyen d'accord?

VALRE

            Moi, le fuir! Dieu m'en garde. Et qui donc pourrait-ce tre?

POLYDORE

            Ascagne.

VALRE

                  Ascagne?

POLYDORE

                        Oui, tu le vas voir paratre.

VALRE

            Lui, qui de me servir m'avait donn sa foi!

POLYDORE

1660    Oui, c'est lui qui prtend avoir affaire  toi,
            Et qui veut, dans le champ o l'honneur vous appelle,
            Qu'un combat seul  seul vuide votre querelle.

MASCARILLE

            C'est un brave homme: il sait que les cours gnreux
            Ne mettent point les gens en compromis pour eux.

POLYDORE

1665    Enfin d'une imposture ils te rendent coupable,
            Dont le ressentiment m'a paru raisonnable;
            Si bien qu'Albert et moi sommes tombs d'accord
            Que tu satisferais Ascagne sur ce tort,
            Mais aux yeux d'un chacun, et sans nulles remises,
1670    Dans les formalits en pareil cas requises.

VALRE

            Et Lucile, mon pre, a d'un coeur endurci.

POLYDORE

            Lucile pouse raste, et te condamne aussi;
            Et pour convaincre mieux tes discours d'injustice,
            Veut qu' tes propres yeux cet hymen s'accomplisse.

VALRE

1675    Ha! c'est une impudence  me mettre en fureur:
            Elle a donc perdu sens, foi, conscience, honneur?

Scne VII

MASCARILLE, LUCILE, RASTE, POLYDORE, ALBERT, VALRE.

ALBERT

            H bien! les combattants? On amne le ntre:
            Avez-vous dispos le courage du vtre?

VALRE

            Oui, oui, me voil prt, puisqu'on m'y veut forcer;
1680    Et si j'ai pu trouver sujet de balancer,
            Un reste de respect en pouvait tre cause,
            Et non pas la valeur du bras que l'on m'oppose.
            Mais c'est trop me pousser, ce respect est  bout:
             toute extrmit mon esprit se rsout,
1685    Et l'on fait voir un trait de perfidie trange,
            Dont il faut hautement que mon amour se venge.
            Non pas que cet amour prtende encore  vous:
            Tout son feu se rsout en ardeur de courroux;
            Et quand j'aurai rendu votre honte publique,
1690    Votre coupable hymen n'aura rien qui me pique.
            Allez, ce procd, Lucile, est odieux:
             peine en puis-je croire au rapport de mes yeux;
            C'est de toute pudeur se montrer ennemie,
            Et vous devriez mourir d'une telle infamie.

LUCILE

1695    Un semblable discours me pourrait affliger,
            Si je n'avais en main qui m'en saura venger.
            Voici venir Ascagne: il aura l'avantage
            De vous faire changer bien vite de langage,
            Et sans beaucoup d'effort.

Scne VIII

MASCARILLE, LUCILE, RASTE, VALRE, ALBERT, GROS-REN, MARINETTE, ASCAGNE, FROSINE, POLYDORE.

VALRE

                              Il ne le fera pas,
1700    Quand il joindrait au sien encor vingt autres bras.
            Je le plains de dfendre une soeur criminelle;
            Mais puisque son erreur me veut faire querelle,
            Nous le satisferons, et vous, mon brave, aussi.

RASTE

            Je prenais intrt tantt  tout ceci;
1705    Mais enfin, comme Ascagne a pris sur lui l'affaire,
            Je ne m'en mle plus, et je le laisse faire.

VALRE

            C'est bien fait, la prudence est toujours de saison;
            Mais.

RASTE

                  Il saura pour tous vous mettre  la raison.

VALRE

            Lui?

POLYDORE

                  Ne t'y trompe pas; tu ne sais pas encore
            Quel trange garon est Ascagne.

ALBERT

1710                            Il l'ignore.
            Mais il pourra dans peu le lui faire savoir.

VALRE

            Sus donc! Que maintenant il me le fasse voir.

MARINETTE

            Aux yeux de tous?

GROS-REN

                        Cela ne serait pas honnte.

VALRE

            Se moque-t-on de moi? Je casserai la tte
1715     quelqu'un des rieurs. Enfin voyons l'effet.

ASCAGNE

            Non, non, je ne suis pas si mchant qu'on me fait;
            Et dans cette aventure o chacun m'intresse,
            Vous allez voir plutt clater ma faiblesse,
            Connatre que le Ciel, qui dispose de nous,
1720    Ne me fit pas un cour pour tenir contre vous,
            Et qu'il vous rservait, pour victoire facile,
            De finir le destin du frre de Lucile.
            Oui, bien loin de vanter le pouvoir de mon bras,
            Ascagne va par vous recevoir le trpas;
1725    Mais il veut bien mourir, si sa mort ncessaire
            Peut avoir maintenant de quoi vous satisfaire,
            En vous donnant pour femme, en prsence de tous,
            Celle qui justement ne peut tre qu' vous.

VALRE

            Non, quand toute la terre, aprs sa perfidie
            Et les traits effronts.

ASCAGNE

1730                      Ah! souffrez que je die,
            Valre, que le coeur qui vous est engag
            D'aucun crime envers vous ne peut tre charg:
            Sa flamme est toujours pure et sa constance extrme,
            Et j'en prends  tmoin votre pre lui-mme.

POLYDORE

1735    Oui, mon fils, c'est assez rire de ta fureur,
            Et je vois qu'il est temps de te tirer d'erreur.
            Celle  qui par serment ton me est attache
            Sous l'habit que tu vois  tes yeux est cache;
            Un intrt de bien, ds ses plus jeunes ans,
1740    Fit ce dguisement qui trompe tant de gens;
            Et depuis peu l'amour en a su faire un autre,
            Qui t'abusa, joignant leur famille  la ntre.
            Ne va point regarder  tout le monde aux yeux:
            Je te fais maintenant un discours srieux.
1745    Oui, c'est elle, en un mot, dont l'adresse subtile,
            La nuit, reut ta foi sous le nom de Lucile,
            Et qui par ce ressort, qu'on ne comprenait pas,
            A sem parmi vous un si grand embarras.
            Mais, puisqu'Ascagne ici fait place  Dorothe,
1750    Il faut voir de vos feux toute imposture te,
            Et qu'un noeud plus sacr donne force au premier.

ALBERT

            Et c'est l justement ce combat singulier
            Qui devait envers nous rparer votre offense,
            Et pour qui les dits n'ont point fait de dfense.

POLYDORE

1755    Un tel vnement rend tes esprits confus;
            Mais en vain tu voudrais balancer l-dessus.

VALRE

            Non, non, je ne veux pas songer  m'en dfendre;
            Et si cette aventure a lieu de me surprendre,
            La surprise me flatte, et je me sens saisir
1760    De merveille  la fois, d'amour et de plaisir.
            Se peut-il que ces yeux.?

ALBERT

                              Cet habit, cher Valre,
            Souffre mal les discours que vous lui pourriez faire.
            Allons lui faire en prendre un autre; et cependant
            Vous saurez le dtail de tout cet incident.

VALRE

1765    Vous, Lucile, pardon, si mon me abuse.

LUCILE

            L'oubli de cette injure est une chose aise.

ALBERT

            Allons, ce compliment se fera bien chez nous,
            Et nous aurons loisir de nous en faire tous.

RASTE

            Mais vous ne songez pas, en tenant ce langage,
1770    Qu'il reste encor ici des sujets de carnage:
            Voil bien  tous deux notre amour couronn;
            Mais de son Mascarille et de mon Gros-Ren,
            Par qui doit Marinette tre ici possde?
            Il faut que par le sang l'affaire soit vide.

MASCARILLE

1775    Nenni, nenni: mon sang dans mon corps sied trop bien.
            Qu'il l'pouse en repos, cela ne me fait rien:
            De l'humeur que je sais la chre Marinette,
            L'hymen ne ferme pas la porte  la fleurette.

MARINETTE

            Et tu crois que de toi je ferais mon galant?
1780    Un mari, passe encor: tel qu'il est, on le prend;
            On n'y va pas chercher tant de crmonie.
            Mais il faut qu'un galant soit fait  faire envie.

GROS-REN

            Ecoute: quand l'hymen aura joint nos deux peaux,
            Je prtends qu'on soit sourde  tous les damoiseaux.

MASCARILLE

1785    Tu crois te marier pour toi tout seul, compre?

GROS-REN

            Bien entendu: je veux une femme svre,
            Ou je ferai beau bruit.

MASCARILLE

                              Eh! mon Dieu! tu feras
            Comme les autres font, et tu t'adouciras.
            Ces gens, avant l'hymen, si fcheux et critiques,
1790    Dgnrent souvent en maris pacifiques.

MARINETTE

            Va, va, petit mari, ne crains rien de ma foi:
            Les douceurs ne feront que blanchir contre moi,
            Et je te dirai tout.

MASCARILLE

                        Oh la fine pratique!
            Un mari confident!

MARINETTE

                        Taisez-vous, as de pique.

ALBERT

1795    Pour la troisime fois, allons-nous-en chez nous
            Poursuivre en libert des entretiens si doux.

DOM GARCIE DE NAVARRE OU LE PRINCE JALOUX


Comdie


PERSONNAGES

DOM GARCIE, prince de Navarre, amant d'Elvire.
ELVIRE, princesse de Lon.
LISE, confidente d'Elvire.
DOM ALFONSE, prince de Lon, cru prince de Castille, sous le nom de Dom Sylve.
IGNS, comtesse, amante de Dom Sylve, aime par Mauregat, usurpateur de l'tat de Lon.
DOM ALVAR, confident de Dom Garcie, amant d'lise.
DOM LOPE, autre confident de Dom Garcie, amant rebut d'lise.
DOM PDRE, cuyer d'Igns. 

La scne est  Astorgue, ville d'Espagne, dans le royaume de Lon.

ACTE I, Scne premire

DONE ELVIRE, LISE.

DONE ELVIRE

            Non, ce n'est point un choix qui pour ces deux amants
            Sut rgler de mon coeur les secrets sentiments;
            Et le Prince n'a point dans tout ce qu'il peut tre
            Ce qui fit prfrer l'amour qu'il fait paratre.
    5      Dom Sylve, comme lui, fit briller  mes yeux
            Toutes les qualits d'un hros glorieux;
            Mme clat de vertus, joint  mme naissance,
            Me parlait en tous deux pour cette prfrence;
            Et je serais encore  nommer le vainqueur,
   10     Si le mrite seul prenait droit sur un coeur:
            Mais ces chanes du ciel qui tombent sur nos mes
            Dcidrent en moi le destin de leurs flammes;
            Et toute mon estime, gale entre les deux,
            Laissa vers Dom Garcie entraner tous mes voeux.

LISE

   15     Cet amour que pour lui votre astre vous inspire
            N'a sur vos actions pris que bien peu d'empire,
            Puisque nos yeux, Madame, ont pu longtemps douter
            Qui de ces deux amants vous vouliez mieux traiter.

DONE ELVIRE

            De ces nobles rivaux l'amoureuse poursuite
   20      de fcheux combats, lise, m'a rduite.
            Quand je regardais l'un, rien ne me reprochait
            Le tendre mouvement o mon me penchait;
            Mais je me l'imputais  beaucoup d'injustice
            Quand de l'autre  mes yeux s'offrait le sacrifice;
   25     Et Dom Sylve, aprs tout, dans ses soins amoureux
            Me semblait mriter un destin plus heureux.
            Je m'opposais encor ce qu'au sang de Castille
            Du feu roi de Lon semble devoir la fille,
            Et la longue amiti qui d'un troit lien
   30     Joignit les intrts de son pre et du mien.
            Ainsi, plus dans mon me un autre prenait place,
            Plus de tous ses respects je plaignais la disgrce;
            Ma piti, complaisante  ses brlants soupirs,
            D'un dehors favorable amusait ses dsirs,
   35     Et voulait rparer, par ce faible avantage,
            Ce qu'au fond de mon coeur je lui faisais d'outrage.

LISE

            Mais son premier amour, que vous avez appris,
            Doit de cette contrainte affranchir vos esprits;
            Et puisqu'avant ces soins, o pour vous il s'engage,
   40     Done Igns de son coeur avait reu l'hommage,
            Et que, par des liens aussi fermes que doux,
            L'amiti vous unit, cette comtesse et vous,
            Son secret rvl vous est une matire
             donner  vos voeux libert toute entire;
   45     Et vous pouvez, sans crainte,  cet amant confus
            D'un devoir d'amiti couvrir tous vos refus.

DONE ELVIRE

            Il est vrai que j'ai lieu de chrir la nouvelle
            Qui m'apprit que Dom Sylve tait un infidle,
            Puisque par ses ardeurs mon coeur tyrannis
   50     Contre elles  prsent se voit autoris,
            Qu'il en peut justement combattre les hommages,
            Et, sans scrupule, ailleurs donner tous ses suffrages;
            Mais enfin quelle joie en peut prendre ce coeur,
            Si d'une autre contrainte il souffre la rigueur,
   55     Si d'un prince jaloux l'ternelle faiblesse
            Reoit indignement les soins de ma tendresse,
            Et semble prparer, dans mon juste courroux,
            Un clat  briser tout commerce entre nous?

LISE

            Mais si de votre bouche il n'a point su sa gloire,
   60     Est-ce un crime pour lui que de n'oser la croire?
            Et ce qui d'un rival a pu flatter les feux
            L'autorise-t-il pas  douter de vos voeux?

DONE ELVIRE

            Non, non, de cette sombre et lche jalousie
            Rien ne peut excuser l'trange frnsie;
   65     Et par mes actions je l'ai trop inform
            Qu'il peut bien se flatter du bonheur d'tre aim.
            Sans employer la langue, il est des interprtes
            Qui parlent clairement des atteintes secrtes:
            Un soupir, un regard, une simple rougeur,
   70     Un silence est assez pour expliquer un coeur;
            Tout parle dans l'amour; et sur cette matire
            Le moindre jour doit tre une grande lumire,
            Puisque chez notre sexe, o l'honneur est puissant,
            On ne montre jamais tout ce que l'on ressent.
   75     J'ai voulu, je l'avoue, ajuster ma conduite,
            Et voir d'un oeil gal l'un et l'autre mrite;
            Mais que contre ses voeux on combat vainement,
            Et que la diffrence est connue aisment
            De toutes ces faveurs qu'on fait avec tude,
   80      celles o du coeur fait pencher l'habitude!
            Dans les unes toujours on parat se forcer;
            Mais les autres, hlas! se font sans y penser,
            Semblables  ces eaux si pures et si belles,
            Qui coulent sans effort des sources naturelles.
   85     Ma piti pour Dom Sylve avait beau l'mouvoir,
            J'en trahissais les soins sans m'en apercevoir;
            Et mes regards au Prince, en un pareil martyre,
            En disaient toujours plus que je n'en voulais dire.

LISE

            Enfin, si les soupons de cet illustre amant,
   90     Puisque vous le voulez, n'ont point de fondement,
            Pour le moins font-ils foi d'une me bien atteinte,
            Et d'autres chriraient ce qui fait votre plainte.
            De jaloux mouvements doivent tre odieux,
            S'ils partent d'un amour qui dplaise  nos yeux;
   95     Mais tout ce qu'un amant nous peut montrer d'alarmes
            Doit, lorsque nous l'aimons, avoir pour nous des charmes:
            C'est par l que son feu se peut mieux exprimer;
            Et plus il est jaloux, plus nous devons l'aimer.
            Ainsi, puisqu'en votre me un prince magnanime

DONE ELVIRE

  100    Ah! ne m'avancez point cette trange maxime.
            Partout la jalousie est un monstre odieux:
            Rien n'en peut adoucir les traits injurieux;
            Et plus l'amour est cher qui lui donne naissance,
            Plus on doit ressentir les coups de cette offense.
  105    Voir un prince emport, qui perd  tous moments
            Le respect que l'amour inspire aux vrais amants;
            Qui, dans les soins jaloux o son me se noie,
            Querelle galement mon chagrin et ma joie,
            Et dans tous mes regards ne peut rien remarquer
  110    Qu'en faveur d'un rival il ne veuille expliquer:
            Non, non, par ces soupons je suis trop offense;
            Et sans dguisement je te dis ma pense:
            Le prince Dom Garcie est cher  mes dsirs;
            Il peut d'un coeur illustre chauffer les soupirs;
  115    Au milieu de Lon on a vu son courage
            Me donner de sa flamme un noble tmoignage,
            Braver en ma faveur les prils les plus grands,
            M'enlever aux desseins de nos lches tyrans,
            Et dans ces murs forcs mettre ma destine
  120     couvert des horreurs d'un indigne hymne;
            Et je ne cle point que j'aurais de l'ennui
            Que la gloire en ft due  quelque autre qu' lui;
            Car un coeur amoureux prend un plaisir extrme
             se voir redevable, lise,  ce qu'il aime,
  125    Et sa flamme timide ose mieux clater,
            Lorsqu'en favorisant elle croit s'acquitter.
            Oui, j'aime qu'un secours, qui hasarde sa tte,
            Semble  sa passion donner droit de conqute;
            J'aime que mon pril m'ait jete en ses mains;
  130    Et si les bruits communs ne sont pas des bruits vains,
            Si la bont du Ciel nous ramne mon frre,
            Les voeux les plus ardents que mon coeur puisse faire,
            C'est que son bras encor sur un perfide sang
            Puisse aider  ce frre  reprendre son rang,
  135    Et par d'heureux succs d'une haute vaillance,
            Mriter tous les soins de sa reconnaissance;
            Mais, avec tout cela, s'il pousse mon courroux,
            S'il ne purge ses feux de leurs transports jaloux
            Et ne les range aux lois que je lui veux prescrire,
  140    C'est inutilement qu'il prtend Done Elvire:
            L'hymen ne peut nous joindre, et j'abhorre des noeuds
            Qui deviendraient sans doute un enfer pour tous deux.

LISE

            Bien que l'on pt avoir des sentiments tout autres,
            C'est au Prince, Madame,  se rgler aux vtres;
  145    Et dans votre billet ils sont si bien marqus,
            Que quand il les verra de la sorte expliqus

DONE ELVIRE

            Je n'y veux point, lise, employer cette lettre:
            C'est un soin qu' ma bouche il me vaut mieux commettre.
            La faveur d'un crit laisse aux mains d'un amant
  150    Des tmoins trop constants de notre attachement.
            Ainsi donc empchez qu'au Prince on ne la livre.

LISE

            Toutes vos volonts sont des lois qu'on doit suivre.
            J'admire cependant que le Ciel ait jet
            Dans le got des esprits tant de diversit,
  155    Et que ce que les uns regardent comme outrage
            Soit vu par d'autres yeux sous un autre visage.
            Pour moi, je trouverais mon sort tout  fait doux,
            Si j'avais un amant qui pt tre jaloux;
            Je saurais m'applaudir de son inquitude;
  160    Et ce qui pour mon me est souvent un peu rude,
            C'est de voir Dom Alvar ne prendre aucun souci.

DONE ELVIRE

            Nous ne le croyions pas si proche: le voici.

Scne II

DONE ELVIRE, DOM ALVAR, LISE.

DONE ELVIRE

            Votre retour surprend: qu'avez-vous  m'apprendre?
            Dom Alphonse vient-il? a-t-on lieu de l'attendre?

DOM ALVAR

  165    Oui, Madame; et ce frre en Castille lev
            De rentrer dans ses droits voit le temps arriv.
            Jusqu'ici Dom Louis, qui vit  sa prudence
            Par le feu Roi mourant commettre son enfance,
            A cach ses destins aux yeux de tout l'tat,
  170    Pour l'ter aux fureurs du tratre Mauregat;
            Et bien que le tyran, depuis sa lche audace,
            L'ait souvent demand pour lui rendre sa place,
            Jamais son zle ardent n'a pris de sret
             l'appas dangereux de sa fausse quit.
  175    Mais, les peuples mus par cette violence
            Que vous a voulu faire une injuste puissance,
            Ce gnreux vieillard a cru qu'il tait temps
            D'prouver le succs d'un espoir de vingt ans:
            Il a tent Lon, et ses fidles trames
  180    Des grands comme du peuple ont pratiqu les mes,
            Tandis que la Castille armait dix mille bras
            Pour redonner ce prince aux voeux de sestats;
            Il fait auparavant semer sa renomme,
            Et ne veut le montrer qu'en tte d'une arme,
  185    Que tout prt  lancer le foudre punisseur
            Sous qui doit succomber un lche ravisseur.
            On investit Lon, et Dom Sylve en personne
            Commande le secours que son pre vous donne.

DONE ELVIRE

            Un secours si puissant doit flatter notre espoir;
  190    Mais je crains que mon frre y puisse trop devoir.

DOM ALVAR

            Mais, Madame, admirez que, malgr la tempte
            Que votre usurpateur voit gronder sur sa tte,
            Tous les bruits de Lon annoncent pour certain
            Qu' la comtesse Igns il va donner la main.

DONE ELVIRE

  195    Il cherche dans l'hymen de cette illustre fille
            L'appui du grand crdit o se voit sa famille.
            Je ne reois rien d'elle, et j'en suis en souci;
            Mais son coeur au tyran fut toujours endurci.

LISE

            De trop puissants motifs d'honneur et de tendresse
  200    Opposent ses refus aux noeuds dont on la presse
            Pour

DOM ALVAR

                  Le Prince entre ici.

Scne III

DOM GARCIE, DONE ELVIRE, DOM ALVAR, LISE.

DOM GARCIE

                                    Je viens m'intresser,
            Madame, au doux espoir qu'il vous vient d'annoncer.
            Ce frre qui menace un tyran plein de crimes,
            Flatte de mon amour les transports lgitimes:
  205    Son sort offre  mon bras des prils glorieux
            Dont je puis faire hommage  l'clat de vos yeux,
            Et par eux m'acqurir, si le Ciel m'est propice,
            La gloire d'un revers que vous doit sa justice,
            Qui va faire  vos pieds choir l'infidlit,
  210    Et rendre  votre sang toute sa dignit.
            Mais ce qui plus me plat d'une attente si chre,
            C'est que pour tre roi, le Ciel vous rend ce frre,
            Et qu'ainsi mon amour peut clater au moins
            Sans qu' d'autres motifs on impute ses soins,
  215    Et qu'il soit souponn que dans votre personne
            Il cherche  me gagner les droits d'une couronne.
            Oui, tout mon coeur voudrait montrer aux yeux de tous
            Qu'il ne regarde en vous autre chose que vous;
            Et cent fois, si je puis le dire sans offense,
  220    Ses voeux se sont arms contre votre naissance;
            Leur chaleur indiscrte a d'un destin plus bas
            Souhait le partage  vos divins appas,
            Afin que de ce coeur le noble sacrifice
            Pt du Ciel envers vous rparer l'injustice,
  225    Et votre sort tenir des mains de mon amour
            Tout ce qu'il doit au sang dont vous tenez le jour.
            Mais puisque enfin les Cieux de tout ce juste hommage
             mes feux prvenus drobent l'avantage,
            Trouvez bon que ces feux prennent un peu d'espoir
  230    Sur la mort que mon bras s'apprte  faire voir,
            Et qu'ils osent briguer par d'illustres services
            D'un frre et d'un tat les suffrages propices.

DONE ELVIRE

            Je sais que vous pouvez, Prince, en vengeant nos droits
            Faire par votre amour parler cent beaux exploits;
  235    Mais ce n'est pas assez, pour le prix qu'il espre,
            Que l'aveu d'un tat et la faveur d'un frre;
            Done Elvire n'est pas au bout de cet effort,
            Et je vous vois  vaincre un obstacle plus fort.

DOM GARCIE

            Oui, Madame, j'entends ce que vous voulez dire:
  240    Je sais bien que pour vous mon coeur en vain soupire;
            Et l'obstacle puissant qui s'oppose  mes feux,
            Sans que vous le nommiez, n'est pas secret pour eux.

DONE ELVIRE

            Souvent on entend mal ce qu'on croit bien entendre,
            Et par trop de chaleur, Prince, on se peut mprendre;
  245    Mais puisqu'il faut parler, dsirez-vous savoir
            Quand vous pourrez me plaire, et prendre quelque espoir?

DOM GARCIE

            Ce me sera, Madame, une faveur extrme.

DONE ELVIRE

            Quand vous saurez m'aimer comme il faut que l'on aime.

DOM GARCIE

            Et que peut-on, hlas! observer sous les cieux
  250    Qui ne cde  l'ardeur que m'inspirent vos yeux?

DONE ELVIRE

            Quand votre passion ne fera rien paratre
            Dont se puisse indigner celle qui l'a fait natre.

DOM GARCIE

            C'est l son plus grand soin.

DONE ELVIRE

                              Quand tous ses mouvements
            Ne prendront point de moi de trop bas sentiments.

DOM GARCIE

            Ils vous rvrent trop.

DONE ELVIRE

  255                      Quand d'un injuste ombrage
            Votre raison saura me rparer l'outrage,
            Et que vous bannirez enfin ce monstre affreux
            Qui de son noir venin empoisonne vos feux,
            Cette jalouse humeur dont l'importun caprice
  260    Aux voeux que vous m'offrez rend un mauvais office,
            S'oppose  leur attente, et contre eux,  tous coups,
            Arme les mouvements de mon juste courroux.

DOM GARCIE

            Ah! Madame, il est vrai, quelque effort que je fasse,
            Qu'un peu de jalousie en mon coeur trouve place,
  265    Et qu'un rival, absent de vos divins appas,
            Au repos de ce coeur vient livrer des combats.
            Soit caprice ou raison, j'ai toujours la croyance
            Que votre me en ces lieux souffre de son absence,
            Et que malgr mes soins, vos soupirs amoureux
  270    Vont trouver  tous coups ce rival trop heureux.
            Mais si de tels soupons ont de quoi vous dplaire,
            Il vous est bien facile, hlas! de m'y soustraire;
            Et leur bannissement, dont j'accepte la loi,
            Dpend bien plus de vous qu'il ne dpend de moi.
  275    Oui, c'est vous qui pouvez, par deux mots pleins de flamme,
            Contre la jalousie armer toute mon me,
            Et des pleines clarts d'un glorieux espoir
            Dissiper les horreurs que ce monstre y fait choir.
            Daignez donc touffer le doute qui m'accable,
  280    Et faites qu'un aveu d'une bouche adorable
            Me donne l'assurance, au fort de tant d'assauts,
            Que je ne puis trouver dans le peu que je vaux.

DONE ELVIRE

            Prince, de vos soupons la tyrannie est grande:
            Au moindre mot qu'il dit, un coeur veut qu'on l'entende,
  285    Et n'aime pas ces feux dont l'importunit
            Demande qu'on s'explique avec tant de clart.
            Le premier mouvement qui dcouvre notre me
            Doit d'un amant discret satisfaire la flamme;
            Et c'est  s'en ddire autoriser nos voeux
  290    Que vouloir plus avant pousser de tels aveux.
            Je ne dis point quel choix, s'il m'tait volontaire,
            Entre Dom Sylve et vous mon me pourrait faire;
            Mais vouloir vous contraindre  n'tre point jaloux
            Aurait dit quelque chose  tout autre que vous;
  295    Et je croyais cet ordre un assez doux langage,
            Pour n'avoir pas besoin d'en dire davantage.
            Cependant votre amour n'est pas encor content:
            Il demande un aveu qui soit plus clatant;
            Pour l'ter de scrupule, il me faut  vous-mme,
  300    En des termes exprs, dire que je vous aime;
            Et peut-tre qu'encor, pour vous en assurer,
            Vous vous obstineriez  m'en faire jurer.

DOM GARCIE

            H bien! Madame, h bien! je suis trop tmraire:
            De tout ce qui vous plat je dois me satisfaire.
  305    Je ne demande point de plus grande clart;
            Je crois que vous avez pour moi quelque bont,
            Que d'un peu de piti mon feu vous sollicite,
            Et je me vois heureux plus que je ne mrite.
            C'en est fait, je renonce  mes soupons jaloux.
  310    L'arrt qui les condamne est un arrt bien doux,
            Et je reois la loi qu'il daigne me prescrire
            Pour affranchir mon coeur de leur injuste empire.

DONE ELVIRE

            Vous promettez beaucoup, Prince; et je doute fort
            Si vous pourrez sur vous faire ce grand effort.

DOM GARCIE

  315    Ah! Madame, il suffit, pour me rendre croyable,
            Que ce qu'on vous promet doit tre inviolable,
            Et que l'heur d'obir  sa divinit
            Ouvre aux plus grands efforts trop de facilit.
            Que le Ciel me dclare une ternelle guerre,
  320    Que je tombe  vos pieds d'un clat de tonnerre,
            Ou, pour prir encor par de plus rudes coups,
            Puiss-je voir sur moi fondre votre courroux,
            Si jamais mon amour descend  la faiblesse
            De manquer aux devoirs d'une telle promesse,
  325    Si jamais dans mon me aucun jaloux transport
            Fait !
Dom Pdre apporte un billet.

DONE ELVIRE

                  J'en tais en peine, et tu m'obliges fort.
            Que le courrier attende.  ces regards qu'il jette,
            Vois-je pas que dj cet crit l'inquite?
            Prodigieux effet de son temprament!
  330    Qui vous arrte, Prince, au milieu du serment?

DOM GARCIE

            J'ai cru que vous aviez quelque secret ensemble,
            Et je ne voulais pas l'interrompre.

DONE ELVIRE

                                    Il me semble
            Que vous me rpondez d'un ton fort altr;
            Je vous vois tout  coup le visage gar:
  335    Ce changement soudain a lieu de me surprendre;
            D'o peut-il provenir? le pourrait-on apprendre?

DOM GARCIE

            D'un mal qui tout  coup vient d'attaquer mon coeur.

DONE ELVIRE

            Souvent plus qu'on ne croit ces maux ont de rigueur,
            Et quelque prompt secours vous serait ncessaire.
  340    Mais encor, dites-moi, vous prend-il d'ordinaire?

DOM GARCIE

            Parfois.

DONE ELVIRE

                  Ah! prince faible! H bien! par cet crit
            Gurissez-le, ce mal: il n'est que dans l'esprit.

DOM GARCIE

            Par cet crit, Madame? Ah! ma main le refuse:
            Je vois votre pense, et de quoi l'on m'accuse.
            Si

DONE ELVIRE

  345          Lisez-le, vous dis-je, et satisfaites-vous.

DOM GARCIE

            Pour me traiter aprs de faible, de jaloux?
            Non, non. Je dois ici vous rendre un tmoignage
            Qu' mon coeur cet crit n'a point donn d'ombrage;
            Et bien que vos bonts m'en laissent le pouvoir,
  350    Pour me justifier, je ne veux point le voir.

DONE ELVIRE

            Si vous vous obstinez  cette rsistance,
            J'aurais tort de vouloir vous faire violence;
            Et c'est assez enfin que vous avoir press
            De voir de quelle main ce billet m'est trac.

DOM GARCIE

  355    Ma volont toujours vous doit tre soumise:
            Si c'est votre plaisir que pour vous je le lise,
            Je consens volontiers  prendre cet emploi.

DONE ELVIRE

            Oui, oui, Prince, tenez: vous le lirez pour moi.

DOM GARCIE

            C'est pour vous obir, au moins, et je puis dire

DONE ELVIRE

  360    C'est ce que vous voudrez: dpchez-vous de lire.

DOM GARCIE

            Il est de Done Igns,  ce que je connoi.

DONE ELVIRE

            Oui. Je m'en rjouis et pour vous et pour moi.

DOM GARCIE lit.

                    "Malgr l'effort d'un long mpris,
            Le tyran toujours m'aime, et depuis votre absence,
  365    Vers moi, pour me porter au dessein qu'il a pris,
            Il semble avoir tourn toute la violence,
                        Dont il poursuivait l'alliance
                              De vous et de son fils."

               "Ceux qui sur moi peuvent avoir empire,
  370    Par de lches motifs qu'un faux honneur inspire
                Approuvent tous cet indigne lien.
            J'ignore encor par o finira mon martyre;
            Mais je mourrai plutt que de consentir rien.
                        Puissiez-vous jouir, belle Elvire,
  375                D'un destin plus doux que le mien!
                                    "Done Igns." 
            (Il continue.)
            Dans la haute vertu son me est affermie.

DONE ELVIRE

            Je vais faire rponse  cette illustre amie.
            Cependant apprenez, Prince,  vous mieux armer
            Contre ce qui prend droit de vous trop alarmer.
  380    J'ai calm votre trouble avec cette lumire,
            Et la chose a pass d'une douce manire;
            Mais,  n'en point mentir, il serait des moments
            O je pourrais entrer dans d'autres sentiments.

DOM GARCIE

            H quoi! vous croyez donc ?

DONE ELVIRE

                                    Je crois ce qu'il faut croire.
  385    Adieu: de mes avis conservez la mmoire;
            Et s'il est vrai pour moi que votre amour soit grand,
            Donnez-en  mon coeur les preuves qu'il prtend.

DOM GARCIE

            Croyez que dsormais c'est toute mon envie,
            Et qu'avant qu'y manquer je veux perdre la vie.

ACTE II, Scne premire

LISE, DON LOPE.

LISE

  390    Tout ce que fait le Prince,  parler franchement,
            N'est pas ce qui me donne un grand tonnement;
            Car que d'un noble amour une me bien saisie
            En pousse les transports jusqu' la jalousie,
            Que de doutes frquents ses voeux soient traverss,
  395    Il est fort naturel, et je l'approuve assez.
            Mais ce qui me surprend, Dom Lope, c'est d'entendre
            Que vous lui prparez les soupons qu'il doit prendre,
            Que votre me les forme, et qu'il n'est en ces lieux
            Fcheux que par vos soins, jaloux que par vos yeux.
  400    Encore un coup, Dom Lope, une me bien prise
            Des soupons qu'elle prend ne me rend point surprise;
            Mais qu'on ait sans amour tous les soins d'un jaloux,
            C'est une nouveaut qui n'appartient qu' vous.

DOM LOPE

            Que sur cette conduite  son aise l'on glose.
  405    Chacun rgle la sienne au but qu'il se propose;
            Et rebut par vous des soins de mon amour,
            Je songe auprs du Prince  bien faire ma cour.

LISE

            Mais savez-vous qu'enfin il fera mal la sienne,
            S'il faut qu'en cette humeur votre esprit l'entretienne?

DOM LOPE

  410    Et quand, charmante lise, a-t-on vu, s'il vous plat,
            Qu'on cherche auprs des grands que son propre intrt",

            Qu'un parfait courtisan veuille charger leur suite


            D'un censeur des dfauts qu'on trouve en leur conduite,

           Et s'aille inquiter si son discours leur nuit,


  415    Pourvu que sa fortune en tire quelque fruit?

            Tout ce qu'on fait ne va qu' se mettre en leur grce: 

           Par la plus courte voie on y cherche une place;
            Et les plus prompts moyens de gagner leur faveur,
            C'est de flatter toujours le faible de leur coeur,
  420    D'applaudir en aveugle  ce qu'ils veulent faire,
            Et n'appuyer jamais ce qui peut leur dplaire:
            C'est l le vrai secret d'tre bien auprs d'eux.
            Les utiles conseils font passer pour fcheux,
            Et vous laissent toujours hors de la confidence
  425    O vous jette d'abord l'adroite complaisance.
            Enfin on voit partout que l'art des courtisans
            Ne tend qu' profiter des faiblesses des grands,
             nourrir leurs erreurs, et jamais dans leur me
            Ne porter les avis des choses qu'on y blme.

LISE

  430    Ces maximes un temps leur peuvent succder;
            Mais il est des revers qu'on doit apprhender;
            Et dans l'esprit des grands, qu'on tche de surprendre,
            Un rayon de lumire  la fin peut descendre,
            Qui sur tous ces flatteurs venge quitablement
  435    Ce qu'a fait  leur gloire un long aveuglement.
            Cependant je dirai que votre me s'explique
            Un peu bien librement sur votre politique;
            Et ses nobles motifs, au Prince rapports,
            Serviraient assez mal vos assiduits.

DOM LOPE

  440    Outre que je pourrais dsavouer sans blme
            Ces libres vrits sur quoi s'ouvre mon me,
            Je sais fort bien qu'Elise a l'esprit trop discret
            Pour aller divulguer cet entretien secret.
            Qu'ai-je dit, aprs tout, que sans moi l'on ne sache?
  445    Et dans mon procd que faut-il que je cache?
            On peut craindre une chute avec quelque raison,
            Quand on met en usage ou ruse ou trahison;
            Mais qu'ai-je  redouter, moi, qui partout n'avance
            Que les soins approuvs d'un peu de complaisance,
  450    Et qui suis seulement par d'utiles leons
            La pente qu'a le Prince  de jaloux soupons?
            Son me semble en vivre, et je mets mon tude
             trouver des raisons  son inquitude,
             voir de tous cts s'il ne se passe rien
  455     fournir le sujet d'un secret entretien;
            Et quand je puis venir, enfl d'une nouvelle,
            Donner  son repos une atteinte mortelle,
            C'est lors que plus il m'aime, et je vois sa raison
            D'une audience avide avaler ce poison,
  460    Et m'en remercier comme d'une victoire
            Qui comblerait ses jours de bonheur et de gloire.
            Mais mon rival parat: je vous laisse tous deux;
            Et bien que je renonce  l'espoir de vos voeux,
            J'aurais un peu de peine  voir qu'en ma prsence
  465    Il ret des effets de quelque prfrence,
            Et je veux, si je puis, m'pargner ce souci.

LISE

            Tout amant de bon sens en doit user ainsi.

Scne II

DOM ALVAR, LISE.

DOM ALVAR

            Enfin nous apprenons que le roi de Navarre
            Pour les dsirs du Prince aujourd'hui se dclare;
  470    Et qu'un nouveau renfort de troupes nous attend
            Pour le fameux service o son amour prtend.
            Je suis surpris, pour moi, qu'avec tant de vitesse
            On ait fait avancer  Mais

Scne III

DOM GARCIE, LISE, DOM ALVAR.

DOM GARCIE

                                    Que fait la Princesse?

LISE

            Quelques lettres, Seigneur; je le prsume ainsi.
  475    Mais elle va savoir que vous tes ici.

Scne IV

DOM GARCIE, seul.

            J'attendrai qu'elle ait fait. Prs de souffrir sa vue,
            D'un trouble tout nouveau je me sens l'me mue;
            Et la crainte, mle  mon ressentiment,
            Jette par tout mon corps un soudain tremblement.
  480    Prince, prends garde au moins qu'un aveugle caprice
            Ne te conduise ici dans quelque prcipice,
            Et que de ton esprit les dsordres puissants
            Ne donnent un peu trop au rapport de tes sens:
            Consulte ta raison, prends sa clart pour guide;
  485    Vois si de tes soupons l'apparence est solide;
            Ne dmens pas leur voix; mais aussi garde bien
            Que pour les croire trop, ils ne t'imposent rien,
            Qu' tes premiers transports ils n'osent trop permettre,
            Et relis posment cette moiti de lettre.
  490    Ha! qu'est-ce que mon coeur, trop digne de piti,
            Ne voudrait pas donner pour son autre moiti?
            Mais, aprs tout, que dis-je? il suffit bien de l'une,
            Et n'en voil que trop pour voir mon infortune.

            "Quoique votre rival
  495    Vous devez toutefois vous
            Et vous avez en vous 
            L'obstacle le plus grand

            "Je chris tendrement ce
            Pour me tirer des mains de
  500    Son amour, ses devoirs
            Mais il m'est odieux, avec"

            "Otez donc  vos feux ce
            Mritez les regards que l'on
            Et lorsqu'on vous oblige
  505    Ne vous obstinez point  " 

            Oui, mon sort par ces mots est assez clairci:
            Son coeur, comme sa main, se fait connatre ici;
            Et les sens imparfaits de cet crit funeste
            Pour s'expliquer  moi n'ont pas besoin du reste.
  510    Toutefois, dans l'abord agissons doucement;
            Couvrons  l'infidle un vif ressentiment;
            Et de ce que je tiens ne donnant point d'indice,
            Confondons son esprit par son propre artifice.
            La voici: ma raison, renferme mes transports,
  515    Et rends-toi pour un temps matresse du dehors.

Scne V

DONE ELVIRE, DOM GARCIE.

DONE ELVIRE

            Vous avez bien voulu que je vous fisse attendre?

DOM GARCIE

            Ha! qu'elle cache bien!

DONE ELVIRE

                              On vient de nous apprendre
            Que le Roi votre pre approuve vos projets,
            Et veut bien que son fils nous rende nos sujets;
  520    Et mon me en a pris une allgresse extrme.

DOM GARCIE

            Oui, Madame, et mon coeur s'en rjouit de mme;
            Mais

DONE ELVIRE

                  Le tyran sans doute aura peine  parer
            Les foudres que partout il entend murmurer;
            Et j'ose me flatter que le mme courage
  525    Qui put bien me soustraire  sa brutale rage,
            Et dans les murs d'Astorgue, arrachs de ses mains,
            Me faire un sr asile  braver ses desseins,
            Pourra, de tout Lon achevant la conqute,
            Sous ses nobles efforts faire choir cette tte.

DOM GARCIE

  530    Le succs en pourra parler dans quelques jours.
            Mais, de grce, passons  quelque autre discours.
            Puis-je, sans trop oser, vous prier de me dire
             qui vous avez pris, Madame, soin d'crire,
            Depuis que le destin nous a conduits ici?

DONE ELVIRE

  535    Pourquoi cette demande, et d'o vient ce souci?

DOM GARCIE

            D'un dsir curieux de pure fantaisie.

DONE ELVIRE

            La curiosit nat de la jalousie.

DOM GARCIE

            Non, ce n'est rien du tout de ce que vous pensez:
            Vos ordres de ce mal me dfendent assez.

DONE ELVIRE

  540    Sans chercher plus avant quel intrt vous presse,
            J'ai deux fois  Lon crit  la comtesse,
            Et deux fois au marquis Dom Louis  Burgos.
            Avec cette rponse tes-vous en repos?

DOM GARCIE

            Vous n'avez point crit  quelque autre personne,
            Madame?

DONE ELVIRE

  545          Non, sans doute, et ce discours m'tonne.

DOM GARCIE

            De grce, songez bien avant que d'assurer:
            En manquant de mmoire, on peut se parjurer.

DONE ELVIRE

            Ma bouche sur ce point ne peut tre parjure.

DOM GARCIE

            Elle a dit toutefois une haute imposture.

DONE ELVIRE

            Prince!

DOM GARCIE

                  Madame!

DONE ELVIRE

  550                 Ciel! quel est ce mouvement?
            Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement?

DOM GARCIE

            Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue
            J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue,
            Et que j'ai cru trouver quelque sincrit
  555    Dans les tratres appas dont je fus enchant.

DONE ELVIRE

            De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre?

DOM GARCIE

            Ah! que ce coeur est double et sait bien l'art de feindre!
            Mais tous moyens de fuir lui vont tre soustraits.
            Jetez ici les yeux, et connaissez vos traits:
  560    Sans avoir vu le reste, il m'est assez facile
            De dcouvrir pour qui vous employez ce style.

DONE ELVIRE

            Voil donc le sujet qui vous trouble l'esprit?

DOM GARCIE

            Vous ne rougissez pas en voyant cet crit?

DONE ELVIRE

            L'innocence  rougir n'est point accoutume.

DOM GARCIE

  565    Il est vrai qu'en ces lieux on la voit opprime.
            Ce billet dmenti pour n'avoir point de seing

DONE ELVIRE

            Pourquoi le dmentir, puisqu'il est de ma main?

DOM GARCIE

            Encore est-ce beaucoup que, de franchise pure,
            Vous demeuriez d'accord que c'est votre criture;
  570    Mais ce sera, sans doute, et j'en serais garant,
            Un billet qu'on envoie  quelque indiffrent;
            Ou du moins, ce qu'il a de tendresse vidente
            Sera pour une amie ou pour quelque parente.

DONE ELVIRE

            Non, c'est pour un amant que ma main l'a form,
  575    Et j'ajoute de plus, pour un amant aim.

DOM GARCIE

            Et je puis,  perfide!

DONE ELVIRE

                              Arrtez, Prince indigne,
            De ce lche transport l'garement insigne.
            Bien que de vous mon coeur ne prenne point de loi,
            Et ne doive en ces lieux aucun compte qu' soi,
  580    Je veux bien me purger, pour votre seul supplice,
            Du crime que m'impose un insolent caprice.
            Vous serez clairci, n'en doutez nullement;
            J'ai ma dfense prte en ce mme moment;
            Vous allez recevoir une pleine lumire;
  585    Mon innocence ici paratra toute entire;
            Et je veux, vous mettant juge en votre intrt,
            Vous faire prononcer vous-mme votre arrt.

DOM GARCIE

            Ce sont propos obscurs, qu'on ne saurait comprendre.

DONE ELVIRE

            Bientt  vos dpens vous me pourrez entendre.
            lise, hol!

Scne VI

DOM GARCIE, DONE ELVIRE, LISE.

LISE

                        Madame.

DONE ELVIRE


  590                      Observez bien au moins


            Si j'ose  vous tromper employer quelques soins,
            Si par un seul coup d'oeil, ou geste qui l'instruise,

            Je cherche de ce coup  parer la surprise.

            Le billet que tantt ma main avait trac,
  595    Rpondez promptement, o l'avez-vous laiss?



LISE

            Madame, j'ai sujet de m'avouer coupable:
 
           Je ne sais comme il est demeur sur ma table;
            Mais on vient de m'apprendre en ce mme moment
            Que Dom Lope, venant dans mon appartement,
  600    Par une libert qu'on lui voit se permettre,
            A furet partout et trouv cette lettre.
            Comme il la dpliait, Lonor a voulu
            S'en saisir promptement avant qu'il et rien lu;
            Et se jetant sur lui, la lettre conteste
  605    En deux justes moitis dans leurs mains est reste;
            Et Dom Lope aussitt prenant un prompt essor,
            A drob la sienne aux soins de Lonor.

DONE ELVIRE

            Avez-vous ici l'autre?

LISE

                              Oui, la voil, Madame.

DONE ELVIRE

            Donnez. Nous allons voir qui mrite le blme.
  610    Avec votre moiti rassemblez celle-ci.
            Lisez, et hautement: je veux l'entendre aussi.

DOM GARCIE

            "Au Prince Dom Garcie." Ah!

DONE ELVIRE

                                    Achevez de lire:
            Votre me pour ce mot ne doit pas s'interdire.

DOM GARCIE lit.

            "Quoique votre rival, Prince, alarme votre me,
  615    Vous devez toutefois vous craindre plus que lui;
            Et vous avez en vous  dtruire aujourd'hui
            L'obstacle le plus grand que trouve votre flamme."

            "Je chris tendrement ce qu'a fait Dom Garcie
            Pour me tirer des mains de nos fiers ravisseurs;
  620    Son amour, ses devoirs ont pour moi des douceurs;
            Mais il m'est odieux, avec sa jalousie."

            "Otez donc  vos feux ce qu'ils en font paratre;
            Mritez les regards que l'on jette sur eux;
            Et lorsqu'on vous oblige  vous tenir heureux,
  625    Ne vous obstinez point  ne pas vouloir l'tre." 

DONE ELVIRE

            H bien! que dites-vous?

DOM GARCIE

                              Ha! Madame, je dis
            Qu' cet objet mes sens demeurent interdits,
            Que je vois dans ma plainte une horrible injustice,
            Et qu'il n'est point pour moi d'assez cruel supplice.

DONE ELVIRE

  630    Il suffit. Apprenez que si j'ai souhait
            Qu' vos yeux cet crit pt tre prsent,
            C'est pour le dmentir, et cent fois me ddire
            De tout ce que pour vous vous y venez de lire.
            Adieu, Prince.

DOM GARCIE

                        Madame, hlas! o fuyez-vous?

DONE ELVIRE

  635    O vous ne serez point, trop odieux jaloux.

DOM GARCIE

            Ha! Madame, excusez un amant misrable,
            Qu'un sort prodigieux a fait vers vous coupable,
            Et qui, bien qu'il vous cause un courroux si puissant,
            Et t plus blmable  rester innocent.
  640    Car enfin peut-il tre une me bien atteinte
            Dont l'espoir le plus doux ne soit ml de crainte?
            Et pourriez-vous penser que mon coeur et aim,
            Si ce billet fatal ne l'et point alarm,
            S'il n'avait point frmi des coups de cette foudre,
  645    Dont je me figurais tout mon bonheur en poudre?
            Vous-mme dites-moi si cet vnement
            N'et pas dans mon erreur jet tout autre amant,
            Si d'une preuve, hlas! qui me semblait si claire,
            Je pouvais dmentir

DONE ELVIRE

                              Oui, vous le pouviez faire;
  650    Et dans mes sentiments, assez bien dclars,
            Vos doutes rencontraient des garants assurs:
            Vous n'aviez rien  craindre; et d'autres, sur ce gage,
            Auraient du monde entier brav le tmoignage.

DOM GARCIE

            Moins on mrite un bien qu'on nous fait esprer,
  655    Plus notre me a de peine  pouvoir s'assurer;
            Un sort trop plein de gloire  nos yeux est fragile,
            Et nous laisse aux soupons une pente facile.
            Pour moi, qui crois si peu mriter vos bonts,
            J'ai dout du bonheur de mes tmrits;
  660    J'ai cru que dans ces lieux rangs sous ma puissance,
            Votre me se forait  quelque complaisance,
            Que dguisant pour moi votre svrit


DONE ELVIRE

            Et je pourrais descendre  cette lchet!
            Moi prendre le parti d'une honteuse feinte!
  665    Agir par les motifs d'une servile crainte!
            Trahir mes sentiments! et, pour tre en vos mainsiv,
            D'un masque de faveur vous couvrir mes ddains!
            La gloire sur mon coeur aurait si peu d'empire!
            Vous pouvez le penser, et vous me l'osez dire!
  670    Apprenez que ce coeur ne sait point s'abaisser,
            Qu'il n'est rien sous les cieux qui puisse l'y forcer;
            Et s'il vous a fait voir, par une erreur insigne,
            Des marques de bont dont vous n'tiez pas digne,
            Qu'il saura bien montrer, malgr votre pouvoir,
  675    La haine que pour vous il se rsout d'avoir,
            Braver votre furie, et vous faire connatre
            Qu'il n'a point t lche, et ne veut jamais l'tre.

DOM GARCIE

            H bien! je suis coupable, et ne m'en dfends pas;
            Mais je demande grce  vos divins appas:
  680    Je la demande au nom de la plus vive flamme
            Dont jamais deux beaux yeux aient fait brler une me.
            Que si votre courroux ne peut tre apais,
            Si mon crime est trop grand pour se voir excus,
            Si vous ne regardez ni l'amour qui le cause,
  685    Ni le vif repentir que mon coeur vous expose,
            Il faut qu'un coup heureux, en me faisant mourir,
            M'arrache  des tourments que je ne puis souffrir.
            Non, ne prsumez pas qu'ayant su vous dplaire,
            Je puisse vivre une heure avec votre colre.
  690    Dj de ce moment la barbare longueur
            Sous ses cuisants remords fait succomber mon coeur,
            Et de mille vautours les blessures cruelles
            N'ont rien de comparable  ses douleurs mortelles.
            Madame, vous n'avez qu' me le dclarer:
  695    S'il n'est point de pardon que je doive esprer,
            Cette pe aussitt, par un coup favorable,
            Va percer,  vos yeux, le coeur d'un misrable,
            Ce coeur, ce tratre coeur, dont les perplexits
            Ont si fort outrag vos extrmes bonts:
  700    Trop heureux, en mourant, si ce coup lgitime
            Efface en votre esprit l'image de mon crime,
            Et ne laisse aucuns traits de votre aversion
            Au faible souvenir de mon affection!
            C'est l'unique faveur que demande ma flamme.

DONE ELVIRE

            Ha! Prince trop cruel!

DOM GARCIE

  705                      Dites, parlez, Madame.

DONE ELVIRE

            Faut-il encor pour vous conserver des bonts,
            Et vous voir m'outrager par tant d'indignits?

DOM GARCIE

            Un coeur ne peut jamais outrager quand il aime;
            Et ce que fait l'amour, il l'excuse lui-mme.

DONE ELVIRE

  710    L'amour n'excuse point de tels emportements.

DOM GARCIE

            Tout ce qu'il a d'ardeur passe en ses mouvements;
            Et plus il devient fort, plus il trouve de peine

DONE ELVIRE

            Non, ne m'en parlez point, vous mritez ma haine.

DOM GARCIE

            Vous me hassez donc?

DONE ELVIRE

                              J'y veux tcher, au moins;
  715    Mais, hlas! je crains bien que j'y perde mes soins,
            Et que tout le courroux qu'excite votre offense
            Ne puisse jusque-l faire aller ma vengeance.

DOM GARCIE

            D'un supplice si grand ne tentez point l'effort,
            Puisque pour vous venger je vous offre ma mort:
  720    Prononcez-en l'arrt, et j'obis sur l'heure.

DONE ELVIRE

            Qui ne saurait har ne peut vouloir qu'on meure.

DOM GARCIE

            Et moi, je ne puis vivre  moins que vos bonts
            Accordent un pardon  mes tmrits.
            Rsolvez l'un des deux, de punir ou d'absoudre.

DONE ELVIRE

  725    Hlas! j'ai trop fait voir ce que je puis rsoudre.
            Par l'aveu d'un pardon n'est-ce pas se trahir,
            Que dire au criminel qu'on ne le peut har?

DOM GARCIE

            Ah! c'en est trop: souffrez, adorable Princesse

DONE ELVIRE

            Laissez: je me veux mal d'une telle faiblesse.

DOM GARCIE

            Enfin je suis

Scne VII

DOM LOPE, DOM GARCIE.

DOM LOPE

  730                Seigneur, je viens vous informer
            D'un secret dont vos feux ont droit de s'alarmer.

DOM GARCIE

            Ne me viens point parler de secret ni d'alarme
            Dans les doux mouvements du transport qui me charme.
            Aprs ce qu' mes yeux on vient de prsenter,
  735    Il n'est point de soupons que je doive couter,
            Et d'un divin objet la bont sans pareille
             tous ces vains rapports doit fermer mon oreille:
            Ne m'en fais plus.

DOM LOPE

                        Seigneur, je veux ce qu'il vous plat:
            Mes soins en tout ceci n'ont que votre intrt.
  740    J'ai cru que le secret que je viens de surprendre,
            Mritait bien qu'en hte on vous le vnt apprendre;
            Mais puisque vous voulez que je n'en touche rien,
            Je vous dirai, Seigneur, pour changer d'entretien,
            Que dj dans Lon on voit chaque famille
  745    Lever le masque au bruit des troupes de Castille,
            Et que surtout le peuple y fait pour son vrai roi
            Un clat  donner au tyran de l'effroi.

DOM GARCIE

            La Castille du moins n'aura pas la victoire
            Sans que nous essayions d'en partager la gloire;
  750    Et nos troupes aussi peuvent tre en tat
            D'imprimer quelque crainte au coeur de Mauregat.
            Mais quel est ce secret dont tu voulais m'instruire?
            Voyons un peu.

DOM LOPE

                        Seigneur, je n'ai rien  vous dire.

DOM GARCIE

            Va, va, parle, mon coeur t'en donne le pouvoir.

DOM LOPE

  755    Vos paroles, Seigneur, m'en ont trop fait savoir;
            Et puisque mes avis ont de quoi vous dplaire,
            Je saurai dsormais trouver l'art de me taire.

DOM GARCIE

            Enfin, je veux savoir la chose absolument.

DOM LOPE

            Je ne rplique point  ce commandement.
  760    Mais, Seigneur, en ce lieu le devoir de mon zle
            Trahirait le secret d'une telle nouvelle.
            Sortons pour vous l'apprendre; et, sans rien embrasser,
            Vous-mme vous verrez ce qu'on en doit penser.

ACTE III, Scne premire

DONE ELVIRE, LISE.

DONE ELVIRE

            lise, que dis-tu de l'trange faiblesse
  765    Que vient de tmoigner le coeur d'une princesse?
            Que dis-tu de me voir tomber si promptement
            De toute la chaleur de mon ressentiment,
            Et malgr tant d'clat, relcher mon courage
            Au pardon trop honteux d'un si cruel outrage?

LISE

  770    Moi, je dis que d'un coeur que nous pouvons chrir
            Une injure sans doute est bien dure  souffrir;
            Mais que s'il n'en est point qui davantage irrite,
            Il n'en est point aussi qu'on pardonne si vite,
            Et qu'un coupable aim triomphe  nos genoux
  775    De tous les prompts transports du plus bouillant courroux,
            D'autant plus aisment, Madame, quand l'offense
            Dans un excs d'amour peut trouver sa naissance.
            Ainsi, quelque dpit que l'on vous ait caus,
            Je ne m'tonne point de le voir apais;
  780    Et je sais quel pouvoir, malgr votre menace,
             de pareils forfaits donnera toujours grce.

DONE ELVIRE

            Ah! sache, quelque ardeur qui m'impose des lois,
            Que mon front a rougi pour la dernire fois,
            Et que si dsormais on pousse ma colre,
  785    Il n'est point de retour qu'il faille qu'on espre.
            Quand je pourrais reprendre un tendre sentiment,
            C'est assez contre lui que l'clat d'un serment;
            Car enfin un esprit qu'un peu d'orgueil inspire
            Trouve beaucoup de honte  se pouvoir ddire,
  790    Et souvent, aux dpens d'un pnible combat,
            Fait sur ses propres voeux un illustre attentat,
            S'obstine par honneur, et n'a rien qu'il n'immole
             la noble fiert de tenir sa parole.
            Ainsi dans le pardon que l'on vient d'obtenir
  795    Ne prends point de clarts pour rgler l'avenir;
            Et quoi qu' mes destins la fortune prpare,
            Crois que je ne puis tre au prince de Navarre
            Que de ces noirs accs qui troublent sa raison
            Il n'ait fait clater l'entire gurison,
  800    Et rduit tout mon coeur, que ce mal perscute,
             n'en plus redouter l'affront d'une rechute.

LISE

            Mais quel affront nous fait le transport d'un jaloux?

DONE ELVIRE

            En est-il un qui soit plus digne de courroux?
            Et puisque notre coeur fait un effort extrme
  805    Lorsqu'il se peut rsoudre  confesser qu'il aime,
            Puisque l'honneur du sexe, en tout temps rigoureux,
            Oppose un fort obstacle  de pareils aveux,
            L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle
            Doit-il impunment douter de cet oracle?
  810    Et n'est-il pas coupable alors qu'il ne croit pas
            Ce qu'on ne dit jamais qu'aprs de grands combats?

LISE

            Moi, je tiens que toujours un peu de dfiance
            En ces occasions n'a rien qui nous offense,
            Et qu'il est dangereux qu'un coeur qu'on a charm
  815    Soit trop persuad, Madame, d'tre aim,
            Si

DONE ELVIRE

                  N'en disputons plus: chacun a sa pense.
            C'est un scrupule enfin dont mon me est blesse;
            Et contre mes dsirs, je sens je ne sais quoi
            Me prdire un clat entre le Prince et moi,
  820    Qui malgr ce qu'on doit aux vertus dont il brille
            Mais,  Ciel! en ces lieux Dom Sylve de Castille!
            Ah! Seigneur, par quel sort vous vois-je maintenant?

Scne II

DOM SYLVE, DONE ELVIRE, LISE.

DOM SYLVE

            Je sais que mon abord, Madame, est surprenant,
            Et qu'tre sans clat entr dans cette ville,
  825    Dont l'ordre d'un rival rend l'accs difficile,
            Qu'avoir pu me soustraire aux yeux de ses soldats,
            C'est un vnement que vous n'attendiez pas.
            Mais si j'ai dans ces lieux franchi quelques obstacles,
            L'ardeur de vous revoir peut bien d'autres miracles.
  830    Tout mon coeur a senti par de trop rudes coups
            Le rigoureux destin d'tre loign de vous;
            Et je n'ai pu nier au tourment qui le tue
            Quelques moments secrets d'une si chre vue.
            Je viens vous dire donc que je rends grce aux Cieux
  835    De vous voir hors des mains d'un tyran odieux.
            Mais parmi les douceurs d'une telle aventure,
            Ce qui m'est un sujet d'ternelle torture,
            C'est de voir qu' mon bras les rigueurs de mon sort
            Ont envi l'honneur de cet illustre effort,
  840    Et fait  mon rival, avec trop d'injustice,
            Offrir les doux prils d'un si fameux service.
            Oui, Madame, j'avais, pour rompre vos liens,
            Des sentiments sans doute aussi beaux que les siens;
            Et je pouvais pour vous gagner cette victoire,
  845    Si le Ciel n'et voulu m'en drober la gloire.

DONE ELVIRE

            Je sais, Seigneur, je sais que vous avez un coeur
            Qui des plus grands prils vous peut rendre vainqueur;
            Et je ne doute point que ce gnreux zle,
            Dont la chaleur vous pousse  venger ma querelle,
  850    N'et, contre les efforts d'un indigne projet,
            Pu faire en ma faveur tout ce qu'un autre a fait.
            Mais, sans cette action dont vous tiez capable,
            Mon sort  la Castille est assez redevable:
            On sait ce qu'en ami plein d'ardeur et de foi
  855    Le Comte votre pre a fait pour le feu Roi.
            Aprs l'avoir aid jusqu' l'heure dernire,
            Il donne en ses tats un asile  mon frre;
            Quatre lustres entiers il y cache son sort
            Aux barbares fureurs de quelque lche effort,
  860    Et pour rendre  son front l'clat d'une couronne,
            Contre nos ravisseurs vous marchez en personne:
            N'tes-vous pas content? et ces soins gnreux
            Ne m'attachent-ils point par d'assez puissants noeuds?
            Quoi? votre me, Seigneur, serait-elle obstine
  865     vouloir asservir toute ma destine,
            Et faut-il que jamais il ne tombe sur nous
            L'ombre d'un seul bienfait, qu'il ne vienne de vous?
            Ah! souffrez, dans les maux o mon destin m'expose,
            Qu'aux soins d'un autre aussi je doive quelque chose;
  870    Et ne vous plaignez point de voir un autre bras
            Acqurir de la gloire o le vtre n'est pas.

DOM SYLVE

            Oui, Madame, mon coeur doit cesser de s'en plaindre:
            Avec trop de raison vous voulez m'y contraindre;
            Et c'est injustement qu'on se plaint d'un malheur,
  875    Quand un autre plus grand s'offre  notre douleur.
            Ce secours d'un rival m'est un cruel martyre;
            Mais, hlas! de mes maux ce n'est pas l le pire:
            Le coup, le rude coup dont je suis atterr,
            C'est de me voir par vous ce rival prfr.
  880    Oui, je ne vois que trop que ses feux pleins de gloire
            Sur les miens dans votre me emportent la victoire;
            Et cette occasion de servir vos appas,
            Cet avantage offert de signaler son bras,
            Cet clatant exploit qui vous fut salutaire,
  885    N'est que le pur effet du bonheur de vous plaire,
            Que le secret pouvoir d'un astre merveilleux,
            Qui fait tomber la gloire o s'attachent vos voeux.
            Ainsi tous mes efforts ne seront que fume.
            Contre vos fiers tyrans je conduis une arme;
  890    Mais je marche en tremblant  cet illustre emploi,
            Assur que vos voeux ne seront pas pour moi,
            Et que s'ils sont suivis, la fortune prpare
            L'heur des plus beaux succs aux soins de la Navarre.
            Ah! Madame, faut-il me voir prcipit
  895    De l'espoir glorieux dont je m'tais flatt?
            Et ne puis-je savoir quels crimes on m'impute,
            Pour avoir mrit cette effroyable chute?

DONE ELVIRE

            Ne me demandez rien avant que regarder
            Ce qu' mes sentiments vous devez demander;
  900    Et sur cette froideur qui semble vous confondre
            Rpondez-vous, Seigneur, ce que je puis rpondre.
            Car enfin tous vos soins ne sauraient ignorer
            Quels secrets de votre me on m'a su dclarer;
            Et je la crois, cette me, et trop noble et trop haute,
  905    Pour vouloir m'obliger  commettre une faute.
            Vous-mme dites-vous s'il est de l'quit
            De me voir couronner une infidlit,
            Si vous pouviez m'offrir sans beaucoup d'injustice
            Un coeur  d'autres yeux offert en sacrifice,
  910    Vous plaindre avec raison et blmer mes refus,
            Lorsqu'ils veulent d'un crime affranchir vos vertus.
            Oui, Seigneur, c'est un crime; et les premires flammes
            Ont des droits si sacrs sur les illustres mes,
            Qu'il faut perdre grandeurs et renoncer au jour,
  915    Plutt que de pencher vers un second amour.
            J'ai pour vous cette ardeur que peut prendre l'estime
            Pour un courage haut, pour un coeur magnanime;
            Mais n'exigez de moi que ce que je vous dois,
            Et soutenez l'honneur de votre premier choix.
  920    Malgr vos feux nouveaux, voyez quelle tendresse
            Vous conserve le coeur de l'aimable comtesse,
            Ce que pour un ingrat (car vous l'tes, Seigneur)
            Elle a d'un choix constant refus de bonheur,
            Quel mpris gnreux, dans son ardeur extrme,
  925    Elle a fait de l'clat que donne un diadme;
            Voyez combien d'efforts pour vous elle a bravs,
            Et rendez  son coeur ce que vous lui devez.

DOM SYLVE

            Ah! Madame,  mes yeux n'offrez point son mrite:
            Il n'est que trop prsent  l'ingrat qui la quitte;
  930    Et si mon coeur vous dit ce que pour elle il sent,
            J'ai peur qu'il ne soit pas envers vous innocent.
            Oui, ce coeur l'ose plaindre, et ne suit pas sans peine
            L'imprieux effort de l'amour qui l'entrane.
            Aucun espoir pour vous n'a flatt mes dsirs
  935    Qui ne m'ait arrach pour elle des soupirs,
            Qui n'ait dans ses douceurs fait jeter  mon me
            Quelques tristes regards vers sa premire flamme,
            Se reprocher l'effet de vos divins attraits,
            Et mler des remords  mes plus chers souhaits.
  940    J'ai fait plus que cela, puisqu'il vous faut tout dire:
            Oui, j'ai voulu sur moi vous ter votre empire,
            Sortir de votre chane, et rejeter mon coeur
            Sous le joug innocent de son premier vainqueur.
            Mais aprs mes efforts, ma constance abattue
  945    Voit un cours ncessaire  ce mal qui me tue;
            Et dt tre mon sort  jamais malheureux,
            Je ne puis renoncer  l'espoir de mes voeux;
            Je ne saurais souffrir l'pouvantable ide
            De vous voir par un autre  mes yeux possde;
  950    Et le flambeau du jour, qui m'offre vos appas,
            Doit avant cet hymen clairer mon trpas.
            Je sais que je trahis une princesse aimable;
            Mais, Madame, aprs tout, mon coeur est-il coupable?
            Et le fort ascendant que prend votre beaut
  955    Laisse-t-il aux esprits aucune libert?
            Hlas! je suis ici bien plus  plaindre qu'elle:
            Son coeur, en me perdant, ne perd qu'un infidle;
            D'un pareil dplaisir on se peut consoler;
            Mais moi, par un malheur qui ne peut s'galer,
  960    J'ai celui de quitter une aimable personne,
            Et tous les maux encor que mon amour me donne.

DONE ELVIRE

            Vous n'avez que les maux que vous voulez avoir,
            Et toujours notre coeur est en notre pouvoir:
            Il peut bien quelquefois montrer quelque faiblesse;
  965    Mais enfin sur nos sens la raison, la matresse

Scne III

 DOM SYLVE, DOM GARCIE, DONE ELVIRE.

DOM GARCIE

            Madame, mon abord, comme je connais bien,
            Assez mal  propos trouble votre entretien;
            Et mes pas en ce lieu, s'il faut que je le die,
            Ne croyaient pas trouver si bonne compagnie.

DONE ELVIRE

  970    Cette vue, en effet, surprend au dernier point;
            Et de mme que vous, je ne l'attendais point.

DOM GARCIE

            Oui, Madame, je crois que de cette visite,
            Comme vous l'assurez, vous n'tiez point instruite.
            Mais, Seigneur, vous deviez nous faire au moins l'honneur
  975    De nous donner avis de ce rare bonheur,
            Et nous mettre en tat, sans nous vouloir surprendre,
            De vous rendre en ces lieux ce qu'on voudrait vous rendre.

DOM SYLVE

            Les hroques soins vous occupent si fort,
            Que de vous en tirer, Seigneur, j'aurais eu tort;
  980    Et des grands conqurants les sublimes penses
            Sont aux civilits avec peine abaisses.

DOM GARCIE

            Mais les grands conqurants, dont on vante les soins,
            Loin d'aimer le secret, affectent les tmoins.
            Leur me, ds l'enfance  la gloire leve,
  985    Les fait dans leurs projets aller tte leve,
            Et s'appuyant toujours sur des hauts sentiments,
            Ne s'abaisse jamais  des dguisements.
            Ne commettez-vous point vos vertus hroques
            En passant dans ces lieux par des sourdes pratiques?
  990    Et ne craignez-vous point qu'on puisse, aux yeux de tous,
            Trouver cette action trop indigne de vous?

DOM SYLVE

            Je ne sais si quelqu'un blmera ma conduite,
            Au secret que j'ai fait d'une telle visite;
            Mais je sais qu'aux projets qui veulent la clart,
  995    Prince, je n'ai jamais cherch l'obscurit;
            Et quand j'aurai sur vous  faire une entreprise,
            Vous n'aurez pas sujet de blmer la surprise:
            Il ne tiendra qu' vous de vous en garantir,
            Et l'on prendra le soin de vous en avertir.
1000    Cependant demeurons aux termes ordinaires,
            Remettons nos dbats aprs d'autres affaires;
            Et d'un sang un peu chaud rprimant les bouillons,
            N'oublions pas tous deux devant qui nous parlons.

DONE ELVIRE

            Prince, vous avez tort; et sa visite est telle,
            Que vous

DOM GARCIE

1005                Ah! c'en est trop que prendre sa querelle,
            Madame, et votre esprit devrait feindre un peu mieux,
            Lorsqu'il veut ignorer sa venue en ces lieux:
            Cette chaleur si prompte  vouloir la dfendre
            Persuade assez mal qu'elle ait pu vous surprendre.

DONE ELVIRE

1010    Quoi que vous souponniez, il m'importe si peu,
            Que j'aurais du regret d'en faire un dsaveu.

DOM GARCIE

            Poussez donc jusqu'au bout cet orgueil hroque,
            Et que sans hsiter tout votre coeur s'explique:
            C'est au dguisement donner trop de crdit.
1015    Ne dsavouez rien, puisque vous l'avez dit.
            Tranchez, tranchez le mot, forcez toute contrainte,
            Dites que de ses feux vous ressentez l'atteinte,
            Que pour vous sa prsence a des charmes si doux

DONE ELVIRE

            Et si je veux l'aimer, m'en empcherez-vous?
1020    Avez-vous sur mon coeur quelque empire  prtendre?
            Et pour rgler mes voeux, ai-je votre ordre  prendre?
            Sachez que trop d'orgueil a pu vous dcevoir,
            Si votre coeur sur moi s'est cru quelque pouvoir;
            Et que mes sentiments sont d'une me trop grande,
1025    Pour vouloir les cacher, lorsqu'on me les demande.
            Je ne vous dirai point si le Comte est aim;
            Mais apprenez de moi qu'il est fort estim,
            Que ses hautes vertus, pour qui je m'intresse,
            Mritent mieux que vous les voeux d'une Princesse,
1030    Que je garde aux ardeurs, aux soins qu'il me fait voir,
            Tout le ressentiment qu'une me puisse avoir,
            Et que si des destins la fatale puissance
            M'te la libert d'tre sa rcompense,
            Au moins est-il en moi de promettre  ses voeux
1035    Qu'on ne me verra point le butin de vos feux;
            Et sans vous amuser d'une attente frivole,
            C'est  quoi je m'engage, et je tiendrai parole.
            Voil mon coeur ouvert, puisque vous le voulez,
            Et mes vrais sentiments  vos yeux tals:
1040    tes-vous satisfait? Et mon me attaque
            S'est-elle,  votre avis, assez bien explique?
            Voyez, pour vous ter tout lieu de souponner,
            S'il reste quelque jour encore  vous donner.
            Cependant, si vos soins s'attachent  me plaire,
1045    Songez que votre bras, Comte, m'est ncessaire,
            Et d'un capricieux quels que soient les transports,
            Qu' punir nos tyrans il doit tous ses efforts;
            Fermez l'oreille enfin  toute sa furie;
            Et pour vous y porter, c'est moi qui vous en prie.

Scne IV

DOM GARCIE, DOM SYLVE.

DOM GARCIE

1050    Tout vous rit, et votre me, en cette occasion,
            Jouit superbement de ma confusion.
            Il vous est doux de voir un aveu plein de gloire
            Sur les feux d'un rival marquer votre victoire;
            Mais c'est  votre joie un surcrot sans gal,
1055    D'en avoir pour tmoins les yeux de ce rival;
            Et mes prtentions hautement touffes
             vos voeux triomphants sont d'illustres trophes.
            Gotez  pleins transports ce bonheur clatant;
            Mais sachez qu'on n'est pas encore o l'on prtend.
1060    La fureur qui m'anime a de trop justes causes,
            Et l'on verra peut-tre arriver bien des choses.
            Un dsespoir va loin quand il est chapp,
            Et tout est pardonnable  qui se voit tromp.
            Si l'ingrate  mes yeux, pour flatter votre flamme,
1065     jamais n'tre  moi vient d'engager son me,
            Je saurai bien trouver, dans mon juste courroux,
            Les moyens d'empcher qu'elle ne soit  vous.

DOM SYLVE

            Cet obstacle n'est pas ce qui me met en peine.
            Nous verrons quelle attente en tout cas sera vaine;
1070    Et chacun, de ses feux pourra par sa valeur
            Ou dfendre la gloire, ou venger le malheur.
            Mais comme, entre rivaux, l'me la plus pose
             des termes d'aigreur trouve une pente aise,
            Et que je ne veux point qu'un pareil entretien
1075    Puisse trop chauffer votre esprit et le mien,
            Prince, affranchissez-moi d'une gne secrte,
            Et me donnez moyen de faire ma retraite.

DOM GARCIE

            Non, non, ne craignez point qu'on pousse votre esprit
             violer ici l'ordre qu'on vous prescrit.
1080    Quelque juste fureur qui me presse et vous flatte,
            Je sais, Comte, je sais quand il faut qu'elle clate.
            Ces lieux vous sont ouverts: oui, sortez-en, sortez
            Glorieux des douceurs que vous en remportez;
            Mais, encore une fois, apprenez que ma tte
1085    Peut seule dans vos mains mettre votre conqute.

DOM SYLVE

            Quand nous en serons l, le sort en notre bras
            De tous nos intrts vuidera les dbats.

ACTE IV, Scne premire

DONE ELVIRE, DOM ALVAR.

DONE ELVIRE

            Retournez, Dom Alvar, et perdez l'esprance
            De me persuader l'oubli de cette offense.
1090    Cette plaie en mon coeur ne saurait se gurir,
            Et les soins qu'on en prend ne font rien que l'aigrir.
             quelques faux respects croit-il que je dfre?
            Non, non: il a pouss trop avant ma colre;
            Et son vain repentir, qui porte ici vos pas,
1095    Sollicite un pardon que vous n'obtiendrez pas.

DOM ALVAR

            Madame, il fait piti. Jamais coeur, que je pense,
            Par un plus vif remords n'expia son offense;
            Et si dans sa douleur vous le considriez,
            Il toucherait votre me, et vous l'excuseriez.
1100    On sait bien que le Prince est dans un ge  suivre
            Les premiers mouvements o son me se livre,
            Et qu'en un sang bouillant toutes les passions
            Ne laissent gure place  des rflexions.
            Dom Lope, prvenu d'une fausse lumire,
1105    De l'erreur de son matre a fourni la matire.
            Un bruit assez confus, dont le zle indiscret
            A de l'abord du Comte vent le secret,
            Vous avait mise aussi de cette intelligence
            Qui dans ces lieux gards a donn sa prsence.
1110    Le Prince a cru l'avis, et son amour sduit,
            Sur une fausse alarme, a fait tout ce grand bruit.
            Mais d'une telle erreur son me est revenue:
            Votre innocence enfin lui vient d'tre connue,
            Et Dom Lope qu'il chasse est un visible effet
1115    Du vif remords qu'il sent de l'clat qu'il a fait.

DONE ELVIRE

            Ah! c'est trop promptement qu'il croit mon innocence;
            Il n'en a pas encore une entire assurance:
            Dites-lui, dites-lui qu'il doit bien tout peser,
            Et ne se hter point, de peur de s'abuser.

DOM ALVAR

            Madame, il sait trop bien

DONE ELVIRE

1120                      Mais, Dom Alvar, de grce,
            N'tendons pas plus loin un discours qui me lasse:
            Il rveille un chagrin qui vient  contre-temps
            En troubler dans mon coeur d'autres plus importants.
            Oui, d'un trop grand malheur la surprise me presse,
1125    Et le bruit du trpas de l'illustre comtesse
            Doit s'emparer si bien de tout mon dplaisir,
            Qu'aucun autre souci n'a droit de me saisir.

DOM ALVAR

            Madame, ce peut tre une fausse nouvelle;
            Mais mon retour au Prince en porte une cruelle.

DONE ELVIRE

1130    De quelque grand ennui qu'il puisse tre agit,
            Il en aura toujours moins qu'il n'a mrit.

Scne II

DONE ELVIRE, LISE.

LISE

            J'attendais qu'il sortt, Madame, pour vous dire
            Ce qui veut maintenant que votre me respire,
            Puisque votre chagrin, dans un moment d'ici,
1135    Du sort de Done Igns peut se voir clairci.
            Un inconnu qui vient pour cette confidence
            Vous fait par un des siens demander audience.

DONE ELVIRE

            lise, il faut le voir: qu'il vienne promptement.

LISE

            Mais il veut n'tre vu que de vous seulement;
1140    Et par cet envoy, Madame, il sollicite
            Qu'il puisse sans tmoins vous rendre sa visite.

DONE ELVIRE

            H bien! nous serons seuls, et je vais l'ordonner,
            Tandis que tu prendras le soin de l'amener.
            Que mon impatience en ce moment est forte!
1145     destins, est-ce joie ou douleur qu'on m'apporte?

Scne III

DON PDRE, LISE.

LISE

            O ?

DOM PDRE

                  Si vous me cherchez, Madame, me voici.

LISE

            En quel lieu votre matre ?

DOM PDRE

                                    Il est proche d'ici:
            Le ferai-je venir?

LISE

                              Dites-lui qu'il s'avance,
            Assur qu'on l'attend avec impatience,
1150    Et qu'il ne se verra d'aucuns yeux clair.
            Je ne sais quel secret en doit tre augur:
            Tant de prcautions qu'il affecte de prendre
            Mais le voici dj.

Scne IV

DONE IGNS, LISE.

LISE

                        Seigneur, pour vous attendre
            On a fait  Mais que vois-je? Ha! Madame, mes yeux

DONE IGNS, en habit de cavalier.

1155    Ne me dcouvrez point, lise, dans ces lieux,
            Et laissez respirer ma triste destine
            Sous une feinte mort que je me suis donne.
            C'est elle qui m'arrache  tous mes fiers tyrans,
            Car je puis sous ce nom comprendre mes parents.
1160    J'ai par elle vit cet hymen redoutable,
            Pour qui j'aurais souffert une mort vritable;
            Et sous cet quipage et le bruit de ma mort
            Il faut cacher  tous le secret de mon sort,
            Pour me voir  l'abri de l'injuste poursuite
1165    Qui pourrait dans ces lieux perscuter ma fuite.

LISE

            Ma surprise en public et trahi vos dsirs;
            Mais allez l dedans touffer des soupirs,
            Et des charmants transports d'une pleine allgresse
            Saisir  votre aspect le coeur de la Princesse.
1170    Vous la trouverez seule: elle-mme a pris soin
            Que votre abord ft libre et n'et aucun tmoin.
            Vois-je pas Dom Alvar?

Scne V

DOM ALVAR, LISE.

DOM ALVAR

                              Le Prince me renvoie
            Vous prier que pour lui votre crdit s'emploie.
            De ses jours, belle lise, on doit n'esprer rien,
1175    S'il n'obtient par vos soins un moment d'entretien;
            Son me a des transports  Mais le voici lui-mme.

Scne VI

DOM GARCIE, DOM ALVAR, LISE.

DOM GARCIE

            Ah! sois un peu sensible  ma disgrce extrme,
            lise, et prends piti d'un coeur infortun,
            Qu'aux plus vives douleurs tu vois abandonn.

LISE

1180    C'est avec d'autres yeux que ne fait la Princesse,
            Seigneur, que je verrais le tourment qui vous presse;
            Mais nous avons du Ciel ou du temprament
            Que nous jugeons de tout chacun diversement.
            Et puisqu'elle vous blme, et que sa fantaisie
1185    Lui fait un monstre affreux de votre jalousie,
            Je serais complaisant, et voudrais m'efforcer
            De cacher  ses yeux ce qui peut les blesser.
            Un amant suit sans doute une utile mthode,
            S'il fait qu' notre humeur la sienne s'accommode;
1190    Et cent devoirs font moins que ces ajustements
            Qui font croire en deux coeurs les mmes sentiments:
            L'art de ces doux rapports fortement les assemble,
            Et nous n'aimons rien tant que ce qui nous ressemble.

DOM GARCIE

            Je le sais; mais, hlas! les destins inhumains
1195    S'opposent  l'effet de ces justes desseins,
            Et, malgr tous mes soins, viennent toujours me tendre
            Un pige dont mon coeur ne saurait se dfendre.
            Ce n'est pas que l'ingrate aux yeux de mon rival
            N'ait fait contre mes feux un aveu trop fatal,
1200    Et tmoign pour lui des excs de tendresse
            Dont le cruel objet me reviendra sans cesse.
            Mais comme trop d'ardeur enfin m'avait sduit
            Quand j'ai cru qu'en ces lieux elle l'ait introduit,
            D'un trop cuisant ennui je sentirais l'atteinte
1205     lui laisser sur moi quelque sujet de plainte.
            Oui, je veux faire au moins, si je m'en vois quitt,
            Que ce soit de son coeur pure infidlit,
            Et venant m'excuser d'un trait de promptitude,
            Drober tout prtexte  son ingratitude.

LISE

1210    Laissez un peu de temps  son ressentiment,
            Et ne la voyez point, Seigneur, si promptement.

DOM GARCIE

            Ah! si tu me chris, obtiens que je la voie:
            C'est une libert qu'il faut qu'elle m'octroie;
            Je ne pars point d'ici, qu'au moins son fier ddain

LISE

1215    De grce, diffrez l'effet de ce dessein.

DOM GARCIE

            Non, ne m'oppose point une excuse frivole.

LISE


            Il faut que ce soit elle, avec une parole,
            Qui trouve les moyens de le faire en aller. 
           Demeurez donc, Seigneur: je m'en vais lui parler.



DOM GARCIE


1220    Dis-lui que j'ai d'abord banni de ma prsence
            Celui dont les avis ont caus mon offense,

            Que Dom Lope jamais

Scne VII

DOM GARCIE, DOM ALVAR.

DOM GARCIE

                              Que vois-je,  justes Cieux!
            Faut-il que je m'assure au rapport de mes yeux?
            Ah! sans doute ils me sont des tmoins trop fidles,
1225    Voil le comble affreux de mes peines mortelles,
            Voici le coup fatal qui devait m'accabler;
            Et quand par des soupons je me sentais troubler,
            C'tait, c'tait le Ciel, dont la sourde menace
            Prsageait  mon coeur cette horrible disgrce.

DOM ALVAR

1230    Qu'avez-vous vu, Seigneur, qui vous puisse mouvoir?

DOM GARCIE

            J'ai vu ce que mon me a peine  concevoir;
            Et le renversement de toute la nature
            Ne m'tonnerait pas comme cette aventure.
            C'en est fait  Le destin  Je ne saurais parler.

DOM ALVAR

1235    Seigneur, que votre esprit tche  se rappeler.

DOM GARCIE

            J'ai vu  Vengeance,  Ciel!

DOM ALVAR

                                    Quelle atteinte soudaine

DOM GARCIE

            J'en mourrai, Dom Alvar, la chose est bien certaine.

DOM ALVAR

            Mais, Seigneur, qui pourrait ?

DOM GARCIE

                                    Ah! tout est ruin;
            Je suis, je suis trahi, je suis assassin:
1240    Un homme  Sans mourir te le puis-je bien dire?
            Un homme dans les bras de l'infidle Elvire.

DOM ALVAR

            Ah! Seigneur! la Princesse est vertueuse au point

DOM GARCIE

            Ah! sur ce que j'ai vu ne me contestez point,
            Dom Alvar: c'en est trop que soutenir sa gloire,
1245    Lorsque mes yeux font foi d'une action si noire.

DOM ALVAR

            Seigneur, nos passions nous font prendre souvent
            Pour chose vritable un objet dcevant.
            Et de croire qu'une me  la vertu nourrie
            Se puisse

DOM GARCIE

                  Dom Alvar, laissez-moi, je vous prie:
1250    Un conseiller me choque en cette occasion,
            Et je ne prends avis que de ma passion.

DOM ALVAR

            Il ne faut rien rpondre  cet esprit farouche.

DOM GARCIE

            Ah! que sensiblement cette atteinte me touche!
            Mais il faut voir qui c'est, et de ma main punir
1255    La voici. Ma fureur, te peux-tu retenir?

Scne VIII

DONE ELVIRE, DOM GARCIE, DOM ALVAR.

DONE ELVIRE

            H bien! que voulez-vous? et quel espoir de grce,
            Aprs vos procds, peut flatter votre audace?
            Osez-vous  mes yeux encor vous prsenter,
            Et que me direz-vous que je doive couter?

DOM GARCIE

1260    Que toutes les horreurs dont une me est capable
             vos dloyauts n'ont rien de comparable,
            Que le sort, les dmons, et le Ciel en courroux,
            N'ont jamais rien produit de si mchant que vous.

DONE ELVIRE

            Ah! vraiment, j'attendais l'excuse d'un outrage;
1265    Mais,  ce que je vois, c'est un autre langage.

DOM GARCIE

            Oui, oui, c'en est un autre; et vous n'attendiez pas
            Que j'eusse dcouvert le tratre dans vos bras,
            Qu'un funeste hasard par la porte entr'ouverte
            Et offert  mes yeux votre honte et ma perte.
1270    Est-ce l'heureux amant sur ses pas revenu,
            Ou quelque autre rival qui m'tait inconnu?
             Ciel! Donne  mon coeur des forces suffisantes
            Pour pouvoir supporter des douleurs si cuisantes!
            Rougissez maintenant: vous en avez raison,
1275    Et le masque est lev de votre trahison.
            Voil ce que marquaient les troubles de mon me:
            Ce n'tait pas en vain que s'alarmait ma flamme;
            Par ces frquents soupons, qu'on trouvait odieux,
            Je cherchais le malheur qu'ont rencontr mes yeux;
1280    Et malgr tous vos soins et votre adresse  feindre,
            Mon astre me disait ce que j'avais  craindre.
            Mais ne prsumez pas que sans tre veng
            Je souffre le dpit de me voir outrag.
            Je sais que sur les voeux on n'a point de puissance,
1285    Que l'amour veut partout natre sans dpendance,
            Que jamais par la force on n'entra dans un coeur,
            Et que toute me est libre  nommer son vainqueur:
            Aussi ne trouverais-je aucun sujet de plainte,
            Si pour moi votre bouche avait parl sans feinte;
1290    Et son arrt livrant mon espoir  la mort,
            Mon coeur n'aurait eu droit de s'en prendre qu'au sort.
            Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie,
            C'est une trahison, c'est une perfidie,
            Qui ne saurait trouver de trop grands chtiments,
1295    Et je puis tout permettre  mes ressentiments.
            Non, non, n'esprez rien aprs un tel outrage:
            Je ne suis plus  moi; je suis tout  la rage;
            Trahi de tous cts, mis dans un triste tat,
            Il faut que mon amour se venge avec clat,
1300    Qu'ici j'immole tout  ma fureur extrme,
            Et que mon dsespoir achve par moi-mme.

DONE ELVIRE

            Assez paisiblement vous a-t-on cout?
            Et pourrai-je  mon tour parler en libert?

DOM GARCIE

            Et par quels beaux discours, que l'artifice inspire ?

DONE ELVIRE

1305    Si vous avez encor quelque chose  me dire,
            Vous pouvez l'ajouter: je suis prte  l'our;
            Sinon, faites au moins que je puisse jouir
            De deux ou trois moments de paisible audience.

DOM GARCIE

            H bien! j'coute.  Ciel, quelle est ma patience!

DONE ELVIRE

1310    Je force ma colre, et veux, sans nulle aigreur,
            Rpondre  ce discours si rempli de fureur.

DOM GARCIE

            C'est que vous voyez bien

DONE ELVIRE

                              Ah! j'ai prt l'oreille
            Autant qu'il vous a plu: rendez-moi la pareille.
            J'admire mon destin, et jamais sous les cieux
1315    Il ne fut rien, je crois, de si prodigieux,
            Rien dont la nouveaut soit plus inconcevable,
            Et rien que la raison rende moins supportable.
            Je me vois un amant qui, sans se rebuter,
            Applique tous ses soins  me perscuter,
1320    Qui dans tout cet amour que sa bouche m'exprime
            Ne conserve pour moi nul sentiment d'estime.
            Rien au fond de ce coeur qu'ont pu blesser mes yeux
            Qui fasse droit au sang que j'ai reu des Cieux,
            Et de mes actions dfende l'innocence
1325    Contre le moindre effort d'une fausse apparence!
            Oui, je vois  Ah! surtout ne m'interrompez point.
            Je vois, dis-je, mon sort malheureux  ce point,
            Qu'un coeur qui dit qu'il m'aime, et qui doit faire croire
            Que, quand tout l'univers douterait de ma gloire,
1330    Il voudrait contre tous en tre le garant,
            Est celui qui s'en fait l'ennemi le plus grand.
            On ne voit chapper aux soins que prend sa flamme
            Aucune occasion de souponner mon me.
            Mais c'est peu des soupons: il en fait des clats
1335    Que, sans tre bless, l'amour ne souffre pas.
            Loin d'agir en amant, qui, plus que la mort mme,
            Apprhende toujours d'offenser ce qu'il aime,
            Qui se plaint doucement, et cherche avec respect
             pouvoir s'claircir de ce qu'il croit suspect,
1340     toute extrmit dans ses doutes il passe,
            Et ce n'est que fureur, qu'injure et que menace.
            Cependant aujourd'hui je veux fermer les yeux
            Sur tout ce qui devrait me le rendre odieux,
            Et lui donner moyen, par une bont pure,
1345    De tirer son salut d'une nouvelle injure.
            Ce grand emportement qu'il m'a fallu souffrir
            Part de ce qu' vos yeux le hasard vient d'offrir:
            J'aurais tort de vouloir dmentir votre vue,
            Et votre me sans doute a d paratre mue.

DOM GARCIE

            Et n'est-ce pas ?

DONE ELVIRE

1350                Encore un peu d'attention,
            Et vous allez savoir ma rsolution.
            Il faut que de nous deux le destin s'accomplisse.
            Vous tes maintenant sur un grand prcipice;
            Et ce que votre coeur pourra dlibrer
1355    Va vous y faire choir, ou bien vous en tirer.
            Si, malgr cet objet qui vous a pu surprendre,
            Prince, vous me rendez ce que vous devez rendre
            Et ne demandez point d'autre preuve que moi
            Pour condamner l'erreur du trouble o je vous voi,
1360    Si de vos sentiments la prompte dfrence
            Veut sur ma seule foi croire mon innocence
            Et de tous vos soupons dmentir le crdit
            Pour croire aveuglment ce que mon coeur vous dit,
            Cette soumission, cette marque d'estime,
1365    Du pass dans ce coeur efface tout le crime:
            Je rtracte  l'instant ce qu'un juste courroux
            M'a fait dans la chaleur prononcer contre vous;
            Et si je puis un jour choisir ma destine
            Sans choquer les devoirs du rang o je suis ne,
1370    Mon honneur, satisfait par ce respect soudain,
            Promet  votre amour et mes voeux et ma main.
            Mais prtez bien l'oreille  ce que je vais dire:
            Si cet offrevi sur vous obtient si peu d'empire,
            Que vous me refusiez de me faire entre nous
1375    Un sacrifice entier de vos soupons jaloux,
            S'il ne vous suffit pas de toute l'assurance

            Que vous peuvent donner mon coeur et ma naissance,
            Et que de votre esprit les ombrages puissants
            Forcent mon innocence  convaincre vos sens
1380    Et porter  vos yeux l'clatant tmoignage
            D'une vertu sincre  qui l'on fait outrage,
            Je suis prte  le faire, et vous serez content;
            Mais il vous faut de moi dtacher  l'instant,
             mes voeux pour jamais renoncer de vous-mme;
1385    Et j'atteste du Ciel la puissance suprme
            Que, quoi que le destin puisse ordonner de nous,
            Je choisirai plutt d'tre  la mort qu' vous.
            Voil dans ces deux choix de quoi vous satisfaire:
            Avisez maintenant celui qui peut vous plaire.

DOM GARCIE

1390    Juste Ciel! jamais rien peut-il tre invent
            Avec plus d'artifice et de dloyaut?
            Tout ce que des enfers la malice tudie
            A-t-il rien de si noir que cette perfidie?
            Et peut-elle trouver dans toute sa rigueur
1395    Un plus cruel moyen d'embarrasser un coeur?
            Ah! que vous savez bien ici contre moi-mme,
            Ingrate, vous servir de ma faiblesse extrme,
            Et mnager pour vous l'effort prodigieux
            De ce fatal amour n de vos tratres yeux!
1400    Parce qu'on est surprise et qu'on manque d'excuse,
            D'un offre de pardon on emprunte la ruse.
            Votre feinte douceur forge un amusement
            Pour divertir l'effet de mon ressentiment,
            Et par le noeud subtil du choix qu'elle embarrasse,
1405    Veut soustraire un perfide au coup qui le menace;
            Oui, vos dextrits veulent me dtourner
            D'un claircissement qui vous doit condamner;
            Et votre me, feignant une innocence entire,
            Ne s'offre  m'en donner une pleine lumire
1410    Qu' des conditions qu'aprs d'ardents souhaits
            Vous pensez que mon coeur n'acceptera jamais.
            Mais vous serez trompe en me croyant surprendre:
            Oui, oui, je prtends voir ce qui doit vous dfendre,
            Et quel fameux prodige, accusant ma fureur,
1415    Peut de ce que j'ai vu justifier l'horreur.

DONE ELVIRE

            Songez que par ce choix vous allez vous prescrire
            De ne plus rien prtendre au coeur de Done Elvire.

DOM GARCIE

            Soit: je souscris  tout, et mes voeux aussi bien,
            En l'tat o je suis, ne prtendent plus rien.

DONE ELVIRE

1420    Vous vous repentirez de l'clat que vous faites.

DOM GARCIE

            Non, non, tous ces discours sont de vaines dfaites;
            Et c'est moi bien plutt qui dois vous avertir
            Que quelque autre dans peu se pourra repentir:
            Le tratre, quel qu'il soit, n'aura pas l'avantage
1425    De drober sa vie  l'effort de ma rage.

DONE ELVIRE

            Ah! C'est trop en souffrir, et mon coeur irrit
            Ne doit plus conserver une sotte bont:
            Abandonnons l'ingrat  son propre caprice,
            Et puisqu'il veut prir, consentons qu'il prisse.
1430    lise   cet clat vous voulez me forcer;
            Mais je vous apprendrai que c'est trop m'offenser.
            (lise entre.)
            Faites un peu sortir la personne chrie
            Allez, vous m'entendez: dites que je l'en prie.

DOM GARCIE

            Et je puis

DONE ELVIRE

                        Attendez, vous serez satisfait.

LISE

1435    Voici de son jaloux sans doute un nouveau trait.

DONE ELVIRE

            Prenez garde qu'au moins cette noble colre
            Dans la mme fiert jusqu'au bout persvre.
            Et surtout dsormais songez bien  quel prix
            Vous avez voulu voir vos soupons claircis.
1440    Voici, grces au Ciel, ce qui les a fait natre,
            Ces soupons obligeants que l'on me fait paratre.
            Voyez bien ce visage, et si de Done Igns
            Vos yeux au mme instant n'y connaissent les traits.

Scne IX

DOM GARCIE, ELVIRE, DONE IGNS, DOM ALVAR, LISE.

DOM GARCIE

             Ciel!

DONE ELVIRE

                  Si la fureur dont votre me est mue
1445    Vous trouble jusque-l l'usage de la vue,
            Vous avez d'autres yeux  pouvoir consulter
            Qui ne vous laisseront aucun lieu de douter.
            Sa mort est une adresse au besoin invente,
            Pour fuir l'autorit qui l'a perscute;
1450    Et sous un tel habit, elle cachait son sort,
            Pour mieux jouir du fruit de cette feinte mort.
            Madame, pardonnez, s'il faut que je consente
             trahir vos secrets et tromper votre attente:
            Je me vois expose  sa tmrit;
1455    Toutes mes actions n'ont plus de libert;
            Et mon honneur en butte aux soupons qu'il peut prendre
            Est rduit  toute heure aux soins de se dfendre.
            Nos doux embrassements, qu'a surpris ce jaloux,
            De cent indignits m'ont fait souffrir les coups.
1460    Oui, voil le sujet d'une fureur si prompte,
            Et l'assur tmoin qu'on produit de ma honte.
            Jouissez  cette heure en tyran absolu
            De l'claircissement que vous avez voulu;
            Mais sachez que j'aurai sans cesse la mmoire
1465    De l'outrage sanglant qu'on a fait  ma gloire;
            Et si je puis jamais oublier mes serments,
            Tombent sur moi du Ciel les plus grands chtiments!
            Qu'un tonnerre clatant mette ma tte en poudre,
            Lorsqu' souffrir vos feux je pourrai me rsoudre!
1470    Allons, Madame, allons, tons-nous de ces lieux,
            Qu'infectent les regards d'un monstre furieux;
            Fuyons-en promptement l'atteinte envenime,
            vitons les effets de sa rage anime,
            Et ne faisons des voeux, dans nos justes desseins,
1475    Que pour nous voir bientt affranchir de ses mains.

DONE IGNS

            Seigneur, de vos soupons l'injuste violence
             la mme vertu vient de faire une offense.

DOM GARCIE

            Quelles tristes clarts dissipent mon erreur,
            Enveloppent mes sens d'une profonde horreur,
1480    Et ne laissent plus voir  mon me abattue
            Que l'effroyable objet d'un remords qui me tue!
            Ah! Dom Alvar, je vois que vous avez raison;
            Mais l'enfer dans mon coeur a souffl son poison;
            Et par un trait fatal d'une rigueur extrme,
1485    Mon plus grand ennemi se rencontre en moi-mme.
            Que me sert-il d'aimer du plus ardent amour
            Qu'une me consume ait jamais mis au jour,
            Si par ses mouvements, qui font toute ma peine,
            Cet amour  tous coups se rend digne de haine?
1490    Il faut, il faut venger par mon juste trpas
            L'outrage que j'ai fait  ses divins appas.
            Aussi bien quel conseil aujourd'hui puis-je suivre?
            Ah! j'ai perdu l'objet pour qui j'aimais  vivre:
            Si j'ai pu renoncer  l'espoir de ses voeux,
1495    Renoncer  la vie est beaucoup moins fcheux.

DOM ALVAR

            Seigneur

DOM GARCIE

                  Non, Dom Alvar, ma mort est ncessaire:
            Il n'est soins ni raisons qui m'en puissent distraire.
            Mais il faut que mon sort en se prcipitant
            Rende  cette Princesse un service clatant;
1500    Et je veux me chercher dans cette illustre envie
            Les moyens glorieux de sortir de la vie,
            Faire par un grand coup, qui signale ma foi,
            Qu'en expirant pour elle, elle ait regret  moi,
            Et qu'elle puisse dire, en se voyant venge:
1505    "C'est par son trop d'amour qu'il m'avait outrage." 
            Il faut que de ma main un illustre attentat
            Porte une mort trop due au sein de Mauregat,
            Que j'aille prvenir par une belle audace
            Le coup dont la Castille avec bruit le menace;
1510    Et j'aurai des douceurs dans mon instant fatal
            De ravir cette gloire  l'espoir d'un rival.

DOM ALVAR

            Un service, Seigneur, de cette consquence
            Aurait bien le pouvoir d'effacer votre offense;
            Mais hasarder

DOM GARCIE

                        Allons, par un juste devoir,
1515    Faire  ce noble effort servir mon dsespoir.

ACTE V, Scne premire

DOM ALVAR, LISE.

DOM ALVAR

            Oui, jamais il ne fut de si rude surprise:
            Il venait de former cette haute entreprise;
             l'avide dsir d'immoler Mauregat
            De son prompt dsespoir il tournait tout l'clat;
1520    Ses soins prcipits voulaient  son courage
            De cette juste mort assurer l'avantage,
            Y chercher son pardon, et prvenir l'ennui
            Qu'un rival partaget cette gloire avec lui;
            Il sortait de ces murs, quand un bruit trop fidle
1525    Est venu lui porter la fcheuse nouvelle
            Que ce mme rival, qu'il voulait prvenir,
            A remport l'honneur qu'il pensait obtenir,
            L'a prvenu lui-mme en immolant le tratre,
            Et pousse dans ce jour Dom Alphonse  paratre,
1530    Qui d'un si prompt succs va goter la douceur,
            Et vient prendre en ces lieux la Princesse sa soeur.
            Et, ce qui n'a pas peine  gagner la croyance,
            On entend publier que c'est la rcompense
            Dont il prtend payer le service clatant
1535    Du bras qui lui fait jour au trne qui l'attend.

LISE

            Oui, Done Elvire a su ces nouvelles semes,
            Et du vieux Dom Louis les trouve confirmes,
            Qui vient de lui mander que Lon dans ce jour
            De Dom Alphonse et d'elle attend l'heureux retour,
1540    Et que c'est l qu'on doit, par un revers prospre,
            Lui voir prendre un poux de la main de ce frre:
            Dans ce peu qu'il en dit, il donne assez  voir
            Que Dom Sylve est l'poux qu'elle doit recevoir.

DOM ALVAR

            Ce coup au coeur du Prince

LISE

                              Est sans doute bien rude,
1545    Et je le trouve  plaindre en son inquitude.
            Son intrt pourtant, si j'en ai bien jug,
            Est encor cher au coeur qu'il a tant outrag;
            Et je n'ai point connu qu' ce succs qu'on vante,
            La Princesse ait fait voir une me fort contente
1550    De ce frre qui vient et de la lettre aussi.
            Mais

Scne II

DONE ELVIRE, DOM ALVAR, LISE, DONE IGNS.

DONE ELVIRE

                  Faites, Dom Alvar, venir le Prince ici.
            Souffrez que devant vous je lui parle, Madame,
            Sur cet vnement dont on surprend mon me;
            Et ne m'accusez point d'un trop prompt changement,
1555    Si je perds contre lui tout mon ressentiment.
            Sa disgrce imprvue a pris droit de l'teindre:
            Sans lui laisser ma haine, il est assez  plaindre,
            Et le Ciel, qui l'expose  ce trait de rigueur,
            N'a que trop bien servi les serments de mon coeur.
1560    Un clatant arrt de ma gloire outrage
             jamais n'tre  lui me tenait engage;
            Mais quand par les destins il est excut,
            J'y vois pour son amour trop de svrit;
            Et le triste succs de tout ce qu'il m'adresse,
1565    M'efface son offense et lui rend ma tendresse.
            Oui, mon coeur, trop veng par de si rudes coups,
            Laisse  leur cruaut dsarmer son courroux,
            Et cherche maintenant, par un soin pitoyable,
             consoler le sort d'un amant misrable;
1570    Et je crois que sa flamme a bien pu mriter
            Cette compassion que je lui veux prter.

DONE IGNS

            Madame, on aurait tort de trouver  redire
            Aux tendres sentiments qu'on voit qu'il vous inspire:
            Ce qu'il a fait pour vous  Il vient, et sa pleur
1575    De ce coup surprenant marque assez la douleur.

Scne III

DOM GARCIE, DONE ELVIRE, DONE IGNS, LISE.

DOM GARCIE

            Madame, avec quel front faut-il que je m'avance,
            Quand je viens vous offrir l'odieuse prsence ?

DONE ELVIRE

            Prince, ne parlons plus de mon ressentiment:
            Votre sort dans mon me a fait du changement,
1580    Et par le triste tat o sa rigueur vous jette
            Ma colre est teinte, et notre paix est faite.
            Oui, bien que votre amour ait mrit les coups
            Que fait sur lui du Ciel clater le courroux,
            Bien que ses noirs soupons aient offens ma gloire
1585    Par des indignits qu'on aurait peine  croire,
            J'avouerai toutefois que je plains son malheur
            Jusqu' voir nos succs avec quelque douleur,
            Que je hais les faveurs de ce fameux service
            Lorsqu'on veut de mon coeur lui faire un sacrifice,
1590    Et voudrais bien pouvoir racheter les moments
            O le sort contre vous n'armait que mes serments.
            Mais enfin vous savez comme nos destines
            Aux intrts publics sont toujours enchanes,
            Et que l'ordre des Cieux, pour disposer de moi,
1595    Dans mon frre qui vient me va montrer mon roi.
            Cdez comme moi, Prince,  cette violence
            O la grandeur soumet celles de ma naissance;
            Et si de votre amour les dplaisirs sont grands,
            Qu'il se fasse un secours de la part que j'y prends,
1600    Et ne se serve point contre un coup qui l'tonne
            Du pouvoir qu'en ces lieux votre valeur vous donne:
            Ce vous serait sans doute un indigne transport
            De vouloir dans vos maux lutter contre le sort;
            Et lorsque c'est en vain qu'on s'oppose  sa rage,
1605    La soumission prompte est grandeur de courage.
            Ne rsistez donc point  ses coups clatants,
            Ouvrez les murs d'Astorgue au frre que j'attends,
            Laissez-moi rendre aux droits qu'il peut sur moi prtendre
            Ce que mon triste coeur a rsolu de rendre;
1610    Et ce fatal hommage, o mes voeux sont forcs,
            Peut-tre n'ira pas si loin que vous pensez.

DOM GARCIE

            C'est faire voir, Madame, une bont trop rare,
            Que vouloir adoucir le coup qu'on me prpare:
            Sur moi sans de tels soins vous pouvez laisser choir
1615    Le foudre rigoureux de tout votre devoir.
            En l'tat o je suis je n'ai rien  vous dire:
            J'ai mrit du sort tout ce qu'il a de pire;
            Et je sais, quelques maux qu'il me faille endurer,
            Que je me suis t le droit d'en murmurer.
1620    Par o pourrais-je, hlas! dans ma vaste disgrce,
            Vers vous de quelque plainte autoriser l'audace?
            Mon amour s'est rendu mille fois odieux;
            Il n'a fait qu'outrager vos attraits glorieux;
            Et lorsque par un juste et fameux sacrifice
1625    Mon bras  votre sang cherche  rendre un service,
            Mon astre m'abandonne au dplaisir fatal
            De me voir prvenu par le bras d'un rival.
            Madame, aprs cela je n'ai rien  prtendre,
            Je suis digne du coup que l'on me fait attendre,
1630    Et je le vois venir sans oser contre lui
            Tenter de votre coeur le favorable appui.
            Ce qui peut me rester dans mon malheur extrme,
            C'est de chercher alors mon remde en moi-mme,
            Et faire que ma mort, propice  mes dsirs,
1635    Affranchisse mon coeur de tous ses dplaisirs.
            Oui, bientt dans ces lieux Dom Alphonse doit tre,
            Et dj mon rival commence de paratre;
            De Lon vers ces murs il semble avoir vol,
            Pour recevoir le prix du tyran immol.
1640    Ne craignez point du tout qu'aucune rsistance
            Fasse valoir ici ce que j'ai de puissance:
            Il n'est effort humain que pour vous conserver,
            Si vous y consentiez, je ne pusse braver;
            Mais ce n'est pas  moi, dont on hait la mmoire,
1645     pouvoir esprer cet aveu plein de gloire;
            Et je ne voudrais pas, par des efforts trop vains,
            Jeter le moindre obstacle  vos justes desseins.
            Non, je ne contrains point vos sentiments, Madame:
            Je vais en libert laisser toute votre me,
1650    Ouvrir les murs d'Astorgue  cet heureux vainqueur,
            Et subir de mon sort la dernire rigueur.

Scne IV

DONE ELVIRE, DONE IGNS, LISE.

DONE ELVIRE

            Madame, au dsespoir o son destin l'expose
            De tous mes dplaisirs n'imputez pas la cause:
            Vous me rendrez justice en croyant que mon coeur
1655    Fait de vos intrts sa plus vive douleur,
            Que bien plus que l'amour l'amiti m'est sensible,
            Et que si je me plains d'une disgrce horrible,
            C'est de voir que du Ciel le funeste courroux
            Ait pris chez moi les traits qu'il lance contre vous,
1660    Et rendu mes regards coupables d'une flamme
            Qui traite indignement les bonts de votre me.

DONE IGNS

            C'est un vnement dont sans doute vos yeux
            N'ont point pour moi, Madame,  quereller les Cieux.
            Si les faibles attraits qu'tale mon visage
1665    M'exposaient au destin de souffrir un volage,
            Le Ciel ne pouvait mieux m'adoucir de tels coups,
            Quand pour m'ter ce coeur il s'est servi de vous;
            Et mon front ne doit point rougir d'une inconstance
            Qui de vos traits aux miens marque la diffrence.
1670    Si pour ce changement je pousse des soupirs,
            Ils viennent de le voir fatal  vos dsirs;
            Et dans cette douleur que l'amiti m'excite
            Je m'accuse pour vous de mon peu de mrite,
            Qui n'a pu retenir un coeur dont les tributs
1675    Causent un si grand trouble  vos voeux combattus.

DONE ELVIRE

            Accusez-vous plutt de l'injuste silence
            Qui m'a de vos deux coeurs cach l'intelligence.
            Ce secret, plus tt su, peut-tre  toutes deux
            Nous aurait pargn des troubles si fcheux;
1680    Et mes justes froideurs, des dsirs d'un volage
            Au point de leur naissance ayant banni l'hommage,
            Eussent pu renvoyer

DONE IGNS

                              Madame, le voici.

DONE ELVIRE

            Sans rencontrer ses yeux vous pouvez tre ici:
            Ne sortez point, Madame, et dans un tel martyre
1685    Veuillez tre tmoin de ce que je vais dire.

DONE IGNS

            Madame, j'y consens, quoique je sache bien
            Qu'on fuirait en ma place un pareil entretien.

DONE ELVIRE

            Son succs, si le Ciel seconde ma pense,
            Madame, n'aura rien dont vous soyez blesse.

Scne V

DOM SYLVE, DONE ELVIRE, DONE IGNS.

DONE ELVIRE

1690    Avant que vous parliez, je demande instamment
            Que vous daigniez, Seigneur, m'couter un moment.
            Dj la renomme a jusqu' nos oreilles
            Port de votre bras les soudaines merveilles;
            Et j'admire avec tous comme en si peu de temps
1695    Il donne  nos destins ces succs clatants.
            Je sais bien qu'un bienfait de cette consquence
            Ne saurait demander trop de reconnaissance,
            Et qu'on doit toute chose  l'exploit immortel
            Qui replace mon frre au trne paternel.
1700    Mais quoi que de son coeur vous offrent les hommages,
            Usez en gnreux de tous vos avantages,
            Et ne permettez pas que ce coup glorieux
            Jette sur moi, Seigneur, un joug imprieux,
            Que votre amour, qui sait quel intrt m'anime,
1705    S'obstine  triompher d'un refus lgitime,
            Et veuille que ce frre, o l'on va m'exposer,
            Commence d'tre roi pour me tyranniser.
            Lon a d'autres prix, dont en cette occurrence
            Il peut mieux honorer votre haute vaillance;
1710    Et c'est  vos vertus faire un prsent trop bas,
            Que vous donner un coeur qui ne se donne pas.
            Peut-on tre jamais satisfait en soi-mme,
            Lorsque par la contrainte on obtient ce qu'on aime?
            C'est un triste avantage, et l'amant gnreux
1715     ces conditions refuse d'tre heureux;
            Il ne veut rien devoir  cette violence
            Qu'exercent sur nos coeurs les droits de la naissance,
            Et pour l'objet qu'il aime est toujours trop zl,
            Pour souffrir qu'en victime il lui soit immol.
1720    Ce n'est pas que ce coeur au mrite d'un autre
            Prtende rserver ce qu'il refuse au vtre:
            Non, Seigneur, j'en rponds, et vous donne ma foi
            Que personne jamais n'aura pouvoir sur moi,
            Qu'une sainte retraite  toute autre poursuite

DOM SYLVE

1725    J'ai de votre discours assez souffert la suite,
            Madame; et par deux mots je vous l'eusse pargn,
            Si votre fausse alarme et sur vous moins gagn.
            Je sais qu'un bruit commun, qui partout se fait croire,
            De la mort du tyran me veut donner la gloire;
1730    Mais le seul peuple enfin, comme on nous fait savoir,
            Laissant par Dom Louis chauffer son devoir,
            A remport l'honneur de cet acte hroque
            Dont mon nom est charg par la rumeur publique;
            Et ce qui d'un tel bruit a fourni le sujet,
1735    C'est que, pour appuyer son illustre projet,
            Dom Louis fit semer, par une feinte utile,
            Que, second des miens, j'avais saisi la ville;
            Et par cette nouvelle, il a pouss les bras
            Qui d'un usurpateur ont ht le trpas:
1740    Par son zle prudent il a su tout conduire,
            Et c'est par un des siens qu'il vient de m'en instruire.
            Mais dans le mme instant un secret m'est appris,
            Qui va vous tonner autant qu'il m'a surpris.
            Vous attendez un frre, et Lon son vrai matre:
1745     vos yeux maintenant le Ciel le fait paratre.
            Oui, je suis Dom Alphonse, et mon sort conserv,
            Et sous le nom du sang de Castille lev,
            Est un fameux effet de l'amiti sincre
            Qui fut entre son Prince et le Roi notre pre:
1750    Dom Louis du secret a toutes les clarts,
            Et doit aux yeux de tous prouver ces vrits.
            D'autres soins maintenant occupent ma pense,
            Non qu' votre sujet elle soit traverse,
            Que ma flamme querelle un tel vnement
1755    Et qu'en mon coeur le frre importune l'amant:
            Mes feux par ce secret ont reu sans murmure
            Le changement qu'en eux a prescrit la nature;
            Et le sang qui nous joint m'a si bien dtach
            De l'amour dont pour vous mon coeur tait touch,
1760    Qu'il ne respire plus, pour faveur souveraine,
            Que les chres douceurs de sa premire chane
            Et le moyen de rendre  l'adorable Igns
            Ce que de ses bonts a mrit l'excs.
            Mais son sort incertain rend le mien misrable,
1765    Et si ce qu'on en dit se trouvait vritable,
            En vain Lon m'appelle et le trne m'attend:
            La couronne n'a rien  me rendre content,
            Et je n'en veux l'clat que pour goter la joie
            D'en couronner l'objet o le Ciel me renvoie,
1770    Et pouvoir rparer par ces justes tributs
            L'outrage que j'ai fait  ses rares vertus.
            Madame, c'est de vous que j'ai raison d'attendre
            Ce que de son destin mon me peut apprendre:
            Instruisez-m'en, de grce, et par votre discours
1775    Htez mon dsespoir ou le bien de mes jours.

DONE ELVIRE

            Ne vous tonnez pas si je tarde  rpondre,
            Seigneur: ces nouveauts ont droit de me confondre.
            Je n'entreprendrai point de dire  votre amour
            Si Done Igns est morte ou respire le jour;
1780    Mais par ce cavalier, l'un de ses plus fidles,
            Vous en pourrez sans doute apprendre des nouvelles.

DON SYLVE ou DOM ALPHONSE


            Ah! Madame, il m'est doux en ces perplexits
            De voir ici briller vos clestes beauts.
            Mais vous, avec quels yeux verrez-vous un volage,
            Dont le crime ?



DONE IGNS



1785                Ah! gardez de me faire un outrage,
            Et de vous hasarder  dire que vers moi
            Un coeur dont je fais cas ait pu manquer de foi;
            J'en refuse l'ide, et l'excuse me blesse:
            Rien n'a pu m'offenser auprs de la Princesse;
1790    Et tout ce que d'ardeur elle vous a caus
            Par un si haut mrite est assez excus.
            Cette flamme vers moi ne vous rend point coupable,
            Et dans le noble orgueil dont je me sens capable,
            Sachez, si vous l'tiez, que ce serait en vain
1795    Que vous prsumeriez de flchir mon ddain,
            Et qu'il n'est repentir, ni suprme puissance,
            Qui gagnt sur mon coeur d'oublier cette offense.

DONE ELVIRE

            Mon frre (d'un tel nom souffrez-moi la douceur),
            De quel ravissement comblez-vous une soeur!
1800    Que j'aime votre choix et bnis l'aventure
            Qui vous fait couronner une amiti si pure!
            Et de deux nobles coeurs que j'aime tendrement

Scne VI

DOM GARCIE, DONE ELVIRE, DONE IGNS, DOM SYLVE, LISE.

DOM GARCIE

            De grce, cachez-moi votre contentement,
            Madame, et me laissez mourir dans la croyance
1805    Que le devoir vous fait un peu de violence.
            Je sais que de vos voeux vous pouvez disposer,
            Et mon dessein n'est pas de leur rien opposer:
            Vous le voyez assez, et quelle obissance
            De vos commandements m'arrache la puissance.
1810    Mais je vous avouerai que cette gayet
            Surprend au dpourvu toute ma fermet,
            Et qu'un pareil objet dans mon me fait natre
            Un transport dont j'ai peur que je ne sois pas matre;
            Et je me punirais, s'il m'avait pu tirer
1815    De ce respect soumis o je veux demeurer.
            Oui, vos commandements ont prescrit  mon me
            De souffrir sans clat le malheur de ma flamme:
            Cet ordre sur mon coeur doit tre tout-puissant,
            Et je prtends mourir en vous obissant.
1820    Mais encore une fois la joie o je vous trouve
            M'expose  la rigueur d'une trop rude preuve,
            Et l'me la plus sage, en ces occasions,
            Rpond malaisment de ses motions.
            Madame, pargnez-moi cette cruelle atteinte;
1825    Donnez-moi, par piti, deux moments de contrainte,
            Et quoi que d'un rival vous inspirent les soins,
            N'en rendez pas mes yeux les malheureux tmoins:
            C'est la moindre faveur qu'on peut, je crois, prtendre,
            Lorsque dans ma disgrce un amant peut descendre.
1830    Je ne l'exige pas, Madame, pour longtemps,
            Et bientt mon dpart rendra vos voeux contents.
            Je vais o de ses feux mon me consume
            N'apprendra votre hymen que par la renomme:
            Ce n'est pas un spectacle o je doive courir;
1835    Madame, sans le voir, j'en saurai bien mourir.

DONE IGNS

            Seigneur, permettez-moi de blmer votre plainte.
            De vos maux la Princesse a su paratre atteinte;
            Et cette joie encor, de quoi vous murmurez,
            Ne lui vient que des biens qui vous sont prpars;
1840    Elle gote un succs  vos dsirs prospre,
            Et dans votre rival elle trouve son frre:
            C'est Dom Alphonse enfin, dont on a tant parl,
            Et ce fameux secret vient d'tre dvoil.

DOM SYLVE ou DOM ALPHONSE

            Mon coeur, grces au Ciel, aprs un long martyre,
1845    Seigneur, sans vous rien prendre, a tout ce qu'il dsire,
            Et gote d'autant mieux son bonheur en ce jour,
            Qu'il se voit en tat de servir votre amour.

DOM GARCIE

            Hlas! cette bont, Seigneur, doit me confondre:
             mes plus chers dsirs elle daigne rpondre;
1850    Le coup que je craignais, le Ciel l'a dtourn,
            Et tout autre que moi se verrait fortun;
            Mais ces douces clarts d'un secret favorable
            Vers l'objet ador me dcouvrent coupable,
            Et tomb de nouveau dans ces tratres soupons
1855    Sur quoi l'on m'a tant fait d'inutiles leons,
            Et par qui mon ardeur, si souvent odieuse,
            Doit perdre tout espoir d'tre jamais heureuse.
            Oui, l'on doit me har avec trop de raison:
            Moi-mme je me trouve indigne de pardon;
1860    Et quelque heureux succs que le sort me prsente,
            La mort, la seule mort est toute mon attente.

DONE ELVIRE

            Non, non: de ce transport le soumis mouvement,
            Prince, jette en mon me un plus doux sentiment.
            Par lui de mes serments je me sens dtache;
1865    Vos plaintes, vos respects, vos douleurs m'ont touche:
            J'y vois partout briller un excs d'amiti,
            Et votre maladie est digne de piti.
            Je vois, Prince, je vois qu'on doit quelque indulgence
            Aux dfauts o du Ciel fait pencher l'influence;
1870    Et pour tout dire enfin, jaloux ou non jaloux,
            Mon roi, sans me gner, peut me donner  vous.

DOM GARCIE

            Ciel, dans l'excs des biens que cet aveu m'octroie,
            Rends capable mon coeur de supporter sa joie!

DOM SYLVE ou DOM ALPHONSE

            Je veux que cet hymen, aprs nos vains dbats,
1875    Seigneur, joigne  jamais nos coeurs et nos tats.
            Mais ici le temps presse, et Lon nous appelle:
            Allons dans nos plaisirs satisfaire son zle,
            Et par notre prsence et nos soins diffrents
            Donner le dernier coup au parti des tyrans.

DOM JUAN


Comdie


PERSONNAGES

DOM JUAN, fils de Dom Louis.
SGANARELLE, valet de Dom Juan.
ELVIRE, femme de Dom Juan.
GUSMAN, cuyer d'Elvire.
DOM CARLOS, DOM ALONSE, frres d'Elvire.
DOM LOUIS, pre de Dom Juan.
FRANCISQUE.
CHARLOTTE, MATHURINE, paysannes.
PIERROT, paysan.
LA STATUE du Commandeur.
LA VIOLETTE, RAGOTIN, laquais de Dom Juan.
M. DIMANCHE, marchand.
LA RAME, spadassin.
SUITE de Dom Juan.
SUITE de Dom Carlos et de Dom Alonse, frres.
UN SPECTRE. 

La scne est en Sicile.

ACTE I, Scne premire

SGANARELLE, GUSMAN.

SGANARELLE, tenant une tabatire: Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n'est rien d'gal au tabac: c'est la passion des honntes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il rjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les mes  la vertu, et l'on apprend avec lui  devenir honnte homme. Ne voyez-vous pas bien, ds qu'on en prend, de quelle manire obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d'en donner  droit et  gauche, partout o l'on se trouve? On n'attend pas mme qu'on en demande, et l'on court au-devant du souhait des gens: tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d'honneur et de vertu  tous ceux qui en prennent. Mais c'est assez de cette matire. Reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire, ta matresse, surprise de notre dpart, s'est mise en campagne aprs nous, et son coeur, que mon matre a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pense? J'ai peur qu'elle ne soit mal paye de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagn  ne bouger de l.

GUSMAN: Et la raison encore? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t'inspirer une peur d'un si mauvais augure? Ton matre t'a-t-il ouvert son coeur l-dessus, et t'a-t-il dit qu'il et pour nous quelque froideur qui l'ait oblig  partir?

SGANARELLE: Non pas; mais,  vue de pays, je connais  peu prs le train des choses; et sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerais presque que l'affaire va l. Je pourrais peut-tre me tromper; mais enfin, sur de tels sujets, l'exprience m'a pu donner quelques lumires.

GUSMAN: Quoi? ce dpart si peu prvu serait une infidlit de Dom Juan? Il pourrait faire cette injure aux chastes feux de Done Elvire?

SGANARELLE: Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage.

GUSMAN: Un homme de sa qualit ferait une action si lche?

SGANARELLE: Eh oui, sa qualit! La raison en est belle, et c'est par l qu'il s'empcherait des choses.

GUSMAN: Mais les saints noeuds du mariage le tiennent engag.

SGANARELLE: Eh! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Dom Juan.

GUSMAN: Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut tre, s'il faut qu'il nous ait fait cette perfidie; et je ne comprends point comme aprs tant d'amour et tant d'impatience tmoigne, tant d'hommages pressants, de voeux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnes, de protestations ardentes et de serments ritrs, tant de transports enfin et tant d'emportements qu'il a fait paratre, jusqu' forcer, dans sa passion, l'obstacle sacr d'un couvent, pour mettre Done Elvire en sa puissance, je ne comprends pas, dis-je, comme, aprs tout cela, il aurait le coeur de pouvoir manquer  sa parole.

SGANARELLE: Je n'ai pas grande peine  le comprendre, moi; et si tu connaissais le plerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas qu'il ait chang de sentiments pour Done Elvire, je n'en ai point de certitude encore: tu sais que, par son ordre, je partis avant lui, et depuis son arrive il ne m'a point entretenu; mais, par prcaution, je t'apprends, inter nos, que tu vois en Dom Juan, mon matre, le plus grand sclrat que la terre ait jamais port, un enrag, un chien, un diable, un Turc, un hrtique, qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en vritable bte brute, en pourceau d'Epicure, en vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille  toutes les remontrances qu'on lui peut faire, et traite de billeveses tout ce que nous croyons. Tu me dis qu'il a pous ta matresse: crois qu'il aurait plus fait pour sa passion, et qu'avec elle il aurait encore pous toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui cote rien  contracter; il ne se sert point d'autres piges pour attraper les belles, et c'est un pouseur  toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui; et si je te disais le nom de toutes celles qu'il a pouses en divers lieux, ce serait un chapitre  durer jusques au soir. Tu demeures surpris et changes de couleur  ce discours; ce n'est l qu'une bauche du personnage, et pour en achever le portrait, il faudrait bien d'autres coups de pinceau. Suffit qu'il faut que le courroux du Ciel l'accable quelque jour; qu'il me vaudrait bien mieux d'tre au diable que d'tre  lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterais qu'il ft dj je ne sais o. Mais un grand seigneur mchant homme est une terrible chose; il faut que je lui sois fidle, en dpit que j'en aie: la crainte en moi fait l'office du zle, bride mes sentiments, et me rduit d'applaudir bien souvent  ce que mon me dteste. Le voil qui vient se promener dans ce palais: sparons-nous. coute au moins: je t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche; mais s'il fallait qu'il en vnt quelque chose  ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti.

Scne II

DOM JUAN, SGANARELLE.

DOM JUAN: Quel homme te parlait l? Il a bien de l'air, ce me semble, du bon Gusman de Done Elvire.

SGANARELLE: C'est quelque chose aussi  peu prs de cela.

DOM JUAN: Quoi? c'est lui?

SGANARELLE: Lui-mme.

DOM JUAN: Et depuis quand est-il en cette ville?

SGANARELLE: D'hier au soir.

DOM JUAN: Et quel sujet l'amne?

SGANARELLE: Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiter.

DOM JUAN: Notre dpart sans doute?

SGANARELLE: Le bonhomme en est tout mortifi, et m'en demandait le sujet.

DOM JUAN: Et quelle rponse as-tu faite?

SGANARELLE: Que vous ne m'en aviez rien dit.

DOM JUAN: Mais encore, quelle est ta pense l-dessus? Que t'imagines-tu de cette affaire?

SGANARELLE: Moi, je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour en tte.

DOM JUAN: Tu le crois?

SGANARELLE: Oui.

DOM JUAN: Ma foi! tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a chass Elvire de ma pense.

SGANARELLE: Eh mon Dieu! je sais mon Dom Juan sur le bout du doigt, et connais votre coeur pour le plus grand coureur du monde: il se plat  se promener de liens en liens, et n'aime gure  demeurer en place.

DOM JUAN: Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte?

SGANARELLE: Eh! Monsieur.

DOM JUAN: Quoi? Parle.

SGANARELLE: Assurment que vous avez raison, si vous le voulez; on ne peut pas aller l contre. Mais si vous ne le vouliez pas, ce serait peut-tre une autre affaire.

DOM JUAN: Eh bien! je te donne la libert de parler et de me dire tes sentiments.

SGANARELLE: En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point votre mthode, et que je trouve fort vilain d'aimer de tous cts comme vous faites.

DOM JUAN: Quoi? tu veux qu'on se lie  demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'tre fidle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'tre mort ds sa jeunesse  toutes les autres beauts qui nous peuvent frapper les yeux! Non, non: la constance n'est bonne que pour des ridicules; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'tre rencontre la premire ne doit point drober aux autres les justes prtentions qu'elles ont toutes sur nos cours. Pour moi, la beaut me ravit partout o je la trouve, et je cde facilement  cette douce violence dont elle nous entrane. J'ai beau tre engag, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon me  faire injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mrite de toutes, et rends  chacune les hommages et les tributs o la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur  tout ce que je vois d'aimable; et ds qu'un beau visage me le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, aprs tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On gote une douceur extrme  rduire, par cent hommages, le coeur d'une jeune beaut,  voir de jour en jour les petits progrs qu'on y fait,  combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur d'une me qui a peine  rendre les armes,  forcer pied  pied toutes les petites rsistances qu'elle nous oppose,  vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement o nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est matre une fois, il n'y a plus rien  dire ni rien  souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillit d'un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient rveiller nos dsirs, et prsenter  notre coeur les charmes attrayants d'une conqute  faire. Enfin il n'est rien de si doux que de triompher de la rsistance d'une belle personne, et j'ai sur ce sujet l'ambition des conqurants, qui volent perptuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se rsoudre  borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrter l'imptuosit de mes dsirs: je me sens un coeur  aimer toute la terre; et comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y et d'autres mondes, pour y pouvoir tendre mes conqutes amoureuses.

SGANARELLE: Vertu de ma vie, comme vous dbitez! Il semble que vous ayez appris cela par coeur, et vous parlez tout comme un livre.

DOM JUAN: Qu'as-tu  dire l-dessus?

SGANARELLE: Ma foi! j'ai  dire., je ne sais; car vous tournez les choses d'une manire, qu'il semble que vous avez raison; et cependant il est vrai que vous ne l'avez pas. J'avais les plus belles penses du monde, et vos discours m'ont brouill tout cela. Laissez faire: une autre fois je mettrai mes raisonnements par crit, pour disputer avec vous.

DOM JUAN: Tu feras bien.

SGANARELLE: Mais, Monsieur, cela serait-il de la permission que vous m'avez donne, si je vous disais que je suis tant soit peu scandalis de la vie que vous menez?

DOM JUAN: Comment? quelle vie est-ce que je mne?

SGANARELLE: Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voir tous les mois vous marier comme vous faites.

DOM JUAN: Y a-t-il rien de plus agrable?

SGANARELLE: Il est vrai, je conois que cela est fort agrable et fort divertissant, et je m'en accommoderais assez, moi, s'il n'y avait point de mal; mais, Monsieur, se jouer ainsi d'un mystre sacr, et.

DOM JUAN: Va, va, c'est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la dmlerons bien ensemble, sans que tu t'en mettes en peine.

SGANARELLE: Ma foi! Monsieur, j'ai toujours ou dire que c'est une mchante raillerie que de se railler du Ciel, et que les libertins ne font jamais une bonne fin.

DOM JUAN: Hol! matre sot, vous savez que je vous ai dit que je n'aime pas les faiseurs de remontrances.

SGANARELLE: Je ne parle pas aussi  vous, Dieu m'en garde. Vous savez ce que vous faites, vous; et si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons; mais il y a de certains petits impertinents dans le monde, qui sont libertins sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts, parce qu'ils croient que cela leur sied bien; et si j'avais un matre comme cela, je lui dirais fort nettement, le regardant en face: "Osez-vous bien ainsi vous jouer au Ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme vous faites des choses les plus saintes? C'est bien  vous, petit ver de terre, petit mirmidon que vous tes (je parle au matre que j'ai dit), c'est bien  vous  vouloir vous mler de tourner en raillerie ce que tous les hommes rvrent? Pensez-vous que pour tre de qualit, pour avoir une perruque blonde et bien frise, des plumes  votre chapeau, un habit bien dor, et des rubans couleur de feu (ce n'est pas  vous que je parle, c'est  l'autre), pensez-vous, dis-je, que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et qu'on n'ose vous dire vos vrits? Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le Ciel punit tt ou tard les impies, qu'une mchante vie amne une mchante mort, et que."

DOM JUAN: Paix!

SGANARELLE: De quoi est-il question?

DOM JUAN: Il est question de te dire qu'une beaut me tient au coeur, et qu'entran par ses appas, je l'ai suivie jusques en cette ville.

SGANARELLE: Et n'y craignez-vous rien, Monsieur, de la mort de ce commandeur que vous tutes il y a six mois?

DOM JUAN: Et pourquoi craindre? Ne l'ai-je pas bien tu?

SGANARELLE: Fort bien, le mieux du monde, et il aurait tort de se plaindre.

DOM JUAN: J'ai eu ma grce de cette affaire.

SGANARELLE: Oui, mais cette grce n'teint pas peut-tre le ressentiment des parents et des amis, et.

DOM JUAN: Ah! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement  ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te parle est une jeune fiance, la plus agrable du monde, qui a t conduite ici par celui mme qu'elle y vient pouser; et le hasard me fit voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais je n'ai vu deux personnes tre si contents l'un de l'autre, et faire clater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l'motion; j'en fus frapp au coeur et mon amour commena par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir si bien ensemble; le dpit alarma mes dsirs, et je me figurai un plaisir extrme  pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet attachement, dont la dlicatesse de mon coeur se tenait offense; mais jusques ici tous mes efforts ont t inutiles, et j'ai recours au dernier remde. Cet poux prtendu doit aujourd'hui rgaler sa matresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes choses sont prpares pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite barque et des gens, avec quoi fort facilement je prtends enlever la belle.

SGANARELLE: Ha! Monsieur.

DOM JUAN: Hein?

SGANARELLE: C'est fort bien fait  vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est rien tel en ce monde que de se contenter.

DOM JUAN: Prpare-toi donc  venir avec moi, et prends soin toi-mme d'apporter toutes mes armes, afin que. Ah! rencontre fcheuse. Tratre, tu ne m'avais pas dit qu'elle tait ici elle-mme.

SGANARELLE: Monsieur, vous ne me l'avez pas demand.

DOM JUAN: Est-elle folle, de n'avoir pas chang d'habit, et de venir en ce lieu-ci avec son quipage de campagne?

Scne III

DONE ELVIRE, DOM JUAN, SGANARELLE.

DONE ELVIRE: Me ferez-vous la grce, Dom Juan, de vouloir bien me reconnatre? et puis-je au moins esprer que vous daigniez tourner le visage de ce ct?

DOM JUAN: Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendais pas ici.

DONE ELVIRE: Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas; et vous tes surpris,  la vrit, mais tout autrement que je ne l'esprais; et la manire dont vous le paraissez me persuade pleinement ce que je refusais de croire. J'admire ma simplicit et la faiblesse de mon coeur  douter d'une trahison que tant d'apparences me confirmaient. J'ai t assez bonne, je le confesse, ou plutt assez sotte pour me vouloir tromper moi-mme, et travailler  dmentir mes yeux et mon jugement. J'ai cherch des raisons pour excuser  ma tendresse le relchement d'amiti qu'elle voyait en vous; et je me suis forg exprs cent sujets lgitimes d'un dpart si prcipit, pour vous justifier du crime dont ma raison vous accusait. Mes justes soupons chaque jour avaient beau me parler; j'en rejetais la voix qui vous rendait criminel  mes yeux, et j'coutais avec plaisir mille chimres ridicules qui vous peignaient innocent  mon coeur. Mais enfin cet abord ne me permet plus de douter, et le coup d'oeil qui m'a reue m'apprend bien plus de choses que je ne voudrais en savoir. Je serai bien aise pourtant d'our de votre bouche les raisons de votre dpart. Parlez, Dom Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous saurez vous justifier.

DOM JUAN: Madame, voil Sganarelle qui sait pourquoi je suis parti.

SGANARELLE: Moi, Monsieur? Je n'en sais rien, s'il vous plat.

DONE ELVIRE: H bien! Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende ces raisons.

DOM JUAN, faisant signe d'approcher  Sganarelle: Allons, parle donc  Madame.

SGANARELLE: Que voulez-vous que je dise?

DONE ELVIRE: Approchez, puisqu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes d'un dpart si prompt.

DOM JUAN: Tu ne rpondras pas?

SGANARELLE: Je n'ai rien  rpondre. Vous vous moquez de votre serviteur.

DOM JUAN: Veux-tu rpondre, te dis-je?

SGANARELLE: Madame.

DONE ELVIRE: Quoi?

SGANARELLE, se retournant vers son matre: Monsieur.

DOM JUAN: Si.

SGANARELLE: Madame, les conqurants, Alexandre et les autres mondes sont causes de notre dpart. Voil, Monsieur, tout ce que je puis dire.

DONE ELVIRE: Vous plat-il, Dom Juan, nous claircir ces beaux mystres?

DOM JUAN: Madame,  vous dire la vrit.

DONE ELVIRE: Ah! que vous savez mal vous dfendre pour un homme de coeur, et qui doit tre accoutum  ces sortes de choses! J'ai piti de vous voir la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie? Que ne me jurez-vous que vous tes toujours dans les mmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans gale, et que rien n'est capable de vous dtacher de moi que la mort? Que ne me dites-vous que des affaires de la dernire consquence vous ont oblig  partir sans m'en donner avis; qu'il faut que, malgr vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu' m'en retourner d'o je viens, assure que vous suivrez mes pas le plus tt qu'il vous sera possible; qu'il est certain que vous brlez de me rejoindre, et qu'loign de moi, vous souffrez ce que souffre un corps qui est spar de son me? Voil comme il faut vous dfendre, et non pas tre interdit comme vous tes.

DOM JUAN: Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et que je porte un coeur sincre. Je ne vous dirai point que je suis toujours dans les mmes sentiments pour vous, et que je brle de vous rejoindre, puisque enfin il est assur que je ne suis parti que pour vous fuir; non point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous davantage je puisse vivre sans pch. Il m'est venu des scrupules, Madame, et j'ai ouvert les yeux de l'me sur ce que je faisais. J'ai fait rflexion que, pour vous pouser, je vous ai drobe  la clture d'un convent, que vous avez rompu des voeux qui vous engageaient autre part, et que le Ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux cleste; j'ai cru que notre mariage n'tait qu'un adultre dguis, qu'il nous attirerait quelque disgrce d'en haut, et qu'enfin je devais tcher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner  vos premires chanes. Voudriez-vous, Madame, vous opposer  une si sainte pense, et que j'allasse, en vous retenant, me mettre le Ciel sur les bras, que par.?

DONE ELVIRE: Ah! sclrat, c'est maintenant que je te connais tout entier; et pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps, et qu'une telle connaissance ne peut plus me servir qu' me dsesprer. Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le mme Ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.

DOM JUAN: Sganarelle, le Ciel!

SGANARELLE: Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres.

DOM JUAN: Madame.

DONE ELVIRE: Il suffit. Je n'en veux pas our davantage, et je m'accuse mme d'en avoir trop entendu. C'est une lchet que de se faire expliquer trop sa honte; et, sur de tels sujets, un noble coeur, au premier mot, doit prendre son parti. N'attends pas que j'clate ici en reproches et en injures: non, non, je n'ai point un courroux  exhaler en paroles vaines, et toute sa chaleur se rserve pour sa vengeance. Je te le dis encore, le Ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fois; et si le Ciel n'a rien que tu puisses apprhender, apprhende du moins la colre d'une femme offense.

SGANARELLE: Si le remords le pouvait prendre!

DOM JUAN, aprs une petite rflexion: Allons songer  l'excution de notre entreprise amoureuse.

SGANARELLE: Ah! quel abominable matre me vois-je oblig de servir!

ACTE II, Scne premire

CHARLOTTE, PIERROT.

CHARLOTTE: Notre-dinse, Piarrot, tu t'es trouv l bien  point.

PIERROT: Parquienne, il ne s'en est pas fallu l'paisseur d'une plinque qu'ils ne se sayant nays tous deux.

CHARLOTTE: C'est donc le coup de vent da matin qui les avait renvarss dans la mar?

PIERROT: Aga, guien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme cela est venu; car, comme dit l'autre, je les ai le premier aviss, aviss le premier je les ai. Enfin donc j'estions sur le bord de la mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions  batifoler avec des mottes de tarre que je nous jesquions  la teste; car, comme tu sais bian, le gros Lucas aime  batifoler, et moi par fouas je batifole itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aperu de tout loin queuque chose qui grouillait dans gliau, et qui venait comme envars nous par secousse. Je voyais cela fixiblement, et pis tout d'un coup je voyais que je ne voyais plus rien. "Eh! Lucas, 'ai-je fait, je pense que vl des hommes qui nageant l-bas. - Voire, ce m'a-t-il fait, t'as est au trpassement d'un chat, t'as la vue trouble. - Palsanquienne, 'ai-je fait, je n'ai point la vue trouble: ce sont des hommes. - Point du tout, ce m'a-t-il fait, t'as la barlue. - Veux-tu gager, 'ai-je fait, que je n'ai point la barlue, 'ai-je fait, et que sont deux hommes, 'ai-je fait, qui nageant droit ici? 'ai-je fait. - Morquenne, ce m'a-t-il fait, je gage que non. - O! , 'ai-je fait, veux-tu gager dix sols que si? - Je le veux bian, ce m'a-t-il fait; et pour te montrer, vl argent su jeu" , ce m'a-t-il fait. Moi, je n'ai point est ni fou, ni estourdi; j'ai bravement bout  tarre quatre pices tapes, et cinq sols en doubles, jergniguenne, aussi hardiment que si j'avais aval un varre de vin; car je ses hazardeux, moi, et je vas  la dbandade. Je savais bian ce que je faisais pourtant. Queuque gniais! Enfin donc, je n'avons pas putost eu gag, que j'avons vu les deux hommes tout  plain, qui nous faisiant signe de les aller qurir; et moi de tirer auparavant les enjeux. "Allons, Lucas, 'ai-je dit, tu vois bian qu'ils nous appelont: allons viste  leu secours. - Non, ce m'a-t-il dit, ils m'ont fait pardre." ! donc, tanquia qu' la parfin, pour le faire court, je l'ai tant sarmonn, que je nous sommes bouts dans une barque, et pis j'avons tant fait cahin caha, que je les avons tirs de gliau, et pis je les avons mens cheux nous auprs du feu, et pis ils se sant dpouills tous nus pour se scher, et pis il y en est venu encore deux de la mesme bande, qui s'equiant sauvs tout seul, et pis Mathurine est arrive l,  qui l'en a fait les doux yeux. Vl justement, Charlotte, comme tout a s'est fait.

CHARLOTTE: Ne m'as-tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait que les autres?

PIERROT: Oui, c'est le matre. Il faut que ce soit queuque gros, gros Monsieur, car il a du dor  son habit tout depis le haut jusqu'en bas; et ceux qui le servont sont des Monsieux eux-mesmes; et stapandant, tout gros Monsieur qu'il est, il serait, par ma fique, nay, si je n'aviomme est l.

CHARLOTTE: Ardez un peu.

PIERROT: O! parquenne, sans nous, il en avait pour sa maine de fves.

CHARLOTTE: Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot?

PIERROT: Nannain: ils l'avont rhabill tout devant nous. Mon quieu, je n'en avais jamais vu s'habiller. Que d'histoires et d'angigorniaux boutont ces messieus-l les courtisans! Je me pardrais l dedans, pour moi, et j'estais tout bobi de voir a. Quien, Charlotte, ils avont des cheveux qui ne tenont point  leu teste; et ils boutont a aprs tout, comme un gros bonnet de filace. Ils ant des chemises qui ant des manches o j'entrerions tout brandis, toi et moi. En glieu d'haut-de-chausse, ils portont un garde-robe aussi large que d'ici  Pasque; en glieu de pourpoint, de petites brassires, qui ne leu venont pas usqu'au brichet; et en glieu de rabats, un grand mouchoir de cou  reziau, aveuc quatre grosses houppes de linge qui leu pendont sur l'estomaque. Ils avont itou d'autres petits rabats au bout des bras, et de grands entonnois de passement aux jambes, et parmi tout a tant de rubans, tant de rubans, que c'est une vraie piqui. Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soiont farcis tout depis un bout jusqu' l'autre; et ils sont faits d'eune faon que je me romprais le cou aveuc.

CHARLOTTE: Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu a.

PIERROT: O! acoute un peu auparavant, Charlotte: j'ai queuque autre chose  te dire, moi.

CHARLOTTE: Et bian! dis, qu'est-ce que c'est?

PIERROT: Vois-tu, Charlotte, il faut, comme dit l'autre, que je dbonde mon coeur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour estre maris ensemble; mais marquenne, je ne suis point satisfait de toi.

CHARLOTTE: Quement? qu'est-ce que c'est donc qu'iglia?

PIERROT: Iglia que tu me chagraignes l'esprit, franchement.

CHARLOTTE: Et quement donc?

PIERROT: Testiguienne, tu ne m'aimes point.

CHARLOTTE: Ah! ah! n'est que a?

PIERROT: Oui, ce n'est que a, et c'est bian assez.

CHARLOTTE: Mon quieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la mesme chose.

PIERROT: Je te dis toujou la mesme chose, parce que c'est toujou la mesme chose; et si ce n'tait pas toujou la mesme chose, je ne te dirais pas toujou la mesme chose.

CHARLOTTE: Mais qu'est-ce qu'il te faut? Que veux-tu?

PIERROT: Jerniquenne! je veux que tu m'aimes.

CHARLOTTE: Est-ce que je ne t'aime pas?

PIERROT: Non, tu ne m'aimes pas; et si, je fais tout ce que je pis pour a: je t'achte, sans reproche, des rubans  tous les marciers qui passont; je me romps le cou  t'aller denicher des marles; je fais jouer pour toi les vielleux quand ce vient ta feste; et tout a, comme si je me frappais la teste contre un mur. Vois-tu, a ni biau ni honneste de n'aimer pas les gens qui nous aimont.

CHARLOTTE: Mais, mon guieu, je t'aime aussi.

PIERROT: Oui, tu m'aimes d'une belle deguaine!

CHARLOTTE: Quement veux-tu donc qu'on fasse?

PIERROT: Je veux que l'en fasse comme l'en fait quand l'en aime comme il faut.

CHARLOTTE: Ne t'aim-je pas aussi comme il faut?

PIERROT: Non: quand a est, a se voit, et l'en fait mille petites singeries aux personnes quand on les aime du bon du coeur. Regarde la grosse Thomasse, comme elle est assote du jeune Robain: alle est toujou autour de li  l'agacer, et ne le laisse jamais en repos; toujou al li fait queuque niche ou li baille quelque taloche en passant; et l'autre jour qu'il estait assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li, et le fit choir tout de son long par tarre. Jarni! vl o l'en voit les gens qui aimont; mais toi, tu ne me dis jamais mot, t'es toujou l comme eune vraie souche de bois; et je passerais vingt fois devant toi, que tu ne te grouillerais pas pour me bailler le moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventrequenne! a n'est pas bian, aprs tout, et t'es trop froide pour les gens.

CHARLOTTE: Que veux-tu que j'y fasse? c'est mon himeur, et je ne me pis refondre.

PIERROT: Ignia himeur qui quienne. Quand en a de l'amiqui pour les personnes, l'an en baille toujou queuque petite signifiance.

CHARLOTTE: Enfin je t'aime tout autant que je pis, et si tu n'es pas content de a, tu n'as qu' en aimer queuque autre.

PIERROT: Eh bien! vl pas mon compte. Testigu! Si tu m'aimais, me dirais-tu a?

CHARLOTTE: Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l'esprit?

PIERROT: Morqu! queu mal te fais-je? Je ne te demande qu'un peu d'amiqui.

CHARLOTTE: Eh bian! laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-tre que a viendra tout d'un coup sans y songer.

PIERROT: Touche donc l, Charlotte.

CHARLOTTE: Eh bien! quien.

PIERROT: Promets-moi donc que tu tcheras de m'aimer davantage.

CHARLOTTE: J'y ferai tout ce que je pourrai, mais il faut que a vienne de lui-mme. Pierrot, est-ce l ce Monsieur?

PIERROT: Oui, le vl.

CHARLOTTE: Ah! mon quieu, qu'il est genti, et que 'aurait t dommage qu'il et est nay!

PIERROT: Je revians tout  l'heure. Je m'en vas boire chopaine, pour me rebouter tant soit peu de la fatigue que j'ais eue.

Scne II

DOM JUAN, SGANARELLE, CHARLOTTE.

DOM JUAN: Nous avons manqu notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprvue a renvers avec notre barque le projet que nous avions fait; mais,  te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter rpare ce malheur, et je lui ai trouv des charmes qui effacent de mon esprit tout le chagrin que me donnait le mauvais succs de notre entreprise. Il ne faut pas que ce coeur m'chappe, et j'y ai dj jet des dispositions  ne pas me souffrir longtemps de pousser des soupirs.

SGANARELLE: Monsieur, j'avoue que vous m'tonnez.  peine sommes-nous chapps d'un pril de mort, qu'au lieu de rendre grce au Ciel de la piti qu'il a daign prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau  attirer sa colre par vos fantaisies accoutumes et vos amours. Paix! coquin que vous tes; vous ne savez ce que vous dites, et Monsieur sait ce qu'il fait. Allons.

DOM JUAN, apercevant Charlotte: Ah! ah! d'o sort cette autre paysanne, Sganarelle? As-tu rien vu de plus joli? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien l'autre?

SGANARELLE: Assurment. Autre pice nouvelle.

DOM JUAN: D'o me vient, la belle, une rencontre si agrable? Quoi? dans ces lieux champtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des personnes faites comme vous tes?

CHARLOTTE: Vous voyez, Monsieur.

DOM JUAN: tes-vous de ce village?

CHARLOTTE: Oui, Monsieur.

DOM JUAN: Et vous y demeurez?

CHARLOTTE: Oui, Monsieur.

DOM JUAN: Vous vous appelez?

CHARLOTTE: Charlotte, pour vous servir.

DOM JUAN: Ah! la belle personne, et que ses yeux sont pntrants!

CHARLOTTE: Monsieur, vous me rendez toute honteuse.

DOM JUAN: Ah! n'ayez point de honte d'entendre dire vos vrits. Sganarelle, qu'en dis-tu? Peut-on rien voir de plus agrable? Tournez-vous un peu, s'il vous plat. Ah! que cette taille est jolie! Haussez un peu la tte, de grce. Ah! que ce visage est mignon! Ouvrez vos yeux entirement. Ah! qu'ils sont beaux! Que je voie un peu vos dents, je vous prie. Ah! qu'elles sont amoureuses, et ces lvres apptissantes! Pour moi, je suis ravi, et je n'ai jamais vu une si charmante personne.

CHARLOTTE: Monsieur, cela vous plat  dire, et je ne sais pas si c'est pour vous railler de moi.

DOM JUAN: Moi, me railler de vous? Dieu m'en garde! je vous aime trop pour cela, et c'est du fond du coeur que je vous parle.

CHARLOTTE: Je vous suis bien oblige, si a est.

DOM JUAN: Point du tout; vous ne m'tes point oblige de tout ce que je dis, et ce n'est qu' votre beaut que vous en tes redevable.

CHARLOTTE: Monsieur, tout a est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit pour vous rpondre.

DOM JUAN: Sganarelle, regarde un peu ses mains.

CHARLOTTE: Fi! Monsieur, elles sont noires comme je ne sais quoi.

DOM JUAN: Ha! que dites-vous l? Elles sont les plus belles du monde; souffrez que je les baise, je vous prie.

CHARLOTTE: Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites, et si j'avais su a tantt, je n'aurais pas manqu de les laver avec du son.

DOM JUAN: Et dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'tes pas marie, sans doute?

CHARLOTTE: Non, Monsieur; mais je dois bientt l'tre avec Piarrot, le fils de la voisine Simonette.

DOM JUAN: Quoi? une personne comme vous serait la femme d'un simple paysan! Non, non: c'est profaner tant de beauts, et vous n'tes pas ne pour demeurer dans un village. Vous mritez sans doute une meilleure fortune, et le Ciel, qui le connat bien, m'a conduit ici tout exprs pour empcher ce mariage, et rendre justice  vos charmes; car enfin, belle Charlotte, je vous aime de tout mon coeur, et il ne tiendra qu' vous que je vous arrache de ce misrable lieu, et ne vous mette dans l'tat o vous mritez d'tre. Cet amour est bien prompt sans doute; mais quoi? c'est un effet, Charlotte, de votre grande beaut, et l'on vous aime autant en un quart d'heure, qu'on ferait une autre en six mois.

CHARLOTTE: Aussi vrai, Monsieur, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce que vous dites me fait aise, et j'aurais toutes les envies du monde de vous croire; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire les Monsieux, et que vous autres courtisans tes des enjoleus, qui ne songez qu' abuser les filles.

DOM JUAN: Je ne suis pas de ces gens-l.

SGANARELLE: Il n'a garde.

CHARLOTTE: Voyez-vous, Monsieur, il n'y a pas plaisir  se laisser abuser. Je suis une pauvre paysanne; mais j'ai l'honneur en recommandation, et j'aimerais mieux me voir morte, que de me voir dshonore.

DOM JUAN: Moi, j'aurais l'me assez mchante pour abuser une personne comme vous? Je serais assez lche pour vous dshonorer? Non, non: j'ai trop de conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en tout honneur; et pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je n'ai point d'autre dessein que de vous pouser: en voulez-vous un plus grand tmoignage? M'y voil prt quand vous voudrez; et je prends  tmoin l'homme que voil de la parole que je vous donne.

SGANARELLE: Non, non, ne craignez point: il se mariera avec vous tant que vous voudrez.

DOM JUAN: Ah! Charlotte, je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres; et s'il y a des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu' abuser des filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la sincrit de ma foi. Et puis votre beaut vous assure de tout. Quand on est faite comme vous, on doit tre  couvert de toutes ces sortes de crainte; vous n'avez point l'air, croyez-moi, d'une personne qu'on abuse; et pour moi, je l'avoue, je me percerais le coeur de mille coups, si j'avais eu la moindre pense de vous trahir.

CHARLOTTE: Mon Dieu! je ne sais si vous dites vrai, ou non; mais vous faites que l'on vous croit.

DOM JUAN: Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurment, et je vous ritre encore la promesse que je vous ai faite. Ne l'acceptez-vous pas, et ne voulez-vous pas consentir  tre ma femme?

CHARLOTTE: Oui, pourvu que ma tante le veuille.

DOM JUAN: Touchez donc l, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.

CHARLOTTE: Mais au moins, Monsieur, ne m'allez pas tromper, je vous prie: il y aurait de la conscience  vous, et vous voyez comme j'y vais  la bonne foi.

DOM JUAN: Comment? Il semble que vous doutiez encore de ma sincrit! Voulez-vous que je fasse des serments pouvantables? Que le Ciel.

CHARLOTTE: Mon Dieu, ne jurez point, je vous crois.

DOM JUAN: Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.

CHARLOTTE: Oh! Monsieur, attendez que je soyons maris, je vous prie; aprs a, je vous baiserai tant que vous voudrez.

DOM JUAN: Eh bien! belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez; abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille baisers, je lui exprime le ravissement o je suis.

Scne III

DOM JUAN, SGANARELLE, PIERROT, CHARLOTTE.

PIERROT, se mettant entre-deux et poussant Dom Juan: Tout doucement, Monsieur, tenez-vous, s'il vous plat. Vous vous chauffez trop, et vous pourriez gagner la pursie.

DOM JUAN, repoussant rudement Pierrot: Qui m'amne cet impertinent?

PIERROT: Je vous dis qu'ou vous tegniez, et qu'ou ne caressiais point nos accordes.

DOM JUAN continue de le repousser: Ah! que de bruit!

PIERROT: Jerniquenne! ce n'est pas comme a qu'il faut pousser les gens.

CHARLOTTE, prenant Pierrot par le bras: Et laisse-le faire aussi, Piarrot.

PIERROT: Quement? que je le laisse faire? Je ne veux pas, moi.

DOM JUAN: Ah!

PIERROT: Testiguenne! parce qu'ous tes Monsieu, ous viendrez caresser nos femmes  note barbe? Allez-v's-en caresser les vtres.

DOM JUAN: Heu?

PIERROT: Heu. (Dom Juan lui donne un soufflet.) Testigu! ne me frappez pas. (Autre soufflet.) Oh! jernigu! (Autre soufflet.) Ventrequ! (Autre soufflet.) Palsanqu! Morquenne! a n'est pas bian de battre les gens, et ce n'est pas l la rcompense de v's avoir sauv d'estre nay.

CHARLOTTE: Piarrot, ne te fche point.

PIERROT: Je me veux fcher; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te cajole.

CHARLOTTE: Oh! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce Monsieur veut m'pouser, et tu ne dois pas te bouter en colre.

PIERROT: Quement? Jerni! tu m'es promise.

CHARLOTTE: a n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes, ne dois-tu pas tre bien aise que je devienne Madame?

PIERROT: Jerniqu! non. J'aime mieux te voir creve que de te voir  un autre.

CHARLOTTE: Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine: si je sis Madame, je te ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage cheux nous.

PIERROT: Ventrequenne! je gni en porterai jamais, quand tu m'en poyrais deux fois autant. Est-ce donc comme a que t'escoutes ce qu'il te dit? Morquenne! si j'avais su a tantost, je me serais bian gard de le tirer de gliau, et je gli aurais baill un bon coup d'aviron sur la teste.

DOM JUAN, s'approchant de Pierrot pour le frapper: Qu'est-ce que vous dites?

PIERROT, s'loignant derrire Charlotte: Jerniquenne! je ne crains parsonne.

DOM JUAN passe du ct o est Pierrot: Attendez-moi un peu.

PIERROT repasse de l'autre ct de Charlotte: Je me moque de tout, moi.

DOM JUAN court aprs Pierrot: Voyons cela.

PIERROT se sauve encore derrire Charlotte: J'en avons bien vu d'autres.

DOM JUAN: Houais!

SGANARELLE: Eh! Monsieur, laissez l ce pauvre misrable. C'est conscience de le battre. coute, mon pauvre garon, retire-toi, et ne lui dis rien.

PIERROT passe devant Sganarelle, et dit firement  Dom Juan: Je veux lui dire, moi.

DOM JUAN lve la main pour donner un soufflet  Pierrot, qui baisse la tte, et Sganarelle reoit le soufflet: Ah! je vous apprendrai.

SGANARELLE, regardant Pierrot qui s'est baiss pour viter le soufflet: Peste soit du maroufle!

DOM JUAN: Te voil pay de ta charit.

PIERROT: Jarni! je vas dire  sa tante tout ce mnage-ci.

DOM JUAN: Enfin je m'en vais tre le plus heureux de tous les hommes, et je ne changerais pas mon bonheur  toutes les choses du monde. Que de plaisirs quand vous serez ma femme! et que.

Scne IV

DOM JUAN, SGANARELLE, CHARLOTTE, MATHURINE.

SGANARELLE, apercevant Mathurine: Ah! ah!

MATHURINE,  Dom Juan: Monsieur, que faites-vous donc l avec Charlotte? Est-ce que vous lui parlez d'amour aussi?

DOM JUAN,  Mathurine: Non, au contraire, c'est elle qui me tmoignait une envie d'tre ma femme, et je lui rpondais que j'tais engag  vous.

CHARLOTTE: Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine?

DOM JUAN, bas,  Charlotte: Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudrait bien que je l'pousasse; mais je lui dis que c'est vous que je veux.

MATHURINE: Quoi? Charlotte.

DOM JUAN, bas,  Mathurine: Tout ce que vous lui direz sera inutile; elle s'est mis cela dans la tte.

CHARLOTTE: Quement donc! Mathurine.

DOM JUAN, bas,  Charlotte: C'est en vain que vous lui parlerez; vous ne lui terez point cette fantaisie.

MATHURINE: Est-ce que.?

DOM JUAN, bas,  Mathurine: Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison.

CHARLOTTE: Je voudrais.

DOM JUAN, bas,  Charlotte: Elle est obstine comme tous les diables.

MATHURINE: Vraiment.

DOM JUAN, bas,  Mathurine: Ne lui dites rien, c'est une folle.

CHARLOTTE: Je pense.

DOM JUAN, bas,  Charlotte: Laissez-la l, c'est une extravagante.

MATHURINE: Non, non: il faut que je lui parle.

CHARLOTTE: Je veux voir un peu ses raisons.

MATHURINE: Quoi?.

DOM JUAN, bas,  Mathurine: Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'pouser.

CHARLOTTE: Je.

DOM JUAN, bas,  Charlotte: Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donn parole de la prendre pour femme.

MATHURINE: Hol! Charlotte, a n'est pas bien de courir sur le march des autres.

CHARLOTTE: a n'est pas honnte, Mathurine, d'tre jalouse que Monsieur me parle.

MATHURINE: C'est moi que Monsieur a vue la premire.

CHARLOTTE: S'il vous a vue la premire, il m'a vue la seconde, et m'a promis de m'pouser.

DOM JUAN, bas,  Mathurine: Eh bien! que vous ai-je dit?

MATHURINE: Je vous baise les mains, c'est moi, et non pas vous, qu'il a promis d'pouser.

DOM JUAN, bas,  Charlotte: N'ai-je pas devin?

CHARLOTTE:  d'autres, je vous prie; c'est moi, vous dis-je.

MATHURINE: Vous vous moquez des gens; c'est moi, encore un coup.

CHARLOTTE: Le vl qui est pour le dire, si je n'ai pas raison.

MATHURINE: Le vl qui est pour me dmentir, si je ne dis pas vrai.

CHARLOTTE: Est-ce, Monsieur, que vous lui avez promis de l'pouser?

DOM JUAN, bas,  Charlotte: Vous vous raillez de moi.

MATHURINE: Est-il vrai, Monsieur, que vous lui avez donn parole d'tre son mari?

DOM JUAN, bas,  Mathurine: Pouvez-vous avoir cette pense?

CHARLOTTE: Vous voyez qu'al le soutient.

DOM JUAN, bas,  Charlotte: Laissez-la faire.

MATHURINE: Vous tes tmoin comme al l'assure.

DOM JUAN, bas,  Mathurine: Laissez-la dire.

CHARLOTTE: Non, non: il faut savoir la vrit.

MATHURINE: Il est question de juger a.

CHARLOTTE: Oui, Mathurine, je veux que Monsieur vous montre votre bec jaune.

MATHURINE: Oui, Charlotte, je veux que Monsieur vous rende un peu camuse.

CHARLOTTE: Monsieur, vuidez la querelle, s'il vous plat.

MATHURINE: Mettez-nous d'accord, Monsieur.

CHARLOTTE,  Mathurine: Vous allez voir.

MATHURINE,  Charlotte: Vous allez voir vous-mme.

CHARLOTTE,  Dom Juan: Dites.

MATHURINE,  Dom Juan: Parlez.

DOM JUAN, embarass, leur dit  toutes deux: Que voulez-vous que je dise? Vous soutenez galement toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour femmes. Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui en est, sans qu'il soit ncessaire que je m'explique davantage? Pourquoi m'obliger l-dessus  des redites? Celle  qui j'ai promis effectivement n'a-t-elle pas en elle-mme de quoi se moquer des discours de l'autre, et doit-elle se mettre en peine, pourvu que j'accomplisse ma promesse? Tous les discours n'avancent point les choses; il faut faire et non pas dire, et les effets dcident mieux que les paroles. Aussi n'est-ce rien que par l que je vous veux mettre d'accord, et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des deux a mon coeur. (Bas,  Mathurine.)  Laissez-lui croire ce qu'elle voudra. (Bas,  Charlotte.)  Laissez-la se flatter dans son imagination. (Bas,  Mathurine.)  Je vous adore. (Bas,  Charlotte.)  Je suis tout  vous. (Bas,  Mathurine.)  Tous les visages sont laids auprs du vtre. (Bas,  Charlotte.)  On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue. J'ai un petit ordre  donner; je viens vous retrouver dans un quart d'heure.

CHARLOTTE,  Mathurine: Je suis celle qu'il aime, au moins.

MATHURINE: C'est moi qu'il pousera.

SGANARELLE: Ah! pauvres filles que vous tes, j'ai piti de votre innocence, et je ne puis souffrir de vous voir courir  votre malheur. Croyez-moi l'une et l'autre: ne vous amusez point  tous les contes qu'on vous fait, et demeurez dans votre village.

DOM JUAN, revenant: Je voudrais bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas.

SGANARELLE: Mon matre est un fourbe; il n'a dessein que de vous abuser, et en a bien abus d'autres; c'est l'pouseur du genre humain, et. (Il aperoit Dom Juan.) Cela est faux; et quiconque vous dira cela, vous lui devez dire qu'il en a menti. Mon matre n'est point l'pouseur du genre humain, il n'est point fourbe, il n'a pas dessein de vous tromper, et n'en a point abus d'autres. Ah! tenez, le voil; demandez-le plutt  lui-mme.

DOM JUAN: Oui.

SGANARELLE: Monsieur, comme le monde est plein de mdisants, je vais au-devant des choses; et je leur disais que, si quelqu'un leur venait dire du mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent pas de lui dire qu'il en aurait menti.

DOM JUAN: Sganarelle.

SGANARELLE: Oui, Monsieur est homme d'honneur, je le garantis tel.

DOM JUAN: Hon!

SGANARELLE: Ce sont des impertinents.

Scne V

DOM JUAN, LA RAME, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.

LA RAME: Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous.

DOM JUAN: Comment?

LA RAME: Douze hommes  cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un moment; je ne sais pas par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi; mais j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interrog, et auquel ils vous ont dpeint. L'affaire presse, et le plus tt que vous pourrez sortir d'ici sera le meilleur.

DOM JUAN,  Charlotte et Mathurine: Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici; mais je vous prie de vous ressouvenir de la parole que je vous ai donne, et de croire que vous aurez de mes nouvelles avant qu'il soit demain au soir. Comme la partie n'est pas gale, il faut user de stratagme, et luder adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se revte de mes habits, et moi.

SGANARELLE: Monsieur, vous vous moquez. M'exposer  tre tu sous vos habits, et.

DOM JUAN: Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais, et bien heureux est le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son matre.

SGANARELLE: Je vous remercie d'un tel honneur. O Ciel, puisqu'il s'agit de mort, fais-moi la grce de n'tre point pris pour un autre!

ACTE III, Scne premire

DOM JUAN, en habit de campagne, SGANARELLE, en habit de mdecin.

SGANARELLE, en mdecin: Ma foi, Monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voil l'un et l'autre dguiss  merveille. Votre premier dessein n'tait point du tout  propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous vouliez faire.

DOM JUAN, en habit de campagne: Il est vrai que te voil bien, et je ne sais o tu as t dterrer cet attirail ridicule.

SGANARELLE: Oui? C'est l'habit d'un vieux mdecin, qui a t laiss en gage au lieu o je l'ai pris, et il m'en a cot de l'argent pour l'avoir. Mais savez-vous, Monsieur, que cet habit me met dj en considration, que je suis salu des gens que je rencontre, et que l'on me vient consulter ainsi qu'un habile homme?

DOM JUAN: Comment donc?

SGANARELLE: Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus demander mon avis sur diffrentes maladies.

DOM JUAN: Tu leur as rpondu que tu n'y entendais rien?

SGANARELLE: Moi? Point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit: j'ai raisonn sur le mal, et leur ai fait des ordonnances  chacun.

DOM JUAN: Et quels remdes encore leur as-tu ordonns?

SGANARELLE: Ma foi! Monsieur, j'en ai pris par o j'en ai pu attraper; j'ai fait mes ordonnances  l'aventure, et ce serait une chose plaisante si les malades gurissaient, et qu'on m'en vnt remercier.

DOM JUAN: Et pourquoi non? Par quelle raison n'aurais-tu pas les mmes privilges qu'ont tous les autres mdecins? Ils n'ont pas plus de part que toi aux gurisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succs, et tu peux profiter comme eux du bonheur du malade, et voir attribuer  tes remdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature.

SGANARELLE: Comment, Monsieur, vous tes aussi impie en mdecine?

DOM JUAN: C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.

SGANARELLE: Quoi? vous ne croyez pas au sn, ni  la casse, ni au vin mtique?

DOM JUAN: Et pourquoi veux-tu que j'y croie?

SGANARELLE: Vous avez l'me bien mcrante. Cependant vous voyez, depuis un temps, que le vin mtique fait bruire ses fuseaux. Ses miracles ont converti les plus incrdules esprits, et il n'y a pas trois semaines que j'en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.

DOM JUAN: Et quel?

SGANARELLE: Il y avait un homme qui, depuis six jours, tait  l'agonie; on ne savait plus que lui ordonner, et tous les remdes ne faisaient rien; on s'avisa  la fin de lui donner de l'mtique.

DOM JUAN: Il rchappa, n'est-ce pas?

SGANARELLE: Non, il mourut.

DOM JUAN: L'effet est admirable.

SGANARELLE: Comment? il y avait six jours entiers qu'il ne pouvait mourir, et cela le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace?

DOM JUAN: Tu as raison.

SGANARELLE: Mais laissons l la mdecine, o vous ne croyez point, et parlons des autres choses; car cet habit me donne de l'esprit, et je me sens en humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez les disputes, et que vous ne me dfendez que les remontrances.

DOM JUAN: Eh bien?

SGANARELLE: Je veux savoir un peu vos penses  fond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au Ciel?

DOM JUAN: Laissons cela.

SGANARELLE: C'est--dire que non. Et  l'Enfer?

DOM JUAN: Eh!

SGANARELLE: Tout de mme. Et au diable, s'il vous plat?

DOM JUAN: Oui, oui.

SGANARELLE: Aussi peu. Ne croyez-vous point l'autre vie?

DOM JUAN: Ah! ah! ah!

SGANARELLE: Voil un homme que j'aurai bien de la peine  convertir. Et dites-moi un peu (encore faut-il croire quelque chose): qu'est ce que vous croyez?

DOM JUAN: Ce que je crois?

SGANARELLE: Oui.

DOM JUAN: Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.

SGANARELLE: La belle croyance que voil! Votre religion,  ce que je vois, est donc l'arithmtique? Il faut avouer qu'il se met d'tranges folies dans la tte des hommes, et que, pour avoir bien tudi, on en est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, Monsieur, je n'ai point tudi comme vous, Dieu merci, et personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris; mais, avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-l, ces rochers, cette terre, et ce ciel que voil l-haut, et si tout cela s'est bti de lui-mme. Vous voil, vous, par exemple, vous tes l: est-ce que vous vous tes fait tout seul, et n'a-t-il pas fallu que votre pre ait engross votre mre pour vous faire? Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de l'homme est compose sans admirer de quelle faon cela est agenc l'un dans l'autre? ces nerfs, ces os, ces veines, ces artres, ces., ce poumon, ce coeur, ce foie, et tous ces autres ingrdients qui sont l et qui. Oh! dame, interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurais disputer, si l'on ne m'interrompt. Vous vous taisez exprs, et me laissez parler par belle malice.

DOM JUAN: J'attends que ton raisonnement soit fini.

SGANARELLE: Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme, quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voil ici, et que j'aie quelque chose dans la tte qui pense cent choses diffrentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tte, remuer les pieds, aller  droit,  gauche, en avant, en arrire, tourner.
Il se laisse tomber en tournant.

DOM JUAN: Bon! voil ton raisonnement qui a le nez cass.

SGANARELLE: Morbleu! je suis bien sot de m'amuser  raisonner avec vous. Croyez ce que vous voudrez: il m'importe bien que vous soyez damn!

DOM JUAN: Mais tout en raisonnant, je crois que nous sommes gars. Appelle un peu cet homme que voil l-bas, pour lui demander le chemin.

SGANARELLE: Hol, ho, l'homme! ho, mon compre! ho, l'ami! un petit mot s'il vous plat.

Scne II

dom juan, sganarelle, un pauvre.

SGANARELLE: Enseignez-nous un peu le chemin qui mne  la ville.

LE PAUVRE: Vous n'avez qu' suivre cette route, Messieurs, et dtourner  main droite quand vous serez au bout de la fort; mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque temps, il y a des voleurs ici autour.

DOM JUAN: Je te suis bien oblig, mon ami, et je te rends grce de tout mon coeur.

LE PAUVRE: Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aumne?

DOM JUAN: Ah! ah! ton avis est intress,  ce que je vois.

LE PAUVRE: Je suis un pauvre homme, Monsieur, retir tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le Ciel qu'il vous donne toute sorte de biens.

DOM JUAN: Eh! prie-le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.

SGANARELLE: Vous ne connaissez pas Monsieur, bon homme: il ne croit qu'en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.

DOM JUAN: Quelle est ton occupation parmi ces arbres?

LE PAUVRE: De prier le Ciel tout le jour pour la prosprit des gens de bien qui me donnent quelque chose.

DOM JUAN: Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien  ton aise?

LE PAUVRE: Hlas! Monsieur, je suis dans la plus grande ncessit du monde.

DOM JUAN: Tu te moques: un homme qui prie le Ciel tout le jour, ne peut pas manquer d'tre bien dans ses affaires.

LE PAUVRE: Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau de pain  mettre sous les dents.

DOM JUAN: Je te veux donner un louis d'or, et je te le donne pour l'amour de l'humanit. Mais que vois-je l? Un homme attaqu par trois autres? La partie est trop ingale, et je ne dois pas souffrir cette lchet.

Scne III

DOM JUAN, DOM CARLOS, SGANARELLE.

SGANARELLE: Mon matre est un vrai enrag d'aller se prsenter  un pril qui ne le cherche pas; mais, ma foi! le secours a servi, et les deux ont fait fuir les trois.

DOM CARLOS, l'pe  la main: On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre bras. Souffrez, Monsieur, que je vous rende grce d'une action si gnreuse, et que.

DOM JUAN, revenant l'pe  la main: Je n'ai rien fait, Monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place. Notre propre honneur est intress dans de pareilles aventures, et l'action de ces coquins tait si lche, que c'et t y prendre part que de ne s'y pas opposer. Mais par quelle rencontre vous tes-vous trouv entre leurs mains?

DOM CARLOS: Je m'tais par hasard gar d'un frre et de tous ceux de notre suite; et comme je cherchais  les rejoindre, j'ai fait rencontre de ces voleurs, qui d'abord ont tu mon cheval, et qui, sans votre valeur, en auraient fait autant de moi.

DOM JUAN: Votre dessein est-il d'aller du ct de la ville?

DOM CARLOS: Oui, mais sans y vouloir entrer; et nous nous voyons obligs, mon frre et moi,  tenir la campagne pour une de ces fcheuses affaires qui rduisent les gentilshommes  se sacrifier, eux et leur famille,  la svrit de leur honneur, puisque enfin le plus doux succs en est toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, on est contraint de quitter le royaume; et c'est en quoi je trouve la condition d'un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer sur toute la prudence et toute l'honntet de sa conduite, d'tre asservi par les lois de l'honneur au drglement de la conduite d'autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens dpendre de la fantaisie du premier tmraire qui s'avisera de lui faire une de ces injures pour qui un honnte homme doit prir.

DOM JUAN: On a cet avantage, qu'on fait courir le mme risque et passer aussi mal le temps  ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une offense de gaiet de coeur. Mais ne serait-ce point une indiscrtion que de vous demander quelle peut tre votre affaire?

DOM CARLOS: La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret, et lorsque l'injure a une fois clat, notre honneur ne va point  vouloir cacher notre honte, mais  faire clater notre vengeance, et  publier mme le dessein que nous en avons. Ainsi, Monsieur, je ne feindrai point de vous dire que l'offense que nous cherchons  venger est une soeur sduite et enleve d'un convent, et que l'auteur de cette offense est un Dom Juan Tenorio, fils de Dom Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin sur le rapport d'un valet qui nous a dit qu'il sortait  cheval, accompagn de quatre ou cinq, et qu'il avait pris le long de cette cte; mais tous nos soins ont t inutiles, et nous n'avons pu dcouvrir ce qu'il est devenu.

DOM JUAN: Le connaissez-vous, Monsieur, ce Dom Juan dont vous parlez?

DOM CARLOS: Non, quant  moi. Je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement ou dpeindre  mon frre; mais la renomme n'en dit pas force bien, et c'est un homme dont la vie.

DOM JUAN: Arrtez, Monsieur, s'il vous plat. Il est un peu de mes amis, et ce serait  moi une espce de lchet, que d'en our dire du mal.

DOM CARLOS: Pour l'amour de vous, Monsieur, je n'en dirai rien du tout, et c'est bien la moindre chose que je vous doive, aprs m'avoir sauv la vie, que de me taire devant vous d'une personne que vous connaissez, lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal; mais, quelque ami que vous lui soyez, j'ose esprer que vous n'approuverez pas son action, et ne trouverez pas trange que nous cherchions d'en prendre la vengeance.

DOM JUAN: Au contraire, je vous y veux servir, et vous pargner des soins inutiles. Je suis ami de Dom Juan, je ne puis pas m'en empcher; mais il n'est pas raisonnable qu'il offense impunment des gentilshommes, et je m'engage  vous faire faire raison par lui.

DOM CARLOS: Et quelle raison peut-on faire  ces sortes d'injures?

DOM JUAN: Toute celle que votre honneur peut souhaiter; et, sans vous donner la peine de chercher Dom Juan davantage, je m'oblige  le faire trouver au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.

DOM CARLOS: Cet espoir est bien doux, Monsieur,  des cours offenss; mais, aprs ce que je vous dois, ce me serait une trop sensible douleur que vous fussiez de la partie.

DOM JUAN: Je suis si attach  Dom Juan, qu'il ne saurait se battre que je ne me batte aussi; mais enfin j'en rponds comme de moi-mme, et vous n'avez qu' dire quand vous voulez qu'il paraisse et vous donne satisfaction.

DOM CARLOS: Que ma destine est cruelle! Faut-il que je vous doive la vie, et que Dom Juan soit de vos amis?

Scne IV

DOM ALONSE, et trois Suivants, dom carlos, dom juan, sganarelle.

DOM ALONSE: Faites boire l mes chevaux, et qu'on les amne aprs nous; je veux un peu marcher  pied. O Ciel! que vois-je ici! Quoi? mon frre, vous voil avec notre ennemi mortel?

DOM CARLOS: Notre ennemi mortel?

DOM JUAN, se reculant de trois pas et mettant firement la main sur la garde de son pe: Oui, je suis Dom Juan moi-mme, et l'avantage du nombre ne m'obligera pas  vouloir dguiser mon nom.

DOM ALONSE: Ah! tratre, il faut que tu prisses, et.

DOM CARLOS: Ah! mon frre, arrtez. Je lui suis redevable de la vie; et sans le secours de son bras, j'aurais t tu par des voleurs que j'ai trouvs.

DOM ALONSE: Et voulez-vous que cette considration empche notre vengeance? Tous les services que nous rend une main ennemie ne sont d'aucun mrite pour engager notre me; et s'il faut mesurer l'obligation  l'injure, votre reconnaissance, mon frre, est ici ridicule; et comme l'honneur est infiniment plus prcieux que la vie, c'est ne devoir rien proprement que d'tre redevable de la vie  qui nous a t l'honneur.

DOM CARLOS: Je sais la diffrence, mon frre, qu'un gentilhomme doit toujours mettre entre l'un et l'autre, et la reconnaissance de l'obligation n'efface point en moi le ressentiment de l'injure; mais souffrez que je lui rende ici ce qu'il m'a prt, que je m'acquitte sur-le-champ de la vie que je lui dois, par un dlai de notre vengeance, et lui laisse la libert de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait.

DOM ALONSE: Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le Ciel nous l'offre ici, c'est  nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est bless mortellement, on ne doit point songer  garder aucunes mesures; et si vous rpugnez  prter votre bras  cette action, vous n'avez qu' vous retirer et laisser  ma main la gloire d'un tel sacrifice.

DOM CARLOS: De grce, mon frre.

DOM ALONSE: Tous ces discours sont superflus: il faut qu'il meure.

DOM CARLOS: Arrtez-vous, dis-je, mon frre. Je ne souffrirai point du tout qu'on attaque ses jours, et je jure le Ciel que je le dfendrai ici contre qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette mme vie qu'il a sauve; et pour adresser vos coups, il faudra que vous me perciez.

DOM ALONSE: Quoi? vous prenez le parti de notre ennemi contre moi; et loin d'tre saisi  son aspect des mmes transports que je sens, vous faites voir pour lui des sentiments pleins de douceur?

DOM CARLOS: Mon frre, montrons de la modration dans une action lgitime, et ne vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous tmoignez. Ayons du coeur dont nous soyons les matres, une valeur qui n'ait rien de farouche, et qui se porte aux choses par une pure dlibration de notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colre. Je ne veux point, mon frre, demeurer redevable  mon ennemi, et je lui ai une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose. Notre vengeance, pour tre diffre, n'en sera pas moins clatante: au contraire, elle en tirera de l'avantage; et cette occasion de l'avoir pu prendre la fera paratre plus juste aux yeux de tout le monde.

DOM ALONSE: O l'trange faiblesse, et l'aveuglement effroyable d'hasarder ainsi les intrts de son honneur pour la ridicule pense d'une obligation chimrique!

DOM CARLOS: Non, mon frre, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute, je saurai bien la rparer, et je me charge de tout le soin de notre honneur; je sais  quoi il nous oblige, et cette suspension d'un jour, que ma reconnaissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur que j'ai de le satisfaire. Dom Juan, vous voyez que j'ai soin de vous rendre le bien que j'ai reu de vous, et vous devez par l juger du reste, croire que je m'acquitte avec mme chaleur de ce que je dois, et que je ne serai pas moins exact  vous payer l'injure que le bienfait. Je ne veux point vous obliger ici  expliquer vos sentiments, et je vous donne la libert de penser  loisir aux rsolutions que vous avez  prendre. Vous connaissez assez la grandeur de l'offense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous-mme des rparations qu'elle demande. Il est des moyens doux pour nous satisfaire; il en est de violents et de sanglants; mais enfin, quelque choix que vous fassiez, vous m'avez donn parole de me faire faire raison par Dom Juan: songez  me la faire, je vous prie, et vous ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu' mon honneur.

DOM JUAN: Je n'ai rien exig de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis.

DOM CARLOS: Allons, mon frre: un moment de douceur ne fait aucune injure  la svrit de notre devoir.

Scne V

DOM JUAN, SGANARELLE.

DOM JUAN: Hol, h, Sganarelle!

SGANARELLE: Plat-il?

DOM JUAN: Comment? coquin, tu fuis quand on m'attaque?

SGANARELLE: Pardonnez-moi, Monsieur; je viens seulement d'ici prs. Je crois que cet habit est purgatif, et que c'est prendre mdecine que de le porter.

DOM JUAN: Peste soit l'insolent! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile plus honnte. Sais-tu bien qui est celui  qui j'ai sauv la vie?

SGANARELLE: Moi? Non.

DOM JUAN: C'est un frre d'Elvire.

SGANARELLE: Un.

DOM JUAN: Il est assez honnte homme, il en a bien us, et j'ai regret d'avoir dml avec lui.

SGANARELLE: Il vous serait ais de pacifier toutes choses.

DOM JUAN: Oui; mais ma passion est use pour Done Elvire, et l'engagement ne compatit point avec mon humeur. J'aime la libert en amour, tu le sais, et je ne saurais me rsoudre  renfermer mon coeur entre quatre murailles. Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle  me laisser aller  tout ce qui m'attire. Mon coeur est  toutes les belles, et c'est  elles  le prendre tour  tour, et  le garder tant qu'elles le pourront. Mais quel est le superbe difice que je vois entre ces arbres?

SGANARELLE: Vous ne le savez pas?

DOM JUAN: Non, vraiment.

SGANARELLE: Bon! c'est le tombeau que le Commandeur faisait faire lorsque vous le tutes.

DOM JUAN: Ah! tu as raison. Je ne savais pas que c'tait de ce ct-ci qu'il tait. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi bien que de la statue du Commandeur, et j'ai envie de l'aller voir.

SGANARELLE: Monsieur, n'allez point l.

DOM JUAN: Pourquoi?

SGANARELLE: Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tu.

DOM JUAN: Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilit, et qu'il doit recevoir de bonne grce, s'il est galant homme. Allons, entrons dedans.
Le tombeau s'ouvre, o l'on voit un superbe mausole et la statue du Commandeur.

SGANARELLE: Ah! que cela est beau! Les belles statues! le beau Marbre! les beaux piliers! Ah! que cela est beau! Qu'en dites-vous, Monsieur?

DOM JUAN: Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort; et ce que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est pass, durant sa vie, d'une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique pour quand il n'en a plus que faire.

SGANARELLE: Voici la statue du Commandeur.

DOM JUAN: Parbleu! le voil bon, avec son habit d'empereur romain!

SGANARELLE: Ma foi, Monsieur, voil qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie, et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feraient peur, si j'tais tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de nous voir.

DOM JUAN: Il aurait tort, et ce serait mal recevoir l'honneur que je lui fais. Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.

SGANARELLE: C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.

DOM JUAN: Demande-lui, te dis-je.

SGANARELLE: Vous moquez-vous? Ce serait tre fou que d'aller parler  une statue.

DOM JUAN: Fais ce que je te dis.

SGANARELLE: Quelle bizarrerie! Seigneur Commandeur. Je ris de ma sottise, mais c'est mon matre qui me la fait faire. Seigneur Commandeur, mon matre Dom Juan vous demande si vous voulez lui faire l'honneur de venir souper avec lui. (La statue baisse la tte.) Ha!

DOM JUAN: Qu'est-ce? qu'as-tu? Dis donc, veux-tu parler?

SGANARELLE fait le mme signe que lui a fait la statue et baisse la tte: La statue.

DOM JUAN: Eh bien! que veux-tu dire, tratre?

SGANARELLE: Je vous dis que la statue.

DOM JUAN: Eh bien! la statue? Je t'assomme, si tu ne parles.

SGANARELLE: La statue m'a fait signe.

DOM JUAN: La peste le coquin!

SGANARELLE: Elle m'a fait signe, vous dis-je: il n'est rien de plus vrai. Allez-vous-en lui parler vous-mme pour voir. Peut-tre.

DOM JUAN: Viens, maraud, viens, je te veux bien faire toucher au doigt ta poltronnerie. Prends garde. Le seigneur Commandeur voudrait-il venir souper avec moi?
La statue baisse encore la tte.

SGANARELLE: Je ne voudrais pas en tenir dix pistoles. Eh bien! Monsieur?

DOM JUAN: Allons, sortons d'ici.

SGANARELLE: Voil de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire.

ACTE IV, Scne premire

DOM JUAN, SGANARELLE.

DOM JUAN: Quoi qu'il en soit, laissons cela: c'est une bagatelle, et nous pouvons avoir t tromps par un faux jour, ou surpris de quelque vapeur qui nous ait troubl la vue.

SGANARELLE: Eh! Monsieur, ne cherchez point  dmentir ce que nous avons vu des yeux que voil. Il n'est rien de plus vritable que ce signe de tte; et je ne doute point que le Ciel, scandalis de votre vie, n'ait produit ce miracle pour vous convaincre, et pour vous retirer de.

DOM JUAN: coute. Si tu m'importunes davantage de tes sottes moralits, si tu me dis encore le moindre mot l-dessus, je vais appeler quelqu'un, demander un nerf de boeuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te rouer de mille coups. M'entends-tu bien?

SGANARELLE: Fort bien, Monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement; c'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher de dtours: vous dites les choses avec une nettet admirable.

DOM JUAN: Allons, qu'on me fasse souper le plus tt que l'on pourra. Une chaise, petit garon.

Scne II

DOM JUAN, LA VIOLETTE, SGANARELLE.

LA VIOLETTE: Monsieur, voil votre marchand, M. Dimanche, qui demande  vous parler.

SGANARELLE: Bon, voil ce qu'il nous faut, qu'un compliment de crancier! De quoi s'avise-t-il de nous venir demander de l'argent, et que ne lui disais-tu que Monsieur n'y est pas?

LA VIOLETTE: Il y a trois quarts d'heure que je lui dis; mais il ne veut pas le croire, et s'est assis l-dedans pour attendre.

SGANARELLE: Qu'il attende, tant qu'il voudra.

DOM JUAN: Non, au contraire, faites-le entrer. C'est une fort mauvaise politique que de se faire celer aux cranciers. Il est bon de les payer de quelque chose, et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un double.

Scne III

DOM JUAN, M. DIMANCHE, SGANARELLE, Suite.

DOM JUAN, FAISANT DE GRANDES CIVILITES: Ah! Monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et que je veux de mal  mes gens de ne vous pas faire entrer d'abord! J'avais donn ordre qu'on ne me ft parler personne; mais cet ordre n'est pas pour vous, et vous tes en droit de ne trouver jamais de porte ferme chez moi.

M. DIMANCHE: Monsieur, je vous suis fort oblig.

DOM JUAN, parlant  ses laquais: Parbleu! coquins, je vous apprendrai  laisser M. Dimanche dans une antichambre, et je vous ferai connatre les gens.

M. DIMANCHE: Monsieur, cela n'est rien.

DOM JUAN: Comment? vous dire que je n'y suis pas,  M. Dimanche, au meilleur de mes amis?

M. DIMANCHE: Monsieur, je suis votre serviteur. J'tais venu.

DOM JUAN: Allons vite, un sige pour M. Dimanche.

M. DIMANCHE: Monsieur, je suis bien comme cela.

DOM JUAN: Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.

M. DIMANCHE: Cela n'est point ncessaire.

DOM JUAN: Otez ce pliant, et apportez un fauteuil.

M. DIMANCHE: Monsieur, vous vous moquez, et.

DOM JUAN: Non, non, je sais ce que je vous dois, et je ne veux point qu'on mette de diffrence entre nous deux.

M. DIMANCHE: Monsieur.

DOM JUAN: Allons, asseyez-vous.

M. DIMANCHE: Il n'est pas besoin, Monsieur, et je n'ai qu'un mot  vous dire. J'tais.

DOM JUAN: Mettez-vous l, vous dis-je.

M. DIMANCHE: Non, Monsieur, je suis bien. Je viens pour.

DOM JUAN: Non, je ne vous coute point si vous n'tes assis.

M. DIMANCHE: Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je.

DOM JUAN: Parbleu! Monsieur Dimanche, vous vous portez bien.

M. DIMANCHE: Oui, Monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu.

DOM JUAN: Vous avez un fonds de sant admirable, des lvres fraches, un teint vermeil, et des yeux vifs.

M. DIMANCHE: Je voudrais bien.

DOM JUAN: Comment se porte Madame Dimanche, votre pouse?

M. DIMANCHE: Fort bien, Monsieur, Dieu merci.

DOM JUAN: C'est une brave femme.

M. DIMANCHE: Elle est votre servante, Monsieur. Je venais.

DOM JUAN: Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle?

M. DIMANCHE: Le mieux du monde.

DOM JUAN: La jolie petite fille que c'est! je l'aime de tout mon coeur.

M. DIMANCHE: C'est trop d'honneur que vous lui faites, Monsieur. Je vous.

DOM JUAN: Et le petit Colin, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour?

M. DIMANCHE: Toujours de mme, Monsieur. Je.

DOM JUAN: Et votre petit chien Brusquet? Gronde-t-il toujours aussi fort, et mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous?

M. DIMANCHE: Plus que jamais, Monsieur, et nous ne saurions en chevir.

DOM JUAN: Ne vous tonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille, car j'y prends beaucoup d'intrt.

M. DIMANCHE: Nous vous sommes, Monsieur, infiniment obligs. Je.

DOM JUAN, lui tendant la main: Touchez donc l, Monsieur Dimanche. tes-vous bien de mes amis?

M. DIMANCHE: Monsieur, je suis votre serviteur.

DOM JUAN: Parbleu! je suis  vous de tout mon coeur.

M. DIMANCHE: Vous m'honorez trop. Je.

DOM JUAN: Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.

M. DIMANCHE: Monsieur, vous avez trop de bont pour moi.

DOM JUAN: Et cela sans intrt, je vous prie de le croire.

M. DIMANCHE: Je n'ai point mrit cette grce assurment. Mais, Monsieur.

DOM JUAN: Oh , Monsieur Dimanche, sans faon, voulez-vous souper avec moi?

M. DIMANCHE: Non, Monsieur, il faut que je m'en retourne tout  l'heure. Je.

DOM JUAN, se levant: Allons, vite un flambeau pour conduire M. Dimanche, et que quatre ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.

M. DIMANCHE, se levant de mme: Monsieur, il n'est pas ncessaire, et je m'en irai bien tout seul. Mais.
Sganarelle te les siges promptement.

DOM JUAN: Comment? Je veux qu'on vous escorte, et je m'intresse trop  votre personne. Je suis votre serviteur, et de plus votre dbiteur.

M. DIMANCHE: Ah! Monsieur.

DOM JUAN: C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis  tout le monde.

M. DIMANCHE: Si.

DOM JUAN: Voulez-vous que je vous reconduise?

M. DIMANCHE: Ah! Monsieur, vous vous moquez. Monsieur.

DOM JUAN: Embrassez-moi donc, s'il vous plat. Je vous prie encore une fois d'tre persuad que je suis tout  vous, et qu'il n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service.
Il sort.

SGANARELLE: Il faut avouer que vous avez en Monsieur un homme qui vous aime bien.

M. DIMANCHE: Il est vrai; il me fait tant de civilits et tant de compliments, que je ne saurais jamais lui demander de l'argent.

SGANARELLE: Je vous assure que toute sa maison prirait pour vous; et je voudrais qu'il vous arrivt quelque chose, que quelqu'un s'avist de vous donner des coups de bton: vous verriez de quelle manire.

M. DIMANCHE: Je le crois; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot de mon argent.

SGANARELLE: Oh! ne vous mettez pas en peine, il vous payera le mieux du monde.

M. DIMANCHE: Mais vous, Sganarelle, vous me devez quelque chose en votre particulier.

SGANARELLE: Fi! ne parlez pas de cela.

M. DIMANCHE: Comment? Je.

SGANARELLE: Ne sais-je pas bien que je vous dois?

M. DIMANCHE: Oui, mais.

SGANARELLE: Allons, Monsieur Dimanche, je vais vous clairer.

M. DIMANCHE: Mais mon argent.

SGANARELLE, prenant M. Dimanche par le bras: Vous moquez-vous?

M. DIMANCHE: Je veux.

SGANARELLE, le tirant: Eh!

M. DIMANCHE: J'entends.

SGANARELLE, le poussant: Bagatelles.

M. DIMANCHE: Mais.

SGANARELLE, le poussant: Fi!

M. DIMANCHE: Je.

SGANARELLE, le poussant tout  fait hors du thtre: Fi! vous dis-je.

Scne IV

DOM LOUIS, DOM JUAN, LA VIOLETTE, SGANARELLE.

LA VIOLETTE: Monsieur, voil Monsieur votre pre.

DOM JUAN: Ah! me voici bien: il me fallait cette visite pour me faire enrager.

DOM LOUIS: Je vois bien que je vous embarrasse, et que vous vous passeriez fort aisment de ma venue.  dire vrai, nous nous incommodons trangement l'un et l'autre; et si vous tes las de me voir, je suis bien las aussi de vos dportements. Hlas! que nous savons peu ce que nous faisons quand nous ne laissons pas au Ciel le soin des choses qu'il nous faut, quand nous voulons tre plus aviss que lui, et que nous venons  l'importuner par nos souhaits aveugles et nos demandes inconsidres! J'ai souhait un fils avec des ardeurs nonpareilles; je l'ai demand sans relche avec des transports incroyables; et ce fils, que j'obtiens en fatiguant le Ciel de voeux, est le chagrin et le supplice de cette vie mme dont je croyais qu'il devait tre la joie et la consolation. De quel oeil,  votre avis, pensez-vous que je puisse voir cet amas d'actions indignes, dont on a peine, aux yeux du monde, d'adoucir le mauvais visage, cette suite continuelle de mchantes affaires, qui nous rduisent,  toutes heures,  lasser les bonts du Souverain, et qui ont puis auprs de lui le mrite de mes services et le crdit de mes amis? Ah! quelle bassesse est la vtre! Ne rougissez-vous point de mriter si peu votre naissance? tes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque vanit? Et qu'avez-vous fait dans le monde pour tre gentilhomme? Croyez-vous qu'il suffise d'en porter le nom et les armes, et que ce nous soit une gloire d'tre sorti d'un sang noble lorsque nous vivons en infmes? Non, non, la naissance n'est rien o la vertu n'est pas. Aussi nous n'avons part  la gloire de nos anctres qu'autant que nous nous efforons de leur ressembler; et cet clat de leurs actions qu'ils rpandent sur nous, nous impose un engagement de leur faire le mme honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et de ne point dgnrer de leurs vertus, si nous voulons tre estims leurs vritables descendants. Ainsi vous descendez en vain des aeux dont vous tes n: ils vous dsavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage; au contraire, l'clat n'en rejaillit sur vous qu' votre dshonneur, et leur gloire est un flambeau qui claire aux yeux d'un chacun la honte de vos actions. Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la nature, que la vertu est le premier titre de noblesse, que je regarde bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait, et que je ferais plus d'tat du fils d'un crocheteur qui serait honnte homme, que du fils d'un monarque qui vivrait comme vous.

DOM JUAN: Monsieur, si vous tiez assis, vous en seriez mieux pour parler.

DOM LOUIS: Non, insolent, je ne veux point m'asseoir, ni parler davantage, et je vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton me. Mais sache, fils indigne, que la tendresse paternelle est pousse  bout par tes actions, que je saurai, plus tt que tu ne penses, mettre une borne  tes drglements, prvenir sur toi le courroux du Ciel, et laver par ta punition la honte de t'avoir fait natre.
Il sort.

Scne V

DOM JUAN, SGANARELLE.

DOM JUAN: Eh! mourez le plus tt que vous pourrez, c'est le mieux que vous puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir des pres qui vivent autant que leurs fils.
Il se met dans son fauteuil.

SGANARELLE: Ah! Monsieur, vous avez tort.

DOM JUAN: J'ai tort?

SGANARELLE: Monsieur.

DOM JUAN se lve de son sige: J'ai tort?

SGANARELLE: Oui, Monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit, et vous le deviez mettre dehors par les paules. A-t-on jamais rien vu de plus impertinent? Un pre venir faire des remontrances  son fils, et lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance, de mener une vie d'honnte homme, et cent autres sottises de pareille nature! Cela se peut-il souffrir  un homme comme vous, qui savez comme il faut vivre? J'admire votre patience; et si j'avais t en votre place, je l'aurais envoy promener. O complaisance maudite!  quoi me rduis-tu?

DOM JUAN: Me fera-t-on souper bientt?

Scne VI

DOM JUAN, DONE ELVIRE, RAGOTIN, SGANARELLE.

RAGOTIN: Monsieur, voici une dame voile qui vient vous parler.

DOM JUAN: Que pourrait-ce tre?

SGANARELLE: Il faut voir.

DONE ELVIRE: Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir  cette heure et dans cet quipage. C'est un motif pressant qui m'oblige  cette visite, et ce que j'ai  vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j'ai tantt fait clater, et vous me voyez bien change de ce que j'tais ce matin. Ce n'est plus cette Done Elvire qui faisait des voeux contre vous, et dont l'me irrite ne jetait que menaces et ne respirait que vengeance. Le Ciel a banni de mon me toutes ces indignes ardeurs que je sentais pour vous, tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux emportements d'un amour terrestre et grossier; et il n'a laiss dans mon coeur pour vous qu'une flamme pure de tout le commerce des sens, une tendresse toute sainte, un amour dtach de tout, qui n'agit point pour soi, et ne se met en peine que de votre intrt.

DOM JUAN,  Sganarelle: Tu pleures, je pense.

SGANARELLE: Pardonnez-moi.

DONE ELVIRE: C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour vous faire part d'un avis du Ciel, et tcher de vous retirer du prcipice o vous courez. Oui, Dom Juan, je sais tous les drglements de votre vie, et ce mme Ciel qui m'a touch le coeur et fait jeter les yeux sur les garements de ma conduite, m'a inspir de vous venir trouver, et de vous dire, de sa part, que vos offenses ont puis sa misricorde, que sa colre redoutable est prte de tomber sur vous, qu'il est en vous de l'viter par un prompt repentir, et que peut-tre vous n'avez pas encore un jour  vous pouvoir soustraire au plus grand de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus  vous par aucun attachement du monde; je suis revenue, grces au Ciel, de toutes mes folles penses; ma retraite est rsolue, et je ne demande qu'assez de vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et mriter, par une austre pnitence, le pardon de l'aveuglement o m'ont plonge les transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite, j'aurais une douleur extrme qu'une personne que j'ai chrie tendrement devnt un exemple funeste de la justice du Ciel; et ce me sera une joie incroyable si je puis vous porter  dtourner de dessus votre tte l'pouvantable coup qui vous menace. De grce, Dom Juan, accordez-moi, pour dernire faveur, cette douce consolation; ne me refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes; et si vous n'tes point touch de votre intrt, soyez-le au moins de mes prires, et m'pargnez le cruel dplaisir de vous voir condamner  des supplices ternels.

SGANARELLE: Pauvre femme!

DONE ELVIRE: Je vous ai aim avec une tendresse extrme, rien au monde ne m'a t si cher que vous; j'ai oubli mon devoir pour vous, j'ai fait toutes choses pour vous; et toute la rcompense que je vous en demande, c'est de corriger votre vie, et de prvenir votre perte. Sauvez-vous, je vous prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore une fois, Dom Juan, je vous le demande avec larmes; et si ce n'est assez des larmes d'une personne que vous avez aime, je vous en conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher.

SGANARELLE: Coeur de tigre!

DONE ELVIRE: Je m'en vais, aprs ce discours, et voil tout ce que j'avais  vous dire.

DOM JUAN: Madame, il est tard, demeurez ici: on vous y logera le mieux qu'on pourra.

DONE ELVIRE: Non, Dom Juan, ne me retenez pas davantage.

DOM JUAN: Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.

DONE ELVIRE: Non, vous dis-je, ne perdons point de temps en discours superflus. Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire, et songez seulement  profiter de mon avis.

Scne VII

DOM JUAN, SGANARELLE, Suite.

DOM JUAN: Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'motion pour elle, que j'ai trouv de l'agrment dans cette nouveaut bizarre, et que son habit nglig, son air languissant et ses larmes ont rveill en moi quelques petits restes d'un feu teint?

SGANARELLE: C'est--dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous.

DOM JUAN: Vite  souper.

SGANARELLE: Fort bien.

DOM JUAN, se mettant  table: Sganarelle, il faut songer  s'amender pourtant.

SGANARELLE: Oui-da!

DOM JUAN: Oui, ma foi! Il faut s'amender; encore vingt ou trente ans de cette vie-ci, et puis nous songerons  nous.

SGANARELLE: Oh!

DOM JUAN: Qu'en dis-tu?

SGANARELLE: Rien. Voil le soup.
Il prend un morceau d'un des plats qu'on apporte, et le met dans sa bouche.

DOM JUAN: Il me semble que tu as la joue enfle; qu'est-ce que c'est? Parle donc, qu'as-tu l?

SGANARELLE: Rien.

DOM JUAN: Montre un peu. Parbleu! c'est une fluxion qui lui est tombe sur la joue. Vite une lancette pour percer cela. Le pauvre garon n'en peut plus, et cet abcs le pourrait touffer. Attends: voyez comme il tait mr. Ah! coquin que vous tes!

SGANARELLE: Ma foi! Monsieur, je voulais voir si votre cuisinier n'avait point mis trop de sel ou trop de poivre.

DOM JUAN: Allons, mets-toi l, et mange. J'ai affaire de toi quand j'aurai soup. Tu as faim,  ce que je vois.

SGANARELLE se met  table: Je le crois bien, Monsieur: je n'ai point mang depuis ce matin. Ttez de cela, voil qui est le meilleur du monde. (Un laquais te les assiettes de Sganarelle d'abord qu'il y a dessus  manger.) Mon assiette, mon assiette! tout doux, s'il vous plat. Vertubleu! petit compre, que vous tes habile  donner des assiettes nettes! et vous, petit la Violette, que vous savez prsenter  boire  propos!
Pendant qu'un laquais donne  boire  Sganarelle, l'autre laquais te encore son assiette.

DOM JUAN: Qui peut frapper de cette sorte?

SGANARELLE: Qui diable nous vient troubler dans notre repas?

DOM JUAN: Je veux souper en repos au moins, et qu'on ne laisse entrer personne.

SGANARELLE: Laissez-moi faire, je m'y en vais moi-mme.

DOM JUAN: Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il?

SGANARELLE, baissant la tte comme a fait la statue: Le. qui est l!

DOM JUAN: Allons voir, et montrons que rien ne me saurait branler.

SGANARELLE: Ah! pauvre Sganarelle, o te cacheras-tu?

Scne VIII

DOM JUAN, LA STATUE DU COMMANDEUR, qui vient se mettre  table, SGANARELLE, Suite.

DOM JUAN: Une chaise et un couvert, vite donc. ( Sganarelle.) Allons, mets-toi  table.

SGANARELLE: Monsieur, je n'ai plus de faim.

DOM JUAN: Mets-toi l, te dis-je.  boire.  la sant du Commandeur: je te la porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin.

SGANARELLE: Monsieur, je n'ai pas soif.

DOM JUAN: Bois, et chante ta chanson, pour rgaler le Commandeur.

SGANARELLE: Je suis enrhum, Monsieur.

DOM JUAN: Il n'importe. Allons. Vous autres, venez, accompagnez sa voix.

LA STATUE: Dom Juan, c'est assez. Je vous invite  venir demain souper avec moi. En aurez-vous le courage?

DOM JUAN: Oui, j'irai, accompagn du seul Sganarelle.

SGANARELLE: Je vous rends grce, il est demain jene pour moi.

DOM JUAN,  Sganarelle: Prends ce flambeau.

LA STATUE: On n'a pas besoin de lumire, quand on est conduit par le Ciel.

ACTE V, Scne premire

DOM LOUIS, DOM JUAN, SGANARELLE.

DOM LOUIS: Quoi? mon fils, serait-il possible que la bont du Ciel et exauc mes voeux? Ce que vous me dites est-il bien vrai? Ne m'abusez-vous point d'un faux espoir, et puis-je prendre quelque assurance sur la nouveaut surprenante d'une telle conversion?

DOM JUAN, faisant l'hypocrite: Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs; je ne suis plus le mme d'hier au soir, et le Ciel tout d'un coup a fait en moi un changement qui va surprendre tout le monde: il a touch mon me et dessill mes yeux, et je regarde avec horreur le long aveuglement o j'ai t, et les dsordres criminels de la vie que j'ai mene. J'en repasse dans mon esprit toutes les abominations, et m'tonne comme le Ciel les a pu souffrir si longtemps, et n'a pas vingt fois sur ma tte laiss tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois les grces que sa bont m'a faites en ne me punissant point de mes crimes; et je prtends en profiter comme je dois, faire clater aux yeux du monde un soudain changement de vie, rparer par l le scandale de mes actions passes, et m'efforcer d'en obtenir du Ciel une pleine rmission. C'est  quoi je vais travailler; et je vous prie, Monsieur, de vouloir bien contribuer  ce dessein, et de m'aider vous-mme  faire choix d'une personne qui me serve de guide, et sous la conduite de qui je puisse marcher srement dans le chemin o je m'en vais entrer.

DOM LOUIS: Ah! mon fils, que la tendresse d'un pre est aisment rappele, et que les offenses d'un fils s'vanouissent vite au moindre mot de repentir! Je ne me souviens plus dj de tous les dplaisirs que vous m'avez donns, et tout est effac par les paroles que vous venez de me faire entendre. Je ne me sens pas, je l'avoue; je jette des larmes de joie; tous mes voeux sont satisfaits, et je n'ai plus rien dsormais  demander au Ciel. Embrassez-moi, mon fils, et persistez, je vous conjure, dans cette louable pense. Pour moi, j'en vais tout de ce pas porter l'heureuse nouvelle  votre mre, partager avec elle les doux transports du ravissement o je suis, et rendre grce au Ciel des saintes rsolutions qu'il a daign vous inspirer.

Scne II

DOM JUAN, SGANARELLE.

SGANARELLE: Ah! Monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti! Il y a longtemps que j'attendais cela, et voil, grce au Ciel, tous mes souhaits accomplis.

DOM JUAN: La peste le bent!

SGANARELLE: Comment, le bent?

DOM JUAN: Quoi? tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois que ma bouche tait d'accord avec mon coeur?

SGANARELLE: Quoi? ce n'est pas. Vous ne. Votre. Oh! quel homme! quel homme! quel homme!

DOM JUAN: Non, non, je ne suis point chang, et mes sentiments sont toujours les mmes.

SGANARELLE: Vous ne vous rendez pas  la surprenante merveille de cette statue mouvante et parlante?

DOM JUAN: Il y a bien quelque chose l-dedans que je ne comprends pas; mais quoi que ce puisse tre, cela n'est pas capable ni de convaincre mon esprit, ni d'branler mon me; et si j'ai dit que je voulais corriger ma conduite et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un dessein que j'ai form par pure politique, un stratagme utile, une grimace ncessaire o je veux me contraindre, pour mnager un pre dont j'ai besoin, et me mettre  couvert, du ct des hommes, de cent fcheuses aventures qui pourraient m'arriver. Je veux bien, Sganarelle, t'en faire confidence, et je suis bien aise d'avoir un tmoin du fond de mon me et des vritables motifs qui m'obligent  faire les choses.

SGANARELLE: Quoi? vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous riger en homme de bien?

DOM JUAN: Et pourquoi non? Il y en a tant d'autres comme moi, qui se mlent de ce mtier, et qui se servent du mme masque pour abuser le monde!

SGANARELLE: Ah! quel homme! quel homme!

DOM JUAN: Il n'y a plus de honte maintenant  cela: l'hypocrisie est un vice  la mode, et tous les vices  la mode passent pour vertus. Le personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse jouer aujourd'hui, et la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respecte; et quoiqu'on la dcouvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposs  la censure, et chacun a la libert de les attaquer hautement; mais l'hypocrisie est un vice privilgi, qui, de sa main, ferme la bouche  tout le monde, et jouit en repos d'une impunit souveraine. On lie,  force de grimaces, une socit troite avec tous les gens du parti. Qui en choque un, se les jette tous sur les bras; et ceux que l'on sait mme agir de bonne foi l-dessus, et que chacun connat pour tre vritablement touchs, ceux-l, dis-je, sont toujours les dupes des autres; ils donnent hautement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglment les singes de leurs actions. Combien crois-tu que j'en connaisse qui, par ce stratagme, ont rhabill adroitement les dsordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respect, ont la permission d'tre les plus mchants hommes du monde? On a beau savoir leurs intrigues et les connatre pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela d'tre en crdit parmi les gens; et quelque baissement de tte, un soupir mortifi, et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver, et mettre en sret mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes; mais j'aurai soin de me cacher et me divertirai  petit bruit. Que si je viens  tre dcouvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intrts  toute la cabale, et je serai dfendu par elle envers et contre tous. Enfin c'est l le vrai moyen de faire impunment tout ce que je voudrai. Je m'rigerai en censeur des actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne opinion que de moi. Ds qu'une fois on m'aura choqu tant soit peu, je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une haine irrconciliable. Je ferai le vengeur des intrts du Ciel, et, sous ce prtexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impit, et saurai dchaner contre eux des zls indiscrets, qui, sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les accableront d'injures, et les damneront hautement de leur autorit prive. C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes, et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son sicle.

SGANARELLE: O Ciel! qu'entends-je ici? Il ne vous manquait plus que d'tre hypocrite pour vous achever de tout point, et voil le comble des abominations. Monsieur, cette dernire-ci m'emporte et je ne puis m'empcher de parler. Faites-moi tout ce qu'il vous plaira, battez-moi, assommez-moi de coups, tuez-moi, si vous voulez: il faut que je dcharge mon coeur, et qu'en valet fidle je vous dise ce que je dois. Sachez, Monsieur, que tant va la cruche  l'eau, qu'enfin elle se brise; et comme dit fort bien cet auteur que je ne connais pas, l'homme est en ce monde ainsi que l'oiseau sur la branche; la branche est attache  l'arbre; qui s'attache  l'arbre, suit de bons prceptes; les bons prceptes valent mieux que les belles paroles; les belles paroles se trouvent  la cour;  la cour sont les courtisans; les courtisans suivent la mode; la mode vient de la fantaisie; la fantaisie est une facult de l'me; l'me est ce qui nous donne la vie; la vie finit par la mort; la mort nous fait penser au Ciel; le ciel est au-dessus de la terre; la terre n'est point la mer; la mer est sujette aux orages; les orages tourmentent les vaisseaux; les vaisseaux ont besoin d'un bon pilote; un bon pilote a de la prudence; la prudence n'est point dans les jeunes gens; les jeunes gens doivent obissance aux vieux; les vieux aiment les richesses; les richesses font les riches; les riches ne sont pas pauvres; les pauvres ont de la ncessit; ncessit n'a point de loi; qui n'a point de loi vit en bte brute; et, par consquent, vous serez damn  tous les diables.

DOM JUAN: O le beau raisonnement!

SGANARELLE: Aprs cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.

Scne III

DOM CARLOS, DOM JUAN, SGANARELLE.

DOM CARLOS: Dom Juan, je vous trouve  propos, et suis bien aise de vous parler ici plutt que chez vous, pour vous demander vos rsolutions. Vous savez que ce soin me regarde, et que je me suis en votre prsence charg de cette affaire. Pour moi, je ne le cle point, je souhaite fort que les choses aillent dans la douceur; et il n'y a rien que je ne fasse pour porter votre esprit  vouloir prendre cette voie, et pour vous voir publiquement confirmer  ma soeur le nom de votre femme.

DOM JUAN, d'un ton hypocrite: Hlas! je voudrais bien, de tout mon coeur, vous donner la satisfaction que vous souhaitez; mais le Ciel s'y oppose directement: il a inspir  mon me le dessein de changer de vie, et je n'ai point d'autres penses maintenant que de quitter entirement tous les attachements du monde, de me dpouiller au plus tt de toutes sortes de vanits, et de corriger dsormais par une austre conduite tous les drglements criminels o m'a port le feu d'une aveugle jeunesse.

DOM CARLOS: Ce dessein, Dom Juan, ne choque point ce que je dis; et la compagnie d'une femme lgitime peut bien s'accommoder avec les louables penses que le Ciel vous inspire.

DOM JUAN: Hlas! point du tout. C'est un dessein que votre soeur elle-mme a pris: elle a rsolu sa retraite, et nous avons t touchs tous deux en mme temps.

DOM CARLOS: Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant tre impute au mpris que vous feriez d'elle et de notre famille; et notre honneur demande qu'elle vive avec vous.

DOM JUAN: Je vous assure que cela ne se peut. J'en avais, pour moi, toutes les envies du monde, et je me suis mme encore aujourd'hui conseill au Ciel pour cela; mais, lorsque je l'ai consult, j'ai entendu une voix qui m'a dit que je ne devais point songer  votre soeur, et qu'avec elle assurment je ne ferais point mon salut.

DOM CARLOS: Croyez-vous, Dom Juan, nous blouir par ces belles excuses?

DOM JUAN: J'obis  la voix du Ciel.

DOM CARLOS: Quoi? vous voulez que je me paye d'un semblable discours?

DOM JUAN: C'est le Ciel qui le veut ainsi.

DOM CARLOS: Vous aurez fait sortir ma soeur d'un convent, pour la laisser ensuite?

DOM JUAN: Le Ciel l'ordonne de la sorte.

DOM CARLOS: Nous souffrirons cette tache en notre famille?

DOM JUAN: Prenez-vous-en au Ciel.

DOM CARLOS: Eh quoi? toujours le Ciel?

DOM JUAN: Le Ciel le souhaite comme cela.

DOM CARLOS: Il suffit, Dom Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux vous prendre, et le lieu ne le souffre pas; mais, avant qu'il soit peu, je saurai vous trouver.

DOM JUAN: Vous ferez ce que vous voudrez; vous savez que je ne manque point de coeur, et que je sais me servir de mon pe quand il le faut. Je m'en vais passer tout  l'heure dans cette petite rue carte qui mne au grand convent; mais je vous dclare, pour moi, que ce n'est point moi qui me veux battre: le Ciel m'en dfend la pense; et si vous m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera.

DOM CARLOS: Nous verrons, de vrai, nous verrons.

Scne IV

DOM JUAN, SGANARELLE.

SGANARELLE: Monsieur, quel diable de style prenez-vous l? Ceci est bien pis que le reste, et je vous aimerais bien mieux encore comme vous tiez auparavant. J'esprais toujours de votre salut; mais c'est maintenant que j'en dsespre; et je crois que le Ciel, qui vous a souffert jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernire horreur.

DOM JUAN: Va, va, le Ciel n'est pas si exact que tu penses; et si toutes les fois que les hommes.

SGANARELLE: Ah! Monsieur, c'est le Ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il vous donne.

DOM JUAN: Si le Ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus clairement, s'il veut que je l'entende.

Scne V

DOM JUAN, UN SPECTRE en femme voile, SGANARELLE.

LE SPECTRE, en femme voile: Dom Juan n'a plus qu'un moment  pouvoir profiter de la misricorde du Ciel; et s'il ne se repent ici, sa perte est rsolue.

SGANARELLE: Entendez-vous, Monsieur?

DOM JUAN: Qui ose tenir ces paroles? Je crois connatre cette voix.

SGANARELLE: Ah! Monsieur, c'est un spectre: je le reconnais au marcher.

DOM JUAN: Spectre, fantme, ou diable, je veux voir ce que c'est.
Le Spectre change de figure, et reprsente le temps avec sa faux  la main.

SGANARELLE: O Ciel! voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure?

DOM JUAN: Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur, et je veux prouver avec mon pe si c'est un corps ou un esprit.
Le Spectre s'envole dans le temps que Dom Juan le veut frapper.

SGANARELLE: Ah! Monsieur, rendez-vous  tant de preuves, et jetez-vous vite dans le repentir.

DOM JUAN: Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de me repentir. Allons, suis-moi.

Scne VI

LA STATUE, DOM JUAN, SGANARELLE.

LA STATUE: Arrtez, Dom Juan: vous m'avez hier donn parole de venir manger avec moi.

DOM JUAN: Oui. O faut-il aller?

LA STATUE: Donnez-moi la main.

DOM JUAN: La voil.

LA STATUE: Dom Juan, l'endurcissement au pch trane une mort funeste, et les grces du Ciel que l'on renvoie ouvrent un chemin  sa foudre.

DOM JUAN: O Ciel! que sens-je? Un feu invisible me brle, je n'en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent. Ah!
Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands clairs sur Dom Juan; la terre
s'ouvre et l'abme; et il sort de grands feux de l'endroit o il est tomb.

SGANARELLE: Voil par sa mort un chacun satisfait: Ciel offens, lois violes, filles sduites, familles dshonores, parents outrags, femmes mises  mal, maris pousss  bout, tout le monde est content. Il n'y a que moi seul de malheureux, qui, aprs tant d'annes de service, n'ai point d'autre rcompense que de voir  mes yeux l'impit de mon matre punie par le plus pouvantable chtiment du monde.

L'ECOLE DES MARIS


Comdie


PERSONNAGES

SGANARELLE, frre d'Ariste.
ARISTE, frres de Sganarelle.
ISABELLE, soeur de Lonor.
LONOR, soeur d'Isabelle.
LISETTE, suivante de Lonor.
VALRE, amant d'Isabelle.
ERGASTE, valet de Valre.
LE COMMISSAIRE.
LE NOTAIRE. 

ACTE I, Scne premire

SGANARELLE, ARISTE.

SGANARELLE

            Mon frre, s'il vous plat, ne discourons point tant,
            Et que chacun de nous vive comme il l'entend.
            Bien que sur moi des ans vous ayez l'avantage
            Et soyez assez vieux pour devoir tre sage,
      5      Je vous dirai pourtant que mes intentions
            Sont de ne prendre point de vos corrections,
            Que j'ai pour tout conseil ma fantaisie  suivre,
            Et me trouve fort bien de ma faon de vivre.

ARISTE

            Mais chacun la condamne.

SGANARELLE

                              Oui, des fous comme vous,
            Mon frre.

ARISTE

    10          Grand merci: le compliment est doux.

SGANARELLE

            Je voudrais bien savoir, puisqu'il faut tout entendre,
            Ce que ces beaux censeurs en moi peuvent reprendre.

ARISTE

            Cette farouche humeur, dont la svrit
            Fuit toutes les douceurs de la socit,
    15     tous vos procds inspire un air bizarre,
            Et, jusques  l'habit, vous rend chez vous barbare.

SGANARELLE

            Il est vrai qu' la mode il faut m'assujettir,
            Et ce n'est pas pour moi que je me dois vtir!
            Ne voudriez-vous point, par vos belles sornettes,
    20    Monsieur mon frre an (car, Dieu merci, vous l'tes
            D'une vingtaine d'ans,  ne vous rien celer,
            Et cela ne vaut point la peine d'en parler),
            Ne voudriez-vous point, dis-je, sur ces matires,
            De vos jeunes muguets m'inspirer les manires?
    25    M'obliger  porter de ces petits chapeaux
            Qui laissent venter leurs dbiles cerveaux,
            Et de ces blonds cheveux, de qui la vaste enflure
            Des visages humains offusque la figure?
            De ces petits pourpoints sous les bras se perdants,
    30    Et de ces grands collets jusqu'au nombril pendants?
            De ces manches qu' table on voit tter les sauces,
            Et de ces cotillons appels hauts-de-chausses?
            De ces souliers mignons, de rubans revtus,
            Qui vous font ressembler  des pigeons pattus?
    35    Et de ces grands canons o, comme en des entraves,
            On met tous les matins ses deux jambes esclaves,
            Et par qui nous voyons ces messieurs les galants
            Marcher carquills ainsi que des volants?
            Je vous plairais, sans doute, quip de la sorte;
    40    Et je vous vois porter les sottises qu'on porte.

ARISTE

            Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder,
            Et jamais il ne faut se faire regarder.
            L'un et l'autre excs choque, et tout homme bien sage
            Doit faire des habits ainsi que du langage,
    45    N'y rien trop affecter, et sans empressement
            Suivre ce que l'usage y fait de changement.
            Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la mthode
            De ceux qu'on voit toujours renchrir sur la mode,
            Et qui dans ces excs, dont ils sont amoureux,
    50    Seraient fchs qu'un autre et t plus loin qu'eux.
            Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde,
            De fuir obstinment ce que suit tout le monde,
            Et qu'il vaut mieux souffrir d'tre au nombre des fous,
            Que du sage parti se voir seul contre tous.

SGANARELLE

    55    Cela sent son vieillard, qui, pour en faire accroire,
            Cache ses cheveux blancs d'une perruque noire.

ARISTE

            C'est un trange fait du soin que vous prenez
             me venir toujours jeter mon ge au nez,
            Et qu'il faille qu'en moi sans cesse je vous voie
    60    Blmer l'ajustement aussi bien que la joie,
            Comme si, condamne  ne plus rien chrir,
            La vieillesse devait ne songer qu' mourir,
            Et d'assez de laideur n'est pas accompagne,
            Sans se tenir encor malpropre et rechigne.

SGANARELLE

    65    Quoi qu'il en soit, je suis attach fortement
             ne dmordre point de mon habillement.
            Je veux une coiffure, en dpit de la mode,
            Sous qui toute ma tte ait un abri commode;
            Un beau pourpoint bien long et ferm comme il faut,
    70    Qui, pour bien digrer, tienne l'estomac chaud;
            Un haut-de-chausses fait justement pour ma cuisse;
            Des souliers o mes pieds ne soient point au supplice,
            Ainsi qu'en ont us sagement nos aeux:
            Et qui me trouve mal, n'a qu' fermer les yeux.

Scne II

LONOR, ISABELLE, ARISTE, LISETTE, SGANARELLE.

LONOR,  Isabelle.

    75    Je me charge de tout, en cas que l'on vous gronde.

LISETTE,  Isabelle.

            Toujours dans une chambre  ne point voir le monde?

ISABELLE

            Il est ainsi bti.

LONOR

                        Je vous en plains, ma soeur.

LISETTE7

            Bien vous prend que son frre ait toute une autre humeur,
            Madame, et le destin vous fut bien favorable
    80    En vous faisant tomber aux mains du raisonnable.

ISABELLE

            C'est un miracle encor qu'il ne m'ait aujourd'hui
            Enferme  la clef ou mene avec lui.

LISETTE

            Ma foi, je l'enverrais au diable avec sa fraise8,
            Et.
Rencontrant Sganarelle.

SGANARELLE

                  O donc allez-vous, qu'il ne vous en dplaise?

LONOR

    85    Nous ne savons encore, et je pressais ma soeur
            De venir du beau temps respirer la douceur,
            Mais.

SGANARELLE

                  Pour vous, vous pouvez aller o bon vous semble;
            Vous n'avez qu' courir, vous voil deux ensemble.
            Mais vous, je vous dfends, s'il vous plat, de sortir.

ARISTE

    90    Ah! laissez-les, mon frre, aller se divertir.

SGANARELLE

            Je suis votre valet, mon frre.

ARISTE

                                    La jeunesse
            Veut.

SGANARELLE

                  La jeunesse est sotte, et parfois la vieillesse.

ARISTE

            Croyez-vous qu'elle est mal d'tre avec Lonor?

SGANARELLE

            Non pas; mais avec moi je la crois mieux encor.

ARISTE

            Mais.

SGANARELLE

    95          Mais ses actions de moi doivent dpendre,
            Et je sais l'intrt enfin que j'y dois prendre.

ARISTE

             celles de sa soeur ai-je un moindre intrt?

SGANARELLE

            Mon Dieu, chacun raisonne et fait comme il lui plat.
            Elles sont sans parents, et notre ami leur pre
  100    Nous commit leur conduite  son heure dernire,
            Et nous chargeant tous deux ou de les pouser,
            Ou, sur notre refus, un jour d'en disposer,
            Sur elles, par contrat, nous sut, ds leur enfance,
            Et de pre et d'poux donner pleine puissance.
  105    D'lever celle-l vous prtes le souci,
            Et moi, je me chargeai du soin de celle-ci;
            Selon vos volonts vous gouvernez la vtre:
            Laissez-moi, je vous prie,  mon gr rgir l'autre.

ARISTE

            Il me semble.

SGANARELLE

                        Il me semble, et je le dis tout haut,
  110    Que sur un tel sujet c'est parler comme il faut.
            Vous souffrez que la vtre aille leste et pimpante:
            Je le veux bien; qu'elle ait et laquais et suivante:
            J'y consens; qu'elle coure, aime l'oisivet,
            Et soit des damoiseaux fleure en libert:
  115    J'en suis fort satisfait. Mais j'entends que la mienne
            Vive  ma fantaisie, et non pas  la sienne;
            Que d'une serge honnte elle ait son vtement,
            Et ne porte le noir qu'aux bons jours seulement;
            Qu'enferme au logis, en personne bien sage,
  120    Elle s'applique toute aux choses du mnage,
             recoudre mon linge aux heures de loisir,
            Ou bien  tricoter quelque bas par plaisir;
            Qu'aux discours des muguets elle ferme l'oreille,
            Et ne sorte jamais sans avoir qui la veille.
  125    Enfin la chair est faible, et j'entends tous les bruits.
            Je ne veux point porter de cornes, si je puis;
            Et comme  m'pouser sa fortune l'appelle,
            Je prtends corps pour corps pouvoir rpondre d'elle.

ISABELLE

            Vous n'avez pas sujet, que je crois.

SGANARELLE

                                    Taisez-vous.
  130    Je vous apprendrai bien s'il faut sortir sans nous.

LONOR

            Quoi donc, Monsieur.?

SGANARELLE

                              Mon Dieu, Madame, sans langage,
            Je ne vous parle pas, car vous tes trop sage.

LONOR

            Voyez-vous Isabelle avec nous  regret?

SGANARELLE

            Oui, vous me la gtez, puisqu'il faut parler net.
  135    Vos visites ici ne font que me dplaire,
            Et vous m'obligerez de ne nous en plus faire.

LONOR

            Voulez-vous que mon coeur vous parle net aussi?
            J'ignore de quel oeil elle voit tout ceci;
            Mais je sais ce qu'en moi ferait la dfiance;
  140    Et quoiqu'un mme sang nous ait donn naissance,
            Nous sommes bien peu soeurs s'il faut que chaque jour
            Vos manires d'agir lui donnent de l'amour.

LISETTE

            En effet, tous ces soins sont des choses infmes.
            Sommes-nous chez les Turcs pour renfermer les femmes?
  145    Car on dit qu'on les tient esclaves en ce lieu,
            Et que c'est pour cela qu'ils sont maudits de Dieu.
            Notre honneur est, Monsieur, bien sujet  faiblesse,
            S'il faut qu'il ait besoin qu'on le garde sans cesse.
            Pensez-vous, aprs tout, que ces prcautions
  150    Servent de quelque obstacle  nos intentions,
            Et quand nous nous mettons quelque chose  la tte,
            Que l'homme le plus fin ne soit pas une bte?
            Toutes ces gardes-l sont visions de fous:
            Le plus sr est, ma foi, de se fier en nous.
  155    Qui nous gne se met en un pril extrme,
            Et toujours notre honneur veut se garder lui-mme.
            C'est nous inspirer presque un dsir de pcher,
            Que montrer tant de soins de nous en empcher;
            Et si par un mari je me voyais contrainte,
  160    J'aurais fort grande pente  confirmer sa crainte.

SGANARELLE

            Voil, beau prcepteur, votre ducation,
            Et vous souffrez cela sans nulle motion?

ARISTE

            Mon frre, son discours ne doit que faire rire.
            Elle a quelque raison en ce qu'elle veut dire:
  165    Leur sexe aime  jouir d'un peu de libert;
            On le retient fort mal par tant d'austrit;
            Et les soins dfiants, les verrous et les grilles
            Ne font pas la vertu des femmes ni des filles.
            C'est l'honneur qui les doit tenir dans le devoir,
  170    Non la svrit que nous leur faisons voir.
            C'est une trange chose,  vous parler sans feinte,
            Qu'une femme qui n'est sage que par contrainte.
            En vain sur tous ses pas nous prtendons rgner:
            Je trouve que le coeur est ce qu'il faut gagner,
  175    Et je ne tiendrais, moi, quelque soin qu'on se donne,
            Mon honneur gure sr aux mains d'une personne
             qui, dans les dsirs qui pourraient l'assaillir,
            Il ne manquerait rien qu'un moyen de faillir.

SGANARELLE

            Chansons que tout cela!

ARISTE

                              Soit; mais je tiens sans cesse
  180    Qu'il nous faut en riant instruire la jeunesse,
            Reprendre ses dfauts avec grande douceur,
            Et du nom de vertu ne lui point faire peur.
            Mes soins pour Lonor ont suivi ces maximes:
            Des moindres liberts je n'ai point fait des crimes.
  185     ses jeunes dsirs j'ai toujours consenti,
            Et je ne m'en suis point, grce au Ciel, repenti.
            J'ai souffert qu'elle ait vu les belles compagnies,
            Les divertissements, les bals, les comdies;
            Ce sont choses, pour moi, que je tiens de tout temps
  190    Fort propres  former l'esprit des jeunes gens;
            Et l'cole du monde, en l'air dont il faut vivre
            Instruit mieux,  mon gr, que ne fait aucun livre.
            Elle aime  dpenser en habits, linge et noeuds:
            Que voulez-vous? je tche  contenter ses voeux;
  195    Et ce sont des plaisirs qu'on peut, dans nos familles,
            Lorsque l'on a du bien, permettre aux jeunes filles.
            Un ordre paternel l'oblige  m'pouser;
            Mais mon dessein n'est pas de la tyranniser.
            Je sais bien que nos ans ne se rapportent gure,
  200    Et je laisse  son choix libert tout entire.
            Si quatre mille cus de rente bien venants,
            Une grande tendresse et des soins complaisants
            Peuvent,  son avis, pour un tel mariage,
            Rparer entre nous l'ingalit d'ge,
  205    Elle peut m'pouser; sinon, choisir ailleurs.
            Je consens que sans moi ses destins soient meilleurs;
            Et j'aime mieux la voir sous un autre hymne,
            Que si contre son gr sa main m'tait donne.

SGANARELLE

            H! qu'il est doucereux! c'est tout sucre et tout miel.

ARISTE

  210    Enfin, c'est mon humeur, et j'en rends grce au ciel.
            Je ne suivrais jamais ces maximes svres,
            Qui font que les enfants comptent les jours des pres.

SGANARELLE

            Mais ce qu'en la jeunesse on prend de libert
            Ne se retranche pas avec facilit;
   215    Et tous ses sentiments suivront mal votre envie,
            Quand il faudra changer sa manire de vie.

ARISTE

            Et pourquoi la changer?

SGANARELLE

                              Pourquoi?

ARISTE

                                          Oui.

SGANARELLE

                                                Je ne sais.

ARISTE

            Y voit-on quelque chose o l'honneur soit bless?

SGANARELLE

            Quoi? si vous l'pousez, elle pourra prtendre
  220    Les mmes liberts que fille on lui voit prendre?

ARISTE

            Pourquoi non?

SGANARELLE

                        Vos dsirs lui seront complaisans,
            Jusques  lui laisser et mouches et rubans?

ARISTE

            Sans doute.

SGANARELLE

                   lui souffrir, en cervelle trouble,
            De courir tous les bals et les lieux d'assemble?

ARISTE

            Oui vraiment.

SGANARELLE

  225              Et chez vous iront les damoiseaux?

ARISTE

            Et quoi donc?

SGANARELLE

                        Qui joueront et donneront cadeaux?

ARISTE

            D'accord.

SGANARELLE

                  Et votre femme entendra les fleurettes?

ARISTE

            Fort bien.

SGANARELLE

                  Et vous verrez ces visites muguettes
            D'un oeil  tmoigner de n'en tre point so?

ARISTE

            Cela s'entend.

SGANARELLE

  230                Allez, vous tes un vieux fou.
            ( Isabelle.)
            Rentrez, pour our point cette pratique infme.

ARISTE

            Je veux m'abandonner  la foi de ma femme,
            Et prtends toujours vivre ainsi que j'ai vcu.

SGANARELLE

            Que j'aurai de plaisir quand il sera cocu!

ARISTE

  235    J'ignore pour quel sort mon astre m'a fait natre;
            Mais je sais que pour vous, si vous manquez de l'tre,
            On ne vous en doit point imputer le dfaut,
            Car vos soins pour cela font bien tout ce qu'il faut.

SGANARELLE

            Riez donc, beau rieur. Oh! que cela doit plaire
  240    De voir un goguenard presque sexagnaire!

LONOR

            Du sort dont vous parlez, je le garantis, moi,
            S'il faut que par l'hymen il reoive ma foi:
            Il s'en peut assurer; mais sachez que mon me
            Ne rpondrait de rien, si j'tais votre femme.

LISETTE

  245    C'est conscience  ceux qui s'assurent en nous;
            Mais c'est pain bnit, certe,  des gens comme vous.

SGANARELLE

            Allez, langue maudite, et des plus mal apprises.

ARISTE

            Vous vous tes, mon frre, attir ces sottises.
            Adieu. Changez d'humeur, et soyez averti
  250    Que renfermer sa femme est un mauvais parti.
            Je suis votre valet.

SGANARELLE

                        Je ne suis pas le vtre.
            Oh! que les voil bien tous forms l'un pour l'autre!
            Quelle belle famille! Un vieillard insens
            Qui fait le dameret dans un corps tout cass;
  255    Une fille matresse et coquette suprme;
            Des valets impudents: non, la sagesse mme
            N'en viendrait pas  bout, perdrait sens et raison
             vouloir corriger une telle maison.
            Isabelle pourrait perdre dans ces hantises
  260    Les semences d'honneur qu'avec nous elle a prises;
            Et pour l'en empcher dans peu nous prtendons
            Lui faire aller revoir nos choux et nos dindons.

Scne III

ERGASTE, VALRE, SGANARELLE.

VALRE

            Ergaste, le voil cet Argus que j'abhorre,
            Le svre tuteur de celle que j'adore.

SGANARELLE

  265    N'est-ce pas quelque chose enfin de surprenant
            Que la corruption des moeurs de maintenant!

VALRE

            Je voudrais l'accoster, s'il est en ma puissance,
            Et tcher de lier avec lui connaissance.

SGANARELLE

            Au lieu de voir rgner cette svrit
  270    Qui composait si bien l'ancienne honntet,
            La jeunesse en ces lieux, libertine, absolue,
            Ne prend.

VALRE

                  Il ne voit pas que c'est lui qu'on salue.

ERGASTE

            Son mauvais oeil peut-tre est de ce ct-ci:
            Passons du ct droit.

SGANARELLE

                              Il faut sortir d'ici.
  275    Le sjour de la ville en moi ne peut produire
            Que des.

VALRE

                  Il faut chez lui tcher de m'introduire.

SGANARELLE

            Heu!. J'ai cru qu'on parlait. Aux champs, grces aux cieux,
            Les sottises du temps ne blessent point mes yeux.

ERGASTE

            Abordez-le.

SGANARELLE

                  Plat-il? Les oreilles me cornent.
  280    L, tous les passe-temps de nos filles se bornent.
(VALRE salue.)
            Est-ce  nous?

ERGASTE

                        Approchez.

SGANARELLE

                              L, nul godelureau
            Ne vient.
(VALRE resalue.)
                  Que diable!.
(Ergaste salue de l'autre ct.)
                              Encor? Que de coups de chapeau!

VALRE

            Monsieur, un tel abord vous interrompt peut-tre?

SGANARELLE

            Cela se peut.

VALRE

                  Mais quoi? l'honneur de vous connatre
  285          M'est un si grand bonheur, m'est un si doux plaisir,
            Que de vous saluer j'avais un grand dsir.

SGANARELLE

            Soit.

VALRE

                  Et de vous venir, mais sans nul artifice,
            Assurer que je suis tout  votre service.

SGANARELLE

            Je le crois.

VALRE

                  J'ai le bien d'tre de vos voisins,
  290    Et j'en dois rendre grce  mes heureux destins.

SGANARELLE

            C'est bien fait.

VALRE

                        Mais, Monsieur, savez-vous les nouvelles
            Que l'on dit  la cour, et qu'on tient pour fidles?

SGANARELLE

            Que m'importe?

VALRE

                        Il est vrai; mais pour les nouveauts
            On peut avoir parfois des curiosits.
  295    Vous irez voir, Monsieur, cette magnificence
            Que de notre Dauphin prpare la naissance?

SGANARELLE

            Si je veux.

VALRE

                  Avouons que Paris nous fait part
            De cent plaisirs charmants qu'on n'a point autre part;
            Les provinces auprs sont des lieux solitaires.
             quoi donc passez-vous le temps?

SGANARELLE

  300     mes affaires.

VALRE

                        L'esprit veut du relche, et succombe parfois
            Par trop d'attachement aux srieux emplois.
            Que faites-vous les soirs avant qu'on se retire?

SGANARELLE

            Ce qui me plat.

VALRE

                        Sans doute, on ne peut pas mieux dire:
  305    Cette rponse est juste, et le bon sens parat
             ne vouloir jamais faire que ce qui plat.
            Si je ne vous croyais l'me trop occupe,
            J'irais parfois chez vous passer l'aprs-soupe.

SGANARELLE

            Serviteur.

Scne IV

VALRE, ERGASTE.

VALRE

                  Que dis-tu de ce bizarre fou?

ERGASTE

  310    Il a le repart brusque, et l'accueil loup-garou.

VALRE

            Ah! J'enrage!

ERGASTE

                        Et de quoi?

VALRE

                              De quoi? C'est que j'enrage
            De voir celle que j'aime au pouvoir d'un sauvage,
            D'un dragon surveillant, dont la svrit
            Ne lui laisse jouir d'aucune libert.

ERGASTE

  315    C'est ce qui fait pour vous, et sur ces consquences
            Votre amour doit fonder de grandes esprances:
            Apprenez, pour avoir votre esprit affermi,
            Qu'une femme qu'on garde est gagne  demi,
            Et que les noirs chagrins des maris ou des pres
  320    Ont toujours du galant avanc les affaires.
            Je coquette fort peu, c'est mon moindre talent,
            Et de profession je ne suis point galant;
            Mais j'en ai servi vingt de ces chercheurs de proie,
            Qui disaient fort souvent que leur plus grande joie
  325    tait de rencontrer de ces maris fcheux,
            Qui jamais sans gronder ne reviennent chez eux,
            De ces brutaux fieffs, qui sans raison ni suite
            De leurs femmes en tout contrlent la conduite,
            Et du nom de mari firement se parants
  330    Leur rompent en visire aux yeux des soupirants.
            "On en sait, disent-ils, prendre ses avantages;
            Et l'aigreur de la dame  ces sortes d'outrages,
            Dont la plaint doucement le complaisant tmoin,
            Est un champ  pousser les choses assez loin."
  335    En un mot, ce vous est une attente assez belle,
            Que la svrit du tuteur d'Isabelle.

VALRE

            Mais depuis quatre mois que je l'aime ardemment,
            Je n'ai pour lui parler pu trouver un moment.

ERGASTE

            L'amour rend inventif; mais vous ne l'tes gure,
            Et si j'avais t.

VALRE

  340                Mais qu'aurais-tu pu faire,
            Puisque sans ce brutal on ne la voit jamais,
            Et qu'il n'est l dedans servantes ni valets
            Dont, par l'appas flatteur de quelque rcompense,
            Je puisse pour mes feux mnager l'assistance?

ERGASTE

  345    Elle ne sait donc pas encor que vous l'aimez?

VALRE

            C'est un point dont mes voeux ne sont pas informs.
            Partout o ce farouche a conduit cette belle,
            Elle m'a toujours vu comme une ombre aprs elle,
            Et mes regards aux siens ont tch chaque jour
  350    De pouvoir expliquer l'excs de mon amour.
            Mes yeux ont fort parl; mais qui me peut apprendre
            Si leur langage enfin a pu se faire entendre?

ERGASTE

            Ce langage, il est vrai, peut tre obscur parfois,
            S'il n'a pour truchement l'criture ou la voix.

VALRE

  355    Que faire pour sortir de cette peine extrme,
            Et savoir si la belle a connu que je l'aime?
            Dis-m'en quelque moyen.

ERGASTE

                              C'est ce qu'il faut trouver.
            Entrons un peu chez vous, afin d'y mieux rver.

ACTE II, Scne premire

ISABELLE, SGANARELLE.

SGANARELLE

            Va, je sais la maison, et connais la personne
  360    Aux marques seulement que ta bouche me donne.

ISABELLE,  part.

             ciel! sois-moi propice, et seconde en ce jour
            Le stratagme adroit d'une innocente amour.

SGANARELLE

            Dis-tu pas qu'on t'a dit qu'il s'appelle Valre?

ISABELLE

            Oui.

SGANARELLE

                  Va, sois en repos, rentre et me laisse faire;
  365    Je vais parler sur l'heure  ce jeune tourdi.

ISABELLE

            Je fais, pour une fille, un projet bien hardi;
            Mais l'injuste rigueur dont envers moi l'on use,
            Dans tout esprit bien fait me servira d'excuse.

Scne II

SGANARELLE, ERGASTE, Valre.

SGANARELLE

            Ne perdons point de temps. C'est ici: qui va l?
  370    Bon, je rve: hol! dis-je, hol, quelqu'un! hol!
            Je ne m'tonne pas, aprs cette lumire,
            S'il y venait tantt de si douce manire33;
            Mais je veux me hter, et de son fol espoir.
(Ergaste sort brusquement.)
            Peste soit du gros boeuf, qui pour me faire choir
  375    Se vient devant mes pas planter comme une perche!

VALRE

            Monsieur, j'ai du regret.

SGANARELLE

                              Ah! c'est vous que je cherche.

VALRE

            Moi, Monsieur?

SGANARELLE

                        Vous. Valre est-il pas votre nom?

VALRE

            Oui.

SGANARELLE

                  Je viens vous parler, si vous le trouvez bon.

VALRE

            Puis-je tre assez heureux pour vous rendre service?

SGANARELLE

380      Non. Mais je prtends, moi, vous rendre un bon office,
            Et c'est ce qui chez vous prend droit de m'amener.

VALRE

            Chez moi, Monsieur?

SGANARELLE

                              Chez vous: faut-il tant s'tonner?

VALRE

            J'en ai bien du sujet, et mon me ravie
            De l'honneur.

SGANARELLE

                        Laissons l cet honneur, je vous prie.

VALRE

            Voulez-vous pas entrer?

SGANARELLE

  385                      Il n'en est pas besoin.

VALRE

            Monsieur, de grce.

SGANARELLE

                        Non, je n'irai pas plus loin.

VALRE

            Tant que vous serez l, je ne puis vous entendre.

SGANARELLE

            Moi, je n'en veux bouger.

VALRE

                              Eh bien! Il faut se rendre.
            Vite, puisque Monsieur  cela se rsout,
            Donnez un sige ici.

SGANARELLE

  390                Je veux parler debout.

VALRE

            Vous souffrir de la sorte?.

SGANARELLE

                              Ah! contrainte effroyable!

VALRE

            Cette incivilit serait trop condamnable.

SGANARELLE

            C'en est une que rien ne saurait galer,
            De our pas les gens qui veulent nous parler.

VALRE

            Je vous obis donc.

SGANARELLE

  395                Vous ne sauriez mieux faire.
(Ils font de grandes crmonies pour se couvrir.)
            Tant de crmonie est fort peu ncessaire.
            Voulez-vous m'couter?

VALRE

                              Sans doute, et de grand coeur.

SGANARELLE

            Savez-vous, dites-moi, que je suis le tuteur
            D'une fille assez jeune et passablement belle,
  400    Qui loge en ce quartier, et qu'on nomme Isabelle?

VALRE

            Oui.

SGANARELLE

                  Si vous le savez, je ne vous l'apprends pas.
            Mais, savez-vous aussi, lui trouvant des appas,
            Qu'autrement qu'en tuteur sa personne me touche,
            Et qu'elle est destine  l'honneur de ma couche?

VALRE

            Non.

SGANARELLE

  405          Je vous l'apprends donc, et qu'il est  propos
            Que vos feux, s'il vous plat, la laissent en repos.

VALRE

            Qui? moi, Monsieur?

SGANARELLE

                              Oui, vous. Mettons bas toute feinte.

VALRE

            Qui vous a dit que j'ai pour elle l'me atteinte?

SGANARELLE

            Des gens  qui l'on peut donner quelque crdit.

VALRE

            Mais encore?

SGANARELLE

                        Elle-mme.

VALRE

                                    Elle?

SGANARELLE

  410                                  Elle. Est-ce assez dit?
            Comme une fille honnte, et qui m'aime d'enfance,
            Elle vient de m'en faire entire confidence;
            Et de plus m'a charg de vous donner avis
            Que depuis que par vous tous ses pas sont suivis,
  415    Son coeur, qu'avec excs votre poursuite outrage,
            N'a que trop de vos yeux entendu le langage,
            Que vos secrets dsirs lui sont assez connus,
            Et que c'est vous donner des soucis superflus
            De vouloir davantage expliquer une flamme
  420    Qui choque l'amiti que me garde son me.

VALRE

            C'est elle, dites-vous, qui de sa part vous fait.?

SGANARELLE

            Oui, vous venir donner cet avis franc et net,
            Et qu'ayant vu l'ardeur dont votre me est blesse,
            Elle vous et plus tt fait savoir sa pense,
  425    Si son coeur avait eu, dans son motion,
             qui pouvoir donner cette commission;
            Mais qu'enfin la douleur d'une contrainte extrme
            L'a rduite  vouloir se servir de moi-mme,
            Pour vous rendre averti, comme je vous ai dit,
  430    Qu' tout autre que moi son coeur est interdit,
            Que vous avez assez jou de la prunelle,
            Et que, si vous avez tant soit peu de cervelle,
            Vous prendrez d'autres soins. Adieu jusqu'au revoir.
            Voil ce que j'avais  vous faire savoir.

VALRE

  435    Ergaste, que dis-tu d'une telle aventure?

SGANARELLE

            Le voil bien surpris!

ERGASTE, bas,  Valre.

                              Selon ma conjecture,
            Je tiens qu'elle n'a rien de dplaisant pour vous,
            Qu'un mystre assez fin est cach l-dessous,
            Et qu'enfin cet avis n'est pas d'une personne
  440    Qui veuille voir cesser l'amour qu'elle vous donne.

SGANARELLE,  part.

            Il en tient comme il faut.

VALRE

                              Tu crois mystrieux.

ERGASTE

            Oui. Mais il nous observe, tons-nous de ses yeux.

SGANARELLE

            Que sa confusion parat sur son visage!
            Il ne s'attendait pas sans doute  ce message.
  445    Appelons Isabelle. Elle montre le fruit
            Que l'ducation dans une me produit:
            La vertu fait ses soins, et son coeur s'y consomme
            Jusques  s'offenser des seuls regards d'un homme.

Scne III

ISABELLE, SGANARELLE.

ISABELLE,  part.

            J'ai peur que mon amant, plein de sa passion,
  450    N'ait pas de mon avis compris l'intention;
            Et j'en veux, dans les fers o je suis prisonnire,
            Hasarder un qui parle avec plus de lumire.

SGANARELLE

            Me voil de retour.

ISABELLE

                        H bien?

SGANARELLE

                              Un plein effet
            A suivi tes discours, et ton homme a son fait.
  455    Il me voulait nier que son coeur ft malade;
            Mais lorsque de ta part j'ai marqu l'ambassade,
            Il est rest d'abord et muet et confus,
            Et je ne pense pas qu'il y revienne plus.

ISABELLE

            Ha! que me dites-vous? J'ai bien peur du contraire,
  460    Et qu'il ne nous prpare encor plus d'une affaire.

SGANARELLE

            Et sur quoi fondes-tu cette peur que tu dis?

ISABELLE

            Vous n'avez pas t plus tt hors du logis,
            Qu'ayant, pour prendre l'air, la tte  ma fentre,
            J'ai vu dans ce dtour un jeune homme paratre,
  465    Qui d'abord, de la part de cet impertinent,
            Est venu me donner un bonjour surprenant,
            Et m'a droit dans ma chambre une bote jete
            Qui renferme une lettre en poulet cachete.
            J'ai voulu sans tarder lui rejeter le tout;
  470    Mais ses pas de la rue avaient gagn le bout,
            Et je m'en sens le coeur tout gros de fcherie.

SGANARELLE

            Voyez un peu la ruse et la friponnerie!

ISABELLE

            Il est de mon devoir de faire promptement
            Reporter bote et lettre  ce maudit amant;
  475    Et j'aurais pour cela besoin d'une personne,
            Car d'oser  vous-mme.

SGANARELLE

                              Au contraire, mignonne,
            C'est me faire mieux voir ton amour et ta foi,
            Et mon coeur avec joie accepte cet emploi:
            Tu m'obliges par l plus que je ne puis dire.

ISABELLE

            Tenez donc.

SGANARELLE

  480          Bon. Voyons ce qu'il a pu t'crire.

ISABELLE

            Ah! Ciel! Gardez-vous bien de l'ouvrir.

SGANARELLE

                                          Et pourquoi?

ISABELLE

            Lui voulez-vous donner  croire que c'est moi?
            Une fille d'honneur doit toujours se dfendre
            De lire les billets qu'un homme lui fait rendre:
  485    La curiosit qu'on fait lors clater
            Marque un secret plaisir de s'en our conter;
            Et je trouve  propos que toute cachete
            Cette lettre lui soit promptement reporte,
            Afin que d'autant mieux il connaisse aujourd'hui
  490    Le mpris clatant que mon coeur fait de lui,
            Que ses feux dsormais perdent toute esprance,
            Et n'entreprennent plus pareille extravagance.

SGANARELLE

            Certes elle a raison lorsqu'elle parle ainsi.
            Va, ta vertu me charme, et ta prudence aussi:
  495    Je vois que mes leons ont germ dans ton me,
            Et tu te montres digne enfin d'tre ma femme.

ISABELLE

            Je ne veux pas pourtant gner votre dsir:
            La lettre est dans vos mains, et vous pouvez l'ouvrir.

SGANARELLE

            Non, je n'ai garde: hlas! tes raisons sont trop bonnes;
  500    Et je vais m'acquitter du soin que tu me donnes,
             quatre pas de l dire ensuite deux mots,
            Et revenir ici te remettre en repos.

Scne IV

SGANARELLE, ERGASTE.

SGANARELLE

            Dans quel ravissement est-ce que mon coeur nage,
            Lorsque je vois en elle une fille si sage!
  505    C'est un trsor d'honneur que j'ai dans ma maison.
            Prendre un regard d'amour pour une trahison!
            Recevoir un poulet comme une injure extrme,
            Et le faire au galant reporter par moi-mme!
            Je voudrais bien savoir, en voyant tout ceci,
  510    Si celle de mon frre en userait ainsi.
            Ma foi! les filles sont ce que l'on les fait tre.
            Hol!

ERGASTE

                  Qu'est-ce?

SGANARELLE

                        Tenez, dites  votre matre
            Qu'il ne s'ingre pas d'oser crire encor
            Des lettres qu'il envoie avec des botes d'or,
  515    Et qu'Isabelle en est puissamment irrite.
            Voyez, on ne l'a pas au moins dcachete:
            Il connatra l'tat que l'on fait de ses feux,
            Et quel heureux succs il doit esprer d'eux.

Scne V

VALRE, ERGASTE.

VALRE

            Que vient de te donner cette farouche bte?

ERGASTE

  520    Cette lettre, Monsieur, qu'avecque cette boite
            On prtend qu'ait reue Isabelle de vous,
            Et dont elle est, dit-il, en un fort grand courroux;
            C'est sans vouloir l'ouvrir qu'elle vous la fait rendre:
            Lisez vite, et voyons si je me puis mprendre.

            LETTRE

"Cette lettre vous surprendra sans doute, et l'on peut trouver bien hardi pour moi et le dessein de vous l'crire et la manire de vous la faire tenir; mais je me vois dans un tat  ne plus garder de mesures. La juste horreur d'un mariage dont je suis menace dans six jours me fait hasarder toutes choses; et dans la rsolution de m'en affranchir par quelque voie que ce soit, j'ai cru que je devais plutt vous choisir que le dsespoir. Ne croyez pas pourtant que vous soyez redevable de tout  ma mauvaise destine: ce n'est pas la contrainte o je me trouve qui a fait natre les sentiments que j'ai pour vous; mais c'est elle qui en prcipite le tmoignage, et qui me fait passer sur des formalits o la biensance du sexe oblige. Il ne tiendra qu' vous que je sois  vous bientt, et j'attends seulement que vous m'ayez marqu les intentions de votre amour pour vous faire savoir la rsolution que j'ai prise; mais surtout songez que le temps presse, et que deux cours qui s'aiment doivent s'entendre  demi-mot."

ERGASTE

  525    H bien! Monsieur, le tour est-il d'original?
            Pour une jeune fille, elle n'en sait pas mal!
            De ces ruses d'amour la croirait-on capable?

VALRE

            Ah! je la trouve l tout  fait adorable.
            Ce trait de son esprit et de son amiti
  530    Accrot pour elle encor mon amour de moiti;
            Et joint aux sentiments que sa beaut m'inspire.

ERGASTE

            La dupe vient; songez  ce qu'il vous faut dire.

Scne VI

SGANARELLE, VALRE, ERGASTE.

SGANARELLE

            Oh! Trois et quatre fois bni soit cet dit
            Par qui des vtements le luxe est interdit!
  535    Les peines des maris ne seront plus si grandes,
            Et les femmes auront un frein  leurs demandes.
            Oh! que je sais au Roi bon gr de ces dcris!
            Et que, pour le repos de ces mmes maris,
            Je voudrais bien qu'on ft de la coquetterie
  540    Comme de la guipure et de la broderie!
            J'ai voulu l'acheter, l'dit, expressment,
            Afin que d'Isabelle il soit lu hautement;
            Et ce sera tantt, n'tant plus occupe,
            Le divertissement de notre aprs-soupe.
  545    Enverrez-vous encor, Monsieur aux blonds cheveux,
            Avec des botes d'or des billets amoureux?
            Vous pensiez bien trouver quelque jeune coquette,
            Friande de l'intrigue, et tendre  la fleurette?
            Vous voyez de quel air on reoit vos joyaux:
  550    Croyez-moi, c'est tirer votre poudre aux moineaux!
            Elle est sage, elle m'aime, et votre amour l'outrage:
            Prenez vise ailleurs, et troussez-moi bagage.

VALRE

            Oui, oui, votre mrite,  qui chacun se rend,
            Est  mes voeux, Monsieur, un obstacle trop grand;
  555    Et c'est folie  moi, dans mon ardeur fidle,
            De prtendre avec vous  l'amour d'Isabelle.

SGANARELLE

            Il est vrai, c'est folie.

VALRE

                              Aussi n'aurais-je pas
            Abandonn mon coeur  suivre ses appas,
            Si j'avais pu prvoir que ce coeur misrable
  560    Dt trouver un rival comme vous redoutable.

SGANARELLE

            Je le crois.

VALRE

                  Je n'ai garde  prsent d'esprer;
            Je vous cde, Monsieur, et c'est sans murmurer.

SGANARELLE

            Vous faites bien.

VALRE

                        Le droit de la sorte l'ordonne;
            Et de tant de vertus brille votre personne,
  565    Que j'aurais tort de voir d'un regard de courroux
            Les tendres sentiments qu'Isabelle a pour vous.

SGANARELLE

            Cela s'entend.

VALRE

                        Oui, oui, je vous quitte la place.
            Mais je vous prie au moins (et c'est la seule grce,
            Monsieur, que vous demande un misrable amant
  570    Dont vous seul aujourd'hui causez tout le tourment),
            Je vous conjure donc d'assurer Isabelle
            Que si depuis trois mois mon coeur brle pour elle,
            Cette amour est sans tache, et n'a jamais pens
             rien dont son honneur ait lieu d'tre offens.

SGANARELLE

            Oui.

VALRE

  575          Que, ne dpendant que du choix de mon me,
            Tous mes desseins taient de l'obtenir pour femme,
            Si les destins, en vous, qui captivez son coeur,
            N'opposaient un obstacle  cette juste ardeur.

SGANARELLE

            Fort bien.

VALRE

                  Que, quoi qu'on fasse, il ne lui faut pas croire
  580    Que jamais ses appas sortent de ma mmoire;
            Que, quelque arrt des Cieux qu'il me faille subir,
            Mon sort est de l'aimer jusqu'au dernier soupir;
            Et que si quelque chose touffe mes poursuites,
            C'est le juste respect que j'ai pour vos mrites.

SGANARELLE

  585    C'est parler sagement; et je vais de ce pas
            Lui faire ce discours, qui ne la choque pas.
            Mais, si vous me croyez, tchez de faire en sorte
            Que de votre cerveau cette passion sorte.
            Adieu.

ERGASTE

                  La dupe est bonne.

SGANARELLE

                              Il me fait grand piti,
  590    Ce pauvre malheureux tout rempli d'amiti;
            Mais c'est un mal pour lui de s'tre mis en tte
            De vouloir prendre un fort qui se voit ma conqute.
Sganarelle heurte  sa porte.

Scne VII

SGANARELLE, ISABELLE.

SGANARELLE

            Jamais amant n'a fait tant de trouble clater,
            Au poulet renvoy sans Le dcacheter:
   595    Il perd toute esprance enfin, et se retire.
            Mais il m'a tendrement conjur de te dire
            Que du moins en t'aimant il n'a jamais pens
             rien dont ton honneur ait lieu d'tre offens,
            Et que, ne dpendant que du choix de son me,
  600    Tous ses dsirs taient de t'obtenir pour femme,
            Si les destins, en moi, qui captive ton coeur,
            N'opposaient un obstacle  cette juste ardeur;
            Que, quoi qu'on puisse faire, il ne te faut pas croire
            Que jamais tes appas sortent de sa mmoire;
  605    Que, quelque arrt des Cieux qu'il lui faille subir,
            Son sort est de t'aimer jusqu'au dernier soupir;
            Et que si quelque chose touffe sa poursuite,
            C'est le juste respect qu'il a pour mon mrite.
            Ce sont ses propres mots; et loin de le blmer,
  610    Je le trouve honnte homme, et le plains de t'aimer.

ISABELLE, bas.

            Ses feux ne trompent point ma secrte croyance,
            Et toujours ses regards m'en ont dit l'innocence.

SGANARELLE

            Que dis-tu?

ISABELLE

                  Qu'il m'est dur que vous plaigniez si fort
            Un homme que je hais  l'gal de la mort;
  615    Et que si vous m'aimiez autant que vous le dites,
            Vous sentiriez l'affront que me font ses poursuites.

SGANARELLE

            Mais il ne savait pas tes inclinations;
            Et par l'honntet de ses intentions
            Son amour ne mrite.

ISABELLE

                              Est-ce les avoir bonnes,
  620    Dites-moi, de vouloir enlever les personnes?
            Est-ce tre homme d'honneur de former des desseins
            Pour m'pouser de force en m'tant de vos mains?
            Comme si j'tais fille  supporter la vie
            Aprs qu'on m'aurait fait une telle infamie.

SGANARELLE

            Comment?

ISABELLE

  625          Oui, oui: j'ai su que ce tratre d'amant
            Parle de m'obtenir par un enlvement;
            Et j'ignore pour moi les pratiques secrtes
            Qui l'ont instruit sitt du dessein que vous faites
            De me donner la main dans huit jours au plus tard,
  630    Puisque ce n'est que d'hier que vous m'en ftes part;
            Mais il veut prvenir, dit-on, cette journe
            Qui doit  votre sort unir ma destine.

SGANARELLE

            Voil qui ne vaut rien.

ISABELLE

                              Oh! que pardonnez-moi!
            C'est un fort honnte homme, et qui ne sent pour moi.

SGANARELLE

  635    Il a tort, et ceci passe la raillerie.

ISABELLE

            Allez, votre douceur entretient sa folie.
            S'il vous et vu tantt lui parler vertement,
            Il craindrait vos transports et mon ressentiment;
            Car c'est encor depuis sa lettre mprise
  640    Qu'il a dit ce dessein qui m'a scandalise;
            Et son amour conserve, ainsi que je l'ai su,
            La croyance qu'il est dans mon coeur bien reu,
            Que je fuis votre hymen, quoi que le monde en croie,
            Et me verrais tirer de vos mains avec joie.

SGANARELLE

            Il est fou.

ISABELLE

  645          Devant vous il sait se dguiser,
            Et son intention est de vous amuser.
            Croyez par ces beaux mots que le tratre vous joue.
            Je suis bien malheureuse, il faut que je l'avoue,
            Qu'avecque tous mes soins pour vivre dans l'honneur
  650    Et rebuter les voeux d'un lche suborneur,
            Il faille tre expose aux fcheuses surprises
            De voir faire sur moi d'infmes entreprises!

SGANARELLE

            Va, ne redoute rien.

ISABELLE

                        Pour moi, je vous le di,
            Si vous n'clatez fort contre un trait si hardi,
  655    Et ne trouvez bientt moyen de me dfaire
            Des perscutions d'un pareil tmraire,
            J'abandonnerai tout, et renonce  l'ennui
            De souffrir les affronts que je reois de lui.

SGANARELLE

            Ne t'afflige point tant; va, ma petite femme,
  660    Je m'en vais le trouver et lui chanter sa gamme.

ISABELLE

            Dites-lui bien au moins qu'il le nierait en vain,
            Que c'est de bonne part qu'on m'a dit son dessein,
            Et qu'aprs cet avis, quoi qu'il puisse entreprendre,
            J'ose le dfier de me pouvoir surprendre,
  665    Enfin que sans plus perdre et soupirs et moments,
            Il doit savoir pour vous quels sont mes sentiments,
            Et que si d'un malheur il ne veut tre cause,
            Il ne se fasse pas deux fois dire une chose.

SGANARELLE

            Je dirai ce qu'il faut.

ISABELLE

                        Mais tout cela d'un ton
  670    Qui marque que mon coeur lui parle tout de bon.

SGANARELLE

            Va, je n'oublierai rien, je t'en donne assurance.

ISABELLE

            J'attends votre retour avec impatience.
            Htez-le, s'il vous plat, de tout votre pouvoir:
            Je languis quand je suis un moment sans vous voir.

SGANARELLE

  675    Va, pouponne, mon coeur, je reviens tout  l'heure.
            Est-il une personne et plus sage et meilleure?
            Ah! que je suis heureux! et que j'ai de plaisir
            De trouver une femme au gr de mon dsir.
            Oui, voil comme il faut que les femmes soient faites,
  680    Et non comme j'en sais, de ces franches coquettes,
            Qui s'en laissent conter, et font dans tout Paris
            Montrer au bout du doigt leurs honntes maris.
            Hol! notre galant aux belles entreprises!

Scne VIII

VALRE, SGANARELLE, ERGASTE.

VALRE

            Monsieur, qui vous ramne en ce lieu?

SGANARELLE

                                          Vos sottises.

VALRE

            Comment?

SGANARELLE

  685          Vous savez bien de quoi je veux parler.
            Je vous croyais plus sage,  ne vous rien celer.
            Vous venez m'amuser de vos belles paroles,
            Et conservez sous main des esprances folles.
            Voyez-vous, j'ai voulu doucement vous traiter,
  690    Mais vous m'obligerez  la fin d'clater.
            N'avez-vous point de honte, tant ce que vous tes,
            De faire en votre esprit les projets que vous faites,
            Et prtendre enlever une fille d'honneur,
            Et troubler un hymen qui fait tout son bonheur?

VALRE

  695    Qui vous a dit, Monsieur, cette trange nouvelle?

SGANARELLE

            Ne dissimulons point: je la tiens d'Isabelle,
            Qui vous mande par moi, pour la dernire fois,
            Qu'elle vous a fait voir assez quel est son choix,
            Que son coeur, tout  moi, d'un tel projet s'offense,
  700    Qu'elle mourrait plutt qu'en souffrir l'insolence,
            Et que vous causerez de terribles clats
            Si vous ne mettez fin  tout cet embarras.

VALRE

            S'il est vrai qu'elle ait dit ce que je viens d'entendre,
            J'avouerai que mes feux n'ont plus rien  prtendre:
  705    Par ces mots assez clairs je vois tout termin,
            Et je dois rvrer l'arrt qu'elle a donn.

SGANARELLE

            Si? Vous en doutez donc, et prenez pour des feintes
            Tout ce que de sa part je vous ai fait de plaintes?
            Voulez-vous qu'elle-mme elle explique son coeur?
   710    J'y consens volontiers pour vous tirer d'erreur.
            Suivez-moi, vous verrez s'il est rien que j'avance,
            Et si son jeune coeur entre nous deux balance.

Scne IX

ISABELLE, SGANARELLE, VALRE.

ISABELLE

            Quoi? vous me l'amenez! quel est votre dessein?
            Prenez-vous contre moi ses intrts en main?
  715    Et voulez-vous, charm de ses rares mrites,
            M'obliger  l'aimer, et souffrir ses visites?

SGANARELLE

            Non, mamie, et ton coeur pour cela m'est trop cher.
            Mais il prend mes avis pour des contes en l'air,
            Croit que c'est moi qui parle et te fais par adresse
  720    Pleine pour lui de haine, et pour moi de tendresse;
            Et par toi-mme enfin j'ai voulu, sans retour,
            Le tirer d'une erreur qui nourrit son amour.

ISABELLE

            Quoi? mon me  vos yeux ne se montre pas toute,
            Et de mes voeux encor vous pouvez tre en doute?

VALRE

  725    Oui, tout ce que Monsieur de votre part m'a dit,
            Madame, a bien pouvoir de surprendre un esprit:
            J'ai dout, je l'avoue; et cet arrt suprme,
            Qui dcide du sort de mon amour extrme,
            Doit m'tre assez touchant, pour ne pas s'offenser
   730    Que mon coeur par deux fois le fasse prononcer.

ISABELLE

            Non, non, un tel arrt ne doit pas vous surprendre:
            Ce sont mes sentiments qu'il vous a fait entendre;
            Et je les tiens fonds sur assez d'quit,
            Pour en faire clater toute la vrit.
  735    Oui, je veux bien qu'on sache, et j'en dois tre crue,
            Que le sort offre ici deux objets  ma vue
            Qui, m'inspirant pour eux diffrents sentiments,
            De mon coeur agit font tous les mouvements.
            L'un, par un juste choix o l'honneur m'intresse,
  740    A toute mon estime et toute ma tendresse;
            Et l'autre, pour le prix de son affection,
            A toute ma colre et mon aversion.
            La prsence de l'un m'est agrable et chre,
            J'en reois dans mon me une allgresse entire;
  745    Et l'autre par sa vue inspire dans mon coeur
            De secrets mouvements et de haine et d'horreur.
            Me voir femme de l'un est toute mon envie;
            Et plutt qu'tre  l'autre on m'terait la vie.
            Mais c'est assez montrer mes justes sentiments,
  750    Et trop longtemps languir dans ces rudes tourments:
            Il faut que ce que j'aime, usant de diligence,
            Fasse  ce que je hais perdre toute esprance,
            Et qu'un heureux hymen affranchisse mon sort
            D'un supplice pour moi plus affreux que la mort.

SGANARELLE

  755    Oui, mignonne, je songe  remplir ton attente.

ISABELLE

            C'est l'unique moyen de me rendre contente.

SGANARELLE

            Tu la seras dans peu.

ISABELLE

                        Je sais qu'il est honteux
            Aux filles d'exprimer si librement leurs voeux.

SGANARELLE

            Point, point.

ISABELLE

                  Mais en l'tat o sont mes destines,
  760    De telles liberts doivent m'tre donnes;
            Et je puis sans rougir faire un aveu si doux
             celui que dj je regarde en poux.

SGANARELLE

            Oui, ma pauvre fanfan, pouponne de mon me.

ISABELLE

            Qu'il songe donc, de grce,  me prouver sa flamme.

SGANARELLE

            Oui, tiens, baise ma main.

ISABELLE

  765                      Que sans plus de soupirs
            Il conclue un hymen qui fait tous mes dsirs,
            Et reoive en ce lieu la foi que je lui donne
            De n'couter jamais les voeux d'autre personne.
Elle fait semblant d'embrasser Sganarelle, et donne sa main  Valre.

SGANARELLE

            Hai! Hai! mon petit nez, pauvre petit bouchon,
  770    Tu ne languiras pas longtemps, je t'en rpond:
            Va, chut! Vous le voyez, je ne lui fais pas dire:
            Ce n'est qu'aprs moi seul que son me respire.

VALRE

            Eh bien, Madame, eh bien! c'est s'expliquer assez:
            Je vois par ce discours de quoi vous me pressez,
  775    Et je saurai dans peu vous ter la prsence
            De celui qui vous fait si grande violence.

ISABELLE

            Vous ne me sauriez faire un plus charmant plaisir;
            Car enfin cette vue est fcheuse  souffrir,
            Elle m'est odieuse, et l'horreur est si forte.

SGANARELLE

            Eh! eh!

ISABELLE

  780          Vous offens-je en parlant de la sorte?
            Fais-je.

SGANARELLE

                  Mon Dieu, nenni, je ne dis pas cela;
            Mais je plains, sans mentir, l'tat o le voil,
            Et c'est trop hautement que ta haine se montre.

ISABELLE

            Je n'en puis trop montrer en pareille rencontre.

VALRE

  785    Oui, vous serez contente; et dans trois jours vos yeux
            Ne verront plus l'objet qui vous est odieux.

ISABELLE

             la bonne heure. Adieu.

SGANARELLE

                              Je plains votre infortune;
            Mais.

VALRE

                  Non, vous n'entendrez de mon coeur plainte aucune:
            Madame assurment rend justice  tous deux,
  790    Et je vais travailler  contenter ses voeux.
            Adieu.

SGANARELLE

            Pauvre garon! sa douleur est extrme.
            Venez, embrassez-moi: c'est unE autre elle-mme.

Scne X

ISABELLE, SGANARELLE.

SGANARELLE

            Je le tiens fort  plaindre.

ISABELLE

                              Allez, il ne l'est point.

SGANARELLE

            Au reste, ton amour me touche au dernier point,
  795    Mignonnette, et je veux qu'il ait sa rcompense:
            C'est trop que de huit jours pour ton impatience;
            Ds demain je t'pouse, et n'y veux appeler.

ISABELLE

            Ds demain?

SGANARELLE

                        Par pudeur tu feins d'y reculer;
            Mais je sais bien la joie o ce discours te jette,
  800    Et tu voudrais dj que la chose ft faite.

ISABELLE

            Mais.

SGANARELLE

                  Pour ce mariage allons tout prparer.

ISABELLE

             Ciel, inspirez-moi ce qui peut le parer!

ACTE III, Scne premire

ISABELLE

            Oui, le trpas cent fois me semble moins  craindre
            Que cet hymen fatal o l'on veut me contraindre;
  805    Et tout ce que je fais pour en fuir les rigueurs
            Doit trouver quelque grce auprs de mes censeurs.
            Le temps presse, il fait nuit: allons, sans crainte aucune,
             la foi d'un amant commettre ma fortune.

Scne II

SGANARELLE, ISABELLE.

SGANARELLE

            Je reviens, et l'on va pour demain de ma part.

ISABELLE

             Ciel!

SGANARELLE

  810            C'est toi, mignonne? O vas-tu donc si tard?
            Tu disais qu'en ta chambre, tant un peu lasse,
            Tu t'allais renfermer, lorsque je t'ai laisse;
            Et tu m'avais pri mme que mon retour
            T'y souffrt en repos jusques  demain jour.

ISABELLE

            Il est vrai; mais.

SGANARELLE

                              Et quoi?

ISABELLE

  815                            Vous me voyez confuse,
            Et je ne sais comment vous en dire l'excuse.

SGANARELLE

            Quoi donc? Que pourrait-ce tre?

ISABELLE

                                    Un secret surprenant:
            C'est ma soeur qui m'oblige  sortir maintenant,
            Et qui, pour un dessein dont je l'ai fort blme,
  820    M'a demand ma chambre, o je l'ai renferme.

SGANARELLE

            Comment?

ISABELLE

                  L'et-on pu croire? elle aime cet amant
            Que nous avons banni.

SGANARELLE

                              Valre?

ISABELLE

                                    perdument:
            C'est un transport si grand, qu'il n'en est point de mme;
            Et vous pouvez juger de sa puissance extrme,
  825    Puisque seule,  cette heure, elle est venue ici
            Me dcouvrir  moi son amoureux souci,
            Me dire absolument qu'elle perdra la vie
            Si son me n'obtient l'effet de son envie,
            Que depuis plus d'un an d'assez vives ardeurs
  830    Dans un secret commerce entretenaient leurs cours,
            Et que mme ils s'taient, leur flamme tant nouvelle,
            Donn de s'pouser une foi mutuelle.

SGANARELLE

            La vilaine!

ISABELLE

                  Qu'ayant appris le dsespoir
            O j'ai prcipit celui qu'elle aime  voir,
  835    Elle vient me prier de souffrir que sa flamme
            Puisse rompre un dpart qui lui percerait l'me,
            Entretenir ce soir cet amant sous mon nom
            Par la petite rue o ma chambre rpond,
            Lui peindre, d'une voix qui contrefait la mienne,
  840    Quelques doux sentiments dont l'appas le retienne,
            Et mnager enfin pour elle adroitement
            Ce que pour moi l'on sait qu'il a d'attachement.

SGANARELLE

            Et tu trouves cela.?

ISABELLE

                              Moi? J'en suis courrouce.
            Quoi? ma soeur, ai-je dit, tes-vous insense?
  845    Ne rougissez-vous point d'avoir pris tant d'amour
            Pour ces sortes de gens qui changent chaque jour,
            D'oublier votre sexe, et tromper l'esprance
            D'un homme dont le Ciel vous donnait l'alliance?

SGANARELLE

            Il le mrite bien, et j'en suis fort ravi.

ISABELLE

  850    Enfin de cent raisons mon dpit s'est servi
            Pour lui bien reprocher des bassesses si grandes
            Et pouvoir cette nuit rejeter ses demandes;
            Mais elle m'a fait voir de si pressants dsirs,
            A tant vers de pleurs, tant pouss de soupirs,
  855    Tant dit qu'au dsespoir je porterais son me
            Si je lui refusais ce qu'exige sa flamme,
            Qu' cder malgr moi mon coeur s'est vu rduit;
            Et pour justifier cette intrigue de nuit,
            O me faisait du sang relcher la tendresse,
  860    J'allais faire avec moi venir coucher LUCRCE,
            Dont vous me vantez tant les vertus chaque jour;
            Mais vous m'avez surprise avec ce prompt retour.

SGANARELLE

            Non, non, je ne veux point chez moi tout ce mystre.
            J'y pourrais consentir  l'gard de mon frre;
  865    Mais on peut tre vu de quelqu'un de dehors;
            Et celle que je dois honorer de mon corps
            Non seulement doit tre et pudique et bien ne,
            Il ne faut pas que mme elle soit souponne.
            Allons chasser l'infme, et de sa passion.

ISABELLE

  870    Ah! vous lui donneriez trop de confusion;
            Et c'est avec raison qu'elle pourrait se plaindre
            Du peu de retenue o j'ai su me contraindre.
            Puisque de son dessein je dois me dpartir,
            Attendez que du moins je la fasse sortir.

SGANARELLE

            Eh bien! fais.

ISABELLE

  875                Mais surtout cachez-vous, je vous prie,
            Et sans lui dire rien daignez voir sa sortie.

SGANARELLE

            Oui, pour l'amour de toi je retiens mes transports;
            Mais, ds le mme instant qu'elle sera dehors,
            Je veux, sans diffrer, aller trouver mon frre:
  880    J'aurai joie  courir lui dire cette affaire.

ISABELLE

            Je vous conjure donc de ne me point nommer.
            Bonsoir: car tout d'un temps je vais me renfermer.

SGANARELLE

            Jusqu' demain, mamie. En quelle impatience
            Suis-je de voir mon frre, et lui conter sa chance!
  885    Il en tient, le bonhomme, avec tout son phbus,
            Et je n'en voudrais pas tenir cent bons cus.

ISABELLE, dans la maison.

            Oui, de vos dplaisirs l'atteinte m'est sensible;
            Mais ce que vous voulez, ma soeur, m'est impossible;
            Mon honneur, qui m'est cher, y court trop de hasard.
  890    Adieu: retirez-vous avant qu'il soit plus tard.

SGANARELLE

            La voil qui, je crois, peste de belle sorte:
            De peur qu'elle revnt, fermons  clef la porte.

ISABELLE

             ciel, dans mes desseins ne m'abandonnez pas!

SGANARELLE

            O pourra-t-elle aller? Suivons un peu ses pas.

ISABELLE

  895    Dans mon trouble, du moins la nuit me favorise.

SGANARELLE

            Au logis du galant, quelle est son entreprise?

Scne III

VALRE, SGANARELLE, ISABELLE.

VALRE, sortant brusquement.

            Oui, oui, je veux tenter quelque effort cette nuit
            Pour parler. Qui va l?

ISABELLE

                              Ne faites point de bruit.
            VALRE: on vous prvient, et je suis Isabelle.

SGANARELLE

  900    Vous en avez menti, chienne, ce n'est pas elle:
            De l'honneur que tu fuis elle suit trop les lois;
            Et tu prends faussement et son nom et sa voix.

ISABELLE

            Mais  moins de vous voir, par un saint hymne.

VALRE

            Oui, c'est l'unique but o tend ma destine;
  905    Et je vous donne ici ma foi que ds demain
            Je vais o vous voudrez recevoir votre main.

SGANARELLE

            Pauvre sot qui s'abuse!

VALRE

                              Entrez en assurance:
            De votre Argus dup je brave la puissance;
            Et devant qu'il vous pt ter  mon ardeur,
   910    Mon bras de mille coups lui percerait le coeur.

SGANARELLE

            Ah! je te promets bien que je n'ai pas envie
            De te l'ter, l'infme  ses feux asservie,
            Que du don de ta foi je ne suis point jaloux,
            Et que, si j'en suis cru, tu seras son poux.
  915    Oui, faisons-le surprendre avec cette effronte:
            La mmoire du pre,  bon droit respecte,
            Jointe au grand intrt que je prends  la soeur,
            Veut que du moins l'on tche  lui rendre l'honneur.
            Hol!

Scne IV

SGANARELLE, LE COMMISSAIRE, LE NOTAIRE et SUITE.

LE COMMISSAIRE

                  Qu'est-ce?

SGANARELLE

                              Salut, Monsieur le Commissaire.
  920    Votre prsence en robe est ici ncessaire:
            Suivez-moi, s'il vous plat, avec votre clart.

LE COMMISSAIRE

            Nous sortions.

SGANARELLE

                        Il s'agit d'un fait assez ht.

LE COMMISSAIRE

            Quoi?

SGANARELLE

                  D'aller l dedans, et d'y surprendre ensemble
            Deux personnes qu'il faut qu'un bon hymen assemble:
  925    C'est une fille  nous, que, sous un don de foi,
            Un Valre a sduite et fait entrer chez soi.
            Elle sort de famille et noble et vertueuse,
            Mais.

LE COMMISSAIRE

                  Si c'est pour cela, la rencontre est heureuse,
            Puisque ici nous avons un notaire.

SGANARELLE

                                    Monsieur?

LE NOTAIRE

            Oui, notaire royal.

LE COMMISSAIRE

  930                De plus homme d'honneur.

SGANARELLE

            Cela s'en va sans dire. Entrez dans cette porte,
            Et, sans bruit, ayez l'oeil que personne n'en sorte.
            Vous serez pleinement content de vos soins;
            Mais ne vous laissez pas graisser la patte, au moins.

LE COMMISSAIRE

  935      Comment? vous croyez donc qu'un homme de justice.

SGANARELLE

            Ce que j'en dis n'est pas pour taxer votre office.
            Je vais faire venir mon frre promptement.
            Faites que le flambeau m'claire seulement.
            Je vais le rjouir, cet homme sans colre.
            Hol!

Scne V

ARISTE, SGANARELLE.

ARISTE

  940          Qui frappe? Ah! ah! que voulez-vous, mon frre?

SGANARELLE

            Venez, beau directeur, surann damoiseau:
            On veut vous faire voir quelque chose de beau.

ARISTE

            Comment?

SGANARELLE

                  Je vous apporte une bonne nouvelle.

ARISTE

            Quoi?

SGANARELLE

                  Votre Lonor, o, je vous prie, est-elle?

ARISTE

  945    Pourquoi cette demande? Elle est, comme je croi,
            Au bal chez son amie.

SGANARELLE

                              Eh! oui, oui; suivez-moi,
            Vous verrez  quel bal la donzelle est alle.

ARISTE

            Que voulez-vous conter?

SGANARELLE

                              Vous l'avez bien style:
            "Il n'est pas bon de vivre en svre censeur;
  950    On gagne les esprits par beaucoup de douceur;
            Et les soins dfiants, les verrous et les grilles
            Ne font pas la vertu des femmes ni des filles;
            Nous les portons au mal par tant d'austrit,
            Et leur sexe demande un peu de libert."
  955    Vraiment, elle en a pris tout son sol, la ruse,
            Et la vertu chez elle est fort humanise.

ARISTE

            O veut donc aboutir un pareil entretien?

SGANARELLE

            Allez, mon frre an, cela vous sied fort bien,
            Et je ne voudrais pas pour vingt bonnes pistoles
  960    Que vous n'eussiez ce fruit de vos maximes folles.
            On voit ce qu'en deux soeurs nos leons ont produit:
            L'une fuit les galants, et l'autre les poursuit.

ARISTE

            Si vous ne me rendez cette nigme plus claire.

SGANARELLE

            L'nigme est que son bal est chez Monsieur Valre;
  965    Que de nuit je l'ai vue y conduire ses pas,
            Et qu' l'heure prsente elle est entre ses bras.

ARISTE

            Qui?

SGANARELLE

                  Lonor.

ARISTE

                        Cessons de railler, je vous prie.

SGANARELLE

            Je raille?. Il est fort bon avec sa raillerie!
            Pauvre esprit, je vous dis, et vous redis encor
  970    Que Valre chez lui tient votre Lonor,
            Et qu'ils s'taient promis une foi mutuelle
            Avant qu'il et song de poursuivre Isabelle.

ARISTE

            Ce discours d'apparence est si fort dpourvu.

SGANARELLE

            Il ne le croira pas encore en l'ayant vu.
  975    J'enrage. Par ma foi, l'ge ne sert de gure
            Quand on n'a pas cela.

ARISTE

                              Quoi? voulez-vous, mon frre.?

SGANARELLE

            Mon Dieu, je ne veux rien. Suivez-moi seulement:
            Votre esprit tout  l'heure aura contentement;
            Vous verrez si j'impose, et si leur foi donne
  980    N'avait pas joint leurs cours depuis plus d'une anne.

ARISTE

            L'apparence qu'ainsi, sans m'en faire avertir,
             cet engagement elle et pu consentir,
            Moi, qui dans toute chose ai, depuis son enfance,
            Montr toujours pour elle entire complaisance,
  985    Et qui cent fois ai fait des protestations
            De ne jamais gner ses inclinations?

SGANARELLE

            Enfin vos propres yeux jugeront de l'affaire.
            J'ai fait venir dj commissaire et notaire:
            Nous avons intrt que l'hymen prtendu
   990    Rpare sur-le-champ l'honneur qu'elle a perdu;
            Car je ne pense pas que vous soyez si lche,
            De vouloir l'pouser avecque cette tache,
            Si vous n'avez encor quelques raisonnements
            Pour vous mettre au-dessus de tous les bernements.

ARISTE

  995    Moi je n'aurai jamais cette faiblesse extrme
            De vouloir possder un coeur malgr lui-mme.
            Mais je ne saurais croire enfin.

SGANARELLE

                                    Que de discours!
            Allons: ce procs-l continuerait toujours.

Scne VI

LE COMMISSAIRE, LE NOTAIRE, SGANARELLE, ARISTE.

LE COMMISSAIRE

            Il ne faut mettre ici nulle force en usage,
1000    Messieurs; et si vos voeux ne vont qu'au mariage,
            Vos transports en ce lieu se peuvent apaiser.
            Tous deux galement tendent  s'pouser;
            Et Valre dj, sur ce qui vous regarde,
            A sign que pour femme il tient celle qu'il garde.

ARISTE

            La fille.

LE COMMISSAIRE

1005          Est renferme, et ne veut point sortir
            Que vos dsirs aux leurs ne veuillent consentir.

Scne VII

LE COMMISSAIRE, VALRE, SGANARELLE, LE NOTAIRE, ARISTE.

VALRE,  la fentre.

            Non, Messieurs; et personne ici n'aura l'entre
            Que cette volont ne m'ait t montre.
            Vous savez qui je suis, et j'ai fait mon devoir
1010    En vous signant l'aveu qu'on peut vous faire voir.
            Si c'est votre dessein d'approuver l'alliance,
            Votre main peut aussi m'en signer l'assurance;
            Sinon, faites tat de m'arracher le jour
            Plutt que de m'ter l'objet de mon amour.

SGANARELLE

1015    Non, nous ne songeons pas  vous sparer d'elle.
            Il ne s'est point encor dtromp d'Isabelle:
            Profitons de l'erreur.

ARISTE

                              Mais est-ce Lonor.?

SGANARELLE

            Taisez-vous.

ARISTE

                        Mais.

SGANARELLE

                              Paix donc.

ARISTE

                                          Je veux savoir.

SGANARELLE

                                                      Encor?
            Vous tairez-vous? vous dis-je.

VALRE

                                    Enfin, quoi qu'il avienne,
1020    Isabelle a ma foi; j'ai de mme la sienne,
            Et ne suis point un choix,  tout examiner,
            Que vous soyez reus  faire condamner.

ARISTE

            Ce qu'il dit l n'est pas.

SGANARELLE

                              Taisez-vous, et pour cause.
            Vous saurez le secret. Oui, sans dire autre chose,
1025    Nous consentons tous deux que vous soyez l'poux
            De celle qu' prsent on trouvera chez vous.

LE COMMISSAIRE

            C'est dans ces termes-l que la chose est conue,
            Et le nom est en blanc, pour ne l'avoir point vue.
            Signez. La fille aprs vous mettra tous d'accord.

VALRE

            J'y consens de la sorte.

SGANARELLE

1030                      Et moi, je le veux fort.
            Nous rirons bien tantt. L, signez donc, mon frre:
            L'honneur vous appartient.

ARISTE

                              Mais quoi? tout ce mystre.

SGANARELLE

            Diantre! que de faons! Signez, pauvre butor.

ARISTE

            Il parle d'Isabelle, et vous de Lonor.

SGANARELLE

1035    N'tes-vous pas d'accord, mon frre, si c'est elle,
            De les laisser tous deux  leur foi mutuelle?

ARISTE

            Sans doute.

SGANARELLE

                  Signez donc: j'en fais de mme aussi.

ARISTE

            Soit: je n'y comprends rien.

SGANARELLE

                                    Vous serez clairci.

LE COMMISSAIRE

            Nous allons revenir.

SGANARELLE

                              Or , je vais vous dire
            La fin de cette intrigue.

Scne VIII

LONOR, LISETTE, SGANARELLE, ARISTE.

LONOR

1040                       l'trange martyre!
            Que tous ces jeunes fous me paraissent fcheux!
            Je me suis drobe au bal pour l'amour d'eux.

LISETTE

            Chacun d'eux prs de vous veut se rendre agrable.

LONOR

            Et moi, je n'ai rien vu de plus insupportable;
1045    Et je prfrerais le plus simple entretien
             tous les contes bleus de ces diseurs de rien.
            Ils croyent que tout cde  leur perruque blonde,
            Et pensent avoir dit le meilleur mot du monde
            Lorsqu'ils viennent, d'un ton de mauvais goguenard,
1050    Vous railler sottement sur l'amour d'un vieillard;
            Et moi d'un tel vieillard je prise plus le zle
            Que tous les beaux transports d'une jeune cervelle.
            Mais n'aperois-je pas.?

SGANARELLE

                              Oui, l'affaire est ainsi.
            Ah! je la vois paratre, et la suivante aussi.

ARISTE

1055    Lonor, sans courroux, j'ai sujet de me plaindre:
            Vous savez si jamais j'ai voulu vous contraindre,
            Et si plus de cent fois je n'ai pas protest
            De laisser  vos voeux leur pleine libert;
            Cependant votre coeur, mprisant mon suffrage,
1060    De foi comme d'amour  mon insu s'engage.
            Je ne me repens pas de mon doux traitement;
            Mais votre procd me touche assurment;
            Et c'est une action que n'a pas mrite
            Cette tendre amiti que je vous ai porte.

LONOR

1065    Je ne sais pas sur quoi vous tenez ce discours;
            Mais croyez que je suis la mme que toujours,
            Que rien ne peut pour vous altrer mon estime,
            Que toute autre amiti me paratrait un crime,
            Et que si vous voulez satisfaire mes voeux,
1070    Un saint noeud ds demain nous unira tous deux.

ARISTE

            Dessus quel fondement venez-vous donc, mon frre.?

SGANARELLE

            Quoi? vous ne sortez pas du logis de Valre?
            Vous n'avez point cont vos amours aujourd'hui?
            Et vous ne brlez pas depuis un an pour lui?

LONOR

1075    Qui vous a fait de moi de si belles peintures
            Et prend soin de forger de telles impostures?

Scne IX

ISABELLE, VALRE, LE COMMISSAIRE, LE NOTAIRE, LISETTE, ERGASTE, LONOR, SGANARELLE, ARISTE.

ISABELLE

            Ma soeur, je vous demande un gnreux pardon,
            Si de mes liberts j'ai tach votre nom.
            Le pressant embarras d'une surprise extrme
1080    M'a tantt inspir ce honteux stratagme:
            Votre exemple condamne un tel emportement;
            Mais le sort nous traita nous deux diversement.
            Pour vous, je ne veux point, Monsieur, vous faire excuse:
            Je vous sers beaucoup plus que je ne vous abuse.
1085    Le Ciel pour tre joints ne nous fit pas tous deux:
            Je me suis reconnue indigne de vos feux;
            Et j'ai bien mieux aim me voir aux mains d'un autre,
            Que ne pas mriter un coeur comme le vtre.

VALRE

            Pour moi, je mets ma gloire et mon bien souverain
1090     la pouvoir, Monsieur, tenir de votre main.

ARISTE

            Mon frre, doucement il faut boire la chose:
            D'une telle action vos procds sont cause;
            Et je vois votre sort malheureux  ce point,
            Que, vous sachant dup, l'on ne vous plaindra point.

LISETTE

1095    Par ma foi, je lui sais bon gr de cette affaire,
            Et ce prix de ses soins est un trait exemplaire.

LONOR

            Je ne sais si ce trait se doit faire estimer;
            Mais je sais bien qu'au moins je ne le puis blmer.

ERGASTE

            Au sort d'tre cocu son ascendant l'expose,
1100    Et ne l'tre qu'en herbe est pour lui douce chose.

SGANARELLE

            Non, je ne puis sortir de mon tonnement;
            Cette ruse d'enfer confond mon jugement;
            Et je ne pense pas que Satan en personne
            Puisse tre si mchant qu'une telle friponne.
1105    J'aurais pour elle au feu mis la main que voil:
            Malheureux qui se fie  femme aprs cela!
            La meilleure est toujours en malice fconde;
            C'est un sexe engendr pour damner tout le monde.
            Je renonce  jamais  ce sexe trompeur,
1110    Et je le donne tout au diable de bon coeur.

ERGASTE

            Bon.

ARISTE

                  Allons tous chez moi. Venez, Seigneur Valre.
            Nous tcherons demain d'apaiser sa colre.

LISETTE

            Vous, si vous connaissez des maris loups-garous,
            Envoyez-les au moins  l'cole chez nous.

L'ECOLE DES FEMMES


Comdie


LES PERSONNAGES

ARNOLPHE, autrement M. DE LA SOUCHE.
AGNS, jeune fille innocente, leve par Arnolphe.
HORACE, amant d'Agns.
ALAIN, paysan, valet d'Arnolphe.
GEORGETTE, paysanne, servante d'Arnolphe.
CHRYSALDE, ami d'Arnolphe.
ENRIQUE, beau-frre de Chrysalde.
ORONTE, pre d'Horace et grand ami d'Arnolphe. 

La scne est dans une place de ville.

ACTE I, Scne premire

CHRYSALDE, ARNOLPHE.

CHRYSALDE

            Vous venez, dites-vous, pour lui donner la main?

ARNOLPHE

            Oui, je veux terminer la chose dans demain.

CHRYSALDE

            Nous sommes ici seuls; et l'on peut, ce me semble,
            Sans craindre d'tre ouoes, y discourir ensemble:
    5      Voulez-vous qu'en ami je vous ouvre mon coeur?
            Votre dessein pour vous me fait trembler de peur;
            Et de quelque faon que vous tourniez l'affaire,
            Prendre femme est  vous un coup bien tmraire.

ARNOLPHE

            Il est vrai, notre ami. Peut-tre que chez vous
    10    Vous trouvez des sujets de craindre pour chez nous;
            Et votre front, je crois, veut que du mariage
            Les cornes soient partout l'infaillible apanage.

CHRYSALDE

            Ce sont coups du hasard, dont on n'est point garant,
            Et bien sot, ce me semble, est le soin qu'on en prend.
    15    Mais quand je crains pour vous, c'est cette raillerie
            Dont cent pauvres maris ont souffert la furie;
            Car enfin vous savez qu'il n'est grands ni petits
            Que de votre critique on ait vus garantis;
            Que vos plus grands plaisirs sont, partout o vous tes,
    20    De faire cent clats des intrigues secrtes...

ARNOLPHE

            Fort bien: est-il au monde une autre ville aussi
            O l'on ait des maris si patients qu'ici?
            Est-ce qu'on n'en voit pas, de toutes les espces,
            Qui sont accommods chez eux de toutes pices?
    25    L'un amasse du bien, dont sa femme fait part
             ceux qui prennent soin de le faire cornard;
            L'autre un peu plus heureux, mais non pas moins infme,
            Voit faire tous les jours des prsents  sa femme,
            Et d'aucun soin jaloux n'a l'esprit combattu,
    30    Parce qu'elle lui dit que c'est pour sa vertu.
            L'un fait beaucoup de bruit qui ne lui sert de gures;
            L'autre en toute douceur laisse aller les affaires,
            Et voyant arriver chez lui le damoiseau,
            Prend fort honntement ses gants et son manteau.
    35    L'une de son galant, en adroite femelle,
            Fait fausse confidence  son poux fidle,
            Qui dort en sret sur un pareil appas,
            Et le plaint, ce galant, des soins qu'il ne perd pas;
            L'autre, pour se purger de sa magnificence,
    40    Dit qu'elle gagne au jeu l'argent qu'elle dpense;
            Et le mari bent, sans songer  quel jeu,
            Sur les gains qu'elle fait rend des grces  Dieu.
            Enfin, ce sont partout des sujets de satire;
            Et comme spectateur ne puis-je pas en rire?
            Puis-je pas de nos sots...?

CHRYSALDE

    45                      Oui; mais qui rit d'autrui
            Doit craindre qu'en revanche on rie aussi de lui.
            J'entends parler le monde; et des gens se dlassent
             venir dbiter les choses qui se passent;
            Mais, quoi que l'on divulgue aux endroits o je suis,
    50    Jamais on ne m'a vu triompher de ces bruits.
            J'y suis assez modeste; et, bien qu'aux occurrences
            Je puisse condamner certaines tolrances,
            Que mon dessein ne soit de souffrir nullement
            Ce que quelques maris souffrent paisiblement,
    55    Pourtant je n'ai jamais affect de le dire;
            Car enfin il faut craindre un revers de satire,
            Et l'on ne doit jamais jurer sur de tels cas
            De ce qu'on pourra faire, ou bien ne faire pas.
            Ainsi, quand  mon front, par un sort qui tout mne,
    60    Il serait arriv quelque disgrce humaine,
            Aprs mon procd, je suis presque certain
            Qu'on se contentera de s'en rire sous main;
            Et peut-tre qu'encor j'aurai cet avantage,
            Que quelques bonnes gens diront que c'est dommage.
    65    Mais de vous, cher compre, il en est autrement:
            Je vous le dis encor, vous risquez diablement.
            Comme sur les maris accuss de souffrance
            De tout temps votre langue a daub d'importance,
            Qu'on vous a vu contre eux un diable dchan,
    70    Vous devez marcher droit pour n'tre point bern;
            Et s'il faut que sur vous on ait la moindre prise,
            Gare qu'aux carrefours on ne vous tympanise,
            Et...

ARNOLPHE

                  Mon Dieu, notre ami, ne vous tourmentez point.
            Bien rus qui pourra m'attraper sur ce point.
    75    Je sais les tours russ et les subtiles trames
            Dont pour nous en planter savent user les femmes,
            Et comme on est dup par leurs dextrits.
            Contre cet accident j'ai pris mes srets,
            Et celle que j'pouse a toute l'innocence
    80    Qui peut sauver mon front de maligne influence.

CHRYSALDE

            H, que prtendez-vous? Qu'une sotte, en un mot...

ARNOLPHE

            pouser une sotte est pour n'tre point sot.
            Je crois, en bon chrtien, votre moiti fort sage;
            Mais une femme habile est un mauvais prsage;
    85    Et je sais ce qu'il cote  de certaines gens
            Pour avoir pris les leurs avec trop de talents.
            Moi, j'irais me charger d'une spirituelle
            Qui ne parlerait rien que cercle et que ruelle,
            Qui de prose et de vers ferait de doux crits,
    90    Et que visiteraient marquis et beaux esprits,
            Tandis que, sous le nom du mari de Madame,
            Je serais comme un saint que pas un ne rclame?
            Non, non, je ne veux point d'un esprit qui soit haut;
            Et femme qui compose en sait plus qu'il ne faut.
    95    Je prtends que la mienne, en clarts peu sublime,
            Mme ne sache pas ce que c'est qu'une rime;
            Et s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon
            Et qu'on vienne  lui dire  son tour: "Qu'y met-on?"
            Je veux qu'elle rponde: "Une tarte  la crme";
  100    En un mot, qu'elle soit d'une ignorance extrme;
            Et c'est assez pour elle,  vous en bien parler,
            De savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer.

CHRYSALDE

            Une femme stupide est donc votre marotte?

ARNOLPHE

            Tant, que j'aimerais mieux une laide bien sotte
  105    Qu'une femme fort belle avec beaucoup d'esprit.

CHRYSALDE

            L'esprit et la beaut...

ARNOLPHE

                              L'honntet suffit.

CHRYSALDE

            Mais comment voulez-vous, aprs tout, qu'une bte
            Puisse jamais savoir ce que c'est qu'tre honnte?
            Outre qu'il est assez ennuyeux, que je croi,
  110    D'avoir toute sa vie une bte avec soi,
            Pensez-vous le bien prendre, et que sur votre ide
            La sret d'un front puisse tre bien fonde?
            Une femme d'esprit peut trahir son devoir;
            Mais il faut pour le moins qu'elle ose le vouloir;
  115    Et la stupide au sien peut manquer d'ordinaire,
            Sans en avoir l'envie et sans penser le faire.

ARNOLPHE

             ce bel argument,  ce discours profond,
            Ce que Pantagruel  Panurge rpond:
            Pressez-moi de me joindre  femme autre que sotte,
  120    Prchez, patrocinez jusqu' la Pentecte;
            Vous serez bahi, quand vous serez au bout,
            Que vous ne m'aurez rien persuad du tout.

CHRYSALDE

            Je ne vous dis plus mot.

ARNOLPHE

                              Chacun a sa mthode.
            En femme, comme en tout, je veux suivre ma mode.
  125    Je me vois riche assez pour pouvoir, que je croi,
            Choisir une moiti qui tienne tout de moi,
            Et de qui la soumise et pleine dpendance
            N'ait  me reprocher aucun bien ni naissance.
            Un air doux et pos, parmi d'autres enfans,
  130    M'inspira de l'amour pour elle ds quatre ans;
            Sa mre se trouvant de pauvret presse,
            De la lui demander il me vint en pense;
            Et la bonne paysanne, apprenant mon desir,
             s'ter cette charge eut beaucoup de plaisir.
  135    Dans un petit couvent, loin de toute pratique,
            Je la fis lever selon ma politique,
            C'est--dire ordonnant quels soins on emploirait
            Pour la rendre idiote autant qu'il se pourrait.
            Dieu merci, le succs a suivi mon attente;
  140    Et grande, je l'ai vue  tel point innocente,
            Que j'ai bni le Ciel d'avoir trouv mon fait,
            Pour me faire une femme au gr de mon souhait.
            Je l'ai donc retire, et comme ma demeure
             cent sortes de monde est ouverte  toute heure,
  145    Je l'ai mise  l'cart, comme il faut tout prvoir,
            Dans cette autre maison o nul ne me vient voir;
            Et pour ne point gter sa bont naturelle,
            Je n'y tiens que des gens tout aussi simples qu'elle.
            Vous me direz: Pourquoi cette narration?
  150    C'est pour vous rendre instruit de ma prcaution.
            Le rsultat de tout est qu'en ami fidle
            Ce soir je vous invite  souper avec elle;
            Je veux que vous puissiez un peu l'examiner,
            Et voir si de mon choix on doit me condamner.

CHRYSALDE

            J'y consens.

ARNOLPHE

   155                Vous pourrez, dans cette confrence,
            Juger de sa personne et de son innocence.

CHRYSALDE

            Pour cet article-l, ce que vous m'avez dit
            Ne peut...

ARNOLPHE

                  La vrit passe encor mon rcit.
            Dans ses simplicits  tous coups je l'admire,
  160    Et parfois elle en dit dont je pme de rire.
            L'autre jour (pourrait-on se le persuader?),
            Elle tait fort en peine, et me vint demander,
            Avec une innocence  nulle autre pareille,
            Si les enfants qu'on fait se faisaient par l'oreille.

CHRYSALDE

            Je me rjouis fort, Seigneur Arnolphe...

ARNOLPHE

  165                                     Bon!
            Me voulez-vous toujours appeler de ce nom?

CHRYSALDE

            Ah! malgr que j'en aie, il me vient  la bouche,
            Et jamais je ne songe  Monsieur de la Souche.
            Qui diable vous a fait aussi vous aviser,
  170     quarante-deux ans, de vous dbaptiser,
            Et d'un vieux tronc pourri de votre mtairie
            Vous faire dans le monde un nom de seigneurie?

ARNOLPHE

            Outre que la maison par ce nom se connait,
            La Souche plus qu'Arnolphe  mes oreilles plat.

CHRYSALDE

  175    Quel abus de quitter le vrai nom de ses pres
            Pour en vouloir prendre un bti sur des chimres!
            De la plupart des gens c'est la dmangeaison;
            Et, sans vous embrasser dans la comparaison,
            Je sais un paysan qu'on appelait Gros-Pierre,
  180    Qui n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
            Y fit tout  l'entour faire un foss bourbeux,
            Et de Monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.

ARNOLPHE

            Vous pourriez vous passer d'exemples de la sorte.
            Mais enfin de la Souche est le nom que je porte:
  185    J'y vois de la raison, j'y trouve des appas;
            Et m'appeler de l'autre est ne m'obliger pas.

CHRYSALDE

            Cependant la plupart ont peine  s'y soumettre,
            Et je vois mme encor des adresses de lettre...

ARNOLPHE

            Je le souffre aisment de qui n'est pas instruit;
            Mais vous...

CHRYSALDE

  190                      Soit: l-dessus nous n'aurons point de bruit,
            Et je prendrai le soin d'accoutumer ma bouche
             ne plus vous nommer que Monsieur de la Souche.

ARNOLPHE

            Adieu. Je frappe ici, pour donner le bonjour,
            Et dire seulement que je suis de retour.

CHRYSALDE, s'en allant.

  195    Ma foi, je le tiens fou de toutes les manires.

ARNOLPHE

            Il est un peu bless sur certaines matires.
            Chose trange de voir comme avec passion
            Un chacun est chauss de son opinion!
            Hol!

Scne II

ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE.

ALAIN

                  Qui heurte?

ARNOLPHE

                                     Ouvrez. On aura, que je pense,
  200    Grande joie  me voir aprs dix jours d'absence.

ALAIN

            Qui va l?

ARNOLPHE

                  Moi.

ALAIN

                        Georgette!

GEORGETTE

                              H bien?

ALAIN

                                    Ouvre l-bas.

GEORGETTE

            Vas-y, toi.

ALAIN

                        Vas-y, toi.

GEORGETTE

                              Ma foi, je n'irai pas.

ALAIN

            Je n'irai pas aussi.

ARNOLPHE

                              Belle crmonie
            Pour me laisser dehors! Hol ho, je vous prie.

GEORGETTE

            Qui frappe?

ARNOLPHE

                  Votre matre.

GEORGETTE

                              Alain!

ALAIN

                                    Quoi?

GEORGETTE

  205                                  C'est Monsieu.
            Ouvre vite.

ALAIN

                        Ouvre, toi.

GEORGETTE

                              Je souffle notre feu.

ALAIN

            J'empche, peur du chat, que mon moineau ne sorte.

ARNOLPHE

            Quiconque de vous deux n'ouvrira pas la porte
            N'aura point  manger de plus de quatre jours.
            Ha!

GEORGETTE

  210          Par quelle raison y venir, quand j'y cours?

ALAIN

            Pourquoi plutt que moi? Le plaisant stratagme!

GEORGETTE

            Ote-toi donc de l.

ALAIN

                        Non, te-toi, toi-mme.

GEORGETTE

            Je veux ouvrir la porte.

ALAIN

                              Et je veux l'ouvrir, moi.

GEORGETTE

            Tu ne l'ouvriras pas.

ALAIN

                              Ni toi non plus.

GEORGETTE

                                          Ni toi.

ARNOLPHE

  215    Il faut que j'aie ici l'me bien patiente!

ALAIN

            Au moins, c'est moi, Monsieur.

GEORGETTE

                                    Je suis votre servante,
            C'est moi.

ALAIN

                  Sans le respect de Monsieur que voil,
            Je te...

ARNOLPHE, recevant un coup d'Alain.

                  Peste!

ALAIN

                        Pardon.

ARNOLPHE

                              Voyez ce lourdaud-l!

ALAIN

            C'est elle aussi, Monsieur...

ARNOLPHE

                              Que tous deux on se taise.
  220    Songez  me rpondre, et laissons la fadaise.
            H bien, Alain, comment se porte-t-on ici?

ALAIN

            Monsieur, nous nous... Monsieur, nous nous por... Dieu merci,
            Nous nous...
Arnolphe te par trois fois le chapeau de dessus la tte d'Alain.

ARNOLPHE

            Qui vous apprend, impertinente bte,
             parler devant moi le chapeau sur la tte?

ALAIN

            Vous faites bien, j'ai tort.

ARNOLPHE,  Alain.

  225                      Faites descendre Agns.

ARNOLPHE,  Georgette.

            Lorsque je m'en allai, fut-elle triste aprs?

GEORGETTE

            Triste? Non.

ARNOLPHE

                        Non?

GEORGETTE

                              Si fait.

ARNOLPHE

                                    Pourquoi donc...?

GEORGETTE

                                                Oui, je meure,
            Elle vous croyait voir de retour  toute heure;
            Et nous n'oyions jamais passer devant chez nous
  230    Cheval, ne, ou mulet, qu'elle ne prt pour vous.

Scne III

AGNS, ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE.

ARNOLPHE

            La besogne  la main! C'est un bon tmoignage.
            H bien, Agns, je suis de retour du voyage:
            En tes-vous bien aise?

AGNS

                              Oui, Monsieur, Dieu merci.

ARNOLPHE

            Et moi de vous revoir je suis bien aise aussi.
  235    Vous vous tes toujours, comme on voit, bien porte?

AGNS

            Hors les puces, qui m'ont la nuit inquite.

ARNOLPHE

            Ah! Vous aurez dans peu quelqu'un pour les chasser.

AGNS

            Vous me ferez plaisir.

ARNOLPHE

                              Je le puis bien penser.
            Que faites-vous donc l?

AGNS

                              Je me fais des cornettes.
  240    Vos chemises de nuit et vos coiffes sont faites.

ARNOLPHE

            Ha! Voil qui va bien. Allez, montez l-haut:
            Ne vous ennuyez point, je reviendrai tantt,
            Et je vous parlerai d'affaires importantes.
(Tous tant rentrs.)
            Hrones du temps, mesdames les savantes,
  245    Pousseuses de tendresse et de beaux sentimens,
            Je dfie  la fois tous vos vers, vos romans,
            Vos lettres, billets doux, toute votre science
            De valoir cette honnte et pudique ignorance.

Scne IV

HORACE, ARNOLPHE.

ARNOLPHE

            Ce n'est point par le bien qu'il faut tre bloui;
  250    Et pourvu que l'honneur soit... Que vois-je? Est-ce?... Oui.
            Je me trompe. Nenni. Si fait. Non, c'est lui-mme,
            Hor...

HORACE

                  Seigneur Ar...

ARNOLPHE

                              Horace.

HORACE

                                    Arnolphe.

ARNOLPHE

                                          Ah! Joie extrme!
            Et depuis quand ici?

HORACE

                              Depuis neuf jours.

ARNOLPHE

                                          Vraiment?

HORACE

            Je fus d'abord chez vous, mais inutilement.

ARNOLPHE

            J'tais  la campagne.

HORACE

  255                      Oui, depuis deux journes.

ARNOLPHE

            Oh! comme les enfants croissent en peu d'annes!
            J'admire de le voir au point o le voil,
            Aprs que je l'ai vu pas plus grand que cela.

HORACE

            Vous voyez.

ARNOLPHE

                  Mais, de grce, Oronte votre pre,
  260    Mon bon et cher ami, que j'estime et rvre,
            Que fait-il  prsent? est-il toujours gaillard?
             tout ce qui le touche, il sait que je prends part:
            Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble.
            Ni, qui plus est, crit l'un  l'autre, me semble.

HORACE

  265    Il est, Seigneur Arnolphe, encor plus gai que nous,
            Et j'avais de sa part une lettre pour vous;
            Mais depuis, par une autre, il m'apprend sa venue,
            Et la raison encor ne m'en est pas connue.
            Savez-vous qui peut tre un de vos citoyens
  270    Qui retourne en ces lieux avec beaucoup de biens
            Qu'il s'est en quatorze ans acquis dans l'Amrique?

ARNOLPHE

            Non; mais vous a-t-on dit comme on le nomme?

HORACE

                                                Enrique.

ARNOLPHE

            Non.

HORACE

                  Mon pre m'en parle, et qu'il est revenu
            Comme s'il devait m'tre entirement connu,
  275    Et m'crit qu'en chemin ensemble ils se vont mettre
            Pour un fait important que ne dit pas sa lettre.

ARNOLPHE

            J'aurai certainement grande joie  le voir,
            Et pour le rgaler je ferai mon pouvoir.
(Aprs avoir lu la lettre.)
            Il faut pour des amis des lettres moins civiles,
  280    Et tous ces compliments sont choses inutiles.
            Sans qu'il prt le souci de m'en crire rien,
            Vous pouvez librement disposer de mon bien.

HORACE

            Je suis homme  saisir les gens par leurs paroles,
            Et j'ai prsentement besoin de cent pistoles.

ARNOLPHE

  285    Ma foi, c'est m'obliger que d'en user ainsi,
            Et je me rjouis de les avoir ici.
            Gardez aussi la bourse.

HORACE

                              Il faut...

ARNOLPHE

                                    Laissons ce style.
            H bien! comment encor trouvez-vous cette ville?

HORACE

            Nombreuse en citoyens, superbe en btiments;
  290    Et j'en crois merveilleux les divertissements.

ARNOLPHE

            Chacun a ses plaisirs qu'il se fait  sa guise;
            Mais pour ceux que du nom de galans on baptise,
            Ils ont en ce pays de quoi se contenter,
            Car les femmes y sont faites  coqueter:
  295    On trouve d'humeur douce et la brune et la blonde,
            Et les maris aussi les plus bnins du monde;
            C'est un plaisir de prince; et des tours que je voi
            Je me donne souvent la comdie  moi.
            Peut-tre en avez-vous dj fru quelqu'une.
  300    Vous est-il point encore arriv de fortune?
            Les gens faits comme vous font plus que les cus,
            Et vous tes de taille  faire des cocus.

HORACE

             ne vous rien cacher de la vrit pure,
            J'ai d'amour en ces lieux eu certaine aventure,
  305    Et l'amiti m'oblige  vous en faire part.

ARNOLPHE

            Bon! voici de nouveau quelque conte gaillard;
            Et ce sera de quoi mettre sur mes tablettes.

HORACE

            Mais, de grce, qu'au moins ces choses soient secrtes.

ARNOLPHE

            Oh!

HORACE

                  Vous n'ignorez pas qu'en ces occasions
  310    Un secret vent rompt nos prtentions.
            Je vous avorai donc avec pleine franchise
            Qu'ici d'une beaut mon me s'est prise.
            Mes petits soins d'abord ont eu tant de succs,
            Que je me suis chez elle ouvert un doux accs;
  315    Et sans trop me vanter ni lui faire une injure,
            Mes affaires y sont en fort bonne posture.

ARNOLPHE, riant.

            Et c'est?

HORACE, lui montrant le logis d'Agns.

                  Un jeune objet qui loge en ce logis
            Dont vous voyez d'ici que les murs sont rougis;
            Simple,  la vrit, par l'erreur sans seconde
  320    D'un homme qui la cache au commerce du monde,
            Mais qui, dans l'ignorance o l'on veut l'asservir,
            Fait briller des attraits capables de ravir;
            Un air tout engageant, je ne sais quoi de tendre,
            Dont il n'est point de coeur qui se puisse dfendre.
  325    Mais peut-tre il n'est pas que vous n'ayez bien vu
            Ce jeune astre d'amour de tant d'attraits pourvu:
            C'est Agns qu'on l'appelle.

ARNOLPHE,  part.

                              Ah! je crve!

HORACE

                                          Pour l'homme,
            C'est, je crois, de la Zousse ou Source qu'on le nomme:
            Je ne me suis pas fort arrt sur le nom;
  330    Riche,  ce qu'on m'a dit, mais des plus senss, non;
            Et l'on m'en a parl comme d'un ridicule.
            Le connaissez-vous point?

ARNOLPHE,  part.

                              La fcheuse pilule!

HORACE

            Eh! vous ne dites mot?

ARNOLPHE

                              Eh! oui, je le connois.

HORACE

            C'est un fou, n'est-ce pas?

ARNOLPHE

                                    Eh...

HORACE

                                          Qu'en dites-vous? quoi?
  335    Eh? c'est--dire oui? Jaloux  faire rire?
            Sot? Je vois qu'il en est ce que l'on m'a pu dire.
            Enfin l'aimable Agns a su m'assujettir.
            C'est un joli bijou, pour ne point vous mentir;
            Et ce serait pch qu'une beaut si rare
  340    Ft laisse au pouvoir de cet homme bizarre.
            Pour moi, tous mes efforts, tous mes voeux les plus doux
            Vont  m'en rendre matre en dpit du jaloux;
            Et l'argent que de vous j'emprunte avec franchise
            N'est que pour mettre  bout cette juste entreprise.
  345    Vous savez mieux que moi, quels que soient nos efforts,
            Que l'argent est la clef de tous les grands ressorts,
            Et que ce doux mtal qui frappe tant de ttes,
            En amour, comme en guerre, avance les conqutes.
            Vous me semblez chagrin: serait-ce qu'en effet
  350    Vous dsapprouveriez le dessein que j'ai fait?

ARNOLPHE

            Non, c'est que je songeais...

HORACE

                              Cet entretien vous lasse:
            Adieu. J'irai chez vous tantt vous rendre grce.

ARNOLPHE

            Ah! faut-il...!

HORACE, revenant.

                        Derechef, veuillez tre discret,
            Et n'allez pas, de grce, venter mon secret.

ARNOLPHE

            Que je sens dans mon me...!

HORACE, revenant.

  355                            Et surtout  mon pre,
            Qui s'en ferait peut-tre un sujet de colre.

ARNOLPHE, croyant qu'il revient encore.

            Oh!... Oh! que j'ai souffert durant cet entretien!
            Jamais trouble d'esprit ne fut gal au mien.
            Avec quelle imprudence et quelle hte extrme
  360    Il m'est venu conter cette affaire  moi-mme!
            Bien que mon autre nom le tienne dans l'erreur,
            tourdi montra-t-il jamais tant de fureur?
            Mais ayant tant souffert, je devais me contraindre
            Jusques  m'claircir de ce que je dois craindre,
  365     pousser jusqu'au bout son caquet indiscret,
            Et savoir pleinement leur commerce secret.
            Tchons de le rejoindre: il n'est pas loin, je pense,
            Tirons-en de ce fait l'entire confidence.
            Je tremble du malheur qui m'en peut arriver,
  370    Et l'on cherche souvent plus qu'on ne veut trouver.

ACTE II, Scne premire

ARNOLPHE

            Il m'est, lorsque j'y pense, avantageux sans doute
            D'avoir perdu mes pas et pu manquer sa route;
            Car enfin de mon coeur le trouble imprieux
            N'et pu se renfermer tout entier  ses yeux:
  375    Il et fait clater l'ennui qui me dvore,
            Et je ne voudrais pas qu'il st ce qu'il ignore.
            Mais je ne suis pas homme  gober le morceau,
            Et laisser un champ libre aux yeux d'un damoiseau:
            J'en veux rompre le cours et, sans tarder, apprendre
  380    Jusqu'o l'intelligence entre eux a pu s'tendre.
            J'y prends pour mon honneur un notable intrt:
            Je la regarde en femme, aux termes qu'elle en est;
            Elle n'a pu faillir sans me couvrir de honte,
            Et tout ce qu'elle fait enfin est sur mon compte.
  385    loignement fatal! voyage malheureux!
Frappant  la porte.

Scne II

ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE.

ALAIN

            Ah! Monsieur, cette fois...

ARNOLPHE

                              Paix. Venez  tous deux.
            Passez l; passez l. Venez l, venez, dis-je.

GEORGETTE

            Ah! vous me faites peur, et tout mon sang se fige.

ARNOLPHE

            C'est donc ainsi qu'absent vous m'avez obi?
  390    Et tous deux de concert vous m'avez donc trahi?

GEORGETTE

            Eh! ne me mangez pas, Monsieur, je vous conjure.

ALAIN,  part.

            Quelque chien enrag l'a mordu, je m'assure.

ARNOLPHE

            Ouf! Je ne puis parler, tant je suis prvenu:
            Je suffoque, et voudrais me pouvoir mettre nu.
  395    Vous avez donc souffert,  canaille maudite,
            Qu'un homme soit venu?... Tu veux prendre la fuite!
            Il faut que sur-le-champ... Si tu bouges...! Je veux
            Que vous me disiez... Euh!... Oui, je veux que tous deux...
            Quiconque remra, par la mort! je l'assomme.
  400    Comme est-ce que chez moi s'est introduit cet homme?
            Eh! parlez, dpchez, vite, promptement, tt,
            Sans rver. Veut-on dire?

ALAIN ET GEORGETTE

                              Ah! Ah!

GEORGETTE

                                    Le coeur me faut.

ALAIN

            Je meurs.

ARNOLPHE

                  Je suis en eau: prenons un peu d'haleine;
            Il faut que je m'vente et que je me promne.
  405    Aurais-je devin quand je l'ai vu petit,
            Qu'il crotrait pour cela? Ciel! que mon coeur ptit!
            Je pense qu'il vaut mieux que de sa propre bouche
            Je tire avec douceur l'affaire qui me touche.
            Tchons de modrer notre ressentiment.
  410    Patience, mon coeur, doucement, doucement.
            Levez-vous, et rentrant, faites qu'Agns descende.
            Arrtez. Sa surprise en deviendrait moins grande:
            Du chagrin qui me trouble ils iraient l'avertir,
            Et moi-mme je veux l'aller faire sortir.
            Que l'on m'attende ici.

Scne III

ALAIN, GEORGETTE.

GEORGETTE

  415                      Mon Dieu! qu'il est terrible!
            Ses regards m'ont fait peur, mais une peur horrible;
            Et jamais je ne vis un plus hideux chrtien.

ALAIN

            Ce Monsieur l'a fch: je te le disais bien.

GEORGETTE

            Mais que diantre est-ce l, qu'avec tant de rudesse
  420    Il nous fait au logis garder notre matresse?
            D'o vient qu' tout le monde il veut tant la cacher,
            Et qu'il ne saurait voir personne en approcher?

ALAIN

            C'est que cette action le met en jalousie.

GEORGETTE

            Mais d'o vient qu'il est pris de cette fantaisie?

ALAIN

  425    Cela vient... Cela vient de ce qu'il est jaloux.

GEORGETTE

            Oui; mais pourquoi l'est-il? Et pourquoi ce courroux?

ALAIN

            C'est que la jalousie... Entends-tu bien, Georgette,
            Est une chose... L... Qui fait qu'on s'inquite...
            Et qui chasse les gens d'autour d'une maison.
  430    Je m'en vais te bailler une comparaison,
            Afin de concevoir la chose davantage.
            Dis-moi, n'est-il pas vrai, quand tu tiens ton potage,
            Que si quelque affam venait pour en manger,
            Tu serais en colre, et voudrais le charger?

GEORGETTE

            Oui, je comprends cela.

ALAIN

  435                      C'est justement tout comme:
            La femme est en effet le potage de l'homme;
            Et quand un homme voit d'autres hommes parfois
            Qui veulent dans sa soupe aller tremper leurs doigts,
            Il en montre aussitt une colre extrme.

GEORGETTE

  440    Oui; mais pourquoi chacun n'en fait-il pas de mme,
            Et que nous en voyons qui paraissent joyeux
            Lorsque leurs femmes sont avec les beaux monsieurs?

ALAIN

            C'est que chacun n'a pas cette amiti goulue
            Qui n'en veut que pour soi.

GEORGETTE

                              Si je n'ai la berlue,
            Je le vois qui revient.

ALAIN

  445                      Tes yeux sont bons, c'est lui.

GEORGETTE

            Vois comme il est chagrin.

ALAIN

                              C'est qu'il a de l'ennui.

Scne IV

ARNOLPHE, AGNS, ALAIN, GEORGETTE.

ARNOLPHE

            Un certain Grec disait  l'empereur Auguste,
            Comme une instruction utile autant que juste,
            Que lorsqu'une aventure en colre nous met,
  450    Nous devons, avant tout, dire notre alphabet,
            Afin que dans ce temps la bile se tempre,
            Et qu'on ne fasse rien que l'on ne doive faire.
            J'ai suivi sa leon sur le sujet d'Agns,
            Et je la fais venir en ce lieu tout exprs,
  455    Sous prtexte d'y faire un tour de promenade,
            Afin que les soupons de mon esprit malade
            Puissent sur le discours la mettre adroitement,
            Et lui sondant le coeur, s'claircir doucement.
            Venez, Agns. Rentrez.

Scne V

ARNOLPHE, AGNS.

ARNOLPHE

                              La promenade est belle.

AGNS

            Fort belle.

ARNOLPHE

                  Le beau jour!

AGNS

                              Fort beau.

ARNOLPHE

  460                            Quelle nouvelle?

AGNS

            Le petit chat est mort.

ARNOLPHE

                              C'est dommage; mais quoi?
            Nous sommes tous mortels, et chacun est pour soi.
            Lorsque j'tais aux champs, n'a-t-il point fait de pluie?

AGNS

            Non.

ARNOLPHE

                  Vous ennuyait-il?

AGNS

                              Jamais je ne m'ennuie.

ARNOLPHE

  465    Qu'avez-vous fait encor ces neuf ou dix jours-ci?

AGNS

            Six chemises, je pense, et six coiffes aussi.

ARNOLPHE, ayant un peu rv.

            Le monde, chre Agns, est une trange chose.
            Voyez la mdisance, et comme chacun cause:
            Quelques voisins m'ont dit qu'un jeune homme inconnu
  470    tait en mon absence  la maison venu,
            Que vous aviez souffert sa vue et ses harangues;
            Mais je n'ai point pris foi sur ces mchantes langues,
            Et j'ai voulu gager que c'tait faussement...

AGNS

            Mon Dieu, ne gagez pas: vous perdriez vraiment.

ARNOLPHE

            Quoi? c'est la vrit qu'un homme...?

AGNS

  475                                  Chose sre.
            Il n'a presque boug de chez nous, je vous jure.

ARNOLPHE,  part.

            Cet aveu qu'elle fait avec sincrit
            Me marque pour le moins son ingnuit.
            Mais il me semble, Agns, si ma mmoire est bonne,
  480    Que j'avais dfendu que vous vissiez personne.

AGNS

            Oui; mais quand je l'ai vu, vous ignoriez pourquoi;
            Et vous en auriez fait, sans doute, autant que moi.

ARNOLPHE

            Peut-tre. Mais enfin contez-moi cette histoire.

AGNS

            Elle est fort tonnante, et difficile  croire.
  485    J'tais sur le balcon  travailler au frais,
            Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprs
            Un jeune homme bien fait, qui rencontrant ma vue,
            D'une humble rvrence aussitt me salue:
            Moi, pour ne point manquer  la civilit,
  490    Je fis la rvrence aussi de mon ct.
            Soudain il me refait une autre rvrence:
            Moi, j'en refais de mme une autre en diligence;
            Et lui d'une troisime aussitt repartant,
            D'une troisime aussi j'y repars  l'instant.
  495    Il passe, vient, repasse, et toujours de plus belle
            Me fait  chaque fois rvrence nouvelle;
            Et moi, qui tous ces tours fixement regardais,
            Nouvelle rvrence aussi je lui rendais:
            Tant que, si sur ce point la nuit ne ft venue,
  500    Toujours comme cela je me serais tenue,
            Ne voulant point cder, ni recevoir l'ennui
            Qu'il me pt estimer moins civile que lui.

ARNOLPHE

            Fort bien.

AGNS

                  Le lendemain, tant sur notre porte,
            Une vieille m'aborde, en parlant de la sorte:
  505    "Mon enfant, le bon Dieu puisse-t-il vous bnir,
            Et dans tous vos attraits longtemps vous maintenir!
            Il ne vous a pas faite une belle personne
            Afin de mal user des choses qu'il vous donne;
            Et vous devez savoir que vous avez bless
  510    Un coeur qui de s'en plaindre est aujourd'hui forc."

ARNOLPHE,  part.

            Ah! suppt de Satan! excrable damne!

AGNS

            "Moi, j'ai bless quelqu'un! fis-je toute tonne.
            - Oui, dit-elle, bless, mais bless tout de bon;
            Et c'est l'homme qu'hier vous vtes du balcon.
  515    - Hlas! qui pourrait, dis-je, en avoir t cause?
            Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose?
            - Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal,
            Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal.
            - H! mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde:
  520    Mes yeux ont-ils du mal, pour en donner au monde?
            - Oui, fit-elle, vos yeux, pour causer le trpas,
            Ma fille, ont un venin que vous ne savez pas.
            En un mot, il languit, le pauvre misrable;
            Et s'il faut, poursuivit la vieille charitable,
  525    Que votre cruaut lui refuse un secours,
            C'est un homme  porter en terre dans deux jours.
            - Mon Dieu! j'en aurais, dis-je, une douleur bien grande.
            Mais pour le secourir qu'est-ce qu'il me demande?
            - Mon enfant, me dit-elle, il ne veut obtenir
  530    Que le bien de vous voir et vous entretenir:
            Vos yeux peuvent eux seuls empcher sa ruine
            Et du mal qu'ils ont fait tre la mdecine.
            - Hlas! volontiers, dis-je; et puisqu'il est ainsi,
            Il peut, tant qu'il voudra, me venir voir ici."

ARNOLPHE,  part.

  535    Ah! sorcire maudite, empoisonneuse d'mes,
            Puisse l'enfer payer tes charitables trames!

AGNS

            Voil comme il me vit, et reut gurison.
            Vous-mme,  votre avis, n'ai-je pas eu raison?
            Et pouvais-je, aprs tout, avoir la conscience
  540    De le laisser mourir faute d'une assistance,
            Moi qui compatis tant aux gens qu'on fait souffrir
            Et ne puis, sans pleurer, voir un poulet mourir?

ARNOLPHE, bas.

            Tout cela n'est parti que d'une me innocente;
            Et j'en dois accuser mon absence imprudente,
  545    Qui sans guide a laiss cette bont de moeurs
            Expose aux aguets des russ sducteurs.
            Je crains que le pendard, dans ses voeux tmraires,
            Un peu plus fort que jeu n'ait pouss les affaires.

AGNS

            Qu'avez-vous? Vous grondez, ce me semble, un petit?
  550    Est-ce que c'est mal fait ce que je vous ai dit?

ARNOLPHE

            Non. Mais de cette vue apprenez-moi les suites,
            Et comme le jeune homme a pass ses visites.

AGNS

            Hlas! si vous saviez comme il tait ravi,
            Comme il perdit son mal sitt que je le vi,
  555    Le prsent qu'il m'a fait d'une belle cassette,
            Et l'argent qu'en ont eu notre Alain et Georgette,
            Vous l'aimeriez sans doute et diriez comme nous...

ARNOLPHE

            Oui. Mais que faisait-il tant seul avec vous?

AGNS

            Il disait qu'il m'aimait d'une amour sans seconde,
  560    Et me disait des mots les plus gentils du monde,
            Des choses que jamais rien ne peut galer,
            Et dont, toutes les fois que je l'entends parler,
            La douceur me chatouille et l dedans remue
            Certain je ne sais quoi dont je suis toute mue.

ARNOLPHE,  part.

  565     fcheux examen d'un mystre fatal,
            O l'examinateur souffre seul tout le mal!
( Agns)
            Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses,
            Ne vous faisait-il point aussi quelques caresses?

AGNS

            Oh tant! Il me prenait et les mains et les bras,
  570    Et de me les baiser il n'tait jamais las.

ARNOLPHE

            Ne vous a-t-il point pris, Agns, quelque autre chose?
(La voyant interdite.)
            Ouf!

AGNS

                  H! il m'a...

ARNOLPHE

                              Quoi?

AGNS

                                    Pris...

ARNOLPHE

                                          Euh!

AGNS

                                                Le...

ARNOLPHE

                                                      Plat-il?

AGNS

                                                            Je n'ose,
            Et vous vous fcherez peut-tre contre moi.

ARNOLPHE

            Non.

AGNS

                  Si fait.

ARNOLPHE

                        Mon Dieu, non!

AGNS

                                    Jurez donc votre foi.

ARNOLPHE

            Ma foi, soit.

AGNS

  575                Il m'a pris... Vous serez en colre.

ARNOLPHE

            Non.

AGNS

                  Si.

ARNOLPHE

                        Non, non, non, non. Diantre, que de mystre!
            Qu'est-ce qu'il vous a pris?

AGNS

                                    Il...

ARNOLPHE,  part.

                                          Je souffre en damn.

AGNS

            Il m'a pris le ruban que vous m'aviez donn.
             vous dire le vrai, je n'ai pu m'en dfendre.

ARNOLPHE, reprenant haleine.

  580    Passe pour le ruban. Mais je voulais apprendre
            S'il ne vous a rien fait que vous baiser les bras.

AGNS

            Comment? est-ce qu'on fait d'autres choses?

ARNOLPHE

                                                Non pas.
            Mais pour gurir du mal qu'il dit qui le possde,
            N'a-t-il pas exig de vous d'autre remde?

AGNS

  585    Non. Vous pouvez juger, s'il en et demand,
            Que pour le secourir j'aurais tout accord.

ARNOLPHE

            Grce aux bonts du Ciel, j'en suis quitte  bon compte:
            Si j'y retombe plus, je veux bien qu'on m'affronte.
            Chut. De votre innocence, Agns, c'est un effet.
  590    Je ne vous en dis mot: ce qui s'est fait est fait.
            Je sais qu'en vous flattant le galant ne dsire
            Que de vous abuser, et puis aprs s'en rire.

AGNS

            Oh! point: il me l'a dit plus de vingt fois  moi.

ARNOLPHE

            Ah! vous ne savez pas ce que c'est que sa foi.
  595    Mais enfin apprenez qu'accepter des cassettes,
            Et de ces beaux blondins couter les sornettes,
            Que se laisser par eux,  force de langueur,
            Baiser ainsi les mains et chatouiller le coeur,
            Est un pch mortel des plus gros qu'il se fasse.

AGNS

  600    Un pch, dites-vous? Et la raison, de grce?

ARNOLPHE

            La raison? La raison est l'arrt prononc
            Que par ces actions le Ciel est courrouc.

AGNS

            Courrouc! Mais pourquoi faut-il qu'il s'en courrouce?
            C'est une chose, hlas! si plaisante et si douce!
  605    J'admire quelle joie on gote  tout cela,
            Et je ne savais point encor ces choses-l.

ARNOLPHE

            Oui, c'est un grand plaisir que toutes ces tendresses,
            Ces propos si gentils et ces douces caresses;
            Mais il faut le goter en toute honntet,
  610    Et qu'en se mariant le crime en soit t.

AGNS

            N'est-ce plus un pch lorsque l'on se marie?

ARNOLPHE

            Non.

AGNS

                  Mariez-moi donc promptement, je vous prie.

ARNOLPHE

            Si vous le souhaitez, je le souhaite aussi,
            Et pour vous marier on me revoit ici.

AGNS

            Est-il possible?

ARNOLPHE

                        Oui.

AGNS

  615                      Que vous me ferez aise!

ARNOLPHE

            Oui, je ne doute point que l'hymen ne vous plaise.

AGNS

            Vous nous voulez, nous deux...

ARNOLPHE

                                    Rien de plus assur.

AGNS

            Que, si cela se fait, je vous caresserai!

ARNOLPHE

            H! La chose sera de ma part rciproque.

AGNS

  620    Je ne reconnais point, pour moi, quand on se moque.
            Parlez-vous tout de bon?

ARNOLPHE

                              Oui, vous le pourrez voir.

AGNS

            Nous serons maris?

ARNOLPHE

                              Oui.

AGNS

                                    Mais quand?

ARNOLPHE

                                                Ds ce soir.

AGNS, riant.

            Ds ce soir?

ARNOLPHE

                        Ds ce soir. Cela vous fait donc rire?

AGNS

            Oui.

ARNOLPHE

                  Vous voir bien contente est ce que je dsire.

AGNS

  625    Hlas! que je vous ai grande obligation,
            Et qu'avec lui j'aurai de satisfaction!

ARNOLPHE

            Avec qui?

AGNS

                  Avec..., l.

ARNOLPHE

                              L...: l n'est pas mon compte.
             choisir un mari vous tes un peu prompte.
            C'est un autre, en un mot, que je vous tiens tout prt,
  630    Et quant au monsieur, l, je prtends, s'il vous plat,
            Dt le mettre au tombeau le mal dont il vous berce,
            Qu'avec lui dsormais vous rompiez tout commerce;
            Que, venant au logis, pour votre compliment
            Vous lui fermiez au nez la porte honntement;
  635    Et lui jetant, s'il heurte, un grs par la fentre,
            L'obligiez tout de bon  ne plus y paratre.
            M'entendez-vous, Agns? Moi, cach dans un coin,
            De votre procd je serai le tmoin.

AGNS

            Las! il est si bien fait! C'est...

ARNOLPHE

                                    Ah! que de langage!

AGNS

            Je n'aurai pas le coeur...

ARNOLPHE

  640                      Point de bruit davantage.
            Montez l-haut.

AGNS

                        Mais quoi? voulez-vous...?

ARNOLPHE

                                                C'est assez.
            Je suis matre, je parle: allez, obissez.

ACTE III, Scne premire

ARNOLPHE, AGNS, ALAIN, GEORGETTE.

ARNOLPHE

            Oui, tout a bien t, ma joie est sans pareille:
            Vous avez l suivi mes ordres  merveille,
  645    Confondu de tout point le blondin sducteur,
            Et voil de quoi sert un sage directeur.
            Votre innocence, Agns, avait t surprise.
            Voyez sans y penser o vous vous tiez mise:
            Vous enfiliez tout droit, sans mon instruction,
  650    Le grand chemin d'enfer et de perdition.
            De tous ces damoiseaux on sait trop les coutumes:
            Ils ont de beaux canons, force rubans et plumes,
            Grands cheveux, belles dents, et des propos fort doux;
            Mais, comme je vous dis, la griffe est l-dessous;
  655    Et ce sont vrais satans, dont la gueule altre
            De l'honneur fminin cherche  faire cure.
            Mais, encore une fois, grce au soin apport,
            Vous en tes sortie avec honntet.
            L'air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre,
  660    Qui de tous ses desseins a mis l'espoir par terre,
            Me confirme encor mieux  ne point diffrer
            Les noces o je dis qu'il vous faut prparer.
            Mais, avant toute chose, il est bon de vous faire
            Quelque petit discours qui vous soit salutaire.
  665    Un sige au frais ici. Vous, si jamais en rien...

GEORGETTE

            De toutes vos leons nous nous souviendrons bien.
            Cet autre monsieur-l nous en faisait accroire;
            Mais...

ALAIN

                  S'il entre jamais, je veux jamais ne boire.
            Aussi bien est-ce un sot: il nous a l'autre fois
  670    Donn deux cus d'or qui n'taient pas de poids.

ARNOLPHE

            Ayez donc pour souper tout ce que je dsire;
            Et pour notre contrat, comme je viens de dire,
            Faites venir ici, l'un ou l'autre, au retour,
            Le notaire qui loge au coin de ce carfour.

Scne II
ARNOLPHE, AGNS.

ARNOLPHE, assis.

  675    Agns, pour m'couter, laissez l votre ouvrage.
            Levez un peu la tte et tournez le visage:
            L, regardez-moi l durant cet entretien,
            Et jusqu'au moindre mot imprimez-le-vous bien.
            Je vous pouse, Agns; et cent fois la journe
  680    Vous devez bnir l'heur de votre destine,
            Contempler la bassesse o vous avez t,
            Et dans le mme temps admirer ma bont,
            Qui de ce vil tat de pauvre villageoise
            Vous fait monter au rang d'honorable bourgeoise
  685    Et jouir de la couche et des embrassements
            D'un homme qui fuyait tous ces engagements,
            Et dont  vingt partis, fort capables de plaire,
            Le coeur a refus l'honneur qu'il vous veut faire.
            Vous devez toujours, dis-je, avoir devant les yeux
  690    Le peu que vous tiez sans ce noeud glorieux,
            Afin que cet objet d'autant mieux vous instruise
             mriter l'tat o je vous aurai mise,
             toujours vous connatre, et faire qu' jamais
            Je puisse me louer de l'acte que je fais.
  695    Le mariage, Agns, n'est pas un badinage:
             d'austres devoirs le rang de femme engage,
            Et vous n'y montez pas,  ce que je prtends,
            Pour tre libertine et prendre du bon temps.
            Votre sexe n'est l que pour la dpendance:
  700    Du ct de la barbe est la toute-puissance.
            Bien qu'on soit deux moitis de la socit,
            Ces deux moitis pourtant n'ont point d'galit:
            L'une est moiti suprme et l'autre subalterne;
            L'une en tout est soumise  l'autre qui gouverne;
  705    Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
            Montre d'obissance au chef qui le conduit,
            Le valet  son matre, un enfant  son pre,
             son suprieur le moindre petit frre,
            N'approche point encor de la docilit,
  710    Et de l'obissance, et de l'humilit,
            Et du profond respect o la femme doit tre
            Pour son mari, son chef, son seigneur et son matre.
            Lorsqu'il jette sur elle un regard srieux,
            Son devoir aussitt est de baisser les yeux,
  715    Et de n'oser jamais le regarder en face
            Que quand d'un doux regard il lui veut faire grce.
            C'est ce qu'entendent mal les femmes d'aujourd'hui;
            Mais ne vous gtez pas sur l'exemple d'autrui.
            Gardez-vous d'imiter ces coquettes vilaines
  720    Dont par toute la ville on chante les fredaines,
            Et de vous laisser prendre aux assauts du malin,
            C'est--dire our aucun jeune blondin.
            Songez qu'en vous faisant moiti de ma personne,
            C'est mon honneur, Agns, que je vous abandonne;
  725    Que cet honneur est tendre et se blesse de peu;
            Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu;
            Et qu'il est aux enfers des chaudires bouillantes
            O l'on plonge  jamais les femmes mal vivantes.
            Ce que je vous dis l ne sont pas des chansons;
  730    Et vous devez du coeur dvorer ces leons.
            Si votre me les suit, et fuit d'tre coquette,
            Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette;
            Mais s'il faut qu' l'honneur elle fasse un faux bond,
            Elle deviendra lors noire comme un charbon;
  735    Vous paratrez  tous un objet effroyable,
            Et vous irez un jour, vrai partage du diable,
            Bouillir dans les enfers  toute ternit:
            Dont vous veuille garder la cleste bont!
            Faites la rvrence. Ainsi qu'une novice
  740    Par coeur dans le couvent doit savoir son office,
            Entrant au mariage il en faut faire autant;
            Et voici dans ma poche un crit important
(Il se lve.)
            Qui vous enseignera l'office de la femme.
            J'en ignore l'auteur, mais c'est quelque bonne me;
  745    Et je veux que ce soit votre unique entretien.
            Tenez. Voyons un peu si vous le lirez bien.

AGNS lit.

            Les maximes du mariage
      Ou les devoirs de la femme marie,

            Avec son exercice journalier.

                        Ire. maxime.

                  Celle qu'un lien honnte
                  Fait entrer au lit d'autrui,
                  Doit se mettre dans la tte,
  750          Malgr le train d'aujourd'hui,
            Que l'homme qui la prend, ne la prend que pour lui.

ARNOLPHE

            Je vous expliquerai ce que cela veut dire;
            Mais pour l'heure prsente il ne faut rien que lire.

AGNS poursuit.

                        IIe maxime.

                  Elle ne se doit parer
  755    Qu'autant que peut dsirer
                  Le mari qui la possde:
            C'est lui que touche seul le soin de sa beaut;
                  Et pour rien doit tre compt
            Que les autres la trouvent laide.

                        IIIe maxime.

  760          Loin ces tudes d'oillades,
                  Ces eaux, ces blancs, ces pommades,
            Et mille ingrdients qui font des teints fleuris:
             l'honneur tous les jours ce sont drogues mortelles;
                  Et les soins de paratre belles
  765          Se prennent peu pour les maris.

                        IVe maxime.

            Sous sa coiffe, en sortant, comme l'honneur l'ordonne,
            Il faut que de ses yeux elle touffe les coups;
                  Car pour bien plaire  son poux,
                  Elle ne doit plaire  personne.

                        Ve maxime.

  770    Hors ceux dont au mari la visite se rend,
                  La bonne rgle dfend
                  De recevoir aucune me:
                  Ceux qui, de galante humeur,
                  N'ont affaire qu' Madame,
  775          N'accommodent pas Monsieur.

                        VIe maxime.

                  Il faut des prsents des hommes
                  Qu'elle se dfende bien;
                  Car dans le sicle o nous sommes,
                  On ne donne rien pour rien.

                        VIIe maxime.

  780    Dans ses meubles, dt-elle en avoir de l'ennui,
            Il ne faut critoire, encre, papier, ni plumes:
                  Le mari doit, dans les bonnes coutumes,
                  crire tout ce qui s'crit chez lui.

                        VIIIe maxime.

                  Ces socits drgles
  785          Qu'on nomme belles assembles
            Des femmes tous les jours corrompent les esprits:
            En bonne politique on les doit interdire;
                  Car c'est l que l'on conspire
                  Contre les pauvres maris.

                        IXe maxime.

  790    Toute femme qui veut  l'honneur se vouer
                  Doit se dfendre de jouer,
                  Comme d'une chose funeste:
                  Car le jeu, fort dcevant,
                  Pousse une femme souvent
  795           jouer de tout son reste.

                        Xe maxime.

                  Des promenades du temps,
                  Ou repas qu'on donne aux champs,
                  Il ne faut point qu'elle essaye:
                  Selon les prudents cerveaux,
  800          Le mari, dans ces cadeaux,
                  Est toujours celui qui paye.

                        XIe maxime...

ARNOLPHE

            Vous achverez seule; et, pas  pas, tantt
            Je vous expliquerai ces choses comme il faut.
            Je me suis souvenu d'une petite affaire:
  805    Je n'ai qu'un mot  dire, et ne tarderai gure.
            Rentrez, et conservez ce livre chrement.
            Si le notaire vient, qu'il m'attende un moment.

Scne III

ARNOLPHE

            Je ne puis faire mieux que d'en faire ma femme.
            Ainsi que je voudrai, je tournerai cette me;
  810    Comme un morceau de cire entre mes mains elle est,
            Et je lui puis donner la forme qui me plat.
            Il s'en est peu fallu que, durant mon absence,
            On ne m'ait attrap par son trop d'innocence;
            Mais il vaut beaucoup mieux,  dire vrit,
  815    Que la femme qu'on a pche de ce ct.
            De ces sortes d'erreurs le remde est facile:
            Toute personne simple aux leons est docile;
            Et si du bon chemin on l'a fait carter,
            Deux mots incontinent l'y peuvent rejeter.
  820    Mais une femme habile est bien une autre bte:
            Notre sort ne dpend que de sa seule tte;
            De ce qu'elle s'y met rien ne la fait gauchir,
            Et nos enseignements ne font l que blanchir:
            Son bel esprit lui sert  railler nos maximes,
  825     se faire souvent des vertus de ses crimes,
            Et trouver, pour venir  ses coupables fins,
            Des dtours  duper l'adresse des plus fins.
            Pour se parer du coup en vain on se fatigue:
            Une femme d'esprit est un diable en intrigue;
  830    Et ds que son caprice a prononc tout bas
            L'arrt de notre honneur, il faut passer le pas:
            Beaucoup d'honntes gens en pourraient bien que dire.
            Enfin, mon tourdi n'aura pas lieu d'en rire.
            Par son trop de caquet il a ce qu'il lui faut.
  835    Voil de nos Franais l'ordinaire dfaut:
            Dans la possession d'une bonne fortune,
            Le secret est toujours ce qui les importune;
            Et la vanit sotte a pour eux tant d'appas,
            Qu'ils se pendraient plutt que de ne causer pas.
  840    Oh! que les femmes sont du diable bien tentes,
            Lorsqu'elles vont choisir ces ttes ventes,
            Et que...! Mais le voici... Cachons-nous toujours bien
            Et dcouvrons un peu quel chagrin est le sien.

Scne IV

HORACE, ARNOLPHE.

HORACE

            Je reviens de chez vous, et le destin me montre
  845    Qu'il n'a pas rsolu que je vous y rencontre.
            Mais j'irai tant de fois, qu'enfin quelque moment...

ARNOLPHE

            H! mon Dieu, n'entrons point dans ce vain compliment:
            Rien ne me fche tant que ces crmonies;
            Et si l'on m'en croyait, elles seraient bannies.
  850    C'est un maudit usage; et la plupart des gens
            Y perdent sottement les deux tiers de leur temps.
            Mettons donc sans faons. H bien! vos amourettes?
            Puis-je, Seigneur Horace, apprendre o vous en tes?
            J'tais tantt distrait par quelque vision;
  855    Mais depuis l-dessus j'ai fait rflexion:
            De vos premiers progrs j'admire la vitesse,
            Et dans l'vnement mon me s'intresse.

HORACE

            Ma foi, depuis qu' vous s'est dcouvert mon coeur,
            Il est  mon amour arriv du malheur.

ARNOLPHE

            Oh! oh! comment cela?

HORACE

  860                      La fortune cruelle
            A ramen des champs le patron de la belle.

ARNOLPHE

            Quel malheur!

HORACE

                        Et de plus,  mon trs grand regret,
            Il a su de nous deux le commerce secret.

ARNOLPHE

            D'o, diantre, a-t-il sitt appris cette aventure?

HORACE

  865    Je ne sais; mais enfin c'est une chose sre.
            Je pensais aller rendre,  mon heure  peu prs,
            Ma petite visite  ses jeunes attraits,
            Lorsque, changeant pour moi de ton et de visage,
            Et servante et valet m'ont bouch le passage,
  870    Et d'un "Retirez-vous, vous nous importunez,"
            M'ont assez rudement ferm la porte au nez.

ARNOLPHE

            La porte au nez!

HORACE

                        Au nez.

ARNOLPHE

                              La chose est un peu forte.

HORACE

            J'ai voulu leur parler au travers de la porte;
            Mais  tous mes propos ce qu'ils ont rpondu,
  875    C'est: "Vous n'entrerez point, Monsieur l'a dfendu."

ARNOLPHE

            Ils n'ont donc point ouvert?

HORACE

                                    Non. Et de la fentre
            Agns m'a confirm le retour de ce matre,
            En me chassant de l d'un ton plein de fiert,
            Accompagn d'un grs que sa main a jet.

ARNOLPHE

            Comment d'un grs?

HORACE

  880                      D'un grs de taille non petite,
            Dont on a par ses mains rgal ma visite.

ARNOLPHE

            Diantre! ce ne sont pas des prunes que cela!
            Et je trouve fcheux l'tat o vous voil.

HORACE

            Il est vrai, je suis mal par ce retour funeste.

ARNOLPHE

  885    Certes, j'en suis fch pour vous, je vous proteste.

HORACE

            Cet homme me rompt tout.

ARNOLPHE

                              Oui. Mais cela n'est rien;
            Et de vous raccrocher vous trouverez moyen.

HORACE

            Il faut bien essayer, par quelque intelligence,
            De vaincre du jaloux l'exacte vigilance.

ARNOLPHE

  890    Cela vous est facile. Et la fille, aprs tout,
            Vous aime.

HORACE

                  Assurment.

ARNOLPHE

                              Vous en viendrez  bout.

HORACE

            Je l'espre.

ARNOLPHE

                  Le grs vous a mis en droute;
            Mais cela ne doit pas vous tonner.

HORACE

                                    Sans doute,
            Et j'ai compris d'abord que mon homme tait l,
  895    Qui, sans se faire voir, conduisait tout cela.
            Mais ce qui m'a surpris, et qui va vous surprendre,
            C'est un autre incident que vous allez entendre;
            Un trait hardi qu'a fait cette jeune beaut,
            Et qu'on n'attendrait point de sa simplicit.
      900      Il le faut avouer, l'amour est un grand matre:
            Ce qu'on ne fut jamais il nous enseigne  l'tre;
            Et souvent de nos moeurs l'absolu changement
            Devient, par ses leons, l'ouvrage d'un moment;
            De la nature, en nous, il force les obstacles,
  905    Et ses effets soudains ont de l'air des miracles;
            D'un avare  l'instant il fait un libral,
            Un vaillant d'un poltron, un civil d'un brutal;
            Il rend agile  tout l'me la plus pesante,
            Et donne de l'esprit  la plus innocente.
  910    Oui, ce dernier miracle clate dans Agns;
            Car, tranchant avec moi par ces termes exprs:
            "Retirez-vous: mon me aux visites renonce;
            Je sais tous vos discours, et voil ma rponse,"
            Cette pierre ou ce grs dont vous vous tonniez
  915    Avec un mot de lettre est tombe  mes pieds;
            Et j'admire de voir cette lettre ajuste
            Avec le sens des mots et la pierre jete.
            D'une telle action n'tes-vous pas surpris?
            L'amour sait-il pas l'art d'aiguiser les esprits?
  920    Et peut-on me nier que ses flammes puissantes
            Ne fassent dans un coeur des choses tonnantes?
            Que dites-vous du tour et de ce mot d'crit?
            Euh! n'admirez-vous point cette adresse d'esprit?
            Trouvez-vous pas plaisant de voir quel personnage
  925    A jou mon jaloux dans tout ce badinage?
            Dites.

ARNOLPHE

                  Oui, fort plaisant.

HORACE

Arnolphe rit d'un air forc.
                              Riez-en donc un peu.
            Cet homme, gendarm d'abord contre mon feu,
            Qui chez lui se retranche, et de grs fait parade,
            Comme si j'y voulais entrer par escalade;
  930    Qui, pour me repousser, dans son bizarre effroi,
            Anime du dedans tous ses gens contre moi,
            Et qu'abuse  ses yeux, par sa machine mme,
            Celle qu'il veut tenir dans l'ignorance extrme!
            Pour moi, je vous l'avoue, encor que son retour
  935    En un grand embarras jette ici mon amour,
            Je tiens cela plaisant autant qu'on saurait dire,
            Je ne puis y songer sans de bon coeur en rire:
            Et vous n'en riez pas assez,  mon avis.

ARNOLPHE, avec un ris forc.

            Pardonnez-moi, j'en ris tout autant que je puis.

HORACE

  940    Mais il faut qu'en ami je vous montre sa lettre.
            Tout ce que son coeur sent, sa main a su l'y mettre,
            Mais en termes touchants et tous pleins de bont,
            De tendresse innocente et d'ingnuit,
            De la manire enfin que la pure nature
  945    Exprime de l'amour la premire blessure.

ARNOLPHE, bas.

            Voil, friponne,  quoi l'criture te sert;
            Et contre mon dessein l'art t'en fut dcouvert.

HORACE lit.

"Je veux vous crire, et je suis bien en peine par o je m'y prendrai. J'ai des penses que je dsirerais que vous sussiez; mais je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me dfie de mes paroles. Comme je commence  connatre qu'on m'a toujours tenue dans l'ignorance, j'ai peur de mettre quelque chose qui ne soit pas bien, et d'en dire plus que je ne devrais. En vrit, je ne sais ce que vous m'avez fait; mais je sens que je suis fche  mourir de ce qu'on me fait faire contre vous, que j'aurai toutes les peines du monde  me passer de vous, et que je serais bien aise d'tre  vous. Peut-tre qu'il y a du mal  dire cela; mais enfin je ne puis m'empcher de le dire, et je voudrais que cela se pt faire sans qu'il y en et. On me dit fort que tous les jeunes hommes sont des trompeurs, qu'il ne les faut point couter, et que tout ce que vous me dites n'est que pour m'abuser; mais je vous assure que je n'ai pu encore me figurer cela de vous, et je suis si touche de vos paroles, que je ne saurais croire qu'elles soient menteuses. Dites-moi franchement ce qui en est; car enfin, comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde, si vous me trompiez; et je pense que j'en mourrais de dplaisir. "

ARNOLPHE

            Hon! chienne!

HORACE

                        Qu'avez-vous?

ARNOLPHE

                                    Moi? rien. C'est que je tousse.

HORACE

            Avez-vous jamais vu d'expression plus douce?
  950    Malgr les soins maudits d'un injuste pouvoir,
            Un plus beau naturel se peut-il faire voir?
            Et n'est-ce pas sans doute un crime punissable
            De gter mchamment ce fonds d'me admirable,
            D'avoir dans l'ignorance et la stupidit
  955    Voulu de cet esprit touffer la clart?
            L'amour a commenc d'en dchirer le voile;
            Et si par la faveur de quelque bonne toile,
            Je puis, comme j'espre,  ce franc animal,
            Ce tratre, ce bourreau, ce faquin, ce brutal,...

ARNOLPHE

            Adieu.

HORACE

                  Comment, si vite?

ARNOLPHE

  960                      Il m'est dans la pense
            Venu tout maintenant une affaire presse.

HORACE

            Mais ne sauriez-vous point, comme on la tient de prs,
            Qui dans cette maison pourrait avoir accs?
            J'en use sans scrupule; et ce n'est pas merveille
  965    Qu'on se puisse, entre amis, servir  la pareille.
            Je n'ai plus l dedans que gens pour m'observer;
            Et servante et valet, que je viens de trouver,
            N'ont jamais, de quelque air que je m'y sois pu prendre,
            Adouci leur rudesse  me vouloir entendre.
  970    J'avais pour de tels coups certaine vieille en main,
            D'un gnie,  vrai dire, au-dessus de l'humain:
            Elle m'a dans l'abord servi de bonne sorte;
            Mais depuis quatre jours la pauvre femme est morte.
            Ne me pourriez-vous point ouvrir quelque moyen?

ARNOLPHE

  975    Non, vraiment; et sans moi vous en trouverez bien.

HORACE

            Adieu donc. Vous voyez ce que je vous confie.

Scne V

ARNOLPHE

            Comme il faut devant lui que je me mortifie!
            Quelle peine  cacher mon dplaisir cuisant!
            Quoi? pour une innocente un esprit si prsent!
  980    Elle a feint d'tre telle  mes yeux, la tratresse,
            Ou le diable  son me a souffl cette adresse.
            Enfin me voil mort par ce funeste crit.
            Je vois qu'il a, le tratre, empaum son esprit,
            Qu' ma suppression il s'est ancr chez elle;
  985    Et c'est mon dsespoir et ma peine mortelle.
            Je souffre doublement dans le vol de son coeur,
            Et l'amour y ptit aussi bien que l'honneur.
            J'enrage de trouver cette place usurpe,
            Et j'enrage de voir ma prudence trompe.
  990    Je sais que, pour punir son amour libertin,
            Je n'ai qu' laisser faire  son mauvais destin,
            Que je serai veng d'elle par elle-mme;
            Mais il est bien fcheux de perdre ce qu'on aime.
            Ciel! puisque pour un choix j'ai tant philosoph,
  995    Faut-il de ses appas m'tre si fort coiff!
            Elle n'a ni parents, ni support, ni richesse;
            Elle trahit mes soins, mes bonts, ma tendresse:
            Et cependant je l'aime, aprs ce lche tour,
            Jusqu' ne me pouvoir passer de cet amour.
1000    Sot, n'as-tu point de honte? Ah! je crve, j'enrage,
            Et je souffletterais mille fois mon visage.
            Je veux entrer un peu, mais seulement pour voir
            Quelle est sa contenance aprs un trait si noir.
            Ciel, faites que mon front soit exempt de disgrce;
1005    Ou bien, s'il est crit qu'il faille que j'y passe,
            Donnez-moi tout au moins, pour de tels accidens,
            La constance qu'on voit  de certaines gens!

ACTE IV, Scne premire

ARNOLPHE

            J'ai peine, je l'avoue,  demeurer en place,
            Et de mille soucis mon esprit s'embarrasse,
1010    Pour pouvoir mettre un ordre et dedans et dehors
            Qui du godelureau rompe tous les efforts.
            De quel oeil la tratresse a soutenu ma vue!
            De tout ce qu'elle a fait elle n'est point mue;
            Et bien qu'elle me mette  deux doigts du trpas,
1015    On dirait,  la voir, qu'elle n'y touche pas.
            Plus en la regardant je la voyais tranquille,
            Plus je sentais en moi s'chauffer une bile;
            Et ces bouillants transports dont s'enflammait mon coeur
            Y semblaient redoubler mon amoureuse ardeur;
1020    J'tais aigri, fch, dsespr contre elle:
            Et cependant jamais je ne la vis si belle,
            Jamais ses yeux aux miens n'ont paru si perants,
            Jamais je n'eus pour eux des desirs si pressants;
            Et je sens l dedans qu'il faudra que je crve
1025    Si de mon triste sort la disgrce s'achve.
            Quoi? j'aurai dirig son ducation
            Avec tant de tendresse et de prcaution,
            Je l'aurai fait passer chez moi ds son enfance,
            Et j'en aurai chri la plus tendre esprance,
1030    Mon coeur aura bti sur ses attraits naissans
            Et cru la mitonner pour moi durant treize ans,
            Afin qu'un jeune fou dont elle s'amourache
            Me la vienne enlever jusque sur la moustache,
            Lorsqu'elle est avec moi marie  demi!
1035    Non, parbleu! non, parbleu! Petit sot, mon ami,
            Vous aurez beau tourner: ou j'y perdrai mes peines,
            Ou je rendrai, ma foi, vos esprances vaines,
            Et de moi tout  fait vous ne vous rirez point.

Scne II

LE NOTAIRE, ARNOLPHE.

LE NOTAIRE

            Ah! le voil! Bonjour. Me voici tout  point
1040    Pour dresser le contrat que vous souhaitez faire.

ARNOLPHE, sans le voir.

            Comment faire?

LE NOTAIRE

                        Il le faut dans la forme ordinaire.

ARNOLPHE, sans le voir.

             mes prcautions je veux songer de prs.

LE NOTAIRE

            Je ne passerai rien contre vos intrts.

ARNOLPHE, sans le voir.

            Il se faut garantir de toutes les surprises.

LE NOTAIRE

1045    Suffit qu'entre mes mains vos affaires soient mises.
            Il ne vous faudra point, de peur d'tre du,
            Quittancer le contrat que vous n'ayez reu.

ARNOLPHE, sans le voir.

            J'ai peur, si je vais faire clater quelque chose,
            Que de cet incident par la ville on ne cause.

LE NOTAIRE

1050    H bien, il est ais d'empcher cet clat,
            Et l'on peut en secret faire votre contrat.

ARNOLPHE, sans le voir.

            Mais comment faudra-t-il qu'avec elle j'en sorte?

LE NOTAIRE

            Le douaire se rgle au bien qu'on vous apporte.

ARNOLPHE, sans le voir.

            Je l'aime, et cet amour est mon grand embarras.

LE NOTAIRE

1055    On peut avantager une femme en ce cas.

ARNOLPHE, sans le voir.

            Quel traitement lui faire en pareille aventure?

LE NOTAIRE

            L'ordre est que le futur doit douer la future
            Du tiers du dot qu'elle a; mais cet ordre n'est rien,
            Et l'on va plus avant lorsque l'on le veut bien.

ARNOLPHE,sans le voir.

            Si...

LE NOTAIRE, Arnolphe l'apercevant.

1060          Pour le prciput, il les regarde ensemble.
            Je dis que le futur peut comme bon lui semble
            Douer la future.

ARNOLPHE, l'ayant aperu.

                        Euh?

LE NOTAIRE

                              Il peut l'avantager
            Lorsqu'il l'aime beaucoup et qu'il veut l'obliger,
            Et cela par douaire, ou prfix qu'on appelle,
1065    Qui demeure perdu par le trpas d'icelle,
            Ou sans retour, qui va de ladite  ses hoirs,
            Ou coutumier, selon les diffrents vouloirs,
            Ou par donation dans le contrat formelle,
            Qu'on fait ou pure et simple, ou qu'on fait mutuelle.
1070    Pourquoi hausser le dos? Est-ce qu'on parle en fat,
            Et que l'on ne sait pas les formes d'un contrat?
            Qui me les apprendra? Personne, je prsume.
            Sais-je pas qu'tant joints, on est par la coutume
            Communs en meubles, biens immeubles et conquts,
1075     moins que par un acte on y renonce exprs?
            Sais-je pas que le tiers du bien de la future
            Entre en communaut pour...

ARNOLPHE

                                    Oui, c'est chose sre,
            Vous savez tout cela; mais qui vous en dit mot?

LE NOTAIRE

            Vous, qui me prtendez faire passer pour sot,
1080    En me haussant l'paule et faisant la grimace.

ARNOLPHE

            La peste soit fait l'homme, et sa chienne de face!
            Adieu: c'est le moyen de vous faire finir.

LE NOTAIRE

            Pour dresser un contrat m'a-t-on pas fait venir?

ARNOLPHE

            Oui, je vous ai mand; mais la chose est remise,
1085    Et l'on vous mandera quand l'heure sera prise.
            Voyez quel diable d'homme avec son entretien!

LE NOTAIRE

            Je pense qu'il en tient, et je crois penser bien.

Scne III

LE NOTAIRE, ALAIN, GEORGETTE.

LE NOTAIRE

            M'tes-vous pas venu qurir pour votre matre?

ALAIN

            Oui.

LE NOTAIRE

                  J'ignore pour qui vous le pouvez connatre,
1090    Mais allez de ma part lui dire de ce pas
            Que c'est un fou fieff.

GEORGETTE

                              Nous n'y manquerons pas.

Scne IV

ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE.

ALAIN

            Monsieur...

ARNOLPHE

                  Approchez-vous: vous tes mes fidles,
            Mes bons, mes vrais amis, et j'en sais des nouvelles.

ALAIN

            Le notaire...

ARNOLPHE

                        Laissons, c'est pour quelque autre jour.
1095    On veut  mon honneur jouer d'un mauvais tour;
            Et quel affront pour vous, mes enfants, pourrait-ce tre,
            Si l'on avait t l'honneur  votre matre!
            Vous n'oseriez aprs paratre en nul endroit,
            Et chacun, vous voyant, vous montrerait au doigt.
1100    Donc, puisque autant que moi l'affaire vous regarde,
            Il faut de votre part faire une telle garde,
            Que ce galant ne puisse en aucune faon...

GEORGETTE

            Vous nous avez tantt montr notre leon.

ARNOLPHE

            Mais  ses beaux discours gardez bien de vous rendre.

ALAIN

            Oh! vraiment.

GEORGETTE

1105                Nous savons comme il faut s'en dfendre.

ARNOLPHE

            S'il venait doucement: "Alain, mon pauvre coeur,
            Par un peu de secours soulage ma langueur."

ALAIN

            Vous tes un sot.

ARNOLPHE

                        Bon. ( Georgette.) "Georgette, ma mignonne,
            Tu me parais si douce et si bonne personne."

GEORGETTE

            Vous tes un nigaud.

ARNOLPHE

1110                      Bon. ( Alain.) "Quel mal trouves-tu
            Dans un dessein honnte et tout plein de vertu?"

ALAIN

            Vous tes un fripon.

ARNOLPHE

                              Fort bien. ( Georgette.) "Ma mort est sre,
            Si tu ne prends piti des peines que j'endure."

GEORGETTE

            Vous tes un bent, un impudent.

ARNOLPHE

                                    Fort bien.
1115    "Je ne suis pas un homme  vouloir rien pour rien;
            Je sais, quand on me sert, en garder la mmoire;
            Cependant, par avance, Alain, voil pour boire;
            Et voil pour t'avoir, Georgette, un cotillon:
(Ils tendent tous deux la main, et prennent l'argent.)
            Ce n'est de mes bienfaits qu'un simple chantillon.
1120    Toute la courtoisie enfin dont je vous presse,
            C'est que je puisse voir votre belle matresse."

GEORGETTE, le poussant.

             d'autres.

ARNOLPHE

                  Bon cela.

ALAIN, le poussant

                        Hors d'ici.

ARNOLPHE

                              Bon.

GEORGETTE, le poussant.

                                    Mais tt.

ARNOLPHE

            Bon. Hol! c'est assez.

GEORGETTE

                              Fais-je pas comme il faut?

ALAIN

            Est-ce de la faon que vous voulez l'entendre?

ARNOLPHE

1125    Oui, fort bien, hors l'argent, qu'il ne fallait pas prendre.

GEORGETTE

            Nous ne nous sommes pas souvenus de ce point.

ALAIN

            Voulez-vous qu' l'instant nous recommencions?

ARNOLPHE

                                                Point:
            Suffit. Rentrez tous deux.

ALAIN

                              Vous n'avez rien qu' dire.

ARNOLPHE

            Non, vous dis-je; rentrez, puisque je le dsire.
1130    Je vous laisse l'argent. Allez: je vous rejoins.
            Ayez bien l'oeil  tout, et secondez mes soins.

Scne V

ARNOLPHE

            Je veux, pour espion qui soit d'exacte vue,
            Prendre le savetier du coin de notre rue.
            Dans la maison toujours je prtends la tenir,
1135    Y faire bonne garde, et surtout en bannir
            Vendeuses de ruban, perruquires, coiffeuses,
            Faiseuses de mouchoirs, gantires; revendeuses,
            Tous ces gens qui sous main travaillent chaque jour
             faire russir les mystres d'amour.
1140    Enfin j'ai vu le monde et j'en sais les finesses.
            Il faudra que mon homme ait de grandes adresses
            Si message ou poulet de sa part peut entrer.

Scne VI

HORACE, ARNOLPHE.

HORACE

            La place m'est heureuse  vous y rencontrer.
            Je viens de l'chapper bien belle, je vous jure.
1145    Au sortir d'avec vous, sans prvoir l'aventure,
            Seule dans son balcon j'ai vu paratre Agns,
            Qui des arbres prochains prenait un peu le frais.
            Aprs m'avoir fait signe, elle a su faire en sorte,
            Descendant au jardin, de m'en ouvrir la porte.
1150    Mais  peine tous deux dans sa chambre tions-nous,
            Qu'elle a sur les degrs entendu son jaloux;
            Et tout ce qu'elle a pu dans un tel accessoire,
            C'est de me renfermer dans une grande armoire.
            Il est entr d'abord: je ne le voyais pas,
1155    Mais je l'oyais marcher, sans rien dire,  grands pas,
            Poussant de temps en temps des soupirs pitoyables,
            Et donnant quelquefois de grands coups sur les tables,
            Frappant un petit chien qui pour lui s'mouvait,
            Et jetant brusquement les hardes qu'il trouvait;
1160    Il a mme cass, d'une main mutine,
            Des vases dont la belle ornait sa chemine;
            Et sans doute il faut bien qu' ce becque cornu
            Du trait qu'elle a jou quelque jour soit venu.
            Enfin, aprs vingt tours, ayant de la manire
1165    Sur ce qui n'en peut mais dcharg sa colre,
            Mon jaloux inquiet, sans dire son ennui,
            Est sorti de la chambre, et moi de mon tui.
            Nous n'avons point voulu, de peur du personnage,
            Risquer  nous tenir ensemble davantage:
1170    C'tait trop hasarder; mais je dois, cette nuit,
            Dans sa chambre un peu tard m'introduire sans bruit.
            En toussant par trois fois je me ferai connatre;
            Et je dois au signal voir ouvrir la fentre,
            Dont, avec une chelle, et second d'Agns,
1175    Mon amour tchera de me gagner l'accs.
            Comme  mon seul ami, je veux bien vous l'apprendre:
            L'allgresse du coeur s'augmente  la rpandre;
            Et, gott-on cent fois un bonheur tout parfait,
            On n'en est pas content, si quelqu'un ne le sait.
1180    Vous prendrez part, je pense,  l'heur de mes affaires.
            Adieu. Je vais songer aux choses ncessaires.

Scne VII

ARNOLPHE

            Quoi? l'astre qui s'obstine  me dsesprer
            Ne me donnera pas le temps de respirer?
            Coup sur coup je verrai, par leur intelligence,
1185    De mes soins vigilants confondre la prudence?
            Et je serai la dupe, en ma maturit,
            D'une jeune innocente et d'un jeune vent?
            En sage philosophe on m'a vu, vingt annes,
            Contempler des maris les tristes destines,
1190    Et m'instruire avec soin de tous les accidents
            Qui font dans le malheur tomber les plus prudents;
            Des disgrces d'autrui profitant dans mon me,
            J'ai cherch les moyens, voulant prendre une femme,
            De pouvoir garantir mon front de tous affronts,
1195    Et le tirer de pair d'avec les autres fronts.
            Pour ce noble dessein, j'ai cru mettre en pratique
            Tout ce que peut trouver l'humaine politique;
            Et comme si du sort il tait arrt
            Que nul homme ici-bas n'en serait exempt,
1200    Aprs l'exprience et toutes les lumires
            Que j'ai pu m'acqurir sur de telles matires,
            Aprs vingt ans et plus de mditation
            Pour me conduire en tout avec prcaution,
            De tant d'autres maris j'aurais quitt la trace
1205    Pour me trouver aprs dans la mme disgrce?
            Ah! bourreau de destin, vous en aurez menti.
            De l'objet qu'on poursuit je suis encor nanti;
            Si son coeur m'est vol par ce blondin funeste,
            J'empcherai du moins qu'on s'empare du reste,
1210    Et cette nuit, qu'on prend pour le galant exploit,
            Ne se passera pas si doucement qu'on croit.
            Ce m'est quelque plaisir, parmi tant de tristesse,
            Que l'on me donne avis du pige qu'on me dresse,
            Et que cet tourdi, qui veut m'tre fatal,
1215    Fasse son confident de son propre rival.

Scne VIII

CHRYSALDE, ARNOLPHE.

CHRYSALDE

            H bien, souperons-nous avant la promenade?

ARNOLPHE

            Non, je jene ce soir.

CHRYSALDE

                              D'o vient cette boutade?

ARNOLPHE

            De grce, excusez-moi: j'ai quelque autre embarras.

CHRYSALDE

            Votre hymen rsolu ne se fera-t-il pas?

ARNOLPHE

1220    C'est trop s'inquiter des affaires des autres.

CHRYSALDE

            Oh! oh! si brusquement! Quels chagrins sont les vtres?
            Serait-il point, compre,  votre passion
            Arriv quelque peu de tribulation?
            Je le jurerais presque  voir votre visage.

ARNOLPHE

1225    Quoi qu'il m'arrive, au moins aurai-je l'avantage
            De ne pas ressembler  de certaines gens
            Qui souffrent doucement l'approche des galants.

CHRYSALDE

            C'est un trange fait, qu'avec tant de lumires,
            Vous vous effarouchiez toujours sur ces matires,
1230    Qu'en cela vous mettiez le souverain bonheur,
            Et ne conceviez point au monde d'autre honneur.
            tre avare, brutal, fourbe, mchant et lche,
            N'est rien,  votre avis, auprs de cette tache;
            Et, de quelque faon qu'on puisse avoir vcu,
1235    On est homme d'honneur quand on n'est point cocu.
             le bien prendre au fond, pourquoi voulez-vous croire
            Que de ce cas fortuit dpende notre gloire,
            Et qu'une me bien ne ait  se reprocher
            L'injustice d'un mal qu'on ne peut empcher?
1240    Pourquoi voulez-vous, dis-je, en prenant une femme,
            Qu'on soit digne,  son choix, de louange ou de blme,
            Et qu'on s'aille former un monstre plein d'effroi
            De l'affront que nous fait son manquement de foi?
            Mettez-vous dans l'esprit qu'on peut du cocuage
1245    Se faire en galant homme une plus douce image,
            Que des coups du hasard aucun n'tant garant,
            Cet accident de soi doit tre indiffrent,
            Et qu'enfin tout le mal, quoi que le monde glose,
            N'est que dans la faon de recevoir la chose;
1250    Et, pour se bien conduire en ces difficults,
            Il y faut, comme en tout, fuir les extrmits,
            N'imiter pas ces gens un peu trop dbonnaires
            Qui tirent vanit de ces sortes d'affaires,
            De leurs femmes toujours vont citant les galants,
1255    En font partout l'loge, et prnent leurs talents,
            Tmoignent avec eux d'troites sympathies,
            Sont de tous leurs cadeaux, de toutes leurs parties,
            Et font qu'avec raison les gens sont tonns
            De voir leur hardiesse  montrer l leur nez.
1260    Ce procd, sans doute, est tout  fait blmable;
            Mais l'autre extrmit n'est pas moins condamnable.
            Si je n'approuve pas ces amis des galants,
            Je ne suis pas aussi pour ces gens turbulents
            Dont l'imprudent chagrin, qui tempte et qui gronde,
1265    Attire au bruit qu'il fait les yeux de tout le monde,
            Et qui, par cet clat, semblent ne pas vouloir
            Qu'aucun puisse ignorer ce qu'ils peuvent avoir.
            Entre ces deux partis il en est un honnte,
            O dans l'occasion l'homme prudent s'arrte;
1270    Et quand on le sait prendre, on n'a point  rougir
            Du pis dont une femme avec nous puisse agir.
            Quoi qu'on en puisse dire enfin, le cocuage
            Sous des traits moins affreux aisment s'envisage;
            Et, comme je vous dis, toute l'habilet
1275    Ne va qu' le savoir tourner du bon ct.

ARNOLPHE

            Aprs ce beau discours, toute la confrrie
            Doit un remercment  votre seigneurie;
            Et quiconque voudra vous entendre parler
            Montrera de la joie  s'y voir enrler.

CHRYSALDE

1280    Je ne dis pas cela, car c'est ce que je blme;
            Mais, comme c'est le sort qui nous donne une femme,
            Je dis que l'on doit faire ainsi qu'au jeu de ds,
            O, s'il ne vous vient pas ce que vous demandez,
            Il faut jouer d'adresse, et d'une me rduite
1285    Corriger le hasard par la bonne conduite.

ARNOLPHE

            C'est--dire dormir et manger toujours bien,
            Et se persuader que tout cela n'est rien.

CHRYSALDE

            Vous pensez vous moquer; mais,  ne vous rien feindre,
            Dans le monde je vois cent choses plus  craindre
1290    Et dont je me ferais un bien plus grand malheur
            Que de cet accident qui vous fait tant de peur.
            Pensez-vous qu' choisir de deux choses prescrites,
            Je n'aimasse pas mieux tre ce que vous dites,
            Que de me voir mari de ces femmes de bien,
1295    Dont la mauvaise humeur fait un procs sur rien,
            Ces dragons de vertu, ces honntes diablesses,
            Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses,
            Qui, pour un petit tort qu'elles ne nous font pas,
            Prennent droit de traiter les gens de haut en bas,
1300    Et veulent, sur le pied de nous tre fidles,
            Que nous soyons tenus  tout endurer d'elles?
            Encore un coup, compre, apprenez qu'en effet
            Le cocuage n'est que ce que l'on le fait,
            Qu'on peut le souhaiter pour de certaines causes,
1305    Et qu'il a ses plaisirs comme les autres choses.

ARNOLPHE

            Si vous tes d'humeur  vous en contenter,
            Quant  moi, ce n'est pas la mienne d'en tter;
            Et plutt que subir une telle aventure...

CHRYSALDE

            Mon Dieu! ne jurez point, de peur d'tre parjure.
1310    Si le sort l'a rgl, vos soins sont superflus,
            Et l'on ne prendra pas votre avis l-dessus.

ARNOLPHE

            Moi, je serais cocu?

CHRYSALDE

                              Vous voil bien malade!
            Mille gens le sont bien, sans vous faire bravade,
            Qui de mine, de coeur, de biens et de maison,
1315    Ne feraient avec vous nulle comparaison.

ARNOLPHE

            Et moi, je n'en voudrais avec eux faire aucune.
            Mais cette raillerie, en un mot, m'importune:
            Brisons l, s'il vous plat.

CHRYSALDE

                              Vous tes en courroux.
            Nous en saurons la cause. Adieu. Souvenez-vous,
1320    Quoi que sur ce sujet votre honneur vous inspire,
            Que c'est tre  demi ce que l'on vient de dire,
            Que de vouloir jurer qu'on ne le sera pas.

ARNOLPHE

            Moi, je le jure encore, et je vais de ce pas
            Contre cet accident trouver un bon remde.

Scne IX

ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE.

ARNOLPHE

1325    Mes amis, c'est ici que j'implore votre aide.
            Je suis difi de votre affection;
            Mais il faut qu'elle clate en cette occasion;
            Et si vous m'y servez selon ma confiance,
            Vous tes assurs de votre rcompense.
1330    L'homme que vous savez (n'en faites point de bruit)
            Veut, comme je l'ai su, m'attraper cette nuit,
            Dans la chambre d'Agns entrer par escalade;
            Mais il lui faut nous trois dresser une embuscade.
            Je veux que vous preniez chacun un bon bton,
1335    Et quand il sera prs du dernier chelon
            (Car dans le temps qu'il faut j'ouvrirai la fentre),
            Que tous deux,  l'envi, vous me chargiez ce tratre,
            Mais d'un air dont son dos garde le souvenir,
            Et qui lui puisse apprendre  n'y plus revenir:
1340    Sans me nommer pourtant en aucune manire,
            Ni faire aucun semblant que je serai derrire.
            Auriez-vous bien l'esprit de servir mon courroux?

ALAIN

            S'il ne tient qu' frapper, mon Dieu! tout est  nous:
            Vous verrez, quand je bats, si j'y vais de main morte.

GEORGETTE

1345    La mienne, quoique aux yeux elle semble moins forte,
            N'en quitte pas sa part  le bien triller.

ARNOLPHE

            Rentrez donc; et surtout gardez de babiller.
            Voil pour le prochain une leon utile;
            Et si tous les maris qui sont en cette ville
1350    De leurs femmes ainsi recevaient le galant,
            Le nombre des cocus ne serait pas si grand.

ACTE V, Scne premire

ARNOLPHE, ALAIN, GEORGETTE.

ARNOLPHE

            Tratres, qu'avez-vous fait par cette violence?

ALAIN

            Nous vous avons rendu, Monsieur, obissance.

ARNOLPHE

            De cette excuse en vain vous voulez vous armer:
1355    L'ordre tait de le battre, et non de l'assommer;
            Et c'tait sur le dos, et non pas sur la tte,
            Que j'avais command qu'on ft choir la tempte.
            Ciel! dans quel accident me jette ici le sort!
            Et que puis-je rsoudre  voir cet homme mort?
1360    Rentrez dans la maison, et gardez de rien dire
            De cet ordre innocent que j'ai pu vous prescrire.
            Le jour s'en va paratre, et je vais consulter
            Comment dans ce malheur je me dois comporter.
            Hlas! que deviendrai-je? et que dira le pre,
1365    Lorsque inopinment il saura cette affaire?

Scne II

HORACE, ARNOLPHE.

HORACE

            Il faut que j'aille un peu reconnatre qui c'est.

ARNOLPHE

            Et-on jamais prvu... Qui va l, s'il vous plat?

HORACE

            C'est vous, Seigneur Arnolphe?

ARNOLPHE

                                    Oui, mais vous?...

HORACE

                                                C'est Horace.
            Je m'en allais chez vous, vous prier d'une grce.
            Vous sortez bien matin!

ARNOLPHE, BAS

1370                      Quelle confusion!
            Est-ce un enchantement? est-ce une illusion?

HORACE

            J'tais,  dire vrai, dans une grande peine,
            Et je bnis du Ciel la bont souveraine
            Qui fait qu' point nomm je vous rencontre ainsi.
1375    Je viens vous avertir que tout a russi,
            Et mme beaucoup plus que je n'eusse os dire,
            Et par un incident qui devait tout dtruire.
            Je ne sais point par o l'on a pu souponner
            Cette assignation qu'on m'avait su donner;
1380    Mais, tant sur le point d'atteindre  la fentre,
            J'ai, contre mon espoir, vu quelques gens paratre,
            Qui, sur moi brusquement levant chacun le bras,
            M'ont fait manquer le pied et tomber jusqu'en bas,
            Et ma chute, aux dpens de quelque meurtrissure,
1385    De vingt coups de bton m'a sauv l'aventure.
            Ces gens-l, dont tait, je pense, mon jaloux,
            Ont imput ma chute  l'effort de leurs coups;
            Et, comme la douleur, un assez long espace,
            M'a fait sans remuer demeurer sur la place,
1390    Ils ont cru tout de bon qu'ils m'avaient assomm,
            Et chacun d'eux s'en est aussitt alarm.
            J'entendis tout le bruit dans le profond silence:
            L'un l'autre ils s'accusaient de cette violence;
            Et sans lumire aucune, en querellant le sort,
1395    Sont venus doucement tter si j'tais mort:
            Je vous laisse  penser si, dans la nuit obscure,
            J'ai d'un vrai trpass su tenir la figure.
            Ils se sont retirs avec beaucoup d'effroi;
            Et comme je songeais  me retirer, moi,
1400    De cette feinte mort la jeune Agns mue
            Avec empressement est devers moi venue;
            Car les discours qu'entre eux ces gens avaient tenus
            Jusques  son oreille taient d'abord venus,
            Et pendant tout ce trouble tant moins observe,
1405    Du logis aisment elle s'tait sauve;
            Mais me trouvant sans mal, elle a fait clater
            Un transport difficile  bien reprsenter.
            Que vous dirai-je enfin? cette aimable personne
            A suivi les conseils que son amour lui donne,
1410    N'a plus voulu songer  retourner chez soi,
            Et de tout son destin s'est commise  ma foi.
            Considrez un peu, par ce trait d'innocence,
            O l'expose d'un fou la haute impertinence,
            Et quels fcheux prils elle pourrait courir,
1415    Si j'tais maintenant homme  la moins chrir.
            Mais d'un trop pur amour mon me est embrase:
            J'aimerais mieux mourir que l'avoir abuse;
            Je lui vois des appas dignes d'un autre sort,
            Et rien ne m'en saurait sparer que la mort.
1420    Je prvois l-dessus l'emportement d'un pre;
            Mais nous prendrons le temps d'apaiser sa colre.
             des charmes si doux je me laisse emporter,
            Et dans la vie enfin il se faut contenter.
            Ce que je veux de vous, sous un secret fidle,
1425    C'est que je puisse mettre en vos mains cette belle,
            Que dans votre maison, en faveur de mes feux,
            Vous lui donniez retraite au moins un jour ou deux.
            Outre qu'aux yeux du monde il faut cacher sa fuite,
            Et qu'on en pourrait faire une exacte poursuite,
1430    Vous savez qu'une fille aussi de sa faon
            Donne avec un jeune homme un trange soupon;
            Et comme c'est  vous, sr de votre prudence,
            Que j'ai fait de mes feux entire confidence,
            C'est  vous seul aussi, comme ami gnreux,
1435    Que je puis confier ce dpt amoureux.

ARNOLPHE

            Je suis, n'en doutez point, tout  votre service.

HORACE

            Vous voulez bien me rendre un si charmant office?

ARNOLPHE

            Trs volontiers, vous dis-je; et je me sens ravir
            De cette occasion que j'ai de vous servir,
1440    Je rends grces au Ciel de ce qu'il me l'envoie,
            Et n'ai jamais rien fait avec si grande joie.

HORACE

            Que je suis redevable  toutes vos bonts!
            J'avais de votre part craint des difficults;
            Mais vous tes du monde, et dans votre sagesse
1445    Vous savez excuser le feu de la jeunesse.
            Un de mes gens la garde au coin de ce dtour.

ARNOLPHE

            Mais comment ferons-nous? car il fait un peu jour:
            Si je la prends ici, l'on me verra peut-tre;
            Et s'il faut que chez moi vous veniez  paratre,
1450    Des valets causeront. Pour jouer au plus sr,
            Il faut me l'amener dans un lieu plus obscur.
            Mon alle est commode, et je l'y vais attendre.

HORACE

            Ce sont prcautions qu'il est fort bon de prendre.
            Pour moi, je ne ferai que vous la mettre en main,
1455    Et chez moi, sans clat, je retourne soudain.

ARNOLPHE, seul.

            Ah! fortune, ce trait d'aventure propice
            Rpare tous les maux que m'a faits ton caprice!
Il s'enveloppe le nez de son manteau.

Scne III

AGNS, ARNOLPHE, HORACE.

HORACE,  Agns.

            Ne soyez point en peine o je vais vous mener:
            C'est un logement sr que je vous fais donner.
1460    Vous loger avec moi, ce serait tout dtruire:
            Entrez dans cette porte et laissez-vous conduire.
Arnolphe lui prend la main sans qu'elle le reconnaisse.

AGNS

            Pourquoi me quittez-vous?

HORACE

                                    Chre Agns, il le faut.

AGNS

            Songez donc, je vous prie,  revenir bientt.

HORACE

            J'en suis assez press par ma flamme amoureuse.

AGNS

1465    Quand je ne vous vois point, je ne suis point joyeuse.

HORACE

            Hors de votre prsence, on me voit triste aussi.

AGNS

            Hlas! s'il tait vrai, vous resteriez ici.

HORACE

            Quoi? vous pourriez douter de mon amour extrme!

AGNS

            Non, vous ne m'aimez pas autant que je vous aime.
(Arnolphe la tire.)
            Ah! l'on me tire trop.

HORACE

1470                      C'est qu'il est dangereux,
            Chre Agns, qu'en ce lieu nous soyons vus tous deux;
            Et ce parfait ami de qui la main vous presse
            Suit le zle prudent qui pour nous l'intresse.

AGNS

            Mais suivre un inconnu que...

HORACE

                                    N'apprhendez rien:
1475    Entre de telles mains vous ne serez que bien.

AGNS

            Je me trouverais mieux entre celles d'Horace.

HORACE

            Et j'aurais...

AGNS  Arnolphe qui la tire encore.

                  Attendez.

HORACE

                        Adieu: le jour me chasse.

AGNS

            Quand vous verrai-je donc?

HORACE

                                    Bientt, assurment.

AGNS

            Que je vais m'ennuyer jusques  ce moment!

HORACE

1480    Grce au Ciel, mon bonheur n'est plus en concurrence,
            Et je puis maintenant dormir en assurance.

Scne IV

ARNOLPHE, AGNS.

ARNOLPHE, le nez dans son manteau.

            Venez, ce n'est pas l que je vous logerai,
            Et votre gte ailleurs est par moi prpar:
            Je prtends en lieu sr mettre votre personne.
            Me connaissez-vous?

AGNS, le reconnaissant.

                              Hay!

ARNOLPHE

1485                            Mon visage, friponne,
            Dans cette occasion rend vos sens effrays,
            Et c'est  contre-coeur qu'ici vous me voyez.
            Je trouble en ses projets l'amour qui vous possde.
(Agns regarde si elle ne verra point Horace.)
            N'appelez point des yeux le galant  votre aide:
1490    Il est trop loign pour vous donner secours.
            Ah! ah! si jeune encor, vous jouez de ces tours!
            Votre simplicit, qui semble sans pareille,
            Demande si l'on fait les enfants par l'oreille;
            Et vous savez donner des rendez-vous la nuit,
1495    Et pour suivre un galant vous vader sans bruit!
            Tudieu! comme avec lui votre langue cajole!
            Il faut qu'on vous ait mise  quelque bonne cole.
            Qui diantre tout d'un coup vous en a tant appris?
            Vous ne craignez donc plus de trouver des esprits?
1500    Et ce galant, la nuit, vous a donc enhardie?
            Ah! coquine, en venir  cette perfidie!
            Malgr tous mes bienfaits former un tel dessein!
            Petit serpent que j'ai rchauff dans mon sein,
            Et qui, ds qu'il se sent, par une humeur ingrate,
1505    Cherche  faire du mal  celui qui le flatte!

AGNS

            Pourquoi me criez-vous?

ARNOLPHE

                              J'ai grand tort en effet!

AGNS

            Je n'entends point de mal dans tout ce que j'ai fait.

ARNOLPHE

            Suivre un galant n'est pas une action infme?

AGNS

            C'est un homme qui dit qu'il me veut pour sa femme:
1510    J'ai suivi vos leons, et vous m'avez prch
            Qu'il se faut marier pour ter le pch.

ARNOLPHE

            Oui. Mais pour femme, moi je prtendais vous prendre;
            Et je vous l'avais fait, me semble, assez entendre.

AGNS

            Oui. Mais,  vous parler franchement entre nous,
1515    Il est plus pour cela selon mon got que vous.
            Chez vous le mariage est fcheux et pnible,
            Et vos discours en font une image terrible;
            Mais, las! il le fait, lui, si rempli de plaisirs,
            Que de se marier il donne des dsirs.

ARNOLPHE

            Ah! c'est que vous l'aimez, tratresse!

AGNS

1520                                  Oui, je l'aime.

ARNOLPHE

            Et vous avez le front de le dire  moi-mme!

AGNS

            Et pourquoi, s'il est vrai, ne le dirais-je pas?

ARNOLPHE

            Le deviez-vous aimer, impertinente?

AGNS

                                          Hlas!
            Est-ce que j'en puis mais? Lui seul en est la cause;
1525    Et je n'y songeais pas lorsque se fit la chose.

ARNOLPHE

            Mais il fallait chasser cet amoureux dsir.

AGNS

            Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir?

ARNOLPHE

            Et ne saviez-vous pas que c'tait me dplaire?

AGNS

            Moi? point du tout. Quel mal cela vous peut-il faire?

ARNOLPHE

1530    Il est vrai, j'ai sujet d'en tre rjoui.
            Vous ne m'aimez donc pas,  ce compte?

AGNS

                                          Vous?

ARNOLPHE

                                                Oui.

AGNS

            Hlas! non.

ARNOLPHE

                        Comment, non!

AGNS

                                    Voulez-vous que je mente?

ARNOLPHE

            Pourquoi ne m'aimer pas, Madame l'impudente?

AGNS

            Mon Dieu, ce n'est pas moi que vous devez blmer:
1535    Que ne vous tes-vous, comme lui, fait aimer?
            Je ne vous en ai pas empch, que je pense.

ARNOLPHE

            Je m'y suis efforc de toute ma puissance;
            Mais les soins que j'ai pris, je les ai perdus tous.

AGNS

            Vraiment, il en sait donc l-dessus plus que vous;
1540    Car  se faire aimer il n'a point eu de peine.

ARNOLPHE

            Voyez comme raisonne et rpond la vilaine!
            Peste! une prcieuse en dirait-elle plus?
            Ah! je l'ai mal connue; ou, ma foi! l-dessus
            Une sotte en sait plus que le plus habile homme.
1545    Puisque en raisonnement votre esprit se consomme,
            La belle raisonneuse, est-ce qu'un si long temps
            Je vous aurai pour lui nourrie  mes dpens?

AGNS

            Non. Il vous rendra tout jusques au dernier double.

ARNOLPHE

            Elle a de certains mots o mon dpit redouble.
1550    Me rendra-t-il, coquine, avec tout son pouvoir,
            Les obligations que vous pouvez m'avoir?

AGNS

            Je ne vous en ai pas d'aussi grandes qu'on pense.

ARNOLPHE

            N'est-ce rien que les soins d'lever votre enfance?

AGNS

            Vous avez l dedans bien opr vraiment,
1555    Et m'avez fait en tout instruire joliment!
            Croit-on que je me flatte, et qu'enfin, dans ma tte,
            Je ne juge pas bien que je suis une bte?
            Moi-mme, j'en ai honte; et, dans l'ge o je suis,
            Je ne veux plus passer pour sotte, si je puis.

ARNOLPHE

1560    Vous fuyez l'ignorance, et voulez, quoi qu'il cote,
            Apprendre du blondin quelque chose?

AGNS

                                          Sans doute.
            C'est de lui que je sais ce que je peux savoir:
            Et beaucoup plus qu' vous je pense lui devoir.

ARNOLPHE

            Je ne sais qui me tient qu'avec une gourmade
1565    Ma main de ce discours ne venge la bravade.
            J'enrage quand je vois sa piquante froideur,
            Et quelques coups de poing satisferaient mon coeur.

AGNS

            Hlas! vous le pouvez, si cela vous peut plaire.

ARNOLPHE

            Ce mot et ce regard dsarme ma colre,
1570    Et produit un retour de tendresse et de coeur,
            Qui de son action efface la noirceur.
            Chose trange d'aimer, et que pour ces tratresses
            Les hommes soient sujets  de telles faiblesses!
            Tout le monde connat leur imperfection:
1575    Ce n'est qu'extravagance et qu'indiscrtion;
            Leur esprit est mchant, et leur me fragile;
            Il n'est rien de plus faible et de plus imbcile,
            Rien de plus infidle: et malgr tout cela,
            Dans le monde on fait tout pour ces animaux-l.
1580    H bien! faisons la paix. Va, petite tratresse,
            Je te pardonne tout et te rends ma tendresse.
            Considre par l l'amour que j'ai pour toi,
            Et me voyant si bon, en revanche aime-moi.

AGNS

            Du meilleur de mon coeur je voudrais vous complaire:
1585    Que me coterait-il, si je le pouvais faire?

ARNOLPHE

            Mon pauvre petit coeur, tu le peux, si tu veux.
(Il fait un soupir.)
            coute seulement ce soupir amoureux,
            Vois ce regard mourant, contemple ma personne,
            Et quitte ce morveux et l'amour qu'il te donne.
1590    C'est quelque sort qu'il faut qu'il ait jet sur toi,
            Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi.
            Ta forte passion est d'tre brave et leste:
            Tu le seras toujours, va, je te le proteste;
            Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai,
1595    Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai;
            Tout comme tu voudras, tu pourras te conduire:
            Je ne m'explique point, et cela, c'est tout dire.
( part.)
            Jusqu'o la passion peut-elle faire aller!
            Enfin  mon amour rien ne peut s'galer:
1600    Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate?
            Me veux-tu voir pleurer? Veux-tu que je me batte?
            Veux-tu que je m'arrache un ct de cheveux?
            Veux-tu que je me tue? Oui, dis si tu le veux:
            Je suis tout prt, cruelle,  te prouver ma flamme.

AGNS

1605    Tenez, tous vos discours ne me touchent point l'me:
            Horace avec deux mots en ferait plus que vous.

ARNOLPHE

            Ah! c'est trop me braver, trop pousser mon courroux.
            Je suivrai mon dessein, bte trop indocile,
            Et vous dnicherez  l'instant de la ville.
1610    Vous rebutez mes voeux et me mettez  bout;
            Mais un cul de couvent me vengera de tout.

Scne V

ARNOLPHE, AGNS, ALAIN.

ALAIN

            Je ne sais ce que c'est, Monsieur, mais il me semble
            Qu'Agns et le corps mort s'en sont alls ensemble.

ARNOLPHE

            La voici. Dans ma chambre allez me la nicher:
1615    Ce ne sera pas l qu'il la viendra chercher;
            Et puis c'est seulement pour une demie-heure:
            Je vais, pour lui donner une sre demeure,
            Trouver une voiture. Enfermez-vous des mieux,
            Et surtout gardez-vous de la quitter des yeux.
1620    Peut-tre que son me, tant dpayse,
            Pourra de cet amour tre dsabuse.

Scne VI

ARNOLPHE, HORACE.

HORACE

            Ah! je viens vous trouver, accabl de douleur.
            Le Ciel, Seigneur Arnolphe, a conclu mon malheur;
            Et par un trait fatal d'une injustice extrme,
1625    On me veut arracher de la beaut que j'aime.
            Pour arriver ici mon pre a pris le frais;
            J'ai trouv qu'il mettait pied  terre ici prs;
            Et la cause, en un mot, d'une telle venue,
            Qui, comme je disais, ne m'tait pas connue,
1630    C'est qu'il m'a mari sans m'en crire rien,
            Et qu'il vient en ces lieux clbrer ce lien.
            Jugez, en prenant part  mon inquitude,
            S'il pouvait m'arriver un contre-temps plus rude.
            Cet Enrique, dont hier je m'informais  vous,
1635    Cause tout le malheur dont je ressens les coups;
            Il vient avec mon pre achever ma ruine,
            Et c'est sa fille unique  qui l'on me destine.
            J'ai, ds leurs premiers mots, pens m'vanouir;
            Et d'abord, sans vouloir plus longtemps les our,
1640    Mon pre ayant parl de vous rendre visite,
            L'esprit plein de frayeur je l'ai devanc vite.
            De grce, gardez-vous de lui rien dcouvrir
            De mon engagement qui le pourrait aigrir;
            Et tchez, comme en vous il prend grande crance,
1645    De le dissuader de cette autre alliance.

ARNOLPHE

            Oui-da.

HORACE

                  Conseillez-lui de diffrer un peu,
            Et rendez, en ami, ce service  mon feu.

ARNOLPHE

            Je n'y manquerai pas.

HORACE

                              C'est en vous que j'espre.

ARNOLPHE

            Fort bien

HORACE

                  Et je vous tiens mon vritable pre.
1650    Dites-lui que mon ge... Ah! je le vois venir:
            coutez les raisons que je vous puis fournir.
Ils demeurent en un coin du thtre.

Scne VII

ENRIQUE, ORONTE, CHRYSALDE, HORACE, ARNOLPHE.

ENRIQUE,  Chrysalde.

            Aussitt qu' mes yeux je vous ai vu paratre,
            Quand on ne m'et rien dit, j'aurais su vous connatre.
            J'ai reconnu les traits de cette aimable soeur
1655    Dont l'hymen autrefois m'avait fait possesseur;
            Et je serais heureux si la Parque cruelle
            M'et laiss ramener cette pouse fidle,
            Pour jouir avec moi des sensibles douceurs
            De revoir tous les siens aprs nos longs malheurs.
1660    Mais puisque du destin la fatale puissance
            Nous prive pour jamais de sa chre prsence,
            Tchons de nous rsoudre, et de nous contenter
            Du seul fruit amoureux qui m'en est pu rester.
            Il vous touche de prs; et, sans votre suffrage,
1665    J'aurais tort de vouloir disposer de ce gage.
            Le choix du fils d'Oronte est glorieux de soi;
            Mais il faut que ce choix vous plaise comme  moi.

CHRYSALDE

            C'est de mon jugement avoir mauvaise estime
            Que douter si j'approuve un choix si lgitime.

ARNOLPHE,  Horace.

1670    Oui, je veux vous servir de la bonne faon.

HORACE

            Gardez, encore un coup...

ARNOLPHE

                              N'ayez aucun soupon.

ORONTE,  Arnolphe.

            Ah! que cette embrassade est pleine de tendresse!

ARNOLPHE

            Que je sens  vous voir une grande allgresse!

ORONTE

            Je suis ici venu...

ARNOLPHE

                        Sans m'en faire rcit,
            Je sais ce qui vous mne.

ORONTE

1675                      On vous l'a dj dit?

ARNOLPHE

            Oui.

ORONTE

                  Tant mieux.

ARNOLPHE

                              Votre fils  cet hymen rsiste,
            Et son coeur prvenu n'y voit rien que de triste:
            Il m'a mme pri de vous en dtourner;
            Et moi, tout le conseil que je vous puis donner,
1680    C'est de ne pas souffrir que ce noeud se diffre,
            Et de faire valoir l'autorit de pre.
            Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens,
            Et nous faisons contre eux  leur tre indulgents.

HORACE

            Ah! tratre!

CHRYSALDE

                        Si son coeur a quelque rpugnance,
1685    Je tiens qu'on ne doit pas lui faire rsistance.
            Mon frre, que je crois, sera de mon avis.

ARNOLPHE

            Quoi? se laissera-t-il gouverner par son fils?
            Est-ce que vous voulez qu'un pre ait la mollesse
            De ne savoir pas faire obir la jeunesse?
1690    Il serait beau vraiment qu'on le vt aujourd'hui
            Prendre loi de qui doit la recevoir de lui!
            Non, non: c'est mon intime, et sa gloire est la mienne:
            Sa parole est donne, il faut qu'il la maintienne,
            Qu'il fasse voir ici de fermes sentiments,
1695    Et force de son fils tous les attachements.

ORONTE

            C'est parler comme il faut, et, dans cette alliance,
            C'est moi qui vous rponds de son obissance.

CHRYSALDE,  Arnolphe.

            Je suis surpris, pour moi, du grand empressement
            Que vous me faites voir pour cet engagement,
1700    Et ne puis deviner quel motif vous inspire...

ARNOLPHE

            Je sais ce que je fais, et dis ce qu'il faut dire.

ORONTE

            Oui, oui, Seigneur Arnolphe, il est...

CHRYSALDE

                                          Ce nom l'aigrit;
            C'est Monsieur de la Souche, on vous l'a dj dit.

ARNOLPHE

            Il n'importe.

HORACE

                        Qu'entends-je?

ARNOLPHE, se retournant vers Horace.

                                    Oui, c'est l le mystre,
1705    Et vous pouvez juger ce que je devais faire.

HORACE

            En quel trouble...

Scne VIII

GEORGETTE, HENRIQUE, ORONTE, CHRYSALDE, HORACE, ARNOLPHE.

GEORGETTE

                        Monsieur, si vous n'tes auprs,
            Nous aurons de la peine  retenir Agns;
            Elle veut  tous coups s'chapper, et peut-tre
            Qu'elle se pourrait bien jeter par la fentre.

ARNOLPHE

1710    Faites-la-moi venir; aussi bien de ce pas
            Prtends-je l'emmener; ne vous en fchez pas:
            Un bonheur continu rendrait l'homme superbe;
            Et chacun a son tour, comme dit le proverbe.

HORACE

            Quels maux peuvent,  Ciel! galer mes ennuis!
1715    Et s'est-on jamais vu dans l'abme o je suis!

ARNOLPHE,  Oronte.

            Pressez vite le jour de la crmonie:
            J'y prends part, et dj moi-mme je m'en prie.

ORONTE

            C'est bien l mon dessein.

Scne IX

AGNS, ALAIN, GEORGETTE, HENRIQUE, ORONTE, HORACE, CHRYSALDE, ARNOLPHE.

ARNOLPHE,  Agns.

                                    Venez, belle, venez,
            Qu'on ne saurait tenir, et qui vous mutinez.
1720    Voici votre galant,  qui, pour rcompense,
            Vous pouvez faire une humble et douce rvrence.
            Adieu. ( Horace) L'vnement trompe un peu vos souhaits;
            Mais tous les amoureux ne sont pas satisfaits.

AGNS

            Me laissez-vous, Horace, emmener de la sorte?

HORACE

1725    Je ne sais o j'en suis, tant ma douleur est forte.

ARNOLPHE

            Allons, causeuse, allons.

AGNS

                              Je veux rester ici.

ORONTE

            Dites-nous ce que c'est que ce mystre-ci,
            Nous nous regardons tous, sans le pouvoir comprendre.

ARNOLPHE

            Avec plus de loisir je pourrai vous l'apprendre.
            Jusqu'au revoir.

ORONTE

1730                O donc prtendez-vous aller?
            Vous ne nous parlez point comme il nous faut parler.

ARNOLPHE

            Je vous ai conseill, malgr tout son murmure,
            D'achever l'hymne.

ORONTE

                              Oui. Mais pour le conclure,
            Si l'on vous a dit tout, ne vous a-t-on pas dit
1735    Que vous avez chez vous celle dont il s'agit,
            La fille qu'autrefois de l'aimable Anglique,
            Sous des liens secrets, eut le seigneur Enrique?
            Sur quoi votre discours tait-il donc fond?

CHRYSALDE

            Je m'tonnais aussi de voir son procd.

ARNOLPHE

            Quoi?...

CHRYSALDE

1740          D'un hymen secret ma soeur eut une fille,
            Dont on cacha le sort  toute la famille.

ORONTE

            Et qui sous de feints noms, pour ne rien dcouvrir,
            Par son poux aux champs fut donne  nourrir.

CHRYSALDE

            Et dans ce temps, le sort, lui dclarant la guerre,
1745    L'obligea de sortir de sa natale terre.

ORONTE

            Et d'aller essuyer mille prils divers
            Dans ces lieux spars de nous par tant de mers.

CHRYSALDE

            O ses soins ont gagn ce que dans sa patrie
            Avaient pu lui ravir l'imposture et l'envie.

ORONTE

1750    Et de retour en France, il a cherch d'abord
            Celle  qui de sa fille il confia le sort.

CHRYSALDE

            Et cette paysanne a dit avec franchise
            Qu'en vos mains  quatre ans elle l'avait remise.

ORONTE

            Et qu'elle l'avait fait sur votre charit,
1755    Par un accablement d'extrme pauvret.

CHRYSALDE

            Et lui, plein de transport et d'allgresse en l'me,
            A fait jusqu'en ces lieux conduire cette femme.

ORONTE

            Et vous allez enfin la voir venir ici,
            Pour rendre aux yeux de tous ce mystre clairci.

CHRYSALDE

1760    Je devine  peu prs quel est votre supplice;
            Mais le sort en cela ne vous est que propice:
            Si n'tre point cocu vous semble un si grand bien,
            Ne vous point marier en est le vrai moyen.

ARNOLPHE,  s'en allant tout transport et ne pouvant parler.

            Oh!

ORONTE

                  D'o vient qu'il s'enfuit sans rien dire?

HORACE

                                                Ah! mon pre,
1765    Vous saurez pleinement ce surprenant mystre.
            Le hasard en ces lieux avait excut
            Ce que votre sagesse avait prmdit:
            J'tais par les doux noeuds d'une amour mutuelle
            Engag de parole avecque cette belle;
1770    Et c'est elle, en un mot, que vous venez chercher,
            Et pour qui mon refus a pens vous fcher.

ENRIQUE

            Je n'en ai point dout d'abord que je l'ai vue,
            Et mon me depuis n'a cess d'tre mue.
            Ah! ma fille, je cde  des transports si doux.

CHRYSALDE

1775    J'en ferais de bon coeur, mon frre, autant que vous,
            Mais ces lieux et cela ne s'accommodent gures.
            Allons dans la maison dbrouiller ces mystres,
            Payer  notre ami ses soins officieux,
            Et rendre grce au Ciel qui fait tout pour le mieux.

LA COMTESSE D'ESCARBAGNAS


Comdie


ACTEURS

LA COMTESSE D'ESCARBAGNAS.
LE COMTE, son fils.
LE VICOMTE, amant de Julie.
JULIE, amante du Vicomte.
MONSIEUR TIBAUDIER, conseiller, amant de la Comtesse.
MONSIEUR HARPIN, receveur des tailles, autre amant de la Comtesse.
MONSIEUR BOBINET, prcepteur de Monsieur le Comte.
ANDRE, suivante de la Comtesse.
JEANNOT, laquais de Monsieur Tibaudier.
CRIQUET, laquais de la Comtesse. 

La scne est  Angoulme.

 Scne premire

JULIE, LE VICOMTE.

LE VICOMTE: H quoi? Madame, vous tes dj ici?

JULIE: Oui, vous en devriez rougir, Clante, et il n'est gure honnte  un amant de venir le dernier au rendez-vous.

LE VICOMTE: Je serais ici il y a une heure, s'il n'y avait point de fcheux au monde, et j'ai t arrt, en chemin, par un vieux importun de qualit, qui m'a demand tout exprs des nouvelles de la cour, pour trouver moyen de m'en dire des plus extravagantes qu'on puisse dbiter; et c'est l, comme vous savez, le flau des petites villes, que ces grands nouvellistes qui cherchent partout o rpandre les contes qu'ils ramassent. Celui-ci m'a montr d'abord deux feuilles de papier, pleines jusques aux bords d'un grand fatras de balivernes, qui viennent, m'a-t-il dit, de l'endroit le plus sr du monde. Ensuite, comme d'une chose fort curieuse, il m'a fait, avec grand mystre, une fatigante lecture de toutes les sottises de la Gazette de Hollande, et de l s'est jet,  corps perdu, dans le raisonnement du Ministre, d'o j'ai cru qu'il ne sortirait point.  l'entendre parler, il sait les secrets du Cabinet mieux que ceux qui les font. La politique de l'tat lui laisse voir tous ses desseins, et elle ne fait pas un pas dont il ne pntre les intentions. Il nous apprend les ressorts cachs de tout ce qui se fait, nous dcouvre les vues de la prudence de nos voisins, et remue,  sa fantaisie, toutes les affaires de l'Europe. Ses intelligences mme s'tendent jusques en Afrique, et en Asie, et il est inform de tout ce qui s'agite dans le Conseil d'en haut du Prte-Jean et du Grand Mogol.

JULIE: Vous parez votre excuse du mieux que vous pouvez, afin de la rendre agrable, et faire qu'elle soit plus aisment reue.

LE VICOMTE: C'est l, belle Julie, la vritable cause de mon retardement; et si je voulais y donner une excuse galante, je n'aurais qu' vous dire que le rendez-vous que vous voulez prendre peut autoriser la paresse dont vous me querellez; que m'engager  faire l'amant de la matresse du logis, c'est me mettre en tat de craindre de me trouver ici le premier; que cette feinte o je me force n'tant que pour vous plaire, j'ai lieu de ne vouloir en souffrir la contrainte que devant les yeux qui s'en divertissent; que j'vite le tte--tte avec cette comtesse ridicule dont vous m'embarrassez; et, en un mot, que Ne venant ici que pour vous, j'ai toutes les raisons du monde d'attendre que vous y soyez.

JULIE: Nous savons bien que vous ne manquerez jamais d'esprit pour donner de belles couleurs aux fautes que vous pourrez faire. Cependant, si vous tiez venu une demi-heure plus tt, nous aurions profit de tous ces moments; car j'ai trouv, en arrivant, que la comtesse tait sortie, et je ne doute point qu'elle ne soit alle par la ville se faire honneur de la comdie que vous me donnez sous son nom.

LE VICOMTE: Mais tout de bon, Madame, quand voulez-vous mettre fin  cette contrainte, et me faire moins acheter le bonheur de vous voir?

JULIE: Quand nos parents pourront tre d'accord, ce que je n'ose esprer. Vous savez, comme moi, que les dmls de nos deux familles ne nous permettent point de nous voir autre part, et que mes frres, non plus que votre pre, ne sont pas assez raisonnables pour souffrir notre attachement.

LE VICOMTE: Mais pourquoi ne pas mieux jouir du rendez-vous que leur inimiti nous laisse, et me contraindre  perdre en une sotte feinte les moments que j'ai prs de vous?

JULIE: Pour mieux cacher notre amour; et puis,  vous dire la vrit, cette feinte dont vous parlez m'est une comdie fort agrable, et je ne sais si celle que vous nous donnez aujourd'hui me divertira davantage. Notre comtesse d'Escarbagnas, avec son perptuel enttement de qualit, est un aussi bon personnage qu'on en puisse mettre sur le thtre. Le petit voyage qu'elle a fait  Paris l'a ramene dans Angoulme plus acheve qu'elle n'tait. L'approche de l'air de la cour a donn  son ridicule de nouveaux agrments, et sa sottise tous les jours ne fait que crotre et embellir.

LE VICOMTE: Oui; mais vous ne considrez pas que le jeu qui vous divertit tient mon coeur au supplice, et qu'on n'est point capable de se jouer longtemps, lorsqu'on a dans l'esprit une passion aussi srieuse que celle que je sens pour vous. Il est cruel, belle Julie, que cet amusement drobe  mon amour un temps qu'il voudrait employer  vous expliquer son ardeur; et, cette nuit, j'ai fait l-dessus quelques vers, que je ne puis m'empcher de vous rciter, sans que vous me le demandiez, tant la dmangeaison de dire ses ouvrages est un vice attach  la qualit de pote.

      C'est trop longtemps, Iris, me mettre  la torture:

Iris, comme vous le voyez, est mis l pour Julie.

      C'est trop longtemps, Iris, me mettre  la torture,
      Et si je suis vos lois, je les blme tout bas
      De me forcer  taire un tourment que j'endure,
      Pour dclarer un mal que je ne ressens pas.

      Faut-il que vos beaux yeux,  qui je rends les armes,
      Veuillent se divertir de mes tristes soupirs?
      Et n'est-ce pas assez de souffrir pour vos charmes,
      Sans me faire souffrir encor pour vos plaisirs?

      C'en est trop  la fois que ce double martyre;
      Et ce qu'il me faut taire, et ce qu'il me faut dire
      Exerce sur mon coeur pareille cruaut.

      L'amour le met en feu, la contrainte le tue;
      Et si par la piti vous n'tes combattue,
      Je meurs et de la feinte, et de la vrit.

JULIE: Je vois que vous vous faites l bien plus maltrait que vous n'tes; mais c'est une licence que prennent Messieurs les potes de mentir de gaiet de coeur, et de donner  leurs matresses des cruauts qu'elles n'ont pas, pour s'accommoder aux penses qui leur peuvent venir. Cependant je serai bien aise que vous me donniez ces vers par crit.

LE VICOMTE: C'est assez de vous les avoir dits, et je dois en demeurer l: il est permis d'tre parfois assez fou pour faire des vers, mais non pour vouloir qu'ils soient vus.

JULIE: C'est en vain que vous vous retranchez sur une fausse modestie; on sait dans le monde que vous avez de l'esprit, et je ne vois pas la raison qui vous oblige  cacher les vtres.

LE VICOMTE: Mon Dieu! Madame, marchons l-dessus, s'il vous plat, avec beaucoup de retenue; il est dangereux dans le monde de se mler d'avoir de l'esprit. Il y a l dedans un certain ridicule qu'il est facile d'attraper, et nous avons de nos amis qui me font craindre leur exemple.

JULIE: Mon Dieu! Clante, vous avez beau dire, je vois, avec tout cela, que vous mourez d'envie de me les donner, et je vous embarrasserais si je faisais semblant de ne m'en pas soucier.

LE VICOMTE: Moi, Madame? vous vous moquez, et je ne suis pas si pote que vous pourriez bien croire, pour. Mais voici votre Madame la comtesse d'Escarbagnas; je sors par l'autre porte pour ne la point trouver, et vais disposer tout mon monde au divertissement que je vous ai promis.

Scne II

LA COMTESSE, JULIE.

LA COMTESSE: Ah, mon Dieu! Madame, vous voil toute seule? Quelle piti est-ce l! Toute seule? Il me semble que mes gens m'avaient dit que le vicomte tait ici.

JULIE: Il est vrai qu'il y est venu; mais c'est assez pour lui de savoir que vous n'y tiez pas pour l'obliger  sortir.

LA COMTESSE: Comment, il vous a vue?

JULIE: Oui.

LA COMTESSE: Et il ne vous a rien dit?

JULIE: Non, Madame; et il a voulu tmoigner par l qu'il est tout entier  vos charmes.

LA COMTESSE: Vraiment je le veux quereller de cette action; quelque amour que l'on ait pour moi, j'aime que ceux qui m'aiment rendent ce qu'ils doivent au sexe; et je ne suis point de l'humeur de ces femmes injustes qui s'applaudissent des incivilits que leurs amants font aux autres belles.

JULIE: Il ne faut point, Madame, que vous soyez surprise de son procd. L'amour que vous lui donnez clate dans toutes ses actions, et l'empche d'avoir des yeux que pour vous.

LA COMTESSE: Je crois tre en tat de pouvoir faire natre une passion assez forte, et je me trouve pour cela assez de beaut, de jeunesse, et de qualit, Dieu merci; mais cela n'empche pas qu'avec ce que j'inspire, on ne puisse garder de l'honntet et de la complaisance pour les autres. Que faites-vous donc l, laquais? Est-ce qu'il n'y a pas une antichambre o se tenir, pour venir quand on vous appelle? Cela est trange, qu'on ne puisse avoir en province un laquais qui sache son monde.  qui est-ce donc que je parle? Voulez-vous vous en aller l dehors, petit fripon? Filles, approchez.

ANDRE: Que vous plat-il, Madame?

LA COMTESSE: tez-moi mes coiffes. Doucement donc, maladroite, comme vous me saboulez la tte avec vos mains pesantes!

ANDRE: Je fais, Madame, le plus doucement que je puis.

LA COMTESSE: Oui, mais le plus doucement que vous pouvez est fort rudement pour ma tte, et vous me l'avez dbote. Tenez encore ce manchon, ne laissez point traner tout cela, et portez-le dans ma garde-robe. H bien, o va-t-elle, ou va-t-elle? Que veut-elle faire, cet oison brid?

ANDRE: Je veux, Madame, comme vous m'avez dit, porter cela aux garde-robes.

LA COMTESSE: Ah, mon Dieu! l'impertinente! Je vous demande pardon, Madame. Je vous ai dit ma garde-robe, grosse bte, c'est--dire o sont mes habits.

ANDRE: Est-ce, Madame, qu' la cour une armoire s'appelle une garde-robe?

LA COMTESSE: Oui, butorde, on appelle ainsi le lieu o l'on met les habits.

ANDRE: Je m'en ressouviendrai, Madame, aussi bien que de votre grenier qu'il faut appeler garde-meuble.

LA COMTESSE: Quelle peine il faut prendre pour instruire ces animaux-l!

JULIE: Je les trouve bien heureux, Madame, d'tre sous votre discipline.

LA COMTESSE: C'est une fille de ma mre nourrice, que j'ai mise  la chambre, et elle est toute neuve encore.

JULIE: Cela est d'une belle me, Madame, et il est glorieux de faire ainsi des cratures.

LA COMTESSE: Allons, des siges. Hol! laquais, laquais, laquais. En vrit, voil qui est violent, de ne pouvoir pas avoir un laquais, pour donner des siges. Filles, laquais, laquais, filles, quelqu'un. Je pense que tous mes gens sont morts, et que nous serons contraintes de nous donner des siges nous-mmes.

ANDRE: Que voulez-vous, Madame?

LA COMTESSE: Il se faut bien gosiller avec vous autres.

ANDRE: J'enfermais votre manchon et vos coiffes dans votre armoi., dis-je, dans votre garde-robe.

LA COMTESSE: Appelez-moi ce petit fripon de laquais.

ANDRE: Hol! Criquet.

LA COMTESSE: Laissez l votre Criquet, bouvire, et appelez laquais.

ANDRE: Laquais donc, et non pas Criquet, venez parler  Madame. Je pense qu'il est sourd: Criq. Laquais, laquais.

CRIQUET: Plat-il?

LA COMTESSE: O tiez-vous donc, petit coquin?

CRIQUET: Dans la rue, Madame.

LA COMTESSE: Et pourquoi dans la rue?

CRIQUET: Vous m'avez dit d'aller l-dehors.

LA COMTESSE: Vous tes un petit impertinent, mon ami, et vous devez savoir que l-dehors, en termes de personnes de qualit, veut dire l'antichambre. Andre, ayez soin tantt de faire donner le fouet  ce petit fripon-l, par mon cuyer: c'est un petit incorrigible.

ANDRE: Qu'est-ce que c'est, Madame, que votre cuyer? Est-ce matre Charles que vous appelez comme cela?

LA COMTESSE: Taisez-vous, sotte que vous tes: vous ne sauriez ouvrir la bouche que vous ne disiez une impertinence. Des siges. Et vous, allumez deux bougies dans mes flambeaux d'argent: il se fait dj tard. Qu'est-ce que c'est donc que vous me regardez toute effare?

ANDRE: Madame.

LA COMTESSE: H bien, madame? Qu'y a-t-il?

ANDRE: C'est que.

LA COMTESSE: Quoi?

ANDRE: C'est que je n'ai point de bougie.

LA COMTESSE: Comment, vous n'en avez point?

ANDRE: Non, Madame, si ce n'est des bougies de suif.

LA COMTESSE: La bouvire! Et o est donc la cire que je fis acheter ces jours passs?

ANDRE: Je n'en ai point vu depuis que je suis cans.

LA COMTESSE: tez-vous de l, insolente; je vous renvoyerai chez vos parents. Apportez-moi un verre d'eau. Madame.
Faisant des crmonies pour s'asseoir.

JULIE: Madame.

LA COMTESSE: Ah! Madame.

JULIE: Ah! Madame.

LA COMTESSE: Mon Dieu! Madame.

JULIE: Mon Dieu! Madame.

LA COMTESSE: Oh! Madame.

JULIE: Oh! Madame.

LA COMTESSE: Eh! Madame.

JULIE: Eh! Madame.

LA COMTESSE: H! allons donc, Madame.

JULIE: H! allons donc, Madame.

LA COMTESSE: Je suis chez moi, Madame, nous sommes demeures d'accord de cela. Me prenez-vous pour une provinciale, Madame?

JULIE: Dieu m'en garde, Madame!

LA COMTESSE: Allez, impertinente, je bois avec une soucoupe. Je vous dis que vous m'alliez qurir une soucoupe pour boire.

ANDRE: Criquet, qu'est-ce que c'est qu'une soucoupe?

CRIQUET: Une soucoupe?

ANDRE: Oui.

CRIQUET: Je ne sais.

LA COMTESSE: Vous ne vous grouillez pas?

ANDRE: Nous ne savons tous deux, Madame, ce que c'est qu'une soucoupe.

LA COMTESSE: Apprenez que c'est une assiette sur laquelle on met le verre. Vive Paris pour tre bien servie! On vous entend l au moindre coup d'oeil. H bien! vous ai-je dit comme cela, tte de boeuf? C'est dessous qu'il faut mettre l'assiette.

ANDRE: Cela est bien ais.
Andre casse le verre.

LA COMTESSE: H bien! ne voil pas l'tourdie? En vrit vous me paierez mon verre.

ANDRE: H bien! oui, Madame, je le paierai.

LA COMTESSE: Mais voyez cette maladroite, cette bouvire, cette butorde, cette.

ANDRE, s'en allant: Dame, Madame, si je le paye, je ne veux point tre querelle.

LA COMTESSE: tez-vous de devant mes yeux. En vrit, Madame, c'est une chose trange que les petites villes; on n'y sait point du tout son monde; et je viens de faire deux ou trois visites, o ils ont pens me dsesprer par le peu de respect qu'ils rendent  ma qualit.

JULIE: O auraient-ils appris  vivre? Ils n'ont point fait de voyage  Paris.

LA COMTESSE: Ils ne laisseraient pas de l'apprendre, s'ils voulaient couter les personnes; mais le mal que j'y trouve, c'est qu'ils veulent en savoir autant que moi, qui ai t deux mois  Paris, et vu toute la cour.

JULIE: Les sottes gens que voil!

LA COMTESSE: Ils sont insuppportables avec les impertinentes galits dont ils traitent les gens. Car enfin il faut qu'il y ait de la subordination dans les choses; et ce qui me met hors de moi, c'est qu'un gentilhomme de ville de deux jours, ou de deux cents ans, aura l'effronterie de dire qu'il est aussi bien gentilhomme que feu Monsieur mon mari, qui demeurait  la campagne, qui avait meute de chiens courants, et qui prenait la qualit de comte dans tous les contrats qu'il passait.

JULIE: On sait bien mieux vivre  Paris, dans ces htels dont la mmoire doit tre si chre. Cet htel de Mouhy, Madame, cet htel de Lyon, cet htel de Hollande! Les agrables demeures que voil!

LA COMTESSE: Il est vrai qu'il y a bien de la diffrence de ces lieux-l  tout ceci. On y voit venir du beau monde, qui ne marchande point  vous rendre tous les respects qu'on saurait souhaiter. On ne s'en lve pas, si l'on veut, de dessus son sige; et lorsque l'on veut voir la revue, ou le grand ballet de Psych, on est servie  point nomm.

JULIE: Je pense, Madame, que, durant votre sjour  Paris, vous avez fait bien des conqutes de qualit.

LA COMTESSE: Vous pouvez bien croire, Madame, que tout ce qui s'appelle les galants de la cour n'a pas manqu de venir  ma porte, et de m'en conter; et je garde dans ma cassette de leurs billets, qui peuvent faire voir quelles propositions j'ai refuses; il n'est pas ncessaire de vous dire leurs noms: on sait ce qu'on veut dire par les galants de la cour.

JULIE: Je m'tonne, Madame, que de tous ces grands noms, que je devine, vous ayez pu redescendre  un monsieur Tibaudier, le conseiller, et  un monsieur Harpin, le receveur des tailles. La chute est grande, je vous l'avoue. Car pour Monsieur votre vicomte, quoique vicomte de province, c'est toujours un vicomte, et il peut faire un voyage  Paris, s'il n'en a point fait; mais un conseiller, et un receveur, sont des amants un peu bien minces, pour une grande comtesse comme vous.

LA COMTESSE: Ce sont gens qu'on mnage dans les provinces pour le besoin qu'on en peut avoir; ils servent au moins  remplir les guides de la galanterie,  faire nombre de soupirants; et il est bon, Madame, de ne pas laisser un amant seul matre du terrain, de peur que, faute de rivaux, son amour ne s'endorme sur trop de confiance.

JULIE: Je vous avoue, madame, qu'il y a merveilleusement  profiter de tout ce que vous dites; c'est une cole que votre conversation, et j'y viens tous les jours attraper quelque chose.

Scne III

CRIQUET, LA COMTESSE, JULIE, ANDRE, JEANNOT.

CRIQUET: Voil Jeannot de Monsieur le Conseiller qui vous demande, Madame.

LA COMTESSE: H bien! petit coquin, voil encore de vos neries: un laquais qui saurait vivre, aurait t parler tout bas  la demoiselle suivante, qui serait venue dire doucement  l'oreille de sa matresse: "Madame, voil le laquais de Monsieur un tel qui demande  vous dire un mot";  quoi la matresse aurait rpondu: "Faites-le entrer" .

CRIQUET: Entrez, Jeannot.

LA COMTESSE: Autre lourderie. Qu'y a-t-il, laquais? Que portes-tu l?

JEANNOT: C'est Monsieur le Conseiller, Madame, qui vous souhaite le bon jour, et, auparavant que de venir, vous envoie des poires de son jardin, avec ce petit mot d'crit.

LA COMTESSE: C'est du bon-chrtien, qui est fort beau. Andre, faites porter cela  l'office. Tiens, mon enfant, voil pour boire.

JEANNOT: Oh non! Madame.

LA COMTESSE: Tiens, te dis-je.

JEANNOT: Mon matre m'a dfendu, Madame, de rien prendre de vous.

LA COMTESSE: Cela ne fait rien.

JEANNOT: Pardonnez-moi, Madame.

CRIQUET: H! prenez, Jeannot; si vous n'en voulez pas, vous me le baillerez.

LA COMTESSE: Dis  ton matre que je le remercie.

CRIQUET: Donne-moi donc cela.

JEANNOT: Oui, quelque sot.

CRIQUET: C'est moi qui te l'ai fait prendre.

JEANNOT: Je l'aurais bien pris sans toi.

LA COMTESSE: Ce qui me plat de ce Monsieur Tibaudier, c'est qu'il sait vivre avec les personnes de ma qualit, et qu'il est fort respectueux.

Scne IV

LE VICOMTE, LA COMTESSE, JULIE, CRIQUET, ANDRE.

LE VICOMTE: Madame, je viens vous avertir que la comdie sera bientt prte, et que, dans un quart d'heure, nous pouvons passer dans la salle.

LA COMTESSE: Je ne veux point de cohue, au moins. Que l'on dise  mon Suisse qu'il ne laisse entrer personne.

LE VICOMTE: En ce cas, Madame, je vous dclare que je renonce  la comdie, et je n'y saurais prendre de plaisir lorsque la compagnie n'est pas nombreuse. Croyez-moi, si vous voulez vous bien divertir, qu'on dise  vos gens de laisser entrer toute la ville.

LA COMTESSE: Laquais, un sige. Vous voil venu  propos pour recevoir un petit sacrifice que je veux bien vous faire. Tenez, c'est un billet de Monsieur Tibaudier, qui m'envoie des poires. Je vous donne la libert de le lire tout haut, je ne l'ai point encore vu.

LE VICOMTE: Voici un billet du beau style, Madame, et qui mrite d'tre bien cout. (Il lit.) Madame, je n'aurais pas pu vous faire le prsent que je vous envoie, si je ne recueillais pas plus de fruit de mon jardin, que j'en recueille de mon amour.

LA COMTESSE: Cela vous marque clairement qu'il ne se passe rien entre nous.

LE VICOMTE continue: Les poires ne sont pas encore bien mres, mais elles en cadrent mieux avec la duret de votre me, qui, par ses continuels ddains, ne me promet pas poires molles. Trouvez bon, Madame, que sans m'engager dans une numration de vos perfections et charmes, qui me jetterait dans un progrs  l'infini, je conclue ce mot, en vous faisant considrer que je suis d'un aussi franc chrtien que les poires que je vous envoie, puisque je rends le bien pour le mal, c'est--dire, Madame, pour m'expliquer plus intelligiblement, puisque je vous prsente des poires de bon-chrtien pour des poires d'angoisse, que vos cruauts me font avaler tous les jours.
Tibaudier, votre esclave indigne.

Voil, Madame, un billet  garder.

LA COMTESSE: Il y a peut-tre quelque mot qui n'est pas de l'Acadmie; mais j'y remarque un certain respect qui me plat beaucoup.

JULIE: Vous avez raison, Madame, et Monsieur le Vicomte dt-il s'en offenser, j'aimerais un homme qui m'crirait comme cela.

Scne V

MONSIEUR TIBAUDIER, LE VICOMTE, ANDRE, LA COMTESSE, JULIE, CRIQUET.

LA COMTESSE: Approchez, Monsieur Tibaudier, ne craignez point d'entrer. Votre billet a t bien reu, aussi bien que vos poires, et voil Madame qui parle pour vous contre votre rival.

MONSIEUR TIBAUDIER: Je lui suis bien oblig, Madame, et si elle a jamais quelque procs en notre sige, elle verra que je n'oublierai pas l'honneur qu'elle me fait de se rendre auprs de vos beauts l'avocat de ma flamme.

JULIE: Vous n'avez pas besoin d'avocat, Monsieur, et votre cause est juste.

MONSIEUR TIBAUDIER: Ce nanmoins, Madame, bon droit a besoin d'aide, et j'ai sujet d'apprhender de me voir supplant par un tel rival, et que Madame ne soit circonvenue par la qualit de vicomte.

LE VICOMTE: J'esprais quelque chose, Monsieur Tibaudier, avant votre billet; mais il me fait craindre pour mon amour.

MONSIEUR TIBAUDIER: Voici encore, Madame, deux petits versets, ou couplets, que j'ai composs  votre honneur et gloire.

LE VICOMTE: Ah! je ne pensais pas que Monsieur Tibaudier ft pote, et voil pour m'achever que ces deux petits versets-l.

LA COMTESSE: Il veut dire deux strophes. Laquais, donnez un sige  Monsieur Tibaudier. Un pliant, petit animal. Monsieur Tibaudier, mettez-vous l, et nous lisez vos strophes.

MONSIEUR TIBAUDIER:

      Une personne de qualit
      Ravit mon me;
      Elle a de la beaut,
      J'ai de la flamme;
      Mais je la blme
      D'avoir de la fiert.

LE VICOMTE: Je suis perdu aprs cela.

LA COMTESSE: Le premier vers est beau: Une personne de qualit.

JULIE: Je crois qu'il est un peu trop long, mais on peut prendre une licence pour dire une belle pense.

LA COMTESSE: Voyons l'autre strophe.

MONSIEUR TIBAUDIER:

      Je ne sais pas si vous doutez de mon parfait amour;
      Mais je sais bien que mon coeur,  toute heure,
      Veut quitter sa chagrine demeure,
      Pour aller par respect faire au vtre sa cour:
      Aprs cela pourtant, sre de ma tendresse,
      Et de ma foi, dont unique est l'espce,
      Vous devriez  votre tour,
      Vous contentant d'tre comtesse,
      Vous dpouiller, en ma faveur, d'une peau de tigresse,
      Qui couvre vos appas la nuit comme le jour.

LE VICOMTE: Me voil supplant, moi, par Monsieur Tibaudier.

LA COMTESSE: Ne pensez pas vous moquer: pour des vers faits dans la province, ces vers-l sont fort beaux.

LE VICOMTE: Comment, Madame, me moquer? Quoique son rival, je trouve ces vers admirables, et ne les appelle pas seulement deux strophes, comme vous, mais deux pigrammes, aussi bonnes que toutes celles de Martial.

LA COMTESSE: Quoi? Martial fait-il des vers? Je pensais qu'il ne ft que des gants?

MONSIEUR TIBAUDIER: Ce n'est pas ce Martial-l, Madame; c'est un auteur qui vivait il y a trente ou quarante ans.

LE VICOMTE: Monsieur Tibaudier a lu les auteurs, comme vous le voyez. Mais allons voir, madame, si ma musique et ma comdie, avec mes entres de ballet, pourront combattre dans votre esprit les progrs des deux strophes et du billet que nous venons de voir.

LA COMTESSE: Il faut que mon fils le Comte soit de la partie; car il est arriv ce matin de mon chteau avec son prcepteur, que je vois l-dedans.

Scne VI

MONSIEUR BOBINET, MONSIEUR TIBAUDIER, LA COMTESSE, LE VICOMTE, JULIE, ANDRE, CRIQUET.

LA COMTESSE: Hol! Monsieur Bobinet, Monsieur Bobinet, approchez-vous du monde.

MONSIEUR BOBINET: Je donne le bon vpre  toute l'honorable compagnie. Que dsire Madame la comtesse d'Escarbagnas de son trs humble serviteur Bobinet?

LA COMTESSE:  quelle heure, monsieur Bobinet, tes-vous parti d'Escarbagnas, avec mon fils le Comte?

MONSIEUR BOBINET:  huit heures trois quarts, Madame, comme votre commandement me l'avait ordonn.

LA COMTESSE: Comment se portent mes deux autres fils, le Marquis, et le Commandeur?

MONSIEUR BOBINET: Ils sont, Dieu grce, madame, en parfaite sant.

LA COMTESSE: O est le Comte?

MONSIEUR BOBINET: Dans votre belle chambre  alcve, Madame.

LA COMTESSE: Que fait-il, Monsieur Bobinet?

MONSIEUR BOBINET: Il compose un thme, Madame, que je viens de lui dicter, sur une ptre de Cicron.

LA COMTESSE: Faites-le venir, Monsieur Bobinet.

MONSIEUR BOBINET: Soit fait, Madame, ainsi que vous le commandez.

LE VICOMTE: Ce Monsieur Bobinet, Madame, a la mine fort sage, et je crois qu'il a de l'esprit.

Scne VII

LA COMTESSE, LE VICOMTE, JULIE, LE COMTE, MONSIEUR BOBINET, MONSIEUR TIBAUDIER, ANDRE, CRIQUET.

MONSIEUR BOBINET: Allons, Monsieur le Comte, faites voir que vous profitez des bons documents qu'on vous donne. La rvrence  toute l'honnte assemble.

LA COMTESSE: Comte, saluez Madame. Faites la rvrence  Monsieur le Vicomte. Saluez Monsieur le Conseiller.

MONSIEUR TIBAUDIER: Je suis ravi, Madame, que vous me concdiez la grce d'embrasser Monsieur le Comte votre fils. On ne peut pas aimer le tronc qu'on n'aime aussi les branches.

LA COMTESSE: Mon Dieu! Monsieur Tibaudier, de quelle comparaison vous servez-vous l?

JULIE: En vrit, Madame, Monsieur le Comte a tout  fait bon air.

LE VICOMTE: Voil un jeune gentilhomme qui vient bien dans le monde.

JULIE: Qui dirait que Madame et un si grand enfant?

LA COMTESSE: Hlas! quand je le fis, j'tais si jeune, que je me jouais encore avec une poupe.

JULIE: C'est Monsieur votre frre, et non pas Monsieur votre fils.

LA COMTESSE: Monsieur Bobinet, ayez bien soin au moins de son ducation.

MONSIEUR BOBINET: Madame, je n'oublierai aucune chose pour cultiver cette jeune plante, dont vos bonts m'ont fait l'honneur de me confier la conduite, et je tcherai de lui inculquer les semences de la vertu.

LA COMTESSE: Monsieur Bobinet, faites-lui un peu dire quelque petite galanterie de ce que vous lui apprenez.

MONSIEUR BOBINET: Allons, Monsieur le Comte, rcitez votre leon d'hier au matin.

LE COMTE:

      Omne viro soli quod convenit esto virile.
      Omne viri.

LA COMTESSE: Fi! Monsieur Bobinet, quelles sottises est-ce que vous lui apprenez l?

MONSIEUR BOBINET: C'est du latin, Madame, et la premire rgle de Jean Despautre.

LA COMTESSE: Mon Dieu! ce Jean Despautre-l est un insolent, et je vous prie de lui enseigner du latin plus honnte que celui-l.

MONSIEUR BOBINET: Si vous voulez, Madame, qu'il achve, la glose expliquera ce que cela veut dire.

LA COMTESSE: Non, non, cela s'explique assez.

CRIQUET: Les comdiens envoient dire qu'ils sont tout prts.

LA COMTESSE: Allons nous placer. Monsieur Tibaudier, prenez Madame.

LE VICOMTE: Il est ncessaire de dire que cette comdie n'a t faite que pour lier ensemble les diffrents morceaux de musique et de danse dont on a voulu composer ce divertissement, et que.

LA COMTESSE: Mon Dieu! voyons l'affaire: on a assez d'esprit pour comprendre les choses.

LE VICOMTE: Qu'on commence le plus tt qu'on pourra, et qu'on empche, s'il se peut, qu'aucun fcheux ne vienne troubler notre divertissement.

Aprs que les violons ont quelque peu jou, et que toute la compagnie est assise.

Scne VIII

LA COMTESSE, LE COMTE, LE VICOMTE, JULIE, MONSIEUR HARPIN, MONSIEUR TIBAUDIER, aux pieds de la comtesse, MONSIEUR BOBINET, ANDRE.

MONSIEUR HARPIN: Parbleu! La chose est belle, et je me rjouis de voir ce que je vois.

LA COMTESSE: Hol! Monsieur le Receveur, que voulez-vous donc dire avec l'action que vous faites? Vient-on interrompre comme cela une comdie?

MONSIEUR HARPIN: Morbleu! Madame, je suis ravi de cette aventure, et ceci me fait voir ce que je dois croire de vous, et l'assurance qu'il y a au don de votre coeur et aux serments que vous m'avez faits de sa fidlit.

LA COMTESSE: Mais vraiment, on ne vient point ainsi se jeter au travers d'une comdie, et troubler un acteur qui parle.

MONSIEUR HARPIN: Eh ttebleu! la vritable comdie qui se fait ici, c'est celle que vous jouez; et si je vous trouble, c'est de quoi je me soucie peu.

LA COMTESSE: En vrit, vous ne savez ce que vous dites.

MONSIEUR HARPIN: Si fait morbleu! je le sais bien; je le sais bien, morbleu! et.

LA COMTESSE: Eh fi! Monsieur, que cela est vilain de jurer de la sorte!

MONSIEUR HARPIN: Eh ventrebleu! s'il y a ici quelque chose de vilain, ce ne sont point mes jurements, ce sont vos actions, et il vaudrait bien mieux que vous jurassiez, vous, la tte, la mort et la sang, que de faire ce que vous faites avec Monsieur le Vicomte.

LE VICOMTE: Je ne sais pas, monsieur le Receveur, de quoi vous vous plaignez, et si.

MONSIEUR HARPIN: Pour vous, Monsieur, je n'ai rien  vous dire: vous faites bien de pousser votre pointe, cela est naturel, je ne le trouve point trange, et je vous demande pardon si j'interromps votre comdie; mais vous ne devez point trouver trange aussi que je me plaigne de son procd, et nous avons raison tous deux de faire ce que nous faisons.

LE VICOMTE: Je n'ai rien  dire  cela, et ne sais point les sujets de plaintes que vous pouvez avoir contre Madame la comtesse d'Escarbagnas.

LA COMTESSE: Quand on a des chagrins jaloux, on n'en use point de la sorte, et l'on vient doucement se plaindre  la personne que l'on aime.

MONSIEUR HARPIN: Moi, me plaindre doucement?

LA COMTESSE: Oui. L'on ne vient point crier de dessus un thtre ce qui se doit dire en particulier.

MONSIEUR HARPIN: J'y viens moi, morbleu! tout exprs, c'est le lieu qu'il me faut, et je souhaiterais que ce ft un thtre public, pour vous dire avec plus d'clat toutes vos vrits.

LA COMTESSE: Faut-il faire un si grand vacarme pour une comdie que Monsieur le Vicomte me donne? Vous voyez que Monsieur Tibaudier, qui m'aime, en use plus respectueusement que vous.

MONSIEUR HARPIN: Monsieur Tibaudier en use comme il lui plat, je ne sais pas de quelle faon monsieur Tibaudier a t avec vous, mais Monsieur Tibaudier n'est pas un exemple pour moi, et je ne suis point d'humeur  payer les violons pour faire danser les autres.

LA COMTESSE: Mais vraiment, Monsieur le Receveur, vous ne songez pas  ce que vous dites: on ne traite point de la sorte les femmes de qualit, et ceux qui vous entendent croiraient qu'il y a quelque chose d'trange entre vous et moi.

MONSIEUR HARPIN: H ventrebleu! Madame, quittons la faribole.

LA COMTESSE: Que voulez-vous donc dire, avec votre "quittons la faribole"?

MONSIEUR HARPIN: Je veux dire que je ne trouve point trange que vous vous rendiez au mrite de Monsieur le Vicomte: vous n'tes pas la premire femme qui joue dans le monde de ces sortes de caractres, et qui ait auprs d'elle un Monsieur le Receveur, dont on lui voit trahir et la passion et la bourse, pour le premier venu qui lui donnera dans la vue; mais ne trouvez point trange aussi que je ne sois point la dupe d'une infidlit si ordinaire aux coquettes du temps, et que je vienne vous assurer devant bonne compagnie que je romps commerce avec vous, et que Monsieur le Receveur ne sera plus pour vous Monsieur le Donneur.

LA COMTESSE: Cela est merveilleux, comme les amants emports deviennent  la mode, on ne voit autre chose de tous cts. La, la, Monsieur le Receveur, quittez votre colre, et venez prendre place pour voir la comdie.

MONSIEUR HARPIN: Moi, morbleu! prendre place! Cherchez vos bents  vos pieds. Je vous laisse, Madame la Comtesse,  Monsieur le Vicomte, et ce sera  lui que j'envoyerai tantt vos lettres. Voil ma scne faite, voil mon rle jou. Serviteur  la compagnie.

MONSIEUR TIBAUDIER: Monsieur le Receveur, nous nous verrons autre part qu'ici; et je vous ferai voir que je suis au poil et  la plume.

MONSIEUR HARPIN: Tu as raison, Monsieur Tibaudier.

LA COMTESSE: Pour moi, je suis confuse de cette insolence.

LE VICOMTE: Les jaloux, Madame, sont comme ceux qui perdent leur procs: ils ont permission de tout dire. Prtons silence  la comdie.

Scne dernire

LA COMTESSE, LE VICOMTE, JULIE, ANDRE, MONSIEUR TIBAUDIER, JEANNOT.

JEANNOT: Voil un billet, monsieur, qu'on nous a dit de vous donner vite.

LE VICOMTE lit: En cas que vous ayez quelque mesure  prendre, je vous envoie promptement un avis. La querelle de vos parents et de ceux de Julie vient d'tre accommode, et les conditions de cet accord, c'est le mariage de vous et d'elle. Bonsoir. Ma foi! Madame, voil notre comdie acheve aussi.

JULIE: Ah! Clante, quel bonheur! Notre amour et-il os esprer un si heureux succs?

LA COMTESSE: Comment donc? qu'est-ce que cela veut dire?

LE VICOMTE: Cela veut dire, Madame, que j'pouse Julie; et, si vous m'en croyez, pour rendre la comdie complte de tout point, vous pouserez Monsieur Tibaudier, et donnerez Mademoiselle Andre  son laquais, dont il fera son valet de chambre.

LA COMTESSE: Quoi? jouer de la sorte une personne de ma qualit?

LE VICOMTE: C'est sans vous offenser, Madame, et les comdies veulent de ces sortes de choses.

LA COMTESSE: Oui, Monsieur Tibaudier, je vous pouse pour faire enrager tout le monde.

MONSIEUR TIBAUDIER: Ce m'est bien de l'honneur, Madame.

LE VICOMTE: Souffrez, Madame, qu'en enrageant, nous puissions voir ici le reste du spectacle.

L'ETOURDI OU LES CONTRETEMPS


Comdie


PERSONNAGES

LLIE, fils de Pandolphe.
CLIE, esclave de Trufaldin.
MASCARILLE, valet de Llie.
HIPPOLYTE, fille d'Anselme.
ANSELME, vieillard.
TRUFALDIN, vieillard.
PANDOLPHE, vieillard.
LANDRE, fils de famille.
ANDRES, cru gyptien.
ERGASTE, valet.
UN COURRIER.
DEUX TROUPES DE MASQUES. 

La scne est  Messine.

ACTE I, Scne premire


LLIE

            H bien! Landre, h bien! il faudra contester:
            Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter,
            Qui dans nos soins communs pour ce jeune miracle,
            Aux voeux de son rival portera plus d'obstacle.
      5      Prparez vos efforts, et vous dfendez bien,
            Sr que de mon ct je n'pargnerai rien.

Scne II

LLIE, MASCARILLE.

LLIE

            Ah! Mascarille.

MASCARILLE

                        Quoi?

LLIE

                              Voici bien des affaires;
            J'ai dans ma passion toutes choses contraires:
            Landre aime Clie, et par un trait fatal,
    10    Malgr mon changement, est encor mon rival.

MASCARILLE

            Landre aime Clie!

LLIE

                              Il l'adore, te dis-je.

MASCARILLE

            Tant pis.

LLIE

                  H! oui, tant pis, c'est l ce qui m'afflige.
            Toutefois j'aurais tort de me dsesprer;
            Puisque j'ai ton secours, je dois me rassurer:
    15    Je sais que ton esprit, en intrigues fertile,
            N'a jamais rien trouv qui lui ft difficile,
            Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs,
            Et qu'en toute la terre.

MASCARILLE

                              H! trve de douceurs.
            Quand nous faisons besoin, nous autres misrables,
    20    Nous sommes les chris et les incomparables;
            Et dans un autre temps, ds le moindre courroux,
            Nous sommes les coquins, qu'il faut rouer de coups.

LLIE

            Ma foi, tu me fais tort avec cette invective.
            Mais enfin discourons de l'aimable captive;
    25    Dis si les plus cruels et plus durs sentiments
            Ont rien d'impntrable  des traits si charmants:
            Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage,
            Je vois pour sa naissance un noble tmoignage,
            Et je crois que le Ciel dedans un rang si bas
    30    Cache son origine, et ne l'en tire pas.

MASCARILLE

            Vous tes romanesque avecque vos chimres.
            Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires?
            C'est, Monsieur, votre pre, au moins  ce qu'il dit.
            Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit,
    35    Qu'il peste contre vous d'une belle manire,
            Quand vos dportements lui blessent la visire.
            Il est avec Anselme en parole pour vous
            Que de son Hippolyte on vous fera l'poux,
            S'imaginant que c'est dans le seul mariage
    40    Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage.
            Et s'il vient  savoir que, rebutant son choix,
            D'un objet inconnu vous recevez les lois,
            Que de ce fol amour la fatale puissance
            Vous soustrait au devoir de votre obissance,
    45    Dieu sait quelle tempte alors clatera,
            Et de quels beaux sermons on vous rgalera.

LLIE

            Ah! Trve, je vous prie,  votre rhtorique.

MASCARILLE

            Mais vous, trve plutt  votre politique:
            Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tcher.

LLIE

    50    Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon  me fcher,
            Que chez moi les avis ont de tristes salaires,
            Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires?

MASCARILLE

            Il se met en courroux! Tout ce que j'en ai dit
            N'tait rien que pour rire et vous sonder l'esprit:
    55    D'un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure,
            Et Mascarille est-il ennemi de nature?
            Vous savez le contraire, et qu'il est trs certain
            Qu'on ne peut me taxer que d'tre trop humain.
            Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de pre,
    60    Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire.
            Ma foi, j'en suis d'avis, que ces penards chagrins
            Nous viennent tourdir de leurs contes badins,
            Et vertueux par force, esprent par envie
            Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie!
    65    Vous savez mon talent: je m'offre  vous servir.

LLIE

            Ah! c'est par ces discours que tu peux me ravir.
            Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paratre,
            N'a point t mal vu des yeux qui l'ont fait natre;
            Mais Landre  l'instant vient de me dclarer
    70    Qu' me ravir Clie il se va prparer.
            C'est pourquoi dpchons, et cherche dans ta tte
            Les moyens les plus prompts d'en faire ma conqute;
            Trouve ruses, dtours, fourbes, inventions,
      Pour frustrer mon rival de ses prtentions.

MASCARILLE

    75    Laissez-moi quelque temps rver  cette affaire.
            Que pourrais-je inventer pour ce coup ncessaire?

LLIE

            H bien! le stratagme?

MASCARILLE

                              Ah! comme vous courez!
            Ma cervelle toujours marche  pas mesurs.
            J'ai trouv votre fait: il faut. Non, je m'abuse.
            Mais si vous alliez.

LLIE

                        O?

MASCARILLE

    80                      C'est une faible ruse.
            J'en songeais une.

LLIE

                        Et quelle?

MASCARILLE

                                    Elle n'irait pas bien.
            Mais ne pourriez-vous pas.?

LLIE

                                    Quoi?

MASCARILLE

                                          Vous ne pourriez rien.
            Parlez avec Anselme.

LLIE

                              Et que lui puis-je dire?

MASCARILLE

            Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire.
    85    Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Trufaldin.

LLIE

            Que faire?

MASCARILLE

                  Je ne sais.

LLIE

                        C'en est trop,  la fin;
            Et tu me mets  bout par ces contes frivoles.

MASCARILLE

            Monsieur, si vous aviez en main force pistoles,
            Nous n'aurions pas besoin maintenant de rver
    90     chercher les biais que nous devons trouver,
            Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave,
            Empcher qu'un rival vous prvienne et vous brave.
            De ces gyptiens qui la mirent ici
            Trufaldin, qui la garde, est en quelque souci;
    95    Et trouvant son argent, qu'ils lui font trop attendre,
            Je sais bien qu'il serait trs ravi de la vendre;
            Car enfin en vrai ladre il a toujours vcu:
            Il se ferait fesser pour moins d'un quart d'cu,
            Et l'argent est le dieu que sur tout il rvre;
            Mais le mal, c'est.

LLIE

                        Quoi? c'est?

MASCARILLE

  100                            Que Monsieur votre pre
            Est un autre vilain qui ne vous laisse pas,
            Comme vous voudriez bien, manier ses ducats;
            Qu'il n'est point de ressort qui pour votre ressource
            Pt faire maintenant ouvrir la moindre bourse.
  105    Mais tchons de parler  Clie un moment,
            Pour savoir l-dessus quel est son sentiment.
            Sa fentre est ici.

LLIE

                        Mais Trufaldin pour elle
            Fait de nuit et de jour exacte sentinelle:
            Prends garde.

MASCARILLE

                        Dans ce coin demeurez en repos.
  110    Oh bonheur! la voil qui sort tout  propos.

Scne III

CLIE, LLIE, MASCARILLE.

LLIE

            Ah! que le Ciel m'oblige en offrant  ma vue
            Les clestes attraits dont vous tes pourvue!
            Et quelque mal cuisant que m'aient caus vos yeux,
            Que je prends de plaisir  les voir en ces lieux!

CLIE

  115    Mon coeur, qu'avec raison votre discours tonne,
            N'entend pas que mes yeux fassent mal  personne,
            Et si dans quelque chose ils vous ont outrag,
            Je puis vous assurer que c'est sans mon cong.

LLIE

            Ah! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure;
  120    Je mets toute ma gloire  chrir leur blessure,
            Et.

MASCARILLE

                  Vous le prenez l d'un ton un peu trop haut:
            Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut.
            Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle
            Ce que.

TRUFALDIN, dans la maison.

                  Clie!

MASCARILLE

                        H bien!

LLIE

                              Oh! rencontre cruelle!
  125    Ce malheureux vieillard devait-il nous troubler?

MASCARILLE

            Allez, retirez-vous, je saurai lui parler.

Scne IV

TRUFALDIN,  MASCARILLE, CLIE et LLIE, retir dans un coin.

TRUFALDIN,  Clie.

            Que faites-vous dehors? et quel soin vous talonne,
            Vous  qui je dfends de parler  personne?

CLIE

            Autrefois j'ai connu cet honnte garon,
  130    Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupon.

MASCARILLE

            Est-ce l le seigneur Trufaldin?

CLIE

                                    Oui, lui-mme.

MASCARILLE

            Monsieur, je suis tout vtre, et ma joie est extrme
            De pouvoir saluer en toute humilit
            Un homme dont le nom est partout si vant.

TRUFALDIN

            Trs humble serviteur.

MASCARILLE

  135                      J'incommode peut-tre;
            Mais je l'ai vue ailleurs, o m'ayant fait connatre
            Les grands talents qu'elle a pour savoir l'avenir,
            Je voulais sur un point un peu l'entretenir.

TRUFALDIN

            Quoi? te mlerais-tu d'un peu de diablerie?

CLIE

  140    Non, tout ce que je sais n'est que blanche magie.

MASCARILLE

            Voici donc ce que c'est. Le matre que je sers
            Languit pour un objet qui le tient dans ses fers.
            Il aurait bien voulu du feu qui le dvore
            Pouvoir entretenir la beaut qu'il adore;
  145    Mais un dragon veillant sur ce rare trsor
            N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor,
            Et ce qui plus le gne et le rend misrable,
            Il vient de dcouvrir un rival redoutable:
            Si bien que pour savoir si ses soins amoureux
  150    Ont sujet d'esprer quelque succs heureux,
            Je viens vous consulter, sr que de votre bouche
            Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.

CLIE

            Sous quel astre ton matre a-t-il reu le jour?

MASCARILLE

            Sous un astre  jamais ne changer son amour.

CLIE

  155    Sans me nommer l'objet pour qui son coeur soupire,
            La science que j'ai m'en peut assez instruire.
            Cette fille a du coeur, et dans l'adversit
            Elle sait conserver une noble fiert;
            Elle n'est pas d'humeur  trop faire connatre
  160    Les secrets sentiments qu'en son coeur on fait natre;
            Mais je les sais comme elle, et d'un esprit plus doux
            Je vais en peu de mots te les dcouvrir tous.

MASCARILLE

            Oh! merveilleux pouvoir de la vertu magique!

CLIE

            Si ton matre en ce point de constance se pique,
  165    Et que la vertu seule anime son dessein,
            Qu'il n'apprhende pas de soupirer en vain:
            Il a lieu d'esprer, et le fort qu'il veut prendre
            N'est pas sourd aux traits, et voudra bien se rendre.

MASCARILLE

            C'est beaucoup, mais ce fort dpend d'un gouverneur
            Difficile  gagner.

CLIE

  170                C'est l tout le malheur.

MASCARILLE

            Au diable le fcheux qui toujours nous claire.

CLIE

            Je vais vous enseigner ce que vous devez faire.

LLIE, les joignant.

            Cessez,  Trufaldin, de vous inquiter:
            C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter,
  175    Et je vous l'envoyais, ce serviteur fidle,
            Vous offrir mon service, et vous parler pour elle,
            Dont je vous veux dans peu payer la libert,
            Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrt.

MASCARILLE

            La peste soit la bte!

TRUFALDIN

                        Ho! ho! Qui des deux croire?
  180    Ce discours au premier est fort contradictoire.

MASCARILLE

            Monsieur, ce galant homme a le cerveau bless:
            Ne le savez-vous pas?

TRUFALDIN

                              Je sais ce que je sais;
            J'ai crainte ici dessous de quelque manigance.
            Rentrez, et ne prenez jamais cette licence;
  185    Et vous, filous fieffs (ou je me trompe fort),
            Mettez pour me jouer vos fltes mieux d'accord.

MASCARILLE

            C'est bien fait; je voudrais qu'encor, sans flatterie,
            Il nous et d'un bton chargs de compagnie;
             quoi bon se montrer? Et comme un tourdi
  190    Me venir dmentir de tout ce que je di?

LLIE

            Je pensais faire bien.

MASCARILLE

                        Oui, c'tait fort l'entendre.
            Mais quoi? Cette action ne me doit point surprendre:
            Vous tes si fertile en pareils Contre-temps,
            Que vos carts d'esprit n'tonnent plus les gens.

LLIE

  195    Ah! mon Dieu, pour un rien me voil bien coupable!
            Le mal est-il si grand qu'il soit irrparable?
            Enfin, si tu ne mets Clie entre mes mains,
            Songe au moins de Landre  rompre les desseins,
            Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle.
  200    De peur que ma prsence encor soit criminelle,
            Je te laisse.

MASCARILLE

                        Fort bien.  vrai dire, l'argent
            Serait dans notre affaire un sr et fort agent;
            Mais ce ressort manquant, il faut user d'un autre.

Scne V

ANSELME, MASCARILLE.

ANSELME

            Par mon chef, c'est un sicle trange que le ntre!
  205    J'en suis confus: jamais tant d'amour pour le bien,
            Et jamais tant de peine  retirer le sien.
            Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie,
            Sont comme les enfants que l'on conoit en joie,
            Et dont avecque peine on fait l'accouchement.
  210    L'argent dans une bourse entre agrablement;
            Mais le terme venu que nous devons le rendre,
            C'est lors que les douleurs commencent  nous prendre.
            Baste, ce n'est pas peu que deux mille francs dus
            Depuis deux ans entiers me soient enfin rendus;
            Encore est-ce un bonheur.

MASCARILLE

  215                       Dieu! la belle proie
             tirer en volant! chut: il faut que je voie
            Si je pourrais un peu de prs le caresser.
            Je sais bien les discours dont il le faut bercer.
            Je viens de voir, Anselme.

ANSELME

                              Et qui?

MASCARILLE

                                    Votre Nrine.

ANSELME

  220    Que dit-elle de moi, cette gente assassine?

MASCARILLE

            Pour vous elle est de flamme.

ANSELME

                              Elle?

MASCARILLE

                                    Et vous aime tant,
            Que c'est grande piti.

ANSELME

                              Que tu me rends content!

MASCARILLE

            Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure:
            "Anselme, mon mignon, crie-t-elle  toute heure,
  225    Quand est-ce que l'hymen unira nos deux cours,
            Et que tu daigneras teindre mes ardeurs?"

ANSELME

            Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celes?
            Les filles, par ma foi, sont bien dissimules!
            Mascarille, en effet, qu'en dis-tu? Quoique vieux,
  230    J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.

MASCARILLE

            Oui, vraiment, ce visage est encor fort mettable;
            S'il n'est pas des plus beaux, il est des agrables.

ANSELME

            Si bien donc.

MASCARILLE

                        Si bien donc qu'elle est sotte de vous,
            Ne vous regarde plus.

ANSELME

                              Quoi?

MASCARILLE

                                    Que comme un poux,
            Et vous veut.

ANSELME

                        Et me veut.?

MASCARILLE

  235                            Et vous veut, quoi qu'il tienne,
            Prendre la bourse.

ANSELME

                        La.?

MASCARILLE prend la bourse.

                              La bouche avec la sienne.

ANSELME

            Ah! je t'entends. Viens : lorsque tu la verras,
            Vante-lui mon mrite autant que tu pourras.

MASCARILLE

            Laissez-moi faire.

ANSELME

                        Adieu.

MASCARILLE

                              Que le Ciel vous conduise!

ANSELME

  240    Ah! vraiment je faisais une trange sottise,
            Et tu pouvais pour toi m'accuser de froideur:
            Je t'engage  servir mon amoureuse ardeur,
            Je reois par ta bouche une bonne nouvelle,
            Sans du moindre prsent rcompenser ton zle.
            Tiens, tu te souviendras.

MASCARILLE

  245                      Ah! non pas, s'il vous plat.

ANSELME

            Laisse-moi.

MASCARILLE

                  Point du tout, j'agis sans intrt.

ANSELME

            Je le sais, mais pourtant.

MASCARILLE

                              Non, Anselme, vous dis-je:
            Je suis homme d'honneur, cela me dsoblige.

ANSELME

            Adieu donc, Mascarille.

MASCARILLE

                               long discours!

ANSELME

                                          Je veux
  250    Rgaler par tes mains cet objet de mes voeux;
            Et je vais te donner de quoi faire pour elle
            L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle
            Que tu trouveras bon.

MASCARILLE

                              Non, laissez votre argent;
            Sans vous mettre en souci, je ferai le prsent,
  255    Et l'on m'a mis en main une bague  la mode,
            Qu'aprs vous payerez si cela l'accommode.

ANSELME

            Soit, donne-la pour moi; mais surtout fais si bien,
            Qu'elle garde toujours l'ardeur de me voir sien.

Scne VI

LLIE, ANSELME, MASCARILLE.

LLIE

             qui la bourse?

ANSELME

                        Ah! Dieux! elle m'tait tombe,
  260    Et j'aurais aprs cru qu'on me l'et drobe.
            Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant,
            Qui m'pargne un grand trouble, et me rend mon argent:
            Je vais m'en dcharger au logis tout  l'heure.

MASCARILLE

            C'est tre officieux, et trs fort, ou je meure!

LLIE

  265    Ma foi, sans moi, l'argent tait perdu pour lui.

MASCARILLE

            Certes, vous faites rage, et payez aujourd'hui
            D'un jugement trs rare, et d'un bonheur extrme:
            Nous avancerons fort, continuez de mme.

LLIE

            Qu'est-ce donc? qu'ai-je fait?

MASCARILLE

                                    Le sot, en bon franois,
  270    Puisque je puis le dire, et qu'enfin je le dois.
            Il sait bien l'impuissance o son pre le laisse,
            Qu'un rival qu'il doit craindre trangement nous presse:
            Cependant, quand je tente un coup pour l'obliger,
            Dont je cours, moi tout seul, la honte et le danger.

LLIE

            Quoi? c'tait.?

MASCARILLE

  275                Oui, bourreau, c'tait pour la captive,
            Que j'attrapais l'argent dont votre soin nous prive.

LLIE

            S'il est ainsi, j'ai tort; mais qui l'et devin?

MASCARILLE

            Il fallait, en effet, tre bien raffin.

LLIE

            Tu me devais par signe avertir de l'affaire.

MASCARILLE

  280    Oui, je devais au dos avoir mon luminaire;
            Au nom de Jupiter, laissez-nous en repos,
            Et ne nous chantez plus d'impertinents propos.
            Un autre aprs cela quitterait tout peut-tre;
            Mais j'avais mdit tantt un coup de matre,
  285    Dont tout prsentement je veux voir les effets,
             la charge que si.

LLIE

                        Non, je te le promets,
            De ne me mler plus de rien dire ou rien faire.

MASCARILLE

            Allez donc, votre vue excite ma colre.

LLIE

            Mais surtout hte-toi, de peur qu'en ce dessein.

MASCARILLE

  290    Allez, encore un coup, j'y vais mettre la main.
            Menons bien ce projet; la fourbe sera fine,
            S'il faut qu'elle succde ainsi que j'imagine.
            Allons voir. Bon, voici mon homme justement.

Scne VII

PANDOLPHE, MASCARILLE.

PANDOLFE

            Mascarille.

MASCARILLE

                  Monsieur?

PANDOLFE

                               parler franchement,
            Je suis mal satisfait de mon fils.

MASCARILLE

  295                            De mon matre?
            Vous n'tes pas le seul qui se plaigne de l'tre:
            Sa mauvaise conduite, insupportable en tout,
            Met  chaque moment ma patience  bout.

PANDOLFE

            Je vous croiyais pourtant assez d'intelligence
            Ensemble.

MASCARILLE

  300          Moi? Monsieur, perdez cette croyance:
            Toujours de son devoir je tche  l'avertir;
            Et l'on nous voit sans cesse avoir maille  partir.
             l'heure mme encor nous avons eu querelle
            Sur l'hymen d'Hippolyte, o je le vois rebelle,
  305    O par l'indignit d'un refus criminel,
            Je le vois offenser le respect paternel.

PANDOLFE

            Querelle?

MASCARILLE

                  Oui, querelle, et bien avant pousse.

PANDOLFE

            Je me trompais donc bien; car j'avais la pense
            Qu' tout ce qu'il faisait tu donnais de l'appui.

MASCARILLE

  310    Moi! Voyez ce que c'est que du monde aujourd'hui,
            Et comme l'innocence est toujours opprime.
            Si mon intgrit vous tait confirme,
            Je suis auprs de lui gag pour serviteur,
            Vous me voudriez encor payer pour prcepteur.
  315    Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage
            Que ce que je lui dis pour le faire tre sage.
            "Monsieur, au nom de Dieu, lui fais-je assez souvent,
            Cessez de vous laisser conduire au premier vent,
            Rglez-vous. Regardez l'honnte homme de pre
  320    Que vous avez du Ciel, comme on le considre;
            Cessez de lui vouloir donner la mort au coeur,
            Et comme lui vivez en personne d'honneur."

PANDOLFE

            C'est parler comme il faut. Et que peut-il rpondre?

MASCARILLE

            Rpondre? Des chansons, dont il me vient confondre.
  325    Ce n'est pas qu'en effet, dans le fond de son coeur,
            Il ne tienne de vous des semences d'honneur;
            Mais sa raison n'est pas maintenant la matresse.
            Si je pouvais parler avecque hardiesse,
            Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort.

PANDOLFE

            Parle.

MASCARILLE

  330          C'est un secret qui m'importerait fort,
            S'il tait dcouvert; mais  votre prudence
            Je puis le confier avec toute assurance.

PANDOLFE

            Tu dis bien.

MASCARILLE

                  Sachez donc que vos voeux sont trahis
            Par l'amour qu'une esclave imprime  votre fils.

PANDOLFE

  335    On m'en avait parl; mais l'action me touche,
            De voir que je l'apprenne encore par ta bouche.

MASCARILLE

            Vous voyez si je suis le secret confident.

PANDOLFE

            Vraiment, je suis ravi de cela.

MASCARILLE

                                    Cependant
             son devoir, sans bruit, dsirez-vous le rendre?
  340    Il faut. (j'ai toujours peur qu'on nous vienne surprendre:
            Ce serait fait de moi s'il savait ce discours),
            Il faut, dis-je, pour rompre  toute chose cours,
            Acheter sourdement l'esclave idoltre,
            Et la faire passer en une autre contre.
  345    Anselme a grand accs auprs de Trufaldin:
            Qu'il aille l'acheter pour vous ds ce matin.
            Aprs, si vous voulez en mes mains la remettre,
            Je connais des marchands, et puis bien vous promettre
            D'en retirer l'argent qu'elle pourra coter,
  350    Et malgr votre fils de la faire carter.
            Car enfin, si l'on veut qu' l'hymen il se range,
             cette amour naissante il faut donner le change;
            Et de plus, quand bien mme il serait rsolu,
            Qu'il aurait pris le joug que vous avez voulu,
  355    Cet autre objet, pouvant rveiller son caprice,
            Au mariage encor peut porter prjudice.

PANDOLFE

            C'est trs bien raisonn; ce conseil me plat fort.
            Je vois Anselme; va, je m'en vais faire effort
            Pour avoir promptement cette esclave funeste,
  360    Et la mettre en tes mains pour achever le reste.

MASCARILLE

            Bon, allons avertir mon matre de ceci.
            Vive la fourberie, et les fourbes aussi!

Scne VIII

HIPPOLYTE, MASCARILLE.

HIPPOLYTE

            Oui, tratre? c'est ainsi que tu me rends service?
            Je viens de tout entendre et voir ton artifice:
  365     moins que de cela, l'euss-je souponn?
            Tu payes d'imposture, et tu m'en as donn!
            Tu m'avais promis, lche, et j'avais lieu d'attendre
            Qu'on te verrait servir mes ardeurs pour Landre,
            Que du choix de Llie, o l'on veut m'obliger,
  370    Ton adresse et tes soins sauraient me dgager,
            Que tu m'affranchirais du projet de mon pre;
            Et cependant ici tu fais tout le contraire.
            Mais tu t'abuseras: je sais un sr moyen
            Pour rompre cet achat o tu pousses si bien;
            Et je vais de ce pas.

MASCARILLE

  375                Ah! que vous tes prompte!
            La mouche tout d'un coup  la tte vous monte;
            Et sans considrer s'il a raison ou non,
            Votre esprit contre moi fait le petit dmon.
            J'ai tort, et je devrais, sans finir mon ouvrage,
  380    Vous faire dire vrai, puisqu'ainsi l'on m'outrage.

HIPPOLYTE

            Par quelle illusion penses-tu m'blouir?
            Tratre, peux-tu nier ce que je viens our?

MASCARILLE

            Non, mais il faut savoir que tout cet artifice
            Ne va directement qu' vous rendre service;
  385    Que ce conseil adroit, qui semble tre sans fard,
            Jette dans le panneau l'un et l'autre vieillard;
            Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Clie
            Qu' dessein de la mettre au pouvoir de Llie,
            Et faire que l'effet de cette invention
  390    Dans le dernier excs portant sa passion,
            Anselme, rebut de son prtendu gendre,
            Puisse tourner son choix du ct de Landre.

HIPPOLYTE

            Quoi? tout ce grand projet qui m'a mise en courroux,
            Tu l'as form pour moi, Mascarille?

MASCARILLE

                                    Oui, pour vous;
  395    Mais puisqu'on reconnat si mal mes bons offices,
            Qu'il me faut de la sorte essuyer vos caprices,
            Et que pour rcompense on s'en vient de hauteur
            Me traiter de faquin, de lche, d'imposteur,
            Je m'en vais rparer l'erreur que j'ai commise,
  400    Et ds ce mme pas rompre mon entreprise.

HIPPOLYTE, l'arrtant.

            H! ne me traite pas si rigoureusement,
            Et pardonne aux transports d'un premier mouvement.

MASCARILLE

            Non, non, laissez-moi faire, il est en ma puissance
            De dtourner le coup qui si fort vous offense.
  405    Vous ne vous plaindrez point de mes soins dsormais:
            Oui, vous aurez mon matre, et je vous le promets.

HIPPOLYTE

            H! Mon pauvre garon, que ta colre cesse:
            J'ai mal jug de toi, j'ai tort, je le confesse;
            (Tirant sa bourse.)
            Mais je veux rparer ma faute avec ceci.
  410    Pourrais-tu te rsoudre  me quitter ainsi?

MASCARILLE

            Non, je ne le saurais, quelque effort que je fasse,
            Mais votre promptitude est de mauvaise grce.
            Apprenez qu'il n'est rien qui blesse un noble coeur
            Comme quand il peut voir qu'on le touche en l'honneur.

HIPPOLYTE

  415    Il est vrai, je t'ai dit de trop grosses injures;
            Mais que ces deux louis gurissent tes blessures.

MASCARILLE

            H! tout cela n'est rien: je suis tendre  ces coups;
            Mais dj je commence  perdre mon courroux:
            Il faut de ses amis endurer quelque chose.

HIPPOLYTE

  420    Pourras-tu mettre  fin ce que je me propose,
            Et crois-tu que l'effet de tes desseins hardis
            Produise  mon amour le succs que tu dis?

MASCARILLE

            N'ayez point pour ce fait l'esprit sur des pines;
            J'ai des ressorts tout prts pour diverses machines;
  425    Et quand ce stratagme  nos voeux manquerait,
            Ce qu'il ne ferait pas, un autre le ferait.

HIPPOLYTE

            Crois qu'Hippolyte au moins ne sera pas ingrate.

MASCARILLE

            L'esprance du gain n'est pas ce qui me flatte.

HIPPOLYTE

            Ton matre te fait signe, et veut parler  toi:
  430    Je te quitte; mais songe  bien agir pour moi.

Scne IX

MASCARILLE, LLIE.

LLIE

            Que diable fais-tu l? Tu me promets merveille;
            Mais ta lenteur d'agir est pour moi sans pareille.
            Sans que mon bon gnie au-devant m'a pouss,
            Dj tout mon bonheur et t renvers:
  435    C'tait fait de mon bien, c'tait fait de ma joie;
            D'un regret ternel je devenais la proie:
            Bref, si je ne me fusse en ce lieu rencontr,
            Anselme avait l'esclave, et j'en tais frustr:
            Il l'emmenait chez lui; mais j'ai par l'atteinte,
  440    J'ai dtourn le coup, et tant fait, que par crainte
            Le pauvre Trufaldin l'a retenue.

MASCARILLE

                                    Et trois:
            Quand nous serons  dix, nous ferons une croix.
            C'tait par mon adresse,  cervelle incurable!
            Qu'Anselme entreprenait cet achat favorable.
  445    Entre mes propres mains on la devait livrer,
            Et vos soins endiabls nous en viennent sevrer;
            Et puis pour votre amour je m'emploierais encore?
            J'aimerais mieux cent fois tre grosse pcore,
            Devenir cruche, chou, lanterne, loup-garou,
  450    Et que monsieur Satan vous vnt tordre le cou.

LLIE

            Il nous le faut mener en quelque htellerie,
            Et faire sur les pots dcharger sa furie.

ACTE II, Scne premire

MASCARILLE, LLIE.

MASCARILLE

             vos dsirs enfin il a fallu se rendre:
            Malgr tous mes serments je n'ai pu m'en dfendre,
  455    Et pour vos intrts, que je voulais laisser,
            En de nouveaux prils viens de m'embarrasser.
            Je suis ainsi facile, et si de Mascarille
            Madame la nature avait fait une fille,
            Je vous laisse  penser ce que 'aurait t.
  460    Toutefois n'allez pas sur cette sret
            Donner de vos revers au projet que je tente,
            Me faire une bvue, et rompre mon attente.
            Auprs d'Anselme encor nous vous excuserons,
            Pour en pouvoir tirer ce que nous dsirons.
  465    Mais si dornavant votre imprudence clate,
            Adieu vous dis mes soins pour l'objet qui vous flatte.

LLIE

            Non, je serai prudent, te dis-je, ne crains rien:
            Tu verras seulement.

MASCARILLE

                              Souvenez-vous-en bien:
            J'ai commenc pour vous un hardi stratagme:
  470    Votre pre fait voir une paresse extrme
             rendre par sa mort tous vos dsirs contents;
            Je viens de le tuer (de parole, j'entends):
            Je fais courir le bruit que d'une apoplexie
            Le bonhomme surpris a quitt cette vie.
  475    Mais avant, pour pouvoir mieux feindre ce trpas,
            J'ai fait que vers sa grange il a port ses pas:
            On est venu lui dire, et par mon artifice,
            Que les ouvriers qui sont aprs son difice,
            Parmi les fondements qu'ils en jettent encor,
  480    Avaient fait par hasard rencontre d'un trsor;
            Il a vol d'abord, et comme  la campagne
            Tout son monde  prsent, hors nous deux, l'accompagne,
            Dans l'esprit d'un chacun je le tue aujourd'hui,
            Et produis un fantme enseveli pour lui.
  485    Enfin je vous ai dit  quoi je vous engage:
            Jouez bien votre rle; et pour mon personnage,
            Si vous apercevez que j'y manque d'un mot,
            Dites absolument que je ne suis qu'un sot.

LLIE, seul.

            Son esprit, il est vrai, trouve une trange voie
  490    Pour adresser mes voeux au comble de leur joie;
            Mais quand d'un bel objet on est bien amoureux,
            Que ne ferait-on pas pour devenir heureux?
            Si l'amour est au crime une assez belle excuse,
            Il en peut bien servir  la petite ruse
  495    Que sa flamme aujourd'hui me force d'approuver
            Par la douceur du bien qui m'en doit arriver.
            Juste Ciel! qu'ils sont prompts! je les vois en parole:
            Allons nous prparer  jouer notre rle.

Scne II

MASCARILLE, ANSELME.

MASCARILLE

            La nouvelle a sujet de vous surprendre fort.

ANSELME

            Etre mort de la sorte!

MASCARILLE

  500                      Il a certes grand tort:
            Je lui sais mauvais gr d'une telle incartade.

ANSELME

            N'avoir pas seulement le temps d'tre malade!

MASCARILLE

            Non, jamais homme n'eut si hte de mourir.

ANSELME

            Et Llie?

MASCARILLE

                  Il se bat, et ne peut rien souffrir:
  505    Il s'est fait en maints lieux contusion et bosse,
            Et veut accompagner son papa dans la fosse;
            Enfin, pour achever, l'excs de son transport
            M'a fait en grande hte ensevelir le mort,
            De peur que cet objet, qui le rend hypocondre,
  510     faire un vilain coup ne me l'allt semondre.

ANSELME

            N'importe, tu devais attendre jusqu'au soir.
            Outre qu'encore un coup j'aurais voulu le voir,
            Qui tt ensevelit bien souvent assassine,
            Et tel est cru dfunt, qui n'en a que la mine.

MASCARILLE

  515    Je vous le garantis trpass comme il faut.
            Au reste, pour venir au discours de tantt,
            Llie (et l'action lui sera salutaire)
            D'un bel enterrement veut rgaler son pre,
            Et consoler un peu ce dfunt de son sort
  520    Par le plaisir de voir faire honneur  sa mort.
            Il hrite beaucoup; mais comme en ses affaires
            Il se trouve assez neuf et ne voit encor gures,
            Que son bien, la plupart, n'est point en ces quartiers,
            Ou que ce qu'il y tient consiste en des papiers,
  525    Il voudrait vous prier, ensuite de l'instance
            D'excuser de tantt son trop de violence,
            De lui prter au moins pour ce dernier devoir.

ANSELME

            Tu me l'as dj dit, et je m'en vais le voir.

MASCARILLE, seul.

            Jusques ici du moins tout va le mieux du monde.
  530    Tchons  ce progrs que le reste rponde,
            Et de peur de trouver dans le port un cueil,
            Conduisons le vaisseau de la main et de l'oeil.

Scne III

LLIE, ANSELME, MASCARILLE.

ANSELME

            Sortons, je ne saurais qu'avec douleur trs forte
            Le voir empaquet de cette trange sorte:
  535    Las! en si peu de temps! il vivait ce matin!

MASCARILLE

            En peu de temps parfois on fait bien du chemin.

LLIE

            Ah!

ANSELME

                  Mais quoi? cher Llie, enfin il tait homme:
            On n'a point pour la mort de dispense de Rome.

LLIE

            Ah!

ANSELME

                  Sans leur dire gare elle abat les humains,
  540    Et contre eux de tout temps a de mauvais desseins.

LLIE

            Ah!

ANSELME

                  Ce fier animal, pour toutes les prires
            Ne perdrait pas un coup de ses dents meurtrires:
            Tout le monde y passe.

LLIE

                              Ah!

MASCARILLE

                                    Vous avez beau prcher,
            Ce deuil enracin ne se peut arracher.

ANSELME

  545    Si malgr ces raisons votre ennui persvre,
            Mon cher Llie, au moins, faites qu'il se modre.

LLIE

            Ah!

MASCARILLE

                  Il n'en fera rien, je connais son humeur.

ANSELME

            Au reste, sur l'avis de votre serviteur,
            J'apporte ici l'argent qui vous est ncessaire
  550    Pour faire clbrer les obsques d'un pre.

LLIE

            Ah! Ah!

MASCARILLE

                  Comme  ce mot s'augmente sa douleur!
            Il ne peut sans mourir songer  ce malheur.

ANSELME

            Je sais que vous verrez aux papiers du bonhomme
            Que je suis dbiteur d'une plus grande somme;
  555    Mais quand par ces raisons je ne vous devrais rien,
            Vous pourriez librement disposer de mon bien.
            Tenez, je suis tout vtre, et le ferai paratre.

LLIE, s'en allant.

            Ah!

MASCARILLE

                  Le grand dplaisir que sent Monsieur mon matre!

ANSELME

            Mascarille, je crois qu'il serait  propos
  560    Qu'il me ft de sa main un reu de deux mots.

MASCARILLE

            Ah!

ANSELME

                  Des vnements l'incertitude est grande.

MASCARILLE

            Ah!

ANSELME

                  Faisons-lui signer le mot que je demande.

MASCARILLE

            Las! en l'tat qu'il est, comment vous contenter?
            Donnez-lui le loisir de se dsattrister;
  565    Et quand ses dplaisirs prendront quelque allgeance,
            J'aurai soin d'en tirer d'abord votre assurance.
            Adieu: je sens mon coeur qui se gonfle d'ennui,
            Et m'en vais tout mon sol pleurer avecque lui!
            Hi!

ANSELME, seul.

                  Le monde est rempli de beaucoup de traverses,
  570    Chaque homme tous les jours en ressent de diverses,
            Et jamais ici-bas.

Scne IV

PANDOLPHE, ANSELME

ANSELME

                        Ah! Bons dieux! Je frmi!
            Pandolfe qui revient! Ft-il bien endormi!
            Comme depuis sa mort sa face est amaigrie!
            Las! ne m'approchez pas de plus prs, je vous prie;
  575    J'ai trop de rpugnance  coudoyer un mort.

PANDOLFE

            D'o peut donc provenir ce bizarre transport?

ANSELME

            Dites-moi de bien loin quel sujet vous amne.
            Si pour me dire adieu vous prenez tant de peine,
            C'est trop de courtoisie, et vritablement
  580    Je me serais pass de votre compliment.
            Si votre me est en peine et cherche des prires,
            Las! je vous en promets, et ne m'effrayez gures:
            Foi d'homme pouvant, je vais faire  l'instant
            Prier tant Dieu pour vous que vous serez content.
  585          Disparaissez donc, je vous prie;
                  Et que le Ciel par sa bont
                  Comble de joie et de sant
                  Votre dfunte seigneurie!

PANDOLFE, riant.

            Malgr tout mon dpit, il m'y faut prendre part.

ANSELME

  590    Las! pour un trpass vous tes bien gaillard!

PANDOLFE

            Est-ce jeu? dites-nous, ou bien si c'est folie,
            Qui traite de dfunt une personne en vie?

ANSELME

            Hlas! vous tes mort, et je viens de vous voir.

PANDOLFE

            Quoi? j'aurais trpass sans m'en apercevoir?

ANSELME

  595    Sitt que Mascarille en a dit la nouvelle,
            J'en ai senti dans l'me une douleur mortelle.

PANDOLFE

            Mais enfin, dormez-vous? tes-vous veill?
            Me connaissez-vous pas?

ANSELME

                              Vous tes habill
            D'un corps arien qui contrefait le vtre,
  600    Mais qui dans un moment peut devenir tout autre.
            Je crains fort de vous voir comme un gant grandir,
            Et tout votre visage affreusement laidir.
            Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure;
            J'ai prou de ma frayeur en cette conjoncture.

PANDOLFE

  605    En une autre saison, cette navet
            Dont vous accompagnez votre crdulit,
            Anselme, me serait un charmant badinage,
            Et j'en prolongerais le plaisir davantage;
            Mais avec cette mort un trsor suppos,
  610    Dont parmi les chemins on m'a dsabus,
            Fomente dans mon me un soupon lgitime:
            Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime,
            Sur qui ne peuvent rien la crainte et le remords,
            Et qui pour ses desseins a d'tranges ressorts.

ANSELME

  615    M'aurait-on jou pice et fait supercherie?
            Ah! vraiment, ma raison, vous seriez fort jolie!
            Touchons un peu pour voir: en effet, c'est bien lui.
            Malepeste du sot que je suis aujourd'hui!
            De grce, n'allez pas divulguer un tel conte:
  620    On en ferait jouer quelque farce  ma honte.
            Mais, Pandolfe, aidez-moi vous-mme  retirer
            L'argent que j'ai donn pour vous faire enterrer.

PANDOLFE

            De l'argent, dites-vous? ah! c'est donc l'enclouure?
            C'est l le noeud secret de toute l'aventure?
  625     votre dam. Pour moi, sans m'en mettre en souci,
            Je vais faire informer de cette affaire-ci
            Contre ce Mascarille, et si l'on peut le prendre,
            Quoi qu'il puisse coter, je le veux faire pendre.

ANSELME, seul.

            Et moi, la bonne dupe,  trop croire un vaurien,
  630    Il faut donc qu'aujourd'hui je perde et sens et bien?
            Il me sied bien, ma foi, de porter tte grise,
            Et d'tre encor si prompt  faire une sottise,
            D'examiner si peu sur un premier rapport.!
            Mais je vois.

Scne V

LLIE, ANSELME.

LLIE

                        Maintenant, avec ce passe-port,
  635    Je puis  Trufaldin rendre aisment visite.

ANSELME

             ce que je puis voir, votre douleur vous quitte.

LLIE

            Que dites-vous? jamais elle ne quittera
            Un coeur qui chrement toujours la gardera.

ANSELME

            Je reviens sur mes pas vous dire avec franchise
  640    Que tantt avec vous j'ai fait une mprise;
            Que parmi ces louis, quoiqu'ils semblent trs beaux,
            J'en ai, sans y penser, ml que je tiens faux,
            Et j'apporte sur moi de quoi mettre en leur place.
            De nos faux-monnoyeurs l'insupportable audace
  645    Pullule en cet tat d'une telle faon,
            Qu'on ne reoit plus rien qui soit hors de soupon:
            Mon Dieu! qu'on ferait bien de les faire tous pendre!

LLIE

            Vous me faites plaisir de les vouloir reprendre;
            Mais je n'en ai point vu de faux, comme je croi.

ANSELME

  650    Je les connatrai bien; montrez, montrez-les-moi:
            Est-ce tout?

LLIE

                  Oui.

ANSELME

                        Tant mieux. Enfin je vous raccroche,
            Mon argent bien aim: rentrez dedans ma poche.
            Et vous, mon brave escroc, vous ne tenez plus rien.
            Vous tuez donc des gens qui se portent fort bien?
  655    Et qu'auriez-vous donc fait sur moi, chtif beau-pre?
            Ma foi, je m'engendrais d'une belle manire,
            Et j'allais prendre en vous un beau-fils fort discret!
            Allez, allez mourir de honte et de regret.

LLIE

            Il faut dire: "J'en tiens." Quelle surprise extrme!
  660    D'o peut-il avoir su sitt le stratagme?

Scne VI

MASCARILLE, LLIE.

MASCARILLE

            Quoi? vous tiez sorti? je vous cherchais partout.
            H bien! en sommes-nous enfin venus  bout?
            Je le donne en six coups au fourbe le plus brave.
            , donnez-moi que j'aille acheter notre esclave:
  665    Votre rival aprs sera bien tonn.

LLIE

            Ah! mon pauvre garon, la chance a bien tourn!
            Pourrais-tu de mon sort deviner l'injustice?

MASCARILLE

            Quoi? que serait-ce?

LLIE

                              Anselme, instruit de l'artifice,
            M'a repris maintenant tout ce qu'il nous prtait,
  670    Sous couleur de changer de l'or que l'on doutait.

MASCARILLE

            Vous vous moquez peut-tre?

LLIE

                                    Il est trop vritable.

MASCARILLE

            Tout de bon?

LLIE

                        Tout de bon; j'en suis inconsolable.
            Tu te vas emporter d'un courroux sans gal.

MASCARILLE

            Moi, monsieur? Quelque sot! la colre fait mal;
  675    Et je veux me choyer, quoi qu'enfin il arrive:
            Que Clie aprs tout soit ou libre ou captive,
            Que Landre l'achte ou qu'elle reste l,
            Pour moi, je m'en soucie autant que de cela.

LLIE

            Ah! N'aye point pour moi si grande indiffrence,
  680    Et sois plus indulgent  ce peu d'imprudence.
            Sans ce dernier malheur, ne m'avoueras-tu pas
            Que j'avais fait merveille, et qu'en ce feint trpas
            J'ludais un chacun d'un deuil si vraisemblable,
            Que les plus clairvoyants l'auraient cru vritable?

MASCARILLE

  685    Vous avez en effet sujet de vous louer.

LLIE

            H bien! je suis coupable, et je veux l'avouer,
            Mais si jamais mon bien te fut considrable,
            Rpare ce malheur, et me sois secourable.

MASCARILLE

            Je vous baise les mains, je n'ai pas le loisir.

LLIE

            Mascarille, mon fils.

MASCARILLE

                              Point.

LLIE

  690                            Fais-moi ce plaisir.

MASCARILLE

            Non, je n'en ferai rien.

LLIE

                              Si tu m'es inflexible,
            Je m'en vais me tuer.

MASCARILLE

                              Soit, il vous est loisible.

LLIE

            Je ne te puis flchir?

MASCARILLE

                              Non.

LLIE

                                    Vois-tu le fer prt?

MASCARILLE

            Oui.

LLIE

                  Je vais le pousser.

MASCARILLE

                              Faites ce qu'il vous plat.

LLIE

  695    Tu n'auras pas regret de m'arracher la vie?

MASCARILLE

            Non.

LLIE

                  Adieu, Mascarille.

MASCARILLE

                              Adieu, Monsieur Llie.

LLIE

            Quoi.?

MASCARILLE

                  Tuez-vous donc vite: ah! que de longs devis!

LLIE

            Tu voudrais bien, ma foi, pour avoir mes habits,
            Que je fisse le sot, et que je me tuasse.

MASCARILLE

  700    Savais-je pas qu'enfin ce n'tait que grimace,
            Et quoi que ces esprits jurent d'effectuer,
            Qu'on n'est point aujourd'hui si prompt  se tuer?

Scne VII

LANDRE, TRUFALDIN, LLIE, MASCARILLE. Trufaldin parle bas  l'oreille de Landre.

LLIE

            Que vois-je? mon rival et Trufaldin ensemble!
            Il achte Clie! ah! de frayeur je tremble.

MASCARILLE

  705    Il ne faut point douter qu'il fera ce qu'il peut,
            Et s'il a de l'argent, qu'il pourra ce qu'il veut.
            Pour moi, j'en suis ravi: voil la rcompense
            De vos brusques erreurs, de votre impatience.

LLIE

            Que dois-je faire? dis, veuille me conseiller.

MASCARILLE

            Je ne sais.

LLIE

  710          Laisse-moi, je vais le quereller.

MASCARILLE

            Qu'en arrivera-t-il?

LLIE

                              Que veux-tu que je fasse
            Pour empcher ce coup?

MASCARILLE

                              Allez, je vous fais grce;
            Je jette encore un oeil pitoyable sur vous:
            Laissez-moi l'observer; par des moyens plus doux
  715    Je vais, comme je crois, savoir ce qu'il projette.

TRUFALDIN

            Quand on viendra tantt, c'est une affaire faite.

MASCARILLE

            Il faut que je l'attrape, et que de ses desseins
            Je sois le confident, pour mieux les rendre vains.

LANDRE

            Grces au Ciel, voil mon bonheur hors d'atteinte,
  720    J'ai su me l'assurer, et je n'ai plus de crainte:
            Quoi que dsormais puisse entreprendre un rival,
            Il n'est plus en pouvoir de me faire du mal.

MASCARILLE

            Ahi! ahi!  l'aide! au meurtre! au secours! on m'assomme!
            Ah! ah! ah! ah! ah! ah!  tratre!  bourreau d'homme!

LANDRE

  725    D'o procde cela? qu'est-ce? que te fait-on?

MASCARILLE

            On vient de me donner deux cents coups de bton.

LANDRE

            Qui?

MASCARILLE

                  Llie.

LANDRE

                        Et pourquoi?

MASCARILLE

                                    Pour une bagatelle,
            Il me chasse et me bat d'une faon cruelle.

LANDRE

            Ah! vraiment il a tort.

MASCARILLE

                              Mais, ou je ne pourrai,
  730    Ou je jure bien fort que je m'en vengerai;
            Oui, je te ferai voir, batteur que Dieu confonde!
            Que ce n'est pas pour rien qu'il faut rouer le monde,
            Que je suis un valet, mais fort homme d'honneur,
            Et qu'aprs m'avoir eu quatre ans pour serviteur,
  735    Il ne me fallait pas payer en coups de gaules,
            Et me faire un affront si sensible aux paules;
            Je te le dis encor, je saurai m'en venger:
            Une esclave te plat, tu voulais m'engager
             la mettre en tes mains, et je veux faire en sorte
  740    Qu'un autre te l'enlve, ou le diable m'emporte!

LANDRE

            coute, Mascarille, et quitte ce transport:
            Tu m'as plu de tout temps, et je souhaitais fort
            Qu'un garon comme toi, plein d'esprit et fidle,
             mon service un jour pt attacher son zle:
  745    Enfin, si le parti te semble bon pour toi,
            Si tu veux me servir, je t'arrte avec moi.

MASCARILLE

            Oui, Monsieur; d'autant mieux que le destin propice
            M'offre  me bien venger en vous rendant service,
            Et que dans mes efforts pour vos contentements
  750    Je puis  mon brutal trouver des chtiments;
            De Clie, en un mot, par mon adresse extrme.

LANDRE

            Mon amour s'est rendu cet office lui-mme:
            Enflamm d'un objet qui n'a point de dfaut,
            Je viens de l'acheter moins encor qu'il ne vaut.

MASCARILLE

            Quoi? Clie est  vous?

LANDRE

  755                      Tu la verrais paratre,
            Si de mes actions j'tais tout  fait matre;
            Mais quoi? mon pre l'est: comme il a volont
            (Ainsi que je l'apprends d'un paquet apport)
            De me dterminer  l'hymen d'Hippolyte,
  760    J'empche qu'un rapport de tout ceci l'irrite.
            Donc avec Trufaldin, car je sors de chez lui,
            J'ai voulu tout exprs agir au nom d'autrui;
            Et l'achat fait, ma bague est la marque choisie
            Sur laquelle au premier il doit livrer Clie.
  765    Je songe auparavant  chercher les moyens
            D'ter aux yeux de tous ce qui charme les miens,
             trouver promptement un endroit favorable
            O puisse tre en secret cette captive aimable.

MASCARILLE

            Hors de la ville un peu, je puis avec raison
  770    D'un vieux parent que j'ai vous offrir la maison:
            L vous pourrez la mettre avec toute assurance,
            Et de cette action nul n'aura connaissance.

LANDRE

            Oui, ma foi, tu me fais un plaisir souhait;
            Tiens donc, et va pour moi prendre cette beaut:
  775    Ds que par Trufaldin ma bague sera vue,
            Aussitt en tes mains elle sera rendue,
            Et dans cette maison tu me la conduiras
            Quand. Mais chut, Hippolyte est ici sur nos pas.

Scne VIII

HIPPOLYTE, LANDRE, MASCARILLE.

HIPPOLYTE

            Je dois vous annoncer, Landre, une nouvelle;
  780    Mais la trouverez-vous agrable, ou cruelle?

LANDRE

            Pour en pouvoir juger, et rpondre soudain,
            Il faudrait la savoir.

HIPPOLYTE

                              Donnez-moi donc la main
            Jusqu'au temple; en marchant je pourrai vous l'apprendre.

LANDRE

            Va, va-t'en me servir sans davantage attendre.

MASCARILLE

  785    Oui, je te vais servir d'un plat de ma faon.
            Fut-il jamais au monde un plus heureux garon?
            Oh! que dans un moment Llie aura de joie!
            Sa matresse en nos mains tomber par cette voie!
            Recevoir tout son bien d'o l'on attend son mal,
  790    Et devenir heureux par la main d'un rival!
            Aprs ce rare exploit, je veux que l'on s'apprte
             me peindre en hros un laurier sur la tte,
            Et qu'au bas du portrait on mette en lettres d'or:
            Vivat Mascarillus, fourbum imperator!

Scne IX

TRUFALDIN, MASCARILLE.

MASCARILLE

            Hol!

TRUFALDIN

                  Que voulez-vous?

MASCARILLE

  795                      Cette bague connue
            Vous dira le sujet qui cause ma venue.

TRUFALDIN

            Oui, je reconnais bien la bague que voil:
            Je vais qurir l'esclave; arrtez un peu l.

Scne X

LE COURRIER, TRUFALDIN, MASCARILLE.

LE COURRIER

            Seigneur, obligez-moi de m'enseigner un homme.

TRUFALDIN

            Et qui?

LE COURRIER

  800          Je crois que c'est Trufaldin qu'il se nomme.

TRUFALDIN

            Et que lui voulez-vous? Vous le voyez ici.

LE COURRIER

            Lui rendre seulement la lettre que voici.

                  Lettre.
            "Le Ciel, dont la bont prend souci de ma vie,
            Vient de me faire our par un bruit assez doux
  805    Que ma fille,  quatre ans par des voleurs ravie,
            Sous le nom de Clie est esclave chez vous.

            "Si vous stes jamais ce que c'est qu'tre pre,
            Et vous trouvez sensible aux tendresses du sang,
            Conservez-moi chez vous cette fille si chre,
  810    Comme si de la vtre elle tenait le rang.

            "Pour l'aller retirer je pars d'ici moi-mme,
            Et vous vais de vos soins rcompenser si bien,
            Que par votre bonheur, que je veux rendre extrme,
            Vous bnirez le jour o vous causez le mien.

                  "De Madrid.
                        Dom Pedro de Gusman,
                        Marquis de Montalcane."

TRUFALDIN

  815    Quoiqu' leur nation bien peu de foi soit due,
            Ils me l'avaient bien dit, ceux qui me l'ont vendue,
            Que je verrais dans peu quelqu'un la retirer,
            Et que je n'aurais pas sujet d'en murmurer;
            Et cependant j'allais dans mon impatience
  820    Perdre aujourd'hui les fruits d'une haute esprance.
(Au courrier.)
            Un seul moment plus tard tous vos pas taient vains,
            J'allais mettre en l'instant cette fille en ses mains;
            Mais suffit, j'en aurai tout le soin qu'on dsire.
( Mascarille.)
            Vous-mme vous voyez ce que je viens de lire:
  825    Vous direz  celui qui vous a fait venir
            Que je ne lui saurais ma parole tenir,
            Qu'il vienne retirer son argent.

MASCARILLE

                                    Mais l'outrage
            Que vous lui faites.

TRUFALDIN

                        Va, sans causer davantage.

MASCARILLE

            Ah! le fcheux paquet que nous venons d'avoir!
  830    Le sort a bien donn la baye  mon espoir,
            Et bien  la male-heure est-il venu d'Espagne,
            Ce courrier que la foudre ou la grle accompagne:
            Jamais, certes, jamais plus beau commencement
            N'eut en si peu de temps plus triste vnement.

Scne XI

LLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE

  835    Quel beau transport de joie  prsent vous inspire?

LLIE

            Laisse-m'en rire encore avant que te le dire.

MASCARILLE

            , rions donc bien fort, nous en avons sujet.

LLIE

            Ah! je ne serai plus de tes plaintes l'objet;
            Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries,
  840    Que je gte en brouillon toutes tes fourberies:
            J'ai bien jou moi-mme un tour des plus adroits.
            Il est vrai, je suis prompt, et m'emporte parfois;
            Mais pourtant, quand je veux, j'ai l'imaginative
            Aussi bonne en effet que personne qui vive;
  845    Et toi-mme avoueras que ce que j'ai fait part
            D'une pointe d'esprit o peu de monde a part.

MASCARILLE

            Sachons donc ce qu'a fait cette imaginative.

LLIE

            Tantt, l'esprit mu d'une frayeur bien vive
            D'avoir vu Trufaldin avecque mon rival,
  850    Je songeais  trouver un remde  ce mal,
            Lorsque me ramassant tout entier en moi-mme,
            J'ai conu, digr, produit un stratagme
            Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas,
            Doivent sans contredit mettre pavillon bas.

MASCARILLE

            Mais qu'est-ce?

LLIE

  855                Ah! s'il te plat, donne-toi patience:
            J'ai donc feint une lettre avecque diligence,
            Comme d'un grand seigneur crite  Trufaldin,
            Qui mande qu'ayant su par un heureux destin
            Qu'une esclave qu'il tient sous le nom de Clie
  860    Est sa fille, autrefois par des voleurs ravie,
            Il veut la venir prendre, et le conjure au moins
            De la garder toujours, de lui rendre des soins;
            Qu' ce sujet il part d'Espagne, et doit pour elle
            Par de si grands prsents reconnatre son zle,
  865    Qu'il n'aura point regret de causer son bonheur.

MASCARILLE

            Fort bien.

LLIE

                  coute donc, voici bien le meilleur:
            La lettre que je dis a donc t remise;
            Mais sais-tu bien comment? En saison si bien prise,
            Que le porteur m'a dit que sans ce trait falot
  870    Un homme l'emmenait, qui s'est trouv fort sot.

MASCARILLE

            Vous avez fait ce coup sans vous donner au diable?

LLIE

            Oui, d'un tour si subtil m'aurais-tu cru capable?
            Loue au moins mon adresse, et la dextrit
            Dont je romps d'un rival le dessein concert.

MASCARILLE

  875     vous pouvoir louer selon votre mrite
            Je manque d'loquence, et ma force est petite;
            Oui, pour bien taler cet effort relev,
            Ce bel exploit de guerre  nos yeux achev,
            Ce grand et rare effet d'une imaginative
  880    Qui ne cde en vigueur  personne qui vive,
            Ma langue est impuissante, et je voudrais avoir
            Celles de tous les gens du plus exquis savoir,
            Pour vous dire en beaux vers, ou bien en docte prose,
            Que vous serez toujours, quoi que l'on se propose,
  885    Tout ce que vous avez t durant vos jours,
            C'est--dire un esprit chauss tout  rebours,
            Une raison malade et toujours en dbauche,
            Un envers du bon sens, un jugement  gauche,
            Un brouillon, une bte, un brusque, un tourdi,
  890    Que sais-je? un. cent fois plus encor que je ne dis:
            C'est faire en abrg votre pangyrique.

LLIE

            Apprends-moi le sujet qui contre moi te pique:
            Ai-je fait quelque chose? claircis-moi ce point.

MASCARILLE

            Non, vous n'avez rien fait; mais ne me suivez point.

LLIE

  895    Je te suivrai partout, pour savoir ce mystre.

MASCARILLE

            Oui? sus donc, prparez vos jambes  bien faire,
            Car je vais vous fournir de quoi les exercer.

LLIE

            Il m'chappe! oh! malheur qui ne se peut forcer!
            Au discours qu'il m'a fait que saurais-je comprendre?
  900    Et quel mauvais office aurais-je pu me rendre?

ACTE III, Scne premire


MASCARILLE, seul.

            Taisez-vous, ma bont, cessez votre entretien:
            Vous tes une sotte, et je n'en ferai rien.
            Oui, vous avez raison, mon courroux, je l'avoue:
            Relier tant de fois ce qu'un brouillon dnoue,
  905    C'est trop de patience, et je dois en sortir,
            Aprs de si beaux coups qu'il a su divertir.
            Mais aussi, raisonnons un peu sans violence:
            Si je suis maintenant ma juste impatience,
            On dira que je cde  la difficult,
  910    Que je me trouve  bout de ma subtilit;
            Et que deviendra lors cette publique estime
            Qui te vante partout pour un fourbe sublime,
            Et que tu t'es acquise en tant d'occasions,
             ne t'tre jamais vu court d'inventions?
  915    L'honneur,  Mascarille, est une belle chose:
             tes nobles travaux ne fais aucune pause;
            Et quoi qu'un matre ait fait pour te faire enrager,
            Achve pour ta gloire, et non pour l'obliger.
            Mais quoi? Que feras-tu, que de l'eau toute claire,
  920    Travers sans repos par ce dmon contraire?
            Tu vois qu' chaque instant il te fait dchanter,
            Et que c'est battre l'eau de prtendre arrter
            Ce torrent effrn, qui de tes artifices
            Renverse en un moment les plus beaux difices.
  925    H bien! pour toute grce, encore un coup du moins,
            Au hasard du succs sacrifions des soins;
            Et s'il poursuit encore  rompre notre chance,
            J'y consens, tons-lui toute notre assistance.
            Cependant notre affaire encor n'irait pas mal,
  930    Si par l nous pouvions perdre notre rival,
            Et que Landre enfin, lass de sa poursuite,
            Nous laisst jour entier pour ce que je mdite.
            Oui, je roule en ma tte un trait ingnieux,
            Dont je promettrais bien un succs glorieux,
  935    Si je puis n'avoir plus cet obstacle  combattre:
            Bon, voyons si son feu se rend opinitre.

Scne II

LANDRE, MASCARILLE.

MASCARILLE

            Monsieur, j'ai perdu temps, votre homme se ddit.

LANDRE

            De la chose lui-mme il m'a fait le rcit;
            Mais c'est bien plus, j'ai su que tout ce beau mystre
  940    D'un rapt d'gyptiens, d'un grand seigneur pour pre
            Qui doit partir d'Espagne et venir en ces lieux,
            N'est qu'un pur stratagme, un trait factieux,
            Une histoire  plaisir, un conte dont Llie
            A voulu dtourner notre achat de Clie.

MASCARILLE

            Voyez un peu la fourbe!

LANDRE

  945                      Et pourtant Trufaldin
            Est si bien imprim de ce conte badin,
            Mord si bien  l'appt de cette faible ruse,
            Qu'il ne veut point souffrir que l'on le dsabuse.

MASCARILLE

            C'est pourquoi dsormais il la gardera bien,
  950    Et je ne vois pas lieu d'y prtendre plus rien.

LANDRE

            Si d'abord  mes yeux elle parut aimable,
            Je viens de la trouver tout  fait adorable,
            Et je suis en suspens si, pour me l'acqurir,
            Aux extrmes moyens je ne dois point courir,
  955    Par le don de ma foi rompre sa destine,
            Et changer ses liens en ceux de l'hymne.

MASCARILLE

            Vous pourriez l'pouser!

LANDRE

                              Je ne sais; mais enfin,
            Si quelque obscurit se trouve en son destin,
            Sa grce et sa vertu sont de douces amorces,
  960    Qui pour tirer les cours ont d'incroyables forces.

MASCARILLE

            Sa vertu, dites-vous?

LANDRE

                              Quoi? Que murmures-tu?
            Achve, explique-toi sur ce mot de vertu.

MASCARILLE

            Monsieur, votre visage en un moment s'altre,
            Et je ferai bien mieux peut-tre de me taire.

LANDRE

            Non, non, parle.

MASCARILLE

  965                H bien donc! Trs charitablement
            Je vous veux retirer de votre aveuglement.
            Cette fille.

LANDRE

                  Poursuis.

MASCARILLE

                        N'est rien moins qu'inhumaine;
            Dans le particulier elle oblige sans peine;
            Et son coeur, croyez-moi, n'est point roche, aprs tout,
  970     quiconque la sait prendre par le bon bout.
            Elle fait la sucre, et veut passer pour prude;
            Mais je puis en parler avecque certitude:
            Vous savez que je suis quelque peu d'un mtier
             me devoir connatre en un pareil gibier.

LANDRE

            Clie.

MASCARILLE

  975          Oui, sa pudeur n'est que franche grimace,
            Qu'une ombre de vertu qui garde mal la place,
            Et qui s'vanouit, comme l'on peut savoir,
            Aux rayons du soleil qu'une bourse fait voir.

LANDRE

            Las! que dis-tu? croirai-je un discours de la sorte?

MASCARILLE

  980    Monsieur, les volonts sont libres: que m'importe?
            Non, ne me croyez pas, suivez votre dessein,
            Prenez cette matoise, et lui donnez la main:
            Toute la ville en corps reconnatra ce zle,
            Et vous pouserez le bien public en elle.

LANDRE

            Quelle surprise trange!

MASCARILLE, bas.

  985                      Il a pris l'hameon;
            Courage: s'il se peut enferrer tout de bon,
            Nous nous tons du pied une fcheuse pine.

LANDRE

            Oui, d'un coup tonnant ce discours m'assassine.

MASCARILLE

            Quoi? Vous pourriez.?

LANDRE

                              Va-t'en jusqu' la poste, et voi
  990    Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi.
            (Seul, aprs avoir rv.)
            Qui ne s'y ft tromp? Jamais l'air d'un visage,
            Si ce qu'il dit est vrai, n'imposa davantage.

Scne III

LLIE, LANDRE.

LLIE

            Du chagrin qui vous tient quel peut tre l'objet?

LANDRE

            Moi?

LLIE

                  Vous-mme.

LANDRE

                              Pourtant je n'en ai point sujet.

LLIE

  995    Je vois bien ce que c'est, Clie en est la cause.

LANDRE

            Mon esprit ne court pas aprs si peu de chose.

LLIE

            Pour elle vous aviez pourtant de grands desseins;
            Mais il faut dire ainsi lorsqu'ils se trouvent vains.

LANDRE

            Si j'tais assez sot pour chrir ses caresses,
1000    Je me moquerais bien de toutes vos finesses.

LLIE

            Quelles finesses donc?

LANDRE

                              Mon Dieu! Nous savons tout.

LLIE

            Quoi?

LANDRE

                  Votre procd de l'un  l'autre bout.

LLIE

            C'est de l'hbreu pour moi, je n'y puis rien comprendre.

LANDRE

            Feignez, si vous voulez, de ne me pas entendre;
1005    Mais, croyez-moi, cessez de craindre pour un bien
            O je serais fch de vous disputer rien;
            J'aime fort la beaut qui n'est point profane,
            Et ne veux point brler pour une abandonne.

LLIE

            Tout beau, tout beau, Landre.

LANDRE

                                    Ah! que vous tes bon!
1010    Allez, vous dis-je encor, servez-la sans soupon:
            Vous pourrez vous nommer homme  bonnes fortunes.
            Il est vrai, sa beaut n'est pas des plus communes;
            Mais en revanche aussi le reste est fort commun.

LLIE

            Landre, arrtez l ce discours importun.
1015    Contre moi tant d'efforts qu'il vous plaira pour elle;
            Mais sur tout retenez cette atteinte mortelle:
            Sachez que je m'impute  trop de lchet
            D'entendre mal parler de ma divinit,
            Et que j'aurai toujours bien moins de rpugnance
1020     souffrir votre amour qu'un discours qui l'offense.

LANDRE

            Ce que j'avance ici me vient de bonne part.

LLIE

            Quiconque vous l'a dit, est un lche, un pendard:
            On ne peut imposer de tache  cette fille;
            Je connais bien son coeur.

LANDRE

                              Mais enfin Mascarille
1025    D'un semblable procs est juge comptent:
            C'est lui qui la condamne.

LLIE

                              Oui?

LANDRE

                                    Lui-mme.

LLIE

                                          Il prtend
            D'une fille d'honneur insolemment mdire,
            Et que peut-tre encor je n'en ferai que rire?
            Gage qu'il se ddit.

LANDRE

                              Et moi gage que non.

LLIE

1030    Parbleu je le ferais mourir sous le bton,
            S'il m'avait soutenu des faussets pareilles.

LANDRE

            Moi, je lui couperais sur-le-champ les oreilles,
            S'il n'tait pas garant de tout ce qu'il m'a dit.

Scne IV

LLIE, LANDRE, MASCARILLE.

LLIE

            Ah! Bon, bon, le voil: venez , chien maudit.

MASCARILLE

            Quoi?

LLIE

1035          Langue de serpent fertile en impostures,
            Vous osez sur Clie attacher vos morsures,
            Et lui calomnier la plus rare vertu
            Qui puisse faire clat sous un sort abattu?

MASCARILLE

            Doucement, ce discours est de mon industrie.

LLIE

1040    Non, non, point de clin d'oeil et point de raillerie:
            Je suis aveugle  tout, sourd  quoi que ce soit;
            Ft-ce mon propre frre, il me la payeroit;
            Et sur ce que j'adore oser porter le blme,
            C'est me faire une plaie au plus tendre de l'me.
1045      Tous ces signes sont vains: quels discours as-tu faits?

MASCARILLE

            Mon Dieu, ne cherchons point querelle, ou je m'en vais.

LLIE

            Tu n'chapperas pas.

MASCARILLE

                              Ahii!

LLIE

                                    Parle donc, confesse.

MASCARILLE

            Laissez-moi; je vous dis que c'est un tour d'adresse.

LLIE

            Dpche, qu'as-tu dit? vuide entre nous ce point.

MASCARILLE

1050    J'ai dit ce que j'ai dit, ne vous emportez point.

LLIE, mettant l'pe  la main.

            Ah! Je vous ferai bien parler d'une autre sorte.

LANDRE, l'arrtant.

            Alte un peu: retenez l'ardeur qui vous emporte.

MASCARILLE

            Fut-il jamais au monde un esprit moins sens?

LLIE

            Laissez-moi contenter mon courage offens.

LANDRE

1055    C'est trop que de vouloir le battre en ma prsence.

LLIE

            Quoi? chtier mes gens n'est pas en ma puissance?

LANDRE

            Comment vos gens?

MASCARILLE

                        Encore! Il va tout dcouvrir.

LLIE

            Quand j'aurais volont de le battre  mourir,
            H bien! c'est mon valet.

LANDRE

                              C'est maintenant le ntre.

LLIE

1060    Le trait est admirable! et comment donc le vtre?
            Sans doute.

MASCARILLE, bas.

                  Doucement.

LLIE

                              Hem, que veux-tu conter?

MASCARILLE, bas.

            Ah! le double bourreau, qui me va tout gter,
            Et qui ne comprend rien, quelque signe qu'on donne!

LLIE

            Vous rvez bien, Landre, et me la baillez bonne.
            Il n'est pas mon valet?

LANDRE

1065                      Pour quelque mal commis,
            Hors de votre service il n'a pas t mis?

LLIE

            Je ne sais ce que c'est.

LANDRE

                              Et plein de violence,
            Vous n'avez pas charg son dos avec outrance?

LLIE

            Point du tout. Moi? l'avoir chass, rou de coups?
1070    Vous vous moquez de moi, Landre, ou lui de vous.

MASCARILLE

            Pousse, pousse, bourreau, tu fais bien tes affaires.

LANDRE

            Donc les coups de bton ne sont qu'imaginaires?

MASCARILLE

            Il ne sait ce qu'il dit, sa mmoire.

LANDRE

                                    Non, non.
            Tous ces signes pour toi ne disent rien de bon;
1075    Oui, d'un tour dlicat mon esprit te souponne;
            Mais pour l'invention, va, je te la pardonne:
            C'est bien assez pour moi qu'il m'ait dsabus,
            De voir par quels motifs tu m'avais impos,
            Et que m'tant commis  ton zle hypocrite,
1080     si bon compte encor je m'en sois trouv quitte.
            Ceci doit s'appeler un avis au lecteur.
            Adieu, Llie, adieu: trs humble serviteur.

MASCARILLE

            Courage, mon garon: tout heur nous accompagne;
            Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne,
1085    Faisons l'Olibrius, l'occiseur d'innocents.

LLIE

            Il t'avait accus de discours mdisants
            Contre.

MASCARILLE

                  Et vous ne pouviez souffrir mon artifice?
            Lui laisser son erreur, qui vous rendait service,
            Et par qui son amour s'en tait presque all?
1090    Non, il a l'esprit franc et point dissimul.
            Enfin chez son rival je m'ancre avec adresse;
            Cette fourbe en mes mains va mettre sa matresse:
            Il me la fait manquer avec de faux rapports;
            Je veux de son rival alentir les transports:
1095    Mon brave incontinent vient, qui le dsabuse;
            J'ai beau lui faire signe, et montrer que c'est ruse:
            Point d'affaire, il poursuit sa pointe jusqu'au bout,
            Et n'est point satisfait qu'il n'ait dcouvert tout:
            Grand et sublime effort d'une imaginative
1100    Qui ne le cde point  personne qui vive!
            C'est une rare pice, et digne, sur ma foi,
            Qu'on en fasse prsent au cabinet d'un roi!

LLIE

            Je ne m'tonne pas si je romps tes attentes:
             moins d'tre inform des choses que tu tentes,
            J'en ferais encor cent de la sorte.

MASCARILLE

1105                            Tant pis.

LLIE

            Au moins, pour t'emporter  de justes dpits,
            Fais-moi dans tes desseins entrer de quelque chose;
            Mais que de leurs ressorts la porte me soit close,
            C'est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert.

MASCARILLE

1110    Ha! voil tout le mal, et c'est cela qui nous perd:
            Ma foi, mon cher patron, je vous le dis encore,
            Vous ne serez jamais qu'une pauvre pcore.

LLIE

            Puisque la chose est faite, il n'y faut plus penser:
            Mon rival en tout cas ne peut me traverser;
1115    Et pourvu que tes soins, en qui je me repose.

MASCARILLE

            Laissons l ce discours, et parlons d'autre chose:
            Je ne m'apaise pas, non, si facilement;
            Je suis trop en colre. Il faut premirement
            Me rendre un bon office, et nous verrons ensuite
1120    Si je dois de vos feux reprendre la conduite.

LLIE

            S'il ne tient qu' cela, je n'y rsiste pas:
            As-tu besoin, dis-moi, de mon sang, de mon bras?

MASCARILLE

            De quelle vision sa cervelle est frappe!
            Vous tes de l'humeur de ces amis d'pe
1125    Que l'on trouve toujours plus prompts  dgainer
            Qu' tirer un teston, s'il fallait le donner.

LLIE

            Que puis-je donc pour toi?

MASCARILLE

                              C'est que de votre pre
            Il faut absolument apaiser la colre.

LLIE

            Nous avons fait la paix.

MASCARILLE

                              Oui, mais non pas pour nous.
1130    Je l'ai fait ce matin mort pour l'amour de vous:
            La vision le choque, et de pareilles feintes
            Aux vieillards comme lui sont de dures atteintes,
            Qui sur l'tat prochain de leur condition
            Leur font faire  regret triste rflexion.
1135    Le bon homme, tout vieux, chrit fort la lumire,
            Et ne veut point de jeu dessus cette matire;
            Il craint le pronostic, et contre moi fch,
            On m'a dit qu'en justice il m'avait recherch:
            J'ai peur, si le logis du Roi fait ma demeure,
1140    De m'y trouver si bien ds le premier quart d'heure,
            Que j'aye peine aussi d'en sortir par aprs.
            Contre moi ds longtemps on a force dcrets;
            Car enfin la vertu n'est jamais sans envie,
            Et dans ce maudit sicle est toujours poursuivie.
            Allez donc le flchir.

LLIE

1145                      Oui, nous le flchirons;
            Mais aussi tu promets.

MASCARILLE

                              Ah! Mon Dieu, nous verrons.
(Llie sort.)
            Ma foi, prenons haleine aprs tant de fatigues,
            Cessons pour quelque temps le cours de nos intrigues
            Et de nous tourmenter de mme qu'un lutin:
1150    Landre, pour nous nuire, est hors de garde enfin,
            Et Clie, arrte avecque l'artifice.

Scne V

ERGASTE, MASCARILLE.

ERGASTE

            Je te cherchais partout pour te rendre un service,
            Pour te donner avis d'un secret important.

MASCARILLE

            Quoi donc?

ERGASTE

                  N'avons-nous point ici quelque coutant?

MASCARILLE

            Non.

ERGASTE

1155          Nous sommes amis autant qu'on le peut tre;
            Je sais tous tes desseins, et l'amour de ton matre.
            Songez  vous tantt: Landre fait parti
            Pour enlever Clie, et j'en suis averti,
            Qu'il a mis ordre  tout, et qu'il se persuade
1160    D'entrer chez Trufaldin par une mascarade,
            Ayant su qu'en ce temps, assez souvent le soir,
            Des femmes du quartier en masque l'allaient voir.

MASCARILLE

            Oui? Suffit. Il n'est pas au comble de sa joie;
            Je pourrai bien tantt lui souffler cette proie,
1165    Et contre cet assaut je sais un coup fourr
            Par qui je veux qu'il soit de lui-mme enferr:
            Il ne sait pas les dons dont mon me est pourvue.
            Adieu: nous boirons pinte  la premire vue.
(Ergaste sort.)
            Il faut, il faut tirer  nous ce que d'heureux
1170    Pourrait avoir en soi ce projet amoureux,
            Et par une surprise adroite et non commune,
            Sans courir le danger en tenter la fortune.
            Si je vais me masquer pour devancer ses pas,
            Landre assurment ne nous bravera pas;
1175    Et l, premier que lui si nous faisons la prise,
            Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise,
            Puisque par son dessein dj presque vent,
            Le soupon tombera toujours de son ct,
            Et que nous,  couvert de toutes ses poursuites,
1180      De ce coup hasardeux ne craindrons point les suites.
            C'est ne se point commettre  faire de l'clat,
            Et tirer les marrons de la patte du chat.
            Allons donc nous masquer avec quelques bons frres;
            Pour prvenir nos gens il ne faut tarder gures.
1185    Je sais o gt le livre, et me puis sans travail
            Fournir en un moment d'hommes et d'attirail.
            Croyez que je mets bien mon adresse en usage:
            Si j'ai reu du Ciel les fourbes en partage,
            Je ne suis point au rang de ces esprits mal ns
1190    Qui cachent les talents que Dieu leur a donns.

Scne VI

LLIE, ERGASTE.

LLIE

            Il prtend l'enlever avec sa mascarade?

ERGASTE

            Il n'est rien plus certain: quelqu'un de sa brigade
            M'ayant de ce dessein instruit, sans m'arrter,
             Mascarille alors j'ai couru tout conter,
1195    Qui s'en va, m'a-t-il dit, rompre cette partie
            Par une invention dessus le champ btie;
            Et comme je vous ai rencontr par hasard,
            J'ai cru que je devais de tout vous faire part.

LLIE

            Tu m'obliges par trop avec cette nouvelle:
1200    Va, je reconnatrai ce service fidle.
            Mon drle assurment leur jouera quelque trait;
            Mais je veux de ma part seconder son projet:
            Il ne sera pas dit qu'en un fait qui me touche,
            Je ne me sois non plus remu qu'une souche.
1205    Voici l'heure: ils seront surpris  mon aspect.
            Foin! que n'ai-je avec moi pris mon porte-respect?
            Mais vienne qui voudra contre notre personne:
            J'ai deux bons pistolets, et mon pe est bonne.
            Hol! quelqu'un, un mot.

Scne VII

LLIE, TRUFALDIN.

TRUFALDIN

                              Qu'est-ce? qui me vient voir?

LLIE

1210    Fermez soigneusement votre porte ce soir.

TRUFALDIN

            Pourquoi?

LLIE

                        Certaines gens font une mascarade,
            Pour vous venir donner une fcheuse aubade:
            Ils veulent enlever votre Clie.

TRUFALDIN

                                    Oh! Dieux!

LLIE

            Et sans doute bientt ils viendront en ces lieux:
1215    Demeurez, vous pourrez voir tout de la fentre.
            H bien! qu'avais-je dit? les voyez-vous paratre?
            Chut, je veux  vos yeux leur en faire l'affront:
            Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt.

Scne VIII

LLIE, TRUFALDIN, MASCARILLE, masqu.

TRUFALDIN

            Oh! les plaisants robins qui pensent me surprendre!

LLIE

1220    Masques, o courez-vous? le pourrait-on apprendre?
            Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon.
            Bon Dieu! qu'elle est jolie, et qu'elle a l'air mignon!
            H quoi? vous murmurez? mais sans vous faire outrage,
            Peut-on lever le masque et voir votre visage?

TRUFALDIN

1225    Allez, fourbes mchants; retirez-vous d'ici,
            Canaille; et vous, Seigneur, bonsoir, et grand merci.

LLIE

            Mascarille, est-ce toi?

MASCARILLE

                              Nenni-da, c'est quelque autre.

LLIE

            Hlas! quelle surprise! et quel sort est le ntre!
            L'aurais-je devin, n'tant point averti
1230    Des secrtes raisons qui t'avaient travesti?
            Malheureux que je suis, d'avoir dessous ce masque
            t sans y penser te faire cette frasque!
            Il me prendrait envie, en mon juste courroux,
            De me battre moi-mme et me donner cent coups.

MASCARILLE

1235    Adieu, sublime esprit, rare imaginative.

LLIE

            Las! si de ton secours ta colre me prive,
             quel saint me vouerai-je?

MASCARILLE

                                    Au grand diable d'enfer.

LLIE

            Ah! si ton coeur pour moi n'est de bronze ou de fer,
            Qu'encore un coup, du moins, mon imprudence ait grce:
1240    S'il faut pour l'obtenir que tes genoux j'embrasse,
            Vois-moi.

MASCARILLE

                  Tarare. Allons, camarades, allons:
            J'entends venir des gens qui sont sur nos talons.

Scne IX

LANDRE, masqu, et sa suite, TRUFALDIN.

LANDRE

            Sans bruit! ne faisons rien que de la bonne sorte.

TRUFALDIN

            Quoi? masques toute nuit assigeront ma porte?
1245    Messieurs, ne gagnez point de rhumes  plaisir;
            Tout cerveau qui le fait est certes de loisir:
            Il est un peu trop tard pour enlever Clie;
            Dispensez-l'en ce soir, elle vous en supplie:
            La belle est dans le lit, et ne peut vous parler;
1250    J'en suis fch pour vous; mais pour vous rgaler
            Du souci qui pour elle ici vous inquite,
            Elle vous fait prsent de cette cassolette.

LANDRE

            Fi! Cela sent mauvais, et je suis tout gt:
            Nous sommes dcouverts, tirons de ce ct.

ACTE IV, Scne premire

LLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE

1255    Vous voil fagot d'une plaisante sorte.

LLIE

            Tu ranimes par l mon esprance morte.

MASCARILLE

            Toujours de ma colre on me voit revenir;
            J'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir.

LLIE

            Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance,
1260    Que tu seras content de ma reconnaissance,
            Et que, quand je n'aurais qu'un seul morceau de pain.

MASCARILLE

            Baste! Songez  vous dans ce nouveau dessein.
            Au moins, si l'on vous voit commettre une sottise,
            Vous n'imputerez plus l'erreur  la surprise:
1265    Votre rle en ce jeu par coeur doit tre su.

LLIE

            Mais comment Trufaldin chez lui t'a-t-il reu?

MASCARILLE

            D'un zle simul j'ai brid le bon sire:
            Avec empressement je suis venu lui dire,
            S'il ne songeait  lui, que l'on le surprendroit;
1270    Que l'on couchait en joue, et de plus d'un endroit,
            Celle dont il a vu qu'une lettre en avance
            Avait si faussement divulgu la naissance;
            Qu'on avait bien voulu m'y mler quelque peu,
            Mais que j'avais tir mon pingle du jeu;
1275    Et que, touch d'ardeur pour ce qui le regarde,
            Je venais l'avertir de se donner de garde.
            De l, moralisant, j'ai fait de grands discours
            Sur les fourbes qu'on voit ici-bas tous les jours;
            Que pour moi, las du monde et de sa vie infme,
1280    Je voulais travailler au salut de mon me,
             m'loigner du trouble, et pouvoir longuement
            Prs de quelque honnte homme tre paisiblement;
            Que s'il le trouvait bon, je n'aurais d'autre envie
            Que de passer chez lui le reste de ma vie;
1285    Et que mme  tel point il m'avait su ravir,
            Que sans lui demander gages pour le servir,
            Je mettrais en ses mains, que je tenais certaines,
            Quelque bien de mon pre et le fruit de mes peines,
            Dont, advenant que Dieu de ce monde m'tt,
1290    J'entendais tout de bon que lui seul hritt:
            C'tait le vrai moyen d'acqurir sa tendresse,
            Et comme, pour rsoudre avec votre matresse
            Des biais qu'on doit prendre  terminer vos voeux,
            Je voulais en secret vous aboucher tous deux,
1295    Lui-mme a su m'ouvrir une voie assez belle
            De pouvoir hautement vous loger avec elle,
            Venant m'entretenir d'un fils priv du jour
            Dont cette nuit en songe il a vu le retour.
             ce propos, voici l'histoire qu'il m'a dite,
1300    Et sur qui j'ai tantt notre fourbe construite.

LLIE

            C'est assez, je sais tout: tu me l'as dit deux fois.

MASCARILLE

            Oui, oui, mais quand j'aurais pass jusques  trois,
            Peut-tre encor qu'avec toute sa suffisance,
            Votre esprit manquera dans quelque circonstance.

LLIE

1305    Mais  tant diffrer je me fais de l'effort.

MASCARILLE

            Ah! de peur de tomber, ne courons pas si fort.
            Voyez-vous, vous avez la caboche un peu dure:
            Rendez-vous affermi dessus cette aventure.
            Autrefois Trufaldin de Naples est sorti,
1310    Et s'appelait alors Zanobio Ruberti;
            Un parti qui causa quelque meute civile,
            Dont il fut seulement souponn dans sa ville
            (De fait, il n'est pas homme  troubler un tat),
            L'obligea d'en sortir une nuit sans clat.
1315    Une fille fort jeune et sa femme laisses
             quelque temps de l se trouvant trpasses,
            Il en eut la nouvelle, et dans ce grand ennui,
            Voulant dans quelque ville emmener avec lui,
            Outre ses biens, l'espoir qui restait de sa race,
1320    Un sien fils colier, qui se nommait Horace,
            Il crit  Bologne, o pour mieux tre instruit
            Un certain matre Albert jeune l'avait conduit;
            Mais pour se joindre tous le rendez-vous qu'il donne
            Durant deux ans entiers ne lui fit voir personne;
1325    Si bien que les jugeant morts aprs ce temps-l,
            Il vint en cette ville, et prit le nom qu'il a,
            Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace,
            Douze ans aient dcouvert jamais la moindre trace.
            Voil l'histoire en gros, redite seulement
1330    Afin de vous servir ici de fondement.
            Maintenant, vous serez un marchand d'Armnie,
            Qui les aurez vus sains l'un et l'autre en Turquie.
            Si j'ai plutt qu'aucun un tel moyen trouv,
            Pour les ressusciter sur ce qu'il a rv,
1335    C'est qu'en fait d'aventure il est trs ordinaire
            De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire,
            Puis tre  leur famille  point nomm rendus,
            Aprs quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus.
            Pour moi, j'ai vu dj cent contes de la sorte:
1340      Sans nous alambiquer, servons-nous-en; qu'importe?
            Vous leur aurez ou leur disgrce conter,
            Et leur aurez fourni de quoi se racheter;
            Mais que parti plus tt, pour chose ncessaire,
            Horace vous chargea de voir ici son pre,
1345    Dont il a su le sort, et chez qui vous devez
            Attendre quelques jours qu'ils y soient arrivs:
            Je vous ai fait tantt des leons tendues.

LLIE

            Ces rptitions ne sont que superflues:
            Ds l'abord mon esprit a compris tout le fait.

MASCARILLE

1350    Je m'en vais l-dedans donner le premier trait.

LLIE

            coute, Mascarille, un seul point me chagrine:
            S'il allait de son fils me demander la mine?

MASCARILLE

            Belle difficult! devez-vous pas savoir
            Qu'il tait fort petit alors qu'il l'a pu voir?
1355    Et puis, outre cela, le temps et l'esclavage
            Pourraient-ils pas avoir chang tout son visage?

LLIE

            Il est vrai; mais, dis-moi, s'il connat qu'il m'a vu,
            Que faire?

MASCARILLE

                  De mmoire tes-vous dpourvu?
            Nous avons dit tantt qu'outre que votre image
1360    N'avait dans son esprit pu faire qu'un passage,
            Pour ne vous avoir vu que durant un moment,
            Et le poil et l'habit dguisaient grandement.

LLIE

            Fort bien; mais,  propos, cet endroit de Turquie.?

MASCARILLE

            Tout, vous dis-je, est gal, Turquie ou Barbarie.

LLIE

1365    Mais le nom de la ville o j'aurai pu les voir?

MASCARILLE

            Tunis. Il me tiendra, je crois, jusques au soir:
            La rptition, dit-il, est inutile,
            Et j'ai dj nomm douze fois cette ville.

LLIE

            Va, va-t'en commencer; il ne me faut plus rien.

MASCARILLE

1370    Au moins, soyez prudent, et vous conduisez bien;
            Ne donnez point ici de l'imaginative.

LLIE

            Laisse-moi gouverner: que ton me est craintive!

MASCARILLE

            Horace dans Bologne colier, Trufaldin
            Zanobio Ruberti, dans Naples citadin;
            Le prcepteur Albert.

LLIE

1375                      Ah! c'est me faire honte
            Que de me tant prcher: suis-je un sot  ton compte?

MASCARILLE

            Non pas du tout, mais bien quelque chose approchant.

LLIE, seul.

            Quand il m'est inutile il fait le chien couchant;
            Mais parce qu'il sent bien le secours qu'il me donne,
1380    Sa familiarit jusque l s'abandonne.
            Je vais tre de prs clair des beaux yeux
            Dont la force m'impose un joug si prcieux;
            Je m'en vais sans obstacle, avec des traits de flamme,
            Peindre  cette beaut les tourments de mon me:
1385    Je saurai quel arrt je dois. Mais les voici.

Scne II

TRUFALDIN, LLIE, MASCARILLE.

TRUFALDIN

            Sois bni, juste Ciel, de mon sort adouci.

MASCARILLE

            C'est  vous de rver et de faire des songes,
            Puisqu'en vous il est faux que songes sont mensonges.

TRUFALDIN

            Quelle grce, quels biens vous rendrai-je, Seigneur,
1390    Vous, que je dois nommer l'ange de mon bonheur?

LLIE

            Ce sont soins superflus, et je vous en dispense.

TRUFALDIN

            J'ai, je ne sais pas o, vu quelque ressemblance
            De cet Armnien.

MASCARILLE

                        C'est ce que je disois;
            Mais on voit des rapports admirables parfois.

TRUFALDIN

1395    Vous avez vu ce fils o mon espoir se fonde?

LLIE

            Oui, seigneur Trufaldin: le plus gaillard du monde.

TRUFALDIN

            Il vous a dit sa vie, et parl fort de moi?

LLIE

            Plus de dix mille fois.

MASCARILLE

                              Quelque peu moins, je croi.

LLIE

            Il vous a dpeint tel que je vous vois paratre,
            Le visage, le port.

TRUFALDIN

1400                      Cela pourrait-il tre,
            Si lorsqu'il m'a pu voir il n'avait que sept ans,
            Et si son prcepteur mme depuis ce temps
            Aurait peine  pouvoir connatre mon visage?

MASCARILLE

            Le sang bien autrement conserve cette image:
1405    Par des traits si profonds ce portrait est trac,
            Que mon pre.

TRUFALDIN

                        Suffit. O l'avez-vous laiss?

LLIE

            En Turquie,  Turin.

TRUFALDIN

                              Turin? Mais cette ville
            Est, je pense, en Pimont.

MASCARILLE

                              Oh! cerveau malhabile!
            Vous ne l'entendez pas: il veut dire Tunis,
1410    Et c'est en effet l qu'il laissa votre fils;
            Mais les Armniens ont tous par habitude,
            Certain vice de langue  nous autres fort rude:
            C'est que dans tous les mots ils changent nis en rin,
            Et pour dire Tunis, ils prononcent Turin.

TRUFALDIN

1415    Il fallait, pour l'entendre, avoir cette lumire.
            Quel moyen vous dit-il de rencontrer son pre?

MASCARILLE

            Voyez s'il rpondra. Je repassais un peu
            Quelque leon d'escrime; autrefois en ce jeu
            Il n'tait point d'adresse  mon adresse gale,
1420    Et j'ai battu le fer en mainte et mainte salle.

TRUFALDIN

            Ce n'est pas maintenant ce que je veux savoir.
            Quel autre nom dit-il que je devais avoir?

MASCARILLE

            Ah! Seigneur Zanobio Ruberti, quelle joie
            Est celle maintenant que le Ciel vous envoie!

LLIE

1425    C'est l votre vrai nom, et l'autre est emprunt.

TRUFALDIN

            Mais o vous a-t-il dit qu'il reut la clart?

MASCARILLE

            Naples est un sjour qui parat agrable;
            Mais pour vous ce doit tre un lieu fort hassable.

TRUFALDIN

            Ne peux-tu sans parler souffrir notre discours?

LLIE

1430    Dans Naples son destin a commenc son cours.

TRUFALDIN

            O l'envoyai-je jeune, et sous quelle conduite?

MASCARILLE

            Ce pauvre matre Albert a beaucoup de mrite
            D'avoir depuis Bologne accompagn ce fils,
            Qu' sa discrtion vos soins avaient commis.

TRUFALDIN

            Ah!

MASCARILLE, bas.

1435          Nous sommes perdus, si cet entretien dure.

TRUFALDIN

            Je voudrais bien savoir de vous leur aventure:
            Sur quel vaisseau le sort qui m'a su travailler.

MASCARILLE

            Je ne sais ce que c'est, je ne fais que biller;
            Mais, seigneur Trufaldin, songez-vous que peut-tre
1440    Ce Monsieur l'tranger a besoin de repatre,
            Et qu'il est tard aussi?

LLIE

                              Pour moi, point de repas.

MASCARILLE

            Ah! vous avez plus faim que vous ne pensez pas.

TRUFALDIN

            Entrez donc.

LLIE

                        Aprs vous.

MASCARILLE,   Trufaldin.

                                    Monsieur, en Armnie,
            Les matres du logis sont sans crmonie.
( Llie.)
            Pauvre esprit! pas deux mots!

LLIE

1445                                    D'abord il m'a surpris.
            Mais n'apprhende plus, je reprends mes esprits,
            Et m'en vais dbiter avecque hardiesse.

MASCARILLE

            Voici notre rival, qui ne sait pas la pice.

Scne III

LANDRE, ANSELME.

ANSELME

            Arrtez-vous, Landre, et souffrez un discours
1450    Qui cherche le repos et l'honneur de vos jours:
            Je ne vous parle point en pre de ma fille,
            En homme intress pour ma propre famille,
            Mais comme votre pre mu pour votre bien,
            Sans vouloir vous flatter et vous dguiser rien,
1455    Bref, comme je voudrais, d'une me franche et pure,
            Que l'on ft  mon sang en pareille aventure.
            Savez-vous de quel oeil chacun voit cet amour,
            Qui dedans une nuit vient d'clater au jour?
             combien de discours et de traits de rise
1460    Votre entreprise d'hier est partout expose?
            Quel jugement on fait du choix capricieux
            Qui pour femme, dit-on, vous dsigne en ces lieux
            Un rebut de l'gypte, une fille coureuse,
            De qui le noble emploi n'est qu'un mtier de gueuse?
1465    J'en ai rougi pour vous, encor plus que pour moi,
            Qui me trouve compris dans l'clat que je voi,
            Moi, dis-je, dont la fille,  vos ardeurs promise,
            Ne peut sans quelque affront souffrir qu'on la mprise.
            Ah! Landre, sortez de cet abaissement;
1470    Ouvrez un peu les yeux sur votre aveuglement.
            Si notre esprit n'est pas sage  toutes les heures,
            Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures.
            Quand on ne prend en dot que la seule beaut,
            Le remords est bien prs de la solennit,
1475    Et la plus belle femme a trs peu de dfense
            Contre cette tideur qui suit la jouissance:
            Je vous le dis encor, ces bouillants mouvements,
            Ces ardeurs de jeunesse et ces emportements
            Nous font trouver d'abord quelques nuits agrables;
1480    Mais ces flicits ne sont gure durables,
            Et, notre passion alentissant son cours,
            Aprs ces bonnes nuits donnent de mauvais jours.
            De l viennent les soins, les soucis, les misres,
            Les fils dshrits par le courroux des pres.

LANDRE

1485    Dans tout votre discours je n'ai rien cout
            Que mon esprit dj ne m'ait reprsent.
            Je sais combien je dois  cet honneur insigne
            Que vous me voulez faire, et dont je suis indigne,
            Et vois, malgr l'effort dont je suis combattu,
1490    Ce que vaut votre fille et quelle est sa vertu:
            Aussi veux-je tcher.

ANSELME

                              On ouvre cette porte:
            Retirons-nous plus loin, de crainte qu'il n'en sorte
            Quelque secret poison dont vous seriez surpris.

Scne IV

LLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE

            Bientt de notre fourbe on verra le dbris,
1495    Si vous continuez des sottises si grandes.

LLIE

            Dois-je ternellement our tes rprimandes?
            De quoi te peux-tu plaindre? Ai-je pas russi
            En tout ce que j'ai dit depuis.?

MASCARILLE

                                    Coussi, coussi:
            Tmoin les Turcs, par vous appels hrtiques,
1500    Et que vous assurez, par serments authentiques,
            Adorer pour leurs dieux la lune et le soleil.
            Passe: ce qui me donne un dpit nonpareil,
            C'est qu'ici votre amour trangement s'oublie
            Prs de Clie: il est ainsi que la bouillie,
1505    Qui par un trop grand feu s'enfle, crot jusqu'aux bords,
            Et de tous les cts se rpand au dehors.

LLIE

            Pourrait-on se forcer  plus de retenue?
            Je ne l'ai presque point encore entretenue.

MASCARILLE

            Oui, mais ce n'est pas tout que de ne parler pas:
1510    Par vos gestes, durant un moment de repas,
            Vous avez aux soupons donn plus de matire,
            Que d'autres ne feraient dans une anne entire.

LLIE

            Et comment donc?

MASCARILLE

                        Comment? chacun a pu le voir.
             table, o Trufaldin l'oblige de se seoir,
1515    Vous n'avez toujours fait qu'avoir les yeux sur elle.
            Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle,
            Sans prendre jamais garde  ce qu'on vous servait,
            Vous n'aviez point de soif qu'alors qu'elle buvait,
            Et dans ses propres mains vous saisissant du verre,
1520    Sans le vouloir rincer, sans rien jeter  terre,
            Vous buviez sur son reste, et montriez d'affecter
            Le ct qu' sa bouche elle avait su porter.
            Sur les morceaux touchs de sa main dlicate,
            Ou mordus de ses dents, vous tendiez la patte
1525    Plus brusquement qu'un chat dessus une souris,
            Et les avaliez tout ainsi que pois gris.
            Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table
            Un bruit, un triquetrac de pieds insupportable,
            Dont Trufaldin, heurt de deux coups trop pressants,
1530    A puni par deux fois deux chiens trs innocents,
            Qui, s'ils eussent os, vous eussent fait querelle.
            Et puis aprs cela votre conduite est belle?
            Pour moi, j'en ai souffert la gne sur mon corps;
            Malgr le froid, je sue encor de mes efforts:
1535    Attach dessus vous, comme un joueur de boule
            Aprs le mouvement de la sienne qui roule,
            Je pensais retenir toutes vos actions,
            En faisant de mon corps mille contorsions.

LLIE

            Mon Dieu! qu'il t'est ais de condamner des choses
1540    Dont tu ne ressens point les agrables causes!
            Je veux bien nanmoins, pour te plaire une fois,
            Faire force  l'amour qui m'impose des lois:
            Dsormais.

Scne V

LLIE, TRUFALDIN, MASCARILLE.

MASCARILLE

                  Nous parlions des fortunes d'Horace.

TRUFALDIN

            C'est bien fait. Cependant me ferez-vous la grce
1545    Que je puisse lui dire un seul mot en secret?

LLIE

            Il faudrait autrement tre fort indiscret.

TRUFALDIN

            coute, sais-tu bien ce que je viens de faire?

MASCARILLE

            Non, mais si vous voulez, je ne tarderai gure,
            Sans doute,  le savoir.

TRUFALDIN

                              D'un chne grand et fort,
1550    Dont prs de deux cents ans ont fait dj le sort,
            Je viens de dtacher une branche admirable,
            Choisie expressment, de grosseur raisonnable,
            Dont j'ai fait sur-le-champ, avec beaucoup d'ardeur,
            Un bton  peu prs. oui, de cette grandeur;
(Il montre son bras.)
1555      Moins gros par l'un des bouts, mais plus que trente gaules
            Propre, comme je pense,  rosser les paules,
            Car il est bien en main, vert, noueux et massif.

MASCARILLE

            Mais pour qui, je vous prie, un tel prparatif?

TRUFALDIN

            Pour toi premirement; puis pour ce bon aptre,
1560      Qui veut m'en donner d'une et m'en jouer d'une autre,
            Pour cet Armnien, ce marchand dguis,
            Introduit sous l'appas d'un conte suppos.

MASCARILLE

            Quoi? Vous ne croyez pas.?

TRUFALDIN

                              Ne cherche point d'excuse:
            Lui-mme heureusement a dcouvert sa ruse,
1565    Et disant  Clie, en lui serrant la main,
            Que pour elle il venait sous ce prtexte vain,
            Il n'a pas aperu Jeannette, ma fillole,
            Laquelle a tout ou parole pour parole;
            Et je ne doute point, quoiqu'il n'en ait rien dit,
1570    Que tu ne sois de tout le complice maudit.

MASCARILLE

            Ah! Vous me faites tort! S'il faut qu'on vous affronte,
            Croyez qu'il m'a tromp le premier  ce conte.

TRUFALDIN

            Veux-tu me faire voir que tu dis vrit?
            Qu' le chasser mon bras soit du tien assist:
1575    Donnons-en  ce fourbe et du long et du large,
            Et de tout crime aprs mon esprit te dcharge.

MASCARILLE

            Oui-da, trs volontiers, je l'pousterai bien,
            Et par l vous verrez que je n'y trempe en rien.
            Ah! vous serez ross, monsieur de l'Armnie,
            Qui toujours gtez tout.

Scne VI

LLIE, TRUFALDIN, MASCARILLE.

TRUFALDIN heurte  sa porte.

1580                      Un mot, je vous supplie.
            Donc, Monsieur l'imposteur, vous osez aujourd'hui
            Duper un honnte homme et vous jouer de lui?

MASCARILLE

            Feindre avoir vu son fils en une autre contre,
            Pour vous donner chez lui plus aisment entre?

TRUFALDIN

            Vuidons, vuidons sur l'heure.

LLIE

                                    Ah! coquin!

MASCARILLE le bat aussi.

1585                                        C'est ainsi
            Que les fourbes.

LLIE

                        Bourreau!

MASCARILLE

                              . sont ajusts ici.
            Garde-moi bien cela.

LLIE

                              Quoi donc? je serais homme.

MASCARILLE

            Tirez, tirez, vous dis-je, ou bien je vous assomme.

TRUFALDIN

            Voil qui me plat fort; rentre, je suis content.

LLIE

1590     moi! par un valet cet affront clatant!
            L'aurait-on pu prvoir, l'action de ce tratre,
            Qui vient insolemment de maltraiter son matre?

MASCARILLE,  la fentre de Trufaldin.

            Peut-on vous demander comme va votre dos?

LLIE

            Quoi? tu m'oses encor tenir un tel propos?

MASCARILLE

1595    Voil, voil que c'est de ne voir pas Jeannette,
            Et d'avoir en tout temps une langue indiscrte;
            Mais pour cette fois-ci je n'ai point de courroux,
            Je cesse d'clater, de pester contre vous:
            Quoique de l'action l'imprudence soit haute,
1600    Ma main sur votre chine a lav votre faute.

LLIE

            Ah! je me vengerai de ce trait dloyal.

MASCARILLE

            Vous vous tes caus vous-mme tout le mal.

LLIE

            Moi?

MASCARILLE

                  Si vous n'tiez pas une cervelle folle,
            Quand vous avez parl nagure  votre idole,
1605    Vous auriez aperu Jeannette sur vos pas,
            Dont l'oreille subtile a dcouvert le cas.

LLIE

            On aurait pu surprendre un mot dit  Clie?

MASCARILLE

            Et d'o doncques viendrait cette prompte sortie?
            Oui, vous n'tes dehors que par votre caquet:
1610    Je ne sais si souvent vous jouez au piquet,
            Mais, au moins, faites-vous des carts admirables.

LLIE

            Oh! le plus malheureux de tous les misrables!
            Mais encore, pourquoi me voir chass par toi?

MASCARILLE

            Je ne fis jamais mieux que d'en prendre l'emploi:
1615    Par l j'empche au moins que de cet artifice
            Je ne sois souponn d'tre auteur ou complice.

LLIE

            Tu devais donc, pour toi, frapper plus doucement.

MASCARILLE

            Quelque sot! Trufaldin lorgnait exactement;
            Et puis je vous dirai, sous ce prtexte utile
1620    Je n'tais point fch d'vaporer ma bile:
            Enfin la chose est faite, et si j'ai votre foi
            Qu'on ne vous verra point vouloir venger sur moi,
            Soit ou directement ou par quelque autre voie,
            Les coups sur votre rble assens avec joie,
1625    Je vous promets, aid par le poste o je suis,
            De contenter vos voeux avant qu'il soit deux nuits.

LLIE

            Quoique ton traitement ait eu trop de rudesse,
            Qu'est-ce que dessus moi ne peut cette promesse?

MASCARILLE

            Vous le promettez donc?

LLIE

                              Oui, je te le promets.

MASCARILLE

1630    Ce n'est pas encor tout, promettez que jamais
            Vous ne vous mlerez dans quoi que j'entreprenne.

LLIE

            Soit.

MASCARILLE

                  Si vous y manquez, votre fivre quartaine!

LLIE

            Mais tiens-moi donc parole, et songe  mon repos.

MASCARILLE

            Allez quitter l'habit et graisser votre dos.

LLIE

1635    Faut-il que le malheur qui me suit  la trace
            Me fasse voir toujours disgrce sur disgrce?

MASCARILLE

            Quoi? vous n'tes pas loin? sortez vite d'ici;
            Mais surtout gardez-vous de prendre aucun souci:
            Puisque je fais pour vous, que cela vous suffise;
1640    N'aidez point mon projet de la moindre entreprise.
            Demeurez en repos.

LLIE

                              Oui, va, je m'y tiendrai.

MASCARILLE, seul.

            Il faut voir maintenant quel biais je prendrai.

Scne VII

ERGASTE, MASCARILLE.

ERGASTE

            Mascarille, je viens te dire une nouvelle
            Qui donne  tes desseins une atteinte cruelle:
1645     l'heure que je parle, un jeune gyptien,
            Qui n'est pas noir pourtant, et sent assez son bien,
            Arrive accompagn d'une vieille fort hve,
            Et vient chez Trufaldin racheter cette esclave
            Que vous vouliez. Pour elle il parat fort zl.

MASCARILLE

1650    Sans doute, c'est l'amant dont Clie a parl.
            Fut-il jamais destin plus brouill que le ntre?
            Sortant d'un embarras, nous entrons dans un autre.
            En vain nous apprenons que Landre est au point
            De quitter la partie et ne nous troubler point;
1655    Que son pre, arriv contre toute esprance,
            Du ct d'Hippolyte emporte la balance;
            Qu'il a tout fait changer par son autorit,
            Et va ds aujourd'hui conclure le trait:
            Lorsqu'un rival s'loigne, un autre plus funeste
1660    S'en vient nous enlever tout l'espoir qui nous reste.
            Toutefois, par un trait merveilleux de mon art,
            Je crois que je pourrai retarder leur dpart,
            Et me donner le temps qui sera ncessaire
            Pour tcher de finir cette fameuse affaire.
1665    Il s'est fait un grand vol; par qui, l'on n'en sait rien;
            Eux autres rarement passent pour gens de bien:
            Je veux adroitement, sur un soupon frivole,
            Faire pour quelques jours emprisonner ce drle.
            Je sais des officiers de justice altrs
1670    Qui sont pour de tels coups de vrais dlibrs:
            Dessus l'avide espoir de quelque paraguante,
            Il n'est rien que leur art aveuglment ne tente,
            Et du plus innocent, toujours  leur profit,
            La bourse est criminelle, et paye son dlit.

ACTE V, Scne premire

MASCARILLE, ERGASTE.

MASCARILLE

1675    Ah chien! Ah double chien! Mtine de cervelle!
            Ta perscution sera-t-elle ternelle?

ERGASTE

            Par les soins vigilants de l'exempt balafr,
            Ton affaire allait bien, le drle tait coffr,
            Si ton matre au moment ne ft venu lui-mme,
1680    En vrai dsespr, rompre ton stratagme:
            "Je ne saurais souffrir, a-t-il dit hautement,
            Qu'un honnte homme soit tran honteusement;
            J'en rponds sur sa mine, et je le cautionne."
            Et comme on rsistait  lcher sa personne,
1685    D'abord il a charg si bien sur les recors,
            Qui sont gens d'ordinaire  craindre pour leurs corps,
            Qu' l'heure que je parle ils sont encore en fuite,
            Et pensent tous avoir un Llie  leur suite.

MASCARILLE

            Le tratre ne sait pas que cet gyptien
1690    Est dj l dedans pour lui ravir son bien.

ERGASTE

            Adieu: certaine affaire  te quitter m'oblige.

MASCARILLE

            Oui, je suis stupfait de ce dernier prodige:
            On dirait, et pour moi j'en suis persuad,
            Que ce dmon brouillon dont il est possd
1695    Se plaise  me braver, et me l'aille conduire
            Partout o sa prsence est capable de nuire.
            Pourtant je veux poursuivre, et malgr tous ces coups,
            Voir qui l'emportera de ce diable ou de nous.
            Clie est quelque peu de notre intelligence,
1700    Et ne voit son dpart qu'avecque rpugnance:
            Je tche  profiter de cette occasion.
            Mais ils viennent: songeons  l'excution.
            Cette maison meuble est en ma biensance,
            Je puis en disposer avec grande licence;
1705    Si le sort nous en dit, tout sera bien rgl;
            Nul que moi ne s'y tient, et j'en garde la cl.
             Dieu! qu'en peu de temps on a vu d'aventures,
            Et qu'un fourbe est contraint de prendre de figures!

Scne II

CLIE, ANDRS.

ANDRS

            Vous le savez, Clie, il n'est rien que mon coeur
1710    N'ait fait pour vous prouver l'excs de son ardeur.
            Chez les Vnitiens, ds un assez jeune ge,
            La guerre en quelque estime avait mis mon courage,
            Et j'y pouvais un jour, sans trop croire de moi,
            Prtendre, en les servant, un honorable emploi,
1715    Lorsqu'on me vit pour vous oublier toute chose,
            Et que le prompt effet d'une mtamorphose
            Qui suivit de mon coeur le soudain changement,
            Parmi vos compagnons sut ranger votre amant,
            Sans que mille accidents, ni votre indiffrence
1720    Aient pu me dtacher de ma persvrance.
            Depuis, par un hasard d'avec vous spar,
            Pour beaucoup plus de temps que je n'eusse augur,
            Je n'ai pour vous rejoindre pargn temps ni peine.
            Enfin, ayant trouv la vieille gyptienne,
1725    Et plein d'impatience, apprenant votre sort,
            Que pour certain argent qui leur importait fort,
            Et qui de tous vos gens dtourna le naufrage,
            Vous aviez en ces lieux t mise en otage,
            J'accours vite y briser ces chanes d'intrt,
1730    Et recevoir de vous les ordres qu'il vous plat.
            Cependant on vous voit une morne tristesse,
            Alors que dans vos yeux doit briller l'allgresse.
            Si pour vous la retraite avait quelques appas,
            Venise du butin fait parmi les combats
1735    Me garde pour tous deux de quoi pouvoir y vivre.
            Que si comme devant il vous faut encor suivre,
            J'y consens, et mon coeur n'ambitionnera
            Que d'tre auprs de vous tout ce qu'il vous plaira.

CLIE

            Votre zle pour moi visiblement clate;
1740    Pour en paratre triste il faudrait tre ingrate;
            Et mon visage aussi par son motion
            N'explique point mon coeur en cette occasion:
            Une douleur de tte y peint sa violence,
            Et si j'avais sur vous quelque peu de puissance,
1745    Notre voyage, au moins pour trois ou quatre jours,
            Attendrait que ce mal et pris un autre cours.

ANDRS

            Autant que vous voudrez faites qu'il se diffre,
            Toutes mes volonts ne butent qu' vous plaire.
            Cherchons une maison  vous mettre en repos:
1750    L'criteau que voici s'offre tout  propos.

Scne III

MASCARILLE, CLIE, ANDRS.

ANDRS

            Seigneur suisse, tes-vous de ce logis le matre?

MASCARILLE

            Moi, pour serfir  fous.

ANDRS

                              Pourrons-nous y bien tre?

MASCARILLE

            Oui, moi pour d'estrancher chappon champre garni;
            Mais ch non point locher te gent te mchant vi.

ANDRS

1755    Je crois votre maison franche de tout ombrage.

MASCARILLE

            Fous nouviau dant sti fil, moi foir  la fissage.

ANDRS

            Oui.

MASCARILLE

                  La matame est-il mariage al montsieur?

ANDRS

            Quoi?

MASCARILLE

                  S'il tre son fame, ou s'il tre son soeur?

ANDRS

            Non.

MASCARILLE

                  Mon foi, pien choli. Finir pour marchandisse,
1760    Ou pien pour temanter  la palais choustice?
            La procs il fault rien: il coter tant tarchant!
            La procurair larron, la focat pien mchant.

ANDRS

            Ce n'est pas pour cela.

MASCARILLE

                              Fous tonc mener sti file
            Pour fenir pourmener, et recarter la file?

ANDRS

1765    Il n'importe. Je suis  vous dans un moment.
            Je vais faire venir la vieille promptement,
            Contremander aussi notre voiture prte.

MASCARILLE

            Li ne porte pas pien?

ANDRS

                              Elle a mal  la tte.

MASCARILLE

            Moi, chavoir de pon fin et de fromage pon.
1770    Entre fous, entre fous dans mon petit maisson.

Scne IV

LLIE, ANDRS.

LLIE, seul.

            Quel que soit le transport d'une me impatiente,
            Ma parole m'engage  rester en attente,
             laisser faire un autre, et voir sans rien oser
            Comme de mes destins le Ciel veut disposer.
(Andrs sort.)
1775    Demandiez-vous quelqu'un dedans cette demeure?

ANDRS

            C'est un logis garni que j'ai pris tout  l'heure.

LLIE

             mon pre pourtant la maison appartient,
            Et mon valet la nuit pour la garder s'y tient.

ANDRS

            Je ne sais; l'criteau marque au moins qu'on la loue:
            Lisez.

LLIE

1780          Certes, ceci me surprend, je l'avoue.
            Qui diantre l'aurait mis, et par quel intrt.?
            Ah! ma foi, je devine  peu prs ce que c'est:
            Cela ne peut venir que de ce que j'augure.

ANDRS

            Peut-on vous demander quelle est cette aventure?

LLIE

1785    Je voudrais  tout autre en faire un grand secret;
            Mais pour vous il n'importe, et vous serez discret.
            Sans doute l'criteau que vous voyez paratre,
            Comme je conjecture au moins, ne saurait tre
            Que quelque invention du valet que je di,
1790    Que quelque noeud subtil qu'il doit avoir ourdi,
            Pour mettre en mon pouvoir certaine gyptienne
            Dont j'ai l'me pique, et qu'il faut que j'obtienne;
            Je l'ai dj manque, et mme plusieurs coups.

ANDRS

            Vous l'appelez?

LLIE

                        Clie.

ANDRS

                              H! que ne disiez-vous?
1795    Vous n'aviez qu' parler, je vous aurais sans doute
            pargn tous les soins que ce projet vous cote.

LLIE

            Quoi? vous la connaissez?

ANDRS

                              C'est moi qui maintenant
            Viens de la racheter.

LLIE

                              Oh! discours surprenant!

ANDRS

            Sa sant de partir ne nous pouvant permettre,
1800    Au logis que voil je venais de la mettre,
            Et je suis trs ravi, dans cette occasion,
            Que vous m'ayez instruit de votre intention.

LLIE

            Quoi? j'obtiendrais de vous le bonheur que j'espre?
            Vous pourriez.?

ANDRS heurte  la porte.

                        Tout  l'heure on va vous satisfaire.

LLIE

1805    Que pourrai-je vous dire, et quel remercment.?

ANDRS

            Non, ne m'en faites point, je n'en veux nullement.

Scne V

MASCARILLE, LLIE, ANDRS.

MASCARILLE

            H bien! ne voil pas mon enrag de matre!
            Il nous va faire encor quelque nouveau bisstre.

LLIE

            Sous ce crotesque habit qui l'aurait reconnu?
1810    Approche, Mascarille, et sois le bienvenu.

MASCARILLE

            Moi souis ein chant honneur, moi non point Maquerille:
            Chai point fentre chamais le fame ni le fille.

LLIE

            Le plaisant baragouin! Il est bon, sur ma foi.

MASCARILLE

            Alle fous pourmener, sans toi rire te moi.

LLIE

1815    Va, va, lve le masque, et reconnais ton matre.

MASCARILLE

            Partieu, tiable, mon foi! Jamais toi chai connatre.

LLIE

            Tout est accommod, ne te dguise point.

MASCARILLE

            Si toi point en aller, chai paille ein cou te point.

LLIE

            Ton jargon allemand est superflu, te dis-je;
1820    Car nous sommes d'accord, et sa bont m'oblige:
            J'ai tout ce que mes voeux lui peuvent demander,
            Et tu n'as pas sujet de rien apprhender.

MASCARILLE

            Si vous tes d'accord par un bonheur extrme,
            Je me dessuisse donc, et redeviens moi-mme.

ANDRS

1825    Ce valet vous servait avec beaucoup de feu.
            Mais je reviens  vous, demeurez quelque peu.

LLIE

            H bien! que diras-tu?

MASCARILLE

                              Que j'ai l'me ravie
            De voir d'un beau succs notre peine suivie.

LLIE

            Tu feignais  sortir de ton dguisement,
1830    Et ne pouvais me croire en cet vnement?

MASCARILLE

            Comme je vous connais, j'tais dans l'pouvante,
            Et trouve l'aventure aussi fort surprenante.

LLIE

            Mais confesse qu'enfin c'est avoir fait beaucoup;
            Au moins j'ai rpar mes fautes  ce coup,
1835    Et j'aurai cet honneur d'avoir fini l'ouvrage.

MASCARILLE

            Soit, vous aurez t bien plus heureux que sage.

Scne VI

CLIE, MASCARILLE, LLIE, ANDRS.

ANDRS

            N'est-ce pas l l'objet dont vous m'avez parl?

LLIE

            Ah! quel bonheur au mien pourrait tre gal?

ANDRS

            Il est vrai, d'un bienfait je vous suis redevable:
1840    Si je ne l'avouais, je serais condamnable;
            Mais enfin ce bienfait aurait trop de rigueur,
            S'il fallait le payer aux dpens de mon coeur;
            Jugez, dans le transport o sa beaut me jette,
            Si je dois  ce prix vous acquitter ma dette:
1845    Vous tes gnreux, vous ne le voudriez pas.
            Adieu pour quelques jours: retournons sur nos pas.
Il emmne Clie.

MASCARILLE chante.

            Je chante, et toutefois je n'en ai gure envie.
            Vous voil bien d'accord, il vous donne Clie,
            Hem! vous m'entendez bien.

LLIE

                                    C'est trop: je ne veux plus
1850    Te demander pour moi de secours superflus;
            Je suis un chien, un tratre, un bourreau dtestable,
            Indigne d'aucun soin, de rien faire incapable.
            Va, cesse tes efforts pour un malencontreux
            Qui ne saurait souffrir que l'on le rende heureux:
1855    Aprs tant de malheurs, aprs mon imprudence,
            Le trpas me doit seul prter son assistance.

MASCARILLE

            Voil le vrai moyen d'achever son destin;
            Il ne lui manque plus que de mourir enfin,
            Pour le couronnement de toutes ses sottises.
1860    Mais en vain son dpit pour ses fautes commises
            Lui fait licencier mes soins et mon appui:
            Je veux, quoi qu'il en soit, le servir malgr lui,
            Et dessus son lutin obtenir la victoire:
            Plus l'obstacle est puissant, plus on reoit de gloire,
1865    Et les difficults dont on est combattu
            Sont les dames d'atour qui parent la vertu.

Scne VII

MASCARILLE, CLIE.

CLIE

            Quoi que tu veuilles dire et que l'on se propose,
            De ce retardement j'attends fort peu de chose:
            Ce qu'on voit de succs peut bien persuader
1870    Qu'ils ne sont pas encor fort prs de s'accorder;
            Et je t'ai dj dit qu'un coeur comme le ntre
            Ne voudrait pas pour l'un faire injustice  l'autre,
            Et que trs fortement, par de diffrents noeuds,
            Je me trouve attache au parti de tous deux.
1875    Si Llie a pour lui l'amour et sa puissance,
            Andrs pour son partage a la reconnaissance,
            Qui ne souffrira point que mes pensers secrets
            Consultent jamais rien contre ses intrts:
            Oui, s'il ne peut avoir plus de place en mon me,
1880    Si le don de mon coeur ne couronne sa flamme,
            Au moins dois-je ce prix  ce qu'il fait pour moi,
            De n'en choisir point d'autre au mpris de sa foi,
            Et de faire  mes voeux autant de violence
            Que j'en fais aux dsirs qu'il met en vidence.
1885    Sur ces difficults qu'oppose mon devoir,
            Juge ce que tu peux te permettre d'espoir.

MASCARILLE

            Ce sont,  dire vrai, de trs fcheux obstacles,
            Et je ne sais point l'art de faire des miracles;
            Mais je vais employer mes efforts plus puissants,
1890    Remuer terre et ciel, m'y prendre de tout sens,
            Pour tcher de trouver un biais salutaire,
            Et vous dirai bientt ce qui se pourra faire.

Scne VIII

CLIE, HIPPOLYTE.

HIPPOLYTE

            Depuis votre sjour, les dames de ces lieux
            Se plaignent justement des larcins de vos yeux,
1895    Si vous leur drobez leurs conqutes plus belles
            Et de tous leurs amants faites des infidles.
            Il n'est gure de cours qui puissent chapper
            Aux traits dont  l'abord vous savez les frapper,
            Et mille liberts  vos chanes offertes
1900    Semblent vous enrichir chaque jour de nos pertes.
            Quant  moi toutefois, je ne me plaindrais pas
            Du pouvoir absolu de vos rares appas,
            Si lorsque mes amants sont devenus les vtres,
            Un seul m'et consol de la perte des autres;
1905    Mais qu'inhumainement vous me les tiez tous,
            C'est un dur procd, dont je me plains  vous.

CLIE

            Voil d'un air galant faire une raillerie;
            Mais pargnez un peu celle qui vous en prie.
            Vos yeux, vos propres yeux, se connaissent trop bien,
1910    Pour pouvoir de ma part redouter jamais rien:
            Ils sont fort assurs du pouvoir de leurs charmes,
            Et ne prendront jamais de pareilles alarmes.

HIPPOLYTE

            Pourtant en ce discours je n'ai rien avanc
            Qui dans tous les esprits ne soit dj pass;
1915    Et sans parler du reste, on sait bien que Clie
            A caus des dsirs  Landre et Llie.

CLIE

            Je crois qu'tant tombs dans cet aveuglement,
            Vous vous consoleriez de leur perte aisment,
            Et trouveriez pour vous l'amant peu souhaitable
1920    Qui d'un si mauvais choix se trouverait capable.

HIPPOLYTE

            Au contraire, j'agis d'un air tout diffrent,
            Et trouve en vos beauts un mrite si grand,
            J'y vois tant de raisons capables de dfendre
            L'inconstance de ceux qui s'en laissent surprendre,
1925    Que je ne puis blmer la nouveaut des feux
            Dont envers moi Landre a parjur ses voeux,
            Et le vais voir tantt, sans haine et sans colre,
            Ramen sous mes lois par le pouvoir d'un pre.

Scne IX

MASCARILLE, HIPPOLYTE, CLIE.

MASCARILLE

            Grande, grande nouvelle, et succs surprenant,
1930    Que ma bouche vous vient annoncer maintenant!

CLIE

            Qu'est-ce donc?

MASCARILLE

                        coutez, voici, sans flatterie.

CLIE

            Quoi?

MASCARILLE

                  La fin d'une vraie et pure comdie.
            La vieille gyptienne  l'heure mme.

CLIE

                                          H bien?

MASCARILLE

            Passait dedans la place, et ne songeait  rien,
1935    Alors qu'une autre vieille assez dfigure,
            L'ayant de prs, au nez, longtemps considre,
            Par un bruit enrou de mots injurieux
            A donn le signal d'un combat furieux,
            Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues ou flches,
1940    Ne faisait voir en l'air que quatre griffes sches,
            Dont ces deux combattants s'efforaient d'arracher
            Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair.
            On n'entend que ces mots: chienne, louve, bagace.
            D'abord leurs escoffions ont vol par la place,
1945    Et laissant voir  nu deux ttes sans cheveux,
            Ont rendu le combat risiblement affreux.
            Andrs et Trufaldin,  l'clat du murmure,
            Ainsi que force monde, accourus d'aventure,
            Ont  les dcharpir eu de la peine assez,
1950    Tant leurs esprits taient par la fureur pousss.
            Cependant que chacune, aprs cette tempte,
            Songe  cacher aux yeux la honte de sa tte,
            Et que l'on veut savoir qui causait cette humeur,
            Celle qui la premire avait fait la rumeur,
1955    Malgr la passion dont elle tait mue,
            Ayant sur Trufaldin tenu longtemps la vue:
            "C'est vous, si quelque erreur n'abuse ici mes yeux,
            Qu'on m'a dit qui vivez inconnu dans ces lieux,"
            A-t-elle dit tout haut; "oh! rencontre opportune!
1960    Oui, seigneur Zanobio Ruberti, la fortune
            Me fait vous reconnatre, et dans le mme instant
            Que pour votre intrt je me tourmentais tant.
            Lorsque Naples vous vit quitter votre famille,
            J'avais, vous le savez, en mes mains votre fille,
1965    Dont j'levais l'enfance, et qui par mille traits
            Faisait voir ds quatre ans sa grce et ses attraits.
            Celle que vous voyez, cette infme sorcire,
            Dedans notre maison se rendant familire,
            Me vola ce trsor. Hlas! de ce malheur
1970    Votre femme, je crois, conut tant de douleur,
            Que cela servit fort pour avancer sa vie:
            Si bien qu'entre mes mains cette fille ravie
            Me faisant redouter un reproche fcheux,
            Je vous fis annoncer la mort de toutes deux;
1975    Mais il faut maintenant, puisque je l'ai connue,
            Qu'elle fasse savoir ce qu'elle est devenue."
            Au nom de Zanobio Ruberti, que sa voix
            Pendant tout ce rcit rptait plusieurs fois,
            Andrs, ayant chang quelque temps de visage,
1980     Trufaldin surpris a tenu ce langage:
            "Quoi donc? Le Ciel me fait trouver heureusement
            Celui que jusqu'ici j'ai cherch vainement,
            Et que j'avais pu voir sans pourtant reconnatre
            La source de mon sang et l'auteur de mon tre!
1985    Oui, mon pre, je suis Horace, votre fils:
            D'Albert, qui me gardait, les jours tant finis,
            Me sentant natre au coeur d'autres inquitudes,
            Je sortis de Bologne, et quittant mes tudes,
            Portai durant six ans mes pas en divers lieux,
1990    Selon que me poussait un dsir curieux.
            Pourtant, aprs ce temps, une secrte envie
            Me pressa de revoir les miens et ma patrie.
            Mais dans Naples, hlas! je ne vous trouvai plus,
            Et n'y sus votre sort que par des bruits confus:
1995    Si bien qu' votre qute ayant perdu mes peines,
            Venise pour un temps borna mes courses vaines;
            Et j'ai vcu depuis sans que de ma maison
            J'eusse d'autres clarts que d'en savoir le nom."
            Je vous laisse  juger si pendant ces affaires
2000    Trufaldin ressentait des transports ordinaires.
            Enfin (pour retrancher ce que plus  loisir
            Vous aurez le moyen de vous faire claircir
            Par la confession de votre gyptienne),
            Trufaldin maintenant vous reconnat pour sienne;
2005    Andrs est votre frre; et comme de sa soeur
            Il ne peut plus songer  se voir possesseur,
            Une obligation qu'il prtend reconnatre
            A fait qu'il vous obtient pour pouse  mon matre,
            Dont le pre, tmoin de tout l'vnement,
2010    Donne  cette hymne un plein consentement;
            Et pour mettre une joie entire en sa famille,
            Pour le nouvel Horace a propos sa fille.
            Voyez que d'incidents  la fois enfants.

CLIE

            Je demeure immobile  tant de nouveauts.

MASCARILLE

2015    Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes,
            Qui du combat encor remettent leurs personnes;
            Landre est de la troupe, et votre pre aussi:
            Moi, je vais avertir mon matre de ceci,
            Et que lorsqu' ses voeux on croit le plus d'obstacle,
2020    Le Ciel en sa faveur produit comme un miracle.

HIPPOLYTE

            Un tel ravissement rend mes esprits confus,
            Que pour mon propre sort je n'en aurais pas plus.
            Mais les voici venir.

Scne X

TRUFALDIN, ANSELME, PANDOLPHE, ANDRS, CLIE, HIPPOLYTE, LANDRE.

TRUFALDIN

                        Ah! ma fille.

CLIE

                                    Ah! mon pre.

TRUFALDIN

            Sais-tu dj comment le Ciel nous est prospre?

CLIE

2025    Je viens d'entendre ici ce succs merveilleux.

HIPPOLYTE,  Landre.

            En vain vous parleriez pour excuser vos feux,
            Si j'ai devant les yeux ce que vous pouvez dire.

LANDRE

            Un gnreux pardon est ce que je dsire,
            Mais j'atteste les Cieux qu'en ce retour soudain
2030    Mon pre fait bien moins que mon propre dessein.

ANDRS,  Clie.

            Qui l'aurait jamais cru, que cette ardeur si pure
            Pt tre condamne un jour par la nature?
            Toutefois tant d'honneur la sut toujours rgir,
            Qu'en y changeant fort peu je puis la retenir.

CLIE

2035    Pour moi, je me blmais, et croyais faire faute,
            Quand je n'avais pour vous qu'une estime trs haute:
            Je ne pouvais savoir quel obstacle puissant
            M'arrtait sur un pas si doux et si glissant,
            Et dtournait mon coeur de l'aveu d'une flamme
2040    Que mes sens s'efforaient d'introduire en mon me.

TRUFALDIN

            Mais en te recouvrant que diras-tu de moi,
            Si je songe aussitt  me priver de toi,
            Et t'engage  son fils sous les lois d'hymne?

CLIE

            Que de vous maintenant dpend ma destine.

Scne XI

TRUFALDIN, MASCARILLE, LLIE,  ANSELME, PANDOLPHE, ANDRS, CLIE, HIPPOLYTE, LANDRE.

MASCARILLE

2045    Voyons si votre diable aura bien le pouvoir
            De dtruire  ce coup un si solide espoir,
            Et si contre l'excs du bien qui vous arrive
            Vous armerez encor votre imaginative.
            Par un coup imprvu des destins les plus doux,
2050    Vos voeux sont couronns, et Clie est  vous.

LLIE

            Croirai-je que du Ciel la puissance absolue.?

TRUFALDIN

            Oui, mon gendre, il est vrai.

PANDOLFE

                              La chose est rsolue.

ANDRS

            Je m'acquitte par l de ce que je vous dois.

LLIE,  Mascarille.

            Il faut que je t'embrasse, et mille et mille fois,
            Dans cette joie.

MASCARILLE

2055                Ahi, ahi! doucement, je vous prie:
            Il m'a presque touff. Je crains fort pour Clie,
            Si vous la caressez avec tant de transport.
            De vos embrassements on se passerait fort.

TRUFALDIN,  Llie.

            Vous savez le bonheur que le Ciel me renvoie;
2060    Mais puisqu'un mme jour nous met tous dans la joie,
            Ne nous sparons point qu'il ne soit termin,
            Et que son pre aussi nous soit vite amen.

MASCARILLE

            Vous voil tous pourvus: n'est-il point quelque fille
            Qui pt accommoder le pauvre Mascarille?
2065     voir chacun se joindre  sa chacune ici,
            J'ai des dmangeaisons de mariage aussi.

ANSELME

            J'ai ton fait.

MASCARILLE

                        Allons donc, et que les Cieux prospres
            Nous donnent des enfants dont nous soyons les pres.

LES FACHEUX


Comdie


LES PERSONNAGES

RASTE.
LA MONTAGNE.
ALCIDOR.
ORPHISE.
LYSANDRE.
ALCANDRE.
ALCIPE.
ORANTE.
CLYMNE.
DORANTE.
CARITIDES.
ORMIN.
FILINTE.
DAMIS.
L'ESPINE.
LA RIVIERE ET DEUX CAMARADES. 

ACTE I, Scne premire

RASTE, LA MONTAGNE.

      RASTE

            Sous quel astre, bon Dieu, faut-il que je sois n,
            Pour tre de Fcheux toujours assassin!
            Il semble que partout le sort me les adresse,
            Et j'en vois chaque jour quelque nouvelle espce;
      5      Mais il n'est rien d'gal au Fcheux d'aujourd'hui;
            J'ai cru n'tre jamais dbarrass de lui,
            Et cent fois j'ai maudit cette innocente envie
            Qui m'a pris  dn de voir la comdie,
            O, pensant m'gayer, j'ai misrablement
    10    Trouv de mes pchs le rude chtiment.
            Il faut que je te fasse un rcit de l'affaire,
            Car je m'en sens encor tout mu de colre.
            J'tais sur le thtre, en humeur d'couter
            La pice, qu' plusieurs j'avais ou vanter;
    15    Les acteurs commenaient, chacun prtait silence,
            Lorsque d'un air bruyant et plein d'extravagance,
            Un homme  grands canons est entr brusquement,
            En criant: "hol-ho! un sige promptement!"
            Et de son grand fracas surprenant l'assemble,
    20    Dans le plus bel endroit a la pice trouble.
            H! mon Dieu! nos Franais, si souvent redresss,
            Ne prendront-ils jamais un air de gens senss,
            Ai-je dit, et faut-il sur nos dfauts extrmes
            Qu'en thtre public nous nous jouions nous-mmes,
      25      Et confirmions ainsi par des clats de fous
            Ce que chez nos voisins on dit partout de nous?
            Tandis que l-dessus je haussais les paules,
            Les acteurs ont voulu continuer leurs rles;
            Mais l'homme pour s'asseoir a fait nouveau fracas,
    30    Et traversant encor le thtre  grands pas,
            Bien que dans les cts il pt tre  son aise,
            Au milieu du devant il a plant sa chaise,
            Et de son large dos morguant les spectateurs,
            Aux trois quarts du parterre a cach les acteurs.
    35    Un bruit s'est lev, dont un autre et eu honte;
            Mais lui, ferme et constant, n'en a fait aucun compte,
            Et se serait tenu comme il s'tait pos,
            Si, pour mon infortune, il ne m'et avis.
            "Ha! Marquis, m'a-t-il dit, prenant prs de moi place,
    40    Comment te portes-tu? Souffre que je t'embrasse."
            Au visage sur l'heure un rouge m'est mont
            Que l'on me vt connu d'un pareil vent.
            Je l'tais peu pourtant; mais on en voit paratre,
            De ces gens qui de rien veulent fort vous connatre,
    45    Dont il faut au salut les baisers essuyer,
            Et qui sont familiers jusqu' vous tutoyer.
            Il m'a fait  l'abord cent questions frivoles,
            Plus haut que les acteurs levant ses paroles.
            Chacun le maudissait; et moi, pour l'arrter:
    50    "Je serais, ai-je dit, bien aise d'couter.
            - Tu n'as point vu ceci, Marquis? Ah! Dieu me damne,
            Je le trouve assez drle, et je n'y suis pas ne;
            Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait,
            Et Corneille me vient lire tout ce qu'il fait."
    55    L-dessus de la pice il m'a fait un sommaire,
            Scne  scne averti de ce qui s'allait faire;
            Et jusques  des vers qu'il en savait par coeur,
            Il me les rcitait tout haut avant l'acteur.
            J'avais beau m'en dfendre, il a pouss sa chance,
    60    Et s'est devers la fin lev longtemps d'avance;
            Car les gens du bel air, pour agir galamment,
            Se gardent bien surtout our le dnouement.
            Je rendais grce au Ciel, et croyais de justice
            Qu'avec la comdie et fini mon supplice;
    65    Mais, comme si c'en et t trop bon march,
            Sur nouveaux frais mon homme  moi s'est attach,
            M'a cont ses exploits, ses vertus non communes,
            Parl de ses chevaux, de ses bonnes fortunes,
            Et de ce qu' la cour il avait de faveur,
    70    Disant qu' m'y servir il s'offrait de grand coeur.
            Je le remerciais doucement de la tte,
            Minutant  tous coups quelque retraite honnte;
            Mais lui, pour le quitter me voyant branl:
            "Sortons, ce m'a-t-il dit, le monde est coul;"
    75    Et sortis de ce lieu, me la donnant plus sche:
            "Marquis, allons au Cours faire voir ma galche;
            Elle est bien entendue, et plus d'un duc et pair
            En fait  mon faiseur faire une du mme air."
            Moi de lui rendre grce, et pour mieux m'en dfendre,
    80    De dire que j'avais certain repas  rendre.
            "Ah! parbleu! j'en veux tre, tant de tes amis,
            Et manque au marchal,  qui j'avais promis.
            - De la chre, ai-je dit, la dose est trop peu forte,
            Pour oser y prier des gens de votre sorte.
    85    - Non, m'a-t-il rpondu, je suis sans compliment,
            Et j'y vais pour causer avec toi seulement;
            Je suis des grands repas fatigu, je te jure.
            - Mais si l'on vous attend, ai-je dit, c'est injure.
            - Tu te moques, Marquis: nous nous connaissons tous,
    90    Et je trouve avec toi des passe-temps plus doux."
            Je pestais contre moi, l'me triste et confuse
            Du funeste succs qu'avait eu mon excuse,
            Et ne savais  quoi je devais recourir
            Pour sortir d'une peine  me faire mourir,
    95    Lorsqu'un carrosse fait de superbe manire,
            Et combl de laquais et devant et derrire,
            S'est avec un grand bruit devant nous arrt,
            D'o sautant un jeune homme amplement ajust,
            Mon importun et lui courant  l'embrassade
  100    Ont surpris les passants de leur brusque incartade;
            Et tandis que tous deux taient prcipits
            Dans les convulsions de leurs civilits,
            Je me suis doucement esquiv sans rien dire,
            Non sans avoir longtemps gmi d'un tel martyre,
  105    Et maudit ce Fcheux, dont le zle obstin
            M'tait au rendez-vous qui m'est ici donn.

LA MONTAGNE

            Ce sont chagrins mls aux plaisirs de la vie:
            Tout ne va pas, Monsieur, au gr de notre envie.
            Le Ciel veut qu'ici-bas chacun ait ses Fcheux,
  110    Et les hommes seraient sans cela trop heureux.

RASTE

            Mais de tous mes Fcheux le plus fcheux encore,
            C'est Damis, le tuteur de celle que j'adore,
            Qui rompt ce qu' mes voeux elle donne d'espoir,
            Et malgr ses bonts lui dfend de me voir.
  115    Je crains d'avoir dj pass l'heure promise,
            Et c'est dans cette alle o devait tre Orphise.

LA MONTAGNE

            L'heure d'un rendez-vous d'ordinaire s'tend,
            Et n'est pas resserre aux bornes d'un instant.

RASTE

            Il est vrai; mais je tremble, et mon amour extrme
  120    D'un rien se fait un crime envers celle que j'aime.

LA MONTAGNE

            Si ce parfait amour, que vous prouvez si bien,
            Se fait vers votre objet un grand crime de rien,
            Ce que son coeur pour vous sent de feux lgitimes,
            En revanche lui fait un rien de tous vos crimes.

RASTE

  125    Mais, tout de bon, crois-tu que je sois d'elle aim?

LA MONTAGNE

            Quoi? vous doutez encor d'un amour confirm.?

RASTE

            Ah! c'est malaisment qu'en pareille matire
            Un coeur bien enflamm prend assurance entire.
            Il craint de se flatter, et dans ses divers soins,
  130    Ce que plus il souhaite est ce qu'il croit le moins.
            Mais songeons  trouver une beaut si rare.

LA MONTAGNE

            Monsieur, votre rabat par devant se spare.

RASTE

            N'importe.

LA MONTAGNE

                  Laissez-moi l'ajuster, s'il vous plat.

RASTE

            Ouf! tu m'trangles, fat; laisse-le comme il est.

LA MONTAGNE

            Souffrez qu'on peigne un peu.

RASTE

  135                            Sottise sans pareille!
            Tu m'as d'un coup de dent presque emport l'oreille.

LA MONTAGNE

            Vos canons.

RASTE

                  Laisse-les, tu prends trop de souci.

LA MONTAGNE

            Ils sont tout chiffonns.

RASTE

                              Je veux qu'ils soient ainsi.

LA MONTAGNE

            Accordez-moi du moins, par grce singulire,
  140    De frotter ce chapeau, qu'on voit plein de poussire.

RASTE

            Frotte donc, puisqu'il faut que j'en passe par l.

LA MONTAGNE

            Le voulez-vous porter fait comme le voil?

RASTE

            Mon Dieu, dpche-toi.

LA MONTAGNE

                              Ce serait conscience.

RASTE, aprs avoir attendu.

            C'est assez.

LA MONTAGNE

                        Donnez-vous un peu de patience.

RASTE

            Il me tue.

LA MONTAGNE

  145          En quel lieu vous tes-vous fourr?

RASTE

            T'es-tu de ce chapeau pour toujours empar?

LA MONTAGNE

            C'est fait.

RASTE

                  Donne-moi donc.

LA MONTAGNE, laissant tomber le chapeau.

                              Hay!

RASTE

                                    Le voil par terre:
            Je suis fort avanc. Que la fivre te serre!

LA MONTAGNE

            Permettez qu'en deux coups j'te.

RASTE

                                    Il ne me plat pas.
  150    Au diantre tout valet qui vous est sur les bras,
            Qui fatigue son matre, et ne fait que dplaire
             force de vouloir trancher du ncessaire!

Scne II

ORPHISE, ALCIDOR, RASTE, LA MONTAGNE.

RASTE

            Mais vois-je pas Orphise? Oui, c'est elle qui vient.
            O va-t-elle si vite, et quel homme la tient?
(Il la salue comme elle passe, et elle, en passant, dtourne la tte.)
  155    Quoi? me voir en ces lieux devant elle paratre,
            Et passer en feignant de ne me pas connatre!
            Que croire? Qu'en dis-tu? Parle donc, si tu veux.

LA MONTAGNE

            Monsieur, je ne dis rien, de peur d'tre fcheux.

RASTE

            Et c'est l'tre en effet que de ne me rien dire
  160    Dans les extrmits d'un si cruel martyre.
            Fais donc quelque rponse  mon coeur abattu.
            Que dois-je prsumer? Parle, qu'en penses-tu?
            Dis-moi ton sentiment.

LA MONTAGNE

                              Monsieur, je veux me taire,
            Et ne dsire point trancher du ncessaire.

RASTE

  165    Peste l'impertinent! Va-t'en suivre leurs pas,
            Vois ce qu'ils deviendront, et ne les quitte pas.

LA MONTAGNE, revenant.

            Il faut suivre de loin?

RASTE

                              Oui.

LA MONTAGNE, revenant.

                                    Sans que l'on me voie
            Ou faire aucun semblant qu'aprs eux on m'envoie?

RASTE

            Non, tu feras bien mieux de leur donner avis
  170    Que par mon ordre exprs ils sont de toi suivis.

LA MONTAGNE, revenant.

            Vous trouverai-je ici?

RASTE

                              Que le Ciel te confonde,
            Homme,  mon sentiment, le plus fcheux du monde!
(La Montagne s'en va.)
            Ah! que je sens de trouble, et qu'il m'et t doux
            Qu'on me l'et fait manquer, ce fatal rendez-vous!
  175    Je pensais y trouver toutes choses propices,
            Et mes yeux pour mon coeur y trouvent des supplices.

Scne III

LYSANDRE, RASTE.

LYSANDRE

            Sous ces arbres, de loin, mes yeux t'ont reconnu,
            Cher Marquis, et d'abord je suis  toi venu.
            Comme  de mes amis, il faut que je te chante
  180    Certain air que j'ai fait de petite courante,
            Qui de toute la cour contente les experts,
            Et sur qui plus de vingt ont dj fait des vers.
            J'ai le bien, la naissance, et quelque emploi passable,
            Et fais figure en France assez considrable;
  185    Mais je ne voudrais pas, pour tout ce que je suis,
            N'avoir point fait cet air qu'ici je te produis.
            La, la, hem, hem, coute avec soin, je te prie.
(Il chante sa courante.)
            N'est-elle pas belle?

RASTE

                              Ah!

LYSANDRE

                                    Cette fin est jolie.
(Il rechante la fin quatre ou cinq fois de suite.)
            Comment la trouves-tu?

RASTE

                              Fort belle assurment.

LYSANDRE

  190    Les pas que j'en ai faits n'ont pas moins d'agrment,
            Et surtout la figure a merveilleuse grce.
(Il chante, parle et danse tout ensemble, et fait faire  raste les figures de la femme.)
            Tiens, l'homme passe ainsi; puis la femme repasse;
            Ensemble; puis on quitte, et la femme vient l.
            Vois-tu ce petit trait de feinte que voil?
  195    Ce fleuret? ces coups courant aprs la belle?
            Dos  dos; face  face, en se pressant sur elle.
(Aprs avoir achev.)
            Que t'en semble, Marquis?

RASTE

                              Tous ces pas-l sont fins.

LYSANDRE

            Je me moque, pour moi, des matres baladins.

RASTE

            On le voit.

LYSANDRE

                  Les pas donc.?

RASTE

                              N'ont rien qui ne surprenne.

LYSANDRE

  200    Veux-tu, par amiti, que je te les apprenne?

RASTE

            Ma foi, pour le prsent, j'ai certain embarras.

LYSANDRE

            Eh bien! donc, ce sera lorsque tu le voudras.
            Si j'avais dessus moi ces paroles nouvelles,
            Nous les lirions ensemble, et verrions les plus belles.

RASTE

            Une autre fois.

LYSANDRE

  205                Adieu: Baptiste le trs cher
            N'a point vu ma courante, et je le vais chercher.
            Nous avons pour les airs de grandes sympathies,
            Et je veux le prier d'y faire des parties.
Il s'en va chantant toujours.

RASTE

            Ciel! faut-il que le rang, dont on veut tout couvrir,
  210    De cent sots tous les jours nous oblige  souffrir,
            Et nous fasse abaisser jusques aux complaisances
            D'applaudir bien souvent  leurs impertinences?

Scne IV

LA MONTAGNE, RASTE.

LA MONTAGNE

            Monsieur, Orphise est seule, et vient de ce ct.

RASTE

            Ah! d'un trouble bien grand je me sens agit:
  215    J'ai de l'amour encor pour la belle inhumaine,
            Et ma raison voudrait que j'eusse de la haine.

LA MONTAGNE

            Monsieur, votre raison ne sait ce qu'elle veut,
            Ni ce que sur un coeur une matresse peut.
            Bien que de s'emporter on ait de justes causes,
  220    Une belle d'un mot rajuste bien des choses.

RASTE

            Hlas! je te l'avoue, et dj cet aspect
             toute ma colre imprime le respect.

Scne V

ORPHISE, RASTE, LA MONTAGNE.

ORPHISE

            Votre front  mes yeux montre peu d'allgresse:
            Serait-ce ma prsence, raste, qui vous blesse?
  225    Qu'est-ce donc? qu'avez-vous? et sur quels dplaisirs,
            Lorsque vous me voyez, poussez-vous des soupirs?

RASTE

            Hlas! pouvez-vous bien me demander, cruelle,
            Ce qui fait de mon coeur la tristesse mortelle?
            Et d'un esprit mchant n'est-ce pas un effet
  230    Que feindre d'ignorer ce que vous m'avez fait?
            Celui dont l'entretien vous a fait  ma vue
            Passer.

ORPHISE, riant.

                  C'est de cela que votre me est mue?

RASTE

            Insultez, inhumaine, encore  mon malheur.
            Allez, il vous sied mal de railler ma douleur,
  235    Et d'abuser, ingrate,  maltraiter ma flamme,
            Du faible que pour vous vous savez qu'a mon me.

ORPHISE

            Certes il en faut rire, et confesser ici
            Que vous tes bien fou de vous troubler ainsi.
            L'homme dont vous parlez, loin qu'il puisse me plaire,
  240    Est un homme fcheux dont j'ai su me dfaire,
            Un de ces importuns et sots officieux
            Qui ne sauraient souffrir qu'on soit seule en des lieux,
            Et viennent aussitt avec un doux langage
            Vous donner une main contre qui l'on enrage.
  245    J'ai feint de m'en aller pour cacher mon dessein,
            Et jusqu' mon carrosse il m'a prt la main;
            Je m'en suis promptement dfaite de la sorte,
            Et j'ai pour vous trouver rentr par l'autre porte.

RASTE

             vos discours, Orphise, ajouterai-je foi,
  250    Et votre coeur est-il tout sincre pour moi?

ORPHISE

            Je vous trouve fort bon de tenir ces paroles,
            Quand je me justifie  vos plaintes frivoles.
            Je suis bien simple encore, et ma sotte bont.

RASTE

            Ah! ne vous fchez pas, trop svre beaut;
  255    Je veux croire en aveugle, tant sous votre empire,
            Tout ce que vous aurez la bont de me dire.
            Trompez, si vous voulez, un malheureux amant:
            J'aurai pour vous respect jusques au monument.
            Maltraitez mon amour, refusez-moi le vtre,
  260    Exposez  mes yeux le triomphe d'un autre;
            Oui, je souffrirai tout de vos divins appas:
            J'en mourrai; mais enfin je ne m'en plaindrai pas.

ORPHISE

            Quand de tels sentiments rgneront dans votre me,
            Je saurai de ma part.

Scne VI

ALCANDRE, ORPHISE, RASTE, LA MONTAGNE.

ALCANDRE

                              Marquis, un mot. Madame,
  265    De grce, pardonnez si je suis indiscret,
            En osant, devant vous, lui parler en secret.
            Avec peine, Marquis, je te fais la prire;
            Mais un homme vient l de me rompre en visire,
            Et je souhaite fort, pour ne rien reculer,
  270    Qu' l'heure de ma part tu l'ailles appeler:
            Tu sais qu'en pareil cas ce serait avec joie
            Que je te le rendrais en la mme monnoie.

RASTE, aprs avoir un peu demeur sans parler.

            Je ne veux point ici faire le capitan;
            Mais on m'a vu soldat avant que courtisan;
  275    J'ai servi quatorze ans, et je crois tre en passe
            De pouvoir d'un tel pas me tirer avec grce,
            Et de ne craindre point qu' quelque lchet
            Le refus de mon bras me puisse tre imput.
            Un duel met les gens en mauvaise posture,
  280    Et notre roi n'est pas un monarque en peinture:
            Il sait faire obir les plus grands de l'tat,
            Et je trouve qu'il fait en digne potentat.
            Quand il faut le servir, j'ai du coeur pour le faire;
            Mais je ne m'en sens point quand il faut lui dplaire;
  285    Je me fais de son ordre une suprme loi:
            Pour lui dsobir, cherche un autre que moi.
            Je te parle, vicomte, avec franchise entire,
            Et suis ton serviteur en toute autre matire.
            Adieu. Cinquante fois au diable les Fcheux!
  290    O donc s'est retir cet objet de mes voeux?

LA MONTAGNE

            Je ne sais.

RASTE

                  Pour savoir o la belle est alle,
            Va-t'en chercher partout: j'attends dans cette alle.

BALLET DU PREMIER ACTE.

PREMIRE ENTREE

Des joueurs de mail, en criant gare, l'obligent  se retirer; et comme il veut revenir lorsqu'ils ont fait,

DEUXIME ENTREE

des curieux viennent, qui tournent autour de lui pour le connatre, et font qu'il se retire encore pour un moment.

ACTE II, Scne premire

RASTE

            Mes Fcheux  la fin se sont-ils carts?
            Je pense qu'il en pleut ici de tous cts.
  295    Je les fuis, et les trouve; et pour second martyre,
            Je ne saurais trouver celle que je dsire.
            Le tonnerre et la pluie ont promptement pass,
            Et n'ont point de ces lieux le beau monde chass.
            Plt au Ciel, dans les dons que ses soins y prodiguent,
  300    Qu'ils en eussent chass tous les gens qui fatiguent!
            Le soleil baisse fort, et je suis tonn
            Que mon valet encor ne soit point retourn.

Scne II

ALCIPPE, RASTE.

ALCIPPE

            Bonjour.

RASTE

                  Eh quoi? toujours ma flamme divertie!

ALCIPPE

            Console-moi, Marquis, d'une trange partie
  305    Qu'au piquet je perdis hier contre un Saint-Bouvain,
             qui je donnerais quinze points et la main.
            C'est un coup enrag, qui depuis hier m'accable,
            Et qui ferait donner tous les joueurs au diable,
            Un coup assurment  se pendre en public.
  310    Il ne m'en faut que deux; l'autre a besoin d'un pic:
            Je donne, il en prend six, et demande  refaire;
            Moi, me voyant de tout, je n'en voulus rien faire.
            Je porte l'as de trfle (admire mon malheur),
            L'as, le roi, le valet, le huit et dix de coeur,
  315    Et quitte, comme au point allait la politique,
            Dame et roi de carreau, dix et dame de pique.
            Sur mes cinq cours ports la dame arrive encor,
            Qui me fait justement une quinte major.
            Mais mon homme avec l'as, non sans surprise extrme,
  320    Des bas carreaux sur table tale une sixime.
            J'en avais cart la dame avec le roi;
            Mais lui fallant un pic, je sortis hors d'effroi,
            Et croyais bien du moins faire deux points uniques.
            Avec les sept carreaux il avait quatre piques,
  325    Et jetant le dernier, m'a mis dans l'embarras
            De ne savoir lequel garder de mes deux as.
            J'ai jet l'as de coeur, avec raison, me semble;
            Mais il avait quitt quatre trfles ensemble,
            Et par un six de coeur je me suis vu capot,
  330    Sans pouvoir, de dpit, profrer un seul mot.
            Morbleu! fais-moi raison de ce coup effroyable:
             moins que l'avoir vu, peut-il tre croyable?

RASTE

            C'est dans le jeu qu'on voit les plus grands coups du sort.

ALCIPPE

            Parbleu! tu jugeras toi-mme si j'ai tort,
  335    Et si c'est sans raison que ce coup me transporte;
            Car voici nos deux jeux, qu'exprs sur moi je porte.
            Tiens, c'est ici mon port, comme je te l'ai dit,
            Et voici.

RASTE

                  J'ai compris le tout par ton rcit,
            Et vois de la justice au transport qui t'agite;
  340    Mais pour certaine affaire il faut que je te quitte:
            Adieu. Console-toi pourtant de ton malheur.

ALCIPPE

            Qui, moi? J'aurai toujours ce coup-l sur le coeur,
            Et c'est pour ma raison pis qu'un coup de tonnerre.
            Je le veux faire, moi, voir  toute la terre.
(Il s'en va, et prt  rentrer, il dit par rflexion:)
            Un six de coeur! deux points!

RASTE

  345                            En quel lieu sommes-nous?
            De quelque part qu'on tourne, on ne voit que des fous.
            Ah! que tu fais languir ma juste impatience!

Scne III

LA MONTAGNE, RASTE.

LA MONTAGNE

            Monsieur, je n'ai pu faire une autre diligence.

RASTE

            Mais me rapportes-tu quelque nouvelle enfin?

LA MONTAGNE

  350    Sans doute; et de l'objet qui fait votre destin
            J'ai, par son ordre exprs, quelque chose  vous dire.

RASTE

            Et quoi? dj mon coeur aprs ce mot soupire:
            Parle.

LA MONTAGNE

                  Souhaitez-vous de savoir ce que c'est?

RASTE

            Oui, dis vite.

LA MONTAGNE

                        Monsieur, attendez, s'il vous plat.
  355    Je me suis,  courir, presque mis hors d'haleine.

RASTE

            Prends-tu quelque plaisir  me tenir en peine?

LA MONTAGNE

            Puisque vous dsirez de savoir promptement
            L'ordre que j'ai reu de cet objet charmant,
            Je vous dirai. Ma foi, sans vous vanter mon zle,
  360    J'ai bien fait du chemin pour trouver cette belle;
            Et si.

RASTE

                  Peste soit fait de tes digressions!

LA MONTAGNE

            Ah! il faut modrer un peu ses passions;
            Et Snque.

RASTE

                        Snque est un sot dans ta bouche,
            Puisqu'il ne me dit rien de tout ce qui me touche.
            Dis-moi ton ordre, tt.

LA MONTAGNE

  365                      Pour contenter vos voeux,
            Votre Orphise. Une bte est l dans vos cheveux.

RASTE

            Laisse.

LA MONTAGNE

                  Cette beaut de sa part vous fait dire.

RASTE

            Quoi?

LA MONTAGNE

                  Devinez.

RASTE

                        Sais-tu que je ne veux pas rire?

LA MONTAGNE

            Son ordre est qu'en ce lieu vous devez vous tenir,
  370    Assur que dans peu vous l'y verrez venir,
            Lorsqu'elle aura quitt quelques provinciales,
            Aux personnes de coeur fcheuses animales.

RASTE

            Tenons-nous donc au lieu qu'elle a voulu choisir.
            Mais, puisque l'ordre ici m'offre quelque loisir,
  375    Laisse-moi mditer: j'ai dessein de lui faire
            Quelques vers sur un air o je la vois se plaire.
Il se promne en rvant.

Scne IV

ORANTE, CLYMNE, RASTE.

ORANTE

            Tout le monde sera de mon opinion.

CLYMNE

            Croyez-vous l'emporter par obstination?

ORANTE

            Je pense mes raisons meilleures que les vtres.

CLYMNE

  380    Je voudrais qu'on out les unes et les autres.

ORANTE

            J'avise un homme ici qui n'est pas ignorant:
            Il pourra nous juger sur notre diffrend.
            Marquis, de grce, un mot: souffrez qu'on vous appelle
            Pour tre entre nous deux juge d'une querelle,
  385    D'un dbat qu'ont mu nos divers sentiments
            Sur ce qui peut marquer les plus parfaits amants.

RASTE

            C'est une question  vuider difficile,
            Et vous devez chercher un juge plus habile.

ORANTE

            Non: vous nous dites l d'inutiles chansons;
  390    Votre esprit fait du bruit, et nous vous connaissons:
            Nous savons que chacun vous donne  juste titre.

RASTE

            H! de grce.

ORANTE

                        En un mot, vous serez notre arbitre:
            Et ce sont deux moments qu'il vous faut nous donner.

CLYMNE

            Vous retenez ici qui vous doit condamner;
  395    Car enfin, s'il est vrai ce que j'en ose croire,
            Monsieur  mes raisons donnera la victoire.

RASTE

            Que ne puis-je  mon tratre inspirer le souci
            D'inventer quelque chose  me tirer d'ici!

ORANTE

            Pour moi, de son esprit j'ai trop bon tmoignage,
  400    Pour craindre qu'il prononce  mon dsavantage.
            Enfin, ce grand dbat qui s'allume entre nous,
            Est de savoir s'il faut qu'un amant soit jaloux.

CLYMNE

            Ou, pour mieux expliquer ma pense et la vtre,
            Lequel doit plaire plus d'un jaloux ou d'un autre.

ORANTE

  405    Pour moi, sans contredit, je suis pour le dernier.

CLYMNE

            Et dans mon sentiment, je tiens pour le premier.

ORANTE

            Je crois que notre coeur doit donner son suffrage
             qui fait clater du respect davantage.

CLYMNE

            Et moi, que si nos voeux doivent paratre au jour,
  410    C'est pour celui qui fait clater plus d'amour.

ORANTE

            Oui; mais on voit l'ardeur dont une me est saisie
            Bien mieux dans les respects que dans la jalousie.

CLYMNE

            Et c'est mon sentiment, que qui s'attache  nous
            Nous aime d'autant plus qu'il se montre jaloux.

ORANTE

  415    Fi! ne me parlez point, pour tre amants, Clymne,
            De ces gens dont l'amour est fait comme la haine,
            Et qui, pour tous respects et toute offre de voeux,
            Ne s'appliquent jamais qu' se rendre fcheux;
            Dont l'me, que sans cesse un noir transport anime,
  420    Des moindres actions cherche  nous faire un crime,
            En soumet l'innocence  son aveuglement,
            Et veut sur un coup d'oeil un claircissement;
            Qui, de quelque chagrin nous voyant l'apparence,
            Se plaignent aussitt qu'il nat de leur prsence,
  425    Et lorsque dans nos yeux brille un peu d'enjoment,
            Veulent que leurs rivaux en soient le fondement;
            Enfin, qui prenant droit des fureurs de leur zle,
            Ne vous parlent jamais que pour faire querelle,
            Osent dfendre  tous l'approche de nos cours,
  430    Et se font les tyrans de leurs propres vainqueurs.
            Moi, je veux des amants que le respect inspire,
            Et leur soumission marque mieux notre empire.

CLYMNE

            Fi! ne me parlez point, pour tre vrais amants,
            De ces gens qui pour nous n'ont nuls emportements,
  435    De ces tides galants, de qui les cours paisibles
            Tiennent dj pour eux les choses infaillibles,
            N'ont point peur de nous perdre, et laissent chaque jour
            Sur trop de confiance endormir leur amour,
            Sont avec leurs rivaux en bonne intelligence,
  440    Et laissent un champ libre  leur persvrance.
            Un amour si tranquille excite mon courroux.
            C'est aimer froidement que n'tre point jaloux;
            Et je veux qu'un amant, pour me prouver sa flamme,
            Sur d'ternels soupons laisse flotter son me,
  445    Et par de prompts transports donne un signe clatant
            De l'estime qu'il fait de celle qu'il prtend.
            On s'applaudit alors de son inquitude,
            Et s'il nous fait parfois un traitement trop rude,
            Le plaisir de le voir, soumis  nos genoux,
  450    S'excuser de l'clat qu'il a fait contre nous,
            Ses pleurs, son dsespoir d'avoir pu nous dplaire,
            Sont un charme  calmer toute notre colre.

ORANTE

            Si pour vous plaire il faut beaucoup d'emportement,
            Je sais qui vous pourrait donner contentement;
  455    Et je connais des gens dans Paris plus de quatre
            Qui, comme ils le font voir, aiment jusques  battre.

CLYMNE

            Si pour vous plaire il faut n'tre jamais jaloux,
            Je sais certaines gens fort commodes pour vous,
            Des hommes en amour d'une humeur si souffrante,
  460    Qu'ils vous verraient sans peine entre les bras de trente.

ORANTE

            Enfin par votre arrt vous devez dclarer
            Celui de qui l'amour vous semble  prfrer.

RASTE

            Puisqu' moins d'un arrt je ne m'en puis dfaire,
            Toutes deux  la fois je vous veux satisfaire;
  465    Et pour ne point blmer ce qui plat  vos yeux,
            Le jaloux aime plus, et l'autre aime bien mieux.

CLYMNE

            L'arrt est plein d'esprit; mais.

RASTE

                                    Suffit, j'en suis quitte.
            Aprs ce que j'ai dit, souffrez que je vous quitte.

Scne V

ORPHISE, RASTE.

RASTE

            Que vous tardez, Madame, et que j'prouve bien.!

ORPHISE

  470    Non, non, ne quittez pas un si doux entretien.
             tort vous m'accusez d'tre trop tard venue,
            Et vous avez de quoi vous passer de ma vue.

RASTE

            Sans sujet contre moi voulez-vous vous aigrir,
            Et me reprochez-vous ce qu'on me fait souffrir?
            Ha! de grce, attendez.

ORPHISE

  475                      Laissez-moi, je vous prie,
            Et courez vous rejoindre  votre compagnie.
Elle sort.

RASTE

            Ciel! faut-il qu'aujourd'hui Fcheuses et Fcheux
            Conspirent  troubler les plus chers de mes voeux!
            Mais allons sur ses pas, malgr sa rsistance,
  480    Et faisons  ses yeux briller notre innocence.

Scne VI

DORANTE, RASTE.

DORANTE

            Ha! Marquis, que l'on voit de Fcheux, tous les jours,
            Venir de nos plaisirs interrompre le cours!
            Tu me vois enrag d'une assez belle chasse,
            Qu'un fat. C'est un rcit qu'il faut que je te fasse.

RASTE

  485    Je cherche ici quelqu'un, et ne puis m'arrter.

DORANTE, le retenant.

            Parbleu, chemin faisant, je te le veux conter.
            Nous tions une troupe assez bien assortie,
            Qui pour courir un cerf avions hier fait partie;
            Et nous fmes coucher sur le pays exprs,
  490    C'est--dire, mon cher, en fin fond de forts.
            Comme cet exercice est mon plaisir suprme,
            Je voulus, pour bien faire, aller au bois moi-mme;
            Et nous conclmes tous d'attacher nos efforts
            Sur un cerf qu'un chacun nous disait cerf dix-cors;
  495    Mais moi, mon jugement, sans qu'aux marques j'arrte,
            Fut qu'il n'tait que cerf  sa seconde tte.
            Nous avions, comme il faut, spar nos relais,
            Et djeunions en hte avec quelques oeufs frais,
            Lorsqu'un franc campagnard, avec longue rapire,
  500    Montant superbement sa jument poulinire,
            Qu'il honorait du nom de sa bonne jument,
            S'en est venu nous faire un mauvais compliment,
            Nous prsentant aussi, pour surcrot de colre,
            Un grand bent de fils aussi sot que son pre.
  505    Il s'est dit grand chasseur, et nous a pris tous
            Qu'il pt avoir le bien de courir avec nous.
            Dieu prserve, en chassant, toute sage personne
            D'un porteur de huchet qui mal  propos sonne,
            De ces gens qui, suivis de dix hourets galeux,
  510    Disent "ma meute" , et font les chasseurs merveilleux!
            Sa demande reue et ses vertus prises,
            Nous avons t tous frapper  nos brises.
             trois longueurs de trait, tayaut! voil d'abord
            Le cerf donn aux chiens. J'appuie, et sonne fort.
  515    Mon cerf dbuche, et passe une assez longue plaine,
            Et mes chiens aprs lui, mais si bien en haleine,
            Qu'on les aurait couverts tous d'un seul justaucorps.
            Il vient  la fort. Nous lui donnons alors
            La vieille meute; et moi, je prends en diligence
            Mon cheval alezan. Tu l'as vu?

RASTE

  520                            Non, je pense.

DORANTE

            Comment? C'est un cheval aussi bon qu'il est beau,
            Et que ces jours passs j'achetai de Gaveau.
            Je te laisse  penser si sur cette matire
            Il voudrait me tromper, lui qui me considre:
  525    Aussi je m'en contente; et jamais, en effet,
            Il n'a vendu cheval ni meilleur ni mieux fait:
            Une tte de barbe, avec l'toile nette;
            L'encolure d'un cygne, effile et bien droite;
            Point d'paules non plus qu'un livre; court-joint,
  530    Et qui fait dans son port voir sa vivacit;
            Des pieds, morbleu! des pieds! le rein double ( vrai dire,
            J'ai trouv le moyen, moi seul, de le rduire;
            Et sur lui, quoique aux yeux il montrt beau semblant,
            Petit-Jean de Gaveau ne montait qu'en tremblant),
  535    Une croupe en largeur  nulle autre pareille,
            Et des gigots, Dieu sait! Bref, c'est une merveille;
            Et j'en ai refus cent pistoles, crois-moi,
            Au retour d'un cheval amen pour le Roi.
            Je monte donc dessus, et ma joie tait pleine
  540    De voir filer de loin les coupeurs dans la plaine;
            Je pousse, et je me trouve en un fort  l'cart.
             la queue de nos chiens, moi seul avec Drcar.
            Une heure l dedans notre cerf se fait battre.
            J'appuie alors mes chiens, et fais le diable  quatre;
  545    Enfin jamais chasseur ne se vit plus joyeux.
            Je le relance seul, et tout allait des mieux,
            Lorsque d'un jeune cerf s'accompagne le ntre:
            Une part de mes chiens se spare de l'autre,
            Et je les vois, Marquis, comme tu peux penser,
  550    Chasser tous avec crainte, et Finaut balancer.
            Il se rabat soudain, dont j'eus l'me ravie;
            Il empaume la voie; et moi, je sonne et crie:
            " Finaut!  Finaut!" J'en revois  plaisir
            Sur une taupinire, et rsonne  loisir.
  555    Quelques chiens revenaient  moi, quand pour disgrce
            Le jeune cerf, Marquis,  mon campagnard passe.
            Mon tourdi se met  sonner comme il faut,
            Et crie  pleine voix "tayaut! tayaut! tayaut!"
            Mes chiens me quittent tous, et vont  ma pcore;
  560    J'y pousse, et j'en revois dans le chemin encore;
            Mais  terre, mon cher, je n'eus pas jet l'oeil,
            Que je connus le change et sentis un grand deuil.
            J'ai beau lui faire voir toutes les diffrences
            Des pinces de mon cerf et de ses connaissances,
  565    Il me soutient toujours, en chasseur ignorant,
            Que c'est le cerf de meute; et par ce diffrend
            Il donne temps aux chiens d'aller loin. J'en enrage,
            Et pestant de bon coeur contre le personnage,
            Je pousse mon cheval et par haut et par bas,
  570    Qui pliait des gaulis aussi gros que les bras:
            Je ramne les chiens  ma premire voie,
            Qui vont, en me donnant une excessive joie,
            Requrir notre cerf, comme s'ils l'eussent vu.
            Ils le relancent; mais ce coup est-il prvu?
  575     te dire le vrai, cher Marquis, il m'assomme:
            Notre cerf relanc va passer  notre homme,
            Qui croyant faire un trait de chasseur fort vant,
            D'un pistolet d'aron qu'il avait apport
            Lui donne justement au milieu de la tte,
  580    Et de fort loin me crie: "Ah! j'ai mis bas la bte!"
            A-t-on jamais parl de pistolets, bon Dieu!
            Pour courre un cerf? Pour moi, venant dessus le lieu,
            J'ai trouv l'action tellement hors d'usage,
            Que j'ai donn des deux  mon cheval, de rage,
  585    Et m'en suis revenu chez moi toujours courant,
            Sans vouloir dire un mot  ce sot ignorant.

RASTE

            Tu ne pouvais mieux faire, et ta prudence est rare;
            C'est ainsi des Fcheux qu'il faut qu'on se spare.
            Adieu.

DORANTE

                  Quand tu voudras, nous irons quelque part,
  590    O nous ne craindrons point de chasseur campagnard.

RASTE

            Fort bien. Je crois qu'enfin je perdrai patience.
            Cherchons  m'excuser avecque diligence.

BALLET DU SECOND ACTE

PREMIRE ENTREE

Des joueurs de boule l'arrtent pour mesurer un coup dont ils sont en dispute. Il se dfait d'eux avec peine, et leur laisse danser un pas compos de toutes les postures qui sont ordinaires  ce jeu.

DEUXIME ENTREE

De petits frondeurs les viennent interrompre, qui sont chasss ensuite

TROISIME ENTREE

par des savetiers et des savetires, leurs pres, et autres, qui sont aussi chasss  leur tour

QUATRIME ENTREE

par un jardinier qui danse seul, et se retire pour faire place au troisime acte.

ACTE III, Scne premire

RASTE, LA MONTAGNE.

RASTE

            Il est vrai, d'un ct, mes soins ont russi,
            Cet adorable objet enfin s'est adouci;
  595    Mais, d'un autre, on m'accable, et les astres svres
            Ont contre mon amour redoubl leurs colres.
            Oui, Damis, son tuteur, mon plus rude Fcheux,
            Tout de nouveau s'oppose aux plus doux de mes voeux,
             son aimable nice a dfendu ma vue,
  600    Et veut d'un autre poux la voir demain pourvue.
            Orphise toutefois, malgr son dsaveu,
            Daigne accorder ce soir une grce  mon feu;
            Et j'ai fait consentir l'esprit de cette belle
             souffrir qu'en secret je la visse chez elle.
  605    L'amour aime surtout les secrtes faveurs;
            Dans l'obstacle qu'on force il trouve des douceurs;
            Et le moindre entretien de la beaut qu'on aime,
            Lorsqu'il est dfendu, devient grce suprme.
            Je vais au rendez-vous: c'en est l'heure  peu prs;
  610    Puis je veux m'y trouver plutt avant qu'aprs.

LA MONTAGNE

            Suivrai-je vos pas?

RASTE

                              Non: je craindrais que peut-tre
             quelques yeux suspects tu me fisses connatre.

LA MONTAGNE

            Mais.

RASTE

                  Je ne le veux pas.

LA MONTAGNE

                              Je dois suivre vos lois;
            Mais au moins si de loin.

RASTE

                              Te tairas-tu, vingt fois?
  615    Et ne veux-tu jamais quitter cette mthode
            De te rendre  toute heure un valet incommode?

Scne II

CARITIDS, RASTE.

CARITIDS

            Monsieur, le temps rpugne  l'honneur de vous voir:
            Le matin est plus propre  rendre un tel devoir;
            Mais de vous rencontrer il n'est pas bien facile,
  620    Car vous dormez toujours, ou vous tes en ville:
            Au moins, messieurs vos gens me l'assurent ainsi;
            Et j'ai, pour vous trouver, pris l'heure que voici.
            Encore est-ce un grand heur dont le destin m'honore,
            Car deux moments plus tard, je vous manquais encore.

RASTE

  625    Monsieur, souhaitez-vous quelque chose de moi?

CARITIDS

            Je m'acquitte, Monsieur, de ce que je vous doi,
            Et vous viens. Excusez l'audace qui m'inspire
            Si.

RASTE

                  Sans tant de faons, qu'avez-vous  me dire?

CARITIDS

            Comme le rang, l'esprit, la gnrosit,
            Que chacun vante en vous.

RASTE

  630                      Oui, je suis fort vant.
            Passons, Monsieur.

CARITIDS

                        Monsieur, c'est une peine extrme
            Lorsqu'il faut  quelqu'un se produire soi-mme;
            Et toujours prs des grands on doit tre introduit
            Par des gens qui de nous fassent un peu de bruit,
  635    Dont la bouche coute avecque poids dbite
            Ce qui peut faire voir notre petit mrite.
            Pour moi, j'aurais voulu que des gens bien instruits
            Vous eussent pu, Monsieur, dire ce que je suis.

RASTE

            Je vois assez, Monsieur, ce que vous pouvez tre,
  640    Et votre seul abord le peut faire connatre.

CARITIDS

            Oui, je suis un savant charm de vos vertus,
            Non pas de ces savants dont le nom n'est qu'en us:
            Il n'est rien si commun qu'un nom  la latine;
            Ceux qu'on habille en grec ont bien meilleure mine;
  645    Et pour en avoir un qui se termine en es,
            Je me fais appeler Monsieur Caritids.

RASTE

            Monsieur Caritids, soit. Qu'avez-vous  dire?

CARITIDS

            C'est un placet, Monsieur, que je voudrais vous lire,
            Et que, dans la posture o vous met votre emploi,
  650    J'ose vous conjurer de prsenter au Roi.

RASTE

            H! Monsieur, vous pouvez le prsenter vous-mme.

CARITIDS

            Il est vrai que le Roi fait cette grce extrme;
            Mais par ce mme excs de ses rares bonts,
            Tant de mchants placets, Monsieur, sont prsents,
  655    Qu'ils touffent les bons; et l'espoir o je fonde,
            Est qu'on donne le mien quand le Prince est sans monde.

RASTE

            Eh bien! vous le pouvez, et prendre votre temps.

CARITIDS

            Ah! Monsieur, les huissiers sont de terribles gens!
            Ils traitent les savants de faquins  nasardes,
  660    Et je n'en puis venir qu' la salle des gardes.
            Les mauvais traitements qu'il me faut endurer
            Pour jamais de la cour me feraient retirer,
            Si je n'avais conu l'esprance certaine
            Qu'auprs de notre Roi vous serez mon Mcne.
  665    Oui, votre crdit m'est un moyen assur.

RASTE

            Eh bien! donnez-moi donc: je le prsenterai.

CARITIDS

            Le voici; mais au moins oyez-en la lecture.

RASTE

            Non.

CARITIDS

                  C'est pour tre instruit: Monsieur, je vous conjure.

PLACET AU ROI.

"SIRE,

Votre trs humble, trs obissant, trs fidle et trs savant sujet et serviteur, Caritids, Franais de nation, Grec de profession, ayant considr les grands et notables abus qui se commettent aux inscriptions des enseignes des maisons, boutiques, cabarets, jeux de boule, et autres lieux de votre bonne ville de Paris, en ce que certains ignorants compositeurs desdites inscriptions renversent, par une barbare, pernicieuse et dtestable orthographe, toute sorte de sens et de raison, sans aucun gard d'tymologie, analogie, nergie, ni allgorie quelconque, au grand scandale de la rpublique des lettres, et de la nation franaise, qui se dcrie et dshonore par lesdits abus et fautes grossires envers les trangers, et notamment envers les Allemands, curieux lecteurs et spectateurs desdites inscriptions,."

RASTE

            Ce placet est fort long, et pourrait bien fcher.

CARITIDS

  670    Ah! Monsieur, pas un mot ne s'en peut retrancher.

RASTE

            Achevez promptement.

CARITIDS. Il continue le placet.

". Supplie humblement Votre Majest de crer, pour le bien de son tat et la gloire de son empire, une charge de contrleur, intendant, correcteur, rviseur, et restaurateur gnral desdites inscriptions, et d'icelle honorer le suppliant, tant en considration de son rare et minent savoir, que des grands et signals services qu'il a rendus  l'tat et  Votre Majest en faisant l'anagramme de Votre dite Majest en franais, latin, grec, hbreu, syriaque, chalden, arabe."

RASTE, l'interrompant.

            Fort bien. Donnez-le vite, et faites la retraite:
            Il sera vu du Roi; c'est une affaire faite.

CARITIDS

            Hlas! Monsieur, c'est tout que montrer mon placet.
            Si le Roi le peut voir, je suis sr de mon fait;
  675    Car comme sa justice en toute chose est grande,
            Il ne pourra jamais refuser ma demande.
            Au reste, pour porter au ciel votre renom,
            Donnez-moi par crit votre nom et surnom;
            J'en veux faire un pome en forme d'acrostiche
  680    Dans les deux bouts du vers et dans chaque hmistiche.

RASTE

            Oui, vous l'aurez demain, Monsieur Caritids.
            Ma foi, de tels savants sont des nes bien faits.
            J'aurais dans d'autres temps bien ri de sa sottise.

Scne III

ORMIN, RASTE.

ORMIN

            Bien qu'une grande affaire en ce lieu me conduise,
  685    J'ai voulu qu'il sortt avant que vous parler.

RASTE

            Fort bien; mais dpchons, car je veux m'en aller.

ORMIN

            Je me doute  peu prs que l'homme qui vous quitte
            Vous a fort ennuy, Monsieur, par sa visite:
            C'est un vieux importun, qui n'a pas l'esprit sain,
  690    Et pour qui j'ai toujours quelque dfaite en main.
            Au Mail,  Luxembourg et dans les Tuileries,
            Il fatigue le monde avec ses rveries;
            Et des gens comme vous doivent fuir l'entretien
            De tous ces savantas qui ne sont bons  rien.
  695    Pour moi, je ne crains pas que je vous importune,
            Puisque je viens, Monsieur, faire votre fortune.

RASTE

            Voici quelque souffleur, de ces gens qui n'ont rien,
            Et nous viennent toujours promettre tant de bien.
            Vous avez fait, Monsieur, cette bnite pierre
  700    Qui peut seule enrichir tous les rois de la terre?

ORMIN

            La plaisante pense, hlas! o vous voil!
            Dieu me garde, Monsieur, d'tre de ces fous-l!
            Je ne me repais point de visions frivoles,
            Et je vous porte ici les solides paroles
  705    D'un avis que par vous je veux donner au Roi,
            Et que tout cachet je conserve sur moi:
            Non de ces sots projets, de ces chimres vaines,
            Dont les surintendants ont les oreilles pleines;
            Non de ces gueux d'avis, dont les prtentions
  710    Ne parlent que de vingt ou trente millions;
            Mais un qui, tous les ans,  si peu qu'on le monte,
            En peut donner au Roi quatre cents de bon compte,
            Avec facilit, sans risque, ni soupon,
            Et sans fouler le peuple en aucune faon.
  715    Enfin c'est un avis d'un gain inconcevable,
            Et que du premier mot on trouvera faisable.
            Oui, pourvu que par vous je puisse tre pouss.

RASTE

            Soit, nous en parlerons. Je suis un peu press.

ORMIN

            Si vous me promettiez de garder le silence,
  720    Je vous dcouvrirais cet avis d'importance.

RASTE

            Non, non, je ne veux point savoir votre secret.

ORMIN

            Monsieur, pour le trahir, je vous crois trop discret,
            Et veux, avec franchise, en deux mots vous l'apprendre.
            Il faut voir si quelqu'un ne peut point nous entendre.
( l'oreille d'raste.)
  725    Cet avis merveilleux, dont je suis l'inventeur,
            Est que.

RASTE

                  D'un peu plus loin, et pour cause, Monsieur.

ORMIN

            Vous voyez le grand gain, sans qu'il faille le dire,
            Que de ses ports de mer le Roi tous les ans tire.
            Or l'avis, dont encor nul ne s'est avis,
  730    Est qu'il faut de la France, et c'est un coup ais,
            En fameux ports de mer mettre toutes les ctes.
            Ce serait pour monter  des sommes trs hautes,
            Et si.

RASTE

                  L'avis est bon, et plaira fort au Roi.
            Adieu: nous nous verrons.

ORMIN

                              Au moins, appuyez-moi
  735    Pour en avoir ouvert les premires paroles.

RASTE

            Oui, oui.

ORMIN

                  Si vous vouliez me prter deux pistoles,
            Que vous reprendriez sur le droit de l'avis,
            Monsieur.

RASTE

                  Oui, volontiers. Plt  Dieu qu' ce prix
            De tous les importuns je pusse me voir quitte!
  740    Voyez quel contre-temps prend ici leur visite!
            Je pense qu' la fin je pourrai bien sortir.
            Viendra-t-il point quelqu'un encor me divertir?

Scne IV

FILINTE, RASTE.

FILINTE

            Marquis, je viens d'apprendre une trange nouvelle.

RASTE

            Quoi?

FILINTE

                  Qu'un homme tantt t'a fait une querelle.

RASTE

             moi?

FILINTE

   745          Que te sert-il de le dissimuler?
            Je sais de bonne part qu'on t'a fait appeler;
            Et comme ton ami, quoi qu'il en russisse,
            Je te viens contre tous faire offre de service.

RASTE

            Je te suis oblig; mais crois que tu me fais.

FILINTE

  750    Tu ne l'avoueras pas; mais tu sors sans valets.
            Demeure dans la ville, ou gagne la campagne,
            Tu n'iras nulle part que je ne t'accompagne.

RASTE

            Ah! j'enrage!

FILINTE

                         quoi bon de te cacher de moi?

RASTE

            Je te jure, Marquis, qu'on s'est moqu de toi.

FILINTE

            En vain tu t'en dfends.

RASTE

  755                      Que le Ciel me foudroie,
            Si d'aucun dml.!

FILINTE

                              Tu penses qu'on te croit?

RASTE

            Eh! mon Dieu, je te dis, et ne dguise point,
            Que.

FILINTE

                  Ne me crois pas dupe, et crdule  ce point.

RASTE

            Veux-tu m'obliger?

FILINTE

                              Non.

RASTE

                                    Laisse-moi, je te prie.

FILINTE

            Point d'affaire, Marquis.

RASTE

  760                      Une galanterie
            En certain lieu ce soir.

FILINTE

                              Je ne te quitte pas.
            En quel lieu que ce soit, je veux suivre tes pas.

RASTE

            Parbleu! Puisque tu veux que j'aie une querelle.
            Je consens  l'avoir pour contenter ton zle:
  765    Ce sera contre toi, qui me fais enrager,
            Et dont je ne me puis par douceur dgager.

FILINTE

            C'est fort mal d'un ami recevoir le service;
            Mais puisque je vous rends un si mauvais office,
            Adieu: vuidez sans moi tout ce que vous aurez.

RASTE

  770    Vous serez mon ami quand vous me quitterez.
            Mais voyez quels malheurs suivent ma destine!
            Ils m'auront fait passer l'heure qu'on m'a donne.

Scne V

DAMIS, L'ESPINE, RASTE, LA RIVIRE et ses COMPAGNONS.

DAMIS

            Quoi? malgr moi le tratre espre l'obtenir?
            Ah! mon juste courroux le saura prvenir.

RASTE

  775    J'entrevois l quelqu'un sur la porte d'Orphise.
            Quoi? toujours quelque obstacle aux feux qu'elle autorise!

DAMIS

            Oui, j'ai su que ma nice, en dpit de mes soins,
            Doit voir ce soir chez elle raste sans tmoins.

LA RIVIRE,  ses compagnons.

            Qu'entends-je  ces gens-l dire de notre matre?
  780    Approchons doucement, sans nous faire connatre.

DAMIS

            Mais avant qu'il ait lieu d'achever son dessein,
            Il faut de mille coups percer son tratre sein.
            Va-t'en faire venir ceux que je viens de dire,
            Pour les mettre en embche aux lieux que je dsire,
  785    Afin qu'au nom d'raste on soit prt  venger
            Mon honneur, que ses feux ont l'orgueil d'outrager,
             rompre un rendez-vous qui dans ce lieu l'appelle,
            Et noyer dans son sang sa flamme criminelle.

LA RIVIRE, l'attaquant avec ses compagnons.

            Avant qu' tes fureurs on puisse l'immoler,
  790    Tratre, tu trouveras en nous  qui parler.

RASTE, mettant la main  l'pe.

            Bien qu'il m'ait voulu perdre, un point d'honneur me presse
            De secourir ici l'oncle de ma matresse.
            Je suis  vous, Monsieur.

DAMIS, aprs leur fuite.

                               Ciel! par quel secours
            D'un trpas assur vais-je sauver mes jours?
  795     qui suis-je oblig d'un si rare service?

RASTE

            Je n'ai fait, vous servant, qu'un acte de justice.

DAMIS

            Ciel! puis-je  mon oreille ajouter quelque foi?
            Est-ce la main d'raste.?

RASTE

                              Oui, oui, Monsieur, c'est moi,
            Trop heureux que ma main vous ait tir de peine,
  800    Trop malheureux d'avoir mrit votre haine.

DAMIS

            Quoi? celui dont j'avais rsolu le trpas
            Est celui qui pour moi vient d'employer son bras?
            Ah! c'en est trop: mon coeur est contraint de se rendre;
            Et quoi que votre amour ce soir ait pu prtendre,
  805    Ce trait si surprenant de gnrosit
            Doit touffer en moi toute animosit.
            Je rougis de ma faute, et blme mon caprice.
            Ma haine trop longtemps vous a fait injustice;
            Et pour la condamner par un clat fameux,
  810    Je vous joins ds ce soir  l'objet de vos voeux.

Scne VI

ORPHISE, RASTE, DAMIS, SUITE.

ORPHISE, venant avec un flambeau d'argent  la main.

            Monsieur, quelle aventure a d'un trouble effroyable.?

DAMIS

            Ma nice, elle n'a rien que de trs agrable,
            Puisque aprs tant de voeux que j'ai blms en vous,
            C'est elle qui vous donne raste pour poux.
  815    Son bras a repouss le trpas que j'vite,
            Et je veux envers lui que votre main m'acquitte.

ORPHISE

            Si c'est pour lui payer ce que vous lui devez,
            J'y consens, devant tout aux jours qu'il a sauvs.

RASTE

            Mon coeur est si surpris d'une telle merveille,
  820    Qu'en ce ravissement je doute si je veille.

DAMIS

            Clbrons l'heureux sort dont vous allez jouir,
            Et que nos violons viennent nous rjouir.
Comme les violons veulent jouer, on frappe fort  la porte.

RASTE

            Qui frappe l si fort?

L'ESPINE

                              Monsieur, ce sont des masques,
            Qui portent des crincins et des tambours de Basques.
Les masques entrent, qui occupent toute la place.

RASTE

  825    Quoi? toujours des Fcheux! Hol! suisses, ici!
            Qu'on me fasse sortir ces gredins que voici.

BALLET DU TROISIME ACTE.

PREMIRE ENTREE

Des suisses avec des hallebardes chassent tous les masques fcheux, et se retirent ensuite pour laisser danser  leur aise

DERNIRE ENTREE

Quatre bergers et une bergre qui, au sentiment de tous ceux qui l'ont vue, ferme le divertissement d'assez bonne grce.

LES FEMMES SAVANTES


Comdie


ACTEURS

CHRYSALE, bon Bourgeois.
PHILAMINTE, femme de Chrysale.
ARMANDE, HENRIETTE, filles de Chrysale et de Philaminte.
ARISTE, frre de Chrysale.
BLISE, soeur de Chrysale.
CLITANDRE, amant d'Henriette.
TRISSOTIN, bel esprit.
VADIUS, savant.
MARTINE, servante de cuisine.
L'PINE, laquais.
JULIEN, valet de Vadius.
LE NOTAIRE. 

La scne est  Paris.

ACTE I, Scne premire

ARMANDE, HENRIETTE.

ARMANDE

            Quoi? Le beau nom de fille est un titre, ma soeur,
            Dont vous voulez quitter la charmante douceur,
            Et de vous marier vous osez faire fte?
            Ce vulgaire dessein vous peut monter en tte?

HENRIETTE

            Oui, ma soeur.

ARMANDE

    5                Ah! ce "oui" se peut-il supporter,
            Et sans un mal de coeur saurait-on l'couter?

HENRIETTE

            Qu'a donc le mariage en soi qui vous oblige,
            Ma soeur.?

ARMANDE

                        Ah, mon Dieu! fi!

HENRIETTE

                                          Comment?

ARMANDE

                                                      Ah, fi! vous dis-je.
            Ne concevez-vous point ce que, ds qu'on l'entend,
    10    Un tel mot  l'esprit offre de dgotant?
            De quelle trange image on est par lui blesse?
            Sur quelle sale vue il trane la pense?
            N'en frissonnez-vous point? et pouvez-vous, ma soeur,
            Aux suites de ce mot rsoudre votre coeur?

HENRIETTE

    15    Les suites de ce mot, quand je les envisage,
            Me font voir un mari, des enfants, un mnage;
            Et je ne vois rien l, si j'en puis raisonner,
            Qui blesse la pense et fasse frissonner.

ARMANDE

            De tels attachements,  Ciel! sont pour vous plaire?

HENRIETTE

    20    Et qu'est-ce qu' mon ge on a de mieux  faire,
            Que d'attacher  soi, par le titre d'poux,
            Un homme qui vous aime et soit aim de vous,
            Et de cette union, de tendresse suivie,
            Se faire les douceurs d'une innocente vie?
    25    Ce noeud, bien assorti, n'a-t-il pas des appas?

ARMANDE

            Mon Dieu, que votre esprit est d'un tage bas!
            Que vous jouez au monde un petit personnage,
            De vous claquemurer aux choses du mnage,
            Et de n'entrevoir point de plaisirs plus touchants
    30    Qu'un idole d'poux et des marmots d'enfants!
            Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires,
            Les bas amusements de ces sortes d'affaires;
             de plus hauts objets levez vos dsirs,
            Songez  prendre un got des plus nobles plaisirs,
    35    Et traitant de mpris les sens et la matire,
             l'esprit comme nous donnez-vous toute entire.
            Vous avez notre mre en exemple  vos yeux,
            Que du nom de savante on honore en tous lieux:
            Tchez ainsi que moi de vous montrer sa fille,
    40    Aspirez aux clarts qui sont dans la famille,
            Et vous rendez sensible aux charmantes douceurs
            Que l'amour de l'tude panche dans les cours;
            Loin d'tre aux lois d'un homme en esclave asservie,
            Mariez-vous, ma soeur,  la philosophie,
    45    Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain,
            Et donne  la raison l'empire souverain,
            Soumettant  ses lois la partie animale,
            Dont l'apptit grossier aux btes nous ravale.
            Ce sont l les beaux feux, les doux attachements,
    50    Qui doivent de la vie occuper les moments;
            Et les soins o je vois tant de femmes sensibles
            Me paraissent aux yeux des pauvrets horribles.

HENRIETTE

            Le Ciel, dont nous voyons que l'ordre est tout-puissant,
            Pour diffrents emplois nous fabrique en naissant;
    55    Et tout esprit n'est pas compos d'une toffe
            Qui se trouve taille  faire un philosophe.
            Si le vtre est n propre aux lvations
            O montent des savants les spculations,
            Le mien est fait, ma soeur, pour aller terre  terre,
    60    Et dans les petits soins son faible se resserre.
            Ne troublons point du Ciel les justes rglements,
            Et de nos deux instincts suivons les mouvements:
            Habitez, par l'essor d'un grand et beau gnie,
            Les hautes rgions de la philosophie,
    65    Tandis que mon esprit, se tenant ici-bas,
            Gotera de l'hymen les terrestres appas.
            Ainsi, dans nos desseins l'une  l'autre contraire,
            Nous saurons toutes deux imiter notre mre:
            Vous, du ct de l'me et des nobles dsirs,
    70    Moi, du ct des sens et des grossiers plaisirs;
            Vous, aux productions d'esprit et de lumire,
            Moi, dans celles, ma soeur, qui sont de la matire.

ARMANDE

            Quand sur une personne on prtend se rgler,
            C'est par les beaux cts qu'il lui faut ressembler;
    75    Et ce n'est point du tout la prendre pour modle,
            Ma soeur, que de tousser et de cracher comme elle.

HENRIETTE

            Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez,
            Si ma mre n'et eu que de ces beaux cts;
            Et bien vous prend, ma soeur, que son noble gnie
    80    N'ait pas vaqu toujours  la philosophie.
            De grce, souffrez-moi, par un peu de bont,
            Des bassesses  qui vous devez la clart;
            Et ne supprimez point, voulant qu'on vous seconde,
            Quelque petit savant qui veut venir au monde.

ARMANDE

    85    Je vois que votre esprit ne peut tre guri
            Du fol enttement de vous faire un mari;
            Mais sachons, s'il vous plat, qui vous songez  prendre:
            Votre vise au moins n'est pas mise  Clitandre?

HENRIETTE

            Et par quelle raison n'y serait-elle pas?
    90    Manque-t-il de mrite? Est-ce un choix qui soit bas?

ARMANDE

            Non; mais c'est un dessein qui serait malhonnte,
            Que de vouloir d'un autre enlever la conqute;
            Et ce n'est pas un fait dans le monde ignor
            Que Clitandre ait pour moi hautement soupir.

HENRIETTE

    95    Oui; mais tous ces soupirs chez vous sont choses vaines,
            Et vous ne tombez point aux bassesses humaines;
            Votre esprit  l'hymen renonce pour toujours,
            Et la philosophie a toutes vos amours:
            Ainsi, n'ayant au coeur nul dessein pour Clitandre,
  100    Que vous importe-t-il qu'on y puisse prtendre?

ARMANDE

            Cet empire que tient la raison sur les sens
            Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens,
            Et l'on peut pour poux refuser un mrite
            Que pour adorateur on veut bien  sa suite.

HENRIETTE

  105    Je n'ai pas empch qu' vos perfections
            Il n'ait continu ses adorations;
            Et je n'ai fait que prendre, au refus de votre me,
            Ce qu'est venu m'offrir l'hommage de sa flamme.

ARMANDE

            Mais  l'offre des voeux d'un amant dpit
  110    Trouvez-vous, je vous prie, entire sret?
            Croyez-vous pour vos yeux sa passion bien forte,
            Et qu'en son coeur pour moi toute flamme soit morte?

HENRIETTE

            Il me le dit, ma soeur, et, pour moi, je le croi.

ARMANDE

            Ne soyez pas, ma soeur, d'une si bonne foi,
  115    Et croyez, quand il dit qu'il me quitte et vous aime,
            Qu'il n'y songe pas bien et se trompe lui-mme.

HENRIETTE

            Je ne sais; mais enfin, si c'est votre plaisir,
            Il nous est bien ais de nous en claircir:
            Je l'aperois qui vient, et sur cette matire
  120    Il pourra nous donner une pleine lumire.

Scne II

CLITANDRE, ARMANDE, HENRIETTE.

HENRIETTE

            Pour me tirer d'un doute o me jette ma soeur,
            Entre elle et moi, Clitandre, expliquez votre coeur;
            Dcouvrez-en le fond, et nous daignez apprendre
            Qui de nous  vos voeux est en droit de prtendre.

ARMANDE

  125    Non, non: je ne veux point  votre passion
            Imposer la rigueur d'une explication;
            Je mnage les gens, et sais comme embarrasse
            Le contraignant effort de ces aveux en face.

CLITANDRE

            Non, Madame, mon coeur, qui dissimule peu,
  130    Ne sent nulle contrainte  faire un libre aveu;
            Dans aucun embarras un tel pas ne me jette,
            Et j'avouerai tout haut, d'une me franche et nette,
            Que les tendres liens o je suis arrt,
            Mon amour et mes voeux sont tout de ce ct.
  135    Qu' nulle motion cet aveu ne vous porte:
            Vous avez bien voulu les choses de la sorte.
            Vos attraits m'avaient pris, et mes tendres soupirs
            Vous ont assez prouv l'ardeur de mes dsirs;
            Mon coeur vous consacrait une flamme immortelle;
  140    Mais vos yeux n'ont pas cru leur conqute assez belle.
            J'ai souffert sous leur joug cent mpris diffrents,
            Ils rgnaient sur mon me en superbes tyrans,
            Et je me suis cherch, lass de tant de peines,
            Des vainqueurs plus humains et de moins rudes chanes:
  145    Je les ai rencontrs, Madame, dans ces yeux,
            Et leurs traits  jamais me seront prcieux;
            D'un regard pitoyable ils ont sch mes larmes,
            Et n'ont pas ddaign le rebut de vos charmes;
            De si rares bonts m'ont si bien su toucher,
  150    Qu'il n'est rien qui me puisse  mes fers arracher;
            Et j'ose maintenant vous conjurer, Madame,
            De ne vouloir tenter nul effort sur ma flamme,
            De ne point essayer  rappeler un coeur
            Rsolu de mourir dans cette douce ardeur.

ARMANDE

  155    Eh! qui vous dit, Monsieur, que l'on ait cette envie,
            Et que de vous enfin si fort on se soucie?
            Je vous trouve plaisant de vous le figurer,
            Et bien impertinent de me le dclarer.

HENRIETTE

            Eh! doucement, ma soeur. O donc est la morale
  160    Qui sait si bien rgir la partie animale,
            Et retenir la bride aux efforts du courroux?

ARMANDE

            Mais vous qui m'en parlez, o la pratiquez-vous,
            De rpondre  l'amour que l'on vous fait paratre
            Sans le cong de ceux qui vous ont donn l'tre?
  165    Sachez que le devoir vous soumet  leurs lois,
            Qu'il ne vous est permis d'aimer que par leur choix,
            Qu'ils ont sur votre coeur l'autorit suprme,
            Et qu'il est criminel d'en disposer vous-mme.

HENRIETTE

            Je rends grce aux bonts que vous me faites voir
  170    De m'enseigner si bien les choses du devoir;
            Mon coeur sur vos leons veut rgler sa conduite;
            Et pour vous faire voir, ma soeur, que j'en profite,
            Clitandre, prenez soin d'appuyer votre amour
            De l'agrment de ceux dont j'ai reu le jour;
  175    Faites-vous sur mes voeux un pouvoir lgitime,
            Et me donnez moyen de vous aimer sans crime.

CLITANDRE

            J'y vais de tous mes soins travailler hautement,
            Et j'attendais de vous ce doux consentement.

ARMANDE

            Vous triomphez, ma soeur, et faites une mine
  180     vous imaginer que cela me chagrine.

HENRIETTE

            Moi, ma soeur, point du tout: je sais que sur vos sens
            Les droits de la raison sont toujours tout-puissants;
            Et que par les leons qu'on prend dans la sagesse,
            Vous tes au-dessus d'une telle faiblesse.
  185    Loin de vous souponner d'aucun chagrin, je croi
            Qu'ici vous daignerez vous employer pour moi,
            Appuyer sa demande, et de votre suffrage
            Presser l'heureux moment de notre mariage.
            Je vous en sollicite; et pour y travailler.

ARMANDE

  190    Votre petit esprit se mle de railler,
            Et d'un coeur qu'on vous jette on vous voit toute fire.

HENRIETTE

            Tout jet qu'est ce coeur, il ne vous dplat gure;
            Et si vos yeux sur moi le pouvaient ramasser,
            Ils prendraient aisment le soin de se baisser.

ARMANDE

  195     rpondre  cela je ne daigne descendre,
            Et ce sont sots discours qu'il ne faut pas entendre.

HENRIETTE

            C'est fort bien fait  vous, et vous nous faites voir
            Des modrations qu'on ne peut concevoir.

Scne III

CLITANDRE, HENRIETTE.

HENRIETTE

            Votre sincre aveu ne l'a pas peu surprise.

CLITANDRE

  200    Elle mrite assez une telle franchise,
            Et toutes les hauteurs de sa folle fiert
            Sont dignes tout au moins de ma sincrit.
            Mais puisqu'il m'est permis, je vais  votre pre,
            Madame.

HENRIETTE

                        Le plus sr est de gagner ma mre:
  205    Mon pre est d'une humeur  consentir  tout,
            Mais il met peu de poids aux choses qu'il rsout;
            Il a reu du Ciel certaine bont d'me,
            Qui le soumet d'abord  ce que veut sa femme;
            C'est elle qui gouverne, et d'un ton absolu
  210    Elle dicte pour loi ce qu'elle a rsolu.
            Je voudrais bien vous voir pour elle, et pour ma tante,
            Une me, je l'avoue, un peu plus complaisante,
            Un esprit qui, flattant les visions du leur,
            Vous pt de leur estime attirer la chaleur.

CLITANDRE

  215    Mon coeur n'a jamais pu, tant il est n sincre,
            Mme dans votre soeur flatter leur caractre,
            Et les femmes docteurs ne sont point de mon got.
            Je consens qu'une femme ait des clarts de tout;
            Mais je ne lui veux point la passion choquante
  220    De se rendre savante afin d'tre savante;
            Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait,
            Elle sache ignorer les choses qu'elle sait;
            De son tude enfin je veux qu'elle se cache,
            Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache,
  225    Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots,
            Et clouer de l'esprit  ses moindres propos.
            Je respecte beaucoup Madame votre mre;
            Mais je ne puis du tout approuver sa chimre,
            Et me rendre l'cho des choses qu'elle dit,
  230    Aux encens qu'elle donne  son hros d'esprit.
            Son Monsieur Trissotin me chagrine, m'assomme,
            Et j'enrage de voir qu'elle estime un tel homme,
            Qu'elle nous mette au rang des grands et beaux esprits
            Un bent dont partout on siffle les crits,
  235    Un pdant dont on voit la plume librale
            D'officieux papiers fournir toute la halle.

HENRIETTE

            Ses crits, ses discours, tout m'en semble ennuyeux,
            Et je me trouve assez votre got et vos yeux;
            Mais, comme sur ma mre il a grande puissance,
  240    Vous devez vous forcer  quelque complaisance.
            Un amant fait sa cour o s'attache son coeur,
            Il veut de tout le monde y gagner la faveur;
            Et, pour n'avoir personne  sa flamme contraire,
            Jusqu'au chien du logis il s'efforce de plaire.

CLITANDRE

  245    Oui, vous avez raison; mais Monsieur Trissotin
            M'inspire au fond de l'me un dominant chagrin.
            Je ne puis consentir, pour gagner ses suffrages,
             me dshonorer en prisant ses ouvrages;
            C'est par eux qu' mes yeux il a d'abord paru,
  250    Et je le connaissais avant que l'avoir vu.
            Je vis, dans le fatras des crits qu'il nous donne,
            Ce qu'tale en tous lieux sa pdante personne:
            La constante hauteur de sa prsomption,
            Cette intrpidit de bonne opinion,
  255    Cet indolent tat de confiance extrme
            Qui le rend en tout temps si content de soi-mme,
            Qui fait qu' son mrite incessamment il rit,
            Qu'il se sait si bon gr de tout ce qu'il crit,
            Et qu'il ne voudrait pas changer sa renomme
  260    Contre tous les honneurs d'un gnral d'arme.

HENRIETTE

            C'est avoir de bons yeux que de voir tout cela.

CLITANDRE

            Jusques  sa figure encor la chose alla,
            Et je vis par les vers qu' la tte il nous jette,
            De quel air il fallait que ft fait le pote;
  265    Et j'en avais si bien devin tous les traits,
            Que rencontrant un homme un jour dans le Palais,
            Je gageai que c'tait Trissotin en personne,
            Et je vis qu'en effet la gageure tait bonne.

HENRIETTE

            Quel conte!

CLITANDRE

                        Non; je dis la chose comme elle est.
  270    Mais je vois votre tante. Agrez, s'il vous plat,
            Que mon coeur lui dclare ici notre mystre,
            Et gagne sa faveur auprs de votre mre.

Scne IV

CLITANDRE, BLISE.

CLITANDRE

            Souffrez, pour vous parler, Madame, qu'un amant
            Prenne l'occasion de cet heureux moment,
  275    Et se dcouvre  vous de la sincre flamme.

BLISE

            Ah! tout beau, gardez-vous de m'ouvrir trop votre me:
            Si je vous ai su mettre au rang de mes amants,
            Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements,
            Et ne m'expliquez point par un autre langage
  280    Des dsirs qui chez moi passent pour un outrage;
            Aimez-moi, soupirez, brlez pour mes appas,
            Mais qu'il me soit permis de ne le savoir pas:
            Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrtes,
            Tant que vous vous tiendrez aux muets interprtes ;
  285    Mais si la bouche vient  s'en vouloir mler,
            Pour jamais de ma vue il vous faut exiler.

CLITANDRE

            Des projets de mon coeur ne prenez point d'alarme:
            Henriette, Madame, est l'objet qui me charme,
            Et je viens ardemment conjurer vos bonts
  290    De seconder l'amour que j'ai pour ses beauts.

BLISE

            Ah! certes le dtour est d'esprit, je l'avoue:
            Ce subtil faux-fuyant mrite qu'on le loue,
            Et, dans tous les romans o j'ai jet les yeux,
            Je n'ai rien rencontr de plus ingnieux.

CLITANDRE

  295    Ceci n'est point du tout un trait d'esprit, Madame,
            Et c'est un pur aveu de ce que j'ai dans l'me.
            Les cieux, par les liens d'une immuable ardeur,
            Aux beauts d'Henriette ont attach mon coeur;
            Henriette me tient sous son aimable empire,
  300    Et l'hymen d'Henriette est le bien o j'aspire:
            Vous y pouvez beaucoup, et tout ce que je veux,
            C'est que vous y daigniez favoriser mes voeux.

BLISE

            Je vois o doucement veut aller la demande,
            Et je sais sous ce nom ce qu'il faut que j'entende;
  305    La figure est adroite  et, pour n'en point sortir
            Aux choses que mon coeur m'offre  vous repartir,
            Je dirai qu'Henriette  l'hymen est rebelle,
            Et que sans rien prtendre il faut brler pour elle.

CLITANDRE

            Eh! Madame,  quoi bon un pareil embarras,
  310    Et pourquoi voulez-vous penser ce qui n'est pas?

BLISE

            Mon Dieu! point de faons; cessez de vous dfendre
            De ce que vos regards m'ont souvent fait entendre:
            Il suffit que l'on est contente du dtour
            Dont s'est adroitement avis votre amour,
  315    Et que, sous la figure o le respect l'engage,
            On veut bien se rsoudre  souffrir son hommage,
            Pourvu que ses transports, par l'honneur clairs,
            N'offrent  mes autels que des voeux purs.

CLITANDRE

            Mais.

BLISE

                        Adieu: pour ce coup, ceci doit vous suffire,
  320    Et je vous ai plus dit que je ne voulais dire.

CLITANDRE

            Mais votre erreur.

BLISE

                              Laissez, je rougis maintenant,
            Et ma pudeur s'est fait un effort surprenant.

CLITANDRE

            Je veux tre pendu si je vous aime, et sage.

BLISE

            Non, non, je ne veux rien entendre davantage.

CLITANDRE

  325    Diantre soit de la folle avec ses visions!
            A-t-on rien vu d'gal  ces prventions?
            Allons commettre un autre au soin que l'on me donne,
            Et prenons le secours d'une sage personne.

ACTE II, Scne premire

ARISTE,  Clitandre.

            Oui, je vous porterai la rponse au plus tt;
  330    J'appuierai, presserai, ferai tout ce qu'il faut.
            Qu'un amant, pour un mot, a de choses  dire!
            Et qu'impatiemment il veut ce qu'il dsire!
            Jamais.

Scne II

CHRYSALE, ARISTE.

ARISTE

                        Ah! Dieu vous gard', mon frre!

CHRYSALE

                                                Et vous aussi,
            Mon frre.

ARISTE

                        Savez-vous ce qui m'amne ici?

CHRYSALE

  335    Non; mais, si vous voulez, je suis prt  l'apprendre.

ARISTE

            Depuis assez longtemps vous connaissez Clitandre?

CHRYSALE

            Sans doute, et je le vois qui frquente chez nous.

ARISTE

            En quelle estime est-il, mon frre, auprs de vous?

CHRYSALE

            D'homme d'honneur, d'esprit, de coeur, et de conduite;
  340    Et je vois peu de gens qui soient de son mrite.

ARISTE

            Certain dsir qu'il a conduit ici mes pas,
            Et je me rjouis que vous en fassiez cas.

CHRYSALE

            Je connus feu son pre en mon voyage  Rome.

ARISTE

            Fort bien.

CHRYSALE

                        C'tait, mon frre, un fort bon gentilhomme.

ARISTE

            On le dit.

CHRYSALE

  345                Nous n'avions alors que vingt-huit ans,
            Et nous tions, ma foi! tous deux de verts galants.

ARISTE

            Je le crois.

CHRYSALE

                        Nous donnions chez les dames romaines,
            Et tout le monde l parlait de nos fredaines:
            Nous faisions des jaloux.

ARISTE

                                    Voil qui va des mieux.
  350    Mais venons au sujet qui m'amne en ces lieux.

Scne III

BLISE, CHRYSALE, ARISTE.

ARISTE

            Clitandre auprs de vous me fait son interprte,
            Et son coeur est pris des grces d'Henriette.

CHRYSALE

            Quoi, de ma fille?

ARISTE

                              Oui, Clitandre en est charm,
            Et je ne vis jamais amant plus enflamm.

BLISE

  355    Non, non: je vous entends, vous ignorez l'histoire,
            Et l'affaire n'est pas ce que vous pouvez croire.

ARISTE

            Comment, ma soeur?

BLISE

                              Clitandre abuse vos esprits,
            Et c'est d'un autre objet que son coeur est pris.

ARISTE

            Vous raillez. Ce n'est pas Henriette qu'il aime?

BLISE

            Non; j'en suis assure.

ARISTE

  360                            Il me l'a dit lui-mme.

BLISE

            Eh, oui!

ARISTE

                        Vous me voyez, ma soeur, charg par lui
            D'en faire la demande  son pre aujourd'hui.

BLISE

            Fort bien.

ARISTE

                        Et son amour mme m'a fait instance
            De presser les moments d'une telle alliance.

BLISE

  365    Encor mieux. On ne peut tromper plus galamment.
            Henriette, entre nous, est un amusement,
            Un voile ingnieux, un prtexte, mon frre,
             couvrir d'autres feux, dont je sais le mystre;
            Et je veux bien tous deux vous mettre hors d'erreur.

ARISTE

  370    Mais, puisque vous savez tant de choses, ma soeur,
            Dites-nous, s'il vous plat, cet autre objet qu'il aime.

BLISE

            Vous le voulez savoir?

ARISTE

                                    Oui. Quoi?

BLISE

                                                Moi.

ARISTE

                                                      Vous?

BLISE

                                                            Moi-mme.

ARISTE

            Hay, ma soeur!

BLISE

                              Qu'est-ce donc que veut dire ce "hay" ,
            Et qu'a de surprenant le discours que je fai?
  375    On est faite d'un air, je pense,  pouvoir dire
            Qu'on n'a pas pour un coeur soumis  son empire;
            Et Dorante, Damis, Clonte et Lycidas
            Peuvent bien faire voir qu'on a quelques appas.

ARISTE

            Ces gens vous aiment?

BLISE

                                    Oui, de toute leur puissance.

ARISTE

            Ils vous l'ont dit?

BLISE

  380                      Aucun n'a pris cette licence:
            Ils m'ont su rvrer si fort jusqu' ce jour,
            Qu'ils ne m'ont jamais dit un mot de leur amour;
            Mais pour m'offrir leur coeur et vouer leur service,
            Les muets truchements ont tous fait leur office.

ARISTE

  385    On ne voit presque point cans venir Damis.

BLISE

            C'est pour me faire voir un respect plus soumis.

ARISTE

            De mots piquants partout Dorante vous outrage.

BLISE

            Ce sont emportements d'une jalouse rage.

ARISTE

            Clonte et Lycidas ont pris femme tous deux.

BLISE

  390    C'est par un dsespoir o j'ai rduit leurs feux.

ARISTE

            Ma foi! ma chre soeur, vision toute claire.

CHRYSALE

            De ces chimres-l vous devez vous dfaire.

BLISE

            Ah, chimres! Ce sont des chimres, dit-on!
            Chimres, moi! Vraiment chimres est fort bon!
  395    Je me rjouis fort de chimres, mes frres,
            Et je ne savais pas que j'eusse des chimres.

Scne IV

CHRYSALE, ARISTE.

CHRYSALE

            Notre soeur est folle, oui.

ARISTE

                                    Cela crot tous les jours.
            Mais, encore une fois, reprenons le discours.
            Clitandre vous demande Henriette pour femme:
  400    Voyez quelle rponse on doit faire  sa flamme.

CHRYSALE

            Faut-il le demander? J'y consens de bon coeur,
            Et tiens son alliance  singulier honneur.

ARISTE

            Vous savez que de bien il n'a pas l'abondance,
            Que.

CHRYSALE

                  C'est un intrt qui n'est pas d'importance:
  405    Il est riche en vertu, cela vaut des trsors,
            Et puis son pre et moi n'tions qu'un en deux corps.

ARISTE

            Parlons  votre femme, et voyons  la rendre
            Favorable.

CHRYSALE

                        Il suffit: je l'accepte pour gendre.

ARISTE

            Oui; mais pour appuyer votre consentement,
  410    Mon frre, il n'est pas mal d'avoir son agrment;
            Allons.

CHRYSALE

                        Vous moquez-vous? Il n'est pas ncessaire:
            Je rponds de ma femme, et prends sur moi l'affaire.

ARISTE

            Mais.

CHRYSALE

                        Laissez faire, dis-je, et n'apprhendez pas:
            Je la vais disposer aux choses de ce pas.

ARISTE

  415    Soit. Je vais l-dessus sonder votre Henriette,
            Et reviendrai savoir.

CHRYSALE

                              C'est une affaire faite,
            Et je vais  ma femme en parler sans dlai.

Scne V

MARTINE, CHRYSALE.

MARTINE

            Me voil bien chanceuse! Hlas! l'on dit bien vrai:
            Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage,
  420    Et service d'autrui n'est pas un hritage.

CHRYSALE

            Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous, Martine?

MARTINE

                                                Ce que j'ai?

CHRYSALE

            Oui.

MARTINE

                  J'ai que l'on me donne aujourd'hui mon cong,
            Monsieur.

CHRYSALE

                        Votre cong!

MARTINE

                                    Oui, Madame me chasse.

CHRYSALE

            Je n'entends pas cela. Comment?

MARTINE

                                          On me menace,
  425    Si je ne sors d'ici, de me bailler cent coups.

CHRYSALE

            Non, vous demeurerez: je suis content de vous.
            Ma femme bien souvent a la tte un peu chaude,
            Et je ne veux pas, moi.

Scne VI

PHILAMINTE, BLISE, CHRYSALE, MARTINE.

PHILAMINTE

                              Quoi? je vous vois, maraude?
            Vite, sortez, friponne; allons, quittez ces lieux,
  430    Et ne vous prsentez jamais devant mes yeux.

CHRYSALE

            Tout doux.

PHILAMINTE

                        Non, c'en est fait.

CHRYSALE

                                          Eh!

PHILAMINTE

                                                Je veux qu'elle sorte.

CHRYSALE

            Mais qu'a-t-elle commis, pour vouloir de la sorte.

PHILAMINTE

            Quoi? vous la soutenez?

CHRYSALE

                                    En aucune faon.

PHILAMINTE

            Prenez-vous son parti contre moi?

CHRYSALE

                                          Mon Dieu! non;
  435    Je ne fais seulement que demander son crime.

PHILAMINTE

            Suis-je pour la chasser sans cause lgitime?

CHRYSALE

            Je ne dis pas cela; mais il faut de nos gens.

PHILAMINTE

            Non; elle sortira, vous dis-je, de cans.

CHRYSALE

            H bien! oui: vous dit-on quelque chose l contre?

PHILAMINTE

  440    Je ne veux point d'obstacle aux dsirs que je montre.

CHRYSALE

            D'accord.

PHILAMINTE

                        Et vous devez, en raisonnable poux,
            tre pour moi contre elle, et prendre mon courroux.

CHRYSALE

            Aussi fais-je. Oui, ma femme avec raison vous chasse,
            Coquine, et votre crime est indigne de grce.

MARTINE

            Qu'est-ce donc que j'ai fait?

CHRYSALE

  445                                  Ma foi! Je ne sais pas.

PHILAMINTE

            Elle est d'humeur encore  n'en faire aucun cas.

CHRYSALE

            A-t-elle, pour donner matire  votre haine,
            Cass quelque miroir ou quelque porcelaine?

PHILAMINTE

            Voudrais-je la chasser, et vous figurez-vous
  450    Que pour si peu de chose on se mette en courroux?

CHRYSALE

            Qu'est-ce  dire? L'affaire est donc considrable?

PHILAMINTE

            Sans doute. Me voit-on femme draisonnable?

CHRYSALE

            Est-ce qu'elle a laiss, d'un esprit ngligent,
            Drober quelque aiguire ou quelque plat d'argent?

PHILAMINTE

            Cela ne serait rien.

CHRYSALE

  455                      Oh, oh! peste, la belle!
            Quoi? l'avez-vous surprise  n'tre pas fidle?

PHILAMINTE

            C'est pis que tout cela.

CHRYSALE

                                    Pis que tout cela?

PHILAMINTE

                                                      Pis.

CHRYSALE

            Comment diantre, friponne! Euh? a-t-elle commis.

PHILAMINTE

            Elle a, d'une insolence  nulle autre pareille,
  460    Aprs trente leons, insult mon oreille
            Par l'improprit d'un mot sauvage et bas,
            Qu'en termes dcisifs condamne Vaugelas.

CHRYSALE

            Est-ce l.

PHILAMINTE

                        Quoi? toujours, malgr nos remontrances,
            Heurter le fondement de toutes les sciences,
  465    La grammaire, qui sait rgenter jusqu'aux rois,
            Et les fait la main haute obir  ses lois?

CHRYSALE

            Du plus grand des forfaits je la croyais coupable.

PHILAMINTE

            Quoi? vous ne trouvez pas ce crime impardonnable?

CHRYSALE

            Si fait.

PHILAMINTE

                        Je voudrais bien que vous l'excusassiez!

CHRYSALE

            Je n'ai garde.

BLISE

  470                Il est vrai que ce sont des pitis:
            Toute construction est par elle dtruite,
            Et des lois du langage on l'a cent fois instruite.

MARTINE

            Tout ce que vous prchez est, je crois, bel et bon;
            Mais je ne saurais, moi, parler votre jargon.

PHILAMINTE

  475    L'impudente! appeler un jargon le langage
            Fond sur la raison et sur le bel usage!

MARTINE

            Quand on se fait entendre, on parle toujours bien,
            Et tous vos beaux dictons ne servent pas de rien.

PHILAMINTE

            H bien! ne voil pas encore de son style?
            Ne servent-pas de rien!

BLISE

  480                             cervelle indocile!
            Faut-il qu'avec les soins qu'on prend incessamment,
            On ne te puisse apprendre  parler congrment?
            De pas mis avec rien tu fais la rcidive,
            Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une ngative.

MARTINE

  485    Mon Dieu! je n'avons pas tugu comme vous,
            Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous.

PHILAMINTE

            Ah! peut-on y tenir?

BLISE

                                    Quel solcisme horrible!

PHILAMINTE

            En voil pour tuer une oreille sensible.

BLISE

            Ton esprit, je l'avoue, est bien matriel.
  490    Je n'est qu'un singulier, avons  est pluriel.
            Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire?

MARTINE

            Qui parle d'offenser grand'mre ni grand-pre?

PHILAMINTE

             Ciel!

BLISE

                        Grammaire est prise  contre-sens par toi,
            Et je t'ai dit dj d'o vient ce mot.

MARTINE

                                          Ma foi!
  495    Qu'il vienne de Chaillot, d'Auteuil, ou de Pontoise,
            Cela ne me fait rien.

BLISE

                              Quelle me villageoise!
            La grammaire, du verbe et du nominatif,
            Comme de l'adjectif avec le substantif,
            Nous enseigne les lois.

MARTINE

                              J'ai, Madame,  vous dire
            Que je ne connais point ces gens-l.

PHILAMINTE

  500                                  Quel martyre!

BLISE

            Ce sont les noms des mots, et l'on doit regarder
            En quoi c'est qu'il les faut faire ensemble accorder.

MARTINE

            Qu'ils s'accordent entr'eux, ou se gourment, qu'importe?

PHILAMINTE,  sa soeur.

            Eh, mon Dieu! Finissez un discours de la sorte.
( son mari.)
  505    Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir?

CHRYSALE

            Si fait.  son caprice il me faut consentir.
            Va, ne l'irrite point: retire-toi, Martine.

PHILAMINTE

            Comment? vous avez peur d'offenser la coquine?
            Vous lui parlez d'un ton tout  fait obligeant?

CHRYSALE, bas.

  510    Moi? Point. Allons, sortez. Va-t'en, ma pauvre enfant.

Scne VII

PHILAMINTE, CHRYSALE, BLISE.

CHRYSALE

            Vous tes satisfaite, et la voil partie;
            Mais je n'approuve point une telle sortie:
            C'est une fille propre aux choses qu'elle fait,
            Et vous me la chassez pour un maigre sujet.

PHILAMINTE

  515    Vous voulez que toujours je l'aye  mon service
            Pour mettre incessamment mon oreille au supplice?
            Pour rompre toute loi d'usage et de raison,
            Par un barbare amas de vices d'oraison,
            De mots estropis, cousus par intervalles,
  520    De proverbes trans dans les ruisseaux des Halles?

BLISE

            Il est vrai que l'on sue  souffrir ses discours:
            Elle y met Vaugelas en pices tous les jours;
            Et les moindres dfauts de ce grossier gnie
            Sont ou le plonasme, ou la cacophonie.

CHRYSALE

  525    Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas,
            Pourvu qu' la cuisine elle ne manque pas?
            J'aime bien mieux, pour moi, qu'en pluchant ses herbes,
            Elle accommode mal les noms avec les verbes,
            Et redise cent fois un bas ou mchant mot,
  530    Que de brler ma viande, ou saler trop mon pot.
            Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.
            Vaugelas n'apprend point  bien faire un potage;
            Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,
            En cuisine peut-tre auraient t des sots.

PHILAMINTE

  535    Que ce discours grossier terriblement assomme!
            Et quelle indignit pour ce qui s'appelle homme
            D'tre baiss sans cesse aux soins matriels,
            Au lieu de se hausser vers les spirituels!
            Le corps, cette guenille, est-il d'une importance,
  540    D'un prix  mriter seulement qu'on y pense,
            Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin?

CHRYSALE

            Oui, mon corps est moi-mme, et j'en veux prendre soin:
            Guenille si l'on veut, ma guenille m'est chre.

BLISE

            Le corps avec l'esprit fait figure, mon frre;
  545    Mais si vous en croyez tout le monde savant,
            L'esprit doit sur le corps prendre le pas devant;
            Et notre plus grand soin, notre premire instance,
            Doit tre  le nourrir du suc de la science.

CHRYSALE

            Ma foi! si vous songez  nourrir votre esprit,
  550    C'est de viande bien creuse,  ce que chacun dit,
            Et vous n'avez nul soin, nulle sollicitude
            Pour.

PHILAMINTE

                        Ah! sollicitude  mon oreille est rude:
            Il put trangement son anciennet.

BLISE

            Il est vrai que le mot est bien collet mont.

CHRYSALE

  555    Voulez-vous que je dise? Il faut qu'enfin j'clate,
            Que je lve le masque, et dcharge ma rate:
            De folles on vous traite, et j'ai fort sur le coeur.

PHILAMINTE

            Comment donc?

CHRYSALE,  Blise.

                              C'est  vous que je parle, ma soeur.
            Le moindre solcisme en parlant vous irrite;
  560    Mais vous en faites, vous, d'tranges en conduite.
( Philaminte.)
            Vos livres ternels ne me contentent pas,
            Et hors un gros Plutarque  mettre mes rabats,
            Vous devriez brler tout ce meuble  inutile,
            Et laisser la science aux docteurs de la ville;
  565    M'ter, pour faire bien, du grenier de cans
            Cette longue lunette  faire peur aux gens,
            Et cent brimborions dont l'aspect importune;
            Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune,
            Et vous mler un peu de ce qu'on fait chez vous,
  570    O nous voyons aller tout sens dessus dessous.
            Il n'est pas bien honnte, et pour beaucoup de causes,
            Qu'une femme tudie et sache tant de choses.
            Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfants,
            Faire aller son mnage, avoir l'oeil sur ses gens,
  575    Et rgler la dpense avec conomie,
            Doit tre son tude et sa philosophie.
            Nos pres sur ce point taient gens bien senss,
            Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez
            Quand la capacit de son esprit se hausse
  580     connatre un pourpoint d'avec un haut de chausse.
            Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien;
            Leurs mnages taient tout leur docte entretien,
            Et leurs livres un d, du fil et des aiguilles,
            Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.
  585    Les femmes d' prsent sont bien loin de ces moeurs:
            Elles veulent crire, et devenir auteurs.
            Nulle science n'est pour elles trop profonde,
            Et cans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde:
            Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir,
  590    Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir;
            On y sait comme vont lune, toile polaire,
            Vnus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire;
            Et, dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin,
            On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin.
  595    Mes gens  la science aspirent pour vous plaire,
            Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont  faire;
            Raisonner est l'emploi de toute ma maison,
            Et le raisonnement en bannit la raison:
            L'un me brle mon rt en lisant quelque histoire;
  600    L'autre rve  des vers quand je demande  boire;
            Enfin je vois par eux votre exemple suivi,
            Et j'ai des serviteurs, et ne suis point servi.
            Une pauvre servante au moins m'tait reste,
            Qui de ce mauvais air n'tait point infecte,
  605    Et voil qu'on la chasse avec un grand fracas,
             cause qu'elle manque  parler Vaugelas.
            Je vous le dis, ma soeur, tout ce train-l me blesse
            (Car c'est, comme j'ai dit,  vous que je m'adresse).
            Je n'aime point cans tous vos gens  latin,
  610    Et principalement ce Monsieur Trissotin:
            C'est lui qui dans des vers vous a tympanises;
            Tous les propos qu'il tient sont des billeveses;
            On cherche ce qu'il dit aprs qu'il a parl,
            Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fl.

PHILAMINTE

  615    Quelle bassesse,  Ciel, et d'me, et de langage!

BLISE

            Est-il de petits corps un plus lourd assemblage!
            Un esprit compos d'atomes plus bourgeois!
            Et de ce mme sang se peut-il que je sois!
            Je me veux mal de mort d'tre de votre race,
  620    Et de confusion j'abandonne la place.

Scne VIII

PHILAMINTE, CHRYSALE.

PHILAMINTE

            Avez-vous  lcher encore quelque trait?

CHRYSALE

            Moi? Non. Ne parlons plus de querelle: c'est fait.
            Discourons d'autre affaire.  votre fille ane
            On voit quelque dgot pour les noeuds d'hymne:
  625    C'est une philosophe enfin, je n'en dis rien,
            Elle est bien gouverne, et vous faites fort bien.
            Mais de toute autre humeur se trouve sa cadette,
            Et je crois qu'il est bon de pourvoir Henriette,
            De choisir un mari.

PHILAMINTE

                              C'est  quoi j'ai song,
  630    Et je veux vous ouvrir l'intention que j'ai.
            Ce Monsieur Trissotin dont on nous fait un crime,
            Et qui n'a pas l'honneur d'tre dans votre estime,
            Est celui que je prends pour l'poux qu'il lui faut,
            Et je sais mieux que vous juger de ce qu'il vaut:
  635    La contestation est ici superflue,
            Et de tout point chez moi l'affaire est rsolue.
            Au moins ne dites mot du choix de cet poux:
            Je veux  votre fille en parler avant vous;
            J'ai des raisons  faire approuver ma conduite,
  640    Et je connatrai bien si vous l'aurez instruite.

Scne IX

ARISTE, CHRYSALE.

ARISTE

            H bien? la femme sort, mon frre, et je vois bien
            Que vous venez d'avoir ensemble un entretien.

CHRYSALE

            Oui.

ARISTE

                  Quel est le succs? Aurons-nous Henriette?
            A-t-elle consenti? l'affaire est-elle faite?

CHRYSALE

            Pas tout  fait encor.

ARISTE

                              Refuse-t-elle?

CHRYSALE

  645                                        Non.

ARISTE

            Est-ce qu'elle balance?

CHRYSALE

                                    En aucune faon.

ARISTE

            Quoi donc?

CHRYSALE

                        C'est que pour gendre elle m'offre un autre homme.

ARISTE

            Un autre homme pour gendre!

CHRYSALE

                                    Un autre.

ARISTE

                                          Qui se nomme?

CHRYSALE

            Monsieur Trissotin.

ARISTE

                              Quoi? ce Monsieur Trissotin.

CHRYSALE

  650    Oui, qui parle toujours de vers et de latin.

ARISTE

            Vous l'avez accept?

CHRYSALE

                              Moi, point,  Dieu ne plaise!

ARISTE

            Qu'avez-vous rpondu?

CHRYSALE

                                    Rien; et je suis bien aise
            De n'avoir point parl, pour ne m'engager pas.

ARISTE

            La raison est fort belle, et c'est faire un grand pas.
  655    Avez-vous su du moins lui proposer Clitandre?

CHRYSALE

            Non; car, comme j'ai vu qu'on parlait d'autre gendre,
            J'ai cru qu'il tait mieux de ne m'avancer point.

ARISTE

            Certes votre prudence est rare au dernier point!
            N'avez-vous point de honte avec votre mollesse?
  660    Et se peut-il qu'un homme ait assez de faiblesse
            Pour laisser  sa femme un pouvoir absolu,
            Et n'oser attaquer ce qu'elle a rsolu?

CHRYSALE

            Mon Dieu! vous en parlez, mon frre, bien  l'aise,
            Et vous ne savez pas comme le bruit me pse.
  665    J'aime fort le repos, la paix, et la douceur,
            Et ma femme est terrible avecque son humeur.
            Du nom de philosophe elle fait grand mystre;
            Mais elle n'en est pas pour cela moins colre;
            Et sa morale, faite  mpriser le bien,
  670    Sur l'aigreur de sa bile opre comme rien.
            Pour peu que l'on s'oppose  ce que veut sa tte,
            On en a pour huit jours d'effroyable tempte.
            Elle me fait trembler ds qu'elle prend son ton;
            Je ne sais o me mettre, et c'est un vrai dragon;
  675    Et cependant, avec toute sa diablerie,
            Il faut que je l'appelle et "mon coeur" et "ma mie" .

ARISTE

            Allez, c'est se moquer. Votre femme, entre nous,
            Est par vos lchets souveraine sur vous.
            Son pouvoir n'est fond que sur votre faiblesse,
  680    C'est de vous qu'elle prend le titre de matresse;
            Vous-mme  ses hauteurs vous vous abandonnez,
            Et vous faites mener en bte par le nez.
            Quoi? vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme,
            Vous rsoudre une fois  vouloir tre un homme?
  685     faire condescendre une femme  vos voeux,
            Et prendre assez de coeur pour dire un: "Je le veux"?
            Vous laisserez sans honte immoler votre fille
            Aux folles visions qui tiennent la famille,
            Et de tout votre bien revtir un nigaud,
  690    Pour six mots de latin qu'il leur fait sonner haut,
            Un pdant qu' tous coups votre femme apostrophe
            Du nom de bel esprit, et de grand philosophe,
            D'homme qu'en vers galants jamais on n'gala,
            Et qui n'est, comme on sait, rien moins que tout cela?
  695    Allez, encore un coup, c'est une moquerie,
            Et votre lchet mrite qu'on en rie.

CHRYSALE

            Oui, vous avez raison, et je vois que j'ai tort.
            Allons, il faut enfin montrer un coeur plus fort,
            Mon frre.

ARISTE

                        C'est bien dit.

CHRYSALE

                                    C'est une chose infme
  700    Que d'tre si soumis au pouvoir d'une femme.

ARISTE

            Fort bien.

CHRYSALE

                        De ma douceur elle a trop profit.

ARISTE

            Il est vrai.

CHRYSALE

                        Trop joui de ma facilit.

ARISTE

            Sans doute.

CHRYSALE

                        Et je lui veux faire aujourd'hui connatre
            Que ma fille est ma fille, et que j'en suis le matre
  705    Pour lui prendre un mari qui soit selon mes voeux.

ARISTE

            Vous voil raisonnable, et comme je vous veux.

CHRYSALE

            Vous tes pour Clitandre, et savez sa demeure:
            Faites-le-moi venir, mon frre, tout  l'heure.

ARISTE

            J'y cours tout de ce pas.

CHRYSALE

                                    C'est souffrir trop longtemps,
  710    Et je m'en vais tre homme  la barbe des gens.

ACTE III, Scne premire

PHILAMINTE, ARMANDE, BLISE, TRISSOTIN, L'PINE.

PHILAMINTE

            Ah! mettons-nous ici, pour couter  l'aise
            Ces vers que mot  mot il est besoin qu'on pse.

ARMANDE

            Je brle de les voir.

BLISE

                              Et l'on s'en meurt chez nous.

PHILAMINTE

            Ce sont charmes pour moi que ce qui part de vous.

ARMANDE

  715    Ce m'est une douceur  nulle autre pareille.

BLISE

            Ce sont repas friands qu'on donne  mon oreille.

PHILAMINTE

            Ne faites point languir de si pressants dsirs.

ARMANDE

            Dpchez.

BLISE

                        Faites tt, et htez nos plaisirs.

PHILAMINTE

             notre impatience offrez votre pigramme.

TRISSOTIN

  720    Hlas! c'est un enfant tout nouveau n, Madame.
            Son sort assurment a lieu de vous toucher,
            Et c'est dans votre coeur que j'en viens d'accoucher.

PHILAMINTE

            Pour me le rendre cher, il suffit de son pre.

TRISSOTIN

            Votre approbation lui peut servir de mre.

BLISE

            Qu'il a d'esprit!

Scne II

HENRIETTE, PHILAMINTE, ARMANDE, BLISE, TRISSOTIN, L'PINE.

PHILAMINTE

  725                      Hol! pourquoi donc fuyez-vous?

HENRIETTE

            C'est de peur de troubler un entretien si doux.

PHILAMINTE

            Approchez, et venez, de toutes vos oreilles,
            Prendre part au plaisir d'entendre des merveilles.

HENRIETTE

            Je sais peu les beauts de tout ce qu'on crit,
  730    Et ce n'est pas mon fait que les choses d'esprit.

PHILAMINTE

            Il n'importe: aussi bien ai-je  vous dire ensuite
            Un secret dont il faut que vous soyez instruite.

TRISSOTIN

            Les sciences n'ont rien qui vous puisse enflammer,
            Et vous ne vous piquez que de savoir charmer.

HENRIETTE

  735    Aussi peu l'un que l'autre, et je n'ai nulle envie.

BLISE

            Ah! songeons  l'enfant nouveau n, je vous prie.

PHILAMINTE

            Allons, petit garon, vite de quoi s'asseoir.
            (Le laquais tombe avec la chaise.)
            Voyez l'impertinent! Est-ce que l'on doit choir,
            Aprs avoir appris l'quilibre des choses?

BLISE

  740    De ta chute, ignorant, ne vois-tu pas les causes,
            Et qu'elle vient d'avoir du point fixe cart
            Ce que nous appelons centre de gravit?

L'PINE

            Je m'en suis aperu, Madame, tant par terre.

PHILAMINTE

            Le lourdaud!

TRISSOTIN

                        Bien lui prend de n'tre pas de verre.

ARMANDE

            Ah! de l'esprit partout!

BLISE

  745                            Cela ne tarit pas.

PHILAMINTE

            Servez-nous promptement votre aimable repas.

TRISSOTIN

            Pour cette grande faim qu' mes yeux on expose,
            Un plat seul de huit vers me semble peu de chose,
            Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal
  750    De joindre  l'pigramme, ou bien au madrigal,
            Le ragot d'un sonnet, qui chez une princesse
            A pass pour avoir quelque dlicatesse.
            Il est de sel attique assaisonn partout,
            Et vous le trouverez, je crois, d'assez bon got.

ARMANDE

            Ah! Je n'en doute point.

PHILAMINTE

  755                            Donnons vite audience.

BLISE

 chaque fois qu'il veut lire, elle l'interrompt.

            Je sens d'aise mon coeur tressaillir par avance.
            J'aime la posie avec enttement,
            Et surtout quand les vers sont tourns galamment.

PHILAMINTE

            Si nous parlons toujours, il ne pourra rien dire.

TRISSOTIN

            SO.

BLISE,  Henriette.

  760          Silence! ma nice.

TRISSOTIN

Sonnet  la princesse Uranie
sur sa fivre.

            Votre prudence est endormie,
            De traiter magnifiquement,
            Et de loger superbement
            Votre plus cruelle ennemie.

BLISE

            Ah! le joli dbut!

ARMANDE

  765                      Qu'il a le tour galant!

PHILAMINTE

            Lui seul des vers aiss possde le talent!

ARMANDE

             prudence endormie il faut rendre les armes.

BLISE

            Loger son ennemie est pour moi plein de charmes.

PHILAMINTE

            J'aime superbement et magnifiquement:
  770    Ces deux adverbes joints font admirablement.

BLISE

            Prtons l'oreille au reste.

TRISSOTIN

            Votre prudence est endormie,
            De traiter magnifiquement,
            Et de loger superbement
            Votre plus cruelle ennemie.

ARMANDE

            Prudence endormie!

BLISE

            Loger son ennemie!

PHILAMINTE

            Superbement et magnifiquement!

TRISSOTIN

            Faites-la sortir, quoi qu'on die,
            De votre riche appartement,
            O cette ingrate insolemment
  775    Attaque votre belle vie.

BLISE

            Ah! tout doux, laissez-moi, de grce, respirer.

ARMANDE

            Donnez-nous, s'il vous plat, le loisir d'admirer.

PHILAMINTE

            On se sent  ces vers, jusques au fond de l'me,
            Couler je ne sais quoi qui fait que l'on se pme.

ARMANDE

            Faites-la sortir, quoi qu'on die,
            De votre riche appartement.
  780    Que riche appartement est l joliment dit!
            Et que la mtaphore est mise avec esprit!

PHILAMINTE

            Faites-la sortir, quoi qu'on die.
            Ah! que ce quoi qu'on die est d'un got admirable!
            C'est,  mon sentiment, un endroit impayable.

ARMANDE

            De quoi qu'on die aussi mon coeur est amoureux.

BLISE

  785    Je suis de votre avis, quoi qu'on die est heureux.

ARMANDE

            Je voudrais l'avoir fait.

BLISE

                              Il vaut toute une pice.

PHILAMINTE

            Mais en comprend-on bien, comme moi, la finesse?

ARMANDE et BLISE

            Oh, oh!

PHILAMINTE

            Faites-la sortir, quoi qu'on die:
            Que de la fivre on prenne ici les intrts:
            N'ayez aucun gard, moquez-vous des caquets,
            Faites-la sortir, quoi qu'on die.
            Quoi qu'on die, quoi qu'on die.
  790    Ce quoi qu'on die en dit beaucoup plus qu'il ne semble.
            Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble;
            Mais j'entends l-dessous un million de mots.

BLISE

            Il est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros.

PHILAMINTE

            Mais quand vous avez fait ce charmant quoi qu'on die,
  795    Avez-vous compris, vous, toute son nergie?
            Songiez-vous bien vous-mme  tout ce qu'il nous dit,
            Et pensiez-vous alors y mettre tant d'esprit?

TRISSOTIN

            Hay, hay.

ARMANDE

                        J'ai fort aussi l'ingrate dans la tte:
            Cette ingrate de fivre, injuste, malhonnte,
  800    Qui traite mal les gens qui la logent chez eux.

PHILAMINTE

            Enfin les quatrains sont admirables tous deux.
            Venons-en promptement aux tiercets, je vous prie.

ARMANDE

            Ah! s'il vous plat, encore une fois quoi qu'on die.

TRISSOTIN

            Faites-la sortir, quoi qu'on die,

PHILAMINTE, ARMANDE et BLISE

            Quoi qu'on die!

TRISSOTIN

            De votre riche appartement,

PHILAMINTE, ARMANDE et BLISE

            Riche appartement!

TRISSOTIN

            O cette ingrate insolemment

PHILAMINTE, ARMANDE et BLISE

            Cette ingrate de fivre!

TRISSOTIN

            Attaque votre belle vie.

PHILAMINTE

            Votre belle vie!

ARMANDE et BLISE

            Ah!

TRISSOTIN

            Quoi? sans respecter votre rang,
  805    Elle se prend  votre sang,

PHILAMINTE, ARMANDE et BLISE

            Ah!

TRISSOTIN

            Et nuit et jour vous fait outrage!

            Si vous la conduisez aux bains,
            Sans la marchander davantage,
            Noyez-la de vos propres mains.

PHILAMINTE

            On n'en peut plus.

BLISE

                              On pme.

ARMANDE

  810                            On se meurt de plaisir.

PHILAMINTE

            De mille doux frissons vous vous sentez saisir.

ARMANDE

            Si vous la conduisez aux bains,

BLISE

            Sans la marchander davantage,

PHILAMINTE

            Noyez-la de vos propres mains:
            De vos propres mains, l, noyez-la dans les bains.

ARMANDE

            Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant.

BLISE

            Partout on s'y promne avec ravissement.

PHILAMINTE

  815    On n'y saurait marcher que sur de belles choses.

ARMANDE

            Ce sont petits chemins tout parsems de roses.

TRISSOTIN

            Le sonnet donc vous semble.

PHILAMINTE

                                    Admirable, nouveau,
            Et personne jamais n'a rien fait de si beau.

BLISE

            Quoi? sans motion pendant cette lecture?
  820    Vous faites l, ma nice, une trange figure!

HENRIETTE

            Chacun fait ici-bas la figure qu'il peut,
            Ma tante; et bel esprit, il ne l'est pas qui veut.

TRISSOTIN

            Peut-tre que mes vers importunent Madame.

HENRIETTE

            Point: je n'coute pas.

PHILAMINTE

                                    Ah! voyons l'pigramme.

TRISSOTIN

      Sur un carrosse de couleur amarante,
      donn   une dame de ses amies.

PHILAMINTE

  825    Ces titres ont toujours quelque chose de rare.

ARMANDE

             cent beaux traits d'esprit leur nouveaut prpare.

TRISSOTIN

            L'amour si chrement m'a vendu son lien,

BLISE, ARMANDE et PHILAMINTE

            Ah!

TRISSOTIN

            Qu'il m'en cote dj la moiti de mon bien;
            Et quand tu vois ce beau carrosse,
  830    O tant d'or se relve en bosse,
            Qu'il tonne tout le pays,
            Et fait pompeusement triompher ma Las,

PHILAMINTE

            Ah! ma Las! voil de l'rudition.

BLISE

            L'enveloppe est jolie, et vaut un million.

TRISSOTIN

            Et quand tu vois ce beau carrosse,
            O tant d'or se relve en bosse,
            Qu'il tonne tout le pays,
            Et fait pompeusement triompher ma Las,
  835    Ne dis plus qu'il est amarante:
            Dis plutt qu'il est de ma rente.

ARMANDE

            Oh, oh, oh! celui-l ne s'attend point du tout.

PHILAMINTE

            On n'a que lui qui puisse crire de ce got.

BLISE

            Ne dis plus qu'il est amarante:
            Dis plutt qu'il est de ma rente.
            Voil qui se dcline: ma rente, de ma rente,  ma rente.

PHILAMINTE

            Je ne sais, du moment que je vous ai connu,
  840    Si sur votre sujet j'eus l'esprit prvenu,
            Mais j'admire partout vos vers et votre prose.

TRISSOTIN

            Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose,
             notre tour aussi nous pourrions admirer.

PHILAMINTE

            Je n'ai rien fait en vers, mais j'ai lieu d'esprer
  845    Que je pourrai bientt vous montrer, en amie,
            Huit chapitres du plan de notre acadmie.
            Platon s'est au projet simplement arrt,
            Quand de sa Rpublique il a fait le trait;
            Mais  l'effet entier je veux pousser l'ide
  850    Que j'ai sur le papier en prose accommode.
            Car enfin je me sens un trange dpit
            Du tort que l'on nous fait du ct de l'esprit,
            Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes,
            De cette indigne classe o nous rangent les hommes,
  855    De borner nos talents  des futilits,
            Et nous fermer la porte aux sublimes clarts.

ARMANDE

            C'est faire  notre sexe une trop grande offense,
            De n'tendre l'effort de notre intelligence
            Qu' juger d'une jupe et de l'air d'un manteau,
  860    Ou des beauts d'un point, ou d'un brocart nouveau.

BLISE

            Il faut se relever de ce honteux partage,
            Et mettre hautement notre esprit hors de page.

TRISSOTIN

            Pour les dames on sait mon respect en tous lieux;
            Et, si je rends hommage aux brillants de leurs yeux,
  865    De leur esprit aussi j'honore les lumires.

PHILAMINTE

            Le sexe aussi vous rend justice en ces matires;
            Mais nous voulons montrer  de certains esprits,
            Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mpris,
            Que de science aussi les femmes sont meubles;
  870    Qu'on peut faire comme eux de doctes assembles,
            Conduites en cela par des ordres meilleurs,
            Qu'on y veut runir ce qu'on spare ailleurs,
            Mler le beau langage et les hautes sciences,
            Dcouvrir la nature en mille expriences,
  875    Et sur les questions qu'on pourra proposer
            Faire entrer chaque secte, et n'en point pouser.

TRISSOTIN

            Je m'attache pour l'ordre au pripattisme.

PHILAMINTE

            Pour les abstractions, j'aime le platonisme.

ARMANDE

             picure me plat, et ses dogmes sont forts.

BLISE

  880    Je m'accommode assez pour moi des petits corps;
            Mais le vuide  souffrir me semble difficile,
            Et je gote bien mieux la matire subtile.

TRISSOTIN

            Descartes pour l'aimant donne fort dans mon sens.

ARMANDE

            J'aime ses tourbillons.

PHILAMINTE

                                    Moi, ses mondes tombants.

ARMANDE

  885    Il me tarde de voir notre assemble ouverte,
            Et de nous signaler par quelque dcouverte.

TRISSOTIN

            On en attend beaucoup de vos vives clarts,
            Et pour vous la nature a peu d'obscurits.

PHILAMINTE

            Pour moi, sans me flatter, j'en ai dj fait une,
  890    Et j'ai vu clairement des hommes dans la lune.

BLISE

            Je n'ai point encor vu d'hommes, comme je croi;
            Mais j'ai vu des clochers tout comme je vous voi.

ARMANDE

            Nous approfondirons, ainsi que la physique,
            Grammaire, histoire, vers, morale et politique.

PHILAMINTE

  895    La morale a des traits dont mon coeur est pris,
            Et c'tait autrefois l'amour des grands esprits;
            Mais aux stociens je donne l'avantage,
            Et je ne trouve rien de si beau que leur sage.

ARMANDE

            Pour la langue, on verra dans peu nos rglements,
  900    Et nous y prtendons faire des remuements.
            Par une antipathie ou juste, ou naturelle,
            Nous avons pris chacune une haine mortelle
            Pour un nombre de mots, soit ou verbes ou noms,
            Que mutuellement nous nous abandonnons;
  905    Contre eux nous prparons de mortelles sentences,
            Et nous devons ouvrir nos doctes confrences
            Par les proscriptions de tous ces mots divers
            Dont nous voulons purger et la prose et les vers.

PHILAMINTE

            Mais le plus beau projet de notre acadmie,
  910    Une entreprise noble, et dont je suis ravie,
            Un dessein plein de gloire, et qui sera vant
            Chez tous les beaux esprits de la postrit,
            C'est le retranchement de ces syllabes sales,
            Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales,
  915    Ces jouets ternels des sots de tous les temps,
            Ces fades lieux communs de nos mchants plaisants,
            Ces sources d'un amas d'quivoques infmes,
            Dont on vient faire insulte  la pudeur des femmes.

TRISSOTIN

            Voil certainement d'admirables projets!

BLISE

  920    Vous verrez nos statuts, quand ils seront tous faits.

TRISSOTIN

            Ils ne sauraient manquer d'tre tous beaux et sages.

ARMANDE

            Nous serons par nos lois les juges des ouvrages;
            Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis;
            Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis;
  925    Nous chercherons partout  trouver  redire,
            Et ne verrons que nous qui sache bien crire.

Scne III

L'PINE, TRISSOTIN, PHILAMINTE, BLISE, ARMANDE, HENRIETTE, VADIUS.

L'PINE

            Monsieur, un homme est l qui veut parler  vous;
            Il est vtu de noir, et parle d'un ton doux.

TRISSOTIN

            C'est cet ami savant qui m'a fait tant d'instance
  930    De lui donner l'honneur de votre connaissance.

PHILAMINTE

            Pour le faire venir vous avez tout crdit.
            Faisons bien les honneurs au moins de notre esprit.
            Hol! Je vous ai dit en paroles bien claires,
            Que j'ai besoin de vous.

HENRIETTE

                                    Mais pour quelles affaires?

PHILAMINTE

  935    Venez, on va dans peu vous les faire savoir.

TRISSOTIN

            Voici l'homme qui meurt du dsir de vour voir.
            En vous le produisant, je ne crains point le blme
            D'avoir admis chez vous un profane, Madame:
            Il peut tenir son coin parmi de beaux esprits.

PHILAMINTE

  940    La main qui le prsente en dit assez le prix.

TRISSOTIN

            Il a des vieux auteurs la pleine intelligence,
            Et sait du grec, Madame, autant qu'homme de France.

PHILAMINTE

            Du grec,  Ciel! du grec! Il sait du grec, ma soeur!

BLISE

            Ah, ma nice, du grec!

ARMANDE

                                    Du grec! quelle douceur!

PHILAMINTE

  945    Quoi? Monsieur sait du grec? Ah! permettez, de grce,
            Que pour l'amour du grec, Monsieur, on vous embrasse.
      Il les baise toutes, jusques  Henriette, qui le refuse.

HENRIETTE

            Excusez-moi, Monsieur, je n'entends pas le grec.

PHILAMINTE

            J'ai pour les livres grecs un merveilleux respect.

VADIUS

            Je crains d'tre fcheux par l'ardeur qui m'engage
  950     vous rendre aujourd'hui, Madame, mon hommage,
            Et j'aurais pu troubler quelque docte entretien.

PHILAMINTE

            Monsieur, avec du grec on ne peut gter rien.

TRISSOTIN

            Au reste, il fait merveille en vers ainsi qu'en prose,
            Et pourrait, s'il voulait, vous montrer quelque chose.

VADIUS

  955    Le dfaut des auteurs, dans leurs productions,
            C'est d'en tyranniser les conversations,
            D'tre au Palais, au Cours, aux ruelles, aux tables,
            De leurs vers fatigants lecteurs infatigables.
            Pour moi, je ne vois rien de plus sot  mon sens
  960    Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens,
            Qui des premiers venus saisissant les oreilles,
            En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles.
            On ne m'a jamais vu ce fol enttement;
            Et d'un Grec l-dessus je suis le sentiment,
  965    Qui, par un dogme exprs, dfend  tous ses sages
            L'indigne empressement de lire leurs ouvrages.
            Voici de petits vers pour de jeunes amants,
            Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments.

TRISSOTIN

            Vos vers ont des beauts que n'ont point tous les autres.

VADIUS

  970    Les grces et Vnus rgnent dans tous les vtres.

TRISSOTIN

            Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.

VADIUS

            On voit partout chez vous l'ithos et le pathos.

TRISSOTIN

            Nous avons vu de vous des glogues d'un style
            Qui passe en doux attraits Thocrite et Virgile.

VADIUS

  975    Vos odes ont un air noble, galant et doux,
            Qui laisse de bien loin votre Horace aprs vous.

TRISSOTIN

            Est-il rien d'amoureux comme vos chansonnettes?

VADIUS

            Peut-on voir rien d'gal aux sonnets que vous faites?

TRISSOTIN

            Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux?

VADIUS

  980    Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux?

TRISSOTIN

            Aux ballades surtout vous tes admirable.

VADIUS

            Et dans les bouts-rims je vous trouve adorable.

TRISSOTIN

            Si la France pouvait connatre votre prix.

VADIUS

            Si le sicle rendait justice aux beaux esprits.

TRISSOTIN

  985    En carrosse dor vous iriez par les rues.

VADIUS

            On verrait le public vous dresser des statues.
            Hom! C'est une ballade, et je veux que tout net
            Vous m'en.

TRISSOTIN

                        Avez-vous vu certain petit sonnet
            Sur la fivre qui tient la princesse Uranie?

VADIUS

  990    Oui, hier il me fut lu dans une compagnie.

TRISSOTIN

            Vous en savez l'auteur?

VADIUS

                                    Non; mais je sais fort bien
            Qu' ne le point flatter son sonnet ne vaut rien.

TRISSOTIN

            Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.

VADIUS

            Cela n'empche pas qu'il ne soit misrable;
  995    Et, si vous l'avez vu, vous serez de mon got.

TRISSOTIN

            Je sais que l-dessus je n'en suis point du tout,
            Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables.

VADIUS

            Me prserve le Ciel d'en faire de semblables!

TRISSOTIN

            Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur;
1000    Et ma grande raison, c'est que j'en suis l'auteur.

VADIUS

            Vous!

TRISSOTIN

                        Moi.

VADIUS

                              Je ne sais donc comment se fit l'affaire.

TRISSOTIN

            C'est qu'on fut malheureux de ne pouvoir vous plaire.

VADIUS

            Il faut qu'en coutant j'aye eu l'esprit distrait,
            Ou bien que le lecteur m'ait gt le sonnet.
1005    Mais laissons ce discours et voyons ma ballade.

TRISSOTIN

            La ballade,  mon got, est une chose fade.
            Ce n'en est plus la mode; elle sent son vieux temps.

VADIUS

            La ballade pourtant charme beaucoup de gens.

TRISSOTIN

            Cela n'empche pas qu'elle ne me dplaise.

VADIUS

1010    Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise.

TRISSOTIN

            Elle a pour les pdants de merveilleux appas.

VADIUS

            Cependant nous voyons qu'elle ne vous plat pas.

TRISSOTIN

            Vous donnez sottement vos qualits aux autres.

VADIUS

            Fort impertinemment vous me jetez les vtres.

TRISSOTIN

1015    Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier.

VADIUS

            Allez, rimeur de balle, opprobre du mtier.

TRISSOTIN

            Allez, fripier d'crits, impudent plagiaire.

VADIUS

            Allez, cuistre.

PHILAMINTE

                              Eh! Messieurs, que prtendez-vous faire?

TRISSOTIN

            Va, va restituer tous les honteux larcins
1020    Que rclament sur toi les Grecs et les Latins.

VADIUS

            Va, va-t'en faire amende honorable au Parnasse
            D'avoir fait  tes vers estropier Horace.

TRISSOTIN

            Souviens-toi de ton livre et de son peu de bruit.

VADIUS

            Et toi, de ton libraire  l'hpital rduit.

TRISSOTIN

1025    Ma gloire est tablie; en vain tu la dchires.

VADIUS

            Oui, oui, je te renvoie  l'auteur des Satires.

TRISSOTIN

            Je t'y renvoie aussi.

VADIUS

                              J'ai le contentement
            Qu'on voit qu'il m'a trait plus honorablement:
            Il me donne, en passant, une atteinte lgre,
1030    Parmi plusieurs auteurs qu'au Palais on rvre;
            Mais jamais, dans ses vers, il ne te laisse en paix,
            Et l'on t'y voit partout tre en butte  ses traits.

TRISSOTIN

            C'est par l que j'y tiens un rang plus honorable.
            Il te met dans la foule, ainsi qu'un misrable,
1035    Il croit que c'est assez d'un coup pour t'accabler,
            Et ne t'a jamais fait l'honneur de redoubler;
            Mais il m'attaque  part, comme un noble adversaire
            Sur qui tout son effort lui semble ncessaire,
            Et ses coups contre moi redoubls en tous lieux
1040    Montrent qu'il ne se croit jamais victorieux.

VADIUS

            Ma plume t'apprendra quel homme je puis tre.

TRISSOTIN

            Et la mienne saura te faire voir ton matre.

VADIUS

            Je te dfie en vers, prose, grec, et latin.

TRISSOTIN

            H bien, nous nous verrons seul  seul chez Barbin.

Scne IV

TISSOTIN, PHILAMINTE, ARMANDE, BLISE, HENRIETTE.

TRISSOTIN

1045     mon emportement ne donnez aucun blme:
            C'est votre jugement que je dfends, Madame,
            Dans le sonnet qu'il a l'audace d'attaquer.

PHILAMINTE

             vous remettre bien je me veux appliquer.
            Mais parlons d'autre affaire. Approchez, Henriette.
1050    Depuis assez longtemps mon me s'inquite
            De ce qu'aucun esprit en vous ne se fait voir,
            Mais je trouve un moyen de vous en faire avoir.

HENRIETTE

            C'est prendre un soin pour moi qui n'est pas ncessaire:
            Les doctes entretiens ne sont point mon affaire;
1055    J'aime  vivre aisment, et, dans tout ce qu'on dit,
            Il faut se trop peiner pour avoir de l'esprit.
            C'est une ambition que je n'ai point en tte;
            Je me trouve fort bien, ma mre, d'tre bte,
            Et j'aime mieux n'avoir que de communs propos,
1060    Que de me tourmenter pour dire de beaux mots.

PHILAMINTE

            Oui, mais j'y suis blesse, et ce n'est pas mon compte
            De souffrir dans mon sang une pareille honte.
            La beaut du visage est un frle ornement,
            Une fleur passagre, un clat d'un moment,
1065    Et qui n'est attach qu' la simple piderme;
            Mais celle de l'esprit est inhrente et ferme.
            J'ai donc cherch longtemps un biais de vous donner
            La beaut que les ans ne peuvent moissonner,
            De faire entrer chez vous le dsir des sciences,
1070    De vous insinuer les belles connaissances;
            Et la pense enfin o mes voeux ont souscrit,
            C'est d'attacher  vous un homme plein d'esprit;
            Et cet homme est Monsieur, que je vous dtermine
             voir comme l'poux que mon choix vous destine.

HENRIETTE

            Moi, ma mre?

PHILAMINTE

1075                      Oui, vous. Faites la sotte un peu.

BLISE

            Je vous entends: vos yeux demandent mon aveu,
            Pour engager ailleurs un coeur que je possde.
            Allez, je le veux bien.  ce noeud je vous cde:
            C'est un hymen qui fait votre tablissement.

TRISSOTIN

1080    Je ne sais que vous dire en mon ravissement,
            Madame, et cet hymen dont je vois qu'on m'honore
            Me met.

HENRIETTE

                        Tout beau, Monsieur, il n'est pas fait encore:
            Ne vous pressez pas tant.

PHILAMINTE

                                    Comme vous rpondez!
            Savez-vous bien que si. Suffit, vous m'entendez.
1085    Elle se rendra sage; allons, laissons-la faire.

Scne V

HENRIETTE, ARMANDE.

ARMANDE

            On voit briller pour vous les soins de notre mre,
            Et son choix ne pouvait d'un plus illustre poux.

HENRIETTE

            Si le choix est si beau, que ne le prenez-vous?

ARMANDE

            C'est  vous, non  moi, que sa main est donne.

HENRIETTE

1090    Je vous le cde tout, comme  ma soeur ane.

ARMANDE

            Si l'hymen, comme  vous, me paraissait charmant,
            J'accepterais votre offre avec ravissement.

HENRIETTE

            Si j'avais, comme vous, les pdants dans la tte,
            Je pourrais le trouver un parti fort honnte.

ARMANDE

1095    Cependant, bien qu'ici nos gots soient diffrents,
            Nous devons obir, ma soeur,  nos parents:
            Une mre a sur nous une entire puissance,
            Et vous croyez en vain par votre rsistance.

Scne VI

CHRYSALE, ARISTE, CLITANDRE, HENRIETTE, ARMANDE.

CHRYSALE

            Allons, ma fille, il faut approuver mon dessein:
1100    tez ce gant; touchez  Monsieur dans la main,
            Et le considrez dsormais dans votre me
            En homme dont je veux que vous soyez la femme.

ARMANDE

            De ce ct, ma soeur, vos penchants sont fort grands.

HENRIETTE

            Il nous faut obir, ma soeur,  nos parents:
1105    Un pre a sur nos voeux une entire puissance.

ARMANDE

            Une mre a sa part  notre obissance.

CHRYSALE

            Qu'est-ce  dire?

ARMANDE

                              Je dis que j'apprhende fort
            Qu'ici ma mre et vous ne soyez pas d'accord;
            Et c'est un autre poux.

CHRYSALE

                                    Taisez-vous, pronnelle!
1110    Allez philosopher tout le sol avec elle,
            Et de mes actions ne vous mlez en rien.
            Dites-lui ma pense, et l'avertissez bien
            Qu'elle ne vienne pas m'chauffer les oreilles:
            Allons vite.

ARISTE

                        Fort bien: vous faites des merveilles.

CLITANDRE

1115    Quel transport! quelle joie! ah! que mon sort est doux!

CHRYSALE

            Allons, prenez sa main, et passez devant nous,
            Menez-la dans sa chambre. Ah, les douces caresses!
            Tenez, mon coeur s'meut  toutes ces tendresses,
            Cela ragaillardit tout  fait mes vieux jours,
1120    Et je me ressouviens de mes jeunes amours.

ACTE IV, Scne premire

ARMANDE, PHILAMINTE.

ARMANDE

            Oui, rien n'a retenu son esprit en balance:
            Elle a fait vanit de son obissance.
            Son coeur, pour se livrer,  peine devant moi
            S'est-il donn le temps d'en recevoir la loi,
1125    Et semblait suivre moins les volonts d'un pre,
            Qu'affecter de braver les ordres d'une mre.

PHILAMINTE

            Je lui montrerai bien aux lois de qui des deux
            Les droits de la raison soumettent tous ses voeux,
            Et qui doit gouverner, ou sa mre ou son pre,
1130    Ou l'esprit ou le corps, la forme ou la matire.

ARMANDE

            On vous en devait bien au moins un compliment;
            Et ce petit Monsieur en use trangement,
            De vouloir malgr vous devenir votre gendre.

PHILAMINTE

            Il n'en est pas encore o son coeur peut prtendre.
1135    Je le trouvais bien fait, et j'aimais vos amours;
            Mais dans ses procds il m'a dplu toujours.
            Il sait que, Dieu merci, je me mle d'crire,
            Et jamais il ne m'a pri de lui rien lire.

Scne II

CLITANDRE, ARMANDE, PHILAMINTE.

ARMANDE

            Je ne souffrirais point, si j'tais que de vous,
1140    Que jamais d'Henriette il pt tre l'poux.
            On me ferait grand tort d'avoir quelque pense
            Que l-dessus je parle en fille intresse,
            Et que le lche tour que l'on voit qu'il me fait
            Jette au fond de mon coeur quelque dpit secret:
1145    Contre de pareils coups l'me se fortifie
            Du solide secours de la philosophie,
            Et par elle on se peut mettre au-dessus de tout.
            Mais vous traiter ainsi, c'est vous pousser  bout:
            Il est de votre honneur d'tre  ses voeux contraire,
1150    Et c'est un homme enfin qui ne doit point vous plaire.
            Jamais je n'ai connu, discourant entre nous,
            Qu'il et au fond du coeur de l'estime pour vous.

PHILAMINTE

            Petit sot!

ARMANDE

                        Quelque bruit que votre gloire fasse,
            Toujours  vous louer il a paru de glace.

PHILAMINTE

            Le brutal!

ARMANDE

1155                Et vingt fois, comme ouvrages nouveaux,
            J'ai lu des vers de vous qu'il n'a point trouvs beaux.

PHILAMINTE

            L'impertinent!

ARMANDE

                              Souvent nous en tions aux prises;
            Et vous ne croiriez point de combien de sottises.

CLITANDRE

            Eh! doucement, de grce: un peu de charit,
1160    Madame, ou tout au moins un peu d'honntet.
            Quel mal vous ai-je fait? et quelle est mon offense,
            Pour armer contre moi toute votre loquence?
            Pour vouloir me dtruire, et prendre tant de soin
            De me rendre odieux aux gens dont j'ai besoin?
1165    Parlez, dites, d'o vient ce courroux effroyable?
            Je veux bien que Madame en soit juge quitable.

ARMANDE

            Si j'avais le courroux dont on veut m'accuser,
            Je trouverais assez de quoi l'autoriser:
            Vous en seriez trop digne, et les premires flammes
1170    S'tablissent des droits si sacrs sur les mes,
            Qu'il faut perdre fortune, et renoncer au jour,
            Plutt que de brler des feux d'un autre amour;
            Au changement de voeux nulle horreur ne s'gale,
            Et tout coeur infidle est un monstre en morale.

CLITANDRE

1175    Appelez-vous, Madame, une infidlit
            Ce que m'a de votre me ordonn la fiert?
            Je ne fais qu'obir aux lois qu'elle m'impose;
            Et si je vous offense, elle seule en est cause.
            Vos charmes ont d'abord possd tout mon coeur;
1180    Il a brl deux ans d'une constante ardeur;
            Il n'est soins empresss, devoirs, respects, services,
            Dont il ne vous ait fait d'amoureux sacrifices.
            Tous mes feux, tous mes soins ne peuvent rien sur vous;
            Je vous trouve contraire  mes voeux les plus doux.
1185    Ce que vous refusez, je l'offre au choix d'une autre.
            Voyez: est-ce, Madame, ou ma faute, ou la vtre?
            Mon coeur court-il au change, ou si vous l'y poussez?
            Est-ce moi qui vous quitte, ou vous qui me chassez?

ARMANDE

            Appelez-vous, Monsieur, tre  vos voeux contraire,
1190    Que de leur arracher ce qu'ils ont de vulgaire,
            Et vouloir les rduire  cette puret
            O du parfait amour consiste la beaut?
            Vous ne sauriez pour moi tenir votre pense
            Du commerce des sens nette et dbarrasse?
1195    Et vous ne gotez point, dans ses plus doux appas,
            Cette union des cours o les corps n'entrent pas?
            Vous ne pouvez aimer que d'une amour grossire?
            Qu'avec tout l'attirail des noeuds de la matire?
            Et pour nourrir les feux que chez vous on produit,
1200    Il faut un mariage, et tout ce qui s'ensuit?
            Ah! quel trange amour! et que les belles mes
            Sont bien loin de brler de ces terrestres flammes!
            Les sens n'ont point de part  toutes leurs ardeurs,
            Et ce beau feu ne veut marier que les cours;
1205    Comme une chose indigne, il laisse l le reste.
            C'est un feu pur et net comme le feu cleste;
            On ne pousse, avec lui, que d'honntes soupirs,
            Et l'on ne penche point vers les sales dsirs;
            Rien d'impur ne se mle au but qu'on se propose;
1210    On aime pour aimer, et non pour autre chose;
            Ce n'est qu' l'esprit seul que vont tous les transports,
            Et l'on ne s'aperoit jamais qu'on ait un corps.

CLITANDRE

            Pour moi, par un malheur, je m'aperois, Madame,
            Que j'ai, ne vous dplaise, un corps tout comme une me:
1215    Je sens qu'il y tient trop, pour le laisser  part;
            De ces dtachements je ne connais point l'art:
            Le Ciel m'a dni cette philosophie,
            Et mon me et mon corps marchent de compagnie.
            Il n'est rien de plus beau, comme vous avez dit,
1220    Que ces voeux purs qui ne vont qu' l'esprit,
            Ces unions de cours, et ces tendres penses
            Du commerce des sens si bien dbarrasses.
            Mais ces amours pour moi sont trop subtiliss;
            Je suis un peu grossier, comme vous m'accusez;
1225    J'aime avec tout moi-mme, et l'amour qu'on me donne
            En veut, je le confesse,  toute la personne.
            Ce n'est pas l matire  de grands chtiments;
            Et, sans faire de tort  vos beaux sentiments,
            Je vois que dans le monde on suit fort ma mthode,
1230    Et que le mariage est assez  la mode,
            Passe pour un lien assez honnte et doux,
            Pour avoir dsir  de me voir votre poux,
            Sans que la libert d'une telle pense
            Ait d vous donner lieu d'en paratre offense.

ARMANDE

1235    H bien, Monsieur! h bien! puisque, sans m'couter,
            Vos sentiments brutaux veulent se contenter;
            Puisque, pour vous rduire  des ardeurs fidles,
            Il faut des noeuds de chair, des chanes corporelles,
            Si ma mre le veut, je rsous mon esprit
1240     consentir pour vous  ce dont il s'agit.

CLITANDRE

            Il n'est plus temps, Madame: une autre a pris la place;
            Et par un tel retour j'aurais mauvaise grce
            De maltraiter l'asile et blesser les bonts
            O je me suis sauv de toutes vos fierts.

PHILAMINTE

1245    Mais enfin comptez-vous, Monsieur, sur mon suffrage,
            Quand vous vous promettez cet autre mariage?
            Et, dans vos visions, savez-vous, s'il vous plat,
            Que j'ai pour Henriette un autre poux tout prt?

CLITANDRE

            Eh, Madame! voyez votre choix, je vous prie:
1250    Exposez-moi, de grce,  moins d'ignominie,
            Et ne me rangez pas  l'indigne destin
            De me voir le rival de Monsieur Trissotin.
            L'amour des beaux esprits, qui chez vous m'est contraire,
            Ne pouvait m'opposer un moins noble aversaire.
1255    Il en est, et plusieurs, que pour le bel esprit
            Le mauvais got du sicle a su mettre en crdit;
            Mais Monsieur Trissotin n'a pu duper personne,
            Et chacun rend justice aux crits qu'il nous donne:
            Hors cans, on le prise en tous lieux ce qu'il vaut;
1260    Et ce qui m'a vingt fois fait tomber de mon haut,
            C'est de vous voir au ciel lever des sornettes
            Que vous dsavoueriez, si vous les aviez faites.

PHILAMINTE

            Si vous jugez de lui tout autrement que nous,
            C'est que nous le voyons par d'autres yeux que vous.

Scne III

TRISSOTIN, ARMANDE, PHILAMINTE, CLITANDRE.

TRISSOTIN

1265    Je viens vous annoncer une grande nouvelle.
            Nous l'avons en dormant, Madame, chapp belle:
            Un monde prs de nous a pass tout du long,
            Est chu tout au travers de notre tourbillon;
            Et s'il et en chemin rencontr notre terre,
1270    Elle et t brise en morceaux comme verre.

PHILAMINTE

            Remettons ce discours pour une autre saison:
            Monsieur n'y trouverait ni rime, ni raison;
            Il fait profession de chrir l'ignorance,
            Et de har surtout l'esprit et la science.

CLITANDRE

1275    Cette vrit veut quelque adoucissement.
            Je m'explique, Madame, et je hais seulement
            La science et l'esprit qui gtent les personnes.
            Ce sont choses de soi qui sont belles et bonnes;
            Mais j'aimerais mieux tre au rang des ignorants,
1280    Que de me voir savant comme certaines gens.

TRISSOTIN

            Pour moi, je ne tiens pas, quelque effet qu'on suppose,
            Que la science soit pour gter quelque chose.

CLITANDRE

            Et c'est mon sentiment qu'en faits, comme en propos,
            La science est sujette  faire de grands sots.

TRISSOTIN

            Le paradoxe est fort.

CLITANDRE

1285                      Sans tre fort habile,
            La preuve m'en serait, je pense, assez facile:
            Si les raisons manquaient, je suis sr qu'en tout cas
            Les exemples fameux ne me manqueraient pas.

TRISSOTIN

            Vous en pourriez citer qui ne concluraient gure.

CLITANDRE

1290    Je n'irais pas bien loin pour trouver mon affaire.

TRISSOTIN

            Pour moi, je ne vois pas ces exemples fameux.

CLITANDRE

            Moi, je les vois si bien, qu'ils me crvent les yeux.

TRISSOTIN

            J'ai cru jusques ici que c'tait l'ignorance
            Qui faisait les grands sots, et non pas la science.

CLITANDRE

1295    Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant
            Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.

TRISSOTIN

            Le sentiment commun est contre vos maximes,
            Puisque ignorant et sot sont termes synonymes.

CLITANDRE

            Si vous le voulez prendre aux usages du mot,
1300    L'alliance est plus grande entre pdant et sot.

TRISSOTIN

            La sottise dans l'un se fait voir toute pure.

CLITANDRE

            Et l'tude dans l'autre ajoute  la nature.

TRISSOTIN

            Le savoir garde en soi son mrite minent.

CLITANDRE

            Le savoir dans un fat devient impertinent.

TRISSOTIN

1305    Il faut que l'ignorance ait pour vous de grands charmes,
            Puisque pour elle ainsi vous prenez tant les armes.

CLITANDRE

            Si pour moi l'ignorance a des charmes bien grands,
            C'est depuis qu' mes yeux s'offrent certains savants.

TRISSOTIN

            Ces certains savants-l peuvent,  les connatre,
1310    Valoir certaines gens que nous voyons paratre.

CLITANDRE

            Oui, si l'on s'en rapporte  ces certains savants;
            Mais on n'en convient pas chez ces certaines gens.

PHILAMINTE

            Il me semble, Monsieur.

CLITANDRE

                                    Eh, Madame! de grce:
            Monsieur est assez fort, sans qu' son aide on passe;
1315    Je n'ai dj que trop d'un si rude assaillant,
            Et si je me dfends, ce n'est qu'en reculant.

ARMANDE

            Mais l'offensante aigreur de chaque repartie
            Dont vous.

CLITANDRE

                        Autre second: je quitte la partie.

PHILAMINTE

            On souffre aux entretiens ces sortes de combats,
1320    Pourvu qu' la personne on ne s'attaque pas.

CLITANDRE

            Eh, mon Dieu! tout cela n'a rien dont il s'offense:
            Il entend raillerie autant qu'homme de France;
            Et de bien d'autres traits il s'est senti piquer,
            Sans que jamais sa gloire ait fait que s'en moquer.

TRISSOTIN

1325    Je ne m'tonne pas, au combat que j'essuie,
            De voir prendre  Monsieur la thse qu'il appuie.
            Il est fort enfonc dans la cour, c'est tout dit:
            La cour, comme l'on sait, ne tient pas pour l'esprit;
            Elle a quelque intrt d'appuyer l'ignorance,
1330    Et c'est en courtisan qu'il en prend la dfense.

CLITANDRE

            Vous en voulez beaucoup  cette pauvre cour,
            Et son malheur est grand de voir que chaque jour
            Vous autres beaux esprits vous dclamiez contre elle,
            Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle,
1335    Et, sur son mchant got lui faisant son procs,
            N'accusiez que lui seul de vos mchants succs.
            Permettez-moi, Monsieur Trissotin, de vous dire,
            Avec tout le respect que votre nom m'inspire,
            Que vous feriez fort bien, vos confrres et vous,
1340    De parler de la cour d'un ton un peu plus doux;
            Qu' le bien prendre, au fond, elle n'est pas si bte
            Que vous autres Messieurs vous vous mettez en tte;
            Qu'elle a du sens commun pour se connatre  tout;
            Que chez elle on se peut former quelque bon got;
1345    Et que l'esprit du monde y vaut, sans flatterie,
            Tout le savoir obscur de la pdanterie.

TRISSOTIN

            De son bon got, Monsieur, nous voyons des effets.

CLITANDRE

            O voyez-vous, Monsieur, qu'elle l'ait si mauvais?

TRISSOTIN

            Ce que je vois, Monsieur, c'est que pour la science
1350    Rasius et Baldus font honneur  la France,
            Et que tout leur mrite, expos fort au jour,
            N'attire point les yeux et les dons de la Cour.

CLITANDRE

            Je vois votre chagrin, et que par modestie
            Vous ne vous mettez point, Monsieur, de la partie;
1355    Et pour ne vous point mettre aussi dans le propos,
            Que font-ils pour l'Etat vos habiles hros?
            Qu'est-ce que leurs crits lui rendent de service,
            Pour accuser la cour d'une horrible injustice,
            Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms
1360    Elle manque  verser la faveur de ses dons?
            Leur savoir  la France est beaucoup ncessaire,
            Et des livres qu'ils font la cour a bien affaire!
            Il semble  trois gredins, dans leur petit cerveau,
            Que, pour tre imprims, et relis en veau,
1365    Les voil dans l'Etat d'importantes personnes;
            Qu'avec leur plume ils font les destins des couronnes;
            Qu'au moindre petit bruit de leurs productions
            Ils doivent voir chez eux voler les pensions;
            Que sur eux l'univers a la vue attache;
1370    Que partout de leur nom la gloire est panche,
            Et qu'en science ils sont des prodiges fameux,
            Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux,
            Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles,
            Pour avoir employ neuf ou dix mille veilles
1375     se bien barbouiller de grec et de latin,
            Et se charger l'esprit d'un tnbreux butin
            De tous les vieux fatras qui tranent dans les livres:
            Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres,
            Riches, pour tout mrite, en babil importun,
1380    Inhabiles  tout, vuides de sens commun,
            Et pleins d'un ridicule et d'une impertinence
             dcrier partout l'esprit et la science.

PHILAMINTE

            Votre chaleur est grande, et cet emportement
            De la nature en vous marque le mouvement:
1385    C'est le nom de rival qui dans votre me excite.

Scne IV

JULIEN, TRISSOTIN, PHILAMINTE, CLITANDRE, ARMANDE.

JULIEN

            Le savant qui tantt vous a rendu visite,
            Et de qui j'ai l'honneur d'tre l'humble valet,
            Madame, vous exhorte  lire ce billet.

PHILAMINTE

            Quelque important que soit ce qu'on veut que je lise,
1390    Apprenez, mon ami, que c'est une sottise
            De se venir jeter au travers d'un discours,
            Et qu'aux gens d'un logis il faut avoir recours,
            Afin de s'introduire en valet qui sait vivre.

JULIEN

            Je noterai cela, Madame, dans mon livre.

PHILAMINTE lit:

Trissotin s'est vant, Madame, qu'il pouserait votre fille. Je vous donne avis que sa philosophie n'en veut qu' vos richesses, et que vous ferez bien de ne point conclure ce mariage que vous n'ayez vu le pome que je compose contre lui. En attendant cette peinture, o je prtends vous le dpeindre de toutes ses couleurs, je vous envoie Horace, Virgile, Trence, et Catulle, o vous verrez nots en marge tous les endroits qu'il a pills.

PHILAMINTE poursuit.

1395    Voil sur cet hymen que je me suis promis
            Un mrite attaqu de beaucoup d'ennemis;
            Et ce dchanement aujourd'hui me convie
             faire une action qui confonde l'envie,
            Qui lui fasse sentir que l'effort qu'elle fait,
1400    De ce qu'elle veut rompre aura press l'effet.
            Reportez tout cela sur l'heure  votre matre,
            Et lui dites qu'afin de lui faire connatre
            Quel grand tat je fais de ses nobles avis
            Et comme je les crois dignes d'tre suivis,
1405    Ds ce soir  Monsieur je marierai ma fille.
            Vous, Monsieur, comme ami de toute la famille,
             signer leur contrat vous pourrez assister,
            Et je vous y veux bien, de ma part, inviter.
            Armande, prenez soin d'envoyer au notaire,
1410    Et d'aller avertir votre soeur de l'affaire.

ARMANDE

            Pour avertir ma soeur, il n'en est pas besoin,
            Et Monsieur que voil saura prendre le soin
            De courir lui porter bientt cette nouvelle,
            Et disposer son coeur  vous tre rebelle.

PHILAMINTE

1415    Nous verrons qui sur elle aura plus de pouvoir,
            Et si je la saurai rduire  son devoir.
      Elle s'en va.

ARMANDE

            J'ai grand regret, Monsieur, de voir qu' vos vises
            Les choses ne soient pas tout  fait disposes.

CLITANDRE

            Je m'en vais travailler, Madame, avec ardeur,
1420     ne vous point laisser ce grand regret au coeur.

ARMANDE

            J'ai peur que votre effort n'ait pas trop bonne issue.

CLITANDRE

            Peut-tre verrez-vous votre crainte due.

ARMANDE

            Je le souhaite ainsi.

CLITANDRE

                              J'en suis persuad,
            Et que de votre appui je serai second.

ARMANDE

1425    Oui, je vais vous servir de toute ma puissance.

CLITANDRE

            Et ce service est sr de ma reconnaissance.

Scne V

CHRYSALE, ARISTE, HENRIETTE, CLITANDRE.

CLITANDRE

            Sans votre appui, Monsieur, je serai malheureux:
            Madame votre femme a rejet mes voeux,
            Et son coeur prvenu veut Trissotin pour gendre.

CHRYSALE

1430    Mais quelle fantaisie a-t-elle donc pu prendre?
            Pourquoi diantre vouloir ce Monsieur Trissotin?

ARISTE

            C'est par l'honneur qu'il a de rimer  latin
            Qu'il a sur son rival emport l'avantage.

CLITANDRE

            Elle veut ds ce soir faire ce mariage.

CHRYSALE

            Ds ce soir?

CLITANDRE

                        Ds ce soir.

CHRYSALE

1435                            Et ds ce soir je veux,
            Pour la contrecarrer, vous marier vous deux.

CLITANDRE

            Pour dresser le contrat, elle envoie au notaire.

CHRYSALE

            Et je vais le qurir pour celui qu'il doit faire.

CLITANDRE

            Et Madame doit tre instruite par sa soeur
1440    De l'hymen o l'on veut qu'elle apprte son coeur.

CHRYSALE

            Et moi, je lui commande avec pleine puissance
            De prparer sa main  cette autre alliance.
            Ah! je leur ferai voir si, pour donner la loi,
            Il est dans ma maison d'autre matre que moi.
1445    Nous allons revenir, songez  nous attendre.
            Allons, suivez mes pas, mon frre, et vous, mon gendre.

HENRIETTE

            Hlas! dans cette humeur conservez-le toujours.

ARISTE

            J'emploierai toute chose  servir vos amours.

CLITANDRE

            Quelque secours puissant qu'on promette  ma flamme,
1450    Mon plus solide espoir, c'est votre coeur, Madame.

HENRIETTE

            Pour mon coeur, vous pouvez vous assurer de lui.

CLITANDRE

            Je ne puis qu'tre heureux, quand j'aurai son appui.

HENRIETTE

            Vous voyez  quels noeuds on prtend le contraindre.

CLITANDRE

            Tant qu'il sera pour moi, je ne vois rien  craindre.

HENRIETTE

1455    Je vais tout essayer pour nos voeux les plus doux;
            Et si tous mes efforts ne me donnent  vous,
            Il est une retraite o notre me se donne
            Qui m'empchera d'tre  toute autre personne.

CLITANDRE

            Veuille le juste Ciel me garder en ce jour
1460    De recevoir de vous cette preuve d'amour!

ACTE V, Scne premire

HENRIETTE, TRISSOTIN.

HENRIETTE

            C'est sur le mariage o ma mre s'apprte
            Que j'ai voulu, Monsieur, vous parler tte  tte;
            Et j'ai cru, dans le trouble o je vois la maison,
            Que je pourrais vous faire couter la raison.
1465    Je sais qu'avec mes voeux vous me jugez capable
            De vous porter en dot un bien considrable;
            Mais l'argent, dont on voit tant de gens faire cas,
            Pour un vrai philosophe a d'indignes appas;
            Et le mpris du bien et des grandeurs frivoles
1470    Ne doit point clater dans vos seules paroles.

TRISSOTIN

            Aussi n'est-ce point l ce qui me charme en vous;
            Et vos brillants attraits, vos yeux perants et doux,
            Votre grce, et votre air, sont les biens, les richesses,
            Qui vous ont attir mes voeux et mes tendresses:
1475    C'est de ces seuls trsors que je suis amoureux.

HENRIETTE

            Je suis fort redevable  vos feux gnreux:
            Cet obligeant amour a de quoi me confondre,
            Et j'ai regret, Monsieur, de n'y pouvoir rpondre.
            Je vous estime autant qu'on saurait estimer;
1480    Mais je trouve un obstacle  vous pouvoir aimer:
            Un coeur, vous le savez,  deux ne saurait tre,
            Et je sens que du mien Clitandre s'est fait matre.
            Je sais qu'il a bien moins de mrite que vous,
            Que j'ai de mchants yeux pour le choix d'un poux,
1485    Que par cent beaux talents vous devriez me plaire;
            Je vois bien que j'ai tort, mais je n'y puis que faire;
            Et tout ce que sur moi peut le raisonnement,
            C'est de me vouloir mal d'un tel aveuglement.

TRISSOTIN

            Le don de votre main o l'on me fait prtendre
1490    Me livrera ce coeur que possde Clitandre;
            Et par mille doux soins j'ai lieu de prsumer
            Que je pourrai trouver l'art de me faire aimer.

HENRIETTE

            Non:  ses premiers voeux mon me est attache,
            Et ne peut de vos soins, Monsieur, tre touche.
1495    Avec vous librement j'ose ici m'expliquer,
            Et mon aveu n'a rien qui vous doive choquer.
            Cette amoureuse ardeur qui dans les cours s'excite
            N'est point, comme l'on sait, un effet du mrite:
            Le caprice y prend part, et quand quelqu'un nous plat,
1500    Souvent nous avons peine  dire pourquoi c'est.
            Si l'on aimait, Monsieur, par choix et par sagesse,
            Vous auriez tout mon coeur et toute ma tendresse;
            Mais on voit que l'amour se gouverne autrement.
            Laissez-moi, je vous prie,  mon aveuglement,
1505    Et ne vous servez point de cette violence
            Que pour vous on veut faire  mon obissance.
            Quand on est honnte homme, on ne veut rien devoir
             ce que des parents ont sur nous de pouvoir;
            On rpugne  se faire immoler ce qu'on aime,
1510    Et l'on veut n'obtenir un coeur que de lui-mme.
            Ne poussez point ma mre  vouloir par son choix
            Exercer sur mes voeux la rigueur de ses droits;
            tez-moi votre amour, et portez  quelque autre
            Les hommages d'un coeur aussi cher que le vtre.

TRISSOTIN

1515    Le moyen que ce coeur puisse vous contenter?
            Imposez-lui des lois qu'il puisse excuter.
            De ne vous point aimer peut-il tre capable,
             moins que vous cessiez, Madame, d'tre aimable,
            Et d'taler aux yeux les clestes appas.

HENRIETTE

1520    Eh, Monsieur! laissons l ce galimatias.
            Vous avez tant d'Iris, de Philis, d'Amarantes,
            Que partout dans vos vers vous peignez si charmantes,
            Et pour qui vous jurez tant d'amoureuse ardeur.

TRISSOTIN

            C'est mon esprit qui parle, et ce n'est pas mon coeur.
1525    D'elles on ne me voit amoureux qu'en pote;
            Mais j'aime tout de bon l'adorable Henriette.

HENRIETTE

            Eh! De grce, Monsieur.

TRISSOTIN

                                    Si c'est vous offenser,
            Mon offense envers vous n'est pas prte  cesser.
            Cette ardeur, jusqu'ici de vos yeux ignore,
1530    Vous consacre des voeux d'ternelle dure;
            Rien n'en peut arrter les aimables transports;
            Et, bien que vos beauts condamnent mes efforts,
            Je ne puis refuser le secours d'une mre
            Qui prtend couronner une flamme si chre;
1535    Et pourvu que j'obtienne un bonheur si charmant,
            Pourvu que je vous aye, il n'importe comment.

HENRIETTE

            Mais savez-vous qu'on risque un peu plus qu'on ne pense
             vouloir sur un coeur user de violence?
            Qu'il ne fait pas bien sr,  vous le trancher net,
1540    D'pouser une fille en dpit qu'elle en ait,
            Et qu'elle peut aller, en se voyant contraindre,
             des ressentiments que le mari doit craindre?

TRISSOTIN

            Un tel discours n'a rien dont je sois altr:
             tous vnements le sage est prpar;
1545    Guri par la raison des faiblesses vulgaires,
            Il se met au-dessus de ces sortes d'affaires,
            Et n'a garde de prendre aucune ombre d'ennui
            De tout ce qui n'est pas pour dpendre de lui.

HENRIETTE

            En vrit, Monsieur, je suis de vous ravie;
1550    Et je ne pensais pas que la philosophie
            Ft si belle qu'elle est, d'instruire ainsi les gens
             porter constamment de pareils accidents.
            Cette fermet d'me,  vous si singulire,
            Mrite qu'on lui donne une illustre matire,
1555    Est digne de trouver qui prenne avec amour
            Les soins continuels de la mettre en son jour;
            Et comme,  dire vrai, je n'oserais me croire
            Bien propre  lui donner tout l'clat de sa gloire,
            Je le laisse  quelque autre, et vous jure entre nous
1560    Que je renonce au bien de vous voir mon poux.

TRISSOTIN

            Nous allons voir bientt comment ira l'affaire,
            Et l'on a l dedans fait venir le notaire.

Scne II

CHRYSALE, CLITANDRE, MARTINE, HENRIETTE.

CHRYSALE

            Ah, ma fille! je suis bien aise de vous voir.
            Allons, venez-vous-en faire votre devoir,
1565    Et soumettre vos voeux aux volonts d'un pre.
            Je veux, je veux apprendre  vivre  votre mre,
            Et, pour la mieux braver, voil, malgr ses dents,
            Martine que j'amne, et rtablis cans.

HENRIETTE

            Vos rsolutions sont dignes de louange.
1570    Gardez que cette humeur, mon pre, ne vous change;
            Soyez ferme  vouloir ce que vous souhaitez,
            Et ne vous laissez point sduire  vos bonts;
            Ne vous relchez pas, et faites bien en sorte
            D'empcher que sur vous ma mre ne l'emporte.

CHRYSALE

1575    Comment? Me prenez-vous ici pour un bent?

HENRIETTE

            M'en prserve le Ciel!

CHRYSALE

                                    Suis-je un fat, s'il vous plat?

HENRIETTE

            Je ne dis pas cela.

CHRYSALE

                              Me croit-on incapable
            Des fermes sentiments d'un homme raisonnable?

HENRIETTE

            Non, mon pre.

CHRYSALE

                              Est-ce donc qu' l'ge o je me voi,
1580    Je n'aurais pas l'esprit d'tre matre chez moi?

HENRIETTE

            Si fait.

CHRYSALE

                        Et que j'aurais cette faiblesse d'me,
            De me laisser mener par le nez  ma femme?

HENRIETTE

            Eh! non, mon pre.

CHRYSALE

                              Ouais! Qu'est-ce donc que ceci?
            Je vous trouve plaisante  me parler ainsi.

HENRIETTE

1585    Si je vous ai choqu, ce n'est pas mon envie.

CHRYSALE

            Ma volont cans doit tre en tout suivie.

HENRIETTE

            Fort bien, mon pre.

CHRYSALE

                              Aucun, hors moi, dans la maison,
            N'a droit de commander.

HENRIETTE

                                    Oui, vous avez raison.

CHRYSALE

            C'est moi qui tiens le rang de chef de la famille.

HENRIETTE

            D'accord.

CHRYSALE

1590                C'est moi qui dois disposer de ma fille.

HENRIETTE

            Eh! oui.

CHRYSALE

                        Le Ciel me donne un plein pouvoir sur vous.

HENRIETTE

            Qui vous dit le contraire?

CHRYSALE

                                    Et pour prendre un poux,
            Je vous ferai bien voir que c'est  votre pre
            Qu'il vous faut obir, non pas  votre mre.

HENRIETTE

1595    Hlas! vous flattez l les plus doux de mes voeux.
            Veuillez tre obi, c'est tout ce que je veux.

CHRYSALE

            Nous verrons si ma femme  mes dsirs rebelle.

CLITANDRE

            La voici qui conduit le notaire avec elle.

CHRYSALE

            Secondez-moi bien tous.

MARTINE

                                    Laissez-moi, j'aurai soin
1600    De vous encourager, s'il en est de besoin.

Scne III

PHILAMINTE, BLISE, ARMANDE, TRISSOTIN, LE NOTAIRE, CHRYSALE, CLITANDRE, HENRIETTE, MARTINE.

PHILAMINTE

            Vous ne sauriez changer votre style sauvage,
            Et nous faire un contrat qui soit en beau langage?

LE NOTAIRE

            Notre style est trs bon, et je serais un sot,
            Madame, de vouloir y changer un seul mot.

BLISE

1605    Ah! quelle barbarie au milieu de la france!
            Mais au moins, en faveur, Monsieur, de la science,
            Veuillez, au lieu d'cus, de livres et de francs,
            Nous exprimer la dot en mines et talents,
            Et dater par les mots d'ides et de calendes.

LE NOTAIRE

1610    Moi? Si j'allais, Madame, accorder vos demandes,
            Je me ferais siffler de tous mes compagnons.

PHILAMINTE

            De cette barbarie en vain nous nous plaignons.
            Allons, Monsieur, prenez la table pour crire.
            Ah! ah! cette impudente ose encor se produire?
1615    Pourquoi donc, s'il vous plat, la ramener chez moi?

CHRYSALE

            Tantt avec loisir, on vous dira pourquoi.
            Nous avons maintenant autre chose  conclure.

LE NOTAIRE

            Procdons au contrat. O donc est la future?

PHILAMINTE

            Celle que je marie est la cadette.

LE NOTAIRE

                                          Bon.

CHRYSALE

1620    Oui. La voil, Monsieur; Henriette est son nom.

LE NOTAIRE

            Fort bien. Et le futur?

PHILAMINTE, montrant Trissotin.

                                    L'poux que je lui donne
            Est Monsieur.

CHRYSALE, montrant Clitandre.

                        Et celui, moi, qu'en propre personne
            Je prtends qu'elle pouse, est Monsieur.

LE NOTAIRE

                                                Deux poux!
            C'est trop pour la coutume.

PHILAMINTE

                                    O vous arrtez-vous?
1625    Mettez, mettez, Monsieur, Trissotin pour mon gendre.

CHRYSALE

            Pour mon gendre mettez, mettez, Monsieur, Clitandre.

LE NOTAIRE

            Mettez-vous donc d'accord, et d'un jugement mr
            Voyez  convenir entre vous du futur.

PHILAMINTE

            Suivez, suivez, Monsieur, le choix o je m'arrte.

CHRYSALE

1630    Faites, faites, Monsieur, les choses  ma tte.

LE NOTAIRE

            Dites-moi donc  qui j'obirai des deux!

PHILAMINTE

            Quoi donc? vous combattez les choses que je veux?

CHRYSALE

            Je ne saurais souffrir qu'on ne cherche ma fille
            Que pour l'amour du bien qu'on voit dans ma famille.

PHILAMINTE

1635    Vraiment  votre bien on songe bien ici,
            Et c'est l pour un sage un fort digne souci!

CHRYSALE

            Enfin pour son poux j'ai fait choix de Clitandre.

PHILAMINTE

            Et moi, pour son poux, voici qui je veux prendre:
            Mon choix sera suivi, c'est un point rsolu.

CHRYSALE

1640    Ouais! vous le prenez l d'un ton bien absolu?

MARTINE

            Ce n'est point  la femme  prescrire, et je sommes
            Pour cder le dessus en toute chose aux hommes.

CHRYSALE

            C'est bien dit.

MARTINE

                        Mon cong cent fois me ft-il hoc,
            La poule ne doit point chanter devant le coq.

CHRYSALE

            Sans doute.

MARTINE

1645                Et nous voyons que d'un homme on se gausse,
            Quand sa femme chez lui porte le haut-de-chausse.

CHRYSALE

            Il est vrai.

MARTINE

                        Si j'avais un mari, je le dis,
            Je voudrais qu'il se ft le matre du logis;
            Je ne l'aimerais point, s'il faisait le jocrisse;
1650    Et si je contestais contre lui par caprice,
            Si je parlais trop haut, je trouverais fort bon
            Qu'avec quelques soufflets il rabaisst mon ton.

CHRYSALE

            C'est parler comme il faut.

MARTINE

                                    Monsieur est raisonnable
            De vouloir pour sa fille un mari convenable.

CHRYSALE

            Oui.

MARTINE

1655          Par quelle raison, jeune et bien fait qu'il est,
            Lui refuser Clitandre? Et pourquoi, s'il vous plat,
            Lui bailler un savant, qui sans cesse pilogue?
            Il lui faut un mari, non pas un pdagogue;
            Et ne voulant savoir le grais, ni le latin,
1660    Elle n'a pas besoin de Monsieur Trissotin.

CHRYSALE

            Fort bien.

PHILAMINTE

                        Il faut souffrir qu'elle jase  son aise.

MARTINE

            Les savants ne sont bons que pour prcher en chaise;
            Et pour mon mari, moi, mille fois je l'ai dit,
            Je ne voudrais jamais prendre un homme d'esprit.
1665    L'esprit n'est point du tout ce qu'il faut en mnage;
            Les livres cadrent mal avec le mariage;
            Et je veux, si jamais on engage ma foi,
            Un mari qui n'ait point d'autre livre que moi,
            Qui ne sache a ne b, n'en dplaise  Madame,
1670    Et ne soit en un mot docteur que pour sa femme.

PHILAMINTE

            Est-ce fait? et sans trouble ai-je assez cout
            Votre digne interprte?

CHRYSALE

                                    Elle a dit vrit.

PHILAMINTE

            Et moi, pour trancher court toute cette dispute,
            Il faut qu'absolument mon dsir s'excute.
1675    Henriette et Monsieur seront joints de ce pas;
            Je l'ai dit, je le veux: ne me rpliquez pas;
            Et si votre parole  Clitandre est donne,
            Offrez-lui le parti d'pouser son ane.

CHRYSALE

            Voil dans cette affaire un accommodement.
1680    Voyez, y donnez-vous votre consentement?

HENRIETTE

            Eh, mon pre!

CLITANDRE

                              Eh, Monsieur!

BLISE

                                          On pourrait bien lui faire
            Des propositions qui pourraient mieux lui plaire,
            Mais nous tablissons une espce d'amour
            Qui doit tre pur comme l'astre du jour:
1685    La substance qui pense y peut tre reue,
            Mais nous en bannissons la substance tendue.

Scne dernire

ARISTE, CHRYSALE, PHILAMINTE, BLISE, HENRIETTE, ARMANDE, TRISSOTIN, CLITANDRE, LE NOTAIRE, MARTINE.

ARISTE

            J'ai regret de troubler un mystre joyeux
            Par le chagrin qu'il faut que j'apporte en ces lieux.
            Ces deux lettres me font porteur de deux nouvelles,
1690    Dont j'ai senti pour vous les atteintes cruelles:
            L'une, pour vous, me vient de votre procureur;
            L'autre, pour vous, me vient de Lyon.

PHILAMINTE

                                                Quel malheur,
            Digne de nous troubler, pourrait-on nous crire?

ARISTE

            Cette lettre en contient un que vous pouvez lire.

PHILAMINTE

Madame, j'ai pri Monsieur votre frre de vous rendre cette lettre, qui vous dira ce que je n'ai os vous aller dire. La grande ngligence que vous avez pour vos affaires a t cause que le clerc de votre rapporteur ne m'a point averti, et vous avez perdu absolument votre procs que vous deviez gagner.

CHRYSALE

            Votre procs perdu!

PHILAMINTE

1695                      Vous vous troublez beaucoup!
            Mon coeur n'est point du tout branl de ce coup.
            Faites, faites paratre une me moins commune,
             braver, comme moi, les traits de la fortune.

Le peu de soin que vous avez vous cote quarante mille cus, et c'est  payer cette somme, avec les dpens, que vous tes condamne par arrt de la cour.

            Condamne! Ah! ce mot est choquant, et n'est fait
            Que pour les criminels.

ARISTE

1700                            Il a tort en effet,
            Et vous vous tes l justement rcrie.
            Il devait avoir mis que vous tes prie,
            Par arrt de la cour, de payer au plus tt
            Quarante mille cus, et les dpens qu'il faut.

PHILAMINTE

            Voyons l'autre.

CHRYSALE lit.

Monsieur, l'amiti qui me lie  Monsieur votre frre me fait prendre intrt  tout ce qui vous touche. Je sais que vous avez mis votre bien entre les mains d'Argante et de Damon, et je vous donne avis qu'en mme jour ils ont fait tous deux banqueroute.

1705     Ciel! tout  la fois perdre ainsi tout mon bien!

PHILAMINTE

            Ah! quel honteux transport! Fi! tout cela n'est rien.
            Il n'est pour le vrai sage aucun revers funeste,
            Et perdant toute chose,  soi-mme il se reste.
            Achevons notre affaire, et quittez votre ennui:
1710    Son bien nous peut suffire, et pour nous, et pour lui.

TRISSOTIN

            Non, Madame: cessez de presser cette affaire.
            Je vois qu' cet hymen tout le monde est contraire,
            Et mon dessein n'est point de contraindre les gens.

PHILAMINTE

            Cette rflexion vous vient en peu de temps!
1715    Elle suit de bien prs, Monsieur, notre disgrce.

TRISSOTIN

            De tant de rsistance  la fin je me lasse.
            J'aime mieux renoncer  tout cet embarras,
            Et ne veux point d'un coeur qui ne se donne pas.

PHILAMINTE

            Je vois, je vois de vous, non pas pour votre gloire,
1720    Ce que jusques ici j'ai refus de croire.

TRISSOTIN

            Vous pouvez voir de moi tout ce que vous voudrez,
            Et je regarde peu comment vous le prendrez.
            Mais je ne suis point homme  souffrir l'infamie
            Des refus offensants qu'il faut qu'ici j'essuie;
1725    Je vaux bien que de moi l'on fasse plus de cas,
            Et je baise les mains  qui ne me veut pas.

PHILAMINTE

            Qu'il a bien dcouvert son me mercenaire!
            Et que peu philosophe est ce qu'il vient de faire!

CLITANDRE

            Je ne me vante point de l'tre, mais enfin
1730    Je m'attache, Madame,  tout votre destin,
            Et j'ose vous offrir avecque ma personne
            Ce qu'on sait que de bien la fortune me donne.

PHILAMINTE

            Vous me charmez, Monsieur, par ce trait gnreux,
            Et je veux couronner vos dsirs amoureux.
1735    Oui, j'accorde Henriette  l'ardeur empresse.

HENRIETTE

            Non, ma mre: je change  prsent de pense.
            Souffrez que je rsiste  votre volont.

CLITANDRE

            Quoi? vous vous opposez  ma flicit?
            Et lorsqu' mon amour je vois chacun se rendre.

HENRIETTE

1740    Je sais le peu de bien que vous avez, Clitandre,
            Et je vous ai toujours souhait pour poux,
            Lorsqu'en satisfaisant  mes voeux les plus doux,
            J'ai vu que mon hymen ajustait vos affaires;
            Mais lorsque nous avons les destins si contraires,
1745    Je vous chris assez dans cette extrmit,
            Pour ne vous charger point de notre adversit.

CLITANDRE

            Tout destin, avec vous, me peut tre agrable;
            Tout destin me serait, sans vous, insupportable.

HENRIETTE

            L'amour dans son transport parle toujours ainsi.
1750    Des retours importuns vitons le souci:
            Rien n'use tant l'ardeur de ce noeud qui nous lie,
            Que les fcheux besoins des choses de la vie;
            Et l'on en vient souvent  s'accuser tous deux
            De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux.

ARISTE

1755    N'est-ce que le motif que nous venons d'entendre
            Qui vous fait rsister  l'hymen de Clitandre?

HENRIETTE

            Sans cela, vous verriez tout mon coeur y courir,
            Et je ne fuis sa main que pour le trop chrir.

ARISTE

            Laissez-vous donc lier par des chanes si belles.
1760    Je ne vous ai port que de fausses nouvelles;
            Et c'est un stratagme, un surprenant secours,
            Que j'ai voulu tenter pour servir vos amours,
            Pour dtromper ma soeur, et lui faire connatre
            Ce que son philosophe  l'essai pouvait tre.

CHRYSALE

            Le Ciel en soit lou!

PHILAMINTE

1765                      J'en ai la joie au coeur,
            Par le chagrin qu'aura ce lche dserteur.
            Voil le chtiment de sa basse avarice,
            De voir qu'avec clat cet hymen s'accomplisse.

CHRYSALE,  Clitandre.

            Je le savais bien, moi, que vous l'pouseriez.

ARMANDE

1770    Ainsi donc  leurs voeux vous me sacrifiez?

PHILAMINTE

            Ce ne sera point vous que je leur sacrifie,
            Et vous avez l'appui de la philosophie,
            Pour voir d'un oeil content couronner leur ardeur.

BLISE

            Qu'il prenne garde au moins que je suis dans son coeur:
1775    Par un prompt dsespoir souvent on se marie,
            Qu'on s'en repent aprs tout le temps de sa vie.

CHRYSALE

            Allons, Monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit,
            Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit.

GEORGE DANDIN OU LE MARI CONFONDU


Comdie


ACTEURS

GEORGE DANDIN, riche paysan, mari d'Anglique.
ANGLIQUE, femme de George Dandin et fille de M. De Sotenville.
MONSIEUR DE SOTENVILLE, gentilhomme campagnard, pre d'Anglique.
MADAME DE SOTENVILLE, sa femme.
CLITANDRE, amoureux d'Anglique.
CLAUDINE, suivante d'Anglique.
LUBIN, paysan, servant Clitandre.
COLIN, valet de George Dandin. 

La scne est devant la maison de George Dandin.

ACTE I, Scne premire

GEORGE DANDIN: Ah! Qu'une femme Demoiselle est une trange affaire, et que mon mariage est une leon bien parlante  tous les paysans qui veulent s'lever au-dessus de leur condition, et s'allier, comme j'ai fait,  la maison d'un gentilhomme! La noblesse de soi est bonne, c'est une chose considrable assurment; mais elle est accompagne de tant de mauvaises circonstances, qu'il est trs bon de ne s'y point frotter. Je suis devenu l-dessus savant  mes dpens, et connais le style des nobles lorsqu'ils nous font, nous autres, entrer dans leur famille. L'alliance qu'ils font est petite avec nos personnes: c'est notre bien seul qu'ils pousent, et j'aurais bien mieux fait, tout riche que je suis, de m'allier en bonne et franche paysannerie, que de prendre une femme qui se tient au-dessus de moi, s'offense de porter mon nom, et pense qu'avec tout mon bien je n'ai pas assez achet la qualit de son mari. George Dandin, George Dandin, vous avez fait une sottise la plus grande du monde. Ma maison m'est effroyable maintenant, et je n'y rentre point sans y trouver quelque chagrin.

Scne II

GEORGE DANDIN, LUBIN.

GEORGE DANDIN, voyant sortir Lubin de chez lui: Que diantre ce drle-l vient-il faire chez moi?

LUBIN: Voil un homme qui me regarde.

GEORGE DANDIN: Il ne me connat pas.

LUBIN: Il se doute de quelque chose.

GEORGE DANDIN: Ouais! il a grand'peine  saluer.

LUBIN: J'ai peur qu'il n'aille dire qu'il m'a vu sortir de l dedans.

GEORGE DANDIN: Bonjour.

LUBIN: Serviteur.

GEORGE DANDIN: Vous n'tes pas d'ici, que je crois?

LUBIN: Non, je n'y suis venu que pour voir la fte de demain.

GEORGE DANDIN: H! dites-moi un peu, s'il vous plat, vous venez de l-dedans?

LUBIN: Chut!

GEORGE DANDIN: Comment?

LUBIN: Paix!

GEORGE DANDIN: Quoi donc?

LUBIN: Motus! Il ne faut pas dire que vous m'ayez vu sortir de l.

GEORGE DANDIN: Pourquoi?

LUBIN: Mon Dieu! parce.

GEORGE DANDIN: Mais encore?

LUBIN: Doucement. J'ai peur qu'on ne nous coute.

GEORGE DANDIN: Point, point.

LUBIN: C'est que je viens de parler  la matresse du logis, de la part d'un certain Monsieur qui lui fait les doux yeux, et il ne faut pas qu'on sache cela. Entendez-vous?

GEORGE DANDIN: Oui.

LUBIN: Voil la raison. On m'a encharg de prendre garde que personne ne me vt, et je vous prie au moins de ne pas dire que vous m'ayez vu.

GEORGE DANDIN: Je n'ai garde.

LUBIN: Je suis bien aise de faire les choses secrtement comme on m'a recommand.

GEORGE DANDIN: C'est bien fait.

LUBIN: Le mari,  ce qu'ils disent, est un jaloux qui ne veut pas qu'on fasse l'amour  sa femme, et il ferait le diable  quatre si cela venait  ses oreilles: vous comprenez bien?

GEORGE DANDIN: Fort bien.

LUBIN: Il ne faut pas qu'il sache rien de tout ceci.

GEORGE DANDIN: Sans doute.

LUBIN: On le veut tromper tout doucement: vous entendez bien?

GEORGE DANDIN: Le mieux du monde.

LUBIN: Si vous alliez dire que vous m'avez vu sortir de chez lui, vous gteriez toute l'affaire: vous comprenez bien?

GEORGE DANDIN: Assurment. H! comment nommez-vous celui qui vous a envoy l-dedans?

LUBIN: C'est le seigneur de notre pays, monsieur le vicomte de chose. Foin! je ne me souviens jamais comment diantre ils baragouinent ce nom-l, monsieur Cli. Clitande.

GEORGE DANDIN: Est-ce ce jeune courtisan qui demeure.

LUBIN: Oui: auprs de ces arbres.

GEORGE DANDIN,  part: C'est pour cela que depuis peu ce damoiseau poli s'est venu loger contre moi; j'avais bon nez sans doute, et son voisinage dj m'avait donn quelque soupon.

LUBIN: Testigu! c'est le plus honnte homme que vous ayez jamais vu. Il m'a donn trois pices d'or pour aller dire seulement  la femme qu'il est amoureux d'elle, et qu'il souhaite fort l'honneur de pouvoir lui parler. Voyez s'il y a l une grande fatigue pour me payer si bien, et ce qu'est au prix de cela une journe de travail o je ne gagne que dix sols.

GEORGE DANDIN: H bien! avez-vous fait votre message?

LUBIN: Oui, j'ai trouv l-dedans une certaine Claudine, qui tout du premier coup a compris ce que je voulais, et qui m'a fait parler  sa matresse.

GEORGE DANDIN,  part: Ah! coquine de servante!

LUBIN: Morgune! cette Claudine-l est tout  fait jolie, elle a gagn mon amiti, et il ne tiendra qu' elle que nous ne soyons maris ensemble.

GEORGE DANDIN: Mais quelle rponse a fait la matresse  ce Monsieur le courtisan?

LUBIN: Elle m'a dit de lui dire. Attendez, je ne sais si je me souviendrai bien de tout cela. Qu'elle lui est tout  fait oblige de l'affection qu'il a pour elle, et qu' cause de son mari, qui est fantasque, il garde d'en rien faire paratre, et qu'il faudra songer  chercher quelque invention pour se pouvoir entretenir tous deux.

GEORGE DANDIN,  part: Ah! pendarde de femme!

LUBIN: Testiguine! cela sera drle; car le mari ne se doutera point de la manigance, voil ce qui est de bon; et il aura un pied de nez avec sa jalousie: est-ce pas?

GEORGE DANDIN: Cela est vrai.

LUBIN: Adieu. Bouche cousue au moins. Gardez bien le secret, afin que le mari ne le sache pas.

GEORGE DANDIN: Oui, oui.

LUBIN: Pour moi, je vais faire semblant de rien: je suis un fin matois, et l'on ne dirait pas que j'y touche.

Scne III

GEORGE DANDIN: H bien! George Dandin, vous voyez de quel air votre femme vous traite. Voil ce que c'est d'avoir voulu pouser une Demoiselle: l'on vous accommode de toutes pices, sans que vous puissiez vous venger, et la gentilhommerie vous tient les bras lis. L'galit de condition laisse du moins  l'honneur d'un mari libert de ressentiment; et si c'tait une paysanne, vous auriez maintenant toutes vos coudes franches  vous en faire la justice  bons coups de bton. Mais vous avez voulu tter de la noblesse, et il vous ennuyait d'tre matre chez vous. Ah! j'enrage de tout mon coeur, et je me donnerais volontiers des soufflets. Quoi? couter impudemment l'amour d'un Damoiseau, et y promettre en mme temps de la correspondance! Morbleu! je ne veux point laisser passer une occasion de la sorte. Il me faut de ce pas aller faire mes plaintes au pre et  la mre, et les rendre tmoins,  telle fin que de raison, des sujets de chagrin et de ressentiment que leur fille me donne. Mais les voici l'un et l'autre fort  propos.

Scne IV

MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Qu'est-ce, mon gendre? vous me paraissez tout troubl.

GEORGE DANDIN: Aussi en ai-je du sujet, et.

MADAME DE SOTENVILLE: Mon Dieu! notre gendre, que vous avez peu de civilit de ne pas saluer les gens quand vous les approchez!

GEORGE DANDIN: Ma foi! ma belle-mre, c'est que j'ai d'autres choses en tte, et.

MADAME DE SOTENVILLE: Encore! Est-il possible, notre gendre, que vous sachiez si peu votre monde, et qu'il n'y ait pas moyen de vous instruire de la manire qu'il faut vivre parmi les personnes de qualit?

GEORGE DANDIN: Comment?

MADAME DE SOTENVILLE: Ne vous dferez-vous jamais avec moi de la familiarit de ce mot de "ma belle-mre" , et ne sauriez-vous vous accoutumer  me dire "Madame"?

GEORGE DANDIN: Parbleu! si vous m'appelez votre gendre, il me semble que je puis vous appeler ma belle-mre.

MADAME DE SOTENVILLE: Il y a fort  dire, et les choses ne sont pas gales. Apprenez, s'il vous plat, que ce n'est pas  vous  vous servir de ce mot-l avec une personne de ma condition; que tout notre gendre que vous soyez, il y a grande diffrence de vous  nous, et que vous devez vous connatre.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: C'en est assez, mamour, laissons cela.

MADAME DE SOTENVILLE: Mon Dieu! Monsieur de Sotenville, vous avez des indulgences qui n'appartiennent qu' vous, et vous ne savez pas vous faire rendre par les gens ce qui vous est d.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Corbleu! pardonnez-moi, on ne peut point me faire de leons l-dessus, et j'ai su montrer en ma vie, par vingt actions de vigueur, que je ne suis point homme  dmordre jamais d'un pouce de mes prtentions. Mais il suffit de lui avoir donn un petit avertissement. Sachons un peu, mon gendre, ce que vous avez dans l'esprit.

GEORGE DANDIN: Puisqu'il faut donc parler catgoriquement, je vous dirai, Monsieur de Sotenville, que j'ai lieu de.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Doucement, mon gendre. Apprenez qu'il n'est pas respectueux d'appeler les gens par leur nom, et qu' ceux qui sont au-dessus de nous il faut dire "Monsieur" tout court.

GEORGE DANDIN: H bien! Monsieur tout court, et non plus Monsieur de Sotenville, j'ai  vous dire que ma femme me donne.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Tout beau! Apprenez aussi que vous ne devez pas dire "ma femme" , quand vous parlez de notre fille.

GEORGE DANDIN: J'enrage. Comment? ma femme n'est pas ma femme?

MADAME DE SOTENVILLE: Oui, notre gendre, elle est votre femme; mais il ne vous est pas permis de l'appeler ainsi, et c'est tout ce que vous pourriez faire, si vous aviez pous une de vos pareilles.

GEORGE DANDIN: Ah! George Dandin, o t'es-tu fourr? Eh! de grce, mettez, pour un moment, votre gentilhommerie  ct, et souffrez que je vous parle maintenant comme je pourrai. Au diantre soit la tyrannie de toutes ces histoires-l! Je vous dis donc que je suis mal satisfait de mon mariage.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Et la raison, mon gendre?

MADAME DE SOTENVILLE: Quoi? parler ainsi d'une chose dont vous avez tir de si grands avantages?

GEORGE DANDIN: Et quels avantages, Madame, puisque Madame y a? L'aventure n'a pas t mauvaise pour vous, car sans moi vos affaires, avec votre permission, taient fort dlabres, et mon argent a servi  reboucher d'assez bons trous; mais moi, de quoi y ai-je profit, je vous prie, que d'un allongement de nom, et au lieu de George Dandin, d'avoir reu par vous le titre de "Monsieur de la Dandinire"?

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Ne comptez-vous rien, mon gendre, l'avantage d'tre alli  la maison de Sotenville?

MADAME DE SOTENVILLE: Et  celle de la Prudoterie, dont j'ai l'honneur d'tre issue, maison o le ventre anoblit, et qui, par ce beau privilge, rendra vos enfants gentilshommes?

GEORGE DANDIN: Oui, voil qui est bien, mes enfants seront gentilshommes; mais je serai cocu, moi, si l'on n'y met ordre.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Que veut dire cela, mon gendre?

GEORGE DANDIN: Cela veut dire que votre fille ne vit pas comme il faut qu'une femme vive, et qu'elle fait des choses qui sont contre l'honneur.

MADAME DE SOTENVILLE: Tout beau! prenez garde  ce que vous dites. Ma fille est d'une race trop pleine de vertu, pour se porter jamais  faire aucune chose dont l'honntet soit blesse; et de la maison de la Prudoterie il y a plus de trois cents ans qu'on n'a point remarqu qu'il y ait eu une femme, Dieu merci, qui ait fait parler d'elle.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Corbleu! dans la maison de Sotenville on n'a jamais vu de coquette, et la bravoure n'y est pas plus hrditaire aux mles, que la chastet aux femelles.

MADAME DE SOTENVILLE: Nous avons eu une Jacqueline de la Prudoterie qui ne voulut jamais tre la matresse d'un duc et pair, gouverneur de notre province.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Il y a eu une Mathurine de Sotenville qui refusa vingt mille cus d'un favori du roi, qui ne lui demandait seulement que la faveur de lui parler.

GEORGE DANDIN: Ho bien! votre fille n'est pas si difficile que cela, et elle s'est apprivoise depuis qu'elle est chez moi.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Expliquez-vous, mon gendre. Nous ne sommes point gens  la supporter dans de mauvaises actions, et nous serons les premiers, sa mre et moi,  vous en faire la justice.

MADAME DE SOTENVILLE: Nous n'entendons point raillerie sur les matires de l'honneur, et nous l'avons leve dans toute la svrit possible.

GEORGE DANDIN: Tout ce que je vous puis dire, c'est qu'il y a ici un certain courtisan que vous avez vu, qui est amoureux d'elle  ma barbe, et qui lui a fait faire des protestations d'amour qu'elle a trs humainement coutes.

MADAME DE SOTENVILLE: Jour de Dieu! je l'tranglerais de mes propres mains, s'il fallait qu'elle forlignt de l'honntet de sa mre.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Corbleu! je lui passerais mon pe au travers du corps,  elle et au galant, si elle avait forfait  son honneur.

GEORGE DANDIN: Je vous ai dit ce qui se passe pour vous faire mes plaintes, et je vous demande raison de cette affaire-l.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Ne vous tourmentez point, je vous la ferai de tous deux, et je suis homme pour serrer le bouton  qui que ce puisse tre. Mais tes-vous bien sr aussi de ce que vous nous dites?

GEORGE DANDIN: Trs sr.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Prenez bien garde au moins; car, entre gentilshommes, ce sont des choses chatouilleuses, et il n'est pas question d'aller faire ici un pas de clerc.

GEORGE DANDIN: Je ne vous ai rien dit, vous dis-je, qui ne soit vritable.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Mamour, allez-vous-en parler  votre fille, tandis qu'avec mon gendre j'irai parler  l'homme.

MADAME DE SOTENVILLE: Se pourrait-il, mon fils, qu'elle s'oublit de la sorte, aprs le sage exemple que vous savez vous-mme que je lui ai donn?

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Nous allons claircir l'affaire. Suivez-moi, mon gendre, et ne vous mettez pas en peine. Vous verrez de quel bois nous nous chauffons lorsqu'on s'attaque  ceux qui nous peuvent appartenir.

GEORGE DANDIN: Le voici qui vient vers nous.

Scne V

MONSIEUR DE SOTENVILLE, CLITANDRE, GEORGE DANDIN.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Monsieur, suis-je connu de vous?

CLITANDRE: Non pas, que je sache, Monsieur.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Je m'appelle le baron de Sotenville.

CLITANDRE: Je m'en rjouis fort.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Mon nom est connu  la cour, et j'eus l'honneur dans ma jeunesse de me signaler des premiers  l'arrire-ban de Nancy.

CLITANDRE:  la bonne heure.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Monsieur, mon pre Jean-Gilles de Sotenville eut la gloire d'assister en personne au grand sige de Montauban.

CLITANDRE: J'en suis ravi.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Et j'ai eu un aeul, Bertrand de Sotenville, qui fut si considr en son temps, que d'avoir permission de vendre tout son bien pour le voyage d'outre-mer.

CLITANDRE: Je le veux croire.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Il m'a t rapport, Monsieur, que vous aimez et poursuivez une jeune personne, qui est ma fille, pour laquelle je m'intresse, et pour l'homme que vous voyez, qui a l'honneur d'tre mon gendre.

CLITANDRE: Qui, moi?

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Oui; et je suis bien aise de vous parler, pour tirer de vous, s'il vous plat, un claircissement de cette affaire.

CLITANDRE: Voil une trange mdisance! Qui vous a dit cela, Monsieur?

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Quelqu'un qui croit le bien savoir.

CLITANDRE: Ce quelqu'un-l en a menti. Je suis honnte homme. Me croyez-vous capable, Monsieur, d'une action aussi lche que celle-l? Moi, aimer une jeune et belle personne, qui a l'honneur d'tre la fille de Monsieur le baron de Sotenville! Je vous rvre trop pour cela, et suis trop votre serviteur. Quiconque vous l'a dit est un sot.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Allons, mon gendre.

GEORGE DANDIN: Quoi?

CLITANDRE: C'est un coquin et un maraud.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Rpondez.

GEORGE DANDIN: Rpondez vous-mme.

CLITANDRE: Si je savais qui ce peut tre, je lui donnerais en votre prsence de l'pe dans le ventre.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Soutenez donc la chose.

GEORGE DANDIN: Elle est toute soutenue, cela est vrai.

CLITANDRE: Est-ce votre gendre, Monsieur, qui.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Oui, c'est lui-mme qui s'en est plaint  moi.

CLITANDRE: Certes, il peut remercier l'avantage qu'il a de vous appartenir, et sans cela je lui apprendrais bien  tenir de pareils discours d'une personne comme moi.

Scne VI

MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, ANGLIQUE, CLITANDRE, GEORGE DANDIN, CLAUDINE.

MADAME DE SOTENVILLE: Pour ce qui est de cela, la jalousie est une trange chose! J'amne ici ma fille pour claircir l'affaire en prsence de tout le monde.

CLITANDRE: Est-ce donc vous, Madame, qui avez dit  votre mari que je suis amoureux de vous?

ANGLIQUE: Moi? et comment lui aurais-je dit? Est-ce que cela est? Je voudrais bien le voir vraiment que vous fussiez amoureux de moi. Jouez-vous-y, je vous en prie, vous trouverez  qui parler. C'est une chose que je vous conseille de faire. Ayez recours, pour voir,  tous les dtours des amants: essayez un peu, par plaisir,  m'envoyer des ambassades,  m'crire secrtement de petits billets doux,  pier les moments que mon mari n'y sera pas, ou le temps que je sortirai, pour me parler de votre amour. Vous n'avez qu' y venir, je vous promets que vous serez reu comme il faut.

CLITANDRE: H! l, l, Madame, tout doucement. Il n'est pas ncessaire de me faire tant de leons, et de vous tant scandaliser. Qui vous dit que je songe  vous aimer?

ANGLIQUE: Que sais-je, moi, ce qu'on me vient conter ici?

CLITANDRE: On dira ce que l'on voudra; mais vous savez si je vous ai parl d'amour, lorsque je vous ai rencontre.

ANGLIQUE: Vous n'aviez qu' le faire, vous auriez t bien venu.

CLITANDRE: Je vous assure qu'avec moi vous n'avez rien  craindre; que je ne suis point homme  donner du chagrin aux belles; et que je vous respecte trop, et vous et Messieurs vos parents, pour avoir la pense d'tre amoureux de vous.

MADAME DE SOTENVILLE: H bien! vous le voyez.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Vous voil satisfait, mon gendre. Que dites-vous  cela?

GEORGE DANDIN: Je dis que ce sont l des contes  dormir debout; que je sais bien ce que je sais, et que tantt, puisqu'il faut parler net, elle a reu une ambassade de sa part.

ANGLIQUE: Moi, j'ai reu une ambassade?

CLITANDRE: J'ai envoy une ambassade?

ANGLIQUE: Claudine.

CLITANDRE: Est-il vrai?

CLAUDINE: Par ma foi, voil une trange fausset!

GEORGE DANDIN: Taisez-vous, carogne que vous tes. Je sais de vos nouvelles, et c'est vous qui tantt avez introduit le courrier.

CLAUDINE: Qui, moi?

GEORGE DANDIN: Oui, vous. Ne faites point tant la sucre.

CLAUDINE: Hlas! que le monde aujourd'hui est rempli de mchancet, de m'aller souponner ainsi, moi qui suis l'innocence mme!

GEORGE DANDIN: Taisez-vous, bonne pice. Vous faites la sournoise; mais je vous connais il y a longtemps, et vous tes une dessale.

CLAUDINE: Madame, est-ce que.?

GEORGE DANDIN: Taisez-vous, vous dis-je, vous pourriez bien porter la folle enchre de tous les autres; et vous n'avez point de pre gentilhomme.

ANGLIQUE: C'est une imposture si grande, et qui me touche si fort au coeur, que je ne puis pas mme avoir la force d'y rpondre. Cela est bien horrible d'tre accuse par un mari lorsqu'on ne lui fait rien qui ne soit  faire. Hlas! si je suis blmable de quelque chose, c'est d'en user trop bien avec lui.

CLAUDINE: Assurment.

ANGLIQUE: Tout mon malheur est de le trop considrer; et plt au Ciel que je fusse capable de souffrir, comme il dit, les galanteries de quelqu'un! Je ne serais pas tant  plaindre. Adieu: je me retire, et je ne puis plus endurer qu'on m'outrage de cette sorte.

MADAME DE SOTENVILLE: Allez, vous ne mritez pas l'honnte femme qu'on vous a donne.

CLAUDINE: Par ma foi! il mriterait qu'elle lui ft dire vrai; et si j'tais en sa place, je n'y marchanderais pas. Oui, Monsieur, vous devez, pour le punir, faire l'amour  ma matresse. Poussez, c'est moi qui vous le dis, ce sera fort bien employ; et je m'offre  vous y servir, puisqu'il m'en a dj taxe.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Vous mritez, mon gendre, qu'on vous dise ces choses-l; et votre procd met tout le monde contre vous.

MADAME DE SOTENVILLE: Allez, songez  mieux traiter une Demoiselle bien ne, et prenez garde dsormais  ne plus faire de pareilles bvues.

GEORGE DANDIN: J'enrage de bon coeur d'avoir tort, lorsque j'ai raison.

CLITANDRE: Monsieur, vous voyez comme j'ai t faussement accus: vous tes homme qui savez les maximes du point d'honneur, et je vous demande raison de l'affront qui m'a t fait.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Cela est juste, et c'est l'ordre des procds. Allons, mon gendre, faites satisfaction  Monsieur.

GEORGE DANDIN: Comment satisfaction?

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Oui, cela se doit dans les rgles pour l'avoir  tort accus.

GEORGE DANDIN: C'est une chose, moi, dont je ne demeure pas d'accord, de l'avoir  tort accus, et je sais bien ce que j'en pense.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Il n'importe. Quelque pense qui vous puisse rester, il a ni: c'est satisfaire les personnes, et l'on n'a nul droit de se plaindre de tout homme qui se ddit.

GEORGE DANDIN: Si bien donc que si je le trouvais couch avec ma femme, il en serait quitte pour se ddire?

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Point de raisonnement. Faites-lui les excuses que je vous dis.

GEORGE DANDIN: Moi, je lui ferai encore des excuses aprs.?

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Allons, vous dis-je. Il n'y a rien  balancer, et vous n'avez que faire d'avoir peur d'en trop faire, puisque c'est moi qui vous conduis.

GEORGE DANDIN: Je ne saurais.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Corbleu! mon gendre, ne m'chauffez pas la bile: je me mettrais avec lui contre vous. Allons, laissez-vous gouverner par moi.

GEORGE DANDIN: Ah! George Dandin!

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Votre bonnet  la main, le premier: Monsieur est gentilhomme, et vous ne l'tes pas.

GEORGE DANDIN: J'enrage.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Rptez aprs moi: "Monsieur."

GEORGE DANDIN: "Monsieur."

MONSIEUR DE SOTENVILLE. Il voit que son gendre fait difficult de lui obir: "Je vous demande pardon." Ah!

GEORGE DANDIN: "Je vous demande pardon."

MONSIEUR DE SOTENVILLE: "Des mauvaises penses que j'ai eues de vous."

GEORGE DANDIN: "Des mauvaises penses que j'ai eues de vous."

MONSIEUR DE SOTENVILLE: "C'est que je n'avais pas l'honneur de vous connatre."

GEORGE DANDIN: "C'est que je n'avais pas l'honneur de vous connatre."

MONSIEUR DE SOTENVILLE: "Et je vous prie de croire."

GEORGE DANDIN: "Et je vous prie de croire."

MONSIEUR DE SOTENVILLE: "Que je suis votre serviteur."

GEORGE DANDIN: Voulez-vous que je sois serviteur d'un homme qui me veut faire cocu?

MONSIEUR DE SOTENVILLE. Il le menace encore: Ah!

CLITANDRE: Il suffit, Monsieur.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Non: je veux qu'il achve, et que tout aille dans les formes. "Que je suis votre serviteur."

GEORGE DANDIN: "Que, que, que je suis votre serviteur."

CLITANDRE: Monsieur, je suis le vtre de tout mon coeur, et je ne songe plus  ce qui s'est pass. Pour vous, Monsieur, je vous donne le bonjour, et suis fch du petit chagrin que vous avez eu.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Je vous baise les mains; et quand il vous plaira, je vous donnerai le divertissement de courre un livre.

CLITANDRE: C'est trop de grces que vous me faites.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Voil, mon gendre, comme il faut pousser les choses. Adieu. Sachez que vous tes entr dans une famille qui vous donnera de l'appui, et ne souffrira point que l'on vous fasse aucun affront.

Scne VII

GEORGE DANDIN: Ah! que je. Vous l'avez voulu, vous l'avez voulu, George Dandin, vous l'avez voulu, cela vous sied fort bien, et vous voil ajust comme il faut; vous avez justement ce que vous mritez. Allons, il s'agit seulement de dsabuser le pre et la mre, et je pourrai trouver peut-tre quelque moyen d'y russir.

ACTE II, Scne premire

CLAUDINE, LUBIN.

CLAUDINE: Oui, j'ai bien devin qu'il fallait que cela vnt de toi, et que tu l'eusses dit  quelqu'un qui l'ait rapport  notre matre.

LUBIN: Par ma foi! je n'en ai touch qu'un petit mot en passant  un homme, afin qu'il ne dt point qu'il m'avait vu sortir, et il faut que les gens en ce pays-ci soient de grands babillards.

CLAUDINE: Vraiment, ce Monsieur le Vicomte a bien choisi son monde, que de te prendre pour son ambassadeur, et il s'est all servir l d'un homme bien chanceux.

LUBIN: Va, une autre fois je serai plus fin, et je prendrai mieux garde  moi.

CLAUDINE: Oui, oui, il sera temps.

LUBIN: Ne parlons plus de cela. coute.

CLAUDINE: Que veux-tu que j'coute?

LUBIN: Tourne un peu ton visage devers moi.

CLAUDINE: H bien, qu'est-ce?

LUBIN: Claudine.

CLAUDINE: Quoi?

LUBIN: H! l, ne sais-tu pas bien ce que je veux dire?

CLAUDINE: Non.

LUBIN: Morgu! je t'aime.

CLAUDINE: Tout de bon?

LUBIN: Oui, le diable m'emporte! Tu me peux croire, puisque j'en jure.

CLAUDINE:  la bonne heure.

LUBIN: Je me sens tout tribouiller le coeur quand je te regarde.

CLAUDINE: Je m'en rjouis.

LUBIN: Comment est-ce que tu fais pour tre si jolie?

CLAUDINE: Je fais comme font les autres.

LUBIN: Vois-tu? il ne faut point tant de beurre pour faire un quarteron: si tu veux, tu seras ma femme, je serai ton mari, et nous serons tous deux mari et femme.

CLAUDINE: Tu serais peut-tre jaloux comme notre matre.

LUBIN: Point.

CLAUDINE: Pour moi, je hais les maris souponneux, et j'en veux un qui ne s'pouvante de rien, un si plein de confiance, et si sr de ma chastet, qu'il me vt sans inquitude au milieu de trente hommes.

LUBIN: H bien! je serai tout comme cela.

CLAUDINE: C'est la plus sotte chose du monde que de se dfier d'une femme, et de la tourmenter. La vrit de l'affaire est qu'on n'y gagne rien de bon: cela nous fait songer  mal, et ce sont souvent les maris qui, avec leurs vacarmes, se font eux-mmes ce qu'ils sont.

LUBIN: H bien! je te donnerai la libert de faire tout ce qu'il te plaira.

CLAUDINE: Voil comme il faut faire pour n'tre point tromp. Lorsqu'un mari se met  notre discrtion, nous ne prenons de libert que ce qu'il nous en faut, et il en est comme avec ceux qui nous ouvrent leur bourse et nous disent: "Prenez." Nous en usons honntement, et nous nous contentons de la raison. Mais ceux qui nous chicanent, nous nous efforons de les tondre, et nous ne les pargnons point.

LUBIN: Va, je serai de ceux qui ouvrent leur bourse, et tu n'as qu' te marier avec moi.

CLAUDINE: H bien, bien, nous verrons.

LUBIN: Viens donc ici, Claudine.

CLAUDINE: Que veux-tu?

LUBIN: Viens, te dis-je.

CLAUDINE: Ah! doucement: je n'aime pas les patineurs.

LUBIN: Eh! un petit brin d'amiti.

CLAUDINE: Laisse-moi l, te dis-je: je n'entends pas raillerie.

LUBIN: Claudine.

CLAUDINE: Ahy!

LUBIN: Ah! que tu es rude  pauvres gens. Fi! que cela est malhonnte de refuser les personnes! N'as-tu point de honte d'tre belle, et de ne vouloir pas qu'on te caresse? Eh l!

CLAUDINE: Je te donnerai sur le nez.

LUBIN: Oh! la farouche, la sauvage. Fi, poua! la vilaine, qui est cruelle.

CLAUDINE: Tu t'mancipes trop.

LUBIN: Qu'est-ce que cela te coterait de me laisser faire?

CLAUDINE: Il faut que tu te donnes patience.

LUBIN: Un petit baiser seulement, en rabattant sur notre mariage.

CLAUDINE: Je suis votre servante.

LUBIN: Claudine, je t'en prie, sur l'et-tant-moins.

CLAUDINE: Eh! que nenni: j'y ai dj t attrape. Adieu. Va-t'en, et dis  Monsieur le Vicomte que j'aurai soin de rendre son billet.

LUBIN: Adieu, beaut rude nire.

CLAUDINE: Le mot est amoureux.

LUBIN: Adieu, rocher, caillou, pierre de taille, et tout ce qu'il y a de plus dur au monde.

CLAUDINE: Je vais remettre aux mains de ma matresse. Mais la voici avec son mari: loignons-nous, et attendons qu'elle soit seule.

Scne II

GEORGE DANDIN, ANGLIQUE, CLITANDRE.

GEORGE DANDIN: Non, non, on ne m'abuse pas avec tant de facilit, et je ne suis que trop certain que le rapport que l'on m'a fait est vritable. J'ai de meilleurs yeux qu'on ne pense, et votre galimatias ne m'a point tantt bloui.

CLITANDRE, au fond du thtre: Ah! la voil; mais le mari est avec elle.

GEORGE DANDIN: Au travers de toutes vos grimaces, j'ai vu la vrit de ce que l'on m'a dit, et le peu de respect que vous avez pour le noeud qui nous joint. (Clitandre et Anglique se saluent.) Mon Dieu! laissez l votre rvrence, ce n'est pas de ces sortes de respect dont je vous parle, et vous n'avez que faire de vous moquer.

ANGLIQUE: Moi, me moquer! En aucune faon.

GEORGE DANDIN: Je sais votre pense, et connais. (Clitandre et Anglique se resaluent.) Encore? ah! ne raillons pas davantage! Je n'ignore pas qu' cause de votre noblesse vous me tenez fort au-dessous de vous, et le respect que je vous veux dire ne regarde point ma personne: j'entends parler de celui que vous devez  des noeuds aussi vnrables que le sont ceux du mariage. (Anglique fait signe  Clitandre.) Il ne faut point lever les paules, et je ne dis point de sottises.

ANGLIQUE: Qui songe  lever les paules?

GEORGE DANDIN: Mon Dieu! nous voyons clair. Je vous dis encore une fois que le mariage est une chane  laquelle on doit porter toute sorte de respect, et que c'est fort mal fait  vous d'en user comme vous faites. Oui, oui, mal fait  vous; et vous n'avez que faire de hocher la tte, et de me faire la grimace.

ANGLIQUE: Moi! je ne sais ce que vous voulez dire.

GEORGE DANDIN: Je le sais fort bien, moi; et vos mpris me sont connus. Si je ne suis pas n noble, au moins suis-je d'une race o il n'y a point de reproche; et la famille des Dandins.

CLITANDRE, derrire Anglique, sans tre aperu de Dandin: Un moment d'entretien.

GEORGE DANDIN: Eh?

ANGLIQUE: Quoi? je ne dis mot.

GEORGE DANDIN tourne autour de sa femme, et Clitandre se retire en faisant une grande rvrence  George Dandin: Le voil qui vient rder autour de vous.

ANGLIQUE: H bien, est-ce ma faute? Que voulez-vous que j'y fasse?

GEORGE DANDIN: Je veux que vous y fassiez ce que fait une femme qui ne veut plaire qu' son mari. Quoi qu'on en puisse dire, les galants n'obsdent jamais que quand on le Veut bien. Il y a un certain air doucereux qui les attire, ainsi que le miel fait les mouches; et les honntes femmes ont des manires qui les savent chasser d'abord.

ANGLIQUE: Moi, les chasser? et par quelle raison? Je ne me scandalise point qu'on me trouve bien faite, et cela me fait du plaisir.

GEORGE DANDIN: Oui. Mais quel personnage voulez-vous que joue un mari pendant cette galanterie?

ANGLIQUE: Le personnage d'un honnte homme qui est bien aise de voir sa femme considre.

GEORGE DANDIN: Je suis votre valet. Ce n'est pas l mon compte, et les Dandins ne sont point accoutums  cette mode-l.

ANGLIQUE: Oh! les Dandins s'y accoutumeront s'ils veulent. Car pour moi, je vous dclare que mon dessein n'est pas de renoncer au monde, et de m'enterrer toute vive dans un mari. Comment? parce qu'un homme s'avise de nous pouser, il faut d'abord que toutes choses soient finies pour nous, et que nous rompions tout commerce avec les vivants? C'est une chose merveilleuse que cette tyrannie de Messieurs les maris, et je les trouve bons de vouloir qu'on soit morte  tous les divertissements, et qu'on ne vive que pour eux. Je me moque de cela, et ne veux point mourir si jeune.

GEORGE DANDIN: C'est ainsi que vous satisfaites aux engagements de la foi que vous m'avez donne publiquement?

ANGLIQUE: Moi? je ne vous l'ai point donne de bon coeur, et vous me l'avez arrache. M'avez-vous, avant le mariage, demand mon consentement, et si je voulais bien de vous? Vous n'avez consult, pour cela, que mon pre et ma mre; ce sont eux proprement qui vous ont pous, et c'est pourquoi vous ferez bien de vous plaindre toujours  eux des torts que l'on pourra vous faire. Pour moi, qui ne vous ai point dit de vous marier avec moi, et que vous avez prise sans consulter mes sentiments, je prtends n'tre point oblige  me soumettre en esclave  vos volonts; et je veux jouir, s'il vous plat, de quelque nombre de beaux jours que m'offre la jeunesse, prendre les douces liberts que l'ge me permet, voir un peu le beau monde, et goter le plaisir de our dire des douceurs. Prparez-vous-y, pour votre punition, et rendez grces au Ciel de ce que je ne suis pas capable de quelque chose de pis.

GEORGE DANDIN: Oui! c'est ainsi que vous le prenez? Je suis votre mari, et je vous dis que je n'entends pas cela.

ANGLIQUE: Moi je suis votre femme, et je vous dis que je l'entends.

GEORGE DANDIN: Il me prend des tentations d'accommoder tout son visage  la compote, et le mettre en tat de ne plaire de sa vie aux diseurs de fleurettes. Ah! allons, George Dandin; je ne pourrais me retenir, et il vaut mieux quitter la place.

Scne III

CLAUDINE, ANGLIQUE.

CLAUDINE: J'avais, Madame, impatience qu'il s'en allt, pour vous rendre ce mot de la part que vous savez.

ANGLIQUE: Voyons.

CLAUDINE:  ce que je puis remarquer, ce qu'on lui dit ne lui dplat pas trop.

ANGLIQUE: Ah! Claudine, que ce billet s'explique d'une faon galante! que dans tous leurs discours et dans toutes leurs actions les gens de coeur ont un air agrable! et qu'est-ce que c'est auprs d'eux que nos gens de province?

CLAUDINE: Je crois qu'aprs les avoir vus, les Dandins ne vous plaisent gure.

ANGLIQUE: Demeure ici: je m'en vais faire la rponse.

CLAUDINE: Je n'ai pas besoin, que je pense, de lui recommander de la faire agrable. Mais voici.

Scne IV

CLITANDRE, LUBIN, CLAUDINE.

CLAUDINE: Vraiment, Monsieur, vous avez pris l un habile messager.

CLITANDRE: Je n'ai pas os envoyer de mes gens. Mais, ma pauvre Claudine, il faut que je te rcompense des bons offices que je sais que tu m'as rendus. Il fouille dans sa poche.

CLAUDINE: Eh! Monsieur, il n'est pas ncessaire. Non, Monsieur, vous n'avez que faire de vous donner cette peine-l; et je vous rends service parce que vous le mritez, et que je me sens au coeur de l'inclination pour vous.

CLITANDRE: Je te suis oblig. Il lui donne de l'argent.

LUBIN: Puisque nous serons maris, donne-moi cela, que je le mette avec le mien.

CLAUDINE: Je te le garde aussi bien que le baiser.

CLITANDRE: Dis-moi, as-tu rendu mon billet  ta belle matresse?

CLAUDINE: Oui, elle est alle y rpondre.

CLITANDRE: Mais, Claudine, n'y a-t-il pas moyen que je la puisse entretenir?

CLAUDINE: Oui: venez avec moi, je vous ferai parler  elle.

CLITANDRE: Mais le trouvera-t-elle bon? et n'y a-t-il rien  risquer?

CLAUDINE: Non, non: son mari n'est pas au logis; et puis, ce n'est pas lui qu'elle a le plus  mnager, c'est son pre et sa mre; et pourvu qu'ils soient prvenus, tout le reste n'est point  craindre.

CLITANDRE: Je m'abandonne  ta conduite.

LUBIN: Testiguenne! que j'aurai l une habile femme! Elle a de l'esprit comme quatre.

Scne V

GEORGE DANDIN, LUBIN.

GEORGE DANDIN: Voici mon homme de tantt. Plt au Ciel qu'il pt se rsoudre  vouloir rendre tmoignage au pre et  la mre de ce qu'ils ne veulent point croire!

LUBIN: Ah! vous voil, Monsieur le babillard,  qui j'avais tant recommand de ne point parler, et qui me l'aviez tant promis. Vous tes donc un causeur, et vous allez redire ce que l'on vous dit en secret?

GEORGE DANDIN: Moi?

LUBIN: Oui. Vous avez t tout rapporter au mari, et vous tes cause qu'il a fait du vacarme. Je suis bien aise de savoir que vous avez de la langue, et cela m'apprendra  ne vous plus rien dire.

GEORGE DANDIN: coute, mon ami.

LUBIN: Si vous n'aviez point babill, je vous aurais cont ce qui se passe  cette heure; mais pour votre punition vous ne saurez rien du tout.

GEORGE DANDIN: Comment? qu'est-ce qui se passe?

LUBIN: Rien, rien. Voil ce que c'est d'avoir caus: vous n'en tterez plus, et je vous laisse sur la bonne bouche.

GEORGE DANDIN: Arrte un peu.

LUBIN: Point.

GEORGE DANDIN: Je ne te veux dire qu'un mot.

LUBIN: Nennin, nennin. Vous avez envie de me tirer les vers du nez.

GEORGE DANDIN: Non, ce n'est pas cela.

LUBIN: Eh! quelque sot. Je vous vois venir.

GEORGE DANDIN: C'est autre chose. coute.

LUBIN: Point d'affaire. Vous voudriez que je vous disse que Monsieur le Vicomte vient de donner de l'argent  Claudine, et qu'elle l'a men chez sa matresse. Mais je ne suis pas si bte.

GEORGE DANDIN: De grce.

LUBIN: Non.

GEORGE DANDIN: Je te donnerai.

LUBIN: Tarare!

Scne VI

GEORGE DANDIN: Je n'ai pu me servir avec cet innocent de la pense que j'avais. Mais le nouvel avis qui lui est chapp ferait la mme chose, et si le galant est chez moi, ce serait pour avoir raison aux yeux du pre et de la mre, et les convaincre pleinement de l'effronterie de leur fille. Le mal de tout ceci, c'est que je ne sais comment faire pour profiter d'un tel avis. Si je rentre chez moi, je ferai vader le drle, et quelque chose que je puisse voir moi-mme de mon dshonneur, je n'en serai point cru  mon serment, et l'on me dira que je rve. Si, d'autre part, je vais qurir beau-pre et belle-mre sans tre sr de trouver chez moi le galant, ce sera la mme chose, et je retomberai dans l'inconvnient de tantt. Pourrais-je point m'claircir doucement s'il y est encore? Ah Ciel! il n'en faut plus douter, et je viens de l'apercevoir par le trou de la porte. Le sort me donne ici de quoi confondre ma partie; et pour achever l'aventure, il fait venir  point nomm les juges dont j'avais besoin.

Scne VII

MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN.

GEORGE DANDIN: Enfin vous ne m'avez pas voulu croire tantt, et votre fille l'a emport sur moi; mais j'ai en main de quoi vous faire voir comme elle m'accommode, et, Dieu merci! mon dshonneur est si clair maintenant, que vous n'en pourrez plus douter.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Comment, mon gendre, vous tes encore l-dessus?

GEORGE DANDIN: Oui, j'y suis, et jamais je n'eus tant de sujet d'y tre.

MADAME DE SOTENVILLE: Vous nous venez encore tourdir la tte?

GEORGE DANDIN: Oui, Madame, et l'on fait bien pis  la mienne.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Ne vous lassez-vous point de vous rendre importun?

GEORGE DANDIN: Non; mais je me lasse fort d'tre pris pour dupe.

MADAME DE SOTENVILLE: Ne voulez-vous point vous dfaire de vos penses extravagantes?

GEORGE DANDIN: Non, Madame; mais je voudrais bien me dfaire d'une femme qui me dshonore.

MADAME DE SOTENVILLE: Jour de Dieu! notre gendre, apprenez  parler.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Corbleu! cherchez des termes moins offensants que ceux-l.

GEORGE DANDIN: Marchand qui perd ne peut rire.

MADAME DE SOTENVILLE: Souvenez-vous que vous avez pous une Demoiselle.

GEORGE DANDIN: Je m'en souviens assez, et ne m'en souviendrai que trop.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Si vous vous en souvenez, songez donc  parler d'elle avec plus de respect.

GEORGE DANDIN: Mais que ne songe-t-elle plutt  me traiter plus honntement? Quoi? parce qu'elle est Demoiselle, il faut qu'elle ait la libert de me faire ce qui lui plat, sans que j'ose souffler?

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Qu'avez-vous donc, et que pouvez-vous dire? N'avez-vous pas vu ce matin qu'elle s'est dfendue de connatre celui dont vous m'tiez venu parler?

GEORGE DANDIN: Oui. Mais vous, que pourrez-vous dire si je vous fais voir maintenant que le galant est avec elle?

MADAME DE SOTENVILLE: Avec elle?

GEORGE DANDIN: Oui, avec elle, et dans ma maison?

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Dans votre maison?

GEORGE DANDIN: Oui, dans ma propre maison.

MADAME DE SOTENVILLE: Si cela est, nous serons pour vous contre elle.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Oui: l'honneur de notre famille nous est plus cher que toute chose; et si vous dites vrai, nous la renoncerons pour notre sang, et l'abandonnerons  votre colre.

GEORGE DANDIN: Vous n'avez qu' me suivre.

MADAME DE SOTENVILLE: Gardez de vous tromper.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: N'allez pas faire comme tantt.

GEORGE DANDIN: Mon Dieu! vous allez voir. Tenez, ai-je menti?

Scne VIII

ANGLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN.

ANGLIQUE: Adieu. J'ai peur qu'on ne vous surprenne ici, et j'ai quelques mesures  garder.

CLITANDRE: Promettez-moi donc, Madame, que je pourrai vous parler cette nuit.

ANGLIQUE: J'y ferai mes efforts.

GEORGE DANDIN: Approchons doucement par derrire, et tchons de n'tre point vus.

CLAUDINE: Ah! Madame, tout est perdu: voil votre pre et votre mre, accompagns de votre mari.

CLITANDRE: Ah Ciel!

ANGLIQUE: Ne faites pas semblant de rien, et me laissez faire tous deux. Quoi? vous osez en user de la sorte, aprs l'affaire de tantt; et c'est ainsi que vous dissimulez vos sentiments? On me vient rapporter que vous avez de l'amour pour moi, et que vous faites des desseins de me solliciter; j'en tmoigne mon dpit, et m'explique  vous clairement en prsence de tout le monde; vous niez hautement la chose, et me donnez parole de n'avoir aucune pense de m'offenser; et cependant, le mme jour, vous prenez la hardiesse de venir chez moi me rendre visite, de me dire que vous m'aimez, et de me faire cent sots contes pour me persuader de rpondre  vos extravagances: comme si j'tais femme  violer la foi que j'ai donne  un mari, et m'loigner jamais de la vertu que mes parents m'ont enseigne. Si mon pre savait cela, il vous apprendrait bien  tenter de ces entreprises. Mais une honnte femme n'aime point les clats; je n'ai garde de lui en rien dire, et je veux vous montrer que, toute femme que je suis, j'ai assez de courage pour me venger moi-mme des offenses que l'on me fait. L'action que vous avez faite n'est pas d'un gentilhomme, et ce n'est pas en gentilhomme aussi que je veux vous traiter. Elle prend un bton et bt son mari, au lieu de Clitandre, qui se met entre-deux.

CLITANDRE: Ah! ah! ah! ah! ah! doucement. Puis il s'enfuit.

CLAUDINE: Fort, Madame, frappez comme il faut.

ANGLIQUE, faisant semblant de parler  Clitandre: S'il vous demeure quelque chose sur le coeur, je suis pour vous rpondre.

CLAUDINE: Apprenez  qui vous vous jouez.

ANGLIQUE: Ah mon pre, vous tes l!

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Oui, ma fille, et je vois qu'en sagesse et en courage tu te montres un digne rejeton de la maison de Sotenville. Viens , approche-toi que je t'embrasse.

MADAME DE SOTENVILLE: Embrasse-moi aussi, ma fille. Las! je pleure de joie, et reconnais mon sang aux choses que tu viens de faire.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Mon gendre, que vous devez tre ravi, et que cette aventure est pour vous pleine de douceurs! Vous aviez un juste sujet de vous alarmer; mais vos soupons se trouvent dissips le plus avantageusement du monde.

MADAME DE SOTENVILLE: Sans doute, notre gendre, vous devez maintenant tre le plus content des hommes.

CLAUDINE: Assurment. Voil une femme, celle-l. Vous tes trop heureux de l'avoir, et vous devriez baiser les pas o elle passe.

GEORGE DANDIN: Euh! tratresse!

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Qu'est-ce, mon gendre? que ne remerciez-vous un peu votre femme de l'amiti que vous voyez qu'elle montre pour vous?

ANGLIQUE: Non, non, mon pre, il n'est pas ncessaire. Il ne m'a aucune obligation de ce qu'il vient de voir, et tout ce que j'en fais n'est que pour l'amour de moi-mme.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: O allez-vous, ma fille?

ANGLIQUE: Je me retire, mon pre, pour ne me voir point oblige  recevoir ses compliments.

CLAUDINE: Elle a raison d'tre en colre. C'est une femme qui mrite d'tre adore, et vous ne la traitez pas comme vous devriez.

GEORGE DANDIN: Sclrate!

MONSIEUR DE SOTENVILLE: C'est un petit ressentiment de l'affaire de tantt, et cela se passera avec un peu de caresse que vous lui ferez. Adieu, mon gendre, vous voil en tat de ne vous plus inquiter. Allez-vous-en faire la paix ensemble, et tchez de l'apaiser par des excuses de votre emportement.

MADAME DE SOTENVILLE: Vous devez considrer que c'est une fille leve  la vertu, et qui n'est point accoutume  se voir souponner d'aucune vilaine action. Adieu. Je suis ravie de voir vos dsordres finis et des transports de joie que vous doit donner sa conduite.

GEORGE DANDIN: Je ne dis mot, car je ne gagnerais rien  parler, jamais il ne s'est rien vu d'gal  ma disgrce. Oui, j'admire mon malheur, et la subtile adresse de ma carogne de femme pour se donner toujours raison, et me faire avoir tort. Est-il possible que toujours j'aurai du dessous avec elle, que les apparences toujours tourneront contre moi, et que je ne parviendrai point  convaincre mon effronte?  Ciel, seconde mes desseins, et m'accorde la grce de faire voir aux gens que l'on me dshonore.

ACTE III, Scne premire

CLITANDRE, LUBIN.

CLITANDRE: La nuit est avance, et j'ai peur qu'il ne soit trop tard. Je ne vois point  me conduire. Lubin!

LUBIN: Monsieur?

CLITANDRE: Est-ce par ici?

LUBIN: Je pense que oui. Morgu! voil une sotte nuit, d'tre si noire que cela.

CLITANDRE: Elle a tort assurment; mais si d'un ct elle nous empche de voir, elle empche de l'autre que nous ne soyons vus.

LUBIN: Vous avez raison, elle n'a pas tant de tort. Je voudrais bien savoir, Monsieur, vous qui tes savant, pourquoi il ne fait point jour la nuit.

CLITANDRE: C'est une grande question, et qui est difficile. Tu es curieux, Lubin.

LUBIN: Oui. Si j'avais tudi, j'aurais t songer  des choses o on n'a jamais song.

CLITANDRE: Je le crois. Tu as la mine d'avoir l'esprit subtil et pntrant.

LUBIN: Cela est vrai. Tenez, j'explique du latin, quoique jamais je ne l'aie appris, et voyant l'autre jour crit sur une grande porte collegium, je devinai que cela voulait dire collge.

CLITANDRE: Cela est admirable! Tu sais donc lire, Lubin?

LUBIN: Oui, je sais lire la lettre moule; mais je n'ai jamais su apprendre  lire l'criture.

CLITANDRE: Nous voici contre la maison. C'est le signal que m'a donn Claudine.

LUBIN: Par ma foi! c'est une fille qui vaut de l'argent, et je l'aime de tout mon coeur.

CLITANDRE: Aussi t'ai-je amen avec moi pour l'entretenir.

LUBIN: Monsieur, je vous suis.

CLITANDRE: Chut! J'entends quelque bruit.

Scne II

ANGLIQUE, CLAUDINE, CLITANDRE, LUBIN.

ANGLIQUE: Claudine.

CLAUDINE: H bien?

ANGLIQUE: Laisse la porte entr'ouverte.

CLAUDINE: Voil qui est fait.

CLITANDRE: Ce sont elles. St.

ANGLIQUE: St.

LUBIN: St.

CLAUDINE: St.

CLITANDRE,  Claudine: Madame.

ANGLIQUE,  Lubin: Quoi?

LUBIN,  Anglique: Claudine.

CLAUDINE,  Clitandre: Qu'est-ce?

CLITANDRE, ayant rencontr Claudine: Ah! Madame, que j'ai de joie!

LUBIN, ayant rencontr Anglique: Claudine, ma pauvre Claudine.

CLAUDINE,  Clitandre: Doucement, Monsieur.

ANGLIQUE,  Lubin: Tout beau, Lubin.

CLITANDRE: Est-ce toi, Claudine?

CLAUDINE: Oui.

LUBIN: Est-ce vous, Madame?

ANGLIQUE: Oui.

CLAUDINE: Vous avez pris l'une pour l'autre.

LUBIN,  Anglique: Ma foi, la nuit, on n'y voit goutte.

ANGLIQUE: Est-ce pas vous, Clitandre?

CLITANDRE: Oui, Madame.

ANGLIQUE: Mon mari ronfle comme il faut, et j'ai pris ce temps pour nous entretenir ici.

CLITANDRE: Cherchons quelque lieu pour nous asseoir.

CLAUDINE: C'est fort bien avis. Ils vont s'asseoir au fond du thtre, sur un gazon, au pied d'un arbre.

LUBIN: Claudine, o est-ce que tu es?

Scne III

GEORGE DANDIN, LUBIN.

GEORGE DANDIN: J'ai entendu descendre ma femme, et je me suis vite habill pour descendre aprs elle. O peut-elle tre alle? serait-elle sortie?

LUBIN. Il prend George Dandin pour Claudine: O es-tu donc, Claudine? Ah! te voil. Par ma foi, ton matre est plaisamment attrap, et je trouve ceci aussi drle que les coups de bton de tantt dont on m'a fait rcit. Ta matresse dit qu'il ronfle,  cette heure, comme tous les diantres, et il ne sait pas que Monsieur le Vicomte et elle sont ensemble pendant qu'il dort. Je voudrais bien savoir quel songe il fait maintenant. Cela est tout  fait risible! De quoi s'avise-t-il aussi d'tre jaloux de sa femme, et de vouloir qu'elle soit  lui tout seul? C'est un impertinent, et Monsieur le Vicomte lui fait trop d'honneur. Tu ne dis mot, Claudine. Allons, suivons-les, et me donne ta petite menotte que je la baise. Ah! que cela est doux! Il me semble que je mange des confitures. (Comme il baise la main de Dandin, Dandin la lui pousse rudement au visage.) Tubleu! comme vous y allez! Voil une petite menotte qui est un peu bien rude.

GEORGE DANDIN: Qui va l?

LUBIN: Personne.

GEORGE DANDIN: Il fuit, et me laisse inform de la nouvelle perfidie de ma coquine. Allons, il faut que sans tarder j'envoie appeler son pre et sa mre, et que cette aventure me serve  me faire sparer d'elle. Hol! Colin, Colin.

Scne IV

COLIN, GEORGE DANDIN.

COLIN,  la fentre: Monsieur.

GEORGE DANDIN: Allons vite, ici-bas.

COLIN, en sautant par la fentre: M'y voil: on ne peut pas plus vite.

GEORGE DANDIN: Tu es l?

COLIN: Oui, Monsieur. Pendant qu'il va lui parler d'un ct, Colin va de l'autre.

GEORGE DANDIN: Doucement. Parle bas. coute. Va-t'en chez mon beau-pre et ma belle-mrre, et dis que je les prie trs instamment de venir tout a l'heure ici. Entends-tu? Eh? Colin, Colin.

COLIN, de l'autre ct: Monsieur.

GEORGE DANDIN: O diable es-tu?

COLIN: Ici.

GEORGE DANDIN: (Comme ils se vont tous deux chercher, l'un passe d'un ct, et l'autre de l'autre.) Peste soit du maroufle qui s'loigne de moi! Je te dis que tu ailles de ce pas trouver mon beau-pre et ma belle-mre, et leur dire que je les conjure de se rendre ici tout  l'heure. M'entends-tu bien? Rponds. Colin, Colin.

COLIN, de l'autre ct: Monsieur.

GEORGE DANDIN: Voil un pendard qui me fera enrager. Viens-t'en  moi. (Ils se cognent et tombent tous deux.) Ah! le tratre! il m'a estropi. O est-ce que tu es? Approche, que je te donne mille coups. Je pense qu'il me fuit.

COLIN: Assurment.

GEORGE DANDIN: Veux-tu venir?

COLIN: Nenni, ma foi!

GEORGE DANDIN: Viens, te dis-je.

COLIN: Point: vous me voulez battre.

GEORGE DANDIN: H bien! non. Je ne te ferai rien.

COLIN: Assurment?

GEORGE DANDIN: Oui. Approche. Bon. Tu es bien heureux de ce que j'ai besoin de toi. Va-t'en vite de ma part prier mon beau-pre et ma belle-mre de se rendre ici le plus tt qu'ils pourront, et leur dis que c'est pour une affaire de la dernire consquence; et s'ils faisaient quelque difficult  cause de l'heure, ne manque pas de les presser, et de leur bien faire entendre qu'il est trs important qu'ils viennent, en quelque tat qu'ils soient. Tu m'entends bien maintenant?

COLIN: Oui, Monsieur.

GEORGE DANDIN: Va vite, et reviens de mme. Et moi, je vais rentrer dans ma maison, attendant que. Mais j'entends quelqu'un. Ne serait-ce point ma femme? Il faut que j'coute, et me serve de l'obscurit qu'il fait.

Scne V

CLITANDRE, ANGLIQUE, GEORGES DANDIN, CLAUDINE, LUBIN.

ANGLIQUE: Adieu. Il est temps de se retirer.

CLITANDRE: Quoi? si tt?

ANGLIQUE: Nous nous sommes assez entretenus.

CLITANDRE: Ah! Madame, puis-je assez vous entretenir, et trouver en si peu de temps toutes les paroles dont j'ai besoin? Il me faudrait des journes entires pour me bien expliquer  vous de tout ce que je sens, et je ne vous ai pas dit encore la moindre partie de ce que j'ai  vous dire.

ANGLIQUE: Nous en couterons une autre fois davantage.

CLITANDRE: Hlas! De quel coup me percez-vous l'me lorsque vous parlez de vous retirer, et avec combien de chagrins m'allez-vous laisser maintenant?

ANGLIQUE: Nous trouverons moyen de nous revoir.

CLITANDRE: Oui; mais je songe qu'en me quittant, vous allez trouver un mari. Cette pense m'assassine, et les privilges qu'ont les maris sont des choses cruelles pour un amant qui aime bien.

ANGLIQUE: Serez-vous assez faible pour avoir cette inquitude, et pensez-vous qu'on soit capable d'aimer de certains maris qu'il y a? On les prend, parce qu'on ne s'en peut dfendre, et que l'on dpend de parents qui n'ont des yeux que pour le bien; mais on sait leur rendre justice, et l'on se moque fort de les considrer au del de ce qu'ils mritent.

GEORGE DANDIN: Voil nos carognes de femmes.

CLITANDRE: Ah! qu'il faut avouer que celui qu'on vous a donn tait peu digne de l'honneur qu'il a reu, et que c'est une trange chose que l'assemblage qu'on a fait d'une personne comme vous avec un homme comme lui!

GEORGE DANDIN,  part: Pauvres maris! voil comme on vous traite.

CLITANDRE: Vous mritez sans doute une toute autre destine, et le Ciel ne vous a point faite pour tre la femme d'un paysan.

GEORGE DANDIN: Plt au Ciel ft-elle la tienne! Tu changerais bien de langage. Rentrons; c'en est assez. Il entre et ferme la porte.

CLAUDINE: Madame, si vous avez  dire du mal de votre mari, dpchez vite, car il est tard.

CLITANDRE: Ah! Claudine, que tu es cruelle!

ANGLIQUE: Elle a raison. Sparons-nous.

CLITANDRE: Il faut donc s'y rsoudre, puisque vous le voulez. Mais au moins je vous conjure de me plaindre un peu des mchants moments que je vais passer.

ANGLIQUE: Adieu.

LUBIN: O es-tu, Claudine, que je te donne le bonsoir?

CLAUDINE: Va, va, je le reois de loin, et je t'en renvoie autant.

Scne VI

ANGLIQUE, claudine, GEORGE DANDIN.

ANGLIQUE: Rentrons sans faire de bruit.

CLAUDINE: La porte s'est ferme.

ANGLIQUE: J'ai le passe-partout.

CLAUDINE: Ouvrez donc doucement.

ANGLIQUE: On a ferm en dedans, et je ne sais comment nous ferons.

CLAUDINE: Appelez le garon qui couche l.

ANGLIQUE: Colin, Colin, Colin.

GEORGE DANDIN, mettant la tte  sa fentre: Colin, Colin? ah! je vous y prends donc, Madame ma femme, et vous faites des escampativos pendant que je dors. Je suis bien aise de cela, et de vous voir dehors  l'heure qu'il est.

ANGLIQUE: H bien! quel grand mal est-ce qu'il y a  prendre le frais de la nuit?

GEORGE DANDIN: Oui, oui, l'heure est bonne  prendre le frais. C'est bien plutt le chaud, Madame la coquine; et nous savons toute l'intrigue du rendez-vous, et du Damoiseau. Nous avons entendu votre galant entretien, et les beaux vers  ma louange que vous avez dits l'un et l'autre. Mais ma consolation, c'est que je vais tre veng, et que votre pre et votre mre seront convaincus maintenant de la justice de mes plaintes, et du drglement de votre conduite. Je les ai envoy qurir, et ils vont tre ici dans un moment.

ANGLIQUE: Ah Ciel!

CLAUDINE: Madame.

GEORGE DANDIN: Voil un coup sans doute o vous ne vous attendiez pas. C'est maintenant que je triomphe, et j'ai de quoi mettre  bas votre orgueil, et dtruire vos artifices. Jusques ici vous avez jou mes accusations, bloui vos parents, et pltr vos malversations. J'ai eu beau voir, et beau dire, et votre adresse toujours l'a emport sur mon bon droit, et toujours vous avez trouv moyen d'avoir raison; mais  cette fois, Dieu merci, les choses vont tre claircies, et votre effronterie sera pleinement confondue.

ANGLIQUE: H! je vous prie, faites-moi ouvrir la porte.

GEORGE DANDIN: Non, non: il faut attendre la venue de ceux que j'ai mands, et je veux qu'ils vous trouvent dehors  la belle heure qu'il est. En attendant qu'ils viennent, songez, si vous voulez,  chercher dans votre tte quelque nouveau dtour pour vous tirer de cette affaire,  inventer quelque moyen de rhabiller votre escapade,  trouver quelque belle ruse pour luder ici les gens et paratre innocente, quelque prtexte spcieux de plerinage nocturne, ou d'amie en travail d'enfant, que vous veniez de secourir.

ANGLIQUE: Non: mon intention n'est pas de vous rien dguiser. Je ne prtends point me dfendre, ni vous nier les choses, puisque vous les savez.

GEORGE DANDIN: C'est que vous voyez bien que tous les moyens vous en sont ferms, et que dans cette affaire vous ne sauriez inventer d'excuse qu'il ne me soit facile de convaincre de fausset.

ANGLIQUE: Oui, je confesse que j'ai tort, et que vous avez sujet de vous plaindre. Mais je vous demande par grce de ne m'exposer point maintenant  la mauvaise humeur de mes parents, et de me faire promptement ouvrir.

GEORGE DANDIN: Je vous baise les mains.

ANGLIQUE: Eh! mon pauvre petit mari, je vous en conjure.

GEORGE DANDIN: Ah! mon pauvre petit mari? Je suis votre petit mari maintenant, parce que vous vous sentez prise. Je suis bien aise de cela, et vous ne vous tiez jamais avise de me dire ces douceurs.

ANGLIQUE: Tenez, je vous promets de ne vous plus donner aucun sujet de dplaisir, et de me...

GEORGE DANDIN: Tout cela n'est rien. Je ne veux point perdre cette aventure, et il m'importe qu'on soit une fois clairci  fond de vos dportements.

ANGLIQUE: De grce, laissez-moi vous dire. Je vous demande un moment d'audience.

GEORGE DANDIN: H bien, quoi?

ANGLIQUE: Il est vrai que j'ai failli, je vous l'avoue encore une fois, que votre ressentiment est juste; que j'ai pris le temps de sortir pendant que vous dormiez, et que cette sortie est un rendez-vous que j'avais donn  la personne que vous dites. Mais enfin ce sont des actions que vous devez pardonner  mon ge; des emportements de jeune personne qui n'a encore rien vu, et ne fait que d'entrer au monde; des liberts o l'on s'abandonne sans y penser de mal, et qui sans doute dans le fond n'ont rien de.

GEORGE DANDIN: Oui: vous le dites, et ce sont de ces choses qui ont besoin qu'on les croie pieusement.

ANGLIQUE: Je ne veux point m'excuser par l d'tre coupable envers vous, et je vous prie seulement d'oublier une offense dont je vous demande pardon de tout mon coeur, et de m'pargner en cette rencontre le dplaisir que me pourraient causer les reproches fcheux de mon pre et de ma mre. Si vous m'accordez gnreusement la grce que je vous demande, ce procd obligeant, cette bont que vous me ferez voir, me gagnera entirement. Elle touchera tout  fait mon coeur, et y fera natre pour vous ce que tout le pouvoir de mes parents et les liens du mariage n'avaient pu y jeter. En un mot, elle sera cause que je renoncerai  toutes les galanteries, et n'aurai de l'attachement que pour vous. Oui, je vous donne ma parole que vous m'allez voir dsormais la meilleure femme du monde, et que je vous tmoignerai tant d'amiti, tant d'amiti, que vous en serez satisfait.

GEORGE DANDIN: Ah! crocodile, qui flatte les gens pour les trangler.

ANGLIQUE: Accordez-moi cette faveur.

GEORGE DANDIN: Point d'affaires. Je suis inexorable.

ANGLIQUE: Montrez-vous gnreux.

GEORGE DANDIN: Non.

ANGLIQUE: De grce!

GEORGE DANDIN: Point.

ANGLIQUE: Je vous en conjure de tout mon coeur.

GEORGE DANDIN: Non, non, non. Je veux qu'on soit dtromp de vous, et que votre confusion clate.

ANGLIQUE: H bien! si vous me rduisez au dsespoir, je vous avertis qu'une femme en cet tat est capable de tout, et que je ferai quelque chose ici dont vous vous repentirez.

GEORGE DANDIN: Et que ferez-vous, s'il vous plat?

ANGLIQUE: Mon coeur se portera jusqu'aux extrmes rsolutions, et de ce couteau que voici je me tuerai sur la place.

GEORGE DANDIN: Ah! ah!  la bonne heure.

ANGLIQUE: Pas tant  la bonne heure pour vous que vous vous imaginez. On sait de tous cts nos diffrends, et les chagrins perptuels que vous concevez contre moi. Lorsqu'on me trouvera morte, il n'y aura personne qui mette en doute que ce ne soit vous qui m'aurez tue; et mes parents ne sont pas gens assurment  laisser cette mort impunie, et ils en feront sur votre personne toute la punition que leur pourront offrir et les poursuites de la justice, et la chaleur de leur ressentiment. C'est par l que je trouverai moyen de me venger de vous, et je ne suis pas la premire qui ait su recourir  de pareilles vengeances, qui n'ait pas fait difficult de se donner la mort pour perdre ceux qui ont la cruaut de nous pousser  la dernire extrmit.

GEORGE DANDIN: Je suis votre valet. On ne s'avise plus de se tuer soi-mme, et la mode en est passe il y a longtemps.

ANGLIQUE: C'est une chose dont vous pouvez vous tenir sr; et si vous persistez dans votre refus, si vous ne me faites ouvrir, je vous jure que tout  l'heure je vais vous faire voir jusques o peut aller la rsolution d'une personne qu'on met au dsespoir.

GEORGE DANDIN: Bagatelles, bagatelles. C'est pour me faire peur.

ANGLIQUE: H bien! puisqu'il le faut, voici qui nous contentera tous deux, et montrera si je me moque. Ah c'en est fait. Fasse le Ciel que ma mort soit venge comme je le souhaite, et que celui qui en est cause reoive un juste chtiment de la duret qu'il a eue pour moi!

GEORGE DANDIN: Ouais! Serait-elle bien si malicieuse que de s'tre tue pour me faire pendre? Prenons un bout de chandelle pour aller voir.

ANGLIQUE: St. Paix! Rangeons-nous chacune immdiatement contre un des cts de la porte.

GEORGE DANDIN: La mchancet d'une femme irait-elle bien jusque-l? (Il sort avec un bout de chandelle, sans les apercevoir; elles entrent; aussitt elles ferment la porte.) Il n'y a personne. Eh! je m'en tais bien dout, et la pendarde s'est retire, voyant qu'elle ne gagnait rien aprs moi, ni par prires ni par menaces. Tant mieux! Cela rendra ses affaires encore plus mauvaises, et le pre et la mre qui vont venir en verront mieux son crime. Ah! ah! la porte s'est ferme. Hol! ho! quelqu'un! qu'on m'ouvre promptement!

ANGLIQUE,  la fentre avec Claudine: Comment? C'est toi! D'o viens-tu, bon pendard? Est-il l'heure de revenir chez soi quand le jour est prs de paratre? et cette manire de vie est-elle celle que doit suivre un honnte mari?

CLAUDINE: Cela est-il beau d'aller ivrogner toute la nuit? et de laisser ainsi toute seule une pauvre jeune femme dans la maison?

GEORGE DANDIN: Comment? vous avez.

ANGLIQUE: Va, va, tratre, je suis lasse de tes dportements, et je m'en veux plaindre, sans plus tarder,  mon pre et  ma mre.

GEORGE DANDIN: Quoi? c'est ainsi que vous osez.

Scne VII

monsieur et MADAME DE SOTENVILLE, CLAUDINE, COLIN, ANGLIQUE, GEORGE DANDIN.

Monsieur et madame de Sotenville sont en des habits de nuit,
et conduits par Colin, qui porte une lanterne.

ANGLIQUE: Approchez, de grce, et venez me faire raison de l'insolence la plus grande du monde d'un mari  qui le vin et la jalousie ont troubl de telle sorte la cervelle, qu'il ne sait plus ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait, et vous a lui-mme envoy qurir pour vous faire tmoins de l'extravagance la plus trange dont on ait jamais ou parler. Le voil qui revient comme vous voyez, aprs s'tre fait attendre toute la nuit; et, si vous voulez l'couter, il vous dira qu'il a les plus grandes plaintes du monde  vous faire de moi; que durant qu'il dormait, je me suis drobe d'auprs de lui pour m'en aller courir, et cent autres contes de mme nature qu'il est all rver.

GEORGE DANDIN: Voil une mchante carogne.

CLAUDINE: Oui, il nous a voulu faire accroire qu'il tait dans la maison, et que nous tions dehors, et c'est une folie qu'il n'y a pas moyen de lui ter de la tte.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Comment, qu'est-ce  dire cela?

MADAME DE SOTENVILLE: Voil une furieuse impudence que de nous envoyer qurir.

GEORGE DANDIN: Jamais.

ANGLIQUE: Non, mon pre, je ne puis plus souffrir un mari de la sorte. Ma patience est pousse  bout, et il vient de me dire cent paroles injurieuses.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Corbleu! vous tes un malhonnte homme.

CLAUDINE: C'est une conscience de voir une pauvre jeune femme traite de la faon, et cela crie vengeance au Ciel.

GEORGE DANDIN: Peut-on.?

MADAME DE SOTENVILLE: Allez, vous devriez mourir de honte.

GEORGE DANDIN: Laissez-moi vous dire deux mots.

ANGLIQUE: Vous n'avez qu' l'couter, il va vous en conter de belles.

GEORGE DANDIN: Je dsespre.

CLAUDINE: Il a tant bu, que je ne pense pas qu'on puisse durer contre lui, et l'odeur du vin qu'il souffle est monte jusqu' nous.

GEORGE DANDIN: Monsieur mon beau-pre, je vous conjure.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Retirez-vous: vous puez le vin  pleine bouche.

GEORGE DANDIN: Madame, je vous prie.

MADAME DE SOTENVILLE: Fi! ne m'approchez pas: votre haleine est empeste.

GEORGE DANDIN: Souffrez que je vous.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Retirez-vous, vous dis-je: on ne peut vous souffrir.

GEORGE DANDIN: Permettez, de grce, que.

MADAME DE SOTENVILLE: Poua! vous m'engloutissez le coeur. Parlez de loin, si vous voulez.

GEORGE DANDIN: H bien oui, je parle de loin. Je vous jure que je n'ai boug de chez moi, et que c'est elle qui est sortie.

ANGLIQUE: Ne voil pas ce que je vous ai dit?

CLAUDINE: Vous voyez quelle apparence il y a.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Allez, vous vous moquez des gens. Descendez, ma fille, et venez ici.

GEORGE DANDIN: J'atteste le Ciel que j'tais dans la maison, et que.

MADAME DE SOTENVILLE: Taisez-vous, c'est une extravagance qui n'est pas supportable.

GEORGE DANDIN: Que la foudre m'crase tout  l'heure si.!

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Ne nous rompez pas davantage la tte, et songez  demander pardon  votre femme.

GEORGE DANDIN: Moi, demander pardon?

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Oui, pardon, et sur-le-champ.

GEORGE DANDIN: Quoi? Je.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Corbleu! si vous me rpliquez, je vous apprendrai ce que c'est que de vous jouer  nous.

GEORGE DANDIN: Ah, George Dandin!

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Allons, venez, ma fille, que votre mari vous demande pardon.

ANGLIQUE, descendue: Moi? lui pardonner tout ce qu'il m'a dit? Non, non, mon pre, il m'est impossible de m'y rsoudre, et je vous prie de me sparer d'un mari avec lequel je ne saurais plus vivre.

CLAUDINE: Le moyen d'y rsister?

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Ma fille, de semblables sparations ne se font point sans grand scandale, et vous devez vous montrer plus sage que lui, et patienter encore cette fois.

ANGLIQUE: Comment patienter aprs de telles indignits? Non, mon pre, c'est une chose o je ne puis consentir.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Il le faut, ma fille, et c'est moi qui vous le commande.

ANGLIQUE: Ce mot me ferme la bouche, et vous avez sur moi une puissance absolue.

CLAUDINE: Quelle douceur!

ANGLIQUE: Il est fcheux d'tre contrainte d'oublier de telles injures; mais quelle violence que je me fasse, c'est  moi de vous obir.

CLAUDINE: Pauvre mouton!

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Approchez.

ANGLIQUE: Tout ce que vous me faites faire ne servira de rien, et vous verrez que ce sera ds demain  recommencer.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Nous y donnerons ordre. Allons, mettez-vous  genoux.

GEORGE DANDIN:  genoux?

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Oui,  genoux, et sans tarder.

GEORGE DANDIN. Il se met  genoux, sa chandelle  la main:  Ciel! Que faut-il dire?

MONSIEUR DE SOTENVILLE: "Madame, je vous prie de me pardonner."

GEORGE DANDIN: "Madame, je vous prie de me pardonner."

MONSIEUR DE SOTENVILLE: "L'extravagance que j'ai faite."

GEORGE DANDIN: "L'extravagance que j'ai faite" ( part) de vous pouser.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: "Et je vous promets de mieux vivre  l'avenir."

GEORGE DANDIN: "Et je vous promets de mieux vivre  l'avenir."

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Prenez-y garde, et sachez que c'est ici la dernire de vos impertinences que nous souffrirons.

MADAME DE SOTENVILLE: Jour de Dieu! si vous y retournez, on vous apprendra le respect que vous devez  votre femme, et  ceux de qui elle sort.

MONSIEUR DE SOTENVILLE: Voil le jour qui va paratre. Adieu. Rentrez chez vous, et songez bien  tre sage. Et nous, mamour, allons nous mettre au lit.

Scne VIII

GEORGE DANDIN: Ah! je le quitte maintenant, et je n'y vois plus de remde: lorsqu'on a, comme moi, pous une mchante femme, le meilleur parti qu'on puisse prendre, c'est de s'aller jeter dans l'eau la tte la premire.

L'IMPROMPTU DE VERSAILLES


Comdie


NOMS DES ACTEURS

MOLIRE, marquis ridicule.
BRCOURT, homme de qualit.
DE LA GRANGE, marquis ridicule.
DU CROISY, pote.
LA THORILLIRE, marquis fcheux.
BJART, homme qui fait le ncessaire.
MADEMOISELLE DU PARC, marquise faonnire.
MADEMOISELLE BJART, prude.
MADEMOISELLE DE BRIE, sage coquette.
MADEMOISELLE MOLIRE, satirique spirituelle.
MADEMOISELLE DU CROISY, peste doucereuse.
MEDEMOISELLE HERV, servante prcieuse. 

La scne est  Versailles dans la salle de la Comdie.

Scne premire 

MOLIRE, BRCOURT, LA GRANGE, DU CROISY, MADEMOISELLE DU PARC, MADEMOISELLE DE BRIE, MADEMOISELLE MOLIRE, MADEMOISELLE HERV, MADEMOISELLE DU CROISY.

MOLIRE: Allons donc, Messieurs et Mesdames, vous moquez-vous avec votre longueur, et ne voulez-vous pas tous venir ici? La peste soit des gens! Hol ho! Monsieur de Brcourt!

BRCOURT: Quoi?

MOLIRE: Monsieur de la Grange!

LA GRANGE: Qu'est-ce?

MOLIRE: Monsieur du Croisy!

DU CROISY: Plat-il?

MOLIRE: Mademoiselle du Parc!

MADEMOISELLE DU PARC: H bien?

MOLIRE: Mademoiselle Bjart!

MADEMOISELLE BJART: Qu'y a-t-il?

MOLIRE: Mademoiselle de Brie!

MADEMOISELLE DE BRIE: Que veut-on?

MOLIRE: Mademoiselle du Croisy!

MADEMOISELLE DU CROISY: Qu'est-ce que c'est?

MOLIRE: Mademoiselle Herv!

MADEMOISELLE HERV: On y va.

MOLIRE: Je crois que je deviendrai fou avec tous ces gens-ci. Eh ttebleu! Messieurs, me voulez-vous faire enrager aujourd'hui?

BRCOURT: Que voulez-vous qu'on fasse? Nous ne savons pas nos rles; et c'est nous faire enrager vous-mme, que de nous obliger  jouer de la sorte.

MOLIRE: Ah! les tranges animaux  conduire que des comdiens!

MADEMOISELLE BJART: Eh bien, nous voil. Que prtendez-vous faire?

MADEMOISELLE DU PARC: Quelle est votre pense?

MADEMOISELLE DE BRIE: De quoi est-il question?

MOLIRE: De grce, mettons-nous ici; et puisque nous voil tous habills, et que le Roi ne doit venir de deux heures, employons ce temps  rpter notre affaire et voir la manire dont il faut jouer les choses.

LA GRANGE: Le moyen de jouer ce qu'on ne sait pas?

MADEMOISELLE DU PARC: Pour moi, je vous dclare que je ne me souviens pas d'un mot de mon personnage.

MADEMOISELLE DE BRIE: Je sais bien qu'il me faudra souffler le mien d'un bout  l'autre.

MADEMOISELLE BJART: Et moi, je me prpare fort  tenir mon rle  la main.

MADEMOISELLE MOLIRE: Et moi aussi.

MADEMOISELLE HERV: Pour moi, je n'ai pas grand'chose  dire.

MADEMOISELLE DU CROISY: Ni moi non plus; mais avec cela je ne rpondrais pas de ne point manquer.

DU CROISY: J'en voudrais tre quitte pour dix pistoles.

BRCOURT: Et moi, pour vingt bons coups de fouet, je vous assure.

MOLIRE: Vous voil tous bien malades, d'avoir un mchant rle  jouer, et que feriez-vous donc si vous tiez en ma place?

MADEMOISELLE BJART: Qui, vous? Vous n'tes pas  plaindre; car, ayant fait la pice, vous n'avez pas peur d'y manquer.

MOLIRE: Et n'ai-je  craindre que le manquement de mmoire? Ne comptez-vous pour rien l'inquitude d'un succs qui ne regarde que moi seul? Et pensez-vous que ce soit Une petite affaire que d'exposer quelque chose de comique devant une assemble comme celle-ci, que d'entreprendre de faire rire des personnes qui nous impriment le respect et ne rient que quand ils veulent? Est-il auteur qui ne doive trembler lorsqu'il en vient  cette preuve? Et n'est-ce pas  moi de dire que je voudrais en tre quitte pour toutes les choses du monde?

MADEMOISELLE BJART: Si cela vous faisait trembler, vous prendriez mieux vos prcautions, et n'auriez pas entrepris en huit jours ce que vous avez fait.

MOLIRE: Le moyen de m'en dfendre, quand un roi me l'a command?

MADEMOISELLE BJART: Le moyen? Une respectueuse excuse fonde sur l'impossibilit de la chose, dans le peu de temps qu'on vous donne; et tout autre, en votre place, mnagerait mieux sa rputation, et se serait bien gard de se commettre comme vous faites. O en serez-vous, je vous prie, si l'affaire russit mal? et quel avantage pensez-vous qu'en prendront tous vos ennemis?

MADEMOISELLE DE BRIE: En effet; il fallait s'excuser avec respect envers le Roi, ou demander du temps davantage.

MOLIRE: Mon Dieu, Mademoiselle, les rois n'aiment rien tant qu'une prompte obissance, et ne se plaisent point du tout  trouver des obstacles. Les choses ne sont bonnes que dans le temps qu'ils les souhaitent; et leur en vouloir reculer le divertissement, est en ter pour eux toute la grce. Ils veulent des plaisirs qui ne se fassent point attendre; et les moins prpars leur sont toujours les plus agrables. Nous ne devons jamais nous regarder dans ce qu'ils dsirent de nous: nous ne sommes que pour leur plaire; et lorsqu'ils nous ordonnent quelque chose, c'est  nous  profiter vite de l'envie o ils sont. Il vaut mieux s'acquitter mal de ce qu'ils nous demandent, que de ne s'en acquitter pas assez tt; et si l'on a la honte de n'avoir pas bien russi, on a toujours la gloire d'avoir obi vite  leurs commandements. Mais songeons  rpter, s'il vous plat.

MADEMOISELLE BJART: Comment prtendez-vous que nous fassions, si nous ne savons pas nos rles?

MOLIRE: Vous les saurez, vous dis-je; et quand mme vous ne les sauriez pas tout  fait, pouvez-vous pas y suppler de votre esprit, puisque c'est de la prose, et que vous savez votre sujet?

MADEMOISELLE BJART: Je suis votre servante: la prose est pis encore que les vers.

MADEMOISELLE MOLIRE: Voulez-vous que je vous dise? vous deviez faire une comdie o vous auriez jou tout seul.

MOLIRE: Taisez-vous, ma femme, vous tes une bte.

MADEMOISELLE MOLIRE: Grand merci, Monsieur mon mari. Voil ce que c'est: le mariage change bien les gens, et vous ne m'auriez pas dit cela il y a dix-huit mois.

MOLIRE: Taisez-vous, je vous prie.

MADEMOISELLE MOLIRE: C'est une chose trange qu'une petite crmonie soit capable de nous ter toutes nos belles qualits, et qu'un mari et un galant regardent la mme personne avec des yeux si diffrents.

MOLIRE: Que de discours!

MADEMOISELLE MOLIRE: Ma foi, si je faisais une comdie, je la ferais sur ce sujet. Je justifierais les femmes de bien des choses dont on les accuse; et je ferais craindre aux maris la diffrence qu'il y a de leurs manires brusques aux civilits des galants.

MOLIRE: Ahy! laissons cela. Il n'est pas question de causer maintenant: nous avons autre chose  faire.

MADEMOISELLE BJART: Mais puisqu'on vous a command de travailler sur le sujet de la critique qu'on a faite contre vous, que n'avez-vous fait cette comdie des comdiens, dont vous nous avez parl il y a longtemps? C'tait une affaire toute trouve et qui venait fort bien  la chose, et d'autant mieux, qu'ayant entrepris de vous peindre, ils vous ouvraient l'occasion de les peindre aussi, et que cela aurait pu s'appeler leur portrait,  bien plus juste titre que tout ce qu'ils ont fait ne peut tre appel le vtre. Car vouloir contrefaire un comdien dans un rle comique, ce n'est pas le peindre lui-mme, c'est peindre d'aprs lui les personnages qu'il reprsente, et se servir des mmes traits et des mmes couleurs qu'il est oblig d'employer aux diffrents tableaux des caractres ridicules qu'il imite d'aprs nature; mais contrefaire un comdien dans des rles srieux, c'est le peindre par des dfauts qui sont entirement de lui, puisque ces sortes de personnages ne veulent ni les gestes, ni les tons de voix ridicules dans lesquels on le reconnat.

MOLIRE: Il est vrai; mais j'ai mes raisons pour ne le pas faire, et je n'ai pas cru, entre nous, que la chose en valt la peine; et puis il fallait plus de temps pour excuter cette ide. Comme leurs jours de comdies sont les mmes que les ntres,  peine ai-je t les voir que trois ou quatre fois depuis que nous sommes  Paris; je n'ai attrap de leur manire de rciter que ce qui m'a d'abord saut aux yeux, et j'aurais eu besoin de les tudier davantage pour faire des portraits bien ressemblants.

MADEMOISELLE DU PARC: Pour moi, j'en ai reconnu quelques-uns dans votre bouche.

MADEMOISELLE DE BRIE: Je n'ai jamais ou parler de cela.

MOLIRE: C'est une ide qui m'avait pass une fois par la tte, et que j'ai laisse l comme une bagatelle, une badinerie, qui peut-tre n'aurait point fait rire.

MADEMOISELLE DE BRIE: Dites-la-moi un peu, puisque vous l'avez dite aux autres.

MOLIRE: Nous n'avons pas le temps maintenant.

MADEMOISELLE DE BRIE: Seulement deux mots.

MOLIRE: J'avais song une comdie o il y aurait eu un pote, que j'aurais reprsent moi-mme, qui serait venu pour offrir une pice  une troupe de comdiens nouvellement arrivs de la campagne. "Avez-vous, aurait-il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien faire valoir un ouvrage, car ma pice est une pice. - Eh! Monsieur, auraient rpondu les comdiens, nous avons des hommes et des femmes qui ont t trouvs raisonnables partout o nous avons pass. - Et qui fait les rois parmi vous? - Voil un acteur qui s'en dmle parfois. - Qui? ce jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut un roi qui soit gros et gras comme quatre, un roi, morbleu! qui soit entripaill comme il faut, un roi d'une vaste circonfrence, et qui puisse remplir un trne de la belle manire. La belle chose qu'un roi d'une taille galante! Voil dj un grand dfaut; mais que je l'entende un peu rciter une douzaine de vers." L-dessus le comdien aurait rcit, par exemple, quelques vers du roi de Nicomde:

Te le dirai-je, Araspe? Il m'a trop bien servi;
Augmentant mon pouvoir.

le plus naturellement qu'il aurait t possible. Et le pote: "Comment? Vous appelez cela rciter? C'est se railler: il faut dire les choses avec emphase. coutez-moi.
(Imitant Montfleury, excellent acteur de l'Htel de Bourgogne.)

Te le dirai-je, Araspe?. Etc.

Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. L, appuyez comme il faut le dernier vers. Voil ce qui attire l'approbation, et fait faire le brouhaha. - Mais, Monsieur, aurait rpondu le comdien, il me semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes parle un peu plus humainement, et ne prend gure ce ton de dmoniaque. - Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en rciter comme vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah! Voyons un peu une scne d'amant et d'amante. "L-dessus une comdienne et un comdien auraient fait une scne ensemble, qui est celle de Camille et de Curiace,

Iras-tu, ma chre me, et ce funeste honneur
Te plat-il aux dpens de tout notre bonheur?
- Hlas! Je vois trop bien., etc.

Tout de mme que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auraient pu. Et le pote aussitt: "Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille, et voici comme il faut rciter cela.
(Imitant Mlle Beauchteau, comdienne de l'Htel de Bourgogne.)

Iras-tu, ma chre me., etc.
Non, je te connais mieux., etc.

Voyez-vous comme cela est naturel et passionn? Admirez ce visage riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions." Enfin, voil l'ide; et il aurait parcouru de mme tous les acteurs et toutes les actrices.

MADEMOISELLE DE BRIE: Je trouve cette ide assez plaisante, et j'en ai reconnu l ds le premier vers. Continuez, je vous prie.

MOLIRE, imitant Beauchteau, aussi comdien, dans les stances du Cid.

Perc jusques au fond du coeur., etc.

Et celui-ci, le reconnatrez-vous bien dans Pompe de Sertorius?
(Imitant Hauteroche, aussi comdien.)

L'inimiti qui rgne entre les deux partis,
N'y rend pas de l'honneur., etc.

MADEMOISELLE DE BRIE: Je le reconnais un peu, je pense.

MOLIRE: Et celui-ci?
(Imitant de Villiers, aussi comdien.)

Seigneur, Polybe est mort., etc.

MADEMOISELLE DE BRIE: Oui, je sais qui c'est; mais il y en a quelques-uns d'entre eux, je crois, que vous auriez peine  contrefaire.

MOLIRE: Mon Dieu, il n'y en a point qu'on ne pt attraper par quelque endroit, si je les avais bien tudis. Mais vous me faites perdre un temps qui nous est cher. Songeons  nous, de grce, et ne nous amusons point davantage  discourir. (Parlant  de la Grange.) Vous, prenez garde  bien reprsenter avec moi votre rle de marquis.

MADEMOISELLE MOLIRE: Toujours des marquis!

MOLIRE: Oui, toujours des marquis. Que diable voulez-vous qu'on prenne pour un caractre agrable de thtre? Le marquis aujourd'hui est le plaisant de la comdie; et comme dans toutes les comdies anciennes on voit toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de mme, dans toutes nos pices de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie.

MADEMOISELLE BJART: Il est vrai, on ne s'en saurait passer.

MOLIRE: Pour vous, Mademoiselle.

MADEMOISELLE DU PARC: Mon Dieu, pour moi, je m'acquitterai fort mal de mon personnage, et je ne sais pas pourquoi vous m'avez donn ce rle de faonnire.

MOLIRE: Mon Dieu, Mademoiselle, voil comme vous disiez lorsque l'on vous donna celui de La Critique de l'Ecole des femmes; cependant vous vous en tes acquitte  merveille, et tout le monde est demeur d'accord qu'on ne peut pas mieux faire que vous avez fait. Croyez-moi, celui-ci sera de mme; et vous le jouerez mieux que vous ne pensez.

MADEMOISELLE DU PARC: Comment cela se pourrait-il faire? car il n'y a point de personne au monde qui soit moins faonnire que moi.

MOLIRE: Cela est vrai; et c'est en quoi vous faites mieux voir que vous tes excellente comdienne, de bien reprsenter un personnage qui est si contraire  votre humeur. Tchez donc de bien prendre, tous, le caractre de vos rles, et de vous figurer que vous tes ce que vous reprsentez.
( du Croisy.) Vous faites le pote, vous, et vous devez vous remplir de ce personnage, marquer cet air pdant qui se conserve parmi le commerce du beau monde, ce ton de voix sentencieux, et cette exactitude de prononciation qui appuie sur toutes les syllabes, et ne laisse chapper aucune lettre de la plus svre orthographe.
( Brcourt.) Pour vous, vous faites un honnte homme de coeur, comme vous avez dj fait dans La Critique de l'Ecole des femmes, c'est--dire que vous devez prendre un air pos, un ton de voix naturel, et gesticuler le moins qu'il vous sera possible.
( de la Grange.) Pour vous, je n'ai rien  vous dire.
( Mademoiselle Bjart.) Vous, vous reprsentez une de ces femmes qui, pourvu qu'elles ne fassent point l'amour, croient que tout le reste leur est permis, de ces femmes qui se retranchent toujours firement sur leur pruderie, regardent un chacun de haut en bas, et veulent que toutes les plus belles qualits que possdent les autres ne soient rien en comparaison d'un misrable honneur dont personne ne se soucie. Ayez toujours ce caractre devant les yeux, pour en bien faire les grimaces.
( Mademoiselle de Brie.) Pour vous, vous faites une de ces femmes qui pensent tre les plus vertueuses personnes du monde pourvu qu'elles sauvent les apparences, de ces femmes qui croient que le pch n'est que dans le scandale, qui veulent conduire doucement les affaires qu'elles ont sur le pied d'attachement honnte, et appellent amis ce que les autres nomment galants. Entrez bien dans ce caractre.
( Mademoiselle Molire.) Vous, vous faites le mme personnage que dans La Critique, et je n'ai rien  vous dire, non plus qu' Mademoiselle du Parc.
( Mademoiselle du Croisy.) Pour vous, vous reprsentez une de ces personnes qui prtent doucement des charits  tout le monde, de ces femmes qui donnent toujours le petit coup de langue en passant, et seraient bien fches d'avoir souffert qu'on et dit du bien du prochain; je crois que vous ne vous acquitterez pas mal de ce rle.
( Mademoiselle Herv.) Et pour vous, vous tes la soubrette de la prcieuse, qui se mle de temps en temps dans la conversation, et attrape, comme elle peut, tous les termes de sa matresse. Je vous dis tous vos caractres, afin que vous vous les imprimiez fortement dans l'esprit. Commenons maintenant  rpter, et voyons comme cela ira. Ah! voici justement un fcheux! Il ne nous fallait plus que cela.

Scne II

LA THORILLIRE, MOLIRE, ETC.

LA THORILLIRE: Bonjour, Monsieur Molire.

MOLIRE: Monsieur, votre serviteur. La peste soit de l'homme!

LA THORILLIRE: Comment vous en va?

MOLIRE: Fort bien, pour vous servir. Mesdemoiselles, ne.

LA THORILLIRE: Je viens d'un lieu o j'ai bien dit du bien de vous.

MOLIRE: Je vous suis oblig. Que le diable t'emporte! Ayez un peu soin.

LA THORILLIRE: Vous jouez une pice nouvelle aujourd'hui?

MOLIRE: Oui, Monsieur. N'oubliez pas.

LA THORILLIRE: C'est le Roi qui vous la fait faire?

MOLIRE: Oui, Monsieur. De grce, songez.

LA THORILLIRE: Comment l'appelez-vous?

MOLIRE: Oui, Monsieur.

LA THORILLIRE: Je vous demande comment vous la nommez.

MOLIRE: Ah! ma foi, je ne sais. Il faut, s'il vous plat, que vous.

LA THORILLIRE: Comment serez-vous habills?

MOLIRE: Comme vous voyez. Je vous prie.

LA THORILLIRE: Quand commencerez-vous?

MOLIRE: Quand le Roi sera venu. Au diantre le questionneur!

LA THORILLIRE: Quand croyez-vous qu'il vienne?

MOLIRE: La peste m'touffe, Monsieur, si je le sais.

LA THORILLIRE: Savez-vous point.?

MOLIRE: Tenez, Monsieur, je suis le plus ignorant homme du monde; je ne sais rien de tout ce que vous pourrez me demander, je vous jure. J'enrage! Ce bourreau vient, avec un air tranquille, vous faire des questions, et ne se soucie pas qu'on ait en tte d'autres affaires.

LA THORILLIRE: Mesdemoiselles, votre serviteur.

MOLIRE: Ah! bon, le voil d'un autre ct.

LA THORILLIRE,  Mademoiselle du Croisy: Vous voil belle comme un petit ange. Jouez-vous toutes deux aujourd'hui? En regardant Mademoiselle Herv.

MADEMOISELLE DU CROISY: Oui, Monsieur.

LA THORILLIRE: Sans vous, la comdie ne vaudrait pas grand'chose.

MOLIRE: Vous ne voulez pas faire en aller cet homme-l?

MADEMOISELLE DE BRIE: Monsieur, nous avons ici quelque chose  rpter ensemble.

LA THORILLIRE: Ah! parbleu! je ne veux pas vous empcher: vous n'avez qu' poursuivre.

MADEMOISELLE DE BRIE: Mais.

LA THORILLIRE: Non, non, je serais fch d'incommoder personne. Faites librement ce que vous avez  faire.

MADEMOISELLE DE BRIE: Oui, mais.

LA THORILLIRE: Je suis homme sans crmonie, vous dis-je, et vous pouvez rpter ce qui vous plaira.

MOLIRE: Monsieur, ces demoiselles ont peine  vous dire qu'elles souhaiteraient fort que personne ne ft ici pendant cette rptition.

LA THORILLIRE: Pourquoi? il n'y a point de danger pour moi.

MOLIRE: Monsieur, c'est une coutume qu'elles observent, et vous aurez plus de plaisir quand les choses vous surprendront.

LA THORILLIRE: Je m'en vais donc dire que vous tes prts.

MOLIRE: Point du tout, Monsieur; ne vous htez pas, de grce.

Scne III

MOLIRE, LA GRANGE, ETC.

MOLIRE: Ah! que le monde est plein d'impertinents! Or sus, commenons. Figurez-vous donc premirement que la scne est dans l'antichambre du Roi; car c'est un lieu o il se passe tous les jours des choses assez plaisantes. Il est ais de faire venir l toutes les personnes qu'on veut, et on peut trouver des raisons mme pour y autoriser la venue des femmes que j'introduis. La comdie s'ouvre par deux marquis qui se rencontrent. Souvenez-vous bien, vous, de venir, comme je vous ai dit, l, avec cet air qu'on nomme le bel air, peignant votre perruque, et grondant une petite chanson entre vos dents. La, la, la, la, la, la. Rangez-vous donc, vous autres, car il faut du terrain  deux marquis; et ils ne sont pas gens  tenir leur personne dans un petit espace. Allons, parlez.

LA GRANGE: "Bonjour, Marquis."

MOLIRE: Mon Dieu, ce n'est point l le ton d'un marquis; il faut le prendre un peu plus haut; et la plupart de ces messieurs affectent une manire de parler particulire, pour se distinguer du commun:  "Bonjour, Marquis. "Recommencez donc.

LA GRANGE: "Bonjour, Marquis.

MOLIRE: "Ah! Marquis, ton serviteur.

LA GRANGE: "Que fais-tu l?

MOLIRE: "Parbleu! tu vois: j'attends que tous ces messieurs aient dbouch la porte, pour prsenter l mon visage.

LA GRANGE: "Ttebleu! quelle foule! Je n'ai garde de m'y aller frotter, et j'aime mieux entrer des derniers.

MOLIRE: "Il y a l vingt gens qui sont fort assurs de n'entrer point, et qui ne laissent pas de se presser, et d'occuper toutes les avenues de la porte.

LA GRANGE: "Crions nos deux noms  l'huissier, afin qu'il nous appelle.

MOLIRE: "Cela est bon pour toi; mais pour moi, je ne veux pas tre jou par Molire.

LA GRANGE: "Je pense pourtant, Marquis, que c'est toi qu'il joue dans La Critique.

MOLIRE: "Moi? Je suis ton valet: c'est toi-mme en propre personne.

LA GRANGE: "Ah! ma foi, tu es bon de m'appliquer ton personnage.

MOLIRE: "Parbleu! je te trouve plaisant de me donner ce qui t'appartient.

LA GRANGE: "Ha, ha, ha, cela est drle.

MOLIRE: "Ha, ha, ha, cela est bouffon.

LA GRANGE: "Quoi! tu veux soutenir que ce n'est pas toi qu'on joue dans le marquis de La Critique?

MOLIRE: "Il est vrai, c'est moi. Dtestable, morbleu! dtestable! Tarte  la crme! C'est moi, c'est moi, assurment, c'est moi.

LA GRANGE: "Oui, parbleu! c'est toi, tu n'as que faire de railler; et si tu veux, nous gagerons, et verrons qui a raison des deux.

MOLIRE: "Et que veux-tu gager encore?

LA GRANGE: "Je gage cent pistoles que c'est toi.

MOLIRE: "Et moi, cent pistoles que c'est toi.

LA GRANGE: "Cent pistoles comptant?

MOLIRE: "Comptant: quatre-vingt-dix pistoles sur Amyntas, et dix pistoles comptant.

LA GRANGE: "Je le veux.

MOLIRE: "Cela est fait.

LA GRANGE: "Ton argent court grand risque.

MOLIRE: "Le tien est bien aventur.

LA GRANGE: " qui nous en rapporter?

Scne IV

MOLIRE, BRCOURT, LA GRANGE, ETC.

MOLIRE: "Voici un homme qui nous jugera. Chevalier!

BRCOURT: "Quoi?"

MOLIRE: Bon. Voil l'autre qui prend le ton de marquis! Vous ai-je pas dit que vous faites un rle o l'on doit parler naturellement?

BRCOURT: Il est vrai.

MOLIRE: Allons donc. "Chevalier!

BRCOURT: "Quoi?

MOLIRE: "Juge-nous un peu sur une gageure que nous avons faite.

BRCOURT: "Et quelle?

MOLIRE: "Nous disputons qui est le marquis de La Critique de Molire: il gage que c'est moi, et moi je gage que c'est lui.

BRCOURT: "Et moi, je juge que ce n'est ni l'un ni l'autre. Vous tes fous tous deux, de vouloir vous appliquer ces sortes de choses; et voil de quoi j'ous l'autre jour se plaindre Molire, parlant  des personnes qui le chargeaient de mme chose que vous. Il disait que rien ne lui donnait du dplaisir comme d'tre accus de regarder quelqu'un dans les portraits qu'il fait; que son dessein est de peindre les moeurs sans vouloir toucher aux personnes, et que tous les personnages qu'il reprsente sont des personnages en l'air, et des fantmes proprement, qu'il habille  sa fantaisie, pour rjouir les spectateurs; qu'il serait bien fch d'y avoir jamais marqu qui que ce soit; et que si quelque chose tait capable de le dgoter de faire des comdies, c'tait les ressemblances qu'on y voulait toujours trouver, et dont ses ennemis tchaient malicieusement d'appuyer la pense, pour lui rendre de mauvais offices auprs de certaines personnes  qui il n'a jamais pens. Et en effet je trouve qu'il a raison, car pourquoi vouloir, je vous prie, appliquer tous ses gestes et toutes ses paroles, et chercher  lui faire des affaires en disant hautement: "Il joue un tel", lorsque ce sont des choses qui peuvent convenir  cent personnes? Comme l'affaire de la comdie est de reprsenter en gnral tous les dfauts des hommes, et principalement des hommes de notre sicle, il est impossible  Molire de faire aucun caractre qui ne rencontre quelqu'un dans le monde. Et s'il faut qu'on l'accuse d'avoir song toutes les personnes ou l'on peut trouver les dfauts qu'il peint, il faut sans doute qu'il ne fasse plus de comdies.

MOLIRE: "Ma foi, Chevalier, tu veux justifier Molire, et pargner notre ami que voil.

LA GRANGE: "Point du tout. C'est toi qu'il pargne, et nous trouverons d'autres juges.

MOLIRE: "Soit. Mais, dis-moi, Chevalier, crois-tu pas que ton Molire est puis maintenant, et qu'il ne trouvera plus de matire pour.?

BRCOURT: "Plus de matire? Eh! mon pauvre Marquis, nous lui en fournirons toujours assez, et nous ne prenons gure le chemin de nous rendre sages pour tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit."

MOLIRE: Attendez, il faut marquer davantage tout cet endroit. coutez-le-moi dire un peu. "Et qu'il ne trouvera plus de matire pour. - Plus de matire? H! mon pauvre Marquis, nous lui en fournirons toujours assez, et nous ne prenons gure le chemin de nous rendre sages pour tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit. Crois-tu qu'il ait puis dans ses comdies tout le ridicule des hommes? Et, sans sortir de la cour, n'a-t-il pas encore vingt caractres de gens o il n'a point touch? N'a-t-il pas, par exemple, ceux qui se font les plus grandes amitis du monde, et qui, le dos tourn, font galanterie de se dchirer l'un l'autre? N'a-t-il pas ces adulateurs  outrance, ces flatteurs insipides, qui n'assaisonnent d'aucun sel les louanges qu'ils donnent, et dont toutes les flatteries ont une douceur fade qui fait mal au coeur  ceux qui les coutent? N'a-t-il pas ces lches courtisans de la faveur, ces perfides adorateurs de la fortune, qui vous encensent dans la prosprit et vous accablent dans la disgrce? N'a-t-il pas ceux qui sont toujours mcontents de la cour, ces suivants inutiles, ces incommodes assidus, ces gens, dis-je, qui pour services ne peuvent compter que des importunits, et qui veulent que l'on les rcompense d'avoir obsd le prince dix ans durant? N'a-t-il pas ceux qui caressent galement tout le monde, qui promnent leurs civilits  droit et  gauche, et courent  tous ceux qu'ils voient avec les mmes embrassades et les mmes protestations d'amiti? "Monsieur, votre trs humble serviteur. - Monsieur, je suis tout  votre service. - Tenez-moi des vtres, mon cher. - Faites tat de moi, Monsieur, comme du plus chaud de vos amis. - Monsieur, je suis ravi de vous embrasser. - Ah! Monsieur, je ne vous voyais pas! Faites-moi la grce de m'employer. Soyez persuad que je suis entirement  vous. Vous tes l'homme du monde que je rvre le plus. Il n'y a personne que j'honore  l'gal de vous. Je vous conjure de le croire. Je vous supplie de n'en point douter. - Serviteur. - Trs humble valet". Va, va, Marquis, Molire aura toujours plus de sujets qu'il n'en voudra; et tout ce qu'il a touch jusqu'ici n'est rien que bagatelle au prix de ce qui reste." Voil  peu prs comme cela doit tre jou.

BRCOURT: C'est assez.

MOLIRE: Poursuivez.

BRCOURT: "Voici Climne et lise."

MOLIRE: L-dessus vous arrivez toutes deux. ( Mademoiselle du Parc.) Prenez bien garde, vous,  vous dhancher comme il faut, et  faire bien des faons. Cela vous contraindra un peu; mais qu'y faire? Il faut parfois se faire violence.

MADEMOISELLE MOLIRE: "Certes, Madame, je vous ai reconnue de loin, et j'ai bien vu  votre air que ce ne pouvait tre une autre que vous.

MADEMOISELLE DU PARC: "Vous voyez: je viens attendre ici la sortie d'un homme avec qui j'ai une affaire  dmler.

MADEMOISELLE MOLIRE: "Et moi de mme."

MOLIRE: Mesdames, voil des coffres qui vous serviront de fauteuils.

MADEMOISELLE DU PARC: "Allons, Madame, prenez place, s'il vous plat.

MADEMOISELLE MOLIRE: "Aprs vous, Madame."

MOLIRE: Bon. Aprs ces petites crmonies muettes, chacun prendra place, et parlera assis, hors les marquis, qui tantt se lveront, et tantt s'assoiront, suivant leur inquitude naturelle. "Parbleu! Chevalier, tu devrais faire prendre mdecine  tes canons.

BRCOURT: "Comment?

MOLIRE: "Ils se portent fort mal.

BRCOURT: "Serviteur  la turlupinade!

MADEMOISELLE MOLIRE: "Mon Dieu! Madame, que je vous trouve le teint d'une blancheur blouissante, et les lvres d'un couleur de feu surprenante!

MADEMOISELLE DU PARC: "Ah! que dites-vous l, Madame? ne me regardez point, je suis du dernier laid aujourd'hui.

MADEMOISELLE MOLIRE: "Eh, Madame, levez un peu votre coiffe.

MADEMOISELLE DU PARC: "Fi! Je suis pouvantable, vous dis-je, et je me fais peur  moi-mme.

MADEMOISELLE MOLIRE: "Vous tes si belle!

MADEMOISELLE DU PARC: "Point, point.

MADEMOISELLE MOLIRE: "Montrez-vous.

MADEMOISELLE DU PARC: "Ah! fi donc, je vous prie!

MADEMOISELLE MOLIRE: "De grce.

MADEMOISELLE DU PARC: "Mon Dieu, non.

MADEMOISELLE MOLIRE: "Si fait.

MADEMOISELLE DU PARC: "Vous me dsesprez.

MADEMOISELLE MOLIRE: "Un moment.

MADEMOISELLE DU PARC: "Ahy.

MADEMOISELLE MOLIRE: "Rsolument, vous vous montrerez. On ne peut point se passer de vous voir.

MADEMOISELLE DU PARC: "Mon Dieu, que vous tes une trange personne! Vous voulez furieusement ce que vous voulez.

MADEMOISELLE MOLIRE: "Ah! Madame, vous n'avez aucun dsavantage  paratre au grand jour, je vous jure. Les mchantes gens qui assuraient que vous mettiez quelque chose! Vraiment, je les dmentirai bien maintenant.

MADEMOISELLE DU PARC: "Hlas! je ne sais pas seulement ce qu'on appelle mettre quelque chose. Mais o vont ces dames?

Scne V

MADEMOISELLE DE BRIE, MADEMOISELLE DU PARC, ETC.

MADEMOISELLE DE BRIE: "Vous voulez bien, Mesdames, que nous vous donnions, en passant, la plus agrable nouvelle du monde. Voil Monsieur Lysidas, qui vient de nous avertir qu'on a fait une pice contre Molire, que les grands comdiens vont jouer.

MOLIRE: "Il est vrai, on me l'a voulu lire; et c'est un nomm br. Brou. Brossaut qui l'a faite.

DU CROISY: "Monsieur, elle est affiche sous le nom de Boursaut; mais,  vous dire le secret, bien des gens ont mis la main  cet ouvrage, et l'on en doit concevoir une assez haute attente. Comme tous les auteurs et tous les comdiens regardent Molire comme leur plus grand ennemi, nous nous sommes tous unis pour le desservir. Chacun de nous a donn un coup de pinceau  son portrait; mais nous nous sommes bien gards d'y mettre nos noms: il lui aurait t trop glorieux de succomber, aux yeux du monde, sous les efforts de tout le Parnasse; et pour rendre sa dfaite plus ignominieuse, nous avons voulu choisir tout exprs un auteur sans rputation.

MADEMOISELLE DU PARC: "Pour moi, je vous avoue que j'en ai toutes les joies imaginables.

MOLIRE: "Et moi aussi. Par la sambleu! le railleur sera raill; il aura sur les doigts, ma foi!

MADEMOISELLE DU PARC: "Cela lui apprendra  vouloir satiriser tout. Comment? cet impertinent ne veut pas que les femmes aient de l'esprit? Il condamne toutes nos expressions leves, et prtend que nous parlions toujours terre  terre.

MADEMOISELLE DE BRIE: "Le langage n'est rien; mais il censure tous nos attachements, quelque innocents qu'ils puissent tre; et de la faon qu'il en parle, c'est tre criminelle que d'avoir du mrite.

MADEMOISELLE DU CROISY: "Cela est insupportable. Il n'y a pas une femme qui puisse plus rien faire. Que ne laisse-t-il en repos nos maris, sans leur ouvrir les yeux et leur faire prendre garde  des choses dont ils ne s'avisent pas?

MADEMOISELLE BJART: "Passe pour tout cela; mais il satirise mme les femmes de bien, et ce mchant plaisant leur donne le titre d'honntes diablesses.

MADEMOISELLE MOLIRE: "C'est un impertinent. Il faut qu'il en ait tout le sol.

DU CROISY: "La reprsentation de cette comdie, Madame, aura besoin d'tre appuye, et les comdiens de l'Htel.

MADEMOISELLE DU PARC: "Mon Dieu, qu'ils n'apprhendent rien. Je leur garantis le succs de leur pice, corps pour corps.

MADEMOISELLE MOLIRE: "Vous avez raison, Madame. Trop de gens sont intresss  la trouver belle. Je vous laisse  penser si tous ceux qui se croient satiriss par Molire, ne prendront pas l'occasion de se venger de lui en applaudissant  cette comdie.

BRCOURT: "Sans doute; et pour moi je rponds de douze marquis, de six prcieuses, de vingt coquettes, et de trente cocus, qui ne manqueront pas d'y battre des mains.

MADEMOISELLE MOLIRE: "En effet. Pourquoi aller offenser toutes ces personnes-l, et particulirement les cocus, qui sont les meilleurs gens du monde?

MOLIRE: "Par la sambleu! on m'a dit qu'on le va dauber, lui et toutes ses comdies, de la belle manire, et que les comdiens et les auteurs, depuis le cdre jusqu' l'hysope, sont diablement anims contre lui.

MADEMOISELLE MOLIRE: "Cela lui sied fort bien. Pourquoi fait-il de mchantes pices que tout Paris va voir, et o il peint si bien les gens, que chacun s'y connat? Que ne fait-il des comdies comme celles de Monsieur Lysidas? Il n'aurait personne contre lui et tous les auteurs en diraient du bien. Il est vrai que de semblables comdies n'ont pas ce grand concours de monde; mais, en revanche, elles sont toujours bien crites, personne n'crit contre elles, et tous ceux qui les voient meurent d'envie de les trouver belles.

DU CROISY: "Il est vrai que j'ai l'avantage de ne me point faire d'ennemis, et que tous mes ouvrages ont l'approbation des savants.

MADEMOISELLE MOLIRE: "Vous faites bien d'tre content de vous. Cela vaut mieux que tous les applaudissements du public, et que tout l'argent qu'on saurait gagner aux pices de Molire. Que vous importe qu'il vienne du monde  vos comdies, pourvu qu'elles soient approuves par messieurs vos confrres?

LA GRANGE: "Mais quand jouera-t-on Le Portrait du peintre?

DU CROISY: "Je ne sais; mais je me prpare fort  paratre des premiers sur les rangs, pour crier: "Voil qui est beau! "

MOLIRE: "Et moi de mme, parbleu!

LA GRANGE: "Et moi aussi, Dieu me sauve!

MADEMOISELLE DU PARC: "Pour moi, j'y payerai de ma personne comme il faut; et je rponds d'une bravoure d'approbation, qui mettra en droute tous les jugements ennemis. C'est bien la moindre chose que nous devions faire, que d'pauler de nos louanges le vengeur de nos intrts.

MADEMOISELLE MOLIRE: "C'est fort bien dit.

MADEMOISELLE DE BRIE: "Et ce qu'il nous faut faire toutes.

MADEMOISELLE BJART: "Assurment.

MADEMOISELLE DU CROISY: "Sans doute.

MADEMOISELLE HERV: "Point de quartier  ce contrefaiseur de gens.

MOLIRE: "Ma foi, Chevalier, mon ami, il faudra que ton Molire se cache.

BRCOURT: "Qui, lui? Je te promets, Marquis, qu'il fait dessein d'aller, sur le thtre, rire avec tous les autres du portrait qu'on a fait de lui.

MOLIRE: "Parbleu! ce sera donc du bout des dents qu'il y rira.

BRCOURT: "Va, va, peut-tre qu'il y trouvera plus de sujets de rire que tu ne penses. On m'a montr la pice; et comme tout ce qu'il y a d'agrable sont effectivement les ides qui ont t prises de Molire, la joie que cela pourra donner n'aura pas lieu de lui dplaire, sans doute; car, pour l'endroit o on s'efforce de le noircir, je suis le plus tromp du monde, si cela est approuv de personne; et quant  tous les gens qu'ils ont tch d'animer contre lui, sur ce qu'il fait, dit-on, des portraits trop ressemblants, outre que cela est de fort mauvaise grce, je ne vois rien de plus ridicule et de plus mal repris; et je n'avais pas cru jusqu'ici que ce ft un sujet de blme pour un comdien, que de peindre trop bien les hommes.

LA GRANGE: "Les comdiens m'ont dit qu'ils l'attendaient sur la rponse, et que.

BRCOURT: "Sur la rponse? Ma foi, je le trouverais un grand fou, s'il se mettait en peine de rpondre  leurs invectives. Tout le monde sait assez de quel motif elles peuvent partir; et la meilleure rponse qu'il leur puisse faire, c'est une comdie qui russisse comme toutes ses autres. Voil le vrai moyen de se venger d'eux comme il faut; et de l'humeur dont je les connais, je suis fort assur qu'une pice nouvelle qui leur enlvera le monde, les fchera bien plus que toutes les satires qu'on pourrait faire de leurs personnes.

MOLIRE: "Mais, Chevalier."

MADEMOISELLE BJART: Souffrez que j'interrompe pour un peu la rptition. Voulez-vous que je vous die? Si j'avais t en votre place, j'aurais pouss les choses autrement. Tout le monde attend de vous une rponse vigoureuse; et aprs la manire dont on m'a dit que vous tiez trait dans cette comdie, vous tiez en droit de tout dire contre les comdiens, et vous deviez n'en pargner aucun.

MOLIRE: J'enrage de vous our parler de la sorte; et voil votre manie,  vous autres femmes. Vous voudriez que je prisse feu d'abord contre eux, et qu' leur exemple j'allasse clater promptement en invectives et en injures. Le bel honneur que j'en pourrais tirer, et le grand dpit que je leur ferais! Ne se sont-ils pas prpars de bonne volont  ces sortes de choses? Et lorsqu'ils ont dlibr s'ils joueraient Le Portrait du peintre, sur la crainte d'une riposte, quelques-uns d'entre eux n'ont-ils pas rpondu: "Qu'il nous rende toutes les injures qu'il voudra, pourvu que nous gagnions de l'argent?" N'est-ce pas l la marque d'une me fort sensible  la honte? Et ne me vengerais-je pas bien d'eux en leur donnant ce qu'ils veulent bien recevoir?

MADEMOISELLE DE BRIE: Ils se sont fort plaints, toutefois, de trois ou quatre mots que vous avez dits d'eux dans La Critique et dans vos Prcieuses.

MOLIRE: Il est vrai, ces trois ou quatre mots sont fort offensants, et ils ont grande raison de les citer. Allez, allez, ce n'est pas cela. Le plus grand mal que je leur aie fait, c'est que j'ai eu le bonheur de plaire un peu plus qu'ils n'auraient voulu; et tout leur procd, depuis que nous sommes venus  Paris, a trop marqu ce qui les touche. Mais laissons-les faire tant qu'ils voudront; toutes leurs entreprises ne doivent point m'inquiter. Ils critiquent mes pices: tant mieux; et Dieu me garde d'en faire jamais qui leur plaise! Ce serait une mauvaise affaire pour moi.

MADEMOISELLE DE BRIE: Il n'y a pas grand plaisir pourtant  voir dchirer ses ouvrages.

MOLIRE: Et qu'est-ce que cela me fait? N'ai-je pas obtenu de ma comdie tout ce que j'en voulais obtenir, puisqu'elle a eu le bonheur d'agrer aux augustes personnes  qui particulirement je m'efforce de plaire? N'ai-je pas lieu d'tre satisfait de sa destine, et toutes leurs censures ne viennent-elles pas trop tard? Est-ce moi, je vous prie, que cela regarde maintenant? Et lorsqu'on attaque une pice qui a eu du succs, n'est-ce pas attaquer plutt le jugement de ceux qui l'ont approuve, que l'art de celui qui l'a faite?

MADEMOISELLE DE BRIE: Ma foi, j'aurais jou ce petit Monsieur l'auteur, qui se mle d'crire contre des gens qui ne songent pas  lui.

MOLIRE: Vous tes folle. Le beau sujet  divertir la cour que Monsieur Boursaut! Je voudrais bien savoir de quelle faon on pourrait l'ajuster pour le rendre plaisant, et si, quand on le bernerait sur un thtre, il serait assez heureux pour faire rire le monde. Ce lui serait trop d'honneur que d'tre jou devant une auguste assemble: il ne demanderait pas mieux: et il m'attaque de gaiet de coeur, pour se faire connatre de quelque faon que ce soit. C'est un homme qui n'a rien  perdre, et les comdiens ne me l'ont dchan que pour m'engager  une sotte guerre, et me dtourner, par cet artifice, des autres ouvrages que j'ai  faire; et cependant, vous tes assez simples pour donner toutes dans ce panneau. Mais enfin j'en ferai ma dclaration publiquement. Je ne prtends faire aucune rponse  toutes leurs critiques et leurs contre-critiques. Qu'ils disent tous les maux du monde de mes pices, j'en suis d'accord. Qu'ils s'en saisissent aprs nous, qu'ils les retournent comme un habit pour les mettre sur leur thtre, et tchent  profiter de quelque agrment qu'on y trouve, et d'un peu de bonheur que j'ai, j'y consens: ils en ont besoin, et je serai bien aise de contribuer  les faire subsister, pourvu qu'ils se contentent de ce que je puis leur accorder avec biensance. La courtoisie doit avoir des bornes; et il y a des choses qui ne font rire ni les spectateurs, ni celui dont on parle. Je leur abandonne de bon coeur mes ouvrages, ma figure, mes gestes, mes paroles, mon ton de voix, et ma faon de rciter, pour en faire et dire tout ce qu'il leur plaira, s'ils en peuvent tirer quelque avantage: je ne m'oppose point  toutes ces choses, et je serai ravi que cela puisse rjouir le monde. Mais en leur abandonnant tout cela, ils me doivent faire la grce de me laisser le reste et de ne point toucher  des matires de la nature de celles sur lesquelles on m'a dit qu'ils m'attaquaient dans leurs comdies. C'est de quoi je prierai civilement cet honnte Monsieur qui se mle d'crire pour eux, et voil toute la rponse qu'ils auront de moi.

MADEMOISELLE BJART: Mais enfin.

MOLIRE: Mais enfin, vous me feriez devenir fou. Ne parlons point de cela davantage; nous nous amusons  faire des discours, au lieu de rpter notre comdie. O en tions-nous? Je ne m'en souviens plus.

MADEMOISELLE DE BRIE: Vous en tiez  l'endroit.

MOLIRE: Mon Dieu! j'entends du bruit: c'est le Roi qui arrive assurment; et je vois bien que nous n'aurons pas le temps de passer outre. Voil ce que c'est de s'amuser. Oh bien! faites donc pour le reste du mieux qu'il vous sera possible.

MADEMOISELLE BJART: Par ma foi, la frayeur me prend, et je ne saurais aller jouer mon rle, si je ne le rpte tout entier.

MOLIRE: Comment, vous ne sauriez aller jouer votre rle?

MADEMOISELLE BJART: Non.

MADEMOISELLE DU PARC: Ni moi le mien.

MADEMOISELLE DE BRIE: Ni moi non plus.

MADEMOISELLE MOLIRE: Ni moi.

MADEMOISELLE HERV: Ni moi.

MADEMOISELLE DU CROISY: Ni moi.

MOLIRE: Que pensez-vous donc faire? Vous moquez-vous toutes de moi?

Scne VI

BJART, MOLIRE, ETC.

BJART: Messieurs, je viens vous avertir que le Roi est venu, et qu'il attend que vous commenciez.

MOLIRE: Ah! Monsieur, vous me voyez dans la plus grande peine du monde, je suis dsespr  l'heure que je vous parle! Voici des femmes qui s'effrayent et qui disent qu'il leur faut rpter leurs rles avant que d'aller commencer. Nous demandons, de grce, encore un moment. Le Roi a de la bont, et il sait bien que la chose a t prcipite. Eh! de grce, tchez de vous remettre, prenez courage, je vous prie.

MADEMOISELLE DU PARC: Vous devez vous aller excuser.

MOLIRE: Comment m'excuser?

Scne VII

MOLIRE, MLLE BJART, ETC.

UN NECESSAIRE: Messieurs, commencez donc.

MOLIRE: Tout  l'heure, Monsieur. Je crois que je perdrai l'esprit de cette affaire-ci, et.

Scne VIII

MOLIRE, MLLE BJART, ETC.

AUTRE NECESSAIRE: Messieurs, commencez donc.

MOLIRE: Dans un moment, Monsieur. Et quoi donc? voulez-vous que j'aie l'affront.?

Scne IX

MOLIRE, MLLE BJART, ETC.

AUTRE NECESSAIRE: Messieurs, commencez donc.

MOLIRE: Oui, Monsieur, nous y allons. Eh! que de gens se font de fte, et viennent dire: "Commencez donc" ,  qui le Roi ne l'a pas command!

Scne X

MOLIRE, MLLE BJART, ETC.

AUTRE NECESSAIRE: Messieurs, commencez donc.

MOLIRE: Voil qui est fait, Monsieur. Quoi donc? recevrai-je la confusion.?

Scne XI

BJART, MOLIRE, ETC.

MOLIRE: Monsieur, vous venez pour nous dire de commencer, mais.

BJART: Non, Messieurs, je viens pour vous dire qu'on a dit au Roi l'embarras o vous vous trouviez, et que, par une bont toute particulire, il remet votre nouvelle comdie  une autre fois, et se contente, pour aujourd'hui, de la premire que vous pourrez donner.

MOLIRE: Ah! Monsieur, vous me redonnez la vie! Le Roi nous fait la plus grande grce du monde de nous donner du temps pour ce qu'il avait souhait, et nous allons tous le remercier des extrmes bonts qu'il nous fait paratre.

LE MALADE IMAGINAIRE


PROLOGUE

Aprs les glorieuses fatigues et les exploits victorieux de notre auguste monarque, il est bien juste que tous ceux qui se mlent d'crire travaillent ou  ses louanges, ou  son divertissement. C'est ce qu'ici l'on a voulu faire, et ce prologue est un essai des louanges de ce grand prince, qui donne entre  la comdie du Malade imaginaire, dont le projet a t fait pour le dlasser de ses nobles travaux.
La dcoration reprsente un lieu champtre et nanmoins fort agrable.

PILOGUE EN MUSIQUE ET EN DANSE

FLORE, PAN, CLIMNE, DAPHN, TIRCIS, DORILAS, DEUX ZPHIRS, TROUPE DE BERGRES ET DE BERGERS

FLORE

      Quittez, quittez vos troupeaux,
      Venez, Bergers, venez, Bergres,
      Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux:
      Je viens vous annoncer des nouvelles bien chres,
      Et rjouir tous ces hameaux.
      Quittez, quittez vos troupeaux,
      Venez, bergers, venez, Bergres,
      Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux.

CLIMNE ET DAPHN

      Berger, laissons l tes feux,
      Voil Flore qui nous appelle.

TIRCIS ET DORILAS

      Mais au moins dis-moi, cruelle,

TIRCIS

      Si d'un peu d'amiti tu payeras mes voeux?

DORILAS

      Si tu seras sensible  mon ardeur fidle?

CLIMNE ET DAPHN

      Voil Flore qui nous appelle.

TIRCIS ET DORILAS

      Ce n'est qu'un mot, un mot, un seul mot que je veux.

TIRCIS

      Languirai-je toujours dans ma peine mortelle?

DORILAS

      Puis-je esprer qu'un jour tu me rendras heureux?

CLIMNE ET DAPHN

      Voil Flore qui nous appelle.

ENTRE de ballet.

Toute la troupe des Bergers et des Bergres va se placer en cadence autour de Flore.

CLIMNE

      Quelle nouvelle parmi nous,
      Desse, doit jeter tant de rjouissance?

DAPHN

      Nous brlons d'apprendre de vous
      Cette nouvelle d'importance.

DORILAS

      D'ardeur nous en soupirons tous.

TOUS ENSEMBLE

      Nous en mourons d'impatience.

FLORE

      La voici: silence, silence!
      Vos voeux sont exaucs, Louis est de retour,
      Il ramne en ces lieux les plaisirs et l'amour,
      Et vous voyez finir vos mortelles alarmes.
      Par ses vastes exploits son bras voit tout soumis:
      Il quitte les armes,
      Faute d'ennemis.

TOUS

      Ah! quelle douce nouvelle!
      Qu'elle est grande! qu'elle est belle!
      Que de plaisirs! que de ris! que de jeux!
      Que de succs heureux!
      Et que le Ciel a bien rempli nos voeux!
      Ah! quelle douce nouvelle!
      Qu'elle est grande! qu'elle est belle!

ENTRE de ballet.

Tous les bergers et bergres expriment par des danses les transports de leur joie.

FLORE

      De vos fltes bocagres
      Rveillez les plus beaux sons:
      Louis offre  vos chansons
      La plus belle des matires.
      Aprs cent combats,
      O cueille son bras
      Une ample victoire,
      Formez entre vous
      Cent combats plus doux,
      Pour chanter sa gloire.

TOUS

      Formons entre nous
      Cent combats plus doux,
      Pour chanter sa gloire.

FLORE

      Mon jeune amant, dans ce bois,
      Des prsents de mon empire
      Prpare un prix  la voix
      Qui saura le mieux nous dire
      Les vertus et les exploits
      Du plus auguste des rois.

CLIMNE

      Si Tircis a l'avantage,

DAPHN

      Si Dorilas est vainqueur,

CLIMNE

       le chrir je m'engage.

DAPHN

      Je me donne  son ardeur.

TIRCIS

       trop chre esprance!

DORILAS

       mot plein de douceur!

TOUS DEUX

      Plus beau sujet, plus belle rcompense
      Peuvent-ils animer un coeur?

Les violons jouent un air pour animer les deux Bergers au combat, tandis que Flore, comme juge, va se placer au pied d'un bel arbre, qui est au milieu du thtre, avec deux Zphirs, et que le reste, comme spectateurs, va occuper les deux coins du thtre.

TIRCIS

      Quand la neige fondue enfle un torrent fameux,
      Contre l'effort soudain de ses flots cumeux
      Il n'est rien d'assez solide;
      Digues, chteaux, villes, et bois,
      Hommes et troupeaux  la fois,
      Tout cde au courant qui le guide:
      Tel, et plus fier, et plus rapide,
      Marche Louis dans ses exploits.

BALLET

Les Bergers et Bergres du ct de Tircis dansent autour de lui, sur une ritournelle, pour exprimer leurs applaudissements.

DORILAS

      Le foudre menaant, qui perce avec fureur
      L'affreuse obscurit de la nue enflamme,
      Fait d'pouvante et d'horreur
      Trembler le plus ferme coeur:
      Mais  la tte d'une arme
      Louis jette plus de terreur.

BALLET.

Les Bergers et Bergres de son ct font de mme que les autres.

TIRCIS

      Des fabuleux exploits que la Grce a chants,
      Par un brillant amas de belles vrits
      Nous voyons la gloire efface,
      Et tous ces fameux demi-dieux
      Que vante l'histoire passe
      Ne sont point  notre pense
      Ce que Louis est  nos yeux.

BALLET

Les Bergers et Bergres de son ct font encore la mme chose.

DORILAS

      Louis fait  nos temps, par ses faits inoues,
      Croire tous les beaux faits que nous chante l'histoire
      Des sicles vanouis:
      Mais nos neveux, dans leur gloire,
      N'auront rien qui fasse croire
      Tous les beaux faits de Louis.

BALLET

Les Bergers et Bergres de son ct font encore de mme, aprs quoi les deux partis se mlent.

PAN, suivi de six Faunes.

      Laissez, laissez, Bergers, ce dessein tmraire.
      H! que voulez-vous faire?
      Chanter sur vos chalumeaux
      Ce qu'Apollon sur sa lyre,
      Avec ses chants les plus beaux,
      N'entreprendrait pas de dire,
      C'est donner trop d'essor au feu qui vous inspire,
      C'est monter vers les cieux sur des ailes de cire,
      Pour tomber dans le fond des eaux.

      Pour chanter de Louis l'intrpide courage,
      Il n'est point d'assez docte voix,
      Point de mots assez grands pour en tracer l'image:
      Le silence est le langage
      Qui doit louer ses exploits.
      Consacrez d'autres soins  sa pleine victoire:
      Vos louanges n'ont rien qui flatte ses dsirs;
      Laissez, laissez l sa gloire,
      Ne songez qu' ses plaisirs.

TOUS

            Laissons, laissons l sa gloire,
            Ne songeons qu' ses plaisirs.

FLORE

      Bien que, pour taler ses vertus immortelles,
      La force manque  vos esprits,
      Ne laissez pas tous deux de recevoir le prix:
      Dans les choses grandes et belles
      Il suffit d'avoir entrepris.

ENTRE DE BALLET

Les deux Zphirs dansent avec deux couronnes de fleurs  la main, qu'ils viennent donner ensuite aux deux Bergers.

CLIMNE ET DAPHN, en leur donnant la main.

      Dans les choses grandes et belles
      Il suffit d'avoir entrepris.

TIRCIS ET DORILAS

      Ha! que d'un doux succs notre audace est suivie!

FLORE ET PAN

      Ce qu'on fait pour Louis, on ne le perd jamais.

LES QUATRE AMANTS

      Au soin de ses plaisirs donnons-nous dsormais.

FLORE ET PAN

      Heureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie!

TOUS

      Joignons tous dans ces bois
      Nos fltes et nos voix,
      Ce jour nous y convie;
      Et faisons aux chos redire mille fois:
      "Louis est le plus grand des rois;
      Heureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie!"

DERNIRE ET GRANDE ENTRE DE BALLET

Faunes, Bergers et Bergres, tous se mlent, et il se fait entre eux des jeux de danse, aprs quoi ils se vont prparer pour la Comdie.

Le thtre change et reprsente une chambre.

LE MALADE IMAGINAIRE


ACTEURS

ARGAN, malade imaginaire.
BLINE, seconde femme d'Argan.
ANGLIQUE, fille d'Argan et amante de Clante.
LOUISON, petite fille d'Argan et soeur d'Anglique.
BRALDE, frre d'Argan.
CLANTE, amant d'Anglique.
MONSIEUR DIAFOIRUS, mdecin.
THOMAS DIAFOIRUS, son fils et amant d'Anglique.
MONSIEUR PURGON, mdecin d'Argan.
MONSIEUR FLEURANT, apothicaire.
MONSIEUR BONNEFOY, notaire.
TOINETTE, servante. 

La scne est  Paris.

ACTE PREMIER, Scne premire

ARGAN, seul dans sa chambre assis, une table devant lui, compte des parties d'apothicaire avec des jetons; il fait, parlant  lui-mme, les dialogues suivants: Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font Vingt. Trois et deux font cinq." Plus, du vingt-quatrime, un petit clystre insinuatif, prparatif, et rmollient, pour amollir, humecter, et rafrachir les entrailles de Monsieur. "Ce qui me plat de Monsieur Fleurant, mon apothicaire, c'est que ses parties sont toujours fort civiles:" les entrailles de Monsieur, trente sols ". Oui, mais, Monsieur Fleurant, ce n'est pas tout que d'tre civil, il faut tre aussi raisonnable, et ne pas corcher les malades. Trente sols un lavement: je suis votre serviteur, je vous l'ai dj dit. Vous ne me les avez mis dans les autres parties qu' vingt sols, et vingt sols en langage d'apothicaire, c'est  dire dix sols; les voil, dix sols." Plus, dudit jour, un bon clystre dtersif, compos avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant l'ordonnance, pour balayer, laver, et nettoyer le bas-ventre de Monsieur, trente sols. "Avec votre permission, dix sols." Plus, dudit jour, le soir, un julep hpatique, soporatif, et somnifre, compos pour faire dormir Monsieur, trente-cinq sols. "Je ne me plains pas de celui-l, car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize et dix-sept sols, six deniers." Plus, du vingt-cinquime, une bonne mdecine purgative et corroborative, compose de casse rcente avec sn levantin, et autres, suivant l'ordonnance de Monsieur Purgon, pour expulser et vacuer la bile de Monsieur, quatre livres. "Ah! Monsieur Fleurant, c'est se moquer; il faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon ne vous a pas ordonn de mettre quatre francs. Mettez, mettez trois livres, s'il vous plat. Vingt et trente sols." Plus, dudit jour, une potion anodine, et astringente, pour faire reposer Monsieur, trente sols. "Bon, dix et quinze sols." Plus, du vingt-sixime, un clystre carminatif, pour chasser les vents de Monsieur, trente sols. "Dix Sols, Monsieur Fleurant." Plus, le clystre de Monsieur ritr le soir, comme dessus, trente sols. "Monsieur Fleurant, dix sols." Plus, du vingt-septime, une bonne mdecine compose pour hter d'aller, et chasser dehors les mauvaises humeurs de Monsieur, trois livres. "Bon, vingt et trente sols: je suis bien aise que vous soyez raisonnable." Plus, du vingt-huitime, une prise de petit-lait clarifi, et dulcor, pour adoucir, lnifier, temprer, et rafrachir le sang de Monsieur, vingt sols. "Bon, dix sols." Plus, une potion cordiale et prservative, compose avec douze grains de bzoard, sirops de limon et grenade, et autres, suivant l'ordonnance, cinq livres. "Ah! Monsieur Fleurant, tout doux, s'il vous plat; si vous en usez comme cela, on ne voudra plus tre malade: contentez-vous de quatre francs. Vingt et quarante sols. Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Soixante et trois livres, quatre sols, six deniers. Si bien donc que de ce mois j'ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit mdecines; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements; et l'autre mois il y avait douze mdecines, et vingt lavements. Je ne m'tonne pas si je ne me porte pas si bien ce mois-ci que l'autre. Je le dirai  Monsieur Purgon, afin qu'il mette ordre  cela. Allons, qu'on m'te tout ceci. Il n'y a personne: j'ai beau dire, on me laisse toujours seul; il n'y a pas moyen de les arrter ici. Il sonne une sonnette pour faire venir ses gens. Ils n'entendent point, et ma sonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin: point d'affaire. Drelin, drelin, Drelin: ils sont sourds. Toinette! Drelin, drelin, drelin: tout comme si je ne sonnais point. Chienne, coquine! Drelin, drelin, drelin: j'enrage. Il ne sonne plus, mais il crie. Drelin, drelin, drelin: carogne,  tous les diables! Est-il possible qu'on laisse comme cela un pauvre malade tout seul? Drelin, drelin, drelin: voil qui est pitoyable! Drelin, drelin, drelin: ah, mon Dieu! Ils me laisseront ici mourir. Drelin, drelin, drelin.

Scne II

TOINETTE, ARGAN.

TOINETTE, en entrant dans la chambre: On y va.

ARGAN: Ah, chienne! Ah, carogne.!

TOINETTE, faisant semblant de s'tre cogn la tte: Diantre soit fait de votre impatience! Vous pressez si fort les personnes, que je me suis donn un grand coup de la tte contre la carne d'un volet.

ARGAN, en colre: Ah, tratresse.!

TOINETTE, pour l'interrompre et l'empcher de crier, se plaint toujours en disant: Ha!

ARGAN: Il y a.

TOINETTE: Ha!

ARGAN: Il y a une heure.

TOINETTE: Ha!

ARGAN: Tu m'as laiss.

TOINETTE: Ha!

ARGAN: Tais-toi donc, coquine, que je te querelle.

TOINETTE: amon, ma foi! J'en suis d'avis, aprs ce que je me suis fait.

ARGAN: Tu m'as fait gosiller, carogne.

TOINETTE: Et vous m'avez fait, vous, casser la tte; l'un vaut bien l'autre; quitte  quitte, si vous voulez.

ARGAN: Quoi? coquine.

TOINETTE: Si vous querellez, je pleurerai.

ARGAN: Me laisser, tratresse.

TOINETTE, toujours pour l'interrompre: Ha!

ARGAN: Chienne, tu veux.

TOINETTE: Ha!

ARGAN: Quoi? il faudra encore que je n'aie pas le plaisir de la quereller.

TOINETTE: Querellez tout votre sol, je le veux bien.

ARGAN: Tu m'en empches, chienne, en m'interrompant  tous coups.

TOINETTE: Si vous avez le plaisir de quereller, il faut bien que, de mon ct, j'aie le plaisir de pleurer: chacun le sien, ce n'est pas trop. Ha!

ARGAN: Allons, il faut en passer par l. te-moi ceci, coquine, te-moi ceci. Argan se lve de sa chaise. Mon lavement d'aujourd'hui a-t-il bien opr?

TOINETTE: Votre lavement?

ARGAN: Oui. Ai-je bien fait de la bile?

TOINETTE: Ma foi! je ne me mle point de ces affaires-l: c'est  Monsieur Fleurant  y mettre le nez, puisqu'il en a le profit.

ARGAN: Qu'on ait soin de me tenir un bouillon prt, pour l'autre que je dois tantt prendre.

TOINETTE: Ce Monsieur Fleurant-l et ce Monsieur Purgon s'gayent bien sur votre corps; ils ont en vous une bonne vache  lait; et je voudrais bien leur demander quel mal vous avez, pour vous faire tant de remdes.

ARGAN: Taisez-vous, ignorante, ce n'est pas  vous  contrler les ordonnances de la mdecine. Qu'on me fasse venir ma fille Anglique, j'ai  lui dire quelque chose.

TOINETTE: La voici qui vient d'elle-mme: elle a devin votre pense.

Scne III

ANGLIQUE, TOINETTE, ARGAN.

ARGAN: Approchez, Anglique; vous venez  propos: je voulais vous parler.

ANGLIQUE: Me voil prte  vous our.

ARGAN, courant au bassin: Attendez. Donnez-moi mon bton. Je vais revenir tout  l'heure.

TOINETTE, en le raillant: Allez vite, Monsieur, allez. Monsieur Fleurant nous donne des affaires.

Scne IV

ANGLIQUE, TOINETTE.

ANGLIQUE, la regardant d'un oeil languissant, lui dit confidemment: Toinette.

TOINETTE: Quoi?

ANGLIQUE: Regarde-moi un peu.

TOINETTE: H bien! Je vous regarde.

ANGLIQUE: Toinette.

TOINETTE: H bien, quoi, "Toinette"?

ANGLIQUE: Ne devines-tu point de quoi je veux parler?

TOINETTE: Je m'en doute assez: de notre jeune amant; car c'est sur lui, depuis six jours, que roulent tous nos entretiens; et vous n'tes point bien si vous n'en parlez  toute heure.

ANGLIQUE: Puisque tu connais cela, que n'es-tu donc la premire  m'en entretenir, et que ne m'pargnes-tu la peine de te jeter sur ce discours?

TOINETTE: Vous ne m'en donnez pas le temps, et vous avez des soins l-dessus qu'il est difficile de prvenir.

ANGLIQUE: Je t'avoue que je ne saurais me lasser de te parler de lui, et que mon coeur profite avec chaleur de tous les moments de s'ouvrir  toi. Mais dis-moi, condamnes-tu, Toinette, les sentiments que j'ai pour lui?

TOINETTE: Je n'ai garde.

ANGLIQUE: Ai-je tort de m'abandonner  ces douces impressions?

TOINETTE: Je ne dis pas cela.

ANGLIQUE: Et voudrais-tu que je fusse insensible aux tendres protestations de cette passion ardente qu'il tmoigne pour moi?

TOINETTE:  Dieu ne plaise!

ANGLIQUE: Dis-moi un peu, ne trouves-tu pas, comme moi, quelque chose du Ciel, quelque effet du destin, dans l'aventure inopine de notre connaissance?

TOINETTE: Oui.

ANGLIQUE: Ne trouves-tu pas que cette action d'embrasser ma dfense sans me connatre est tout  fait d'un honnte homme?

TOINETTE: Oui.

ANGLIQUE: Que l'on ne peut pas en user plus gnreusement?

TOINETTE: D'accord.

ANGLIQUE: Et qu'il fit tout cela de la meilleure grce du monde?

TOINETTE: Oh! oui.

ANGLIQUE: Ne trouves tu pas, Toinette, qu'il est bien fait de sa personne?

TOINETTE: Assurment.

ANGLIQUE: Qu'il a l'air le meilleur du monde?

TOINETTE: Sans doute.

ANGLIQUE: Que ses discours, comme ses actions, ont quelque chose de noble?

TOINETTE: Cela est sr.

ANGLIQUE: Qu'on ne peut rien entendre de plus passionn que tout ce qu'il me dit?

TOINETTE: Il est vrai.

ANGLIQUE: Et qu'il n'est rien de plus fcheux que la contrainte o l'on me tient, qui bouche tout commerce aux doux empressements de cette mutuelle ardeur que le Ciel nous inspire?

TOINETTE: Vous avez raison.

ANGLIQUE: Mais, ma pauvre Toinette, crois-tu qu'il m'aime autant qu'il me le dit?

TOINETTE: Eh, eh! ces choses-l, parfois, sont un peu sujettes  caution. Les grimaces d'amour ressemblent fort  la vrit; et j'ai vu de grands comdiens l-dessus.

ANGLIQUE: Ah! Toinette, que dis-tu l? Hlas! de la faon qu'il parle, serait-il bien possible qu'il ne me dt pas vrai?

TOINETTE: En tout cas, vous en serez bientt claircie; et la rsolution o il vous crivit hier qu'il tait de vous faire demander en mariage est une prompte voie  vous faire connatre s'il vous dit vrai, ou non: c'en sera l la bonne preuve.

ANGLIQUE: Ah! Toinette, si celui-l me trompe, je ne croirai de ma vie aucun homme.

TOINETTE: Voil votre pre qui revient.

Scne V

ARGAN, ANGLIQUE, TOINETTE.

ARGAN se met dans sa chaise:  , ma fille, je vais vous dire une nouvelle, o peut-tre ne vous attendez-vous pas: on vous demande en mariage. Qu'est-ce que cela? vous riez. Cela est plaisant, oui, ce mot de mariage; il n'y a rien de plus drle pour les jeunes filles: ah! nature, nature!  ce que je puis voir, ma fille, je n'ai que faire de vous demander si vous voulez bien vous marier.

ANGLIQUE: Je dois faire, mon pre, tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner.

ARGAN: Je suis bien aise d'avoir une fille si obissante. La chose est donc conclue, et je vous ai promise.

ANGLIQUE: C'est  moi, mon pre, de suivre aveuglment toutes vos volonts.

ARGAN: Ma femme, votre belle-mre, avait envie que je vous fisse religieuse, et votre petite soeur Louison aussi, et de tout temps elle a t aheurte  cela.

TOINETTE, tout bas: La bonne bte a ses raisons.

ARGAN: Elle ne voulait point consentir  ce mariage, mais je l'ai emport, et ma parole est donne.

ANGLIQUE: Ah! mon pre, que je vous suis oblige de toutes vos bonts.

TOINETTE: En vrit, je vous sais bon gr de cela, et voil l'action la plus sage que vous ayez faite de votre vie.

ARGAN: Je n'ai point encore vu la personne; mais on m'a dit que j'en serais content, et toi aussi.

ANGLIQUE: Assurment, mon pre.

ARGAN: Comment l'as-tu vu?

ANGLIQUE: Puisque votre consentement m'autorise  vous pouvoir ouvrir mon coeur, je ne feindrai point de vous dire que le hasard nous a fait connatre il y a six jours, et que la demande qu'on vous a faite est un effet de l'inclination que, ds cette premire vue, nous avons prise l'un pour l'autre.

ARGAN: Ils ne m'ont pas dit cela; mais j'en suis bien aise, et c'est tant mieux que les choses soient de la sorte. Ils disent que c'est un grand jeune garon bien fait.

ANGLIQUE: Oui, mon pre.

ARGAN: De belle taille.

ANGLIQUE: Sans doute.

ARGAN: Agrable de sa personne.

ANGLIQUE: Assurment.

ARGAN: De bonne physionomie.

ANGLIQUE: Trs bonne.

ARGAN: Sage, et bien n.

ANGLIQUE: Tout  fait.

ARGAN: Fort honnte.

ANGLIQUE: Le plus honnte du monde.

ARGAN: Qui parle bien latin, et grec.

ANGLIQUE: C'est ce que je ne sais pas.

ARGAN: Et qui sera reu mdecin dans trois jours.

ANGLIQUE: Lui, mon pre?

ARGAN: Oui. Est-ce qu'il ne te l'a pas dit?

ANGLIQUE: Non vraiment. Qui vous l'a dit  vous?

ARGAN: Monsieur Purgon.

ANGLIQUE: Est-ce que Monsieur Purgon le connat?

ARGAN: La belle demande! Il faut bien qu'il le connaisse, puisque c'est son neveu.

ANGLIQUE: Clante, neveu de Monsieur Purgon?

ARGAN: Quel Clante? Nous parlons de celui pour qui l'on t'a demande en mariage.

ANGLIQUE: H! oui.

ARGAN: H bien, c'est le neveu de Monsieur Purgon qui est le fils de son beau-frre le mdecin, Monsieur Diafoirus; et ce fils s'appelle Thomas Diafoirus, et non pas Clante; et nous avons conclu ce mariage-l ce matin, Monsieur Purgon, Monsieur Fleurant et moi, et, demain, ce gendre prtendu doit m'tre amen par son pre. Qu'est-ce? vous voil toute baubie?

ANGLIQUE: C'est, mon pre, que je connais que vous avez parl d'une personne, et que j'ai entendu une autre.

TOINETTE: Quoi? Monsieur, vous auriez fait ce dessein burlesque? Et avec tout le bien que vous avez, vous voudriez marier votre fille avec un mdecin?

ARGAN: Oui. De quoi te mles-tu, coquine, impudente que tu es?

TOINETTE: Mon Dieu! tout doux: vous allez d'abord aux invectives. Est-ce que nous ne pouvons pas raisonner ensemble sans nous emporter? L, parlons de sang-froid. Quelle est votre raison, s'il vous plat, pour un tel mariage?

ARGAN: Ma raison est que, me voyant infirme et malade comme je suis, je veux me faire un gendre et des allis mdecins, afin de m'appuyer de bons secours contre ma maladie, d'avoir dans ma famille les sources des remdes qui me sont ncessaires, et d'tre  mme des consultations et des ordonnances.

TOINETTE: H bien! voil dire une raison, et il y a plaisir  se rpondre doucement les uns aux autres. Mais, Monsieur, mettez la main  la conscience: est-ce que vous tes malade?

ARGAN: Comment, coquine, si je suis malade? si je suis malade, impudente?

TOINETTE: H bien! oui, Monsieur, vous tes malade, n'ayons point de querelle l-dessus; oui, vous tes fort malade, j'en demeure d'accord, et plus malade que vous ne pensez: voil qui est fait. Mais votre fille doit pouser un mari pour elle, et, n'tant point malade, il n'est pas ncessaire de lui donner un mdecin.

ARGAN: C'est pour moi que je lui donne ce mdecin; et une fille de bon naturel doit tre ravie d'pouser ce qui est utile  la sant de son pre.

TOINETTE: Ma foi! Monsieur, voulez-vous qu'en amie je vous donne un conseil?

ARGAN: Quel est-il ce conseil?

TOINETTE: De ne point songer  ce mariage-l.

ARGAN: H la raison?

TOINETTE: La raison? C'est que votre fille n'y consentira point.

ARGAN: Elle n'y consentira point?

TOINETTE: Non.

ARGAN: Ma fille?

TOINETTE: Votre fille. Elle vous dira qu'elle n'a que faire de Monsieur Diafoirus, ni de son fils Thomas Diafoirus, ni de tous les Diafoirus du monde.

ARGAN: J'en ai affaire, moi, outre que le parti est plus avantageux qu'on ne pense. Monsieur Diafoirus n'a que ce fils-l pour tout hritier; et, de plus, Monsieur Purgon, qui n'a ni femme, ni enfants, lui donne tout son bien en faveur de ce mariage; et Monsieur Purgon est un homme qui a huit mille bonnes livres de rente.

TOINETTE: Il faut qu'il ait tu bien des gens, pour s'tre fait si riche.

ARGAN: Huit mille livres de rente sont quelque chose, sans compter le bien du pre.

TOINETTE: Monsieur, tout cela est bel et bon; mais j'en reviens toujours l: je vous conseille, entre nous, de lui choisir un autre mari, et elle n'est point faite pour tre Madame Diafoirus.

ARGAN: Et je veux, moi, que cela soit.

TOINETTE: Eh fi! ne dites pas cela.

ARGAN: Comment, que je ne dise pas cela?

TOINETTE: H non!

ARGAN: Et pourquoi ne le dirai-je pas?

TOINETTE: On dira que vous ne songez pas  ce que vous dites.

ARGAN: On dira ce qu'on voudra; mais je vous dis que je veux qu'elle excute la parole que j'ai donne.

TOINETTE: Non: je suis sre qu'elle ne le fera pas.

ARGAN: Je l'y forcerai bien.

TOINETTE: Elle ne le fera pas, vous dis-je.

ARGAN: Elle le fera, ou je la mettrai dans un convent.

TOINETTE: Vous?

ARGAN: Moi.

TOINETTE: Bon.

ARGAN: Comment, "bon"?

TOINETTE: Vous ne la mettrez point dans un convent.

ARGAN: Je ne la mettrai point dans un convent?

TOINETTE: Non.

ARGAN: Non?

TOINETTE: Non.

ARGAN: Ouais! Voici qui est plaisant: je ne mettrai pas ma fille dans un convent, si je veux?

TOINETTE: Non, vous dis-je.

ARGAN: Qui m'en empchera?

TOINETTE: Vous-mme.

ARGAN: Moi?

TOINETTE: Oui: vous n'aurez pas ce coeur-l.

ARGAN: Je l'aurai.

TOINETTE: Vous vous moquez.

ARGAN: Je ne me moque point.

TOINETTE: La tendresse paternelle vous prendra.

ARGAN: Elle ne me prendra point.

TOINETTE: Une petite larme ou deux, des bras jets au cou, un "mon petit papa mignon" , prononc tendrement sera assez pour vous toucher.

ARGAN: Tout cela ne fera rien.

TOINETTE: Oui, oui.

ARGAN: Je vous dis que je n'en dmordrai point.

TOINETTE: Bagatelles.

ARGAN: Il ne faut point dire "bagatelles" .

TOINETTE: Mon Dieu! je vous connais, vous tes bon naturellement.

ARGAN, avec emportement: Je ne suis point bon, et je suis mchant quand je veux.

TOINETTE: Doucement, Monsieur: vous ne songez pas que vous tes malade.

ARGAN: Je lui commande absolument de se prparer  prendre le mari que je dis.

TOINETTE: Et moi, je lui dfends absolument d'en faire rien.

ARGAN: O est-ce donc que nous sommes? et quelle audace est-ce l  une coquine de servante de parler de la sorte devant son matre?

TOINETTE: Quand un matre ne songe pas  ce qu'il fait, une servante bien sense est en droit de le redresser.

ARGAN court aprs Toinette: Ah! insolente, il faut que je t'assomme.

TOINETTE se sauve de lui: Il est de mon devoir de m'opposer aux choses qui vous peuvent dshonorer.

ARGAN, en colre, court aprs elle autour de sa chaise, son bton  la main: Viens, viens, que je t'apprenne  parler.

TOINETTE, courant, et se sauvant du ct de la chaise o n'est pas Argan: Je m'intresse, comme je dois,  ne vous point laisser faire de folie.

ARGAN: Chienne!

TOINETTE: Non, je ne consentirai jamais  ce mariage.

ARGAN: Pendarde!

TOINETTE: Je ne veux point qu'elle pouse votre Thomas Diafoirus.

ARGAN: Carogne!

TOINETTE: Et elle m'obira plutt qu' vous.

ARGAN: Anglique, tu ne veux pas m'arrter cette coquine-l?

ANGLIQUE: Eh! mon pre, ne vous faites point malade.

ARGAN: Si tu ne me l'arrtes, je te donnerai ma maldiction.

TOINETTE: Et moi, je la dshriterai, si elle vous obit.

ARGAN se jette dans sa chaise, tant las de courir aprs elle: Ah! ah! je n'en puis plus. Voil pour me faire mourir.

Scne VI

BLINE, ANGLIQUE,TOINETTE, ARGAN.

ARGAN: Ah! ma femme, approchez.

BLINE: Qu'avez-vous, mon pauvre mari?

ARGAN: Venez-vous-en ici  mon secours.

BLINE: Qu'est-ce que c'est donc qu'il y a, mon petit fils?

ARGAN: Mamie.

BLINE: Mon ami.

ARGAN: On vient de me mettre en colre!

BLINE: Hlas! pauvre petit mari. Comment donc, mon ami?

ARGAN: Votre coquine de Toinette est devenue plus insolente que jamais.

BLINE: Ne vous passionnez donc point.

ARGAN: Elle m'a fait enrager, mamie.

BLINE: Doucement, mon fils.

ARGAN: Elle a contrecarr, une heure durant, les choses que je veux faire.

BLINE: L, l, tout doux.

ARGAN: Et a eu l'effronterie de me dire que je ne suis point malade.

BLINE: C'est une impertinente.

ARGAN: Vous savez, mon coeur, ce qui en est.

BLINE: Oui, mon coeur, elle a tort.

ARGAN: Mamour, cette coquine-l me fera mourir.

BLINE: Eh l! Eh l!

ARGAN: Elle est cause de toute la bile que je fais.

BLINE: Ne vous fchez point tant.

ARGAN: Et il y a je ne sais combien que je vous dis de me la chasser.

BLINE: Mon Dieu! mon fils, il n'y a point de serviteurs et de servantes qui n'aient leurs dfauts. On est contraint parfois de souffrir leurs mauvaises qualits  cause des bonnes. Celle-ci est adroite, soigneuse, diligente, et surtout fidle; et vous savez qu'il faut maintenant de grandes prcautions pour les gens que l'on prend. Hol! Toinette.

TOINETTE: Madame.

BLINE: Pourquoi donc est-ce que vous mettez mon mari en colre?

TOINETTE, d'un ton doucereux: Moi, Madame, hlas! Je ne sais pas ce que vous me voulez dire, et je ne songe qu' complaire  Monsieur en toutes choses.

ARGAN: Ah! la tratresse!

TOINETTE: Il nous a dit qu'il voulait donner sa fille en mariage au fils de Monsieur Diafoirus; je lui ai rpondu que je trouvais le parti avantageux pour elle; mais que je croyais qu'il ferait mieux de la mettre dans un convent.

BLINE: Il n'y a pas grand mal  cela, et je trouve qu'elle a raison.

ARGAN: Ah! mamour, vous la croyez. C'est une sclrate: elle m'a dit cent insolences.

BLINE: H bien! je vous crois, mon ami. L, remettez-vous. coutez, Toinette, si vous fchez jamais mon mari, je vous mettrai dehors. , donnez-moi son manteau fourr, et des oreillers, que je l'accommode dans sa chaise. Vous voil je ne sais comment. Enfoncez bien votre bonnet jusque sur vos oreilles: il n'y a rien qui enrhume tant que de prendre l'air par les oreilles.

ARGAN: Ah! mamie, que je vous suis oblig de tous les soins que vous prenez de moi!

BLINE, accommodant les oreillers qu'elle met autour d'Argan: Levez-vous, que je mette ceci sous vous. Mettons celui-ci pour vous appuyer, et celui-l de l'autre ct. Mettons celui-ci derrire votre dos, et cet autre-l pour soutenir votre tte.

TOINETTE, lui mettant rudement un oreiller sur la tte, et puis fuyant: Et celui-ci pour vous garder du serein.

ARGAN se lve en colre, et jette tous les oreillers  Toinette: Ah! coquine, tu veux m'touffer.

BLINE: Eh l, eh l! Qu'est-ce que c'est donc?

ARGAN, tout essouffl, se jette dans sa chaise: Ah, ah, ah! je n'en puis plus.

BLINE: Pourquoi vous emporter ainsi? Elle a cru faire bien.

ARGAN: Vous ne connaissez pas, mamour, la malice de la pendarde. Ah! elle m'a mis tout hors de moi; et il faudra plus de huit mdecines, et de douze lavements, pour rparer tout ceci.

BLINE: L, l, mon petit ami, apaisez-vous un peu.

ARGAN: Mamie, vous tes toute ma consolation.

BLINE: Pauvre petit fils.

ARGAN: Pour tcher de reconnatre l'amour que vous me portez, je veux, mon coeur, comme je vous ai dit, faire mon testament.

BLINE: Ah! mon ami, ne parlons point de cela, je vous prie: je ne saurais souffrir cette pense; et le seul mot de testament me fait tressaillir de douleur.

ARGAN: Je vous avais dit de parler pour cela  votre notaire.

BLINE: Le voil l-dedans, que j'ai amen avec moi.

ARGAN: Faites-le donc entrer, mamour.

BLINE: Hlas! mon ami, quand on aime bien un mari, on n'est gure en tat de songer  tout cela.

Scne VII

LE NOTAIRE, BLINE, ARGAN.

ARGAN: Approchez, Monsieur de Bonnefoy, approchez. Prenez un sige, s'il vous plat. Ma femme m'a dit, Monsieur, que vous tiez fort honnte homme, et tout  fait de ses amis, et je l'ai charge de vous parler pour un testament que je veux faire.

BLINE: Hlas! je ne suis point capable de parler de ces choses-l.

LE NOTAIRE: Elle m'a, Monsieur, expliqu vos intentions, et le dessein o vous tes pour elle; et j'ai  vous dire l-dessus que vous ne sauriez rien donner  votre femme par votre testament.

ARGAN: Mais pourquoi?

LE NOTAIRE: La coutume y rsiste. Si vous tiez en pays de droit crit, cela se pourrait faire; mais  Paris, et dans les pays coutumiers, au moins dans la plupart, c'est ce qui ne se peut, et la disposition serait nulle. Tout l'avantage qu'homme et femme conjoints par mariage se peuvent faire l'un  l'autre, c'est un don mutuel entre vifs; encore faut-il qu'il n'y ait enfants, soit des deux conjoints, ou de l'un d'eux, lors du dcs du premier mourant.

ARGAN: Voil une coutume bien impertinente, qu'un mari ne puisse rien laisser  une femme dont il est aim tendrement, et qui prend de lui tant de soin. J'aurais envie de consulter mon avocat, pour voir comment je pourrais faire.

LE NOTAIRE: Ce n'est point  des avocats qu'il faut aller, car ils sont d'ordinaire svres l-dessus, et s'imaginent que c'est un grand crime que de disposer en fraude de la loi. Ce sont gens de difficults, et qui sont ignorants des dtours de la conscience. Il y a d'autres personnes  consulter, qui sont bien plus accommodantes, qui ont des expdients pour passer doucement par-dessus la loi, et rendre juste ce qui n'est pas permis; qui savent aplanir les difficults d'une affaire, et trouver des moyens d'luder la coutume par quelque avantage indirect. Sans cela, o en serions-nous tous les jours? Il faut de la facilit dans les choses; autrement nous ne ferions rien, et je ne donnerais pas un sou de notre mtier.

ARGAN: Ma femme m'avait bien dit, Monsieur, que vous tiez Fort habile, et fort honnte homme. Comment puis-je faire, s'il vous plat, pour lui donner mon bien, et en frustrer mes enfants?

LE NOTAIRE: Comment vous pouvez faire? Vous pouvez choisir doucement un ami intime de votre femme, auquel vous donnerez en bonne forme par votre testament tout ce que vous pouvez; et cet ami ensuite lui rendra tout. Vous pouvez encore contracter un grand nombre d'obligations, non suspectes, au profit de divers cranciers, qui prteront leur nom  votre femme, et entre les mains de laquelle ils mettront leur dclaration que ce qu'ils en ont fait n'a t que pour lui faire plaisir. Vous pouvez aussi, pendant que vous tes en vie, mettre entre ses mains de l'argent comptant, ou des billets que vous pourrez avoir, payables au porteur.

BLINE: Mon Dieu! il ne faut point vous tourmenter de tout cela. S'il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.

ARGAN: Mamie!

BLINE: Oui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre.

ARGAN: Ma chre femme!

BLINE: La vie ne me sera plus de rien.

ARGAN: Mamour!

BLINE: Et je suivrai vos pas, pour vous faire connatre la tendresse que j'ai pour vous.

ARGAN: Mamie, vous me fendez le coeur. Consolez-vous, je vous en prie.

LE NOTAIRE: Ces larmes sont hors de saison, et les choses n'en sont point encore l.

BLINE: Ah! Monsieur, vous ne savez pas ce que c'est qu'un mari qu'on aime tendrement.

ARGAN: Tout le regret que j'aurai, si je meurs, mamie, c'est de n'avoir point un enfant de vous. Monsieur Purgon m'avait dit qu'il m'en ferait faire un.

LE NOTAIRE: Cela pourra venir encore.

ARGAN: Il faut faire mon testament, mamour, de la faon que Monsieur dit; mais, par prcaution, je veux vous mettre entre les mains vingt mille francs en or, que j'ai dans le lambris de mon alcve, et deux billets payables au porteur, qui me sont dus, l'un par Monsieur Damon, et l'autre par Monsieur Grante.

BLINE: Non, non, je ne veux point de tout cela! Ah! Combien dites-vous qu'il y a dans votre alcve?

ARGAN: Vingt mille francs, mamour.

BLINE: Ne me parlez point de bien, je vous prie. Ah! de combien sont les deux billets?

ARGAN: Ils sont, mamie, l'un de quatre mille francs, et l'autre de six.

BLINE: Tous les biens du monde, mon ami, ne me sont rien au prix de vous.

LE NOTAIRE: Voulez-vous que nous procdions au testament?

ARGAN: Oui, Monsieur; mais nous serons mieux dans mon petit cabinet. Mamour, conduisez-moi, je vous prie.

BLINE: Allons, mon pauvre petit fils.

Scne VIII

ANGLIQUE, TOINETTE.

TOINETTE: Les voil avec un notaire, et j'ai ou parler de testament. Votre belle-mre ne s'endort point, et c'est sans doute quelque conspiration contre vos intrts o elle pousse votre pre.

ANGLIQUE: Qu'il dispose de son bien  sa fantaisie, pourvu qu'il ne dispose point de mon coeur. Tu vois, Toinette, les desseins violents que l'on fait sur lui. Ne m'abandonne point, je te prie, dans l'extrmit o je suis.

TOINETTE: Moi, vous abandonner? j'aimerais mieux mourir. Votre belle-mre a beau me faire sa confidente, et me vouloir jeter dans ses intrts, je n'ai jamais pu avoir d'inclination pour elle, et j'ai toujours t de votre parti. Laissez-moi faire: j'emploierai toute chose pour vous servir. Mais pour vous servir avec plus d'effet, je veux changer de batterie, couvrir le zle que j'ai pour vous, et feindre d'entrer dans les sentiments de votre pre et de votre belle-mre.

ANGLIQUE: Tche, je t'en conjure, de faire donner avis  Clante du mariage qu'on a conclu.

TOINETTE: Je n'ai personne  employer  cet office, que le vieux usurier Polichinelle, mon amant, et il m'en cotera pour cela quelques paroles de douceur, que je veux bien dpenser pour vous. Pour aujourd'hui il est trop tard, mais demain, du grand matin, je l'envoierai qurir, et il sera ravi de.

BLINE: Toinette.

TOINETTE: Voil qu'on m'appelle. Bonsoir. Reposez-vous sur moi.

Le thtre change, et reprsente une ville.

PREMIER INTERMDE

Polichinelle, dans la nuit, vient pour donner une srnade  sa matresse. Il est interrompu d'abord par des violons, contre lesquels il se met en colre, et ensuite par le Guet, compos de musiciens et de danseurs.

POLICHINELLE

 amour, amour, amour, amour! Pauvre Polichinelle, quelle diable de fantaisie t'es-tu all mettre dans la cervelle?  quoi t'amuses-tu, misrable insens que tu es? Tu quittes le soin de ton ngoce, et tu laisses aller tes affaires  l'abandon. Tu ne manges plus, tu ne bois presque plus, tu perds le repos de la nuit; et tout cela pour qui? Pour une dragonne, franche dragonne, une diablesse qui te rembarre, et se moque de tout ce que tu peux lui dire. Mais il n'y a point  raisonner l-dessus. Tu le veux, amour: il faut tre fou comme beaucoup d'autres. Cela n'est pas le mieux du monde  un homme de mon ge; mais qu'y faire? On n'est pas sage quand on veut, et les vieilles cervelles se dmontent comme les jeunes.
Je viens voir si je ne pourrai point adoucir ma tigresse par une srnade. Il n'y a rien parfois qui soit si touchant qu'un amant qui vient chanter ses dolances aux gonds et aux verrous de la porte de sa matresse. Voici de quoi accompagner ma voix.  nuit!  chre nuit! Porte mes plaintes amoureuses jusque dans le lit de mon inflexible.

Il chante ces paroles:

      Notte e d v'amo e v'adoro,
      Cerco un si per mio ristoro;
      Ma se voi dite di no,
      Bell'ingrata, io morir.

      Fra la speranza
      S'afflige il cuore,
      In lontananza
      Consuma l'hore;
      Si dolce inganno
      Che mi figura
      Breve l'affanno
      Ahi! Troppo dura!
      Cosi per tropp'amar languisco e muoro.

      Notte e d v'amo e v'adoro,
      Cerco un s per mio ristoro;
      Ma se voi dite di no,
      Bell'ingrata, io morir.

      Se non dormite,
      Almen pensate
      Alle ferite
      Ch'al cuor mi fate;
      Deh! Almen fingete,
      Per mio conforto,
      Se m'uccidete,
      D'haver il torto:
      Vostra piet mi scemer il martoro.

      Notte e d v'amo e v'adoro,
      Cerco un s per mio ristoro,
      Ma se voi dite di no,
      Bell'ingrata, io morir.

Une VIEILLE se prsente  la fentre, et rpond au seignor Polichinelle en se moquant de lui.

      Zerbinetti, ch'ogn'hor con finti sguardi,
      Mentiti desiri,
      Fallaci sospiri,
      Accenti bugiardi,
      Di fede vi pregiate,
      Ah! che non m'ingannate,
      Che gi so per prova
      Ch'in voi non si trova
      Constanza ne fede:
      Oh! quanto  pazza colei che vi crede!

      Quei sguardi languidi
      Non m'innamorano,
      Quei sospir fervidi
      Pi non m'infiammano,
      Vel giuro a f.
      Zerbino misero,
      Del vostro piangere
      Il mio cor libero
      Vuol sempre ridere,
      Credet'a me:
      Che gi so per prova
      Ch'in voi non si trova
      Constanza ne fede:
      Oh! quanto  pazza colei che vi crede!

VIOLONS

POLICHINELLE

Quelle impertinente harmonie vient interrompre ici ma voix?

VIOLONS

POLICHINELLE

Paix l, taisez-vous, VIOLONS Laissez-moi me plaindre  mon aise des cruauts de mon inexorable.

VIOLONS

POLICHINELLE

Taisez-vous vous dis-je. C'est moi qui veux chanter.

VIOLONS

POLICHINELLE

Paix donc.

VIOLONS

POLICHINELLE

Ouais!

VIOLONS

POLICHINELLE

Ahi!

VIOLONS

POLICHINELLE

Est-ce pour rire?

VIOLONS

POLICHINELLE

Ah! que de bruit!

VIOLONS

POLICHINELLE

Le diable vous emporte!

VIOLONS

POLICHINELLE

J'enrage.

VIOLONS

POLICHINELLE

Vous ne vous tairez pas? Ah, Dieu soit lou!

VIOLONS

POLICHINELLE

Encore?

VIOLONS

POLICHINELLE

Peste des violons!

VIOLONS

POLICHINELLE

La sotte musique que voil!

VIOLONS

POLICHINELLE

La, la, la, la, la, la.

VIOLONS

POLICHINELLE

La, la, la, la, la, la.

VIOLONS

POLICHINELLE
La, la, la, la, la, la.

VIOLONS

POLICHINELLE

La, la, la, la, la, la.

VIOLONS

POLICHINELLE

La, la, la, la, la.

VIOLONS

POLICHINELLE, avec un luth, dont il ne joue que des lvres et de la langue, en disant plin, tan, plan, etc.

Par ma foi! cela me divertit. Poursuivez, Messieurs les Violons, vous me ferez plaisir. Allons donc, continuez. Je vous en prie. Voil le moyen de les faire Taire. La musique est accoutume  ne point faire ce qu'on veut. Ho sus,  nous! Avant que de chanter, il faut que je prlude un peu, et joue quelque pice, afin de mieux prendre mon ton. Plan, plan, plan. Plin, plin, plin. Voil un temps fcheux pour mettre un luth d'accord. Plin, plin, plin. Plin tan plan. Plin, plin. Les cordes ne tiennent point par ce temps-l. Plin, plan. J'entends du bruit, mettons mon luth contre la porte.

ARCHERS, passant dans la rue, accourent au bruit qu'ils entendent et demandent:

Qui va l, qui va l?

POLICHINELLE

Qui diable est-ce l? Est-ce que c'est la mode de parler en musique?

ARCHERS

Qui va l, qui va l, qui va l?

POLICHINELLE, pouvant.

Moi, moi, moi.

ARCHERS

Qui va l, qui va l? vous dis-je.

POLICHINELLE

Moi, moi, vous dis-je.

ARCHERS

Et qui toi, et qui toi?

POLICHINELLE

Moi, moi, moi, moi, moi, moi.

ARCHERS

Dis ton nom, dis ton nom, sans davantage attendre.

POLICHINELLE, feignant d'tre bien hardi.

Mon nom est: "va te faire pendre."

ARCHERS

      Ici, camarades, ici.
      Saisissons l'insolent qui nous rpond ainsi.

ENTRE DE BALLET

Tout le Guet vient, qui cherche Polichinelle dans la nuit.

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

      Qui va l?

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

                  Qui sont les coquins que j'entends?

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

      Euh?

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

                  Hol, mes laquais, mes gens!

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

      Par la mort!

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE
                  Par la sang !

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

                              J'en jetterai par terre.

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

      Champagne, Poitevin, Picard, Basque, Breton!

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

      Donnez-moi mon mousqueton.

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE fait semblant de tirer un coup de pistolet.

Poue.

Ils tombent tous et s'enfuient.

POLICHINELLE, en se moquant.

Ah, ah, ah, ah, comme je leur ai donn l'pouvante! Voil de sottes gens d'avoir peur de moi, qui ai peur des autres. Ma foi! Ii n'est que de jouer d'adresse en ce monde. Si je n'avais tranch du grand seigneur, et n'avais fait le brave, ils n'auraient pas manqu de me happer. Ah, ah, ah.

Les archers se rapprochent, et ayant entendu ce qu'il disait, ils le saisissent au collet.

ARCHERS

      Nous le tenons.  nous, camarades,  nous:
      Dpchez, de la lumire.

BALLET

Tout le Guet vient avec des lanternes.

ARCHERS

      Ah, tratre! ah, fripon! C'est donc vous?
      Faquin, maraud, pendard, impudent, tmraire,
      Insolent, effront, coquin, filou, voleur,
      Vous osez nous faire peur?

POLICHINELLE

      Messieurs, c'est que j'tais ivre.

ARCHERS

      Non, non, bon, point de raison:
      Il faut vous apprendre  vivre.
      En prison, vite, en prison.

POLICHINELLE

Messieurs, je ne suis point voleur.

ARCHERS

En prison.

POLICHINELLE

Je suis un bourgeois de la ville.

ARCHERS

En prison.

POLICHINELLE

Qu'ai-je fait?

ARCHERS

En prison, vite en prison.

POLICHINELLE

Messieurs, laissez-moi aller.

ARCHERS

Non.

POLICHINELLE

Je vous prie.

ARCHERS

Non.

POLICHINELLE

Eh!

ARCHERS

Non.

POLICHINELLE

De grce.

ARCHERS

Non, non.

POLICHINELLE

Messieurs.

ARCHERS

Non, non, non.

POLICHINELLE

S'il vous plat.

ARCHERS

Non, non.

POLICHINELLE

Par charit.

ARCHERS

Non, non.

POLICHINELLE

Au nom du Ciel!

ARCHERS

Non, non.

POLICHINELLE

Misricorde!

ARCHERS

      Non, non, non, point de raison:
      Il faut vous apprendre  vivre.
      En prison vite, en prison.

POLICHINELLE

Eh! n'est-il rien, messieurs, qui soit capable d'attendrir vos mes?

ARCHERS

      Il est ais de nous toucher,
      Et nous sommes humains plus qu'on ne saurait croire:
      Donnez-nous doucement six pistoles pour boire,
      Nous allons vous lcher.

POLICHINELLE

Hlas! Messieurs, je vous assure que je n'ai pas un sol sur moi.

ARCHERS

      Au dfaut de six pistoles,
      Choisissez donc sans faon
      D'avoir trente croquignoles,
      Ou douze coups de bton.

POLICHINELLE

Si c'est une ncessit, et qu'il faille en passer par l, je choisis les croquignoles.

ARCHERS

      Allons, prparez-vous,
      Et comptez bien les coups.

BALLET

Les Archers danseurs lui donnent des croquignoles en cadence.

POLICHINELLE

Un et deux, trois et quatre, cinq et six, sept et huit, neuf et dix, onze et douze, et treize, et quatorze, et quinze.

ARCHERS

      Ah, ah! vous en voulez passer:
      Allons, c'est  recommencer.

POLICHINELLE

Ah! Messieurs, ma pauvre tte n'en peut plus, et vous venez de me la rendre comme une pomme cuite. J'aime mieux encore les coups de btons que de recommencer.

ARCHERS

      Soit! puisque le bton est pour vous plus charmant,
      Vous aurez contentement.

BALLET

Les Archers danseurs lui donnent des coups de btons en cadence.

POLICHINELLE

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, ah, ah, ah, je n'y saurais plus rsister. Tenez, Messieurs, voil six pistoles que je vous donne.

ARCHERS

      Ah, l'honnte homme! Ah, l'me noble et belle!
      Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle.

POLICHINELLE

Messieurs, je vous donne le bonsoir.

ARCHERS

Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle.

POLICHINELLE

Votre serviteur.

ARCHERS

Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle.

POLICHINELLE

Trs humble valet.

ARCHERS

Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle.

POLICHINELLE

Jusqu'au revoir.

BALLET

Ils dansent tous, en rjouissance de l'argent qu'ils ont reu.
Le thtre change et reprsente encore une chambre.

ACTE II, Scne premire

TOINETTE, CLANTE.

TOINETTE: Que demandez-vous, Monsieur?

CLANTE: Ce que je demande?

TOINETTE: Ah, ah, c'est vous? Quelle surprise et que venez-vous faire cans?

CLANTE: Savoir ma destine, parler  l'aimable Anglique, consulter les sentiments de son coeur, et lui demander ses rsolutions sur ce mariage fatal dont on m'a averti.

TOINETTE: Oui, mais on ne parle pas comme cela de but en blanc  Anglique: il faut des mystres, et l'on vous a dit l'troite garde o elle est retenue, qu'on ne la laisse ni sortir, ni parler  personne, et que ce ne fut que la curiosit d'une vieille tante qui nous fit accorder la libert d'aller  cette comdie qui donna lieu  la naissance de votre passion; et nous nous sommes bien gardes de parler de cette aventure.

CLANTE: Aussi ne viens-je pas ici comme Clante et sous l'apparence de son amant, mais comme ami de son matre de musique, dont j'ai obtenu le pouvoir de dire qu'il m'envoie  sa place.

TOINETTE: Voici son pre. Retirez-vous un peu, et me laissez lui dire que vous tes l.

Scne II

ARGAN, TOINETTE, CLANTE.

ARGAN: Monsieur Purgon m'a dit de me promener le matin dans ma chambre, douze alles, et douze venues; mais j'ai oubli  lui demander si c'est en long, ou en large.

TOINETTE: Monsieur, voil un.

ARGAN: Parle bas, pendarde: tu viens m'branler tout le cerveau, et tu ne songes pas qu'il ne faut point parler si haut  des malades.

TOINETTE: Je voulais vous dire, Monsieur.

ARGAN: Parle bas, te dis-je.

TOINETTE: Monsieur.
Elle fait semblant de parler.

ARGAN: Eh?

TOINETTE: Je vous dis que.
Elle fait semblant de parler.

ARGAN: Qu'est-ce que tu dis?

TOINETTE, haut: Je dis que voil un homme qui veut parler  vous.

ARGAN: Qu'il vienne.
Toinette fait signe  Clante d'avancer.

CLANTE: Monsieur.

TOINETTE, raillant: Ne parlez pas si haut, de peur d'branler le cerveau de Monsieur.

CLANTE: Monsieur, je suis ravi de vous trouver debout et de voir que vous vous portez mieux.

TOINETTE, feignant d'tre en colre: Comment "qu'il se porte mieux"? Cela est faux: Monsieur se porte toujours mal.

CLANTE: J'ai ou dire que Monsieur tait mieux, et je lui trouve bon visage.

TOINETTE: Que voulez-vous dire avec votre bon visage? Monsieur l'a fort mauvais, et ce sont des impertinents qui vous ont dit qu'il tait mieux. Il ne s'est jamais si mal port.

ARGAN: Elle a raison.

TOINETTE: Il marche, dort, mange, et boit tout comme les autres; mais cela n'empche pas qu'il ne soit fort malade.

ARGAN: Cela est vrai.

CLANTE: Monsieur, j'en suis au dsespoir. Je viens de la part du matre  chanter de Mademoiselle votre fille. Il s'est vu oblig d'aller  la campagne pour quelques jours; et comme son ami intime, il m'envoie  sa place, pour lui continuer ses leons, de peur qu'en les interrompant elle ne vnt  oublier ce qu'elle sait dj.

ARGAN: Fort bien. Appelez Anglique.

TOINETTE: Je crois, Monsieur, qu'il sera mieux de mener Monsieur  sa chambre.

ARGAN: Non; faites-la venir.

TOINETTE: Il ne pourra lui donner leon comme il faut, s'ils ne sont en particulier.

ARGAN: Si fait, si fait.

TOINETTE: Monsieur, cela ne fera que vous tourdir, et il ne faut rien pour vous mouvoir en l'tat o vous tes, et vous branler le cerveau.

ARGAN: Point, point: j'aime la musique, et je serai bien aise de. Ah! la voici. Allez-vous-en voir, vous, si ma femme est habille.

Scne III

ARGAN, ANGLIQUE, CLANTE.

ARGAN: Venez, ma fille: votre matre de musique est all aux champs, et voil une personne qu'il envoie  sa place pour vous montrer.

ANGLIQUE: Ah, Ciel!

ARGAN: Qu'est-ce? d'o vient cette surprise?

ANGLIQUE: C'est.

ARGAN: Quoi? qui vous meut de la sorte?

ANGLIQUE: C'est, mon pre, une aventure surprenante qui se rencontre ici.

ARGAN: Comment?

ANGLIQUE: J'ai song cette nuit que j'tais dans le plus grand embarras du monde, et qu'une personne faite tout comme Monsieur s'est prsente  moi,  qui j'ai demand secours, et qui m'est venue tirer de la peine o j'tais; et ma surprise a t grande de voir inopinment, en arrivant ici, ce que j'ai eu dans l'ide toute la nuit.

CLANTE: Ce n'est pas tre malheureux que d'occuper votre pense, soit en dormant, soit en veillant, et mon bonheur serait grand sans doute si vous tiez dans quelque peine dont vous me jugeassiez digne de vous tirer; et il n'y a rien que je ne fisse pour.

Scne IV

TOINETTE, CLANTE, ANGLIQUE, ARGAN.

TOINETTE, par drision: Ma foi, Monsieur, je suis pour vous maintenant, et je me ddis de tout ce que je disais hier. Voici Monsieur Diafoirus le pre, et Monsieur Diafoirus le fils, qui viennent vous rendre visite. Que vous serez bien engendr! Vous allez voir le garon le mieux fait du monde, et le plus spirituel. Il n'a dit que deux mots, qui m'ont ravie, et votre fille va tre charme de lui.

ARGAN,  Clante, qui feint de vouloir s'en aller: Ne vous en allez point, Monsieur. C'est que je marie ma fille; et voil qu'on lui amne son prtendu mari, qu'elle n'a point encore vu.

CLANTE: C'est m'honorer beaucoup, Monsieur, de vouloir que je sois tmoin d'une entrevue si agrable.

ARGAN: C'est le fils d'un habile mdecin, et le mariage se fera dans quatre jours.

CLANTE: Fort bien.

ARGAN: Mandez-le un peu  son matre de musique, afin qu'il se trouve  la noce.

CLANTE: Je n'y manquerai pas.

ARGAN: Je vous y prie aussi.

CLANTE: Vous me faites beaucoup d'honneur.

TOINETTE: Allons, qu'on se range, les voici.

Scne V

MONSIEUR DIAFOIRUS, THOMAS DIAFOIRUS, ARGAN, CLANTE, ANGLIQUE, TOINETTE.

ARGAN, mettant la main  son bonnet sans l'ter: Monsieur Purgon, Monsieur, m'a dfendu de dcouvrir ma tte. Vous tes du mtier, vous savez les consquences.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Nous sommes dans toutes nos visites pour porter secours aux malades, et non pour leur porter de l'incommodit.

ARGAN: Je reois, Monsieur. Ils parlent tous deux en mme temps, s'interrompent et confondent.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Nous venons ici, Monsieur.

ARGAN: Avec beaucoup de joie.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Mon fils Thomas, et moi.

ARGAN: L'honneur que vous me faites.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Vous tmoigner, Monsieur.

ARGAN: Et j'aurais souhait.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Le ravissement o nous sommes.

ARGAN: De pouvoir aller chez vous.

MONSIEUR DIAFOIRUS: De la grce que vous nous faites.

ARGAN: Pour vous en assurer.

MONSIEUR DIAFOIRUS: De vouloir bien nous recevoir.

ARGAN: Mais vous savez, Monsieur.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Dans l'honneur, Monsieur.

ARGAN: Ce que c'est qu'un pauvre malade.

MONSIEUR DIAFOIRUS: De votre alliance.

ARGAN: Qui ne peut faire autre chose.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Et vous assurer.

ARGAN: Que de vous dire ici.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Que dans les choses qui dpendront de notre mtier.

ARGAN: Qu'il cherchera toutes les occasions.

MONSIEUR DIAFOIRUS: De mme qu'en toute autre.

ARGAN: De vous faire connatre, Monsieur.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Nous serons toujours prts, Monsieur.

ARGAN: Qu'il est tout  votre service.

MONSIEUR DIAFOIRUS:  vous tmoigner notre zle. (Il se retourne vers son fils, et lui dit.) Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments.

THOMAS DIAFOIRUS est un grand bent, nouvellement sorti des coles, qui fait toutes choses de mauvaise grce et  contretemps: N'est-ce pas par le pre qu'il convient commencer?

MONSIEUR DIAFOIRUS: Oui.

THOMAS DIAFOIRUS: Monsieur, je viens saluer, reconnatre, chrir, et rvrer en vous un second pre; mais un second pre auquel j'ose dire que je me trouve plus redevable qu'au premier. Le premier m'a engendr; mais vous m'avez choisi. Il m'a reu par ncessit, mais vous m'avez accept par grce. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de son corps, mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volont; et d'autant plus que les facults spirituelles sont au-dessus des corporelles, d'autant plus je vous dois, et d'autant plus je tiens prcieuse cette future filiation, dont je viens aujourd'hui vous rendre par avance les trs humbles et trs respectueux hommages.

TOINETTE: Vivent les collges, d'o l'on sort si habile homme!

THOMAS DIAFOIRUS: Cela a-t-il bien t, mon pre?

MONSIEUR DIAFOIRUS: Optime.

ARGAN,  Anglique: Allons, saluez Monsieur.

THOMAS DIAFOIRUS: Baiserai-je?

MONSIEUR DIAFOIRUS: Oui, oui.

THOMAS DIAFOIRUS,  Anglique: Madame, c'est avec justice que le Ciel vous a concd le nom de belle-mre, puisque l'on.

ARGAN: Ce n'est pas ma femme, c'est ma fille  qui vous parlez.

THOMAS DIAFOIRUS: O donc est-elle?

ARGAN: Elle va venir.

THOMAS DIAFOIRUS: Attendrai-je, mon pre, qu'elle soit venue?

MONSIEUR DIAFOIRUS: Faites toujours le compliment de Mademoiselle.

THOMAS DIAFOIRUS: Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendait un son harmonieux, lorsqu'elle venoit  tre claire des rayons du soleil: tout de mme me sens-je anim d'un doux transport  l'apparition du soleil de vos beauts. Et comme les naturalistes remarquent que la fleur nomme hliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon coeur dores-en-avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son ple unique. Souffrez donc, Mademoiselle, que j'appende aujourd'hui  l'autel de vos charmes l'offrande de ce coeur, qui ne respire et n'ambitionne autre gloire, que d'tre toute sa vie, Mademoiselle, votre trs humble, trs obissant, et trs fidle serviteur, et mari.

TOINETTE, en le raillant: Voil ce que c'est que d'tudier, on apprend  dire de belles choses.

ARGAN: Eh! que dites-vous de cela?

CLANTE: Que Monsieur fait merveilles, et que s'il est aussi bon mdecin qu'il est bon orateur, il y aura plaisir  tre de ses malades.

TOINETTE: Assurment. Ce sera quelque chose d'admirable s'il fait d'aussi belles cures qu'il fait de beaux discours.

ARGAN: Allons vite ma chaise, et des siges  tout le monde. Mettez-vous l, ma fille. Vous voyez, Monsieur, que tout le monde admire Monsieur votre fils, et je vous trouve bien heureux de vous voir un garon comme cela.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Monsieur, ce n'est pas parce que je suis son pre, Mais je puis dire que j'ai sujet d'tre content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent comme d'un garon qui n'a point de mchancet. Il n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns; mais c'est par l que j'ai toujours bien augur de sa judiciaire, qualit requise pour l'exercice de notre art. Lorsqu'il tait petit, il n'a jamais t ce qu'on appelle mivre et veill. On le voyait toujours doux, paisible, et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais  tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde  lui apprendre  lire, et il avait neuf ans, qu'il ne connaissait pas encore ses lettres. "Bon, disais-je en moi-mme, les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits; on grave sur le marbre bien plus malaisment que sur le sable; mais les choses y sont conserves bien plus longtemps, et cette lenteur  comprendre, cette pesanteur d'imagination, est la marque d'un bon jugement  venir." Lorsque je l'envoyai au collge, il trouva de la peine; mais il se raidissait contre les difficults, et ses rgents se louaient toujours  moi de son assiduit, et de son travail. Enfin,  force de battre le fer, il en est venu glorieusement  avoir ses licences; et je puis dire sans vanit que depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre cole. Il s'y est rendu redoutable, et il ne s'y passe point d'acte o il n'aille argumenter  outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne dmord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais sur toute chose ce qui me plat en lui, et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglment aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni couter les raisons et les expriences des prtendues dcouvertes de notre sicle, touchant la circulation du sang, et autres opinions de mme farine.

THOMAS DIAFOIRUS. Il tire une grande thse roule de sa poche, qu'il prsente  Anglique: J'ai contre les circulateurs soutenu une thse, qu'avec la permission de Monsieur, j'ose prsenter  Mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prmices de mon esprit.

ANGLIQUE: Monsieur, c'est pour moi un meuble inutile, et je ne me connais pas  ces choses-l.

TOINETTE: Donnez, donnez, elle est toujours bonne  prendre pour l'image; cela servira  parer notre chambre.

THOMAS DIAFOIRUS: Avec la permission aussi de Monsieur, je vous invite  venir voir l'un de ces jours, pour vous divertir, la dissection d'une femme, sur quoi je dois raisonner.

TOINETTE: Le divertissement sera agrable. Il y en a qui donnent la comdie  leurs matresses; mais donner une dissection est quelque chose de plus galand.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Au reste, pour ce qui est des qualits requises pour le mariage et la propagation, je vous assure que, selon les rgles de nos docteurs, il est tel qu'on le peut souhaiter, qu'il possde en un degr louable la vertu prolifique, et qu'il est du temprament qu'il faut pour engendrer et procrer des enfants bien conditionns.

ARGAN: N'est-ce pas votre intention, Monsieur, de le pousser  la cour, et d'y mnager pour lui une charge de mdecin?

MONSIEUR DIAFOIRUS:  vous en parler franchement, notre mtier auprs des grands ne m'a jamais paru agrable, et j'ai toujours trouv qu'il valait mieux, pour nous autres, demeurer au public. Le public est commode. Vous n'avez  rpondre de vos actions  personne; et pourvu que l'on suive le courant des rgles de l'art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver. Mais ce qu'il y a de fcheux auprs des grands, c'est que, quand ils viennent  tre malades, ils veulent absolument que leurs mdecins les gurissent.

TOINETTE: Cela est plaisant, et ils sont bien impertinents de vouloir que vous autres Messieurs vous les gurissiez: vous n'tes point auprs d'eux pour cela; vous n'y tes que pour recevoir vos pensions, et leur ordonner des remdes; c'est  eux  gurir s'ils peuvent.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Cela est vrai. On n'est oblig qu' traiter les gens dans les formes.

ARGAN,  Clante: Monsieur, faites un peu chanter ma fille devant la compagnie.

CLANTE: J'attendais vos ordres, Monsieur, et il m'est venu en pense, pour divertir la compagnie, de chanter avec Mademoiselle une scne d'un petit opra qu'on a fait depuis peu. Tenez, voil votre partie.

ANGLIQUE: Moi?

CLANTE: Ne vous dfendez point, s'il vous plat, et me laissez vous faire comprendre ce que c'est que la scne que nous devons chanter. Je n'ai pas une voix  chanter; mais ici il suffit que je me fasse entendre, et l'on aura La bont de m'excuser par la ncessit o je me trouve de faire chanter Mademoiselle.

ARGAN: Les vers en sont-ils beaux?

CLANTE: C'est proprement ici un petit opra impromptu, et vous n'allez entendre chanter que de la prose cadence, ou des manires de vers libres, tels que la passion et la ncessit peuvent faire trouver  deux personnes qui disent les choses d'eux-mmes, et parlent sur-le-champ.

ARGAN: Fort bien. coutons.

CLANTE, sous le nom d'un berger, explique  sa matresse son amour depuis leur rencontre, et ensuite ils s'appliquent leurs penses l'un  l'autre en chantant: Voici le sujet de la scne. Un berger tait attentif aux beauts d'un spectacle, qui ne faisait que de commencer, lorsqu'il fut tir de son attention par un bruit qu'il entendit  ses cts. Il se retourne, et voit un brutal, qui de paroles insolentes maltraitait une bergre. D'abord il prend les intrts d'un sexe  qui tous les hommes doivent hommage; et aprs avoir donn au brutal le chtiment de son insolence, il vient  la bergre, et voit une jeune personne qui, des deux plus beaux yeux qu'il et jamais vus, versait des larmes, qu'il trouva les plus belles du monde. "Hlas! dit-il en lui-mme, est-on capable d'outrager une personne si aimable? Et quel inhumain, quel barbare ne serait touch par de telles larmes?" Il prend soin de les arrter, ces larmes, qu'il trouve si belles; et l'aimable bergre prend soin en mme temps de le remercier de son lger service, mais d'une manire si charmante, si tendre, et si passionne, que le berger n'y peut rsister; et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme, dont son coeur se sent pntr. "Est-il, disait-il, quelque chose qui puisse mriter les aimables paroles d'un tel remerciement? Et que ne voudrait-on pas faire,  quels services,  quels dangers, ne serait-on pas ravi de courir, pour s'attirer un seul moment des touchantes douceurs d'une me si reconnaissante?" Tout le spectacle passe sans qu'il y donne aucune attention; mais il se plaint qu'il est trop court, parce qu'en finissant il le spare de son adorable bergre; et de cette premire vue, de ce premier moment, il emporte chez lui tout ce qu'un amour de plusieurs annes peut avoir de plus violent. Le voil aussitt  sentir tous les maux de l'absence, et il est tourment de ne plus voir ce qu'il a si peu vu. Il fait tout ce qu'il peut pour se redonner cette vue, dont il conserve, nuit et jour, une si chre ide; mais la grande contrainte o l'on tient sa bergre lui en te tous les moyens. La violence de sa passion le fait rsoudre  demander en mariage l'adorable beaut sans laquelle il ne peut plus vivre, et il en obtient d'elle la permission, par un billet qu'il a l'adresse de lui faire tenir. Mais dans le mme temps on l'avertit que le pre de cette belle a conclu son mariage avec un autre, et que tout se dispose pour en clbrer la crmonie. Jugez quelle atteinte cruelle au coeur de ce triste berger. Le voil accabl d'une mortelle douleur. Il ne peut souffrir l'effroyable ide de voir tout ce qu'il aime entre les bras d'un autre; et son amour au dsespoir lui fait trouver un moyen de s'introduire dans la maison de sa bergre, pour apprendre ses sentiments et savoir d'elle la destine  laquelle il doit se rsoudre. Il y rencontre les apprts de tout ce qu'il craint; il y voit venir l'indigne rival que le caprice d'un pre oppose aux tendresses de son amour. Il le voit triomphant, ce rival ridicule, auprs de l'aimable bergre, ainsi qu'auprs d'une conqute qui lui est assure; et cette vue le remplit d'une colre, dont il a peine  se rendre le matre. Il jette de douloureux regards sur celle qu'il adore; et son respect, et la prsence de son pre l'empchent de lui rien dire que des yeux. Mais enfin il force toute contrainte, et le transport de son amour l'oblige  lui parler ainsi (Il chante):

      Belle Philis, c'est trop, c'est trop souffrir;
      Rompons ce dur silence, et m'ouvrez vos penses.
      Apprenez-moi ma destine:
      Faut-il vivre? Faut-il mourir?

ANGLIQUE rpond en chantant.

      Vous me voyez, Tircis, triste et mlancolique,
      Aux apprts de l'hymen dont vous vous alarmez:
      Je lve au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire,
      C'est vous en dire assez.

ARGAN: Ouais! je ne croyais pas que ma fille ft si habile que de chanter ainsi  livre ouvert, sans hsiter.

CLANTE

      Hlas! belle Philis,
      Se pourrait-il que l'amoureux Tircis
      Et assez de bonheur,
      Pour avoir quelque place dans votre coeur?

ANGLIQUE

      Je ne m'en dfends point dans cette peine extrme:
      Oui, Tircis, je vous aime.

CLANTE

       parole pleine d'appas!
      Ai-je bien entendu, hlas!
      Redites-la, Philis, que je n'en doute pas.

ANGLIQUE

      Oui, Tircis, je vous aime.

CLANTE

      De grce, encor, Philis.

ANGLIQUE

      Je vous aime.

CLANTE

      Recommencez cent fois, ne vous en lassez pas.

ANGLIQUE

      Je vous aime, je vous aime,
      Oui, Tircis, je vous aime.

CLANTE

      Dieux, rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde,
      Pouvez-vous comparer votre bonheur au mien?
      Mais, Philis, une pense
      Vient troubler ce doux transport:
      Un rival, un rival.

ANGLIQUE

      Ah! je le hais plus que la mort;
      Et sa prsence, ainsi qu' vous,
      M'est un cruel supplice.

CLANTE

      Mais un pre  ses voeux vous veut assujettir.

ANGLIQUE

      Plutt, plutt mourir,
      Que de jamais y consentir;
      Plutt, plutt mourir, plutt mourir.

ARGAN: Et que dit le pre  tout cela?

CLANTE: Il ne dit rien.

ARGAN: Voil un sot pre que ce pre-l, de souffrir toutes ces sottises-l sans rien dire.

CLANTE

      Ah! mon amour.

ARGAN: Non, non, en voil assez. Cette comdie-l est de fort mauvais exemple. Le berger Tircis est un impertinent, et la bergre Philis une impudente, de parler de la sorte devant son pre. Montrez-moi ce papier. Ha, ha. O sont donc les paroles que vous avez dites? Il n'y a l que de la musique crite?

CLANTE: Est-ce que vous ne savez pas, Monsieur, qu'on a trouv depuis peu l'invention d'crire les paroles avec les notes mmes?

ARGAN: Fort bien. Je suis votre serviteur, Monsieur; jusqu'au revoir. Nous nous serions bien passs de votre impertinent d'opra.

CLANTE: J'ai cru vous divertir.

ARGAN: Les sottises ne divertissent point. Ah! voici ma femme.

Scne VI

BLINE, ARGAN, TOINETTE, ANGLIQUE, MONSIEUR DIAFOIRUS, THOMAS DIAFOIRUS.

ARGAN: Mamour, voil le fils de Monsieur Diafoirus.

THOMAS DIAFOIRUS commence un compliment qu'il avait tudi, et la mmoire lui manquant, il ne peut le continuer: Madame, c'est avec justice que le Ciel vous a concd le nom de belle-mre, puisque l'on voit sur votre visage.

BLINE: Monsieur, je suis ravie d'tre venue ici  propos pour avoir l'honneur de vous voir.

THOMAS DIAFOIRUS: Puisque l'on voit sur votre visage. Puisque l'on voit sur votre visage. Madame, vous m'avez interrompu dans le milieu de ma priode, et cela m'a troubl la mmoire.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Thomas, rservez cela pour une autre fois.

ARGAN: Je voudrais, mamie, que vous eussiez t ici tantt.

TOINETTE: Ah! Madame, vous avez bien perdu de n'avoir point t au second pre,  la statue de Memnon, et  la fleur nomme hliotrope.

ARGAN: Allons, ma fille, touchez dans la main de Monsieur, et lui donnez votre foi, comme  votre mari.

ANGLIQUE: Mon pre.

ARGAN: H bien! "Mon pre"? Qu'est-ce que cela veut dire?

ANGLIQUE: De grce, ne prcipitez pas les choses. Donnez-nous au moins le temps de nous connatre, et de voir natre en nous l'un pour l'autre cette inclination si ncessaire  composer une union parfaite.

THOMAS DIAFOIRUS: Quant  moi, Mademoiselle, elle est dj toute ne en moi, et je n'ai pas besoin d'attendre davantage.

ANGLIQUE: Si vous tes si prompt, Monsieur, il n'en est pas de mme de moi, et je vous avoue que votre mrite n'a pas encore fait assez d'impression dans mon me.

ARGAN: Ho bien, bien! cela aura tout le loisir de se faire, quand vous serez maris ensemble.

ANGLIQUE: Eh! mon pre, donnez-moi du temps, je vous prie. Le mariage est une chane o l'on ne doit jamais soumettre un coeur par force; et si Monsieur est honnte homme, il ne doit point vouloir accepter une personne qui serait  lui par contrainte.

THOMAS DIAFOIRUS: Nego consequentiam, Mademoiselle, et je puis tre honnte homme et vouloir bien vous accepter des mains de Monsieur votre pre.

ANGLIQUE: C'est un mchant moyen de se faire aimer de quelqu'un que de lui faire violence.

THOMAS DIAFOIRUS: Nous lisons des anciens, Mademoiselle, que leur coutume tait d'enlever par force de la maison des pres Les filles qu'on menait marier, afin qu'il ne semblt pas que ce ft de leur consentement qu'elles convolaient dans les bras d'un homme.

ANGLIQUE: Les anciens, Monsieur, sont les anciens, et nous sommes les gens de maintenant. Les grimaces ne sont point ncessaires dans notre sicle; et quand un mariage nous plat, nous savons fort bien y aller, sans qu'on nous y trane. Donnez-vous patience: si vous m'aimez, Monsieur, vous devez vouloir tout ce que je veux.

THOMAS DIAFOIRUS: Oui, Mademoiselle, jusqu'aux intrts de mon amour exclusivement.

ANGLIQUE: Mais la grande marque d'amour, c'est d'tre soumis aux volonts de celle qu'on aime.

THOMAS DIAFOIRUS: Distinguo, Mademoiselle: dans ce qui ne regarde point sa possession, concedo; mais dans ce qui la regarde, nego.

TOINETTE: Vous avez beau raisonner: Monsieur est frais moulu du collge, et il vous donnera toujours votre reste. Pourquoi tant rsister, et refuser la gloire d'tre attache au corps de la facult?

BLINE: Elle a peut-tre quelque inclination en tte.

ANGLIQUE: Si j'en avais, Madame, elle serait telle que la raison et l'honntet pourraient me la permettre.

ARGAN: Ouais! Je joue ici un plaisant personnage.

BLINE: Si j'tais que de vous, mon fils, je ne la forcerais point  se marier, et je sais bien ce que je ferais.

ANGLIQUE: Je sais, Madame, ce que vous voulez dire, et les bonts que vous avez pour moi; mais peut-tre que vos conseils ne seront pas assez heureux pour tre excuts.

BLINE: C'est que les filles bien sages et bien honntes, comme vous, se moquent d'tre obissantes, et soumises aux volonts de leurs pres. Cela tait bon autrefois.

ANGLIQUE: Le devoir d'une fille a des bornes, Madame, et la raison et les lois ne l'tendent point  toutes sortes de choses.

BLINE: C'est--dire que vos penses ne sont que pour le mariage; mais vous voulez choisir un poux  votre fantaisie.

ANGLIQUE: Si mon pre ne veut pas me donner un mari qui me plaise, je le conjurerai au moins de ne me point forcer  en pouser un que je ne puisse pas aimer.

ARGAN: Messieurs, je vous demande pardon de tout ceci.

ANGLIQUE: Chacun a son but en se mariant. Pour moi, qui ne veux un mari que pour l'aimer vritablement, et qui prtends en faire tout l'attachement de ma vie, je vous avoue que j'y cherche quelque prcaution. Il y en a d'aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents, et se mettre en tat de faire tout ce qu'elles voudront. Il y en a d'autres, Madame, qui font du mariage un commerce de pur intrt, qui ne se marient que pour gagner des douaires, que pour s'enrichir par la mort de ceux qu'elles pousent, et courent sans scrupule de mari en mari, pour s'approprier leurs dpouilles. Ces personnes-l,  la vrit, n'y cherchent pas tant de faons, et regardent peu la personne.

BLINE: Je vous trouve aujourd'hui bien raisonnante, et je voudrais bien savoir ce que vous voulez dire par l.

ANGLIQUE: Moi, Madame, que voudrais-je dire que ce que je dis?

BLINE: Vous tes si sotte, mamie, qu'on ne saurait plus vous souffrir.

ANGLIQUE: Vous voudriez bien, Madame, m'obliger  vous rpondre quelque impertinence; mais je vous avertis que vous n'aurez pas cet avantage.

BLINE: Il n'est rien d'gal  votre insolence.

ANGLIQUE: Non, Madame, vous avez beau dire.

BLINE: Et vous avez un ridicule orgueil, une impertinente prsomption qui fait hausser les paules  tout le monde.

ANGLIQUE: Tout cela, Madame, ne servira de rien. Je serai sage en dpit de vous; et pour vous ter l'esprance de pouvoir russir dans ce que vous voulez, je vais m'ter de votre vue.

ARGAN: coute, il n'y a point de milieu  cela: choisis d'pouser dans quatre jours, ou Monsieur, ou un convent. Ne vous mettez pas en peine, je la rangerai bien.

BLINE: Je suis fche de vous quitter, mon fils, mais j'ai une affaire en ville, dont je ne puis me dispenser. Je reviendrai bientt.

ARGAN: Allez, mamour, et passez chez votre notaire, afin qu'il expdie ce que vous savez.

BLINE: Adieu, mon petit ami.

ARGAN: Adieu, mamie. Voil une femme qui m'aime. cela n'est pas croyable.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Nous allons, Monsieur, prendre cong de vous.

ARGAN: Je vous prie, Monsieur, de me dire un peu comment je suis.

MONSIEUR DIAFOIRUS lui tte le pouls: Allons, Thomas, prenez l'autre bras de Monsieur, pour voir si vous saurez porter un bon jugement de son pouls. Quid dicis?

THOMAS DIAFOIRUS: Dico que le pouls de Monsieur est le pouls d'un homme qui ne se porte point bien.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Bon.

THOMAS DIAFOIRUS: Qu'il est duriuscule, pour ne pas dire dur.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Fort bien.

THOMAS DIAFOIRUS: Repoussant.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Bene.

THOMAS DIAFOIRUS: Et mme un peu caprisant.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Optime.

THOMAS DIAFOIRUS: Ce qui marque une intemprie dans le parenchyme splnique, c'est--dire la rate.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Fort bien.

ARGAN: Non: Monsieur Purgon dit que c'est mon foie qui est malade.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Eh! oui: qui dit parenchyme, dit l'un et l'autre,  cause de l'troite sympathie qu'ils ont ensemble, par le moyen du vas breve du pylore, et souvent des mats cholidoques. Il vous ordonne sans doute de manger force rti?

ARGAN: Non, rien que du bouilli.

MONSIEUR DIAFOIRUS: Eh! oui: rti, bouilli, mme chose. Il vous ordonne fort prudemment, et vous ne pouvez tre en de meilleures mains.

ARGAN: Monsieur, combien est-ce qu'il faut mettre de grains de sel dans un oeuf?

MONSIEUR DIAFOIRUS: Six, huit, dix, par les nombres pairs; comme dans les mdicaments, par les nombres impairs.

ARGAN: Jusqu'au revoir, Monsieur.

Scne VII

BLINE, ARGAN.

BLINE: Je viens, mon fils, avant que de sortir, vous donner avis d'une chose  laquelle il faut que vous preniez garde. En passant par-devant la chambre d'Anglique, j'ai vu un jeune homme avec elle, qui s'est sauv d'abord qu'il m'a vue.

ARGAN: Un jeune homme avec ma fille?

BLINE: Oui. Votre petite fille Louison tait avec eux, qui pourra vous en dire des nouvelles.

ARGAN: Envoyez-la ici, mamour, envoyez-la ici. Ah, l'effronte! je ne m'tonne plus de sa rsistance.

Scne VIII

LOUISON, ARGAN.

LOUISON: Qu'est-ce que vous voulez, mon papa? Ma belle-maman m'a dit que vous me demandez.

ARGAN: Oui, venez , avancez l. Tournez-vous, levez les yeux, regardez-moi. Eh!

LOUISON: Quoi, mon papa?

ARGAN: L.

LOUISON: Quoi?

ARGAN: N'avez-vous rien  me dire?

LOUISON: Je vous dirai, si vous voulez, pour vous dsennuyer, le conte de Peau d'ne, ou bien la fable du corbeau et du renard, qu'on m'a apprise depuis peu.

ARGAN: Ce n'est pas l ce que je demande.

LOUISON: Quoi donc?

ARGAN: Ah! ruse, vous savez bien ce que je veux dire.

LOUISON: Pardonnez-moi, mon papa.

ARGAN: Est-ce l comme vous m'obissez?

LOUISON: Quoi?

ARGAN: Ne vous ai-je pas recommand de me venir dire d'abord tout ce que vous voyez?

LOUISON: Oui, mon papa.

ARGAN: L'avez-vous fait?

LOUISON: Oui, mon papa. Je vous suis venue dire tout ce que j'ai vu.

ARGAN: Et n'avez-vous rien vu aujourd'hui?

LOUISON: Non, mon papa.

ARGAN: Non?

LOUISON: Non, mon papa.

ARGAN: Assurment?

LOUISON: Assurment.

ARGAN: Oh ! je m'en vais vous faire voir quelque chose, moi.
Il va prendre une poigne de verges.

LOUISON: Ah! mon papa.

ARGAN: Ah, ah! petite masque, vous ne me dites pas que vous avez vu un homme dans la chambre de votre soeur?

LOUISON: Mon papa.

ARGAN: Voici qui vous apprendra  mentir.

LOUISON se jette  genoux: Ah! mon papa, je vous demande pardon. C'est que ma soeur m'avait dit de ne pas vous le dire; mais je m'en vais vous dire tout.

ARGAN: Il faut premirement que vous ayez le fouet pour avoir menti. Puis aprs nous verrons au reste.

LOUISON: Pardon, mon papa.

ARGAN: Non, non.

LOUISON: Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet.

ARGAN: Vous l'aurez.

LOUISON: Au nom de Dieu! mon papa, que je ne l'aie pas.

ARGAN,  la prenant pour la fouetter: Allons, allons.

LOUISON: Ah! mon papa, vous m'avez blesse, attendez: je suis morte.
Elle contrefait la morte.

ARGAN: Hol! Qu'est-ce l? Louison, Louison. Ah, mon Dieu! Louison. Ah! ma fille! Ah! malheureux, ma pauvre fille est morte. Qu'ai-je fait, misrable? Ah! chiennes de verges. La peste soit des verges! Ah! ma pauvre fille, ma pauvre petite Louison.

LOUISON: L, l, mon papa, ne pleurez point tant, je ne suis pas morte tout  fait.

ARGAN: Voyez-vous la petite ruse? Oh , ! je vous pardonne pour cette fois-ci, pourvu que vous me disiez bien tout.

LOUISON: Ho! oui, mon papa.

ARGAN: Prenez-y bien garde au moins, car voil un petit doigt qui sait tout, qui me dira si vous mentez.

LOUISON: Mais, mon papa, ne dites pas  ma soeur que je vous l'ai dit.

ARGAN: Non, non.

LOUISON: C'est, mon papa, qu'il est venu un homme dans la chambre de ma soeur comme j'y tais.

ARGAN: H bien?

LOUISON: Je lui ai demand ce qu'il demandait, et il m'a dit qu'il tait son matre  chanter.

ARGAN: Hon, hon. Voil l'affaire. H bien?

LOUISON: Ma soeur est venue aprs.

ARGAN: H bien?

LOUISON: Elle lui a dit: "sortez, sortez, sortez, mon Dieu! sortez; vous me mettez au dsespoir" .

ARGAN: H bien?

LOUISON: Et lui, il ne voulait pas sortir.

ARGAN: Qu'est-ce qu'il lui disait?

LOUISON: Il lui disait je ne sais combien de choses.

ARGAN: Et quoi encore?

LOUISON: Il lui disait tout ci, tout , qu'il l'aimait bien, et qu'elle tait la plus belle du monde.

ARGAN: Et puis aprs?

LOUISON: Et puis aprs, il se mettait  genoux devant elle.

ARGAN: Et puis aprs?

LOUISON: Et puis aprs, il lui baisait les mains.

ARGAN: Et puis aprs?

LOUISON: Et puis aprs, ma belle-maman est venue  la porte, et il s'est enfui.

ARGAN: Il n'y a point autre chose?

LOUISON: Non, mon papa.

ARGAN: Voil mon petit doigt pourtant qui gronde quelque chose. (Il met son doigt  son oreille.) Attendez. Eh! ah, ah! oui? Oh, oh! voil mon petit doigt qui me dit quelque chose que vous avez vu, et que vous ne m'avez pas dit.

LOUISON: Ah! mon papa, votre petit doigt est un menteur.

ARGAN: Prenez garde.

LOUISON: Non, mon papa, ne le croyez pas, il ment, je vous assure.

ARGAN: Oh bien, bien! nous verrons cela. Allez-vous-en, et prenez bien garde  tout: allez. Ah! il n'y a plus d'enfants. Ah! que d'affaires! je n'ai pas seulement le loisir de songer  ma maladie. En vrit, je n'en puis plus.
Il se remet dans sa chaise.

Scne IX

BRALDE, ARGAN.

BRALDE: H bien! mon frre, qu'est-ce? comment vous portez-vous?

ARGAN: Ah! mon frre, fort mal.

BRALDE: Comment "fort mal"?

ARGAN: Oui, je suis dans une faiblesse si grande, que cela n'est pas croyable.

BRALDE: Voil qui est fcheux.

ARGAN: Je n'ai pas seulement la force de pouvoir parler.

BRALDE: J'tais venu ici, mon frre, vous proposer un parti pour ma nice Anglique.

ARGAN, parlant avec emportement, et se levant de sa chaise: Mon frre, ne me parlez point de cette coquine-l. C'est une friponne, une impertinente, une effronte, que je mettrai dans un convent avant qu'il soit deux jours.

BRALDE: Ah! voil qui est bien: je suis bien aise que la force vous revienne un peu, et que ma visite vous fasse du bien. Oh ! nous parlerons d'affaires tantt. Je vous amne ici un divertissement, que j'ai rencontr, qui dissipera votre chagrin, et vous rendra l'me mieux dispose aux choses que nous avons  dire. Ce sont des  gyptiens, vtus en Mores, qui font des danses mles de chansons, o je suis sr que vous prendrez plaisir; et cela vaudra bien une ordonnance de Monsieur Purgon. Allons.

SECOND INTERMDE

Le frre du Malade imaginaire lui amne, pour le divertir, plusieurs gyptiens et gyptiennes, vtus en Mores, qui font des danses entremles de chansons.

PREMIERE FEMME MORE

      Profitez du printemps
      De vos beaux ans,
      Aimable jeunesse;
      Profitez du printemps
      De vos beaux ans,
      Donnez-vous  la tendresse.

      Les plaisirs les plus charmants,
      Sans l'amoureuse flamme,
      Pour contenter une me
      N'ont point d'attraits assez puissants.

      Profitez du printemps
      De vos beaux ans,
      Aimable jeunesse;
      Profitez du printemps
      De vos beaux ans,
      Donnez-vous  la tendresse.

      Ne perdez point ces prcieux moments:
      La beaut passe,
      Le temps l'efface,
      L'ge de glace
      Vient  sa place,
      Qui nous te le got de ces doux passe-temps.

      Profitez du printemps
      De vos beaux ans,
      Aimable jeunesse;
      Profitez du printemps
      De vos beaux ans,
      Donnez-vous  la tendresse.

SECONDE FEMME MORE

      Quand d'aimer on nous presse,
       quoi songez-vous?
      Nos cours, dans la jeunesse,
      N'ont vers la tendresse
      Qu'un penchant trop doux;
      L'amour a pour nous prendre
      De si doux attraits,
      Que de soi, sans attendre,
      On voudrait se rendre
       ses premiers traits:
      Mais tout ce qu'on coute
      Des vives douleurs
      Et des pleurs
      Qu'il nous cote
      Fait qu'on en redoute
      Toutes les douceurs.

TROISIME FEMME MORE

      Il est doux,  notre ge,
      D'aimer tendrement
      Un amant
      Qui s'engage:
      Mais s'il est volage,
      Hlas! quel tourment!

QUATRIME FEMME MORE

      L'amant qui se dgage
      N'est pas le malheur;
      La douleur
      Et la rage,
      C'est que le volage
      Garde notre coeur.

SECONDE FEMME MORE

      Quel parti faut-il prendre
      Pour nos jeunes cours?

QUATRIME FEMME MORE

      Devons-nous nous y rendre
      Malgr ses rigueurs?

ENSEMBLE

      Oui, suivons ses ardeurs,
      Ses transports, ses caprices,
      Ses douces langueurs;
      S'il a quelques supplices,
      Il a cent dlices
      Qui charment les cours.

ENTRE de ballet

Tous les Mores dansent ensemble, et font sauter des singes qu'ils ont amens avec eux.

ACTE III, Scne premire

BRALDE, ARGAN, TOINETTE.

BRALDE: H bien! mon frre, qu'en dites-vous? Cela ne vaut-il pas bien une prise de casse?

TOINETTE: Hon, de bonne casse est bonne.

BRALDE: Oh ! voulez-vous que nous parlions un peu ensemble?

ARGAN: Un peu de patience, mon frre, je vais revenir.

TOINETTE: Tenez, Monsieur, vous ne songez pas que vous ne sauriez marcher sans bton.

ARGAN: Tu as raison.

Scne II

BRALDE, TOINETTE.

TOINETTE: N'abandonnez pas, s'il vous plat, les intrts de votre nice.

BRALDE: J'emploierai toutes choses pour lui obtenir ce qu'elle souhaite.

TOINETTE: Il faut absolument empcher ce mariage extravagant qu'il s'est mis dans la fantaisie, et j'avais song en moi-mme que 'aurait t une bonne affaire de pouvoir introduire ici un mdecin  notre poste, pour le dgoter de son Monsieur Purgon, et lui dcrier sa conduite. Mais, comme nous n'avons personne en main pour cela, j'ai rsolu de jouer un tour de ma tte.

BRALDE: Comment?

TOINETTE: C'est une imagination burlesque. Cela sera peut-tre plus heureux que sage. Laissez-moi faire; agissez de votre ct. Voici notre homme.

Scne III

ARGAN, BRALDE.

BRALDE: Vous voulez bien, mon frre, que je vous demande, avant toute chose, de ne vous point chauffer l'esprit dans notre conversation.

ARGAN: Voil qui est fait.

BRALDE: De rpondre sans nulle aigreur aux choses que je pourrai vous dire.

ARGAN: Oui.

BRALDE: Et de raisonner ensemble, sur les affaires dont nous avons  parler, avec un esprit dtach de toute passion.

ARGAN: Mon Dieu! oui. Voil bien du prambule.

BRALDE: D'o vient, mon frre, qu'ayant le bien que vous avez, et n'ayant d'enfants qu'une fille, car je ne compte pas la petite, d'o vient, dis-je, que vous parlez de la mettre dans un convent?

ARGAN: D'o vient, mon frre, que je suis matre dans ma famille pour faire ce que bon me semble?

BRALDE: Votre femme ne manque pas de vous conseiller de vous dfaire ainsi de vos deux filles, et je ne doute point que, par un esprit de charit, elle ne ft ravie de les voir toutes deux bonnes religieuses.

ARGAN: Oh ! nous y voici. Voil d'abord la pauvre femme en jeu: c'est elle qui fait tout le mal, et tout le monde lui en veut.

BRALDE: Non, mon frre; laissons-la l: c'est une femme qui a les meilleures intentions du monde pour votre famille, et qui est dtache de toute sorte d'intrt, qui a pour vous une tendresse merveilleuse, et qui montre pour vos enfants une affection et une bont qui n'est pas concevable: cela est certain. N'en parlons point, et revenons  votre fille. Sur quelle pense, mon frre, la voulez-vous donner en mariage au fils d'un mdecin?

ARGAN: Sur la pense, mon frre, de me donner un gendre tel qu'il me faut.

BRALDE: Ce n'est point l, mon frre, le fait de votre fille, et il se prsente un parti plus sortable pour elle.

ARGAN: Oui, mais celui-ci, mon frre, est plus sortable pour moi.

BRALDE: Mais le mari qu'elle doit prendre, doit-il tre, mon frre, ou pour elle, ou pour vous?

ARGAN: Il doit tre, mon frre, et pour elle, et pour moi, et je veux mettre dans ma famille les gens dont j'ai besoin.

BRALDE: Par cette raison-l, si votre petite tait grande, vous lui donneriez en mariage un apothicaire?

ARGAN: Pourquoi non?

BRALDE: Est-il possible que vous serez toujours embguin de vos apothicaires et de vos mdecins, et que vous vouliez tre malade en dpit des gens et de la nature?

ARGAN: Comment l'entendez-vous, mon frre?

BRALDE: J'entends, mon frre, que je ne vois point d'homme qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderais point une meilleure constitution que la vtre. Une grande marque que vous vous portez bien, et que vous avez un corps parfaitement bien compos, c'est qu'avec tous les soins que vous avez pris, vous n'avez pu parvenir encore  gter la bont de votre temprament, et que vous n'tes point crev de toutes les mdecines qu'on vous a fait prendre.

ARGAN: Mais savez-vous, mon frre, que c'est cela qui me conserve, et que Monsieur Purgon dit que je succomberais, s'il tait seulement trois jours sans prendre soin de moi?

BRALDE: Si vous n'y prenez garde, il prendra tant de soin de vous, qu'il vous envoiera en l'autre monde.

ARGAN: Mais raisonnons un peu, mon frre. Vous ne croyez donc point  la mdecine?

BRALDE: Non, mon frre, et je ne vois pas que, pour son salut, il soit ncessaire d'y croire.

ARGAN: Quoi? vous ne tenez pas vritable une chose tablie par tout le monde, et que tous les sicles ont rvre?

BRALDE: Bien loin de la tenir vritable, je la trouve, entre nous, une des plus grandes folies qui soit parmi les hommes; et  regarder les choses en philosophe, je ne vois point de plus plaisante momerie, je ne vois rien de plus ridicule qu'un homme qui se veut mler d'en gurir un autre.

ARGAN: Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frre, qu'un homme en puisse gurir un autre?

BRALDE: Par la raison, mon frre, que les ressorts de notre machine sont des mystres, jusques ici, o les hommes ne voient goutte, et que la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop pais pour y connatre quelque chose.

ARGAN: Les mdecins ne savent donc rien,  votre compte?

BRALDE: Si fait, mon frre. Ils savent la plupart de fort belles humanits, savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les dfinir et les diviser; mais, pour ce qui est de les gurir, c'est ce qu'ils ne savent point du tout.

ARGAN: Mais toujours faut-il demeurer d'accord que, sur cette matire, les mdecins en savent plus que les autres.

BRALDE: Ils savent, mon frre, ce que je vous ai dit, qui ne gurit pas de grand-chose; et toute l'excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spcieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets.

ARGAN: Mais enfin, mon frre, il y a des gens aussi sages et aussi habiles que vous; et nous voyons que, dans la maladie, tout le monde a recours aux mdecins.

BRALDE: C'est une marque de la faiblesse humaine, et non pas de la vrit de leur art.

ARGAN: Mais il faut bien que les mdecins croient leur art vritable, puisqu'ils s'en servent pour eux-mmes.

BRALDE: C'est qu'il y en a parmi eux qui sont eux-mmes dans l'erreur populaire, dont ils profitent, et d'autres qui en profitent sans y tre. Votre Monsieur Purgon, par exemple, n'y sait point de finesse: c'est un homme tout mdecin, depuis la tte jusqu'aux pieds; un homme qui croit  ses rgles plus qu' toutes les dmonstrations des mathmatiques, et qui croirait du crime  les vouloir examiner; qui ne voit rien d'obscur dans la mdecine, rien de douteux, rien de difficile, et qui, avec une imptuosit de prvention, une raideur de confiance, une brutalit de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignes, et ne balance aucune chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu'il pourra vous faire: c'est de la meilleure foi du monde qu'il vous expdiera, et il ne fera, en vous tuant, que ce qu'il a fait  sa femme et  ses enfants, et ce qu'en un besoin il ferait  lui-mme.

ARGAN: C'est que vous avez, mon frre, une dent de lait contre lui. Mais enfin venons au fait. Que faire donc quand on est malade?

BRALDE: Rien, mon frre.

ARGAN: Rien?

BRALDE: Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature, d'elle-mme, quand nous la laissons faire, se tire doucement du dsordre o elle est tombe. C'est notre inquitude, c'est notre impatience qui gte tout, et presque tous les hommes meurent de leurs remdes, et non pas de leurs maladies.

ARGAN: Mais il faut demeurer d'accord, mon frre, qu'on peut aider cette nature par de certaines choses.

BRALDE: Mon Dieu! mon frre, ce sont pures ides, dont nous aimons  nous repatre; et, de tout temps, il s'est gliss parmi les hommes de belles imaginations, que nous venons  croire, parce qu'elles nous flattent et qu'il serait  souhaiter qu'elles fussent vritables. Lorsqu'un mdecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ter ce qui lui nuit et lui donner ce qui lui manque, de la rtablir et de la remettre dans une pleine facilit de ses fonctions; lorsqu'il vous parle de rectifier le sang, de temprer les entrailles et le cerveau, de dgonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de rparer le foie, de fortifier le coeur, de rtablir et conserver la chaleur naturelle, et d'avoir des secrets pour tendre la vie  de longues annes: il vous dit justement le roman de la mdecine. Mais quand vous en venez  la vrit et  l'exprience, vous ne trouvez rien de tout cela, et il en est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au rveil que le dplaisir de les avoir crus.

ARGAN: C'est--dire que toute la science du monde est renferme dans votre tte, et vous voulez en savoir plus que tous les grands mdecins de notre sicle.

BRALDE: Dans les discours et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes que vos grands mdecins. Entendez-les parler: les plus habiles gens du monde; voyez-les faire: les plus ignorants de tous les hommes.

ARGAN: Hoy! Vous tes un grand docteur,  ce que je vois, et je voudrais bien qu'il y et ici quelqu'un de ces messieurs pour rembarrer vos raisonnements et rabaisser votre caquet.

BRALDE: Moi, mon frre, je ne prends point  tche de combattre la mdecine; et chacun,  ses prils et fortune, peut croire tout ce qu'il lui plat. Ce que j'en dis n'est qu'entre nous, et j'aurais souhait de pouvoir un peu vous tirer de l'erreur o vous tes, et, pour vous divertir, vous mener voir sur ce chapitre quelqu'une des comdies de Molire.

ARGAN: C'est un bon impertinent que votre Molire avec ses comdies, et je le trouve bien plaisant d'aller jouer d'honntes gens comme les mdecins.

BRALDE: Ce ne sont point les mdecins qu'il joue, mais le ridicule de la mdecine.

ARGAN: C'est bien  lui  faire de se mler de contrler la mdecine; voil un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s'attaquer au corps des mdecins, et d'aller mettre sur son thtre des personnes vnrables comme ces Messieurs-l.

BRALDE: Que voulez-vous qu'il y mette que les diverses professions des hommes? On y met bien tous les jours les princes et les rois, qui sont d'aussi bonne maison que les mdecins.

ARGAN: Par la mort non de diable! Si j'tais que des mdecins, je me vengerais de son impertinence; et quand il sera malade, je le laisserais mourir sans secours. Il aurait beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saigne, le moindre petit lavement, et je lui dirais: "crve, crve! cela t'apprendra une autre fois  te jouer  la Facult".

BRALDE: Vous voil bien en colre contre lui.

ARGAN: Oui, c'est un malavis, et si les mdecins sont sages, ils feront ce que je dis.

BRALDE: Il sera encore plus sage que vos mdecins, car il ne leur demandera point de secours.

ARGAN: Tant pis pour lui s'il n'a point recours aux remdes.

BRALDE: Il a ses raisons pour n'en point vouloir, et il soutient que cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remdes avec la maladie; mais que, pour lui, il n'a justement de la force que pour porter son mal.

ARGAN: Les sottes raisons que voil! Tenez, mon frre, ne parlons point de cet homme-l davantage, car cela m'chauffe la bile, et vous me donneriez mon mal.

BRALDE: Je le veux bien, mon frre; et, pour changer de discours, je vous dirai que, sur une petite rpugnance que vous tmoigne votre fille, vous ne devez point prendre les rsolutions violentes de la mettre dans un convent; que, pour le choix d'un gendre, il ne vous faut pas suivre aveuglment la passion qui vous emporte, et qu'on doit, sur cette matire, s'accommoder un peu  l'inclination d'une fille, puisque c'est pour toute la vie, et que de l dpend tout le bonheur d'un mariage.

Scne IV

MONSIEUR FLEURANT, une seringue  la main;  ARGAN, BRALDE.

ARGAN: Ah! mon frre, avec votre permission.

BRALDE: Comment? que voulez-vous faire?

ARGAN: Prendre ce petit lavement-l; ce sera bientt fait.

BRALDE: Vous vous moquez. Est-ce que vous ne sauriez tre un moment sans lavement ou sans mdecine? Remettez cela  une autre fois, et demeurez un peu en repos.

ARGAN: Monsieur Fleurant,  ce soir, ou  demain au matin.

MONSIEUR FLEURANT,  Bralde: De quoi vous mlez-vous de vous opposer aux ordonnances de la mdecine, et d'empcher Monsieur de prendre mon clystre? Vous tes bien plaisant d'avoir cette hardiesse-l!

BRALDE: Allez, Monsieur, on voit bien que vous n'avez pas accoutum de parler  des visages.

MONSIEUR FLEURANT: On ne doit point ainsi se jouer des remdes, et me faire perdre mon temps. Je ne suis venu ici que sur une bonne ordonnance, et je vais dire  Monsieur Purgon comme on m'a empch d'excuter ses ordres et de faire ma fonction. Vous verrez, vous verrez.

ARGAN: Mon frre, vous serez cause ici de quelque malheur.

BRALDE: Le grand malheur de ne pas prendre un lavement que Monsieur Purgon a ordonn. Encore un coup, mon frre, est-il possible qu'il n'y ait pas moyen de vous gurir de la maladie des mdecins, et que vous vouliez tre, toute votre vie, enseveli dans leurs remdes?

ARGAN: Mon Dieu! mon frre, vous en parlez comme un homme qui se porte bien; mais, si vous tiez  ma place, vous changeriez bien de langage. Il est ais de parler contre la mdecine quand on est en pleine sant.

BRALDE: Mais quel mal avez-vous?

ARGAN: Vous me feriez enrager. Je voudrais que vous l'eussiez mon mal, pour voir si vous jaseriez tant. Ah! voici Monsieur Purgon.

Scne V

MONSIEUR PURGON, ARGAN, BRALDE, TOINETTE.

MONSIEUR PURGON: Je viens d'apprendre l-bas,  la porte, de jolies nouvelles: qu'on se moque ici de mes ordonnances, et qu'on a fait refus de prendre le remde que j'avais prescrit.

ARGAN: Monsieur, ce n'est pas.

MONSIEUR PURGON: Voil une hardiesse bien grande, une trange rbellion d'un malade contre son mdecin.

TOINETTE: Cela est pouvantable.

MONSIEUR PURGON: Un clystre que j'avais pris plaisir  composer moi-mme.

ARGAN: Ce n'est pas moi.

MONSIEUR PURGON: Invent et form dans toutes les rgles de l'art.

TOINETTE: Il a tort.

MONSIEUR PURGON: Et qui devait faire dans des entrailles un effet merveilleux.

ARGAN: Mon frre.

MONSIEUR PURGON: Le renvoyer avec mpris!

ARGAN: C'est lui.

MONSIEUR PURGON: C'est une action exorbitante.

TOINETTE: Cela est vrai.

MONSIEUR PURGON: Un attentat norme contre la mdecine.

ARGAN: Il est cause.

MONSIEUR PURGON: Un crime de lse-Facult, qui ne se peut assez punir.

TOINETTE: Vous avez raison.

MONSIEUR PURGON: Je vous dclare que je romps commerce avec vous.

ARGAN: C'est mon frre.

MONSIEUR PURGON: Que je ne veux plus d'alliance avec vous.

TOINETTE: Vous ferez bien.

MONSIEUR PURGON: Et que, pour finir toute liaison avec vous, voil la donation que je faisais  mon neveu, en faveur du mariage.

ARGAN: C'est mon frre qui a fait tout le mal.

MONSIEUR PURGON: Mpriser mon clystre!

ARGAN: Faites-le venir, je m'en vais le prendre.

MONSIEUR PURGON: Je vous aurais tir d'affaire avant qu'il ft peu.

TOINETTE: Il ne le mrite pas.

MONSIEUR PURGON: J'allais nettoyer votre corps et en vacuer entirement les mauvaises humeurs.

ARGAN: Ah, mon frre!

MONSIEUR PURGON: Et je ne voulais plus qu'une douzaine de mdecines, pour vuider le fond du sac.

TOINETTE: Il est indigne de vos soins.

MONSIEUR PURGON: Mais puisque vous n'avez pas voulu gurir par mes mains,

ARGAN: Ce n'est pas ma faute.

MONSIEUR PURGON: Puisque vous vous tes soustrait de l'obissance que l'on doit  son mdecin,

TOINETTE: Cela crie vengeance.

MONSIEUR PURGON: Puisque vous vous tes dclar rebelle aux remdes que je vous ordonnais,

ARGAN: H! point du tout.

MONSIEUR PURGON: J'ai  vous dire que je vous abandonne  votre mauvaise constitution,  l'intemprie de vos entrailles,  la corruption de votre sang,  l'cret de votre bile et  la fculence de vos humeurs.

TOINETTE: C'est fort bien fait.

ARGAN: Mon Dieu!

MONSIEUR PURGON: Et je veux qu'avant qu'il soit quatre jours, vous deveniez dans un tat incurable.

ARGAN: Ah, misricorde!

MONSIEUR PURGON: Que vous tombiez dans la bradypepsie,

ARGAN: Monsieur Purgon.

MONSIEUR PURGON: De la bradypepsie dans la dyspepsie,

ARGAN: Monsieur Purgon.

MONSIEUR PURGON: De la dyspepsie dans l'apepsie,

ARGAN: Monsieur Purgon.

MONSIEUR PURGON: De l'apepsie dans la lienterie,

ARGAN: Monsieur Purgon.

MONSIEUR PURGON: De la lienterie dans la dyssenterie,

ARGAN: Monsieur Purgon.

MONSIEUR PURGON: De la dyssenterie dans l'hydropisie,

ARGAN: Monsieur Purgon.

MONSIEUR PURGON: Et de l'hydropisie dans la privation de la vie, o vous aura conduit votre folie.

Scne VI

ARGAN, BRALDE.

ARGAN: Ah, mon Dieu! je suis mort. Mon frre, vous m'avez perdu.

BRALDE: Quoi? qu'y a-t-il?

ARGAN: Je n'en puis plus. Je sens dj que la mdecine se venge.

BRALDE: Ma foi! mon frre, vous tes fou, et je ne voudrais pas, pour beaucoup de choses, qu'on vous vt faire ce que vous faites. Ttez-vous un peu, je vous prie, revenez  vous-mme, et ne donnez point tant  votre imagination.

ARGAN: Vous voyez, mon frre, les tranges maladies dont il m'a menac.

BRALDE: Le simple homme que vous tes!

ARGAN: Il dit que je deviendrai incurable avant qu'il soit quatre jours.

BRALDE: Et ce qu'il dit, que fait-il  la chose? Est-ce un oracle qui a parl? Il semble,  vous entendre, que Monsieur Purgon tienne dans ses mains le filet de vos jours, et que, d'autorit suprme, il vous l'allonge et vous le raccourcisse comme il lui plat. Songez que les principes de votre vie sont en vous-mme, et que le courroux de Monsieur Purgon est aussi peu capable de vous faire mourir que ses remdes de vous faire vivre. Voici une aventure, si vous voulez,  vous dfaire des mdecins, ou, si vous tes n  ne pouvoir vous en passer, il est ais d'en avoir un autre, avec lequel, mon frre, vous puissiez courir un peu moins de risque.

ARGAN: Ah! mon frre, il sait tout mon temprament et la manire dont il faut me gouverner.

BRALDE: Il faut vous avouer que vous tes un homme d'une grande prvention, et que vous voyez les choses avec d'tranges yeux.

Scne VII

TOINETTE, ARGAN, BRALDE.

TOINETTE: Monsieur, voil un mdecin qui demande  vous voir.

ARGAN: Et quel mdecin?

TOINETTE: Un mdecin de la mdecine.

ARGAN: Je te demande qui il est.

TOINETTE: Je ne le connais pas; mais il me ressemble comme deux gouttes d'eau, et si je n'tais sre que ma mre tait honnte femme, je dirais que ce serait quelque petit frre qu'elle m'aurait donn depuis le trpas de mon pre.

ARGAN: Fais-le venir.

BRALDE: Vous tes servi  souhait: un mdecin vous quitte, un autre se prsente.

ARGAN: J'ai bien peur que vous ne soyez cause de quelque malheur.

BRALDE: Encore! vous en revenez toujours l?

ARGAN: Voyez-vous? j'ai sur le coeur toutes ces maladies-l que je ne connais point, ces.

Scne VIII

TOINETTE en mdecin, ARGAN, BRALDE.

TOINETTE, en mdecin: Monsieur, agrez que je vienne vous rendre visite et vous offrir mes petits services pour toutes les saignes et les purgations dont vous aurez besoin.

ARGAN: Monsieur, je vous suis fort oblig. Par ma foi! voil Toinette elle-mme.

TOINETTE: Monsieur, je vous prie de m'excuser, j'ai oubli de donner une commission  mon valet; je reviens tout  l'heure.

ARGAN: Eh! Ne diriez-vous pas que c'est effectivement Toinette?

BRALDE: Il est vrai que la ressemblance est tout  fait grande. Mais ce n'est pas la premire fois qu'on a vu de ces sortes de choses, et les histoires ne sont pleines que de ces jeux de la nature.

ARGAN: Pour moi, j'en suis surpris, et.

Scne IX

TOINETTE, ARGAN, BRALDE.

TOINETTE quitte son habit de mdecin si promptement qu'il est difficile de croire que ce soit elle qui a paru en mdecin: Que voulez-vous, Monsieur?

ARGAN: Comment?

TOINETTE: Ne m'avez-vous pas appel?

ARGAN: Moi? non.

TOINETTE: Il faut donc que les oreilles m'aient corn.

ARGAN: Demeure un peu ici pour voir comme ce mdecin te ressemble.

TOINETTE,  en sortant, dit: Oui, vraiment, j'ai affaire l-bas, et je l'ai assez vu.

ARGAN: Si je ne les voyais tous deux, je croirais que ce n'est qu'un.

BRALDE: J'ai lu des choses surprenantes de ces sortes de ressemblances, et nous en avons vu de notre temps o tout le monde s'est tromp.

ARGAN: Pour moi, j'aurais t tromp  celle-l, et j'aurais jur que c'est la mme personne.

Scne X

TOINETTE, en mdecin, ARGAN, BRALDE.

TOINETTE, en mdecin: Monsieur, je vous demande pardon de tout mon coeur.

ARGAN: Cela est admirable!

TOINETTE: Vous ne trouverez pas mauvaise, s'il vous plat, la curiosit que j'ai eue de voir un illustre malade comme vous tes; et votre rputation, qui s'tend partout, peut excuser la libert que j'ai prise.

ARGAN: Monsieur, je suis votre serviteur.

TOINETTE: Je vois, Monsieur, que vous me regardez fixement. Quel ge croyez-vous bien que j'aie?

ARGAN: Je crois que tout au plus vous pouvez avoir vingt-six, ou vingt-sept ans.

TOINETTE: Ah, ah, ah, ah, ah! j'en ai quatre-vingt-dix.

ARGAN: Quatre-vingt-dix?

TOINETTE: Oui. Vous voyez un effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais et vigoureux.

ARGAN: Par ma foi! voil un beau jeune vieillard pour quatre-vingt-dix ans.

TOINETTE: Je suis mdecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d'illustres matires  ma capacit, pour trouver des malades dignes de m'occuper, capables d'exercer les grands et beaux secrets que j'ai trouvs dans la mdecine. Je ddaigne de m'amuser  ce menu fatras de maladies ordinaires,  ces bagatelles de rhumatismes et de fluxions,  ces fivrottes,  ces vapeurs, et  ces migraines. Je veux des maladies d'importance: de bonnes fivres continues avec des transports au cerveau, de bonnes fivres pourpres, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formes, de bonnes pleursies avec des inflammations de poitrine: c'est l que je me plais, c'est l que je triomphe; et je voudrais, Monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonn de tous les mdecins, dsespr,  l'agonie, pour vous montrer l'excellence de mes remdes, et l'envie que j'aurais de vous rendre service.

ARGAN: Je vous suis oblig, Monsieur, des bonts que vous avez pour moi.

TOINETTE: Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l'on batte comme il faut. Ahy, je vous ferai bien aller comme vous devez. Hoy, ce pouls-l fait l'impertinent: je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui est votre mdecin?

ARGAN: Monsieur Purgon.

TOINETTE: Cet homme-l n'est point crit sur mes tablettes entre les grands mdecins. De quoi dit-il que vous tes malade?

ARGAN: Il dit que c'est du foie, et d'autres disent que c'est de la rate.

TOINETTE: Ce sont tous des ignorants: c'est du poumon que vous tes malade.

ARGAN: Du poumon?

TOINETTE: Oui. Que sentez-vous?

ARGAN: Je sens de temps en temps des douleurs de tte.

TOINETTE: Justement, le poumon.

ARGAN: Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux.

TOINETTE: Le poumon.

ARGAN: J'ai quelquefois des maux de coeur.

TOINETTE: Le poumon.

ARGAN: Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.

TOINETTE: Le poumon.

ARGAN: Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c'tait des coliques.

TOINETTE: Le poumon. Vous avez apptit  ce que vous mangez?

ARGAN: Oui, Monsieur.

TOINETTE: Le poumon. Vous aimez  boire un peu de vin?

ARGAN: Oui, Monsieur.

TOINETTE: Le poumon. Il vous prend un petit sommeil aprs le repas, et vous tes bien aise de dormir?

ARGAN: Oui, Monsieur.

TOINETTE: Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre mdecin pour votre nourriture?

ARGAN: Il m'ordonne du potage.

TOINETTE: Ignorant.

ARGAN: De la volaille.

TOINETTE: Ignorant.

ARGAN: Du veau.

TOINETTE: Ignorant.

ARGAN: Des bouillons.

TOINETTE: Ignorant.

ARGAN: Des oeufs frais.

TOINETTE: Ignorant.

ARGAN: Et le soir de petits pruneaux pour lcher le ventre.

TOINETTE: Ignorant.

ARGAN: Et surtout de boire mon vin fort tremp.

TOINETTE: Ignorantus, ignoranta, ignorantum. Il faut boire votre vin pur; et pour paissir votre sang, qui est trop subtil, il faut manger de bon gros boeuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande, du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre mdecin est une bte. Je veux vous en envoyer un de ma main, et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville.

ARGAN: Vous m'obligez beaucoup.

TOINETTE: Que diantre faites-vous de ce bras-l?

ARGAN: Comment?

TOINETTE: Voil un bras que je me ferais couper tout  l'heure, si j'tais que de vous.

ARGAN: Et pourquoi?

TOINETTE: Ne voyez-vous pas qu'il tire  soi toute la nourriture, et qu'il empche ce ct-l de profiter?

ARGAN: Oui; mais j'ai besoin de mon bras.

TOINETTE: Vous avez l aussi un oeil droit que je me ferais crever, si j'tais en votre place.

ARGAN: Crever un oeil?

TOINETTE: Ne voyez-vous pas qu'il incommode l'autre, et lui drobe sa nourriture? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tt, vous en verrez plus clair de l'oeil gauche.

ARGAN: Cela n'est pas press.

TOINETTE: Adieu. Je suis fch de vous quitter si tt; mais il faut que je me trouve  une grande consultation qui se doit faire pour un homme qui mourut hier.

ARGAN: Pour un homme qui mourut hier?

TOINETTE: Oui, pour aviser, et voir ce qu'il aurait fallu lui faire pour le gurir. Jusqu'au revoir.

ARGAN: Vous savez que les malades ne reconduisent point.

BRALDE: Voil un mdecin vraiment qui parat fort habile.

ARGAN: Oui, mais il va un peu bien vite.

BRALDE: Tous les grands mdecins sont comme cela.

ARGAN: Me couper un bras, et me crever un oeil, afin que l'autre se porte mieux? J'aime bien mieux qu'il ne se porte pas si bien. La belle opration, de me rendre borgne et manchot!

Scne XI

TOINETTE, ARGAN, BRALDE.

TOINETTE: Allons, allons, je suis votre servante, je n'ai pas envie de rire.

ARGAN: Qu'est-ce que c'est?

TOINETTE: Votre mdecin, ma foi! qui me voulait tter le pouls.

ARGAN: Voyez un peu,  l'ge de quatre-vingt-dix ans!

BRALDE: Oh a! Mon frre, puisque voil votre Monsieur Purgon brouill avec vous, ne voulez-vous pas bien que je vous parle du parti qui s'offre pour ma nice?

ARGAN: Non, mon frre: je veux la mettre dans un convent, puisqu'elle s'est oppose  mes volonts. Je vois bien qu'il y a quelque amourette l-dessous, et j'ai dcouvert certaine entrevue secrte, qu'on ne sait pas que j'aie dcouverte.

BRALDE: H bien! mon frre, quand il y aurait quelque petite inclination, cela serait-il si criminel, et rien peut-il vous offenser, quand tout ne va qu' des choses honntes comme le mariage?

ARGAN: Quoi qu'il en soit, mon frre, elle sera religieuse, c'est une chose rsolue.

BRALDE: Vous voulez faire plaisir  quelqu'un.

ARGAN: Je vous entends: vous en revenez toujours l, et ma femme vous tient au coeur.

BRALDE: H bien! oui, mon frre, puisqu'il faut parler  coeur ouvert, c'est votre femme que je veux dire; et non plus que l'enttement de la mdecine, je ne puis vous souffrir l'enttement o vous tes pour elle, et voir que vous donniez tte baisse dans tous les piges qu'elle vous tend.

TOINETTE: Ah! Monsieur, ne parlez point de Madame: c'est une femme sur laquelle il n'y a rien  dire, une femme sans artifice, et qui aime Monsieur, qui l'aime. On ne peut pas dire cela.

ARGAN: Demandez-lui un peu les caresses qu'elle me fait.

TOINETTE: Cela est vrai.

ARGAN: L'inquitude que lui donne ma maladie.

TOINETTE: Assurment.

ARGAN: Et les soins et les peines qu'elle prend autour de moi.

TOINETTE: Il est certain. Voulez-vous que je vous convainque, et vous fasse voir tout  l'heure comme Madame aime Monsieur? Monsieur, souffrez que je lui montre son bec jaune, et le tire d'erreur.

ARGAN: Comment?

TOINETTE: Madame s'en va revenir. Mettez-vous tout tendu dans cette chaise, et contrefaites le mort. Vous verrez la douleur o elle sera, quand je lui dirai la nouvelle.

ARGAN: Je le veux bien.

TOINETTE: Oui; mais ne la laissez pas longtemps dans le dsespoir, car elle en pourrait bien mourir.

ARGAN: Laisse-moi faire.

TOINETTE,  Bralde: Cachez-vous, vous, dans ce coin-l.

ARGAN: N'y a-t-il point quelque danger  contrefaire le mort?

TOINETTE: Non, non: quel danger y aurait-il?  tendez-vous l seulement. (Bas.) Il y aura plaisir  confondre votre frre. Voici Madame. Tenez-vous bien.

Scne XII

BLINE, TOINETTE, ARGAN, BRALDE.

TOINETTE  s'crie: Ah, mon Dieu! Ah, malheur! Quel trange accident!

BLINE: Qu'est-ce, Toinette?

TOINETTE: Ah, Madame!

BLINE: Qu'y a-t-il?

TOINETTE: Votre mari est mort.

BLINE: Mon mari est mort?

TOINETTE: Hlas! oui. Le pauvre dfunt est trpass.

BLINE: Assurment?

TOINETTE: Assurment. Personne ne sait encore cet accident-l, et je me suis trouve ici toute seule. Il vient de passer entre mes bras. Tenez, le voil tout de son long dans cette chaise.

BLINE: Le Ciel en soit lou! Me voil dlivre d'un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t'affliger de cette mort!

TOINETTE: Je pensais, Madame, qu'il fallt pleurer.

BLINE: Va, va, cela n'en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne? Et de quoi servait-il sur la terre? Un homme incommode  tout le monde, malpropre, dgotant, sans cesse un lavement ou une mdecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes et valets.

TOINETTE: Voil une belle oraison funbre.

BLINE: Il faut, Toinette, que tu m'aides  excuter mon dessein, et tu peux croire qu'en me servant ta rcompense est sre. Puisque, par un bonheur, personne n'est encore averti de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cache, jusqu' ce que j'aie fait mon affaire. Il y a des papiers, il y a de l'argent dont je me veux saisir, et il n'est pas juste que j'aie pass sans fruit auprs de lui mes plus belles annes. Viens, Toinette, prenons auparavant toutes ses clefs.

ARGAN, se levant brusquement: Doucement.

BLINE, surprise et pouvante: Ahy!

ARGAN: Oui, Madame ma femme, c'est ainsi que vous m'aimez?

TOINETTE: Ah, ah! le dfunt n'est pas mort.

ARGAN,  Bline qui sort: Je suis bien aise de voir votre amiti, et d'avoir entendu le beau pangyrique que vous avez fait de moi. Voil un avis au lecteur qui me rendra sage  l'avenir, et qui m'empchera de faire bien des choses.

BRALDE, sortant de l'endroit o il tait cach: H bien! mon frre, vous le voyez.

TOINETTE: Par ma foi! je n'aurais jamais cru cela. Mais j'entends votre fille: remettez-vous comme vous tiez, et voyons de quelle manire elle recevra votre mort. C'est une chose qu'il n'est pas mauvais d'prouver; et puisque vous tes en train, vous connatrez par l les sentiments que votre famille a pour vous.

Scne XIII

ANGLIQUE, ARGAN, TOINETTE, BRALDE.

TOINETTE s'crie::  Ciel! ah, fcheuse aventure! Malheureuse journe!

ANGLIQUE: Qu'as-tu, Toinette, et de quoi pleures-tu?

TOINETTE: Hlas! j'ai de tristes nouvelles  vous donner.

ANGLIQUE: H quoi?

TOINETTE: Votre pre est mort.

ANGLIQUE: Mon pre est mort, Toinette?

TOINETTE: Oui; vous le voyez l. Il vient de mourir tout  l'heure d'une faiblesse qui lui a pris.

ANGLIQUE:  Ciel! quelle infortune! quelle atteinte cruelle! Hlas! faut-il que je perde mon pre, la seule chose qui me restait au monde? et qu'encore, pour un surcrot de dsespoir, je le perde dans un moment o il tait irrit contre moi? Que deviendrai-je, malheureuse, et quelle consolation trouver aprs une si grande perte?

Scne XIV ET dernire

CLANTE, ANGLIQUE, ARGAN, BRALDE, TOINETTE.

CLANTE: Qu'avez-vous donc, belle Anglique? et quel malheur pleurez-vous?

ANGLIQUE: Hlas! je pleure tout ce que dans la vie je pouvais perdre de plus cher et de plus prcieux: je pleure la mort de mon pre.

CLANTE:  Ciel! quel accident! quel coup inopin! Hlas! aprs la demande que j'avais conjur votre oncle de lui faire pour moi, je venais me prsenter  lui, et tcher par mes respects et par mes prires de disposer son coeur  vous accorder  mes voeux.

ANGLIQUE: Ah! Clante, ne parlons plus de rien. Laissons l toutes les penses du mariage. Aprs la perte de mon pre, je ne veux plus tre du monde, et j'y renonce pour jamais. Oui, mon pre, si j'ai rsist tantt  vos volonts, je veux suivre du moins une de vos intentions, et rparer par l le chagrin que je m'accuse de vous avoir donn. Souffrez, mon pre, que je vous en donne ici ma parole, et que je vous embrasse, pour vous tmoigner mon ressentiment.

ARGAN se lve: Ah, ma fille!

ANGLIQUE, pouvante: Ahy!

ARGAN: Viens. N'aie point de peur, je ne suis pas mort. Va, tu es mon vrai sang, ma vritable fille; et je suis ravi d'avoir vu ton bon naturel.

ANGLIQUE: Ah! quelle surprise agrable, mon pre! Puisque par un bonheur extrme le Ciel vous redonne  mes voeux, souffrez qu'ici je me jette  vos pieds pour vous supplier d'une chose. Si vous n'tes pas favorable au penchant de mon coeur, si vous me refusez Clante pour poux, je vous conjure au moins de ne me point forcer d'en pouser un autre. C'est toute la grce que je vous demande.

CLANTE se jette   genoux: Eh! Monsieur, laissez-vous toucher  ses prires et aux miennes, et ne vous montrez point contraire aux mutuels empressements d'une si belle inclination.

BRALDE: Mon frre, pouvez-vous tenir l contre?

TOINETTE: Monsieur, serez-vous insensible  tant d'amour?

ARGAN: Qu'il se fasse mdecin, je consens au mariage. Oui, faites-vous mdecin, je vous donne ma fille.

CLANTE: Trs volontiers, Monsieur: s'il ne tient qu' cela pour tre votre gendre, je me ferai mdecin, apothicaire mme, si vous voulez. Ce n'est pas une affaire que cela, et je ferais bien d'autres choses pour obtenir la belle Anglique.

BRALDE: Mais, mon frre, il me vient une pense: faites-vous mdecin vous-mme. La commodit sera encore plus grande, d'avoir en vous tout ce qu'il vous faut.

TOINETTE: Cela est vrai. Voil le vrai moyen de vous gurir bientt; et il n'y a point de maladie si ose, que de se jouer  la personne d'un mdecin.

ARGAN: Je pense, mon frre, que vous vous moquez de moi: est-ce que je suis en ge d'tudier?

BRALDE: Bon, tudier! Vous tes assez savant; et il y en a beaucoup parmi eux qui ne sont pas plus habiles que vous.

ARGAN: Mais il faut savoir bien parler latin, connatre les maladies, et les remdes qu'il y faut faire.

BRALDE: En recevant la robe et le bonnet de mdecin, vous apprendrez tout cela, et vous serez aprs plus habile que vous ne voudrez.

ARGAN: Quoi? l'on sait discourir sur les maladies quand on a cet habit-l?

BRALDE: Oui, l'on n'a qu' parler avec une robe et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison.

TOINETTE: Tenez, Monsieur, quand il n'y aurait que votre barbe, c'est dj beaucoup, et la barbe fait plus de la moiti d'un mdecin.

CLANTE: En tout cas, je suis prt  tout.

BRALDE: Voulez-vous que l'affaire se fasse tout  l'heure?

ARGAN: Comment tout  l'heure?

BRALDE: Oui, et dans votre maison.

ARGAN: Dans ma maison?

BRALDE: Oui. Je connais une Facult de mes amies, qui viendra tout  l'heure en faire la crmonie dans votre salle. Cela ne vous cotera rien.

ARGAN: Mais moi, que dire, que rpondre?

BRALDE: On vous instruira en deux mots, et l'on vous donnera par crit ce que vous devez dire. Allez-vous-en vous mettre en habit dcent, je vais les envoyer qurir.

ARGAN: Allons, voyons cela.

CLANTE: Que voulez-vous dire, et qu'entendez-vous avec cette Facult de vos amies.?

TOINETTE: Quel est donc votre dessein?

BRALDE: De nous divertir un peu ce soir. Les comdiens ont fait un petit intermde de la rception d'un mdecin, avec des danses et de la musique; je veux que nous en prenions ensemble le divertissement, et que mon frre y fasse le premier personnage.

ANGLIQUE: Mais, mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon pre.

BRALDE: Mais, ma nice, ce n'est pas tant le jouer, que s'accommoder  ses fantaisies. Tout ceci n'est qu'entre nous. Nous y pouvons aussi prendre chacun un personnage, et nous donner ainsi la comdie les uns aux autres. Le carnaval autorise cela. Allons vite prparer toutes choses.

CLANTE,  Anglique: Y consentez-vous?

ANGLIQUE: Oui, puisque mon oncle nous conduit.

TROISIME INTERMDE

C'est une crmonie burlesque d'un homme qu'on fait mdecin en rcit, chant, et danse.

Entre de ballet

Plusieurs tapissiers viennent prparer la salle et placer les bancs en cadence; ensuite de quoi toute l'assemble (compose de huit porte-seringues, six apothicaires, vingt-deux docteurs et celui qui se fait recevoir mdecin, huit chirurgiens dansants, et deux chantants) entre, et prend ses places, selon les rangs.

PRAESES

      Savantissimi doctores,
      Medicinae professores,
      Qui hic assemblati estis,
      Et vos, altri Messiores,
      Sententiarum Facultatis
      Fideles executores,
      Chirurgiani et apothicari,
      Atque tota compania aussi,
      Salus, honor, et argentum,
      Atque bonum appetitum.

      Non possum, docti Confreri,
      En moi satis admirari
      Qualis bona inventio
      Est medici professio,
      Quam bella chosa est, et bene trovata,
      Medicina illa benedicta,
      Quae suo nomine solo,
      Surprenanti miraculo,
      Depuis si longo tempore,
      Facit  gogo vivere
      Tant de gens omni genere.

      Per totam terram videmus
      Grandam vogam ubi sumus,
      Et quod grandes et petiti
      Sunt de nobis infatuti.
      Totus mundus, currens ad nostros remedios,
      Nos regardat sicut Deos;
      Et nostris ordonnanciis
      Principes et reges soumissos videtis.

      Donque il est nostrae sapientiae,
      Boni sensus atque prudentiae,
      De fortement travaillare
      A nos bene conservare
      In tali credito, voga, et honore,
      Et prandere gardam  non recevere
      In nostro docto corpore
      Quam personas capabiles,
      Et totas dignas ramplire
      Has plaas honorabiles.

      C'est pour cela que nunc convocati estis;
      Et credo quod trovabitis
      Dignam matieram medici
      In savanti homine que voici,
      Lequel, in chosis omnibus,
      Dono ad interrogandum,
      Et  fond examinandum
      Vostris capacitatibus.

PRIMUS DOCTOR

      Si mihi licenciam dat Dominus Praeses,
      Et tanti docti Doctores,
      Et assistantes illustres,
      Trs savanti Bacheliero,
      Quem estimo et honoro,
      Domandabo causam et rationem quare
      Opium facit dormire.

BACHELIERUS

      Mihi a docto Doctore
      Domandatur causam et rationem quare
      Opium facit dormire:
       quoi respondeo,
      Quia est in eo
      Virtus dormitiva,
      Cujus est natura
      Sensus assoupire.

CHORUS

      Bene, bene, bene, bene respondere.
      Dignus, dignus est entrare
      In nostro docto corpore.

SECUNDUS DOCTOR

      Cum permissione Domini Praesidis,
      Doctissimae Facultatis,
      Et totius his nostris actis
      Companiae assistantis,
      Domandabo tibi, docte Bacheliere,
      Quae sunt remedia
      Quae in maladia
      Ditte hydropisia
      Convenit facere.

BACHELIERUS

      Clysterium donare,
      Postea seignare,
      Ensuitta purgare.

CHORUS

      Bene, bene, bene, bene respondere.
      Dignus, dignus est entrare
      In nostro docto corpore.

TERTIUS DOCTOR

      Si bonum semblatur Domino Praesidi,
      Doctissimae Facultati,
      Et companiae presenti,
      Domandabo tibi, docte Bacheliere,
      Quae remedia eticis,
      Pulmonicis, atque asmaticis,
      Trovas  propos facere.

BACHELIERUS

      Clysterium donare,
      Postea seignare,
      Ensuitta purgare.

CHORUS

      Bene, bene, bene, bene respondere.
      Dignus, dignus est entrare
      In nostro docto corpore.

QUARTUS DOCTOR

      Super illas maladias
      Doctus Bachelierus dixit maravillas:
      Mais si non ennuyo Dominum Praesidem,
      Doctissimam Facultatem,
      Et totam honorabilem
      Companiam ecoutantem,
      Faciam illi unam quaestionem.
      De hiero maladus unus
      Tombavit in meas manus:
      Habet grandam fievram cum redoublamentis,
      Grandam dolorem capitis,
      Et grandum malum au cost,
      Cum granda difficultate
      Et pena de respirare:
      Veillas mihi dire,
      Docte Bacheliere,
      Quid illi facere?

BACHELIERUS

      Clysterium donare,
      Postea seignare,
      Ensuitta purgare.

QUINTUS DOCTOR

      Mais si maladia
      Opiniatria
      Non vult se garire,
      Quid illi facere?

BACHELIERUS

      Clysterium donare,
      Postea seignare,
      Ensuitta purgare.

CHORUS

      Bene, bene, bene, bene respondere.
      Dignus, dignus est entrare
      In nostro docto corpore.

PRAESES

      Juras gardare statuta
      Per Facultatem praescripta
      Cum sensu et jugeamento?

BACHELIERUS

      Juro.

PRAESES

      Essere, in omnibus
      Consultationibus,
      Ancieni aviso,
      Aut bono,
      Aut mauvaiso?

BACHELIERUS

      Juro.

PRAESES

      De non jamais te servire
      De remediis aucunis
      Quam de ceux seulement doctae Facultatis,
      Maladus dust-il crevare,
      Et mori de suo malo?

BACHELIERUS

      Juro.

PRAESES

      Ego, cum isto boneto
      Venerabili et docto,
      Dono tibi et concedo
      Virtutem et puissanciam
      Medicandi,
      Purgandi,
      Seignandi,
      Perandi,
      Taillandi,
      Coupandi,
      Et occidendi
      Impune per totam terram.

ENTRE de ballet.

Tous les Chirurgiens et Apothicaires viennent lui faire la rvrence en cadence.

BACHELIERUS

      Grandes doctores doctrinae
      De la rhubarbe et du sn,
      Ce serait sans douta  moi chosa folla,
      Inepta et ridicula,
      Si j'allaibam m'engageare
      Vobis louangeas donare,
      Et entreprenaibam adjoutare
      Des lumieras au soleillo,
      Et des toilas au cielo,
      Des ondas  l'Oceano,
      Et des rosas au printanno.
      Agreate qu'avec uno moto,
      Pro toto remercimento,
      Rendam gratiam corpori tam docto.
      Vobis, vobis debeo
      Bien plus qu' naturae et qu' patri meo:
      Natura et pater meus
      Hominem me habent factum;
      Mais vos me, ce qui est bien plus,
      Avetis factum medicum,
      Honor, favor, et gratia
      Qui, in hoc corde que voil,
      Imprimant ressentimenta
      Qui dureront in secula.

CHORUS

      Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat
      Novus doctor, qui tam bene parlat!
      Mille, mille annis et manget et bibat,
      Et seignet et tuat!

ENTRE de ballet.

Tous les Chirurgiens et les Apothicaires dansent au son des instruments et des voix, et des battements de mains, et des mortiers d'apothicaires.

CHIRURGUS

      Puisse-t-il voir doctas
      Suas ordonnancias
      Omnium chirurgorum
      Et apothiquarum
      Remplire boutiquas!

CHORUS

      Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat
      Novus doctor, qui tam bene parlat!
      Mille, mille annis et manget et bibat,
      Et seignet et tuat!

CHIRURGUS

      Puissent toti anni
      Lui essere boni
      Et favorabiles,
      Et n'habere jamais
      Quam pestas, verolas,
      Fievras, pluresias,
      Fluxus de sang, et dyssenterias!

CHORUS

      Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat
      Novus doctor, qui tam bene parlat!
      Mille, mille annis et manget et bibat,
      Et seignet et tuat!

Dernire entr e de ballet.

Des Mdecins, des Chirurgiens et des Apothicaires, qui sortent tous, selon leur rang, en crmonie, comme ils sont entrs.

LE MARIAGE FORCE


Comdie


LES PERSONNAGES

SGANARELLE, Molire.
GRONIMO, La Thorillire.
DORIMNE, Mademoiselle Du Parc.
ALCANTOR, Bjart.
LYCANTE, La Grange.
PREMIERE BOHMIENNE, Mademoiselle Bjart.
SECONDE BOHMIENNE, Mademoiselle de Brie.
PREMIER DOCTEUR, Brcourt.
SECOND DOCTEUR, Du Croisy. 

Scne premire 

SGANARELLE, GRONIMO.

SGANARELLE: Je suis de retour dans un moment. Que l'on ait bien soin du logis, et que tout aille comme il faut. Si l'on m'apporte de l'argent, que l'on me vienne qurir vite chez le seigneur GRONIMO; et si l'on vient m'en demander, qu'on dise que je suis sorti et que je ne dois revenir de toute la journe.

GRONIMO: Voil un ordre fort prudent.

SGANARELLE: Ah! Seigneur Gronimo, je vous trouve  propos, et j'allais chez vous vous chercher.

GRONIMO: Et pour quel sujet, s'il vous plat?

SGANARELLE: Pour vous communiquer une affaire que j'ai en tte, et vous prier de m'en dire votre avis.

GRONIMO: Trs volontiers. Je suis bien aise de cette rencontre, et nous pouvons parler ici en toute libert.

SGANARELLE: Mettez donc dessus, s'il vous plat. Il s'agit d'une chose de consquence, que l'on m'a propose; et il est bon de ne rien faire sans le conseil de ses amis.

GRONIMO: Je vous suis oblig de m'avoir choisi pour cela. Vous n'avez qu' me dire ce que c'est.

SGANARELLE: Mais auparavant je vous conjure de ne me point flatter du tout, et de me dire nettement votre pense.

GRONIMO: Je le ferai, puisque vous le voulez.

SGANARELLE: Je ne vois rien de plus condamnable qu'un ami qui ne nous parle pas franchement.

GRONIMO: Vous avez raison.

SGANARELLE: Et dans ce sicle on trouve peu d'amis sincres.

GRONIMO: Cela est vrai.

SGANARELLE: Promettez-moi donc, Seigneur Gronimo, de me parler avec toute sorte de franchise.

GRONIMO: Je vous le promets.

SGANARELLE: Jurez-en votre foi.

GRONIMO: Oui, foi d'ami. Dites-moi seulement votre affaire.

SGANARELLE: C'est que je veux savoir de vous si je ferai bien de me marier.

GRONIMO: Qui, vous?

SGANARELLE: Oui. Moi-mme en propre personne. Quel est votre avis l-dessus?

GRONIMO: Je vous prie auparavant de me dire une chose.

SGANARELLE: Et quoi?

GRONIMO: Quel ge pouvez-vous bien avoir maintenant?

SGANARELLE: Moi?

GRONIMO: Oui.

SGANARELLE: Ma foi, je ne sais; mais je me porte bien.

GRONIMO: Quoi? Vous ne savez pas  peu prs votre ge?

SGANARELLE: Non: est-ce qu'on songe  cela?

GRONIMO: H! dites-moi un peu, s'il vous plat: combien aviez-vous d'annes lorsque nous fmes connaissance?

SGANARELLE: Ma foi, je n'avais que vingt ans alors.

GRONIMO: Combien fmes-nous ensemble  Rome?

SGANARELLE: Huit ans.

GRONIMO: Quel temps avez-vous demeur en Angleterre?

SGANARELLE: Sept ans.

GRONIMO: Et en Hollande, o vous ftes ensuite?

SGANARELLE: Cinq ans et demi.

GRONIMO: Combien y a-t-il que vous tes revenu ici?

SGANARELLE: Je revins en cinquante-deux.

GRONIMO: De cinquante-deux  soixante-quatre, il y a douze ans, ce me semble. Cinq ans en Hollande, font dix-sept; sept ans en Angleterre, font vingt-quatre; huit dans notre sjour  Rome, font trente-deux; et vingt que vous aviez lorsque nous nous connmes, cela fait justement cinquante-deux: si bien, Seigneur Sganarelle, que, sur votre propre confession, vous tes environ  votre cinquante-deuxime ou cinquante-troisime anne.

SGANARELLE: Qui, moi? Cela ne se peut pas.

GRONIMO: Mon Dieu, le calcul est juste; et l-dessus je vous dirai franchement et en ami, comme vous m'avez fait promettre de vous parler, que le mariage n'est gure votre fait. C'est une chose  laquelle il faut que les jeunes gens pensent bien mrement avant que de la faire; mais les gens de votre ge n'y doivent point penser du tout; et si l'on dit que la plus grande de toutes les folies est celle de se marier, je ne vois rien de plus mal  propos que de la faire, cette folie, dans la saison o nous devons tre plus sages. Enfin je vous en dis nettement ma pense. Je ne vous conseille point de songer au mariage; et je vous trouverais le plus ridicule du monde, si, ayant t libre jusqu' cette heure, vous alliez vous charger maintenant de la plus pesante des chanes.

SGANARELLE: Et moi je vous dis que je suis rsolu de me marier, et que je ne serai point ridicule en pousant la fille que je recherche.

GRONIMO: Ah! c'est une autre chose: vous ne m'aviez pas dit cela.

SGANARELLE: C'est une fille qui me plat, et que j'aime de tout mon coeur.

GRONIMO: Vous l'aimez de tout votre coeur?

SGANARELLE: Sans doute, et je l'ai demande  son pre.

GRONIMO: Vous l'avez demande?

SGANARELLE: Oui. C'est un mariage qui se doit conclure ce soir, et j'ai donn parole.

GRONIMO: Oh! mariez-vous donc: je ne dis plus mot.

SGANARELLE: Je quitterais le dessein que j'ai fait? Vous semble-t-il, Seigneur Gronimo, que je ne sois plus propre  songer  une femme? Ne parlons point de l'ge que je puis avoir; mais regardons seulement les choses. Y a-t-il homme de trente ans qui paraisse plus frais et plus vigoureux que vous me voyez? N'ai-je pas tous les mouvements de mon corps aussi bons que jamais, et voit-on que j'aie besoin de carrosse ou de chaise pour cheminer? N'ai-je pas encore toutes mes dents, les meilleures du monde? Ne fais-je pas vigoureusement mes quatre repas par jour, et peut-on voir un estomac qui ait plus de force que le mien? Hem, hem, hem: eh! Qu'en dites-vous?

GRONIMO: Vous avez raison; je m'tais tromp: vous ferez bien de vous marier.

SGANARELLE: J'y ai rpugn autrefois; mais j'ai maintenant de puissantes raisons pour cela. Outre la joie que j'aurai de possder une belle femme, qui me fera mille caresses, qui me dorlotera et me viendra frotter lorsque je serai las, outre cette joie, dis-je, je considre qu'en demeurant comme je suis, je laisse prir dans le monde la race des Sganarelles, et qu'en me mariant, je pourrai me voir revivre en d'autres moi-mmes, que j'aurai le plaisir de voir des cratures qui seront sorties de moi, de petites figures qui me ressembleront comme deux gouttes d'eau, qui se joueront continuellement dans la maison, qui m'appelleront leur papa quand je reviendrai de la ville, et me diront de petites folies les plus agrables du monde. Tenez, il me semble dj que j'y suis, et que j'en vois une demi-douzaine autour de moi.

GRONIMO: Il n'y a rien de plus agrable que cela; et je vous conseille de vous marier le plus vite que vous pourrez.

SGANARELLE: Tout de bon, vous me le conseillez?

GRONIMO: Assurment. Vous ne sauriez mieux faire.

SGANARELLE: Vraiment, je suis ravi que vous me donniez ce conseil en vritable ami.

GRONIMO: H! quelle est la personne, s'il vous plat, avec qui vous vous allez marier?

SGANARELLE: Dorimne.

GRONIMO: Cette jeune Dorimne, si galante et si bien pare?

SGANARELLE: Oui.

GRONIMO: Fille du seigneur Alcantor?

SGANARELLE: Justement.

GRONIMO: Et soeur d'un certain Alcidas, qui se mle de porter l'pe?

SGANARELLE: C'est cela.

GRONIMO: Vertu de ma vie!

SGANARELLE: Qu'en dites-vous?

GRONIMO: Bon parti! Mariez-vous promptement.

SGANARELLE: N'ai-je pas raison d'avoir fait ce choix?

GRONIMO: Sans doute. Ah! que vous serez bien mari! Dpchez-vous de l'tre.

SGANARELLE: Vous me comblez de joie, de me dire cela. Je vous remercie de votre conseil, et je vous invite ce soir  mes noces.

GRONIMO: Je n'y manquerai pas, et je veux y aller en masque, afin de les mieux honorer.

SGANARELLE: Serviteur.

GRONIMO: La jeune Dorimne, fille du seigneur Alcantor, avec le seigneur Sganarelle, qui n'a que cinquante-trois ans:  le beau mariage!  le beau mariage! Ce qu'il rpte plusieurs fois en s'en allant.

SGANARELLE: Ce mariage doit tre heureux, car il donne de la joie  tout le monde, et je fais rire tous ceux  qui j'en parle. Me voil maintenant le plus content des hommes.

Scne II

DORIMNE, SGANARELLE.

DORIMNE: Allons, petit garon, qu'on tienne bien ma queue, et qu'on ne s'amuse pas  badiner.

SGANARELLE: Voici ma matresse qui vient. Ah! qu'elle est agrable! Quel air! et quelle taille! Peut-il y avoir un homme qui n'ait en la voyant des dmangeaisons de se marier? O allez-vous, belle mignonne, chre pouse future de votre poux futur?

DORIMNE: Je vais faire quelques emplettes.

SGANARELLE: H bien, ma belle, c'est maintenant que nous allons tre heureux l'un et l'autre. Vous ne serez plus en droit de me rien refuser; et je pourrai faire avec vous tout ce qu'il me plaira, sans que personne s'en scandalise. Vous allez tre  moi depuis la tte jusqu'aux pieds, et je serai matre de tout: de vos petits yeux veills, de votre petit nez fripon, de vos lvres apptissantes, de vos oreilles amoureuses, de votre petit menton joli, de vos petits ttons rondelets, de votre.; enfin, toute votre personne sera  ma discrtion, et je serai  mme pour vous caresser comme je voudrai. N'tes-vous pas bien aise de ce mariage, mon aimable pouponne?

DORIMNE: Tout  fait aise, je vous jure; car enfin la svrit de mon pre m'a tenue jusques ici dans une sujtion la plus fcheuse du monde. Il y a je ne sais combien que j'enrage du peu de libert qu'il me donne, et j'ai cent fois souhait qu'il me marit, pour sortir promptement de la contrainte o j'tais avec lui, et me voir en tat de faire ce que je voudrai. Dieu merci, vous tes venu heureusement pour cela, et je me prpare dsormais  me donner du divertissement, et  rparer comme il faut le temps que j'ai perdu. Comme vous tes un fort galant homme, et que vous savez comme il faut vivre, je crois que nous ferons le meilleur mnage du monde ensemble, et que vous ne serez point de ces maris incommodes qui veulent que leurs femmes vivent comme des loups-garous. Je vous avoue que je ne m'accommoderais pas de cela, et que la solitude me dsespre. J'aime le jeu, les visites, les assembles, les cadeaux et les promenades, en un mot, toutes les choses de plaisir, et vous devez tre ravi d'avoir une femme de mon humeur. Nous n'aurons jamais aucun dml ensemble, et je ne vous contraindrai point dans vos actions, comme j'espre que, de votre ct, vous ne me contraindrez point dans les miennes; car, pour moi, je tiens qu'il faut avoir une complaisance mutuelle, et qu'on ne se doit point marier pour se faire enrager l'un l'autre. Enfin nous vivrons, tant maris, comme deux personnes qui savent leur monde. Aucun soupon jaloux ne nous troublera la cervelle; et c'est assez que vous serez assur de ma fidlit, comme je serai persuade de la vtre. Mais qu'avez-vous? Je vous vois tout chang de visage.

SGANARELLE: Ce sont quelques vapeurs qui me viennent de monter  la tte.

DORIMNE: C'est un mal aujourd'hui qui attaque beaucoup de gens; mais notre mariage vous dissipera tout cela. Adieu. Il me tarde dj que je n'aie des habits raisonnables, pour quitter vite ces guenilles. Je m'en vais de ce pas achever d'acheter toutes les choses qu'il me faut, et je vous envoierai les marchands.

Scne III

GRONIMO, SGANARELLE.

GRONIMO: Ah! Seigneur Sganarelle, je suis ravi de vous trouver encore ici; et j'ai rencontr un orfvre, qui, sur le bruit que vous cherchez quelque beau diamant en bague pour faire un prsent  votre pouse, m'a fort pri de vous venir parler pour lui, et de vous dire qu'il en a un  vendre, le plus parfait du monde.

SGANARELLE: Mon Dieu! cela n'est pas press.

GRONIMO: Comment? que veut dire cela? O est l'ardeur que vous montriez tout  l'heure?

SGANARELLE: Il m'est venu, depuis un moment, de petits scrupules sur le mariage. Avant que de passer plus avant, je voudrais bien agiter  fond cette matire, et que l'on m'expliqut un songe que j'ai fait cette nuit, et qui vient tout  l'heure de me revenir dans l'esprit. Vous savez que les songes sont comme des miroirs, o l'on dcouvre quelquefois tout ce qui nous doit arriver. Il me semblait que j'tais dans un vaisseau, sur une mer bien agite, et que.

GRONIMO: Seigneur Sganarelle, j'ai maintenant quelque petite affaire qui m'empche de vous our. Je n'entends rien du tout aux songes; et quant au raisonnement du mariage, vous avez deux savants, deux philosophes vos voisins, qui sont gens  vous dbiter tout ce qu'on peut dire sur ce sujet. Comme ils sont de sectes diffrentes, vous pouvez examiner leurs diverses opinions l-dessus. Pour moi, je me contente de ce que je vous ai dit tantt, et demeure votre serviteur.

SGANARELLE: Il a raison. Il faut que je consulte un peu ces gens-l sur l'incertitude o je suis.

Scne IV

PANCRACE, SGANARELLE.

PANCRACE: Allez, vous tes un impertinent, mon ami, un homme ignare de toute bonne discipline, bannissable de la rpublique des lettres.

SGANARELLE: Ah! bon, en voici un fort  propos.

PANCRACE: Oui, je te soutiendrai par vives raisons, je te montrerai par Aristote, le philosophe des philosophes, que tu es un ignorant, ignorantissime, ignorantifiant et ignorantifi par tous les cas et modes imaginables.

SGANARELLE: Il a pris querelle contre quelqu'un. Seigneur.

PANCRACE: Tu veux te mler de raisonner, et tu ne sais pas seulement les lments de la raison.

SGANARELLE: La colre l'empche de me voir. Seigneur.

PANCRACE: C'est une proposition condamnable dans toutes les terres de la philosophie.

SGANARELLE: Il faut qu'on l'ait fort irrit. Je.

PANCRACE: Toto colo, tota via aberras.

SGANARELLE: Je baise les mains  Monsieur le Docteur.

PANCRACE: Serviteur.

SGANARELLE: Peut-on.?

PANCRACE: Sais-tu bien ce que tu as fait? Un syllogisme in balordo.

SGANARELLE: Je vous.

PANCRACE: La majeure en est inepte, la mineure impertinente, et la conclusion ridicule.

SGANARELLE: Je.

PANCRACE: Je crverais plutt que d'avouer ce que tu dis; et je soutiendrai mon opinion jusqu' la dernire goutte de mon encre.

SGANARELLE: Puis-je.?

PANCRACE: Oui, je dfendrai cette proposition, pugnis et calcibus, unguibus et rostro.

SGANARELLE: Seigneur Aristote, peut-on savoir ce qui vous met si fort en colre?

PANCRACE: Un sujet le plus juste du monde.

SGANARELLE: Et quoi encore?

PANCRACE: Un ignorant m'a voulu soutenir une proposition errone, une proposition pouvantable, effroyable, excrable.

SGANARELLE: Puis-je demander ce que c'est?

PANCRACE: Ah! Seigneur Sganarelle, tout est renvers aujourd'hui, et le monde est tomb dans une corruption gnrale; une licence pouvantable rgne partout; et les magistrats, qui sont tablis pour maintenir l'ordre dans cet tat, devraient mourir de honte, en souffrant un scandale aussi intolrable que celui dont je veux parler.

SGANARELLE: Quoi donc?

PANCRACE: N'est-ce pas une chose horrible, une chose qui crie vengeance au Ciel, que d'endurer qu'on dise publiquement la forme d'un chapeau?

SGANARELLE: Comment?

PANCRACE: Je soutiens qu'il faut dire la figure d'un chapeau, et non pas la forme; d'autant qu'il y a cette diffrence entre la forme et la figure, que la forme est la disposition extrieure des corps qui sont anims, et la figure, la disposition extrieure des corps qui sont inanims; et puisque le chapeau est un corps inanim, il faut dire la figure d'un chapeau et non pas la forme. Oui, ignorant que vous tes, c'est comme il faut parler; et ce sont les termes exprs d'Aristote dans le chapitre De la qualit.

SGANARELLE: Je pensais que tout ft perdu. Seigneur Docteur, ne songez plus  tout cela. Je.

PANCRACE: Je suis dans une colre, que je ne me sens pas.

SGANARELLE: Laissez la forme et le chapeau en paix. J'ai quelque chose  vous communiquer. Je.

PANCRACE: Impertinent fieff!

SGANARELLE: De grce, remettez-vous. Je.

PANCRACE: Ignorant!

SGANARELLE: Eh! Mon Dieu! Je.

PANCRACE: Me vouloir soutenir une proposition de la sorte!

SGANARELLE: Il a tort. Je.

PANCRACE: Une proposition condamne par Aristote!

SGANARELLE: Cela est vrai. Je.

PANCRACE: En termes exprs.

SGANARELLE: Vous avez raison. Oui, vous tes un sot et un impudent, de vouloir disputer contre un docteur qui sait lire et crire. Voil qui est fait: je vous prie de m'couter. Je viens vous consulter sur une affaire qui m'embarrasse. J'ai dessein de prendre une femme pour me tenir compagnie dans mon mnage. La personne est belle et bien faite; elle me plat beaucoup, et est ravie de m'pouser. Son pre me l'a accorde; mais je crains un peu ce que vous savez, la disgrce dont on ne plaint personne; et je voudrais bien vous prier, comme philosophe, de me dire votre sentiment. Eh! quel est votre avis l-dessus?

PANCRACE: Plutt que d'accorder qu'il faille dire la forme d'un chapeau, j'accorderais que datur vacuum in rerum natura, et que je ne suis qu'une bte.

SGANARELLE: La peste soit de l'homme! Eh! Monsieur le Docteur, coutez un peu les gens. On vous parle une heure durant, et vous ne rpondez point  ce qu'on vous dit.

PANCRACE: Je vous demande pardon. Une juste colre m'occupe l'esprit.

SGANARELLE: Eh! laissez tout cela, et prenez la peine de m'couter.

PANCRACE: Soit. Que voulez-vous me dire?

SGANARELLE: Je veux vous parler de quelque chose.

PANCRACE: Et de quelle langue voulez-vous vous servir avec moi?

SGANARELLE: De quelle langue?

PANCRACE: Oui.

SGANARELLE: Parbleu! de la langue que j'ai dans ma bouche. Je crois que je n'irai pas emprunter celle de mon voisin.

PANCRACE: Je vous dis: de quel idiome, de quel langage?

SGANARELLE: Ah! C'est une autre affaire.

PANCRACE: Voulez-vous me parler italien?

SGANARELLE: Non.

PANCRACE: Espagnol?

SGANARELLE: Non.

PANCRACE: Allemand?

SGANARELLE: Non.

PANCRACE: Anglais?

SGANARELLE: Non.

PANCRACE: Latin?

SGANARELLE: Non.

PANCRACE: Grec?

SGANARELLE: Non.

PANCRACE: Hbreu?

SGANARELLE: Non.

PANCRACE: Syriaque?

SGANARELLE: Non.

PANCRACE: Turc?

SGANARELLE: Non.

PANCRACE: Arabe?

SGANARELLE: Non, non, franais, franais, franais!

PANCRACE: Ah! franais!

SGANARELLE: Fort bien.

PANCRACE: Passez donc de l'autre ct; car cette oreille-ci est destine pour les langues scientifiques et trangres, et l'autre est pour la vulgaire et la maternelle.

SGANARELLE: Il faut bien des crmonies avec ces sortes de gens-ci!

PANCRACE: Que voulez-vous?

SGANARELLE: Vous consulter sur une petite difficult.

PANCRACE: HA! ha! sur une difficult de philosophie, sans doute?

SGANARELLE: Pardonnez-moi: je.

PANCRACE: Vous voulez peut-tre savoir si la substance et l'accident sont termes synonymes ou quivoques  l'gard de l'tre?

SGANARELLE: Point du tout. Je.

PANCRACE: Si la logique est un art ou une science?

SGANARELLE: Ce n'est pas cela. Je.

PANCRACE: Si elle a pour objet les trois oprations de l'esprit, ou la troisime seulement?

SGANARELLE: Non. Je.

PANCRACE: S'il y a dix catgories, ou s'il n'y en a qu'une?

SGANARELLE: Point. Je.

PANCRACE: Si la conclusion est de l'essence du syllogisme?

SGANARELLE: Nenni. Je.

PANCRACE: Si l'essence du bien est mise dans l'apptibilit ou dans la convenance?

SGANARELLE: Non. Je.

PANCRACE: Si le bien se rciproque avec la fin?

SGANARELLE: Eh! non. Je.

PANCRACE: Si la fin nous peut mouvoir par son tre rel, ou par son tre intentionnel?

SGANARELLE: Non, non, non, non, non, de par tous les diables, non.

PANCRACE: Expliquez donc votre pense, car je ne puis pas la deviner.

SGANARELLE: Je vous la veux expliquer aussi; mais il faut m'couter.

SGANARELLE, en mme temps que le docteur: L'affaire que j'ai  vous dire, c'est que j'ai envie de me marier avec une fille qui est jeune et belle. Je l'aime fort, et l'ai demande  son pre; mais, comme j'apprhende.

PANCRACE, en mme temps que Sganarelle: La parole a t donne  l'homme pour expliquer sa pense; et tout ainsi que les penses sont les portraits des choses, de mme nos paroles sont-elles les portraits de nos penses. (Sganarelle ferme la bouche du Docteur avec sa main,  plusieurs reprises; et le Docteur continue de parler, d'abord que Sganarelle te sa main.) Mais ces portraits diffrent des autres portraits en ce que les autres portraits sont distingus partout de leurs originaux, et que la parole enferme en soi son original, puisqu'elle n'est autre chose que la pense explique par un signe extrieur: d'o vient que ceux qui pensent bien sont aussi ceux qui parlent le mieux. Expliquez-moi donc votre pense par la parole, qui est le plus intelligible de tous les signes.

SGANARELLE. Il pousse le Docteur dans sa maison, et tire la porte pour l'empcher de sortir: Peste de l'homme!

PANCRACE, au dedans de la maison: Oui, la parole est animi index et speculum; c'est le truchement du coeur, c'est l'image de l'me. (Pancrace monte  la fentre et continue, et Sganarelle quitte la porte.) C'est un miroir qui nous reprsente navement les secrets les plus arcanes de nos individus. Et puisque vous avez la facult de ratiociner et de parler tout ensemble,  quoi tient-il que vous ne vous serviez de la parole pour me faire entendre votre pense?

SGANARELLE: C'est ce que je veux faire; mais vous ne voulez pas m'couter.

PANCRACE: Je vous coute, parlez.

SGANARELLE: Je dis donc, Monsieur le Docteur, que.

PANCRACE: Mais surtout soyez bref.

SGANARELLE: Je le serai.

PANCRACE: vitez la prolixit.

SGANARELLE: H! Monsi.

PANCRACE: Tranchez-moi votre discours d'un apophthegme  la laconienne.

SGANARELLE: Je vous.

PANCRACE: Point d'ambages, de circonlocution. (Sganarelle, de dpit de ne pouvoir parler, ramasse des pierres pour en casser la tte du Docteur.) H quoi? Vous vous emportez, au lieu de vous expliquer. Allez, vous tes plus impertinent que celui qui m'a voulu soutenir qu'il faut dire la forme d'un chapeau; et je vous prouverai, en toute rencontre, par raisons dmonstratives et convaincantes, et par arguments in barbara, que vous n'tes, et ne serez jamais qu'une pcore, et que je suis et serai toujours, in utroque jure, le Docteur Pancrace. Le Docteur sort de la maison.

SGANARELLE: Quel diable de babillard!

PANCRACE: Homme de lettres, homme d'rudition.

SGANARELLE: Encore.

PANCRACE: Homme de suffisance, homme de capacit, (s'en allant) homme consomm dans toutes les sciences naturelles, morales et politiques, (revenant) homme savant, savantissime per omnes modos et casus, (s'en allant) homme qui possde superlative fables, mythologies et histoires, (revenant) grammaire, posie, rhtorique, dialectique et sophistique (s'en allant), mathmatique, arthmtique, optique, onirocritique, physique et mtaphysique, (revenant) cosmimomtrie, gomtrie, architecture, spculoire et spculatoire, (en s'en allant) mdecine, astronomie, astrologie, physionomie, mtoposcopie, chiromancie, gomancie, etc..

SGANARELLE: Au diable les savants qui ne veulent point couter les gens! On me l'avait bien dit, que son matre Aristote n'tait rien qu'un bavard. Il faut que j'aille trouver l'autre; peut-tre qu'il sera plus pos, et plus raisonnable. Hol!

Scne V

MARPHURIUS, SGANARELLE.

MARPHURIUS: Que voulez-vous de moi, Seigneur Sganarelle?

SGANARELLE: Seigneur Docteur, j'aurais besoin de votre conseil sur une petite affaire dont il s'agit, et je suis venu ici pour cela. Ah! voil qui va bien: il coute le monde, celui-ci.

MARPHURIUS: Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plat, cette faon de parler. Notre philosophie ordonne de ne point noncer de proposition dcisive, de parler de tout avec incertitude, de suspendre toujours son jugement; et, par cette raison, vous ne devez pas dire: "Je suis venu"; mais: "Il me semble que je suis venu."

SGANARELLE: Il me semble!

MARPHURIUS: Oui.

SGANARELLE: Parbleu! Il faut bien qu'il me semble, puisque cela est.

MARPHURIUS: Ce n'est pas une consquence; et il peut vous sembler, sans que la chose soit vritable.

SGANARELLE: Comment? il n'est pas vrai que je suis venu?

MARPHURIUS: Cela est incertain, et nous devons douter de tout.

SGANARELLE: Quoi? je ne suis pas ici, et vous ne me parlez pas?

MARPHURIUS: Il m'apparat que vous tes l, et il me semble que je vous parle; mais il n'est pas assur que cela soit.

SGANARELLE: Eh! que diable! vous vous moquez. Me voil, et vous voil bien nettement, et il n'y a point de me semble  tout cela. Laissons ces subtilits, je vous prie, et parlons de mon affaire. Je viens vous dire que j'ai envie de me marier.

MARPHURIUS: Je n'en sais rien.

SGANARELLE: Je vous le dis.

MARPHURIUS: Il se peut faire.

SGANARELLE: La fille que je veux prendre est fort jeune et fort belle.

MARPHURIUS: Il n'est pas impossible.

SGANARELLE: Ferai-je bien ou mal de l'pouser?

MARPHURIUS: L'un ou l'autre.

SGANARELLE: Ah! ah! voici une autre musique. Je vous demande si je ferai bien d'pouser la fille dont je vous parle.

MARPHURIUS: Selon la rencontre.

SGANARELLE: Ferai-je mal?

MARPHURIUS: Par aventure.

SGANARELLE: De grce, rpondez-moi comme il faut.

MARPHURIUS: C'est mon dessein.

SGANARELLE: J'ai une grande inclination pour la fille.

MARPHURIUS: Cela peut tre.

SGANARELLE: Le pre me l'a accorde.

MARPHURIUS: Il se pourrait.

SGANARELLE: Mais, en l'pousant, je crains d'tre cocu.

MARPHURIUS: La chose est faisable.

SGANARELLE: Qu'en pensez-vous?

MARPHURIUS: Il n'y a pas d'impossibilit.

SGANARELLE: Mais que feriez-vous, si vous tiez en ma place?

MARPHURIUS: Je ne sais.

SGANARELLE: Que me conseillez-vous de faire?

MARPHURIUS: Ce qui vous plaira.

SGANARELLE: J'enrage.

MARPHURIUS: Je m'en lave les mains.

SGANARELLE: Au diable soit le vieux rveur!

MARPHURIUS: Il en sera ce qui pourra.

SGANARELLE: La peste du bourreau! (Il prend un bton.) Je te ferai changer de note, chien de philosophe enrag.

MARPHURIUS: Ah! ah! ah!

SGANARELLE: Te voil pay de ton galimatias, et me voil content.

MARPHURIUS: Comment? Quelle insolence! M'outrager de la sorte! Avoir eu l'audace de battre un philosophe comme moi!

SGANARELLE: Corrigez, s'il vous plat, cette manire de parler. Il faut douter de toutes choses, et vous ne devez pas dire que je vous ai battu, mais qu'il vous semble que je vous ai battu.

MARPHURIUS: Ah! je m'en vais faire ma plainte au commissaire du quartier, des coups que j'ai reus.

SGANARELLE: Je m'en lave les mains.

MARPHURIUS: J'en ai les marques sur ma personne.

SGANARELLE: Il se peut faire.

MARPHURIUS: C'est toi qui m'as trait ainsi.

SGANARELLE: Il n'y a pas d'impossibilit.

MARPHURIUS: J'aurai un dcret contre toi.

SGANARELLE: Je n'en sais rien.

MARPHURIUS: Et tu seras condamn en justice.

SGANARELLE: Il en sera ce qui pourra.

MARPHURIUS: Laisse-moi faire.

SGANARELLE: Comment? On ne saurait tirer une parole positive de ce chien d'homme-l, et l'on est aussi savant  la fin qu'au commencement. Que dois-je faire dans l'incertitude des suites de mon mariage? Jamais homme ne fut plus embarrass que je suis. Ah! voici des gyptiennes; il faut que je me fasse dire par elles ma bonne aventure.

Scne VI

DEUX GYPTIENNES, SGANARELLE.

Les gyptiennes, avec leurs tambours de basque, entrent en chantant et dansant.

SGANARELLE: Elles sont gaillardes. coutez, vous autres, y a-t-il moyen de me dire ma bonne fortune?

1re GYPTIENNE: Oui, mon bon Monsieur, nous voici deux qui te la dirons.

2e GYPTIENNE: Tu n'as seulement qu' nous donner ta main, avec la croix dedans, et nous te dirons quelque chose pour ton bon profit.

SGANARELLE: Tenez, les voil toutes deux avec ce que vous demandez.

1re GYPTIENNE: Tu as une bonne physionomie, mon bon Monsieur, une bonne physionomie.

2e GYPTIENNE: Oui, une bonne physionomie; physionomie d'un homme qui sera un jour quelque chose.

1re GYPTIENNE: Tu seras mari avant qu'il soit peu, mon bon Monsieur, tu seras mari avant qu'il soit peu.

2e GYPTIENNE: Tu pouseras une femme gentille, une femme gentille.

1re GYPTIENNE: Oui, une femme qui sera chrie et aime de tout le monde.

2e GYPTIENNE: Une femme qui te fera beaucoup d'amis, mon bon Monsieur, qui te fera beaucoup d'amis.

1re GYPTIENNE: Une femme qui fera venir l'abondance chez toi.

2e GYPTIENNE: Une femme qui te donnera une grande rputation.

1re GYPTIENNE: Tu seras considr par elle, mon bon Monsieur, tu seras considr par elle.

SGANARELLE: Voil qui est bien. Mais dites-moi un peu, suis-je menac d'tre cocu?

2e GYPTIENNE: Cocu?

SGANARELLE: Oui.

1re GYPTIENNE: Cocu?

SGANARELLE: Oui, si je suis menac d'tre cocu? (Toutes deux chantent et dansent: La, la, la, la.) Que diable! Ce n'est pas l me rpondre. Venez . Je vous demande  toutes deux si je serai cocu.

2e GYPTIENNE: Cocu, vous?

SGANARELLE: Oui, si je serai cocu?

1re GYPTIENNE: Vous, cocu?

SGANARELLE: Oui, si je le serai ou non? (Toutes deux chantent et dansent en s'en allant: La, la, la, la.) Peste soit des carognes, qui me laissent dans l'inquitude! Il faut absolument que je sache la destine de mon mariage; et pour cela, je veux aller trouver ce grand magicien dont tout le monde parle tant, et qui, par son art admirable, fait voir tout ce que l'on souhaite. Ma foi, je crois que je n'ai que faire d'aller au magicien, et voici qui me montre tout ce que je puis demander.

Scne VII

DORIMNE, LYCASTE, SGANARELLE.

LYCASTE: Quoi? belle Dorimne, c'est sans raillerie que vous parlez?

DORIMNE: Sans raillerie.

LYCASTE: Vous vous mariez tout de bon?

DORIMNE: Tout de bon.

LYCASTE: Et vos noces se feront ds ce soir?

DORIMNE: Ds ce soir.

LYCASTE: Et vous pouvez, cruelle que vous tes, oublier de la sorte l'amour que j'ai pour vous, et les obligeantes paroles que vous m'aviez donnes?

DORIMNE: Moi? Point du tout. Je vous considre toujours de mme, et ce mariage ne doit point vous inquiter: c'est un homme que je n'pouse point par amour, et sa seule richesse me fait rsoudre  l'accepter. Je n'ai point de bien; vous n'en avez point aussi, et vous savez que sans cela on passe mal le temps au monde, qu' quelque prix que ce soit, il faut tcher d'en avoir. J'ai embrass cette occasion-ci de me mettre  mon aise; et je l'ai fait sur l'esprance de me voir bientt dlivre du barbon que je prends. C'est un homme qui mourra avant qu'il soit peu, et qui n'a tout au plus que six mois dans le ventre. Je vous le garantis dfunt dans le temps que je dis; et je n'aurai pas longuement  demander pour moi au Ciel l'heureux tat de veuve. Ah! nous parlions de vous, et nous en disions tout le bien qu'on en saurait dire.

LYCASTE: Est-ce l Monsieur.?

DORIMNE: Oui, c'est Monsieur qui me prend pour femme.

LYCASTE: Agrez, Monsieur, que je vous flicite de votre mariage, et vous prsente en mme temps mes trs humbles services. Je vous assure que vous pousez l une trs honnte personne; et vous, Mademoiselle, je me rjouis avec vous aussi de l'heureux choix que vous avez fait. Vous ne pouviez pas mieux trouver, et Monsieur a toute la mine d'tre un fort bon mari. Oui, Monsieur, je veux faire amiti avec vous, et lier ensemble un petit commerce de visites et de divertissements.

DORIMNE: C'est trop d'honneur que vous nous faites  tous deux. Mais allons, le temps me presse, et nous aurons tout le loisir de nous entretenir ensemble.

SGANARELLE: Me voil tout  fait dgot de mon mariage, et je crois que je ne ferai pas mal de m'aller dgager de ma parole. Il m'en a cot quelque argent, mais il vaut mieux encore perdre cela que de m'exposer  quelque chose de pis. Tchons adroitement de nous dbarrasser de cette affaire. Hol!

Scne VIII

ALCANTOR, SGANARELLE.

ALCANTOR: Ah! mon gendre, soyez le bienvenu.

SGANARELLE: Monsieur, votre serviteur.

ALCANTOR: Vous venez pour conclure le mariage?

SGANARELLE: Excusez-moi.

ALCANTOR: Je vous promets que j'en ai autant d'impatience que vous.

SGANARELLE: Je viens ici pour un autre sujet.

ALCANTOR: J'ai donn ordre  toutes les choses ncessaires pour cette fte.

SGANARELLE: Il n'est pas question de cela.

ALCANTOR: Les violons sont retenus, le festin est command, et ma fille est pare pour vous recevoir.

SGANARELLE: Ce n'est pas ce qui m'amne.

ALCANTOR: Enfin vous allez tre satisfait et rien ne peut retarder votre contentement.

SGANARELLE: Mon Dieu! c'est autre chose.

ALCANTOR: Allons, entrez donc, mon gendre.

SGANARELLE: J'ai un petit mot  vous dire.

ALCANTOR: Ah! mon Dieu, ne faisons point de crmonie. Entrez vite, s'il vous plat.

SGANARELLE: Non, vous dis-je. Je vous veux parler auparavant.

ALCANTOR: Vous voulez me dire quelque chose?

SGANARELLE: Oui.

ALCANTOR: Et quoi?

SGANARELLE: Seigneur Alcantor, j'ai demand votre fille en mariage, il est vrai, et vous me l'avez accorde; mais je me trouve un peu avanc en ge pour elle, et je considre que je ne suis point du tout son fait.

ALCANTOR: Pardonnez-moi, ma fille vous trouve bien comme vous tes; et je suis sr qu'elle vivra fort contente avec vous.

SGANARELLE: Point. J'ai parfois des bizarreries pouvantables, et elle aurait trop  souffrir de ma mauvaise humeur.

ALCANTOR: Ma fille a de la complaisance, et vous verrez qu'elle s'accommodera entirement  vous.

SGANARELLE: J'ai quelques infirmits sur mon corps qui pourraient la dgoter.

ALCANTOR: Cela n'est rien. Une honnte femme ne se dgote jamais de son mari.

SGANARELLE: Enfin voulez-vous que je vous dise? Je ne vous conseille point de me la donner.

ALCANTOR: Vous moquez-vous? J'aimerais mieux mourir que d'avoir manqu  ma parole.

SGANARELLE: Mon Dieu, je vous en dispense, et je.

ALCANTOR: Point du tout. Je vous l'ai promise; et vous l'aurez en dpit de tous ceux qui y prtendent.

SGANARELLE: Que diable!

ALCANTOR: Voyez-vous, j'ai une estime et une amiti pour vous toute particulire; et je refuserais ma fille  un prince pour vous la donner.

SGANARELLE: Seigneur Alcantor, je vous suis oblig de l'honneur que vous me faites, mais je vous dclare que je ne me veux point marier.

ALCANTOR: Qui, vous?

SGANARELLE: Oui, moi.

ALCANTOR: Et la raison?

SGANARELLE: La raison? c'est que je ne me sens point propre pour le mariage, et que je veux imiter mon pre, et tous ceux de ma race, qui ne se sont jamais voulu marier.

ALCANTOR: coutez, les volonts sont libres; et je suis homme  ne contraindre jamais personne. Vous vous tes engag avec moi pour pouser ma fille, et tout est prpar pour cela; mais puisque vous voulez retirer votre parole, je vais voir ce qu'il y a  faire; et vous aurez bientt de mes nouvelles.

SGANARELLE: Encore est-il plus raisonnable que je ne pensais, et je croyais avoir bien plus de peine  m'en dgager. Ma foi, quand j'y songe, j'ai fait fort sagement de me tirer de cette affaire; et j'allais faire un pas dont je me serais peut-tre longtemps repenti. Mais voici le fils qui me vient rendre rponse.

Scne IX

ALCIDAS, SGANARELLE.

ALCIDAS, parlant toujours d'un ton doucereux: Monsieur, je suis votre serviteur trs humble.

SGANARELLE: Monsieur, je suis le vtre de tout mon coeur.

ALCIDAS: Mon pre m'a dit, Monsieur, que vous vous tiez venu dgager de la parole que vous aviez donne.

SGANARELLE: Oui, Monsieur: c'est avec regret; mais.

ALCIDAS: Oh! Monsieur, il n'y a pas de mal  cela.

SGANARELLE: J'en suis fch, je vous assure; et je souhaiterais.

ALCIDAS: Cela n'est rien, vous dis-je. (Lui prsentant deux pes.) Monsieur, prenez la peine de choisir de ces deux pes laquelle vous voulez.

SGANARELLE: De ces deux pes?

ALCIDAS: Oui, s'il vous plat.

SGANARELLE:  quoi bon?

ALCIDAS: Monsieur, comme vous refusez d'pouser ma soeur aprs la parole donne, je crois que vous ne trouverez pas mauvais le petit compliment que je viens vous faire.

SGANARELLE: Comment?

ALCIDAS: D'autres gens feraient plus de bruit, et s'emporteraient contre vous; mais nous sommes personnes  traiter les choses dans la douceur; et je viens vous dire civilement qu'il faut, si vous le trouvez bon, que nous nous coupions la gorge ensemble.

SGANARELLE: Voil un compliment fort mal tourn.

ALCIDAS: Allons, Monsieur, choisissez, je vous prie.

SGANARELLE: Je suis votre valet, je n'ai point de gorge  me couper. La vilaine faon de parler que voil!

ALCIDAS: Monsieur, il faut que cela soit, s'il vous plat.

SGANARELLE: Eh! Monsieur, rengainez ce compliment, je vous prie.

ALCIDAS: Dpchons vite, Monsieur: j'ai une petite affaire qui m'attend.

SGANARELLE: Je ne veux point de cela, vous dis-je.

ALCIDAS: Vous ne voulez pas vous battre?

SGANARELLE: Nenni, ma foi.

ALCIDAS: Tout de bon?

SGANARELLE: Tout de bon.

ALCIDAS, lui donnant des coups de bton: Au moins, Monsieur, vous n'avez pas lieu de vous plaindre, et vous voyez que je fais les choses dans l'ordre. Vous nous manquez de parole, je me veux battre contre vous; vous refusez de vous battre, je vous donne des coups de bton: tout cela est dans les formes; et vous tes trop honnte homme pour ne pas approuver mon procd.

SGANARELLE: Quel diable d'homme est-ce ci?

ALCIDAS lui prsente encore deux pes: Allons, Monsieur, faites les choses galamment, et sans vous faire tirer l'oreille.

SGANARELLE: Encore?

ALCIDAS: Monsieur, je ne contrains personne; mais il faut que vous vous battiez, ou que vous pousiez ma soeur.

SGANARELLE: Monsieur, je ne puis faire ni l'un ni l'autre, je vous assure.

ALCIDAS: Assurment?

SGANARELLE: Assurment.

ALCIDAS lui donne des coups de bton: Avec votre permission donc.

SGANARELLE: Ah! ah! ah! ah!

ALCIDAS: Monsieur, j'ai tous les regrets du monde d'tre oblig d'en user ainsi avec vous; mais je ne cesserai point, s'il vous plat, que vous n'ayez promis de vous battre, ou d'pouser ma soeur. Il lve son bton.

SGANARELLE: H bien! j'pouserai, j'pouserai.

ALCIDAS: Ah! Monsieur, je suis ravi que vous vous mettiez  la raison, et que les choses se passent doucement. Car enfin, vous tes l'homme du monde que j'estime le plus, je vous jure; et j'aurais t au dsespoir que vous m'eussiez contraint  vous maltraiter. Je vais appeler mon pre, pour lui dire que tout est d'accord.

Scne X

ALCANTOR, ALCIDAS, DORIMNE, SGANARELLE.

ALCIDAS: Mon pre, voil Monsieur, qui est tout  fait raisonnable. Il a voulu faire les choses de bonne grce, et vous pouvez lui donner ma soeur.

ALCANTOR: Monsieur, voil sa main, vous n'avez qu' donner la vtre. Lou soit le Ciel! M'en voil dcharg, et c'est vous dsormais que regarde le soin de sa conduite. Allons nous rjouir, et clbrer cet heureux mariage.

LE MEDECIN MALGRE LUI


Comdie


ACTEURS

SGANARELLE, mari de Martine.
MARTINE, femme de Sganarelle.
M. ROBERT, voisin de Sganarelle.
VALRE, domestique de Gronte.
LUCAS, mari de Jacqueline.
GRONTE, pre de Lucinde.
JACQUELINE, nourrice chez Gronte, et femme de Lucas.
LUCINDE, fille de Gronte.
LANDRE, amant de Lucinde.
THIBAUT, pre de Perrin.
PERRIN, fils de Thibaut, paysan. 

ACTE I, Scne premire

Sganarelle, Martine, en se querellant.

SGANARELLE: Non, je te dis que je n'en veux rien faire, et que c'est  moi de parler et d'tre le matre.

MARTINE: Et je te dis, moi, que je veux que tu vives  ma fantaisie, et que je ne me suis point marie avec toi pour souffrir tes fredaines.

SGANARELLE:  la grande fatigue que d'avoir une femme! et qu'Aristote a bien raison, quand il dit qu'une femme est pire qu'un dmon!

MARTINE: Voyez un peu l'habile homme, avec son bent d'Aristote!

SGANARELLE: Oui, habile homme: trouve-moi un faiseur de fagots qui sache, comme moi, raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux mdecin, et qui ait su, dans son jeune ge, son rudiment par coeur.

MARTINE: Peste du fou fieff!

SGANARELLE: Peste de la carogne!

MARTINE: Que maudit soit l'heure et le jour o je m'avisai d'aller dire oui!

SGANARELLE: Que maudit soit le bec cornu de notaire qui me fit signer ma ruine!

MARTINE: C'est bien  toi, vraiment,  te plaindre de cette affaire. Devrais-tu tre un seul moment sans rendre grces au Ciel de m'avoir pour ta femme? et mritais-tu d'pouser une personne comme moi?

SGANARELLE: Il est vrai que tu me fis trop d'honneur, et que j'eus lieu de me louer la premire nuit de nos noces! H! morbleu! ne me fais point parler l-dessus: je dirais de certaines choses.

MARTINE: Quoi? que dirais-tu?

SGANARELLE: Baste, laissons l ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.

MARTINE: Qu'appelles-tu bien heureuse de te trouver? Un homme qui me rduit  l'hpital, un dbauch, un tratre, qui me mange tout ce que j'ai?

SGANARELLE: Tu as menti: j'en bois une partie.

MARTINE: Qui me vend, pice  pice, tout ce qui est dans le logis.

SGANARELLE: C'est vivre de mnage.

MARTINE: Qui m'a t jusqu'au lit que j'avais.

SGANARELLE: Tu t'en lveras plus matin.

MARTINE: Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison.

SGANARELLE: On en dmnage plus aisment.

MARTINE: Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire.

SGANARELLE: C'est pour ne me point ennuyer.

MARTINE: Et que veux-tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille?

SGANARELLE: Tout ce qu'il te plaira.

MARTINE: J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras.

SGANARELLE: Mets-les  terre.

MARTINE: Qui me demandent  toute heure du pain.

SGANARELLE: Donne-leur le fouet: quand j'ai bien bu et bien mang, je veux que tout le monde soit saoul dans ma maison.

MARTINE: Et tu prtends, ivrogne, que les choses aillent toujours de mme?

SGANARELLE: Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plat.

MARTINE: Que j'endure ternellement tes insolences et tes dbauches?

SGANARELLE: Ne nous emportons point, ma femme.

MARTINE: Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger  ton devoir?

SGANARELLE: Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'me endurante, et que j'ai le bras assez bon.

MARTINE: Je me moque de tes menaces.

SGANARELLE: Ma petite femme, ma mie, votre peau vous dmange,  votre ordinaire.

MARTINE: Je te montrerai bien que je ne te crains nullement.

SGANARELLE: Ma chre moiti, vous avez envie de me drober quelque chose6.

MARTINE: Crois-tu que je m'pouvante de tes paroles?

SGANARELLE: Doux objet de mes voeux, je vous frotterai les oreilles.

MARTINE: Ivrogne que tu es!

SGANARELLE: Je vous battrai.

MARTINE: Sac  vin!

SGANARELLE: Je vous rosserai.

MARTINE: Infme!

SGANARELLE: Je vous trillerai.

MARTINE: Tratre, insolent, trompeur, lche, coquin, pendard, gueux, beltre, fripon, maraud, voleur.!

SGANARELLE prend un bton7: Ah! vous en voulez donc?

MARTINE: Ah! ah! ah! ah!

SGANARELLE: Voil le vrai moyen de vous apaiser.

Scne II

M. ROBERT, SGANARELLE, MARTINE.

M. ROBERT: Hol, hol, hol! Fi! Qu'est-ce ci? Quelle infamie! Peste soit le coquin, de battre ainsi sa femme!

MARTINE, les mains sur les ctes, lui parle en le faisant reculer, et  la fin lui donne un soufflet: Et je veux qu'il me batte, moi.

M. ROBERT: Ah! j'y consens de tout mon coeur.

MARTINE: De quoi vous mlez-vous?

M. ROBERT: J'ai tort.

MARTINE: Est-ce l votre affaire?

M. ROBERT: Vous avez raison.

MARTINE: Voyez un peu cet impertinent, qui veut empcher les maris de battre leurs femmes.

M. ROBERT: Je me rtracte.

MARTINE: Qu'avez-vous  voir l-dessus?

M. ROBERT: Rien.

MARTINE: Est-ce  vous d'y mettre le nez?

M. ROBERT: Non.

MARTINE: Mlez-vous de vos affaires.

M. ROBERT: Je ne dis plus mot.

MARTINE: Il me plat d'tre battue.

M. ROBERT: D'accord.

MARTINE: Ce n'est pas  vos dpens.

M. ROBERT: Il est vrai.

MARTINE: Et vous tes un sot de venir vous fourrer o vous n'avez que faire.

M. ROBERT passe ensuite vers le mari, qui pareillement lui parle toujours en le faisant reculer, le frappe avec le mme bton, le met en fuite et il dit  la fin: Compre, je vous demande pardon de tout mon coeur. Faites, rossez, battez, comme il faut, votre femme; je vous aiderai, si vous le voulez.

SGANARELLE: Il ne me plat pas, moi.

M. ROBERT: Ah! c'est une autre chose.

SGANARELLE: Je la veux battre, si je le veux; et ne la veux pas battre, si je ne le veux pas.

M. ROBERT: Fort bien.

SGANARELLE: C'est ma femme, et non pas la vtre.

M. ROBERT: Sans doute.

SGANARELLE: Vous n'avez rien  me commander.

M. ROBERT: D'accord.

SGANARELLE: Je n'ai que faire de votre aide.

M. ROBERT: Trs volontiers.

SGANARELLE: Et vous tes un impertinent, de vous ingrer des affaires d'autrui. Apprenez que Cicron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point mettre l'corce. (Ensuite il revient vers sa femme, et lui dit, en lui pressant la main:)  , faisons la paix nous deux. Touche l.

MARTINE: Oui! aprs m'avoir ainsi battue!

SGANARELLE: Cela n'est rien, touche.

MARTINE: Je ne veux pas.

SGANARELLE: Eh!

MARTINE: Non.

SGANARELLE: Ma petite femme!

MARTINE: Point.

SGANARELLE: Allons, te dis-je.

MARTINE: Je n'en ferai rien.

SGANARELLE: Viens, viens, viens.

MARTINE: Non: je veux tre en colre.

SGANARELLE: Fi! c'est une bagatelle. Allons, allons.

MARTINE: Laisse-moi l.

SGANARELLE: Touche, te dis-je.

MARTINE: Tu m'as trop maltraite.

SGANARELLE: Eh bien va, je te demande pardon: mets l ta main.

MARTINE: Je te pardonne; (elle dit le reste bas) mais tu le payeras.

SGANARELLE: Tu es une folle de prendre garde  cela: ce sont petites choses qui sont de temps en temps ncessaires dans l'amiti; et cinq ou six coups de bton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection. Va, je m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui plus d'un cent de fagots.

Scne III

MARTINE, seule: Va, quelque mine que je fasse, je n'oublierai pas mon ressentiment; et je brle en moi-mme de trouver les moyens de te punir des coups que tu me donnes. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi se venger d'un mari; mais c'est une punition trop dlicate pour mon pendard: je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir, et ce n'est pas contentement pour l'injure que j'ai reue.

Scne IV

VALRE, LUCAS, MARTINE.

LUCAS: Parguenne! j'avons pris l tous deux une gueble de commission; et je ne sai pas, moi, ce que je pensons attraper.

VALRE: Que veux-tu, mon pauvre nourricier? Il faut bien obir  notre matre; et puis nous avons intrt, l'un et l'autre,  la sant de sa fille, notre matresse; et sans doute son mariage, diffr par sa maladie, nous vaudra quelque rcompense. Horace, qui est libral, a bonne part aux prtentions qu'on peut avoir sur sa personne; et quoiqu'elle ait fait voir de l'amiti pour un certain Landre, tu sais bien que son pre n'a jamais voulu consentir  le recevoir pour son gendre.

MARTINE, rvant  part elle: Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger?

LUCAS: Mais quelle fantaisie s'est-il boute l dans la tte, puisque les mdecins y avont tous perdu leur latin?

VALRE: On trouve quelquefois,  force de chercher, ce qu'on ne trouve pas d'abord; et souvent, en de simples lieux.

MARTINE: Oui, il faut que je m'en venge  quelque prix que ce soit: ces coups de bton me reviennent au coeur, je ne les saurais digrer, et. (Elle dit ceci en rvant, de sorte que ne prenant pas garde  ces deux hommes, elle les heurte en se retournant, et leur dit:) Ah! Messieurs, je vous demande pardon; je ne vous voyais pas, et cherchais dans ma tte quelque chose qui m'embarrasse.

VALRE: Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous voudrions bien trouver.

MARTINE: Serait-ce quelque chose o je vous puisse aider?

VALRE: Cela se pourrait faire; et nous tchons de rencontrer quelque habile homme, quelque mdecin particulier, qui pt donner quelque soulagement  la fille de notre matre, attaque d'une maladie qui lui a t tout d'un coup l'usage de la langue. Plusieurs mdecins ont dj puis toute leur science aprs elle; mais on trouve parfois des gens avec des secrets admirables, de certains remdes particuliers, qui font le plus souvent ce que les autres n'ont su faire; et c'est l ce que nous cherchons.

MARTINE. Elle dit ces premires lignes bas: Ah! que le Ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de mon pendard! (Haut) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour rencontrer ce que vous cherchez; et nous avons un homme, le plus merveilleux homme du monde, pour les maladies dsespres.

VALRE: Et de grce, o pouvons-nous le rencontrer?

MARTINE: Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voil, qui s'amuse  couper du bois.

LUCAS: Un mdecin qui coupe du bois!

VALRE: Qui s'amuse  cueillir des simples, voulez-vous dire?

MARTINE: Non: c'est un homme extraordinaire qui se plat  cela, fantasque, bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est. Il va vtu d'une faon extravagante, affecte quelquefois de paratre ignorant, tient sa science renferme, et ne fuit rien tant tous les jours que d'exercer les merveilleux talents qu'il a eus du Ciel pour la mdecine.

VALRE: C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du caprice, quelque petit grain de folie ml  leur science.

MARTINE: La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle va parfois jusqu' vouloir tre battu pour demeurer d'accord de sa capacit; et je vous donne avis que vous n'en viendrez pas  bout, qu'il n'avouera jamais qu'il est mdecin, s'il se le met en fantaisie, que vous ne preniez chacun un bton, et ne le rduisiez,  force de coups,  vous confesser  la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui.

VALRE: Voil une trange folie!

MARTINE: Il est vrai; mais, aprs cela, vous verrez qu'il fait des merveilles.

VALRE: Comment s'appelle-t-il?

MARTINE: Il s'appelle Sganarelle; mais il est ais  connatre: c'est un homme qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit jaune et vert.

LUCAS: Un habit jaune et vert! C'est donc le mdecin des perroquets?

VALRE: Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites?

MARTINE: Comment? C'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une femme fut abandonne de tous les autres mdecins: on la tenait morte il y avait dj six heures, et l'on se disposait  l'ensevelir, lorsqu'on y fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant vue, une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche, et, dans le mme instant, elle se leva de son lit, et se mit aussitt  se promener dans sa chambre, comme si de rien n'et t.

LUCAS: Ah!

VALRE: Il fallait que ce ft quelque goutte d'or potable.

MARTINE: Cela pourrait bien tre. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa, sur le pav, la tte, les bras et les jambes. On n'y eut pas plus tt amen notre homme, qu'il le frotta par tout le corps d'un certain onguent qu'il sait faire; et l'enfant aussitt se leva sur ses pieds, et courut jouer  la fossette.

LUCAS: Ah!

VALRE: Il faut que cet homme-l ait la mdecine universelle.

MARTINE: Qui en doute?

LUCAS: Testigu! vel justement l'homme qu'il nous faut. Allons vite le charcher.

VALRE: Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites.

MARTINE: Mais souvenez-vous bien au moins de l'avertissement que je vous ai donn.

LUCAS: Eh, morguenne! laissez-nous faire: s'il ne tient qu' battre, la vache est  nous.

VALRE: Nous sommes bien heureux d'avoir fait cette rencontre; et j'en conois, pour moi, la meilleure esprance du monde.

Scne V

SGANARELLE, VALRE, LUCAS.

SGANARELLE entre sur le thtre en chantant et tenant une bouteille: La, la, la.

VALRE: J'entends quelqu'un qui chante, et qui coupe du bois.

SGANARELLE: La, la, la. Ma foi, c'est assez travaill pour boire un coup. Prenons un peu d'haleine. (Il boit, et dit aprs avoir bu:) Voil du bois qui est sal comme tous les diables.

Qu'ils sont doux,
Bouteille jolie,
Qu'ils sont doux
Vos petits glougloux!
Mais mon sort ferait bien des jaloux,
Si vous tiez toujours remplie.
Ah! Bouteille, ma mie,
Pourquoi vous vuidez-vous?

Allons, morbleu! il ne faut point engendrer de mlancolie.

VALRE: Le voil lui-mme.

LUCAS: Je pense que vous dites vrai, et que j'avons bout le nez dessus.

VALRE: Voyons de prs.

SGANARELLE, les apercevant, les regarde en se tournant vers l'un et puis vers l'autre, et, abaissant sa voix, dit: Ah! ma petite friponne! que je t'aime, mon petit bouchon!

. Mon sort. ferait. bien des.. jaloux,
Si.

Que diable!  qui en veulent ces gens-l?

VALRE: C'est lui assurment.

LUCAS: Le vel tout crach comme on nous l'a dfigur.

SGANARELLE,  part. Ici il pose la bouteille  terre, et Valre se baissant pour le saluer, comme il croit que c'est  dessein de la prendre, il la met de l'autre ct; ensuite de quoi, Lucas faisant la mme chose, il la reprend, et la tient contre son estomac, avec divers gestes qui font un grand jeu de thtre: Ils consultent en me regardant. Quel dessein auraient-ils?

VALRE: Monsieur, n'est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle?

SGANARELLE: Eh quoi?

VALRE: Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme Sganarelle.

SGANARELLE, se tournant vers Valre, puis vers Lucas: Oui et non, selon ce que vous lui voulez.

VALRE: Nous ne voulons que lui faire toutes les civilits que nous pourrons.

SGANARELLE: En ce cas, c'est moi qui se nomme Sganarelle.

VALRE: Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adresss  vous pour ce que nous cherchons; et nous venons implorer votre aide, dont nous avons besoin.

SGANARELLE: Si c'est quelque chose, Messieurs, qui dpende de mon petit ngoce, je suis tout prt  vous rendre service.

VALRE: Monsieur, c'est trop de grce que vous nous faites. Mais, Monsieur, couvrez-vous, s'il vous plat; le soleil pourrait vous incommoder.

LUCAS: Monsieu, boutez dessus.

SGANARELLE, bas: Voici des gens bien pleins de crmonie.

VALRE: Monsieur, il ne faut pas trouver trange que nous venions  vous: les habiles gens sont toujours recherchs, et nous sommes instruits de votre capacit.

SGANARELLE: Il est vrai, Messieurs, que je suis le premier homme du monde pour faire des fagots.

VALRE: Ah! Monsieur.

SGANARELLE: Je n'y pargne aucune chose, et les fais d'une faon qu'il n'y a rien  dire.

VALRE: Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question.

SGANARELLE: Mais aussi je les vends cent dix sols le cent.

VALRE: Ne parlons point de cela, s'il vous plat.

SGANARELLE: Je vous promets que je ne saurais les donner  moins.

VALRE: Monsieur, nous savons les choses.

SGANARELLE: Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela.

VALRE: Monsieur, c'est se moquer que.

SGANARELLE: Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre.

VALRE: Parlons d'autre faon, de grce.

SGANARELLE: Vous en pourrez trouver autre part  moins: il y a fagots et fagots; mais pour ceux que je fais.

VALRE: Eh! Monsieur, laissons l ce discours.

SGANARELLE: Je vous jure que vous ne les auriez pas, s'il s'en fallait un double.

VALRE: Eh fi!

SGANARELLE: Non, en conscience, vous en payerez cela. Je vous parle sincrement, et ne suis pas homme  surfaire.

VALRE: Faut-il, Monsieur, qu'une personne comme vous s'amuse  ces grossires feintes? s'abaisse  parler de la sorte? qu'un homme si savant, un fameux mdecin, comme vous tes, veuille se dguiser aux yeux du monde, et tenir enterrs les beaux talents qu'il a?

SGANARELLE,  part: Il est fou.

VALRE: De grce, Monsieur, ne dissimulez point avec nous.

SGANARELLE: Comment?

LUCAS: Tout ce tripotage ne sart de rian; je savons en que je savons.

SGANARELLE: Quoi donc? que voulez-vous dire? Pour qui me prenez-vous?

VALRE: Pour ce que vous tes, pour un grand mdecin.

SGANARELLE: Mdecin vous-mme: je ne le suis point, et ne l'ai jamais t.

VALRE, bas: Voil sa folie qui le tient. (Haut) Monsieur, ne veuillez point nier les choses davantage; et n'en venons point, s'il vous plat,  de fcheuses extrmits.

SGANARELLE:  quoi donc?

VALRE:  de certaines choses dont nous serions marris.

SGANARELLE: Parbleu! venez-en  tout ce qu'il vous plaira: je ne suis point mdecin, et ne sais ce que vous me voulez dire.

VALRE, bas: Je vois bien qu'il se faut servir du remde. (Haut) Monsieur, encore un coup, je vous prie d'avouer ce que vous tes.

LUCAS: Et testegu! ne lantiponez point davantage, et confessez  la franquette que v'estes mdecin.

SGANARELLE: J'enrage.

VALRE:  quoi bon nier ce qu'on sait?

LUCAS: Pourquoi toutes ces fraimes-l?  quoi est-ce que a vous sart?

SGANARELLE: Messieurs, en un mot autant qu'en deux mille, je vous dis que je ne suis point mdecin.

VALRE: Vous n'tes point mdecin?

SGANARELLE: Non.

LUCAS: V'n'estes pas mdecin?

SGANARELLE: Non, vous dis-je.

VALRE: Puisque vous le voulez, il faut donc s'y rsoudre.
Ils prennent chacun un bton, et le frappent.

SGANARELLE: Ah! ah! ah! Messieurs, je suis tout ce qu'il vous plaira.

VALRE: Pourquoi, Monsieur, nous obligez-vous  cette violence?

LUCAS:  quoi bon nous bailler la peine de vous battre?

VALRE: Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.

LUCAS: Par ma figu! j'en sis fch, franchement.

SGANARELLE: Que diable est-ce ci, messieurs? De grce, est-ce pour rire, ou si tous deux vous extravaguez, de vouloir que je sois mdecin?

VALRE: Quoi? vous ne vous rendez pas encore, et vous vous dfendez d'tre mdecin?

SGANARELLE: Diable emporte si je le suis!

LUCAS: Il n'est pas vrai qu'vous sayez mdecin?

SGANARELLE: Non, la peste m'touffe! (L ils recommencent de le battre.) Ah! ah! H bien, Messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis mdecin, je suis mdecin; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J'aime mieux consentir  tout que de me faire assommer.

VALRE: Ah! voil qui va bien, Monsieur: je suis ravi de vous voir raisonnable.

LUCAS: Vous me boutez la joie au coeur, quand je vous vois parler comme a.

VALRE: Je vous demande pardon de toute mon me.

LUCAS: Je vous demandons excuse de la libart que j'avons prise.

SGANARELLE,  part: Ouais! serait-ce bien moi qui me tromperais; et serais-je devenu mdecin, sans m'en tre aperu?

VALRE: Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous tes; et vous verrez assurment que vous en serez satisfait.

SGANARELLE: Mais, Messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point vous-mmes? Est-il bien assur que je sois mdecin?

LUCAS: Oui, par ma figu!

SGANARELLE: Tout de bon?

VALRE: Sans doute.

SGANARELLE: Diable emporte si je le savais!

VALRE: Comment? vous tes le plus habile mdecin du monde.

SGANARELLE: Ah! ah!

LUCAS: Un mdecin qui a guri je ne sai combien de maladies.

SGANARELLE: Tudieu!

VALRE: Une femme tait tenue pour morte il y avait six heures; elle tait prte  ensevelir, lorsque, avec une goutte de quelque chose, vous la ftes revenir et marcher d'abord par la chambre.

SGANARELLE: Peste!

LUCAS: Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d'un clocher, de quoi il eut la tte, les jambes et les bras casss; et vous, avec je ne sai quel onguent, vous ftes qu'aussitt il se relevit sur ses pieds, et s'en fut jouer  la fossette.

SGANARELLE: Diantre!

VALRE: Enfin, Monsieur, vous aurez contentement avec nous; et vous gagnerez ce que vous voudrez, en vous laissant conduire o nous prtendons vous mener.

SGANARELLE: Je gagnerai ce que je voudrai?

VALRE: Oui.

SGANARELLE: Ah! je suis mdecin, sans contredit: je l'avais oubli; mais je m'en ressouviens. De quoi est-il question? O faut-il se transporter?

VALRE: Nous vous conduirons. Il est question d'aller voir une fille qui a perdu la parole.

SGANARELLE: Ma foi! je ne l'ai pas trouve.

VALRE: Il aime  rire. Allons, Monsieur.

SGANARELLE: Sans une robe de mdecin?

VALRE: Nous en prendrons une.

SGANARELLE, prsentant sa bouteille  Valre: Tenez cela, vous: voil o je mets mes juleps. (Puis se tournant vers Lucas en crachant.) Vous, marchez l-dessus, par ordonnance du mdecin.

LUCAS: Palsanguenne! vel un mdecin qui me plat; je pense qu'il russira, car il est bouffon.

ACTE II, Scne premire

GRONTE, VALRE, LUCAS, JACQUELINE.

VALRE: Oui, Monsieur, je crois que vous serez satisfait; et nous vous avons amen le plus grand mdecin du monde.

LUCAS: Oh! morguenne! il faut tirer l'chelle aprs ceti-l, et tous les autres ne sont pas daignes de li dchausser ses souillez.

VALRE: C'est un homme qui a fait des cures merveilleuses.

LUCAS: Qui a gari des gens qui estiant morts.

VALRE: Il est un peu capricieux, comme je vous ai dit; et parfois il a des moments o son esprit s'chappe et ne parat pas ce qu'il est.

LUCAS: Oui, il aime  bouffonner; et l'an dirait par fois, ne v's en dplaise, qu'il a quelque petit coup de hache  la tte.

VALRE: Mais, dans le fond, il est toute science, et bien souvent il dit des choses tout  fait releves.

LUCAS: Quand il s'y boute, il parle tout fin drait comme s'il lisait dans un livre.

VALRE: Sa rputation s'est dj rpandue ici, et tout le monde vient  lui.

GRONTE: Je meurs d'envie de le voir; faites-le-moi vite venir.

VALRE: Je le vais qurir.

JACQUELINE: Par ma fi! Monsieu, ceti-ci fera justement ce qu'ant fait les autres. Je pense que ce sera queussi queumi; et la meilleure mdeaine que l'an pourrait bailler  votre fille, ce serait, selon moi, un biau et bon mari, pour qui elle et de l'amiqui.

GRONTE: Ouais! Nourrice, ma mie, vous vous mlez de bien des choses.

LUCAS: Taisez-vous, notre mnagre Jaquelaine: ce n'est pas  vous  bouter l votre nez.

JACQUELINE: Je vous dis et vous douze que tous ces mdecins n'y feront rian que de l'iau claire; que votre fille a besoin d'autre chose que de ribarbe et de sen, et qu'un mari est une empltre qui garit tous les maux des filles.

GRONTE: Est-elle en tat maintenant qu'on s'en voult charger, avec l'infirmit qu'elle a? Et lorsque j'ai t dans le dessein de la marier, ne s'est-elle pas oppose  mes volonts?

JACQUELINE: Je le crois bian: vous li vouilliez bailler eun homme qu'alle n'aime point. Que ne preniais-vous ce Monsieu Liandre, qui li touchait au coeur? Alle aurait t fort obissante; et je m'en vas gager qu'il la prendrait, li, comme elle est, si vous la li vouillais donner.

GRONTE: Ce Landre n'est pas ce qu'il lui faut: il n'a pas du bien comme l'autre.

JACQUELINE: Il a un oncle qui est si riche, dont il est hriqui.

GRONTE: Tous ces biens  venir me semblent autant de chansons. Il n'est rien tel que ce qu'on tient; et l'on court grand risque de s'abuser, lorsque l'on compte sur le bien qu'un autre vous garde. La mort n'a pas toujours les oreilles ouvertes aux voeux et aux prires de Messieurs les hritiers; et l'on a le temps d'avoir les dents longues, lorsqu'on attend, pour vivre, le trpas de quelqu'un.

JACQUELINE: Enfin j'ai toujours ou dire qu'en mariage, comme ailleurs, contentement passe richesse. Les pres et les mres ant cette maudite coutme de demander toujours: "Qu'a-t-il?" Et: "Qu'a-t-elle?" et le compre Pierre a mari sa fille Simonette au gros Thomas pour un quarqui de vaigne qu'il avait davantage que le jeune Robin, o elle avait bout son amiqui; et vel que la pauvre creiature en est devenue jaune comme un coing, et n'a point profit tout depuis ce temps-l. C'est un bel exemple pour vous, Monsieu. On n'a que son plaisir en ce monde; et j'aimerais mieux bailler  ma fille eun bon mari qui li ft agriable, que toutes les rentes de la Biausse.

GRONTE: Peste! Madame la Nourrice, comme vous dgoisez! Taisez-vous, je vous prie: vous prenez trop de soin, et vous chauffez votre lait.

LUCAS. En disant ceci, il frappe sur la poitrine de Gronte: Morgu! tais-toi, t'es eune impartinante. Monsieu n'a que faire de tes discours, et il sait ce qu'il a  faire. Mle-toi de donner  tter  ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est le pre de sa fille, et il est bon et sage pour voir ce qu'il li faut.

GRONTE: Tout doux! oh! tout doux!

LUCAS: Monsieu, je veux un peu la mortifier, et li apprendre le respect qu'alle vous doit.

GRONTE: Oui; mais ces gestes ne sont pas ncessaires.

Scne II

VALRE, SGANARELLE, GRONTE, LUCAS, JACQUELINE.

VALRE: Monsieur, prparez-vous. Voici notre mdecin qui entre.

GRONTE: Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin de vous.

SGANARELLE, en robe de mdecin, avec un chapeau des plus pointus: Hippocrate dit. que nous nous couvrions tous deux.

GRONTE: Hippocrate dit cela?

SGANARELLE: Oui.

GRONTE: Dans quel chapitre, s'il vous plat?

SGANARELLE: Dans son chapitre. des chapeaux.

GRONTE: Puisque Hippocrate le dit, il le faut faire.

SGANARELLE: Monsieur le mdecin, ayant appris les merveilleuses choses.

GRONTE:  qui parlez-vous, de grce?

SGANARELLE:  vous.

GRONTE: Je ne suis pas mdecin.

SGANARELLE: Vous n'tes pas mdecin?

GRONTE: Non, vraiment.

SGANARELLE prend ici un bton, et le bat comme on l'a battu: Tout de bon?

GRONTE: Tout de bon. Ah! ah! ah!

SGANARELLE: Vous tes mdecin maintenant: je n'ai jamais eu d'autres licences.

GRONTE: Quel diable d'homme m'avez-vous l amen?

VALRE: Je vous ai bien dit que c'tait un mdecin goguenard.

GRONTE: Oui; mais je l'enverrais promener avec ses goguenarderies.

LUCAS: Ne prenez pas garde  a, Monsieu: ce n'est que pour rire.

GRONTE: Cette raillerie ne me plat pas.

SGANARELLE: Monsieur, je vous demande pardon de la libert que j'ai prise.

GRONTE: Monsieur, je suis votre serviteur.

SGANARELLE: Je suis fch.

GRONTE: Cela n'est rien.

SGANARELLE: Des coups de bton.

GRONTE: Il n'y a pas de mal.

SGANARELLE: Que j'ai eu l'honneur de vous donner.

GRONTE: Ne parlons plus de cela. Monsieur, j'ai une fille qui est tombe dans une trange maladie.

SGANARELLE: Je suis ravi, Monsieur, que votre fille ait besoin de moi; et je souhaiterais de tout mon coeur que vous en eussiez besoin aussi, vous et toute votre famille, pour vous tmoigner l'envie que j'ai de vous servir.

GRONTE: Je vous suis oblig de ces sentiments.

SGANARELLE: Je vous assure que c'est du meilleur de mon me que je vous parle.

GRONTE: C'est trop d'honneur que vous me faites.

SGANARELLE: Comment s'appelle votre fille?

GRONTE: Lucinde.

SGANARELLE: Lucinde! Ah! beau nom  mdicamenter! Lucinde!

GRONTE: Je m'en vais voir un peu ce qu'elle fait.

SGANARELLE: Qui est cette grande femme-l?

GRONTE: C'est la nourrice d'un petit enfant que j'ai.

SGANARELLE: Peste! le joli meuble que voil! Ah! Nourrice, charmante Nourrice, ma mdecine est la trs humble esclave de votre nourricerie, et je voudrais bien tre le petit poupon fortun qui ttt le lait (Il lui porte la main sur le sein) de vos bonnes grces. Tous mes remdes, toute ma science, toute ma capacit est  votre service, et.

LUCAS: Avec votte parmission, Monsieu le Mdecin, laissez l ma femme, je vous prie.

SGANARELLE: Quoi? est-elle votre femme?

LUCAS: Oui.

SGANARELLE fait semblant d'embrasser Lucas, et, se tournant du ct de la Nourrice, il l'embrasse: Ah! vraiment, je ne savais pas cela, et je m'en rjouis pour l'amour de l'un et de l'autre.

LUCAS, en le tirant: Tout doucement, s'il vous plat.

SGANARELLE: Je vous assure que je suis ravi que vous soyez unis ensemble. Je la flicite d'avoir (Il fait encore semblant d'embrasser Lucas, et passant dessous ses bras, se jette au col de sa femme) un mari comme vous; et je vous flicite, vous, d'avoir une femme si belle, si sage, et si bien faite comme elle est.

LUCAS, en le tirant encore: Eh! testigu! point tant de compliments, je vous supplie.

SGANARELLE: Ne voulez-vous pas que je me rjouisse avec vous d'un si bel assemblage?

LUCAS: Avec moi, tant qu'il vous plaira; mais avec ma femme, trve de sarimonie.

SGANARELLE: Je prends part galement au bonheur de tous deux; et (Il continue le mme jeu) si je vous embrasse pour vous en tmoigner ma joie, je l'embrasse de mme pour lui en tmoigner aussi.

LUCAS, en le tirant derechef: Ah! vartigu, Monsieu le Mdecin, que de lantiponages.

Scne III

SGANARELLE, GRONTE, LUCAS, JACQUELINE.

GRONTE: Monsieur, voici tout  l'heure ma fille qu'on va vous amener.

SGANARELLE: Je l'attends, Monsieur, avec toute la mdecine.

GRONTE: O est-elle?

SGANARELLE, se touchant le front: L-dedans.

GRONTE: Fort bien.

SGANARELLE, en voulant toucher les ttons de la nourrice: Mais comme je m'intresse  toute votre famille, il faut que j'essaye un peu le lait de votre nourrice, et que je visite son sein.

LUCAS, le tirant, et lui faisant faire la pirouette: Nanain, nanain; je n'avons que faire de a.

SGANARELLE: C'est l'office du mdecin de voir les ttons des nourrices.

LUCAS: Il gnia office qui quienne, je sis votte sarviteur.

SGANARELLE: As-tu bien la hardiesse de t'opposer au mdecin? Hors de l!

LUCAS: Je me moque de a.

SGANARELLE, en le regardant de travers: Je te donnerai la fivre.

JACQUELINE, prenant Lucas par le bras, et lui faisant aussi faire la pirouette: te-toi de l aussi; est-ce que je ne sis pas assez grande pour me dfendre moi-mme, s'il me fait quelque chose qui ne soit pas  faire?

LUCAS: Je ne veux pas qu'il te tte, moi.

SGANARELLE: Fi, le vilain, qui est jaloux de sa femme!

GRONTE: Voici ma fille.

Scne IV

LUCINDE, VALRE, GRONTE, LUCAS, SGANARELLE, JACQUELINE.

SGANARELLE: Est-ce l la malade?

GRONTE: Oui, je n'ai qu'elle de fille; et j'aurais tous les regrets du monde si elle venait  mourir.

SGANARELLE: Qu'elle s'en garde bien! il ne faut pas qu'elle meure sans l'ordonnance du mdecin.

GRONTE: Allons, un sige.

SGANARELLE: Voil une malade qui n'est pas tant dgotante, et je tiens qu'un homme bien sain s'en accommoderait assez.

GRONTE: Vous l'avez fait rire, Monsieur.

SGANARELLE: Tant mieux: lorsque le mdecin fait rire le malade, c'est le meilleur signe du monde. Eh bien! de quoi est-il question? qu'avez-vous? quel est le mal que vous sentez?

LUCINDE rpond par signes, en portant sa main  sa bouche,  sa tte, et sous son menton: Han, hi, hon, han.

SGANARELLE: Eh! que dites-vous?

LUCINDE continue les mmes gestes: Han, hi, hon, han, han, hi, hon.

SGANARELLE: Quoi?

LUCINDE: Han, hi, hon.

SGANARELLE, la contrefaisant: Han, hi, hon, han, ha: je ne vous entends point. Quel diable de langage est-ce l?

GRONTE: Monsieur, c'est l sa maladie. Elle est devenue muette, sans que jusques ici on en ait pu savoir la cause; et c'est un accident qui a fait reculer son mariage.

SGANARELLE: Et pourquoi?

GRONTE: Celui qu'elle doit pouser veut attendre sa gurison pour conclure les choses.

SGANARELLE: Et qui est ce sot-l qui ne veut pas que sa femme soit muette? Plt  Dieu que la mienne et cette maladie! Je me garderais bien de la vouloir gurir.

GRONTE: Enfin, Monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour la soulager de son mal.

SGANARELLE: Ah! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu, ce mal l'oppresse-t-il beaucoup?

GRONTE: Oui, Monsieur.

SGANARELLE: Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs?

GRONTE: Fort grandes.

SGANARELLE: C'est fort bien fait. Va-t-elle o vous savez?

GRONTE: Oui.

SGANARELLE: Copieusement?

GRONTE: Je n'entends rien  cela.

SGANARELLE: La matire est-elle louable?

GRONTE: Je ne me connais pas  ces choses.

SGANARELLE, se tournant vers la malade: Donnez-moi votre bras. Voil un pouls qui marque que votre fille est muette.

GRONTE: Eh oui, Monsieur, c'est l son mal; vous l'avez trouv tout du premier coup.

SGANARELLE: Ah, ah!

JACQUELINE: Voyez comme il a devin sa maladie!

SGANARELLE: Nous autres grands mdecins, nous connaissons d'abord les choses. Un ignorant aurait t embarrass, et vous et t dire: "C'est ceci, c'est cela"; mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette.

GRONTE: Oui; mais je voudrais bien que vous me pussiez dire d'o cela vient.

SGANARELLE: Il n'est rien de plus ais: cela vient de ce qu'elle a perdu la parole.

GRONTE: Fort bien; mais la cause, s'il vous plat, qui fait qu'elle a perdu la parole?

SGANARELLE: Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empchement de l'action de sa langue.

GRONTE: Mais encore, vos sentiments sur cet empchement de l'action de sa langue?

SGANARELLE: Aristote, l-dessus, dit. de fort belles choses.

GRONTE: Je le crois.

SGANARELLE: Ah! c'tait un grand homme!

GRONTE: Sans doute.

SGANARELLE, levant son bras depuis le coude: Grand homme tout  fait: un homme qui tait plus grand que moi de tout cela. Pour revenir donc  notre raisonnement, je tiens que cet empchement de l'action de sa langue est caus par de certaines humeurs, qu'entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes; peccantes, c'est--dire. humeurs peccantes; d'autant que les vapeurs formes par les exhalaisons des influences qui s'lvent dans la rgion des maladies, venant. pour ainsi dire. . entendez-vous le latin?

GRONTE: En aucune faon.

SGANARELLE, se levant avec tonnement: Vous n'entendez point le latin!

GRONTE: Non.

SGANARELLE, en faisant diverses plaisantes postures: Cabricias arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo haec Musa, "la Muse" , bonus, bona, bonum, Deus sanctus, estne oratio latinas? Etiam, "oui", Quare, "pourquoi?" Quia substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum, et casus.

GRONTE: Ah! que n'ai-je tudi?

JACQUELINE: L'habile homme que vel!

LUCAS: Oui, a est si biau, que je n'y entends goutte.

SGANARELLE: Or ces vapeurs dont je vous parle venant  passer, du ct gauche, o est le foie, au ct droit, o est le coeur, il se trouve que le poumon, que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hbreu cubile, rencontre en son chemin lesdites vapeurs, qui remplissent les ventricules de l'omoplate; et parce que lesdites vapeurs. comprenez bien ce raisonnement, je vous prie. Et parce que lesdites vapeurs ont une certaine malignit. coutez bien ceci, je vous conjure.

GRONTE: Oui.

SGANARELLE: Ont une certaine malignit, qui est cause. Soyez attentif, s'il vous plat.

GRONTE: Je le suis.

SGANARELLE: Qui est cause par l'cret des humeurs engendres dans la concavit du diaphragme, il arrive que ces vapeurs. Ossabandus, nequeys, nequer, potarinum, quipsa milus. Voil justement ce qui fait que votre fille est muette.

JACQUELINE: Ah! que a est bian dit, notte homme!

LUCAS: Que n'ai-je la langue aussi bian pendue!

GRONTE: On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une seule chose qui m'a choqu: c'est l'endroit du foie et du coeur. Il me semble que vous les placez autrement qu'ils ne sont; que le coeur est du ct gauche, et le foie du ct droit.

SGANARELLE: Oui, cela tait autrefois ainsi; mais nous avons chang tout cela, et nous faisons maintenant la mdecine d'une mthode toute nouvelle.

GRONTE: C'est ce que je ne savais pas, et je vous demande pardon de mon ignorance.

SGANARELLE: Il n'y a point de mal, et vous n'tes pas oblig d'tre aussi habile que nous.

GRONTE: Assurment. Mais, Monsieur, que croyez-vous qu'il faille faire  cette maladie?

SGANARELLE: Ce que je crois qu'il faille faire?

GRONTE: Oui.

SGANARELLE: Mon avis est qu'on la remette sur son lit, et qu'on lui fasse prendre pour remde quantit de pain tremp dans du vin.

GRONTE: Pourquoi cela, Monsieur?

SGANARELLE: Parce qu'il y a dans le vin et le pain, mls ensemble, une vertu sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne donne autre chose aux perroquets, et qu'ils apprennent  parler en mangeant de cela?

GRONTE: Cela est vrai. Ah! le grand homme! Vite, quantit de pain et de vin!

SGANARELLE: Je reviendrai voir, sur le soir, en quel tat elle sera. ( la nourrice.) Doucement, vous. Monsieur, voil une nourrice  laquelle il faut que je fasse quelques petits remdes.

JACQUELINE: Qui? moi? Je me porte le mieux du monde.

SGANARELLE: Tant pis, Nourrice, tant pis. Cette grande sant est  craindre, et il ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saigne amiable, de vous donner quelque petit clystre dulcifiant.

GRONTE: Mais, Monsieur, voil une mode que je ne comprends point. Pourquoi s'aller faire saigner quand on n'a point de maladie?

SGANARELLE: Il n'importe, la mode en est salutaire; et comme on boit pour la soif  venir, il faut se faire aussi saigner pour la maladie  venir.

JACQUELINE, en se retirant: Ma fi! je me moque de a, et je ne veux point faire de mon corps une boutique d'apothicaire.

SGANARELLE: Vous tes rtive aux remdes; mais nous saurons vous soumettre  la raison. (Parlant  Gronte.) Je vous donne le bonjour.

GRONTE: Attendez un peu, s'il vous plat.

SGANARELLE: Que voulez-vous faire?

GRONTE: Vous donner de l'argent, Monsieur.

SGANARELLE, tendant sa main derrire, par dessous sa robe, tandis que Gronte ouvre sa bourse: Je n'en prendrai pas, Monsieur.

GRONTE: Monsieur.

SGANARELLE: Point du tout.

GRONTE: Un petit moment.

SGANARELLE: En aucune faon.

GRONTE: De grce!

SGANARELLE: Vous vous moquez.

GRONTE: Voil qui est fait.

SGANARELLE: Je n'en ferai rien.

GRONTE: Eh!

SGANARELLE: Ce n'est pas l'argent qui me fait agir.

GRONTE: Je le crois.

SGANARELLE, aprs avoir pris l'argent: Cela est-il de poids?

GRONTE: Oui, Monsieur.

SGANARELLE: Je ne suis pas un mdecin mercenaire.

GRONTE: Je le sais bien.

SGANARELLE: L'intrt ne me gouverne point.

GRONTE: Je n'ai pas cette pense.

Scne V

SGANARELLE, LANDRE.

SGANARELLE, regardant son argent: Ma foi! cela ne va pas mal; et pourvu que.

LANDRE: Monsieur, il y a longtemps que je vous attends, et je viens implorer votre assistance.

SGANARELLE, lui prenant le poignet: Voil un pouls qui est fort mauvais.

LANDRE: Je ne suis point malade, Monsieur, et ce n'est pas pour cela que je viens  vous.

SGANARELLE: Si vous n'tes pas malade, que diable ne le dites-vous donc?

LANDRE: Non: pour vous dire la chose en deux mots, je m'appelle Landre, qui suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter; et comme, par la mauvaise humeur de son pre, toute sorte d'accs m'est ferm auprs d'elle, je me hasarde  vous prier de vouloir servir mon amour, et de me donner lieu d'excuter un stratagme que j'ai trouv, pour lui pouvoir dire deux mots, d'o dpendent absolument mon bonheur et ma vie.

SGANARELLE, paraissant en colre: Pour qui me prenez-vous? Comment? oser vous adresser  moi pour vous servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignit de mdecin  des emplois de cette nature?

LANDRE: Monsieur, ne faites point de bruit.

SGANARELLE, en le faisant reculer: J'en veux faire, moi. Vous tes un impertinent.

LANDRE: Eh! Monsieur, doucement.

SGANARELLE: Un malavis.

LANDRE: De grce!

SGANARELLE: Je vous apprendrai que je ne suis point homme  cela, et que c'est une insolence extrme.

LANDRE, tirant une bourse qu'il lui donne: Monsieur.

SGANARELLE, tenant la bourse: De vouloir m'employer. Je ne parle pas pour vous, car vous tes honnte homme, et je serais ravi de vous rendre service. Mais il y a de certains impertinents au monde qui viennent prendre les gens pour ce qu'ils ne sont pas; et je vous avoue que cela me met en colre.

LANDRE: Je vous demande pardon, Monsieur, de la libert que.

SGANARELLE: Vous vous moquez. De quoi est-il question?

LANDRE: Vous saurez donc, Monsieur, que cette maladie que vous voulez gurir est une feinte maladie. Les mdecins ont raisonn l-dessus comme il faut; et ils n'ont pas manqu de dire que cela procdait, qui du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie; mais il est certain que l'amour en est la vritable cause, et que Lucinde n'a trouv cette maladie que pour se dlivrer d'un mariage dont elle tait importune. Mais, de crainte qu'on ne nous voie ensemble, retirons-nous d'ici, et je vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous.

SGANARELLE: Allons, Monsieur: vous m'avez donn pour votre amour une tendresse qui n'est pas concevable; et j'y perdrai toute ma mdecine, ou la malade crvera, ou bien elle sera  vous.

ACTE III, Scne premire

SGANARELLE, LANDRE.

LANDRE: Il me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire; et comme le pre ne m'a gure vu, ce changement d'habit et de perruque est assez capable, je crois, de me dguiser  ses yeux.

SGANARELLE: Sans doute.

LANDRE: Tout ce que je souhaiterais serait de savoir cinq ou six grands mots de mdecine, pour parer mon discours et me donner l'air d'habile homme.

SGANARELLE: Allez, allez, tout cela n'est pas ncessaire: il suffit de l'habit, et je n'en sais pas plus que vous.

LANDRE: Comment?

SGANARELLE: Diable emporte si j'entends rien en mdecine! Vous tes honnte homme, et je veux bien me confier  vous, comme vous vous confiez  moi.

LANDRE: Quoi? vous n'tes pas effectivement.

SGANARELLE: Non, vous dis-je: ils m'ont fait mdecin malgr mes dents. Je ne m'tais jamais ml d'tre si savant que cela; et toutes mes tudes n'ont t que jusqu'en sixime. Je ne sais point sur quoi cette imagination leur est venue; mais quand j'ai vu qu' toute force ils voulaient que je fusse mdecin, je me suis rsolu de l'tre, aux dpens de qui il appartiendra. Cependant vous ne sauriez croire comment l'erreur s'est rpandue, et de quelle faon chacun est endiabl  me croire habile homme. On me vient chercher de tous cts; et si les choses vont toujours de mme, je suis d'avis de m'en tenir, toute ma vie,  la mdecine. Je trouve que c'est le mtier le meilleur de tous; car, soit qu'on fasse bien ou soit qu'on fasse mal, on est toujours pay de mme sorte, la mchante besogne ne retombe jamais sur notre dos; et nous taillons, comme il nous plat, sur l'toffe o nous travaillons. Un cordonnier, en faisant des souliers, ne saurait gter un morceau de cuir qu'il n'en paye les pots casss; mais ici l'on peut gter un homme sans qu'il en cote rien. Les bvues ne sont point pour nous; et c'est toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession est qu'il y a parmi les morts une honntet, une discrtion la plus grande du monde: jamais on n'en voit se plaindre du mdecin qui l'a tu.

LANDRE: Il est vrai que les morts sont fort honntes gens sur cette matire.

SGANARELLE, voyant des hommes qui viennent  lui: Voil des gens qui ont la mine de me venir consulter. Allez toujours m'attendre auprs du logis de votre matresse.

Scne II

THIBAUT, PERRIN, SGANARELLE.

THIBAUT: Monsieu, je venons vous charcher, mon fils Perrin et moi.

SGANARELLE: Qu'y a-t-il?

THIBAUT: Sa pauvre mre, qui a nom Parette, est dans un lit, malade, il y a six mois.

SGANARELLE, tendant la main comme pour recevoir de l'argent: Que voulez-vous que j'y fasse?

THIBAUT: Je voudrions, monsieu, que vous nous baillissiez quelque petite drlerie pour la garir.

SGANARELLE: Il faut voir de quoi est-ce qu'elle est malade.

THIBAUT: Alle est malade d'hypocrisie, monsieu.

SGANARELLE: D'hypocrisie?

THIBAUT: Oui, c'est--dire qu'alle est enfle par tout; et l'an dit que c'est quantit de sriosits qu'alle a dans le corps, et que son foie, son ventre, ou sa rate, comme vous voudrais l'appeler, au glieu de faire du sang, ne fait plus que de l'iau. Alle a, de deux jours l'un, la fivre quotiguenne, avec des lassitudes et des douleurs dans les mufles des jambes. On entend dans sa gorge des fleumes qui sont tout prts  l'touffer; et par fois il lui prend des syncoles et des conversions, que je crayons qu'alle est passe, j'avons dans notte village un apothicaire, rvrence parler, qui li a donn je ne sai combien d'histoires; et il m'en cote plus d'eune douzaine de bons cus en lavements, ne v's en dplaise, en apostumes qu'on li a fait prendre, en infections de jacinthe, et en portions cordales. Mais tout a, comme dit l'autre, n'a t que de l'onguent miton mitaine. Il velait li bailler d'eune certaine drogue que l'on appelle du vin amtile; mais j'ai-s-eu peur, franchement, que a l'envoyt  patres; et l'an dit que ces gros mdecins tuont je ne sai combien de monde avec cette invention-l.

SGANARELLE, tendant toujours la main et la branlant, comme pour signe qu'il demande de l'argent: Venons au fait, mon ami, venons au fait.

THIBAUT: Le fait est, Monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu'il faut que je fassions.

SGANARELLE: Je ne vous entends point du tout.

PERRIN: Monsieu, ma mre est malade; et vel deux cus que je vous apportons pour nous bailler queuque remde.

SGANARELLE: Ah! je vous entends, vous. Voil un garon qui parle clairement, et qui s'explique comme il faut. Vous dites que votre mre est malade d'hydropisie, qu'elle est enfle par tout le corps, qu'elle a la fivre, avec des douleurs dans les jambes, et qu'il lui prend parfois des syncopes et des convulsions, c'est--dire des vanouissements?

PERRIN: Eh! oui, Monsieu, c'est justement a.

SGANARELLE: J'ai compris d'abord vos paroles. Vous avez un pre qui ne sait ce qu'il dit. Maintenant vous me demandez un remde?

PERRIN: Oui, Monsieu.

SGANARELLE: Un remde pour la gurir?

PERRIN: C'est comme je l'entendons.

SGANARELLE: Tenez, voil un morceau de formage qu'il faut que vous lui fassiez prendre.

PERRIN: Du fromage, Monsieu?

SGANARELLE: Oui, c'est un formage prpar, o il entre de l'or, du coral, et des perles, et quantit d'autres choses prcieuses.

PERRIN: Monsieu, je vous sommes bien obligs; et j'allons li faire prendre a tout  l'heure.

SGANARELLE: Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que vous pourrez.

Scne III

JACQUELINE, SGANARELLE, LUCAS.

SGANARELLE: Voici la belle Nourrice. Ah! Nourrice de mon coeur, je suis ravi de cette rencontre, et votre vue est la rhubarbe, la casse, et le sn qui purgent toute la mlancolie de mon me.

JACQUELINE: Par ma figu! Monsieu le Mdecin, a est trop bian dit pour moi, et je n'entends rien  tout votre latin.

SGANARELLE: Devenez malade, Nourrice, je vous prie; devenez malade, pour l'amour de moi: j'aurais toutes les joies du monde de vous gurir.

JACQUELINE: Je sis votte sarvante: j'aime bian mieux qu'an ne me guarisse pas.

SGANARELLE: Que je vous plains, belle Nourrice, d'avoir un mari jaloux et fcheux comme celui que vous avez!

JACQUELINE: Que voulez-vous, Monsieu? c'est pour la pnitence de mes fautes; et l o la chvre est lie, il faut bian qu'alle y broute.

SGANARELLE: Comment? un rustre comme cela! un homme qui vous observe toujours, et ne veut pas que personne vous parle!

JACQUELINE: Hlas! vous n'avez rien vu encore, et ce n'est qu'un petit chantillon de sa mauvaise humeur.

SGANARELLE: Est-il possible? et qu'un homme ait l'me assez basse pour maltraiter une personne comme vous? Ah! que j'en sais, belle Nourrice, et qui ne sont pas loin d'ici, qui se tiendraient heureux de baiser seulement les petits bouts de vos petons! Pourquoi faut-il qu'une personne si bien faite soit tombe en de telles mains, et qu'un franc animal, un brutal, un stupide, un sot.? Pardonnez-moi, Nourrice, si je parle ainsi de votre mari.

JACQUELINE: Eh! Monsieu, je sai bian qu'il mrite tous ces noms-l.

SGANARELLE: Oui, sans doute, Nourrice, il les mrite; et il mriterait encore que vous lui missiez quelque chose sur la tte, pour le punir des soupons qu'il a.

JACQUELINE: Il est bien vrai que si je n'avais devant les yeux que son intrt, il pourrait m'obliger  queuque trange chose.

SGANARELLE: Ma foi! vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu'un. C'est un homme, je vous le dis, qui mrite bien cela; et si j'tais assez heureux, belle Nourrice, pour tre choisi pour.
En cet endroit, tous deux apercevant Lucas qui tait derrire eux et entendait leur dialogue, chacun se retire de son ct, mais le mdecin d'une manire fort plaisante.

Scne IV

GRONTE, LUCAS.

GRONTE: Hol! Lucas, n'as-tu point vu ici notre mdecin?

LUCAS: Et oui, de par tous les diantres, je l'ai vu, et ma femme aussi.

GRONTE: O est-ce donc qu'il peut tre?

LUCAS: Je ne sai; mais je voudrais qu'il ft  tous les guebles.

GRONTE: Va-t'en voir un peu ce que fait ma fille.

Scne V

SGANARELLE, LANDRE, GRONTE.

GRONTE: Ah! Monsieur, je demandais o vous tiez.

SGANARELLE: Je m'tais amus dans votre coeur  expulser le superflu de la boisson. Comment se porte la malade?

GRONTE: Un peu plus mal depuis votre remde.

SGANARELLE: Tant mieux: c'est signe qu'il opre.

GRONTE: Oui; mais, en oprant, je crains qu'il ne l'touffe.

SGANARELLE: Ne vous mettez pas en peine: j'ai des remdes qui se moquent de tout, et je l'attends  l'agonie.

GRONTE: Qui est cet homme-l que vous amenez?

SGANARELLE, faisant des signes avec la main que c'est un apothicaire: C'est.

GRONTE: Quoi?

SGANARELLE: Celui.

GRONTE: Eh?

SGANARELLE: Qui.

GRONTE: Je vous entends.

SGANARELLE: Votre fille en aura besoin.

Scne VI

JACQUELINE, LUCINDE, LANDRE, GRONTE, SGANARELLE.

JACQUELINE: Monsieu, vel votre fille qui veut un peu marcher.

SGANARELLE: Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, Monsieur l'Apothicaire, tter un peu son pouls, afin que je raisonne tantt avec vous de sa maladie. (En cet endroit, il tire Gronte  un bout du thtre, et, lui passant un bras sur les paules, lui rabat la main sous le menton, avec laquelle il le fait retourner vers lui, lorsqu'il veut regarder ce que sa fille et l'apothicaire font ensemble, lui tenant cependant le discours suivant pour l'amuser:) Monsieur, c'est une grande et subtile question entre les docteurs, de savoir si les femmes sont plus faciles  gurir que les hommes. Je vous prie d'couter ceci, s'il vous plat. Les uns disent que non, les autres disent que oui; et moi je dis que oui et non: d'autant que l'incongruit des humeurs opaques qui se rencontrent au temprament naturel des femmes tant cause que la partie brutale veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l'ingalit de leurs opinions dpend du mouvement oblique du cercle de la lune; et comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavit de la terre, trouve.

LUCINDE: Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiment.

GRONTE: Voil ma fille qui parle!  grande vertu du remde!  admirable mdecin! Que je vous suis oblig, Monsieur, de cette gurison merveilleuse! et que puis-je faire pour vous aprs un tel service?

SGANARELLE, se promenant sur le thtre et s'essuyant le front: Voil une maladie qui m'a bien donn de la peine!

LUCINDE: Oui, mon pre, j'ai recouvr la parole; mais je l'ai recouvre pour vous dire que je n'aurai jamais d'autre poux que Landre, et que c'est inutilement que vous voulez me donner Horace.

GRONTE: Mais.

LUCINDE: Rien n'est capable d'branler la rsolution que j'ai prise.

GRONTE: Quoi.?

LUCINDE: Vous m'opposerez en vain de belles raisons.

GRONTE: Si.

LUCINDE: Tous vos discours ne serviront de rien.

GRONTE: Je.

LUCINDE: C'est une chose o je suis dtermine.

GRONTE: Mais.

LUCINDE: Il n'est puissance paternelle qui me puisse obliger  me marier malgr moi.

GRONTE: J'ai.

LUCINDE: Vous avez beau faire tous vos efforts.

GRONTE: Il.

LUCINDE: Mon coeur ne saurait se soumettre  cette tyrannie.

GRONTE: La.

LUCINDE: Et je me jetterai plutt dans un convent que d'pouser un homme que je n'aime point.

GRONTE: Mais.

LUCINDE, parlant d'un ton de voix  tourdir: Non. En aucune faon. Point d'affaires. Vous perdez le temps. Je n'en ferai rien. Cela est rsolu.

GRONTE: Ah! quelle imptuosit de paroles! Il n'y a pas moyen d'y rsister. Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette.

SGANARELLE: C'est une chose qui m'est impossible. Tout ce que je puis faire pour votre service, est de vous rendre sourd, si vous voulez.

GRONTE: Je vous remercie. Penses-tu donc.

LUCINDE: Non. Toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon me.

GRONTE: Tu pouseras Horace, ds ce soir.

LUCINDE: J'pouserai plutt la mort.

SGANARELLE: Mon Dieu! arrtez-vous, laissez-moi mdicamenter cette affaire. C'est une maladie qui la tient, et je sais le remde qu'il y faut apporter.

GRONTE: Serait-il possible, Monsieur, que vous puissiez aussi gurir cette maladie d'esprit?

SGANARELLE: Oui: laissez-moi faire, j'ai des remdes pour tout, et notre apothicaire nous servira pour cette cure. (Il appelle l'apothicaire et lui parle.) Un mot. Vous voyez que l'ardeur qu'elle a pour ce Landre est tout  fait contraire aux volonts du pre, qu'il n'y a point de temps  perdre, que les humeurs sont fort aigries, et qu'il est ncessaire de trouver promptement un remde  ce mal, qui pourrait empirer par le retardement. Pour moi, je n'y en vois qu'un seul, qui est une prise de fuite purgative, que vous mlerez comme il faut avec deux drachmes de matrimonium en pilules. Peut-tre fera-t-elle quelque difficult  prendre ce remde; mais, comme vous tes habile homme dans votre mtier, c'est  vous de l'y rsoudre, et de lui faire avaler la chose du mieux que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour de jardin, afin de prparer les humeurs, tandis que j'entretiendrai ici son pre; mais surtout ne perdez point de temps: au remde, vite, au remde spcifique!

Scne VII

GRONTE, SGANARELLE.

GRONTE: Quelles drogues, Monsieur, sont celles que vous venez de dire? il me semble que je ne les ai jamais ou nommer.

SGANARELLE: Ce sont drogues dont on se sert dans les ncessits urgentes.

GRONTE: Avez-vous jamais vu une insolence pareille  la sienne?

SGANARELLE: Les filles sont quelquefois un peu ttues.

GRONTE: Vous ne sauriez croire comme elle est affole de ce Landre.

SGANARELLE: La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits.

GRONTE: Pour moi, ds que j'ai eu dcouvert la violence de cet amour, j'ai su tenir toujours ma fille renferme.

SGANARELLE: Vous avez fait sagement.

GRONTE: Et j'ai bien empch qu'ils n'aient eu communication ensemble.

SGANARELLE: Fort bien.

GRONTE: Il serait arriv quelque folie, si j'avais souffert qu'ils se fussent vus.

SGANARELLE: Sans doute.

GRONTE: Et je crois qu'elle aurait t fille  s'en aller avec lui.

SGANARELLE: C'est prudemment raisonn.

GRONTE: On m'avertit qu'il fait tous ses efforts pour lui parler.

SGANARELLE: Quel drle!

GRONTE: Mais il perdra son temps.

SGANARELLE: Ah! ah!

GRONTE: Et j'empcherai bien qu'il ne la voie.

SGANARELLE: Il n'a pas affaire  un sot, et vous savez des rubriques qu'il ne sait pas. Plus fin que vous n'est pas bte.

Scne VIII

LUCAS, GRONTE, SGANARELLE.

LUCAS: Ah! palsanguenne, monsieu, vaici bian du tintamarre: votre fille s'en est enfuie avec son Liandre. C'tait lui qui tait l'Apothicaire; et vel Monsieu le Mdecin qui a fait cette belle opration-l.

GRONTE: Comment? m'assassiner de la faon! Allons, un commissaire! et qu'on empche qu'il ne sorte. Ah, tratre! je vous ferai punir par la justice.

LUCAS: Ah! par ma fi! Monsieu le Mdecin, vous serez pendu: ne bougez de l seulement.

Scne IX

MARTINE, SGANARELLE, LUCAS.

MARTINE: Ah! mon dieu! que j'ai eu de peine  trouver ce logis! Dites-moi un peu des nouvelles du mdecin que je vous ai donn.

LUCAS: Le vel, qui va tre pendu.

MARTINE: Quoi? mon mari pendu! Hlas! et qu'a-t-il fait pour cela?

LUCAS: Il a fait enlever la fille de notte matre.

MARTINE: Hlas! mon cher mari, est-il bien vrai qu'on te va pendre?

SGANARELLE: Tu vois. Ah!

MARTINE: Faut-il que tu te laisses mourir en prsence de tant de gens?

SGANARELLE: Que veux-tu que j'y fasse?

MARTINE: Encore si tu avais achev de couper notre bois, je prendrais quelque consolation.

SGANARELLE: Retire-toi de l, tu me fends le coeur.

MARTINE: Non, je veux demeurer pour t'encourager  la mort, et je ne te quitterai point que je ne t'aie vu pendu.

SGANARELLE: Ah!

Scne X

GRONTE, SGANARELLE, MARTINE, LUCAS.

GRONTE: Le commissaire viendra bientt, et l'on s'en va vous mettre en lieu o l'on me rpondra de vous.

SGANARELLE, le chapeau  la main: Hlas! cela ne se peut-il point changer en quelques coups de bton?

GRONTE: Non, non: la justice en ordonnera. Mais que vois-je?

Scne dernire

LANDRE, LUCINDE, GRONTE, JACQUELINE, LUCAS, SGANARELLE, MARTINE.

LANDRE: Monsieur, je viens faire paratre Landre  vos yeux, et remettre Lucinde en votre pouvoir. Nous avons eu dessein de prendre la fuite nous deux, et de nous aller marier ensemble; mais cette entreprise a fait place  un procd plus honnte. Je ne prtends point vous voler votre fille, et ce n'est que de votre main que je veux la recevoir. Ce que je vous dirai, Monsieur, c'est que je viens tout  l'heure de recevoir des lettres par o j'apprends que mon oncle est mort, et que je suis hritier de tous ses biens.

GRONTE: Monsieur, votre vertu m'est tout  fait considrable, et je vous donne ma fille avec la plus grande joie du monde.

SGANARELLE: La mdecine l'a chapp belle!

MARTINE: Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grce d'tre mdecin; car c'est moi qui t'ai procur cet honneur.

SGANARELLE: Oui, c'est toi qui m'as procur je ne sais combien de coups de bton.

LANDRE: L'effet en est trop beau, pour en garder du ressentiment.

SGANARELLE: Soit: je te pardonne ces coups de bton en faveur de la dignit o tu m'as lev; mais prpare-toi dsormais  vivre dans un grand respect avec un homme de ma consquence, et songe que la colre d'un mdecin est plus  craindre qu'on ne peut croire.

LE MEDECIN VOLANT


Comdie


ACTEURS

VALRE, amant de Lucile.
SABINE, cousine de Lucile.
SGANARELLE, valet de Valre.
GORGIBUS, pre de Lucile.
GROS-REN, valet de Gorgibus.
LUCILE, fille de Gorgibus.
UN AVOCAT. 

Scne premire 

VALRE, SABINE.

VALRE: H bien! Sabine, quel conseil me donneras-tu?

SABINE: Vraiment, il y a bien des nouvelles. Mon oncle veut rsolument que ma cousine pouse Villebrequin, et les affaires sont tellement avances, que je crois qu'ils eussent t maris ds aujourd'hui, si vous n'tiez aim; mais comme ma cousine m'a confi le secret de l'amour qu'elle vous porte, et que nous nous sommes vues  l'extrmit par l'avarice de mon vilain oncle, nous nous sommes avises d'une bonne invention pour diffrer le mariage. C'est que ma cousine, ds l'heure que je vous parle, contrefait la malade; et le bon vieillard, qui est assez crdule, m'envoie qurir un mdecin. Si vous en pouviez envoyer quelqu'un qui ft de vos bons amis, et qui ft de notre intelligence, il conseillerait  la malade de prendre l'air  la campagne. Le bonhomme ne manquera pas de faire loger ma cousine  ce pavillon qui est au bout de notre jardin, et par ce moyen vous pourriez l'entretenir  l'insu de notre vieillard, l'pouser, et le laisser pester tout son sol avec Villebrequin.

VALRE: Mais le moyen de trouver sitt un mdecin  ma poste, et qui voult tant hasarder pour mon service? Je te le dis franchement, je n'en connais pas un.

SABINE: Je songe une chose: si vous faisiez habiller votre valet en mdecin? Il n'y a rien de si facile  duper que le bonhomme.

VALRE: C'est un lourdaud qui gtera tout, mais il faut s'en servir faute d'autre. Adieu, je le vais chercher. O diable trouver ce maroufle  prsent? Mais le voici tout  propos.

Scne II

VALRE, SGANARELLE.

VALRE: Ah! mon pauvre Sganarelle, que j'ai de joie de te voir! J'ai besoin de toi dans une affaire de consquence; mais, comme je ne sais pas ce que tu sais faire.

SGANARELLE: Ce que je sais faire, Monsieur? Employez-moi seulement en vos affaires de consquence, en quelque chose d'importance: par exemple, envoyez-moi voir quelle heure il est  une horloge, voir combien le beurre vaut au march, abreuver un cheval; c'est alors que vous connatrez ce que je sais faire.

VALRE: Ce n'est pas cela: c'est qu'il faut que tu contrefasses le mdecin.

SGANARELLE: Moi, mdecin, Monsieur! Je suis prt  faire tout ce qu'il vous plaira; mais pour faire le mdecin, je suis assez votre serviteur pour n'en rien faire du tout; et par quel bout m'y prendre, bon Dieu? Ma foi! Monsieur, vous vous moquez de moi.

VALRE: Si tu veux entreprendre cela, va, je te donnerai dix pistoles.

SGANARELLE: Ah! pour dix pistoles, je ne dis pas que je ne sois mdecin; car, voyez-vous bien, Monsieur? Je n'ai pas l'esprit tant, tant subtil, pour vous dire la vrit; mais, quand je serai mdecin, o irai-je?

VALRE: Chez le bonhomme Gorgibus, voir sa fille, qui est malade; mais tu es un lourdaud qui, au lieu de bien faire, pourrais bien.

SGANARELLE: H! mon Dieu, Monsieur, ne soyez point en peine; je vous rponds que je ferai aussi bien mourir une personne qu'aucun mdecin qui soit dans la ville. On dit un proverbe, d'ordinaire: Aprs la mort le mdecin; mais vous verrez que si je m'en mle, on dira: Aprs le mdecin, gare la mort! Mais nanmoins, quand je songe, cela est bien difficile de faire le mdecin; et si je ne fais rien qui vaille.?

VALRE: Il n'y a rien de si facile en cette rencontre: Gorgibus est un homme simple, grossier, qui se laissera tourdir de ton discours, pourvu que tu parles d'Hippocrate et de Galien, et que tu sois un peu effront.

SGANARELLE: C'est--dire qu'il lui faudra parler philosophie, mathmatique. Laissez-moi faire; s'il est un homme facile, comme vous le dites, je vous rponds de tout; venez seulement me faire avoir un habit de mdecin, et m'instruire de ce qu'il faut faire, et me donner mes licences, qui sont les dix pistoles promises.

Scne III

GORGIBUS, GROS REN.

GORGIBUS: Allez vitement chercher un mdecin, car ma fille est bien malade, et dpchez-vous.

GROS-REN: Que diable aussi! pourquoi vouloir donner votre fille  un vieillard? Croyez-vous que ce ne soit pas le dsir qu'elle a d'avoir un jeune homme qui la travaille? Voyez-vous la connexit qu'il y a, etc. (Galimatias.)

GORGIBUS: Va-t'en vite; je vois bien que cette maladie-l reculera bien les noces.

GROS-REN: Et c'est ce qui me fait enrager: je croyais refaire mon ventre d'une bonne carrelure, et m'en voil sevr. Je m'en vais chercher un mdecin pour moi aussi bien que pour votre fille; je suis dsespr.

Scne IV

SABINE, GORGIBUS, SGANARELLE.

SABINE: Je vous trouve  propos, mon oncle, pour vous apprendre une bonne nouvelle. Je vous amne le plus habile mdecin du monde, un homme qui vient des pays trangers, qui sait les plus beaux secrets, et qui sans doute gurira ma cousine. On me l'a indiqu par bonheur, et je vous l'amne. Il est si savant, que je voudrais de bon coeur tre malade, afin qu'il me gurt.

GORGIBUS: O est-il donc?

SABINE: Le voil qui me suit; tenez, le voil.

GORGIBUS: Trs humble serviteur  Monsieur le mdecin! Je vous envoie qurir pour voir ma fille, qui est malade; je mets toute mon esprance en vous.

SGANARELLE: Hippocrate dit, et Galien par vives raisons persuade qu'une personne ne se porte pas bien quand elle est malade. Vous avez raison de mettre votre esprance en moi; car je suis le plus grand, le plus habile, le plus docte mdecin qui soit dans la facult vgtable, sensitive et minrale.

GORGIBUS: J'en suis fort ravi.

SGANARELLE: Ne vous imaginez pas que je sois un mdecin ordinaire, un mdecin du commun. Tous les autres mdecins ne sont,  mon gard, que des avortons de mdecine. J'ai des talents particuliers, j'ai des secrets. Salamalec, salamalec. "Rodrigue, as-tu du coeur?" Signor, si; segnor, non. Per omnia saecula saeculorum. Mais encore voyons un peu.

SABINE: H! ce n'est pas lui qui est malade, c'est sa fille.

SGANARELLE: Il n'importe: le sang du pre et de la fille ne sont qu'une mme chose; et par l'altration de celui du pre, je puis connatre la maladie de la fille. Monsieur Gorgibus, y aurait-il moyen de voir de l'urine de l'grotante?

GORGIBUS: Oui-da; Sabine, vite allez qurir de l'urine de ma fille. Monsieur le mdecin, j'ai grand'peur qu'elle ne meure.

SGANARELLE: Ah! qu'elle s'en garde bien! Il ne faut pas qu'elle s'amuse  se laisser mourir sans l'ordonnance du mdecin. Voil de l'urine qui marque grande chaleur, grande inflammation dans les intestins: elle n'est pas tant mauvaise pourtant.

GORGIBUS: H quoi? Monsieur, vous l'avalez?

SGANARELLE: Ne vous tonnez pas de cela! Les mdecins, d'ordinaire, se contentent de la regarder; mais moi, qui suis un mdecin hors du commun, je l'avale, parce qu'avec le got je discerne bien mieux la cause et les suites de la maladie. Mais,  vous dire la vrit, il y en avait trop peu pour asseoir un bon jugement: qu'on la fasse encore pisser.

SABINE: J'ai bien eu de la peine  la faire pisser.

SGANARELLE: Que cela? voil bien de quoi! Faites-la pisser copieusement, copieusement. Si tous les malades pissent de la sorte, je veux tre mdecin toute ma vie.

SABINE: Voil tout ce qu'on peut avoir: elle ne peut pas pisser davantage.

SGANARELLE: Quoi? Monsieur Gorgibus, votre fille ne pisse que des gouttes? voil une pauvre pisseuse que votre fille; je vois bien qu'il faudra que je lui ordonne une potion pissative. N'y aurait-il pas moyen de voir la malade?

SABINE: Elle est leve; si vous voulez, je la ferai venir.

Scne V

LUCILE, SABINE, GORGIBUS, SGANARELLE.

SGANARELLE: H bien! Mademoiselle, vous tes malade?

LUCILE: Oui, Monsieur.

SGANARELLE: Tant pis! c'est une marque que vous ne vous portez pas bien. Sentez-vous de grandes douleurs  la tte, aux reins?

LUCILE: Oui, Monsieur.

SGANARELLE: C'est fort bien fait. Oui, ce grand mdecin, au chapitre qu'il a fait de la nature des animaux, dit. cent belles choses; et comme les humeurs qui ont de la connexit ont beaucoup de rapport; car, par exemple, comme la mlancolie est ennemie de la joie, et que la bile qui se rpand par le corps nous fait devenir jaunes, et qu'il n'est rien plus contraire  la sant que la maladie, nous pouvons dire, avec ce grand homme, que votre fille est fort malade. Il faut que je vous fasse une ordonnance.

GORGIBUS: Vite une table, du papier, de l'encre.

SGANARELLE: Y a-t-il ici quelqu'un qui sache crire?

GORGIBUS: Est-ce que vous ne le savez point?

SGANARELLE: Ah! je ne m'en souvenais pas; j'ai tant d'affaires dans la tte, que j'oublie la moiti. Je crois qu'il serait ncessaire que votre fille prt un peu l'air, qu'elle se divertt  la campagne.

GORGIBUS: Nous avons un fort beau jardin, et quelques chambres qui y rpondent; si vous le trouvez  propos, je l'y ferai loger.

SGANARELLE: Allons, allons visiter les lieux.

Scne VI

L'AVOCAT: J'ai ou dire que la fille de M. Gorgibus tait malade: il faut que je m'informe de sa sant, et que je lui offre mes services comme ami de toute sa famille. Hol! hol! M. Gorgibus y est-il?

Scne VII

GORGIBUS, L'AVOCAT.

GORGIBUS: Monsieur, votre trs humble, etc.

L'AVOCAT: Ayant appris la maladie de Mademoiselle votre fille, je vous suis venu tmoigner la part que j'y prends, et vous faire offre de tout ce qui dpend de moi.

GORGIBUS: J'tais l dedans avec le plus savant homme.

L'AVOCAT: N'y aurait-il pas moyen de l'entretenir un moment?

Scne VIII

GORGIBUS, L'AVOCAT, SGANARELLE.

GORGIBUS: Monsieur, voil un fort habile homme de mes amis qui souhaiterait de vous parler et vous entretenir.

SGANARELLE: Je n'ai pas le loisir, Monsieur Gorgibus: il faut aller  mes malades. Je ne prendrai pas la droite avec vous, Monsieur.

L'AVOCAT: Monsieur, aprs ce que m'a dit M. Gorgibus de votre mrite et de votre savoir, j'ai eu la plus grande passion du monde d'avoir l'honneur de votre connaissance, et j'ai pris la libert de vous saluer  ce dessein: je crois que vous ne le trouverez pas mauvais. Il faut avouer que tous ceux qui excellent en quelque science sont dignes de grande louange, et particulirement ceux qui font profession de la mdecine, tant  cause de son utilit, que parce qu'elle contient en elle plusieurs autres sciences, ce qui rend sa parfaite connaissance fort difficile; et c'est fort  propos qu'Hippocrate dit dans son premier aphorisme: Vita brevis, ars vero longa, occasio autem praeceps, experimentum periculosum, judicium difficile.

SGANARELLE,  Gorgibus: Ficile tantina pota baril cambustibus.

L'AVOCAT: Vous n'tes pas de ces mdecins qui ne vous appliquez qu' la mdecine qu'on appelle rationale ou dogmatique, et je crois que vous l'exercez tous les jours avec beaucoup de succs: experientia magistra rerum. Les premiers hommes qui firent profession de la mdecine furent tellement estims d'avoir cette belle science, qu'on les mit au nombre des Dieux pour les belles cures qu'ils faisaient tous les jours. Ce n'est pas qu'on doive mpriser un mdecin qui n'aurait pas rendu la sant  son malade, parce qu'elle ne dpend pas absolument de ses remdes, ni de son savoir:

Interdum docta plus valet arte malum.

Monsieur, j'ai peur de vous tre importun: je prends cong de vous, dans l'esprance que j'ai qu' la premire vue j'aurai l'honneur de converser avec vous avec plus de loisir. Vos heures vous sont prcieuses, etc.

GORGIBUS: Que vous semble de cet homme-l?

SGANARELLE: Il sait quelque petite chose. S'il ft demeur tant soit peu davantage, je l'allais mettre sur une matire sublime et releve. Cependant, je prends cong de vous. H! que voulez-vous faire?

GORGIBUS: Je sais bien ce que je vous dois.

SGANARELLE: Vous vous moquez, Monsieur Gorgibus. Je n'en prendrai pas, je ne suis pas un homme mercenaire. Votre trs humble serviteur.

Scne IX

VALRE: Je ne sais ce qu'aura fait Sganarelle: je n'ai point eu de ses nouvelles, et je suis fort en peine o je le pourrais rencontrer. Mais bon, le voici. H bien! Sganarelle, qu'as-tu fait depuis que je ne t'ai point vu?

Scne X

SGANARELLE, VALRE.

SGANARELLE: Merveille sur merveille. J'ai si bien fait, que Gorgibus me prend pour un habile mdecin. Je me suis introduit chez lui, et lui ai conseill de faire prendre l'air  sa fille, laquelle est  prsent dans un appartement qui est au bout de leur jardin, tellement qu'elle est fort loigne du vieillard, et que vous pouvez l'aller voir commodment.

VALRE: Ah! que tu me donnes de joie! Sans perdre de temps, je la vais trouver de ce pas.

SGANARELLE: Il faut avouer que ce bonhomme Gorgibus est un vrai lourdaud de se laisser tromper de la sorte. Ah! ma foi, tout est perdu: c'est  ce coup que voil la mdecine renverse, mais il faut que je le trompe.

Scne XI

SGANARELLE, GORGIBUS.

GORGIBUS: Bonjour, Monsieur.

SGANARELLE: Monsieur, votre serviteur. Vous voyez un pauvre garon au dsespoir; ne connaissez-vous pas un mdecin qui est arriv depuis peu en cette ville, qui fait des cures admirables?

GORGIBUS: Oui, je le connais: il vient de sortir de chez moi.

SGANARELLE: Je suis son frre, Monsieur: nous sommes gmeaux; et, comme nous nous ressemblons fort, on nous prend quelquefois l'un pour l'autre.

GORGIBUS: Je [me] ddonne au diable si je n'y ai t tromp. Et comme vous nommez-vous?

SGANARELLE: Narcisse, Monsieur, pour vous rendre service. Il faut que vous sachiez qu'tant dans son cabinet, j'ai rpandu deux fioles d'essence qui taient sur le bout de sa table; aussitt il s'est mis dans une colre si trange contre moi, qu'il m'a mis hors du logis, et ne me veut plus jamais voir, tellement que je suis un pauvre garon  prsent sans appui, sans support, sans aucune connaissance.

GORGIBUS: Allez, je ferai votre paix: je suis de ses amis, et je vous promets de vous remettre avec lui. Je lui parlerai d'abord que je le verrai.

SGANARELLE: Je vous serai bien oblig, Monsieur Gorgibus.

Scne XII

SGANARELLE, GORGIBUS.

SGANARELLE: Il faut avouer que quand les malades ne veulent pas suivre l'avis du mdecin, et qu'ils s'abandonnent  la dbauche, que.

GORGIBUS: Monsieur le mdecin, votre trs humble serviteur. Je vous demande une grce.

SGANARELLE: Qu'y a-t-il, Monsieur? Est-il question de vous rendre service?

GORGIBUS: Monsieur, je viens de rencontrer Monsieur votre frre, qui est tout  fait fch de.

SGANARELLE: C'est un coquin, Monsieur Gorgibus.

GORGIBUS: Je vous rponds qu'il est tellement contrit de vous avoir mis en colre.

SGANARELLE: C'est un ivrogne, Monsieur Gorgibus.

GORGIBUS: H! Monsieur, vous voulez dsesprer ce pauvre garon?

SGANARELLE: Qu'on ne m'en parle plus; mais voyez l'impudence de ce coquin-l, de vous aller trouver pour faire son accord; je vous prie de ne m'en pas parler.

GORGIBUS: Au nom de Dieu, Monsieur le mdecin! et faites cela pour l'amour de moi. Si je suis capable de vous obliger en autre chose, je le ferai de bon coeur. Je m'y suis engag, et.

SGANARELLE: Vous m'en priez avec tant d'instance, que, quoique j'eusse fait serment de ne lui pardonner jamais, allez, touchez l: je lui pardonne. Je vous assure que je me fais grande violence, et qu'il faut que j'aie bien de la complaisance pour vous. Adieu, Monsieur Gorgibus.

GORGIBUS: Monsieur, votre trs humble serviteur; je m'en vais chercher ce pauvre garon pour lui apprendre cette bonne nouvelle.

Scne XIII

VALRE, SGANARELLE.

VALRE: Il faut que j'avoue que je n'eusse jamais cru que Sganarelle se ft si bien acquitt de son devoir. Ah! mon pauvre garon, que je t'ai d'obligation! que j'ai de joie! et que.

SGANARELLE: Ma foi, vous parlez fort  votre aise. Gorgibus m'a rencontr; et sans une invention que j'ai trouve, toute la mche tait dcouverte. Mais fuyez-vous-en, le voici.

Scne XIV

GORGIBUS, SGANARELLE.

GORGIBUS: Je vous cherchais partout pour vous dire que j'ai parl  votre frre: il m'a assur qu'il vous pardonnait; mais, pour en tre plus assur, je veux qu'il vous embrasse en ma prsence; entrez dans mon logis, et je l'irai chercher.

SGANARELLE: Ah! Monsieur Gorgibus, je ne crois pas que vous le trouviez  prsent; et puis je ne resterai pas chez vous: je crains trop sa colre.

GORGIBUS: Ah! vous demeurerez, car je vous enfermerai. Je m'en vais  prsent chercher votre frre: ne craignez rien, je vous rponds qu'il n'est plus fch.

SGANARELLE: Ma foi, me voil attrap ce coup-l; il n'y a plus moyen de m'en chapper. Le nuage est fort pais, et j'ai bien peur que, s'il vient  crever, il ne grle sur mon dos force coups de bton, ou que, par quelque ordonnance plus forte que toutes celles des mdecins, on m'applique tout au moins un cautre royal sur les paules. Mes affaires vont mal; mais pourquoi se dsesprer? Puisque j'ai tant fait, poussons la fourbe jusques au bout. Oui, oui, il en faut encore sortir, et faire voir que Sganarelle est le roi des fourbes.

Scne XV

GROS-REN, GORGIBUS, SGANARELLE.

GROS-REN: Ah! ma foi, voil qui est drle! Comme diable on saute ici par les fentres! Il faut que je demeure ici, et que je voie  quoi tout cela aboutira.

GORGIBUS: Je ne saurais trouver ce mdecin; je ne sais o diable il s'est cach. Mais le voici. Monsieur, ce n'est pas assez d'avoir pardonn  votre frre; je vous prie, pour ma satisfaction, de l'embrasser: il est chez moi, et je vous cherchais partout pour vous prier de faire cet accord en ma prsence.

SGANARELLE: Vous vous moquez, Monsieur Gorgibus: n'est-ce pas assez que je lui pardonne? Je ne le veux jamais voir.

GORGIBUS: Mais, Monsieur, pour l'amour de moi.

SGANARELLE: Je ne vous saurais rien refuser: dites-lui qu'il descende.

GORGIBUS: Voil votre frre qui vous attend l-bas: il m'a promis qu'il fera tout ce que je voudrai.

SGANARELLE: Monsieur Gorgibus, je vous prie de le faire venir ici: je vous conjure que ce soit en particulier que je lui demande pardon, parce que sans doute il me ferait cent hontes et cent opprobres devant tout le monde.

GORGIBUS: Oui-da, je m'en vais lui dire. Monsieur, il dit qu'il est honteux, et qu'il vous prie d'entrer, afin qu'il vous demande pardon en particulier. Voil la clef, vous pouvez entrer; je vous supplie de ne me pas refuser et de me donner ce contentement.

SGANARELLE: Il n'y a rien que je ne fasse pour votre satisfaction: vous allez entendre de quelle manire je le vais traiter. Ah! te voil, coquin. - Monsieur mon frre, je vous demande pardon, je vous promets qu'il n'y a point de ma faute. - Il n'y a point de ta faute, pilier de dbauche, coquin? Va, je t'apprendrai  vivre. Avoir la hardiesse d'importuner M. Gorgibus, de lui rompre la tte de ses sottises! - Monsieur mon frre. - Tais-toi, te dis-je. - Je ne vous dsoblig. - Tais-toi, coquin.

GROS-REN: Qui diable pensez-vous qui soit chez vous  prsent?

GORGIBUS: C'est le mdecin et Narcisse son frre; ils avaient quelque diffrend, et ils font leur accord.

GROS-REN: Le diable emporte! ils ne sont qu'un.

SGANARELLE: Ivrogne que tu es, je t'apprendrai  vivre. Comme il baisse la vue! il voit bien qu'il a failli, le pendard. Ah! l'hypocrite, comme il fait le bon aptre!

GROS-REN: Monsieur, dites-lui un peu par plaisir qu'il fasse mettre son frre  la fentre.

GORGIBUS: Oui-da, Monsieur le mdecin, je vous prie de faire paratre votre frre  la fentre.

SGANARELLE: Il est indigne de la vue des gens d'honneur, et puis je ne le saurais souffrir auprs de moi.

GORGIBUS: Monsieur, ne me refusez pas cette grce, aprs toutes celles que vous m'avez faites.

SGANARELLE: En vrit, Monsieur Gorgibus, vous avez un tel pouvoir sur moi que je ne vous puis rien refuser. Montre, montre-toi, coquin.  - Monsieur Gorgibus, je suis votre oblig. - H bien! avez-vous vu cette image de la dbauche?

GROS-REN: Ma foi, ils ne sont qu'un; et, pour vous le prouver, dites-lui un peu que vous les voulez voir ensemble.

GORGIBUS: Mais faites-moi la grce de le faire paratre avec vous, et de l'embrasser devant moi  la fentre.

SGANARELLE: C'est une chose que je refuserais  tout autre qu' vous; mais pour vous montrer que je veux tout faire pour l'amour de vous, je m'y rsous, quoique avec peine, et veux auparavant qu'il vous demande pardon de toutes les peines qu'il vous a donnes. - Oui, Monsieur Gorgibus, je vous demande pardon de vous avoir tant importun, et vous promets, mon frre, en prsence de M. Gorgibus que voil, de faire si bien dsormais, que vous n'aurez plus lieu de vous plaindre, vous priant de ne plus songer  ce qui s'est pass.
Il embrasse son chapeau et sa fraise.

GORGIBUS: H bien! ne les voil pas tous deux?

GROS-REN: Ah! par ma foi, il est sorcier.

SGANARELLE: Monsieur, voil la clef de votre maison que je vous rends; je n'ai pas voulu que ce coquin soit descendu avec moi, parce qu'il me fait honte: je ne voudrais pas qu'on le vt en ma compagnie dans la ville, o je suis en quelque rputation. Vous irez le faire sortir quand bon vous semblera. Je vous donne le bonjour, et suis votre, etc.

GORGIBUS: Il faut que j'aille dlivrer ce pauvre garon; en vrit, s'il lui a pardonn, ce n'a pas t sans le bien maltraiter.

SGANARELLE: Monsieur, je vous remercie de la peine que vous avez prise et de la bont que vous avez eue: je vous en serai oblig toute ma vie.

GROS-REN: O pensez-vous que soit  prsent le mdecin?

GORGIBUS: Il s'en est all.

GROS-REN: Je le tiens sous mon bras. Voil le coquin qui faisait le mdecin, et qui vous trompe. Cependant qu'il vous trompe et joue la farce chez vous, Valre et votre fille sont ensemble, qui s'en vont  tous les diables.

GORGIBUS: Ah! que je suis malheureux! mais tu seras pendu, fourbe, coquin.

SGANARELLE: Monsieur, qu'allez-vous faire de me pendre? coutez un mot, s'il vous plat: il est vrai que c'est par mon invention que mon matre est avec votre fille; mais en le servant, je ne vous ai point dsoblig: c'est un parti sortable pour elle, tant pour la naissance que pour les biens. Croyez-moi, ne faites point un vacarme qui tournerait  votre confusion, et envoyez  tous les diables ce coquin-l, avec Villebrequin. Mais voici nos amants.

Scne dernire

VALRE, GORGIBUS, LUCILE.

VALRE: Nous nous jetons  vos pieds.

GORGIBUS: Je vous pardonne, et suis heureusement tromp par Sganarelle, ayant un si brave gendre. Allons tous faire noces, et boire  la sant de toute la compagnie.

LE MISANTHROPE


Comdie


ACTEURS

ALCESTE, amant de Climne.
PHILINTE, ami d'Alceste.
ORONTE, amant de Climne.
CLIMNE, amante d'Alceste.
ELIANTE, cousine de Climne.
ARSINOE, amie de Climne.
ACASTE, marquis.
CLITANDRE, marquis.
BASQUE, valet de Climne.
UN GARDE de la Marchausse de France.
DU BOIS, valet d'Alceste. 

La scne est  Paris.

ACTE I, Scne premire

PHILINTE, ALCESTE.

PHILINTE

            Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous?

ALCESTE, assis.

                                    Laissez-moi, je vous prie.

PHILINTE

            Mais encor dites-moi quelle bizarrerie...

ALCESTE

            Laissez-moi l, vous dis-je, et courez vous cacher.

PHILINTE

            Mais on entend les gens, au moins, sans se fcher.

ALCESTE

      5      Moi, je veux me fcher, et ne veux point entendre.

PHILINTE

            Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre,
            Et quoique amis enfin, je suis tout des premiers...

ALCESTE, se levant brusquement.

            Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers.
            J'ai fait jusques ici profession de l'tre;
    10    Mais aprs ce qu'en vous je viens de voir paratre,
            Je vous dclare net que je ne le suis plus,
            Et ne veux nulle place en des cours corrompus.

PHILINTE

            Je suis donc bien coupable, Alceste,  votre compte?

ALCESTE

            Allez, vous devriez mourir de pure honte;
    15    Une telle action ne saurait s'excuser,
            Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser.
            Je vous vois accabler un homme de caresses,
            Et tmoigner pour lui les dernires tendresses;
            De protestations, d'offres et de serments,
    20    Vous chargez la fureur de vos embrassements;
            Et quand je vous demande aprs quel est cet homme,
             peine pouvez-vous dire comme il se nomme;
            Votre chaleur pour lui tombe en vous sparant,
            Et vous me le traitez,  moi, d'indiffrent.
    25    Morbleu! c'est une chose indigne, lche, infme,
            De s'abaisser ainsi jusqu' trahir son me;
            Et si, par un malheur, j'en avais fait autant,
            Je m'irais, de regret, pendre tout  l'instant.

PHILINTE

            Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable,
    30    Et je vous supplierai d'avoir pour agrable
            Que je me fasse un peu grce sur votre arrt,
            Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plat.

ALCESTE

            Que la plaisanterie est de mauvaise grce!

PHILINTE

            Mais, srieusement, que voulez-vous qu'on fasse?

ALCESTE

    35    Je veux qu'on soit sincre, et qu'en homme d'honneur,
            On ne lche aucun mot qui ne parte du coeur.

PHILINTE

            Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie,
            Il faut bien le payer de la mme monnoie,
            Rpondre, comme on peut,  ses empressements,
    40    Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.

ALCESTE

            Non, je ne puis souffrir cette lche mthode
            Qu'affectent la plupart de vos gens  la mode;
            Et je ne hais rien tant que les contorsions
            De tous ces grands faiseurs de protestations,
    45    Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,
            Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles,
            Qui de civilits avec tous font combat,
            Et traitent du mme air l'honnte homme et le fat.
            Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse,
    50    Vous jure amiti, foi, zle, estime, tendresse,
            Et vous fasse de vous un loge clatant,
            Lorsque au premier faquin il court en faire autant?
            Non, non, il n'est point d'me un peu bien situe
            Qui veuille d'une estime ainsi prostitue.
    55    Et la plus glorieuse a des rgals peu chers,
            Ds qu'on voit qu'on nous mle avec tout l'univers:
            Sur quelque prfrence une estime se fonde,
            Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.
            Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,
    60    Morbleu! vous n'tes pas pour tre de mes gens;
            Je refuse d'un coeur la vaste complaisance
            Qui ne fait de mrite aucune diffrence;
            Je veux qu'on me distingue; et pour le trancher net,
            L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.

PHILINTE

    65    Mais, quand on est du monde, il faut bien que l'on rende
            Quelques dehors civils que l'usage demande.

ALCESTE

            Non, vous dis-je, on devrait chtier, sans piti,
            Ce commerce honteux de semblants d'amiti.
            Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre
    70    Le fond de notre coeur dans nos discours se montre,
            Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
            Ne se masquent jamais sous de vains compliments.

PHILINTE

            Il est bien des endroits o la pleine franchise
            Deviendrait ridicule et serait peu permise;
    75    Et parfois, n'en dplaise  votre austre honneur,
            Il est bon de cacher ce qu'on a dans le coeur.
            Serait-il  propos et de la biensance
            De dire  mille gens tout ce que d'eux on pense?
            Et quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui dplat,
    80    Lui doit-on dclarer la chose comme elle est?

ALCESTE

            Oui.

PHILINTE

                  Quoi? Vous iriez dire  la vieille  milie
            Qu' son ge il sied mal de faire la jolie,
            Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun?

ALCESTE

            Sans doute.

PHILINTE

                         Dorilas, qu'il est trop importun,
    85    Et qu'il n'est,  la cour, oreille qu'il ne lasse
             conter sa bravoure et l'clat de sa race?

ALCESTE

            Fort bien.

PHILINTE

                  Vous vous moquez.

ALCESTE

                              Je ne me moque point,
            Et je vais n'pargner personne sur ce point.
            Mes yeux sont trop blesss, et la cour et la ville
    90    Ne m'offrent rien qu'objets  m'chauffer la bile;
            J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
            Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font;
            Je ne trouve partout que lche flatterie,
            Qu'injustice, intrt, trahison, fourberie.
    95    Je n'y puis plus tenir, j'enrage, et mon dessein
            Est de rompre en visire  tout le genre humain.

PHILINTE

            Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage,
            Je ris des noirs accs o je vous envisage,
            Et crois voir en nous deux, sous mmes soins nourris,
  100    Ces deux frres que peint l'Ecole des maris,
            Dont...

ALCESTE

                  Mon Dieu! Laissons l vos comparaisons fades.

PHILINTE

            Non: tout de bon, quittez toutes ces incartades.
            Le monde par vos soins ne se changera pas;
            Et puisque la franchise a pour vous tant d'appas,
  105    Je vous dirai tout franc que cette maladie,
            Partout o vous allez, donne la comdie,
            Et qu'un si grand courroux contre les moeurs du temps
            Vous tourne en ridicule auprs de bien des gens.

ALCESTE

            Tant mieux, morbleu! tant mieux, c'est ce que je demande;
  110    Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande:
            Tous les hommes me sont  tel point odieux,
            Que je serais fch d'tre sage  leurs yeux.

PHILINTE

            Vous voulez un grand mal  la nature humaine!

ALCESTE

            Oui, j'ai conu pour elle une effroyable haine.

PHILINTE

  115    Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,
            Seront envelopps dans cette aversion?
            Encore en est-il bien, dans le sicle o nous sommes...

ALCESTE

            Non: elle est gnrale, et je hais tous les hommes:
            Les uns, parce qu'ils sont mchants et malfaisants,
  120    Et les autres, pour tre aux mchants complaisants,
            Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses
            Que doit donner le vice aux mes vertueuses.
            De cette complaisance on voit l'injuste excs
            Pour le franc sclrat avec qui j'ai procs:
  125    Au travers de son masque on voit  plein le tratre;
            Partout il est connu pour tout ce qu'il peut tre;
            Et ses roulements d'yeux et son ton radouci
            N'imposent qu' des gens qui ne sont point d'ici.
            On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde,
  130    Par de sales emplois s'est pouss dans le monde,
            Et que par eux son sort de splendeur revtu
            Fait gronder le mrite et rougir la vertu.
            Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne,
            Son misrable honneur ne voit pour lui personne;
  135    Nommez-le fourbe, infme et sclrat maudit,
            Tout le monde en convient, et nul n'y contredit.
            Cependant sa grimace est partout bienvenue:
            On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue;
            Et s'il est, par la brigue, un rang  disputer,
  140    Sur le plus honnte homme on le voit l'emporter.
            Ttebleu! Ce me sont de mortelles blessures,
            De voir qu'avec le vice on garde des mesures;
            Et parfois il me prend des mouvements soudains
            De fuir dans un dsert l'approche des humains.

PHILINTE

  145    Mon Dieu, des moeurs du temps mettons-nous moins en peine,
            Et faisons un peu grce  la nature humaine.
            Ne l'examinons point dans la grande rigueur,
            Et voyons ses dfauts avec quelque douceur.
            Il faut, parmi le monde, une vertu traitable;
  150     force de sagesse, on peut tre blmable;
            La parfaite raison fuit toute extrmit,
            Et veut que l'on soit sage avec sobrit.
            Cette grande raideur des vertus des vieux ges
            Heurte trop notre sicle et les communs usages;
  155    Elle veut aux mortels trop de perfection:
            Il faut flchir au temps sans obstination;
            Et c'est une folie  nulle autre seconde
            De vouloir se mler de corriger le monde.
            J'observe, comme vous, cent choses tous les jours,
  160    Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours;
            Mais quoi qu' chaque pas je puisse voir paratre,
            En courroux, comme vous, on ne me voit point tre;
            Je prends tout doucement les hommes comme ils sont,
            J'accoutume mon me  souffrir ce qu'ils font;
  165    Et je crois qu' la cour, de mme qu' la ville,
            Mon flegme est philosophe autant que votre bile.

ALCESTE

            Mais ce flegme, Monsieur, qui raisonnez si bien,
            Ce flegme pourra-t-il ne s'chauffer de rien?
            Et s'il faut par hasard qu'un ami vous trahisse,
  170    Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice,
            Ou qu'on tche  semer de mchants bruits de vous,
            Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux?

PHILINTE

            Oui, je vois ces dfauts dont votre me murmure
            Comme vices unis  l'humaine nature;
  175    Et mon esprit enfin n'est pas plus offens
            De voir un homme fourbe, injuste, intress,
            Que de voir des vautours affams de carnage,
            Des singes malfaisants, et des loups pleins de rage.

ALCESTE

            Je me verrai trahir, mettre en pices, voler,
  180    Sans que je sois... Morbleu! je ne veux point parler,
            Tant ce raisonnement est plein d'impertinence.

PHILINTE

            Ma foi! vous ferez bien de garder le silence.
            Contre votre partie clatez un peu moins,
            Et donnez au procs une part de vos soins.

ALCESTE

  185    Je n'en donnerai point, c'est une chose dite.

PHILINTE

            Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite?

ALCESTE

            Qui je veux? La raison, mon bon droit, l'quit.

PHILINTE

            Aucun juge par vous ne sera visit?

ALCESTE

            Non. Est-ce que ma cause est injuste ou douteuse?

PHILINTE

  190    J'en demeure d'accord; mais la brigue est fcheuse,
            Et...

ALCESTE

                  Non: j'ai rsolu de n'en pas faire un pas.
            J'ai tort, ou j'ai raison.

PHILINTE

                              Ne vous y fiez pas.

ALCESTE

            Je ne remuerai point.

PHILINTE

                              Votre partie est forte,
            Et peut, par sa cabale, entraner...

ALCESTE

                                    Il n'importe.

PHILINTE

            Vous vous tromperez.

ALCESTE

  195                      Soit. J'en veux voir le succs.

PHILINTE

            Mais...

ALCESTE

                  J'aurai le plaisir de perdre mon procs.

PHILINTE

            Mais enfin...

ALCESTE

                        Je verrai, dans cette plaiderie,
            Si les hommes auront assez d'effronterie,
            Seront assez mchants, sclrats et pervers,
  200    Pour me faire injustice aux yeux de l'univers.

PHILINTE

            Quel homme!

ALCESTE

                        Je voudrais, m'en coutt-il grand'chose,
            Pour la beaut du fait avoir perdu ma cause.

PHILINTE

            On se rirait de vous, Alceste, tout de bon,
            Si l'on vous entendait parler de la faon.

ALCESTE

            Tant pis pour qui rirait.

PHILINTE

  205                      Mais cette rectitude
            Que vous voulez en tout avec exactitude,
            Cette pleine droiture, o vous vous renfermez,
            La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez?
            Je m'tonne, pour moi, qu'tant, comme il le semble,
  210    Vous et le genre humain si fort brouills ensemble,
            Malgr tout ce qui peut vous le rendre odieux,
            Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux;
            Et ce qui me surprend encore davantage,
            C'est cet trange choix o votre coeur s'engage.
  215    La sincre  liante a du penchant pour vous,
            La prude Arsino vous voit d'un oeil fort doux:
            Cependant  leurs voeux votre me se refuse,
            Tandis qu'en ses liens Climne l'amuse,
            De qui l'humeur coquette et l'esprit mdisant
  220    Semblent si fort donner dans les moeurs d' prsent.
            D'o vient que, leur portant une haine mortelle,
            Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle?
            Ne sont-ce plus dfauts dans un objet si doux?
            Ne les voyez-vous pas? ou les excusez-vous?

ALCESTE

  225    Non, l'amour que je sens pour cette jeune veuve
            Ne ferme point mes yeux aux dfauts qu'on lui treuve,
            Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,
            Le premier  les voir, comme  les condamner.
            Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire,
  230    Je confesse mon faible, elle a l'art de me plaire:
            J'ai beau voir ses dfauts, et j'ai beau l'en blmer,
            En dpit qu'on en ait, elle se fait aimer;
            Sa grce est la plus forte; et sans doute ma flamme
            De ces vices du temps pourra purger son me.

PHILINTE

  235    Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu.
            Vous croyez tre donc aim d'elle?

ALCESTE

                                    Oui, parbleu!
            Je ne l'aimerais pas, si je ne croyais l'tre.

PHILINTE

            Mais si son amiti pour vous se fait paratre,
            D'o vient que vos rivaux vous causent de l'ennui?

ALCESTE

  240    C'est qu'un coeur bien atteint veut qu'on soit tout  lui,
            Et je ne viens ici qu' dessein de lui dire
            Tout ce que l-dessus ma passion m'inspire.

PHILINTE

            Pour moi, si je n'avais qu' former des dsirs,
            Sa cousine  liante aurait tous mes soupirs;
  245    Son coeur, qui vous estime, est solide et sincre,
            Et ce choix plus conforme tait mieux votre affaire.

ALCESTE

            Il est vrai: ma raison me le dit chaque jour;
            Mais la raison n'est pas ce qui rgle l'amour.

PHILINTE

            Je crains fort pour vos feux; et l'espoir o vous tes
            Pourrait...

Scne II

ORONTE, ALCESTE, PHILINTE.

ORONTE

  250          J'ai su l-bas que, pour quelques emplettes,
             liante est sortie, et Climne aussi;
            Mais comme l'on m'a dit que vous tiez ici,
            J'ai mont pour vous dire, et d'un coeur vritable,
            Que j'ai conu pour vous une estime incroyable,
  255    Et que, depuis longtemps, cette estime m'a mis
            Dans un ardent dsir d'tre de vos amis.
            Oui, mon coeur au mrite aime  rendre justice,
            Et je brle qu'un noeud d'amiti nous unisse:
            Je crois qu'un ami chaud, et de ma qualit,
  260    N'est pas assurment pour tre rejet.
            C'est  vous, s'il vous plat, que ce discours s'adresse.
En cet endroit Alceste parat tout rveur,
et semble n'entendre pas qu'Oronte lui parle.

ALCESTE

             moi, Monsieur?

ORONTE

                         vous. Trouvez-vous qu'il vous blesse?

ALCESTE

            Non pas; mais la surprise est fort grande pour moi,
            Et je n'attendais pas l'honneur que je reoi.

ORONTE

  265    L'estime o je vous tiens ne doit point vous surprendre,
            Et de tout l'univers vous la pouvez prtendre.

ALCESTE

            Monsieur...

ORONTE

                  L'Etat n'a rien qui ne soit au-dessous
            Du mrite clatant que l'on dcouvre en vous.

ALCESTE

            Monsieur...

ORONTE

                  Oui, de ma part, je vous tiens prfrable
  270     tout ce que j'y vois de plus considrable.

ALCESTE

            Monsieur...

ORONTE

                  Sois-je du Ciel cras, si je mens!
            Et pour vous confirmer ici mes sentiments,
            Souffrez qu' coeur ouvert, Monsieur, je vous embrasse,
            Et qu'en votre amiti je vous demande place.
  275    Touchez l, s'il vous plat, vous me la promettez,
            Votre amiti?

ALCESTE

                        Monsieur...

ORONTE

                              Quoi? vous y rsistez?

ALCESTE

            Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire;
            Mais l'amiti demande un peu plus de mystre,
            Et c'est assurment en profaner le nom
  280    Que de vouloir le mettre  toute occasion.
            Avec lumire et choix cette union veut natre;
            Avant que nous lier, il faut nous mieux connatre,
            Et nous pourrions avoir telles complexions,
            Que tous deux du march nous nous repentirions.

ORONTE

  285    Parbleu! c'est l-dessus parler en homme sage,
            Et je vous en estime encore davantage:
            Souffrons donc que le temps forme des noeuds si doux;
            Mais, cependant, je m'offre entirement  vous:
            S'il faut faire  la cour pour vous quelque ouverture,
  290    On sait qu'auprs du Roi je fais quelque figure;
            Il m'coute; et dans tout, il en use, ma foi!
            Le plus honntement du monde avecque moi.
            Enfin je suis  vous de toutes les manires;
            Et comme votre esprit a de grandes lumires,
  295    Je viens, pour commencer entre nous ce beau noeud,
            Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu,
            Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose.

ALCESTE

            Monsieur, je suis mal propre  dcider la chose;
            Veuillez m'en dispenser.

ORONTE

                              Pourquoi?

ALCESTE

                                          J'ai le dfaut
  300    D'tre un peu plus sincre en cela qu'il ne faut.

ORONTE

            C'est ce que je demande, et j'aurais lieu de plainte,
            Si, m'exposant  vous pour me parler sans feinte,
            Vous alliez me trahir, et me dguiser rien.

ALCESTE

            Puisqu'il vous plat ainsi, Monsieur, je le veux bien.

ORONTE

  305    Sonnet... C'est un sonnet. L'espoir... C'est une dame
            Qui de quelque esprance avait flatt ma flamme.
            L'espoir... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux,
            Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.
 toutes ces interruptions il regarde Alceste.

ALCESTE

            Nous verrons bien.

ORONTE

                        L'espoir... Je ne sais si le style
  310    Pourra vous en paratre assez net et facile,
            Et si du choix des mots vous vous contenterez.

ALCESTE

            Nous allons voir, Monsieur.

ORONTE

                              Au reste, vous saurez
            Que je n'ai demeur qu'un quart d'heure  le faire.

ALCESTE

            Voyons, Monsieur; le temps ne fait rien  l'affaire.

ORONTE

  315          L'espoir, il est vrai, nous soulage,
                  Et nous berce un temps notre ennui;
                  Mais, Philis, le triste avantage,
                  Lorsque rien ne marche aprs lui!

PHILINTE

            Je suis dj charm de ce petit morceau.

ALCESTE, bas.

  320    Quoi? vous avez le front de trouver cela beau?

ORONTE

                  Vous etes de la complaisance;
                  Mais vous en deviez moins avoir,
                  Et ne vous pas mettre en dpense
                  Pour ne me donner que l'espoir.

PHILINTE

  325    Ah! qu'en termes galants ces choses-l sont mises!

ALCESTE, bas.

            H quoi! vil complaisant, vous louez des sottises?

ORONTE

                  S'il faut qu'une attente ternelle
                  Pousse  bout l'ardeur de mon zle,
                  Le trpas sera mon recours.
  330          Vos soins ne m'en peuvent distraire:
                  Belle Philis, on dsespre,
                  Alors qu'on espre toujours.

PHILINTE

            La chute en est jolie, amoureuse, admirable.

ALCESTE, bas.

            La peste de ta chute! Empoisonneur au diable,
  335    En eusses-tu fait une  te casser le nez!

PHILINTE

            Je n'ai jamais ou de vers si bien tourns.

ALCESTE

            Morbleu!...

ORONTE

                  Vous me flattez, et vous croyez peut-tre...

PHILINTE

            Non, je ne flatte point.

ALCESTE, bas.

                              Et que fais-tu donc, tratre?

ORONTE

            Mais, pour vous, vous savez quel est notre trait:
  340    Parlez-moi, je vous prie, avec sincrit.

ALCESTE

            Monsieur, cette matire est toujours dlicate,
            Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte.
            Mais un jour,  quelqu'un, dont je tairai le nom,
            Je disais, en voyant des vers de sa faon,
  345    Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire
            Sur les dmangeaisons qui nous prennent d'crire,
            Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements
            Qu'on a de faire clat de tels amusements,
            Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages,
  350    On s'expose  jouer de mauvais personnages.

ORONTE

            Est-ce que vous voulez me dclarer par l
            Que j'ai tort de vouloir...?

ALCESTE

                              Je ne dis pas cela;
            Mais je lui disais, moi, qu'un froid crit assomme,
            Qu'il ne faut que ce faible  dcrier un homme,
  355    Et qu'et-on, d'autre part, cent belles qualits,
            On regarde les gens par leurs mchants cts.

ORONTE

            Est-ce qu' mon sonnet vous trouvez  redire?

ALCESTE

            Je ne dis pas cela; mais, pour ne point crire,
            Je lui mettais aux yeux comme, dans notre temps,
  360    Cette soif a gt de fort honntes gens.

ORONTE

            Est-ce que j'cris mal? Et leur ressemblerais-je?

ALCESTE

            Je ne dis pas cela; mais enfin, lui disais-je,
            Quel besoin si pressant avez-vous de rimer?
            Et qui diantre vous pousse  vous faire imprimer?
  365    Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre,
            Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre.
            Croyez-moi, rsistez  vos tentations,
            Drobez au public ces occupations;
            Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme,
  370    Le nom que dans la cour vous avez d'honnte homme,
            Pour prendre, de la main d'un avide imprimeur,
            Celui de ridicule et misrable auteur.
            C'est ce que je tchai de lui faire comprendre.

ORONTE

            Voil qui va fort bien, et je crois vous entendre.
  375    Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet...?

ALCESTE

            Franchement, il est bon  mettre au cabinet.
            Vous vous tes rgl sur de mchants modles,
            Et vos expressions ne sont point naturelles.
            Qu'est-ce que Nous berce un temps notre ennui?
  380    Et que Rien ne marche aprs lui?
            Que Ne vous pas mettre en dpense,
            Pour ne me donner que l'espoir?
            Et que Philis, on dsespre,
            Alors qu'on espre toujours?
  385    Ce style figur, dont on fait vanit,
            Sort du bon caractre et de la vrit:
            Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,
            Et ce n'est point ainsi que parle la nature.
            Le mchant got du sicle, en cela, me fait peur.
  390    Nos pres, tous grossiers, l'avaient beaucoup meilleur,
            Et je prise bien moins tout ce que l'on admire,
            Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire:

                  Si le Roi m'avait donn
      Paris, sa grand'ville,
  395          Et qu'il me fallt quitter
      L'amour de ma mie,
                  Je dirais au roi Henri:
                  "Reprenez votre Paris:
                  J'aime mieux ma mie, au gu!
  400    J'aime mieux ma mie."

            La rime n'est pas riche, et le style en est vieux:
            Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux
            Que ces colifichets, dont le bon sens murmure,
            Et que la passion parle l toute pure?

  405          Si le Roi m'avait donn
      Paris, sa grand'ville,
                  Et qu'il me fallt quitter
      L'amour de ma mie,
                  Je dirais au roi Henri:
  410          "Reprenez votre Paris:
                  J'aime mieux ma mie, au gu!
      J'aime mieux ma mie."

            Voil ce que peut dire un coeur vraiment pris.
( Philinte.)
            Oui, Monsieur le rieur, malgr vos beaux esprits,
  415    J'estime plus cela que la pompe fleurie
            De tous ces faux brillants, o chacun se rcrie.

ORONTE

            Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons.

ALCESTE

            Pour les trouver ainsi vous avez vos raisons;
            Mais vous trouverez bon que j'en puisse avoir d'autres,
  420    Qui se dispenseront de se soumettre aux vtres.

ORONTE

            Il me suffit de voir que d'autres en font cas.

ALCESTE

            C'est qu'ils ont l'art de feindre; et moi, je ne l'ai pas.

ORONTE

            Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage?

ALCESTE

            Si je louais vos vers, j'en aurais davantage.

ORONTE

  425    Je me passerai fort que vous les approuviez.

ALCESTE

            Il faut bien, s'il vous plat, que vous vous en passiez.

ORONTE

            Je voudrais bien, pour voir, que, de votre manire,
            Vous en composassiez sur la mme matire.

ALCESTE

            J'en pourrais, par malheur, faire d'aussi mchants;
  430    Mais je me garderais de les montrer aux gens.

ORONTE

            Vous me parlez bien ferme, et cette suffisance...

ALCESTE

            Autre part que chez moi cherchez qui vous encense.

ORONTE

            Mais, mon petit Monsieur, prenez-le un peu moins haut.

ALCESTE

            Ma foi! mon grand Monsieur, je le prends comme il faut.

PHILINTE, se mettant entre deux.

  435    Eh! Messieurs, c'en est trop: laissez cela, de grce.

ORONTE

            Ah! j'ai tort, je l'avoue, et je quitte la place.
            Je suis votre valet, Monsieur, de tout mon coeur.

ALCESTE

            Et moi, je suis, Monsieur, votre humble serviteur.

Scne III

PHILINTE, ALCESTE.

PHILINTE

            H bien! vous le voyez: pour tre trop sincre,
  440    Vous voil sur les bras une fcheuse affaire.
            Et j'ai bien vu qu'Oronte, afin d'tre flatt...

ALCESTE

            Ne me parlez pas.

PHILINTE

                        Mais...

ALCESTE

                              Plus de socit.

PHILINTE

            C'est trop...

ALCESTE

                  Laissez-moi l.

PHILINTE

                              Si je...

ALCESTE

                                    Point de langage.

PHILINTE

            Mais quoi...?

ALCESTE

                        Je n'entends rien.

PHILINTE

                                    Mais...

ALCESTE

                                          Encor?

PHILINTE

                                                On outrage...

ALCESTE

  445    Ah, parbleu! c'en est trop; ne suivez point mes pas.

PHILINTE

            Vous vous moquez de moi, je ne vous quitte pas.

ACTE II, Scne premire

ALCESTE, CLIMNE.

ALCESTE

            Madame, voulez-vous que je vous parle net?
            De vos faons d'agir je suis mal satisfait;
            Contre elles dans mon coeur trop de bile s'assemble,
  450    Et je sens qu'il faudra que nous rompions ensemble.
            Oui, je vous tromperais de parler autrement;
            Tt ou tard nous romprons indubitablement;
            Et je vous promettrais mille fois le contraire,
            Que je ne serais pas en pouvoir de le faire.

CLIMNE

  455    C'est pour me quereller donc,  ce que je voi,
            Que vous avez voulu me ramener chez moi?

ALCESTE

            Je ne querelle point; mais votre humeur, Madame,
            Ouvre au premier venu trop d'accs dans votre me:
            Vous avez trop d'amants qu'on voit vous obsder,
  460    Et mon coeur de cela ne peut s'accommoder.

CLIMNE

            Des amants que je fais me rendez-vous coupable?
            Puis-je empcher les gens de me trouver aimable?
            Et lorsque pour me voir ils font de doux efforts,
            Dois-je prendre un bton pour les mettre dehors?

ALCESTE

  465    Non, ce n'est pas, Madame, un bton qu'il faut prendre,
            Mais un coeur  leurs voeux moins facile et moins tendre.
            Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux;
            Mais votre accueil retient ceux qu'attirent vos yeux;
            Et sa douceur offerte  qui vous rend les armes
  470    Achve sur les cours l'ouvrage de vos charmes.
            Le trop riant espoir que vous leur prsentez
            Attache autour de vous leurs assiduits;
            Et votre complaisance un peu moins tendue
            De tant de soupirants chasserait la cohue.
  475    Mais au moins dites-moi, Madame, par quel sort
            Votre Clitandre a l'heur de vous plaire si fort?
            Sur quel fonds de mrite et de vertu sublime
            Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime?
            Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt
  480    Qu'il s'est acquis chez vous l'estime o l'on le voit?
            Vous tes-vous rendue, avec tout le beau monde,
            Au mrite clatant de sa perruque blonde?
            Sont-ce ses grands canons qui vous le font aimer?
            L'amas de ses rubans a-t-il su vous charmer?
  485    Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave
            Qu'il a gagn votre me en faisant votre esclave?
            Ou sa faon de rire et son ton de fausset
            Ont-ils de vous toucher su trouver le secret?

CLIMNE

            Qu'injustement de lui vous prenez de l'ombrage!
  490    Ne savez-vous pas bien pourquoi je le mnage,
            Et que dans mon procs, ainsi qu'il m'a promis,
            Il peut intresser tout ce qu'il a d'amis?

ALCESTE

            Perdez votre procs, Madame, avec constance,
            Et ne mnagez point un rival qui m'offense.

CLIMNE

  495    Mais de tout l'univers vous devenez jaloux.

ALCESTE

            C'est que tout l'univers est bien reu de vous.

CLIMNE

            C'est ce qui doit rasseoir votre me effarouche,
            Puisque ma complaisance est sur tous panche;
            Et vous auriez plus lieu de vous en offenser,
  500    Si vous me la voyiez sur un seul ramasser.

ALCESTE

            Mais moi, que vous blmez de trop de jalousie,
            Qu'ai-je de plus qu'eux tous, Madame, je vous prie?

CLIMNE

            Le bonheur de savoir que vous tes aim.

ALCESTE

            Et quel lieu de le croire a mon coeur enflamm?

CLIMNE

  505    Je pense qu'ayant pris le soin de vous le dire,
            Un aveu de la sorte a de quoi vous suffire.

ALCESTE

            Mais qui m'assurera que, dans le mme instant,
            Vous n'en disiez peut-tre aux autres tout autant?

CLIMNE

            Certes, pour un amant, la fleurette est mignonne,
  510    Et vous me traitez l de gentille personne.
            H bien! Pour vous ter d'un semblable souci,
            De tout ce que j'ai dit je me ddis ici,
            Et rien ne saurait plus vous tromper que vous-mme:
            Soyez content.

ALCESTE

                        Morbleu! faut-il que je vous aime?
  515    Ah! que si de vos mains je rattrape mon coeur,
            Je bnirai le Ciel de ce rare bonheur!
            Je ne le cle pas, je fais tout mon possible
             rompre de ce coeur l'attachement terrible;
            Mais mes plus grands efforts n'ont rien fait jusqu'ici,
  520    Et c'est pour mes pchs que je vous aime ainsi.

CLIMNE

            Il est vrai, votre ardeur est pour moi sans seconde.

ALCESTE

            Oui, je puis l-dessus dfier tout le monde.
            Mon amour ne se peut concevoir, et jamais
            Personne n'a, Madame, aim comme je fais.

CLIMNE

  525    En effet, la mthode en est toute nouvelle,
            Car vous aimez les gens pour leur faire querelle;
            Ce n'est qu'en mots fcheux qu'clate votre ardeur,
            Et l'on n'a vu jamais un amant si grondeur.

ALCESTE

            Mais il ne tient qu' vous que son chagrin ne passe.
  530     tous nos dmls coupons chemin, de grce,
            Parlons  coeur ouvert, et voyons d'arrter...

Scne II

CLIMNE, ALCESTE, BASQUE.

CLIMNE

            Qu'est-ce?

BASQUE

                        Acaste est l-bas.

CLIMNE

                                    H bien! faites monter.

ALCESTE

            Quoi? l'on ne peut jamais vous parler tte  tte?
             recevoir le monde on vous voit toujours prte?
  535    Et vous ne pouvez pas, un seul moment de tous,
            Vous rsoudre  souffrir de n'tre pas chez vous?

CLIMNE

            Voulez-vous qu'avec lui je me fasse une affaire?

ALCESTE

            Vous avez des gards qui ne sauraient me plaire.

CLIMNE

            C'est un homme  jamais ne me le pardonner,
  540    S'il savait que sa vue et pu m'importuner.

ALCESTE

            Et que vous fait cela, pour vous gner de sorte...?

CLIMNE

            Mon Dieu! de ses pareils la bienveillance importe;
            Et ce sont de ces gens qui, je ne sais comment,
            Ont gagn dans la cour de parler hautement.
  545    Dans tous les entretiens on les voit s'introduire;
            Ils ne sauraient servir, mais ils peuvent vous nuire;
            Et jamais, quelque appui qu'on puisse avoir d'ailleurs,
            On ne doit se brouiller avec ces grands brailleurs.

ALCESTE

            Enfin, quoi qu'il en soit, et sur quoi qu'on se fonde,
  550    Vous trouvez des raisons pour souffrir tout le monde;
            Et les prcautions de votre jugement...

Scne III

BASQUE, ALCESTE, CLIMNE.

BASQUE

            Voici Clitandre encor, Madame.

ALCESTE. Il tmoigne s'en vouloir aller.

                                    Justement.

CLIMNE

            O courez-vous?

ALCESTE

                              Je sors.

CLIMNE

                                    Demeurez.

ALCESTE

                                          Pourquoi faire?

CLIMNE

            Demeurez.

ALCESTE

                  Je ne puis.

CLIMNE

                        Je le veux.

ALCESTE

                                    Point d'affaire.
  555    Ces conversations ne font que m'ennuyer,
            Et c'est trop que vouloir me les faire essuyer.

CLIMNE

            Je le veux, je le veux.

ALCESTE

                              Non, il m'est impossible.

CLIMNE

            H bien! allez, sortez, il vous est tout loisible.

Scne IV

LIANTE, PHILINTE, ACASTE, CLITANDRE, ALCESTE, CLIMNE, BASQUE.

LIANTE

            Voici les deux marquis qui montent avec nous:
            Vous l'est-on venu dire?

CLIMNE

  560                      Oui. Des siges pour tous.
( Alceste.)
            Vous n'tes pas sorti?

ALCESTE

            Non; mais je veux, Madame,
            Ou pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre me.

CLIMNE

            Taisez-vous.

ALCESTE

                        Aujourd'hui vous vous expliquerez.

CLIMNE

            Vous perdez le sens.

ALCESTE

                              Point. Vous vous dclarerez.

CLIMNE

            Ah!

ALCESTE

                  Vous prendrez parti.

CLIMNE

  565                            Vous vous moquez, je pense.

ALCESTE

            Non; mais vous choisirez: c'est trop de patience.

CLITANDRE

            Parbleu! je viens du Louvre, o Clonte, au lev,
            Madame, a bien paru ridicule achev.
            N'a-t-il point quelque ami qui pt, sur ses manires,
  570    D'un charitable avis lui prter les lumires?

CLIMNE

            Dans le monde,  vrai dire, il se barbouille fort;
            Partout il porte un air qui saute aux yeux d'abord;
            Et lorsqu'on le revoit aprs un peu d'absence,
            On le retrouve encor plus plein d'extravagance.

ACASTE

  575    Parbleu! s'il faut parler des gens extravagants,
            Je viens d'en essuyer un des plus fatigants:
            Damon, le raisonneur, qui m'a, ne vous dplaise,
            Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.

CLIMNE

            C'est un parleur trange, et qui trouve toujours
  580    L'art de ne vous rien dire avec de grands discours;
            Dans les propos qu'il tient, on ne voit jamais goutte,
            Et ce n'est que du bruit que tout ce qu'on coute.

LIANTE,  Philinte.

            Ce dbut n'est pas mal; et contre le prochain
            La conversation prend un assez bon train.

CLITANDRE

  585    Timante encor, Madame, est un bon caractre.

CLIMNE

            C'est de la tte aux pieds un homme tout mystre,
            Qui vous jette en passant un coup d'oeil gar,
            Et, sans aucune affaire, est toujours affair.
            Tout ce qu'il vous dbite en grimaces abonde;
  590     force de faons, il assomme le monde;
            Sans cesse il a, tout bas, pour rompre l'entretien,
            Un secret  vous dire, et ce secret n'est rien;
            De la moindre vtille il fait une merveille,
            Et jusques au bonjour, il dit tout  l'oreille.

ACASTE

            Et Gralde, Madame?

CLIMNE

  595                      l'ennuyeux conteur!
            Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur;
            Dans le brillant commerce il se mle sans cesse,
            Et ne cite jamais que duc, prince ou princesse:
            La qualit l'entte; et tous ses entretiens
  600    Ne sont que de chevaux, d'quipage et de chiens;
            Il tutaye en parlant ceux du plus haut tage,
            Et le nom de Monsieur est chez lui hors d'usage.

CLITANDRE

            On dit qu'avec Blise il est du dernier bien.

CLIMNE

            Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien!
  605    Lorsqu'elle vient me voir, je souffre le martyre:
            Il faut suer sans cesse  chercher que lui dire,
            Et la strilit se son expression
            Fait mourir  tous coups la conversation.
            En vain, pour attaquer son stupide silence,
  610    De tous les lieux communs vous prenez l'assistance:
            Le beau temps et la pluie, et le froid et le chaud
            Sont des fonds qu'avec elle on puise bientt.
            Cependant sa visite, assez insupportable,
            Trane en une longueur encore pouvantable;
  615    Et l'on demande l'heure, et l'on bille vingt fois,
            Qu'elle s'meut autant qu'une pice de bois.

ACASTE

            Que vous semble d'Adraste?

CLIMNE

                              Ah! quel orgueil extrme!
            C'est un homme gonfl de l'amour de soi-mme.
            Son mrite jamais n'est content de la cour:
  620    Contre elle il fait mtier de pester chaque jour,
            Et l'on ne donne emploi, charge ni bnfice,
            Qu' tout ce qu'il se croit on ne fasse injustice.

CLITANDRE

            Mais le jeune Clon, chez qui vont aujourd'hui
            Nos plus honntes gens, que dites-vous de lui?

CLIMNE

  625    Que de son cuisinier il s'est fait un mrite,
            Et que c'est  sa table  qui l'on rend visite.

LIANTE

            Il prend soin d'y servir des mets fort dlicats.

CLIMNE

            Oui; mais je voudrais bien qu'il ne s'y servt pas:
            C'est un fort mchant plat que sa sotte personne,
  630    Et qui gte,  mon got, tous les repas qu'il donne.

PHILINTE

            On fait assez de cas de son oncle Damis:
            Qu'en dites-vous, Madame?

CLIMNE

                              Il est de mes amis.

PHILINTE

            Je le trouve honnte homme, et d'un air assez sage.

CLIMNE

            Oui; mais il veut avoir trop d'esprit, dont j'enrage;
  635    Il est guind sans cesse; et dans tous ses propos,
            On voit qu'il se fatigue  dire de bons mots.
            Depuis que dans la tte il s'est mis d'tre habile,
            Rien ne touche son got, tant il est difficile;
            Il veut voir des dfauts  tout ce qu'on crit,
  640    Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit,
            Que c'est tre savant que trouver  redire,
            Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire,
            Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps,
            Il se met au-dessus de tous les autres gens;
  645    Aux conversations mme il trouve  reprendre:
            Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre;
            Et les deux bras croiss, du haut de son esprit
            Il regarde en piti tout ce que chacun dit.

ACASTE

            Dieu me damne, voil son portrait vritable.

CLITANDRE

  650    Pour bien peindre les gens vous tes admirable.

ALCESTE

            Allons, ferme, poussez, mes bons amis de coeur;
            Vous n'en pargnez point, et chacun a son tour:
            Cependant aucun d'eux  vos yeux ne se montre,
            Qu'on ne vous voie, en hte, aller  sa rencontre,
  655    Lui prsenter la main, et d'un baiser flatteur
            Appuyer les serments d'tre son serviteur.

CLITANDRE

            Pourquoi s'en prendre  nous? Si ce qu'on dit vous blesse,
            Il faut que le reproche  Madame s'adresse.

ALCESTE

            Non, morbleu! c'est  vous; et vos ris complaisants
  660    Tirent de son esprit tous ces traits mdisants.
            Son humeur satirique est sans cesse nourrie
            Par le coupable encens de votre flatterie;
            Et son coeur  railler trouverait moins d'appas,
            S'il avait observ qu'on ne l'applaudt pas.
  665    C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre
            Des vices o l'on voit les humains se rpandre.

PHILINTE

            Mais pourquoi pour ces gens un intrt si grand,
            Vous qui condamneriez ce qu'en eux on reprend?

CLIMNE

            Et ne faut-il pas bien que Monsieur contredise?
  670     la commune voix veut-on qu'il se rduise,
            Et qu'il ne fasse pas clater en tous lieux
            L'esprit contrariant qu'il a reu des cieux?
            Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire;
            Il prend toujours en main l'opinion contraire,
  675    Et penserait paratre un homme du commun,
            Si l'on voyait qu'il ft de l'avis de quelqu'un.
            L'honneur de contredire a pour lui tant de charmes,
            Qu'il prend contre lui-mme assez souvent les armes;
            Et ses vrais sentiments sont combattus par lui,
  680    Aussitt qu'il les voit dans la bouche d'autrui.

ALCESTE

            Les rieurs sont pour vous, Madame, c'est tout dire,
            Et vous pouvez pousser contre moi la satire.

PHILINTE

            Mais il est vritable aussi que votre esprit
            Se gendarme toujours contre tout ce qu'on dit,
  685    Et que, par un chagrin que lui-mme il avoue,
            Il ne saurait souffrir qu'on blme, ni qu'on loue.

ALCESTE

            C'est que jamais, morbleu! les hommes n'ont raison,
            Que le chagrin contre eux est toujours de saison,
            Et que je vois qu'ils sont, sur toutes les affaires,
  690    Loueurs impertinents, ou censeurs tmraires.

CLIMNE

            Mais...

ALCESTE

                  Non, Madame, non: quand j'en devrais mourir,
            Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir;
            Et l'on a tort ici de nourrir dans votre me
            Ce grand attachement aux dfauts qu'on y blme.

CLITANDRE

  695    Pour moi, je ne sais pas, mais j'avouerai tout haut
            Que j'ai cru jusqu'ici Madame sans dfaut.

ACASTE

            De grces et d'attraits je vois qu'elle est pourvue;
            Mais les dfauts qu'elle a ne frappent point ma vue.

ALCESTE

            Ils frappent tous la mienne; et loin de m'en cacher,
  700    Elle sait que j'ai soin de les lui reprocher.
            Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte;
             ne rien pardonner le pur amour clate;
            Et je bannirais, moi, tous ces lches amants
            Que je verrais soumis  tous mes sentiments,
  705    Et dont,  tous propos, les molles complaisances
            Donneraient de l'encens  mes extravagances.

CLIMNE

            Enfin, s'il faut qu' vous s'en rapportent les cours,
            On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs,
            Et du parfait amour mettre l'honneur suprme
  710     bien injurier les personnes qu'on aime.

LIANTE

            L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait  ces lois,
            Et l'on voit les amants vanter toujours leur choix;
            Jamais leur passion n'y voit rien de blmable,
            Et dans l'objet aim tout leur devient aimable:
  715    Ils comptent les dfauts pour des perfections,
            Et savent y donner de favorables noms.
            La ple est aux jasmins en blancheur comparable;
            La noire  faire peur, une brune adorable;
            La maigre a de la taille et de la libert;
  720    La grasse est dans son port pleine de majest;
            La malpropre sur soi, de peu d'attraits charge,
            Est mise sous le nom de beaut nglige;
            La gante parat une desse aux yeux;
            La naine, un abrg des merveilles des cieux;
  725    L'orgueilleuse a le coeur digne d'une couronne;
            La fourbe a de l'esprit; la sotte est toute bonne;
            La trop grande parleuse est d'agrable humeur;
            Et la muette garde une honnte pudeur.
            C'est ainsi qu'un amant dont l'ardeur est extrme
  730    Aime jusqu'aux dfauts des personnes qu'il aime.

ALCESTE

            Et moi, je soutiens, moi...

CLIMNE

                              Brisons l ce discours,
            Et dans la galerie allons faire deux tours.
            Quoi? vous vous en allez, Messieurs?

CLITANDRE et ACASTE

            Non pas, Madame.

ALCESTE

                        La peur de leur dpart occupe fort votre me.
  735    Sortez quand vous voudrez, Messieurs; mais j'avertis
            Que je ne sors qu'aprs que vous serez sortis.

ACASTE

             moins de voir Madame en tre importune,
            Rien ne m'appelle ailleurs de toute la journe.

CLITANDRE

            Moi, pourvu que je puisse tre au petit couch,
  740    Je n'ai point d'autre affaire o je sois attach.

CLIMNE

            C'est pour rire, je crois.

ALCESTE

                              Non, en aucune sorte:
            Nous verrons si c'est moi que vous voudrez qui sorte.

Scne V

BASQUE, ALCESTE, CLIMNE, LIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE.

BASQUE

            Monsieur, un homme est l qui voudrait vous parler,
            Pour affaire, dit-il, qu'on ne peut reculer.

ALCESTE

  745    Dis-lui que je n'ai point d'affaires si presses.

BASQUE

            Il porte une jaquette  grand'basques plisses,
            Avec du d'or dessus.

CLIMNE

                              Allez voir ce que c'est,
            Ou bien faites-le entrer.

ALCESTE

            Qu'est-ce donc qu'il vous plat?
            Venez, Monsieur.

Scne VI

GARDE, ALCESTE, CLIMNE, PHILINTE, LIANTE, ACASTE, CLITANDRE.

GARDE

                        Monsieur, j'ai deux mots  vous dire.

ALCESTE

  750    Vous pouvez parler haut, Monsieur, pour m'en instruire.

GARDE

            Messieurs les Marchaux, dont j'ai commandement,
            Vous mandent de venir les trouver promptement,
            Monsieur.

ALCESTE

                  Qui? moi, Monsieur?

GARDE

                                    Vous-mme.

ALCESTE

                                          Et pourquoi faire?

PHILINTE

            C'est d'Oronte et de vous la ridicule affaire.

CLIMNE

            Comment?

PHILINTE

  755          Oronte et lui se sont tantt bravs
            Sur certains petits vers, qu'il n'a pas approuvs;
            Et l'on veut assoupir la chose en sa naissance.

ALCESTE

            Moi, je n'aurai jamais de lche complaisance.

PHILINTE

            Mais il faut suivre l'ordre: allons, disposez-vous...

ALCESTE

  760    Quel accommodement veut-on faire entre nous?
            La voix de ces messieurs me condamnera-t-elle
             trouver bons les vers qui font notre querelle?
            Je ne me ddis point de ce que j'en ai dit,
            Je les trouve mchants.

PHILINTE

                              Mais, d'un plus doux esprit...

ALCESTE

  765    Je n'en dmordrai point: les vers sont excrables.

PHILINTE

            Vous devez faire voir des sentiments traitables.
            Allons, venez.

ALCESTE

                        J'irai; mais rien n'aura pouvoir
            De me faire ddire.

PHILINTE

                              Allons vous faire voir.

ALCESTE

            Hors qu'un commandement exprs du Roi me vienne
  770    De trouver bons les vers dont on se met en peine,
            Je soutiendrai toujours, morbleu! Qu'ils sont mauvais,
            Et qu'un homme est pendable aprs les avoir faits.
( Clitandre et Acaste, qui rient.)
            Par la sangbleu! Messieurs, je ne croyais pas tre
            Si plaisant que je suis.

CLIMNE

                              Allez vite paratre
            O vous devez.

ALCESTE

  775                J'y vais, Madame, et sur mes pas
            Je reviens en ce lieu, pour vuider nos dbats.

ACTE III, Scne premire

CLITANDRE, ACASTE.

CLITANDRE

            Cher Marquis, je te vois l'me bien satisfaite:
            Toute chose t'gaye, et rien ne t'inquite.
            En bonne foi, crois-tu, sans t'blouir les yeux,
  780    Avoir de grands sujets de paratre joyeux?

ACASTE

            Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine,
            O prendre aucun sujet d'avoir l'me chagrine.
            J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison
            Qui se peut dire noble avec quelque raison;
  785    Et je crois, par le rang que me donne ma race,
            Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe.
            Pour le coeur, dont sur tout nous devons faire cas,
            On sait, sans vanit, que je n'en manque pas,
            Et l'on m'a vu pousser, dans le monde, une affaire
  790    D'une assez vigoureuse et gaillarde manire.
            Pour de l'esprit, j'en ai sans doute, et du bon got
             juger sans tude et raisonner de tout,
             faire aux nouveauts, dont je suis idoltre,
            Figure de savant sur les bancs du thtre,
  795    Y dcider en chef, et faire du fracas
             tous les beaux endroits qui mritent des has.
            Je suis assez adroit; j'ai bon air, bonne mine,
            Les dents belles surtout, et la taille fort fine.
            Quant  se mettre bien, je crois, sans me flatter,
  800    Qu'on serait mal venu de me le disputer.
            Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse tre,
            Fort aim du beau sexe, et bien auprs du matre.
            Je crois qu'avec cela, mon cher Marquis, je croi
            Qu'on peut, par tout pays, tre content de soi.

CLITANDRE

  805    Oui; mais, trouvant ailleurs des conqutes faciles,
            Pourquoi pousser ici des soupirs inutiles?

ACASTE

            Moi? Parbleu! je ne suis de taille ni d'humeur
             pouvoir d'une belle essuyer la froideur.
            C'est aux gens mal tourns, aux mrites vulgaires,
  810     brler constamment pour des beauts svres,
             languir  leurs pieds et souffrir leurs rigueurs,
             chercher le secours des soupirs et des pleurs,
            Et tcher, par des soins d'une trs longue suite,
            D'obtenir ce qu'on nie  leur peu de mrite.
  815    Mais les gens de mon air, Marquis, ne sont pas faits
            Pour aimer  crdit, et faire tous les frais.
            Quelque rare que soit le mrite des belles,
            Je pense, Dieu merci! qu'on vaut son prix comme elles,
            Que pour se faire honneur d'un coeur comme le mien,
  820    Ce n'est pas la raison qu'il ne leur cote rien,
            Et qu'au moins,  tout mettre en de justes balances,
            Il faut qu' frais communs se fassent les avances.

CLITANDRE

            Tu penses donc, Marquis, tre fort bien ici?

ACASTE

            J'ai quelque lieu, Marquis, de le penser ainsi.

CLITANDRE

  825    Crois-moi, dtache-toi de cette erreur extrme:
            Tu te flattes, mon cher, et t'aveugles toi-mme.

ACASTE

            Il est vrai, je me flatte et m'aveugle en effet.

CLITANDRE

            Mais qui te fait juger ton bonheur si parfait?

ACASTE

            Je me flatte.

CLITANDRE

                        Sur quoi fonder tes conjectures?

ACASTE

            Je m'aveugle.

CLITANDRE

  830                En as-tu des preuves qui soient sres?

ACASTE

            Je m'abuse, te dis-je.

CLITANDRE

                              Est-ce que de ses voeux
            Climne t'a fait quelques secrets aveux?

ACASTE

            Non, je suis maltrait.

CLITANDRE

                              Rponds-moi, je te prie.

ACASTE

            Je n'ai que des rebuts.

CLITANDRE

                              Laissons la raillerie,
  835    Et me dis quel espoir on peut t'avoir donn.

ACASTE

            Je suis le misrable, et toi le fortun:
            On a pour ma personne une aversion grande,
            Et quelqu'un de ces jours il faut que je me pende.

CLITANDRE

             , veux-tu, Marquis, pour ajuster nos voeux,
  840    Que nous tombions d'accord d'une chose tous deux?
            Que qui pourra montrer une marque certaine
            D'avoir meilleure part au coeur de Climne,
            L'autre ici fera place au vainqueur prtendu,
            Et le dlivrera d'un rival assidu?

ACASTE

  845    Ah, parbleu! tu me plais avec un tel langage,
            Et du bon de mon coeur  cela je m'engage.
            Mais, chut!

Scne II

CLIMNE, ACASTE, CLITANDRE.

CLIMNE

                        Encore ici?

CLITANDRE

                                    L'amour retient nos pas.

CLIMNE

            Je viens our entrer un carrosse l-bas:
            Savez-vous qui c'est?

CLITANDRE

                              Non.

Scne III

BASQUE, CLIMNE, ACASTE, CLITANDRE.

BASQUE

                                    Arsino, Madame,
            Monte ici pour vous voir.

CLIMNE

  850    Que me veut cette femme?

BASQUE

                               liante l-bas est  l'entretenir.

CLIMNE

            De quoi s'avise-t-elle et qui la fait venir?

ACASTE

            Pour prude consomme en tous lieux elle passe,
            Et l'ardeur de son zle...

CLIMNE

                              Oui, oui, franche grimace:
  855    Dans l'me elle est du monde, et ses soins tentent tout
            Pour accrocher quelqu'un, sans en venir  bout.
            Elle ne saurait voir qu'avec un oeil d'envie
            Les amants dclars dont une autre est suivie;
            Et son triste mrite, abandonn de tous,
  860    Contre le sicle aveugle est toujours en courroux.
            Elle tche  couvrir d'un faux voile de prude
            Ce que chez elle on voit d'affreuse solitude;
            Et pour sauver l'honneur de ses faibles appas,
            Elle attache du crime au pouvoir qu'ils n'ont pas.
  865    Cependant un amant plairait fort  la dame,
            Et mme pour Alceste elle a tendresse d'me
            Ce qu'il me rend de soins outrage ses attraits,
            Elle veut que ce soit un vol que je lui fais;
            Et son jaloux dpit, qu'avec peine elle cache,
  870    En tous endroits, sous main, contre moi se dtache.
            Enfin je n'ai rien vu de si sot  mon gr,
            Elle est impertinente au suprme degr,
            Et...

Scne IV

ARSINO , CLIMNE.

CLIMNE

                  Ah! quel heureux sort en ce lieu vous amne?
            Madame, sans mentir, j'tais de vous en peine.

ARSINO

  875    Je viens pour quelque avis que j'ai cru vous devoir.

CLIMNE

            Ah, mon Dieu! que je suis contente de vous voir!

ARSINO

            Leur dpart ne pouvait plus  propos se faire.

CLIMNE

            Voulons-nous nous asseoir?

ARSINO

                              Il n'est pas ncessaire,
            Madame. L'amiti doit surtout clater
  880    Aux choses qui le plus nous peuvent importer;
            Et comme il n'en est point de plus grande importance
            Que celles de l'honneur et de la biensance,
            Je viens, par un avis qui touche votre honneur,
            Tmoigner l'amiti que pour vous a mon coeur.
  885    Hier j'tais chez des gens de vertu singulire,
            O sur vous du discours on tourna la matire;
            Et l, votre conduite, avec ses grands clats,
            Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas.
            Cette foule de gens dont vous souffrez visite,
  890    Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite
            Trouvrent des censeurs plus qu'il n'aurait fallu,
            Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu.
            Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre:
            Je fis ce que je pus pour vous pouvoir dfendre,
  895    Je vous excusai fort sur votre intention,
            Et voulus de votre me tre la caution.
            Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie
            Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie;
            Et je me vis contrainte  demeurer d'accord
  900    Que l'air dont vous vivez vous faisait un peu tort,
            Qu'il prenait dans le monde une mchante face,
            Qu'il n'est conte fcheux que partout on n'en fasse,
            Et que, si vous vouliez, tous vos dportements
            Pourraient moins donner prise aux mauvais jugements.
  905    Non que j'y croie, au fond, l'honntet blesse:
            Me prserve le Ciel d'en avoir la pense!
            Mais aux ombres du crime on prte aisment foi,
            Et ce n'est pas assez de bien vivre pour soi.
            Madame, je vous crois l'me trop raisonnable,
  910    Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,
            Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets
            D'un zle qui m'attache  tous vos intrts.

CLIMNE

            Madame, j'ai beaucoup de grces  vous rendre:
            Un tel avis m'oblige, et loin de le mal prendre,
  915    J'en prtends reconnatre,  l'instant, la faveur,
            Par un avis aussi qui touche votre honneur;
            Et comme je vous vois vous montrer mon amie
            En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie,
            Je veux suivre,  mon tour, un exemple si doux,
  920    En vous avertissant de ce qu'on dit de vous.
            En un lieu, l'autre jour, o je faisais visite,
            Je trouvai quelques gens d'un trs rare mrite,
            Qui, parlant des vrais soins d'une me qui vit bien,
            Firent tomber sur vous, Madame, l'entretien.
  925    L, votre pruderie et vos clats de zle
            Ne furent pas cits comme un fort bon modle:
            Cette affectation d'un grave extrieur,
            Vos discours ternels de sagesse et d'honneur,
            Vos mines et vos cris aux ombres d'indcence
  930    Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence,
            Cette hauteur d'estime o vous tes de vous,
            Et ces yeux de piti que vous jetez sur tous,
            Vos frquentes leons, et vos aigres censures
            Sur des choses qui sont innocentes et pures,
  935    Tout cela, si je puis vous parler franchement,
            Madame, fut blm d'un commun sentiment.
             quoi bon, disaient-ils, cette mine modeste,
            Et ce sage dehors que dment tout le reste?
            Elle est  bien prier exacte au dernier point;
  940    Mais elle bat ses gens, et ne les paye point.
            Dans tous les lieux dvots elle tale un grand zle;
            Mais elle met du blanc et veut paratre belle.
            Elle fait des tableaux couvrir les nudits;
            Mais elle a de l'amour pour les ralits.
  945    Pour moi, contre chacun je pris votre dfense,
            Et leur assurai fort que c'tait mdisance;
            Mais tous les sentiments combattirent le mien;
            Et leur conclusion fut que vous feriez bien
            De prendre moins de soin des actions des autres,
  950    Et de vous mettre un peu plus en peine des vtres;
            Qu'on doit se regarder soi-mme un fort long temps,
            Avant que de songer  condamner les gens;
            Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire
            Dans les corrections qu'aux autres on veut faire;
  955    Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin,
             ceux  qui le Ciel en a commis le soin.
            Madame, je vous crois aussi trop raisonnable,
            Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,
            Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets
  960    D'un zle qui m'attache  tous vos intrts.

ARSINO

             quoi qu'en reprenant on soit assujettie,
            Je ne m'attendais pas  cette repartie,
            Madame, et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur,
            Que mon sincre avis vous a blesse au coeur.

CLIMNE

  965    Au contraire, Madame; et si l'on tait sage,
            Ces avis mutuels seraient mis en usage:
            On dtruirait par l, traitant de bonne foi,
            Ce grand aveuglement o chacun est pour soi.
            Il ne tiendra qu' vous qu'avec le mme zle
  970    Nous ne continuions cet office fidle,
            Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous,
            Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.

ARSINO

            Ah! Madame, de vous je ne puis rien entendre:
            C'est en moi que l'on peut trouver fort  reprendre.

CLIMNE

  975    Madame, on peut, je crois, louer et blmer tout,
            Et chacun a raison suivant l'ge ou le got.
            Il est une saison pour la galanterie;
            Il en est une aussi propre  la pruderie.
            On peut, par politique, en prendre le parti,
  980    Quand de nos jeunes ans l'clat est amorti:
            Cela sert  couvrir de fcheuses disgrces.
            Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces:
            L'ge amnera tout, et ce n'est pas le temps,
            Madame, comme on sait, d'tre prude  vingt ans.

ARSINO

  985    Certes, vous vous targuez d'un bien faible avantage,
            Et vous faites sonner terriblement votre ge.
            Ce que de plus que vous on en pourrait avoir
            N'est pas un si grand cas pour s'en tant prvaloir;
            Et je ne sais pourquoi votre me ainsi s'emporte,
  990    Madame,  me pousser de cette trange sorte.

CLIMNE

            Et moi, je ne sais pas, Madame, aussi pourquoi
            On vous voit, en tous lieux, vous dchaner sur moi.
            Faut-il de vos chagrins, sans cesse,  moi vous prendre?
            Et puis-je mais des soins qu'on ne va pas vous rendre?
  995    Si ma personne aux gens inspire de l'amour,
            Et si l'on continue  m'offrir chaque jour
            Des voeux que votre coeur peut souhaiter qu'on m'te,
            Je n'y saurais que faire, et ce n'est pas ma faute:
            Vous avez le champ libre, et je n'empche pas
1000    Que pour les attirer vous n'ayez des appas.

ARSINO

            Hlas! et croyez-vous que l'on se mette en peine
            De ce nombre d'amants dont vous faites la vaine,
            Et qu'il ne nous soit pas fort ais de juger
             quel prix aujourd'hui l'on peut les engager?
1005    Pensez-vous faire croire,  voir comme tout roule,
            Que votre seul mrite attire cette foule?
            Qu'ils ne brlent pour vous que d'un honnte amour,
            Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour?
            On ne s'aveugle point par de vaines dfaites,
1010    Le monde n'est point dupe; et j'en vois qui sont faites
             pouvoir inspirer de tendres sentiments,
            Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amants;
            Et de l nous pouvons tirer des consquences,
            Qu'on n'acquiert point leurs cours sans de grandes avances,
1015    Qu'aucun pour nos beaux yeux n'est notre soupirant,
            Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend.
            Ne vous enflez donc point d'une si grande gloire
            Pour les petits brillants d'une faible victoire;
            Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas,
1020    De traiter pour cela les gens de haut en bas.
            Si nos yeux enviaient les conqutes des vtres,
            Je pense qu'on pourrait faire comme les autres,
            Ne se point mnager, et vous faire bien voir
            Que l'on a des amants quand on en veut avoir.

CLIMNE

1025    Ayez-en donc, Madame, et voyons cette affaire:
            Par ce rare secret efforcez-vous de plaire;
            Et sans...

ARSINO

                  Brisons, Madame, un pareil entretien:
            Il pousserait trop loin votre esprit et le mien;
            Et j'aurais pris dj le cong qu'il faut prendre,
1030    Si mon carrosse encor ne m'obligeait d'attendre.

CLIMNE

            Autant qu'il vous plaira vous pouvez arrter,
            Madame, et l-dessus rien ne doit vous hter;
            Mais, sans vous fatiguer de ma crmonie,
            Je m'en vais vous donner meilleure compagnie;
1035    Et Monsieur, qu' propos le hasard fait venir,
            Remplira mieux ma place  vous entretenir.
            Alceste, il faut que j'aille crire un mot de lettre,
            Que, sans me faire tort, je ne saurais remettre.
            Soyez avec Madame: elle aura la bont
1040    D'excuser aisment mon incivilit.

Scne V

ALCESTE, ARSINO .

ARSINO

            Vous voyez, elle veut que je vous entretienne,
            Attendant un moment que mon carrosse vienne;
            Et jamais tous ses soins ne pouvaient m'offrir rien
            Qui me ft plus charmant qu'un pareil entretien.
1045    En vrit, les gens d'un mrite sublime
            Entranent de chacun et l'amour et l'estime;
            Et le vtre, sans doute, a des charmes secrets
            Qui font entrer mon coeur dans tous vos intrts.
            Je voudrais que la cour, par un regard propice,
1050     ce que vous valez rendt plus de justice:
            Vous avez  vous plaindre, et je suis en courroux,
            Quand je vois chaque jour qu'on ne fait rien pour vous.

ALCESTE

            Moi, Madame! Et sur quoi pourrais-je en rien prtendre?
            Quel service  l'Etat est-ce qu'on m'a vu rendre?
1055    Qu'ai-je fait, s'il vous plat, de si brillant de soi,
            Pour me plaindre  la cour qu'on ne fait rien pour moi?

ARSINO

            Tous ceux sur qui la cour jette des yeux propices,
            N'ont pas toujours rendu de ces fameux services.
            Il faut l'occasion, ainsi que le pouvoir;
1060    Et le mrite enfin que vous nous faites voir
            Devrait...

ALCESTE

                  Mon Dieu! laissons mon mrite, de grce;
            De quoi voulez-vous l que la cour s'embarrasse?
            Elle aurait fort  faire, et ses soins seraient grands
            D'avoir  dterrer le mrite des gens.

ARSINO

1065    Un mrite clatant se dterre lui-mme:
            Du vtre, en bien des lieux, on fait un cas extrme;
            Et vous saurez de moi qu'en deux fort bons endroits
            Vous ftes hier lou par des gens d'un grand poids.

ALCESTE

            Eh! Madame, l'on loue aujourd'hui tout le monde,
1070    Et le sicle par l n'a rien qu'on ne confonde:
            Tout est d'un grand mrite galement dou,
            Ce n'est plus un honneur que de se voir lou;
            D'loges on regorge,  la tte on les jette,
            Et mon valet de chambre est mis dans la Gazette.

ARSINO

1075    Pour moi, je voudrais bien que, pour vous montrer mieux,
            Une charge  la cour vous pt frapper les yeux.
            Pour peu que d'y songer vous nous fassiez les mines,
            On peut pour vous servir remuer des machines,
            Et j'ai des gens en main que j'emploierai pour vous,
1080    Qui vous feront  tout un chemin assez doux.

ALCESTE

            Et que voudriez-vous, Madame, que j'y fisse?
            L'humeur dont je me sens veut que je m'en bannisse.
            Le Ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour,
            Une me compatible avec l'air de la cour;
1085    Je ne me trouve point les vertus ncessaires
            Pour y bien russir et faire mes affaires.
            tre franc et sincre est mon plus grand talent;
            Je ne sais point jouer les hommes en parlant;
            Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense
1090    Doit faire en ce pays fort peu de rsidence.
            Hors de la cour, sans doute, on n'a pas cet appui,
            Et ces titres d'honneur qu'elle donne aujourd'hui;
            Mais on n'a pas aussi, perdant ces avantages,
            Le chagrin de jouer de fort sots personnages:
1095    On n'a point  souffrir mille rebuts cruels,
            On n'a point  louer les vers de messieurs tels,
             donner de l'encens  madame une telle,
            Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.

ARSINO

            Laissons, puisqu'il vous plat, ce chapitre de coeur;
1100    Mais il faut que mon coeur vous plaigne en votre amour;
            Et pour vous dcouvrir l-dessus mes penses,
            Je souhaiterais fort vos ardeurs mieux places.
            Vous mritez, sans doute, un sort beaucoup plus doux,
            Et celle qui vous charme est indigne de vous.

ALCESTE

1105    Mais, en disant cela, songez-vous, je vous prie,
            Que cette personne est, Madame, votre amie?

ARSINO

            Oui; mais ma conscience est blesse en effet
            De souffrir plus longtemps le tort que l'on vous fait;
            L'tat o je vous vois afflige trop mon me,
1110    Et je vous donne avis qu'on trahit votre flamme.

ALCESTE

            C'est me montrer, Madame, un tendre mouvement,
            Et de pareils avis obligent un amant!

ARSINO

            Oui, toute mon amie, elle est et je la nomme
            Indigne d'asservir le coeur d'un galant homme;
1115    Et le sien n'a pour vous que de feintes douceurs.

ALCESTE

            Cela se peut, Madame: on ne voit pas les cours;
            Mais votre charit se serait bien passe
            De jeter dans le mien une telle pense.

ARSINO

            Si vous ne voulez pas tre dsabus,
1120    Il faut ne vous rien dire, il est assez ais.

ALCESTE

            Non; mais sur ce sujet quoi que l'on nous expose,
            Les doutes sont fcheux plus que tout autre chose;
            Et je voudrais, pour moi, qu'on ne me ft savoir
            Que ce qu'avec clart l'on peut me faire voir.

ARSINO

1125    H bien! c'est assez dit; et sur cette matire
            Vous allez recevoir une pleine lumire.
            Oui, je veux que de tout vos yeux vous fassent foi:
            Donnez-moi seulement la main jusque chez moi;
            L je vous ferai voir une preuve fidle
1130    De l'infidlit du coeur de votre belle;
            Et si pour d'autres yeux le vtre peut brler,
            On pourra vous offrir de quoi vous consoler.

ACTE IV, Scne premire

LIANTE, PHILINTE.

PHILINTE

            Non, l'on n'a point vu d'me  manier si dure,
            Ni d'accommodement plus pnible  conclure:
1135    En vain de tous cts on l'a voulu tourner,
            Hors de son sentiment on n'a pu l'entraner;
            Et jamais diffrend si bizarre, je pense,
            N'avait de ces messieurs occup la prudence.
            "Non, Messieurs, disait-il je ne me ddis point,
1140    Et tomberai d'accord de tout, hors de ce point.
            De quoi s'offense-t-il? et que veut-il me dire?
            Y va-t-il de sa gloire  ne pas bien crire?
            Que lui fait mon avis, qu'il a pris de travers?
            On peut tre honnte homme et faire mal des vers:
1145    Ce n'est point  l'honneur que touchent ces matires;
            Je le tiens galant homme en toutes les manires,
            Homme de qualit, de mrite et de coeur,
            Tout ce qu'il vous plaira, mais fort mchant auteur.
            Je louerai, si l'on veut, son train et sa dpense,
1150    Son adresse  cheval, aux armes,  la danse;
            Mais pour louer ses vers, je suis son serviteur;
            Et lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur,
            On ne doit de rimer avoir aucune envie,
            Qu'on n'y soit condamn sur peine de la vie."
1155    Enfin toute la grce et l'accommodement
            O s'est, avec effort, pli son sentiment,
            C'est de dire, croyant adoucir bien son style:
            "Monsieur, je suis fch d'tre si difficile,
            Et pour l'amour de vous, je voudrais, de bon coeur,
1160    Avoir trouv tantt votre sonnet meilleur."
            Et dans une embrassade, on leur a, pour conclure,
            Fait vite envelopper toute la procdure.

LIANTE

            Dans ses faons d'agir, il est fort singulier;
            Mais j'en fais, je l'avoue, un cas particulier,
1165    Et la sincrit dont son me se pique
            A quelque chose, en soi, de noble et d'hroque.
            C'est une vertu rare au sicle d'aujourd'hui,
            Et je la voudrais voir partout comme chez lui.

PHILINTE

            Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m'tonne
1170    De cette passion o son coeur s'abandonne:
            De l'humeur dont le Ciel a voulu le former,
            Je ne sais pas comment il s'avise d'aimer;
            Et je sais moins encor comment votre cousine
            Peut tre la personne o son penchant l'incline.

LIANTE

1175    Cela fait assez voir que l'amour, dans les cours,
            N'est pas toujours produit par un rapport d'humeurs;
            Et toutes ces raisons de douces sympathies
            Dans cet exemple-ci se trouvent dmenties.

PHILINTE

            Mais croyez-vous qu'on l'aime, aux choses qu'on peut voir?

LIANTE

1180    C'est un point qu'il n'est pas fort ais de savoir.
            Comment pouvoir juger s'il est vrai qu'elle l'aime?
            Son coeur de ce qu'il sent n'est pas bien sr lui-mme;
            Il aime quelquefois sans qu'il le sache bien,
            Et croit aimer aussi parfois qu'il n'en est rien.

PHILINTE

1185    Je crois que notre ami, prs de cette cousine,
            Trouvera des chagrins plus qu'il ne s'imagine;
            Et s'il avait mon coeur,  dire vrit,
            Il tournerait ses voeux tout d'un autre ct,
            Et par un choix plus juste, on le verrait, Madame,
1190    Profiter des bonts que lui montre votre me.

LIANTE

            Pour moi, je n'en fais point de faons, et je croi
            Qu'on doit, sur de tels points, tre de bonne foi:
            Je ne m'oppose point  toute sa tendresse;
            Au contraire, mon coeur pour elle s'intresse;
1195    Et si c'tait qu' moi la chose pt tenir,
            Moi-mme  ce qu'il aime on me verrait l'unir.
            Mais si dans un tel choix, comme tout se peut faire,
            Son amour prouvait quelque destin contraire,
            S'il fallait que d'un autre on couronnt les feux,
1200    Je pourrais me rsoudre  recevoir ses voeux;
            Et le refus souffert, en pareille occurrence,
            Ne m'y ferait trouver aucune rpugnance.

PHILINTE

            Et moi, de mon ct, je ne m'oppose pas,
            Madame,  ces bonts qu'ont pour lui vos appas;
1205    Et lui-mme, s'il veut, il peut bien vous instruire
            De ce que l-dessus j'ai pris soin de lui dire.
            Mais si, par un hymen qui les joindrait eux deux,
            Vous tiez hors d'tat de recevoir ses voeux,
            Tous les miens tenteraient la faveur clatante
1210    Qu'avec tant de bont votre me lui prsente:
            Heureux si, quand son coeur s'y pourra drober,
            Elle pouvait sur moi, Madame, retomber.

LIANTE

            Vous vous divertissez, Philinte.

PHILINTE

                                    Non, Madame,
            Et je vous parle ici du meilleur de mon me.
1215    J'attends l'occasion de m'offrir hautement,
            Et de tous mes souhaits j'en presse le moment.

Scne II

ALCESTE, LIANTE, PHILINTE.

ALCESTE

            Ah! faites-moi raison, Madame, d'une offense
            Qui vient de triompher de toute ma constance.

LIANTE

            Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous qui vous puisse mouvoir?

ALCESTE

1220    J'ai ce que sans mourir je ne puis concevoir;
            Et le dchanement de toute la nature
            Ne m'accablerait pas comme cette aventure.
            C'en est fait... Mon amour... Je ne saurais parler.

LIANTE

            Que votre esprit un peu tche  se rappeler.

ALCESTE

1225     juste Ciel! faut-il qu'on joigne  tant de grces
            Les vices odieux des mes les plus basses?

LIANTE

            Mais encor qui vous peut...?

ALCESTE

                                    Ah! tout est ruin;
            Je suis, je suis trahi, je suis assassin:
            Climne... Et-on pu croire cette nouvelle?
1230    Climne me trompe et n'est qu'une infidle.

LIANTE

            Avez-vous, pour le croire, un juste fondement?

PHILINTE

            Peut-tre est-ce un soupon conu lgrement,
            Et votre esprit jaloux prend parfois des chimres...

ALCESTE

            Ah, morbleu! mlez-vous, Monsieur, de vos affaires.
1235    C'est de sa trahison n'tre que trop certain,
            Que l'avoir, dans ma poche, crite de sa main.
            Oui, Madame, une lettre crite pour Oronte
            A produit  mes yeux ma disgrce et sa honte:
            Oronte, dont j'ai cru qu'elle fuyait les soins,
1240    Et que de mes rivaux je redoutais le moins.

PHILINTE

            Une lettre peut bien tromper par l'apparence,
            Et n'est pas quelquefois si coupable qu'on pense.

ALCESTE

            Monsieur, encore un coup, laissez-moi, s'il vous plat,
            Et ne prenez souci que de votre intrt.

LIANTE

1245    Vous devez modrer vos transports, et l'outrage...

ALCESTE

            Madame, c'est  vous qu'appartient cet ouvrage;
            C'est  vous que mon coeur a recours aujourd'hui
            Pour pouvoir s'affranchir de son cuisant ennui.
            Vengez-moi d'une ingrate et perfide parente,
1250    Qui trahit lchement une ardeur si constante;
            Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur.

LIANTE

            Moi, vous venger! Comment?

ALCESTE

                                    En recevant mon coeur.
            Acceptez-le, Madame, au lieu de l'infidle.
            C'est par l que je puis prendre vengeance d'elle,
1255    Et je la veux punir par les sincres voeux,
            Par le profond amour, les soins respectueux,
            Les devoirs empresss et l'assidu service,
            Dont ce coeur va vous faire un ardent sacrifice.

LIANTE

            Je compatis, sans doute,  ce que vous souffrez,
1260    Et ne mprise point le coeur que vous m'offrez;
            Mais peut-tre le mal n'est pas si grand qu'on pense,
            Et vous pourrez quitter ce dsir de vengeance.
            Lorsque l'injure part d'un objet plein d'appas,
            On fait force desseins qu'on n'excute pas:
1265    On a beau voir, pour rompre, une raison puissante,
            Une coupable aime est bientt innocente;
            Tout le mal qu'on lui veut se dissipe aisment,
            Et l'on sait ce que c'est qu'un courroux d'un amant.

ALCESTE

            Non, non, Madame, non: l'offense est trop mortelle,
1270    Il n'est point de retour, et je romps avec elle;
            Rien ne saurait changer le dessein que j'en fais,
            Et je me punirais de l'estimer jamais.
            La voici. Mon courroux redouble  cette approche;
            Je vais de sa noirceur lui faire un vif reproche,
1275    Pleinement la confondre, et vous porter aprs
            Un coeur tout dgag de ses trompeurs attraits.

Scne III

CLIMNE, ALCESTE.

ALCESTE

             Ciel! de mes transports puis-je tre ici le matre?

CLIMNE

            Ouais! Quel est donc le trouble o je vous vois paratre?
            Et que me veulent dire et ces soupirs pousss,
1280    Et ces sombres regards que sur moi vous lancez?

ALCESTE

            Que toutes les horreurs dont une me est capable
             vos dloyauts n'ont rien de comparable;
            Que le sort, les dmons, et le Ciel en courroux
            N'ont jamais rien produit de si mchant que vous.

CLIMNE

1285    Voil certainement des douceurs que j'admire.

ALCESTE

            Ah! ne plaisantez point, il n'est pas temps de rire:
            Rougissez bien plutt, vous en avez raison;
            Et j'ai de srs tmoins de votre trahison.
            Voil ce que marquaient les troubles de mon me:
1290    Ce n'tait pas en vain que s'alarmait ma flamme;
            Par ces frquents soupons, qu'on trouvait odieux,
            Je cherchais le malheur qu'ont rencontr mes yeux;
            Et malgr tous vos soins et votre adresse  feindre,
            Mon astre me disait ce que j'avais  craindre.
1295    Mais ne prsumez pas que, sans tre veng,
            Je souffre le dpit de me voir outrag.
            Je sais que sur les voeux on n'a point de puissance,
            Que l'amour veut partout natre sans dpendance,
            Que jamais par la force on n'entra dans un coeur,
1300    Et que toute me est libre  nommer son vainqueur.
            Aussi ne trouverais-je aucun sujet de plainte,
            Si pour moi votre bouche avait parl sans feinte;
            Et, rejetant mes voeux ds le premier abord,
            Mon coeur n'aurait eu droit de s'en prendre qu'au sort.
1305    Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie,
            C'est une trahison, c'est une perfidie,
            Qui ne saurait trouver de trop grands chtiments,
            Et je puis tout permettre  mes ressentiments.
            Oui, oui, redoutez tout aprs un tel outrage;
1310    Je ne suis plus  moi, je suis tout  la rage:
            Perc du coup mortel dont vous m'assassinez,
            Mes sens par la raison ne sont plus gouverns,
            Je cde aux mouvements d'une juste colre,
            Et je ne rponds pas de ce que je puis faire.

CLIMNE

1315    D'o vient donc, je vous prie, un tel emportement?
            Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement?

ALCESTE

            Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue
            J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue,
            Et que j'ai cru trouver quelque sincrit
1320    Dans les tratres appas dont je fus enchant.

CLIMNE

            De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre?

ALCESTE

            Ah! que ce coeur est double et sait bien l'art de feindre!
            Mais pour le mettre  bout, j'ai des moyens tout prts:
            Jetez ici les yeux, et connaissez vos traits;
1325    Ce billet dcouvert suffit pour vous confondre,
            Et contre ce tmoin on n'a rien  rpondre.

CLIMNE

            Voil donc le sujet qui vous trouble l'esprit?

ALCESTE

            Vous ne rougissez pas en voyant cet crit?

CLIMNE

            Et par quelle raison faut-il que j'en rougisse?

ALCESTE

1330    Quoi? vous joignez ici l'audace  l'artifice?
            Le dsavouerez-vous, pour n'avoir point de seing?

CLIMNE

            Pourquoi dsavouer un billet de ma main?

ALCESTE

            Et vous pouvez le voir sans demeurer confuse
            Du crime dont vers moi son style vous accuse?

CLIMNE

1335    Vous tes, sans mentir, un grand extravagant.

ALCESTE

            Quoi? vous bravez ainsi ce tmoin convaincant?
            Et ce qu'il m'a fait voir de douceur pour Oronte
            N'a donc rien qui m'outrage, et qui vous fasse honte?

CLIMNE

            Oronte! Qui vous dit que la lettre est pour lui?

ALCESTE

1340    Les gens qui dans mes mains l'ont remise aujourd'hui.
            Mais je veux consentir qu'elle soit pour un autre:
            Mon coeur en a-t-il moins  se plaindre du vtre?
            En serez-vous vers moi moins coupable en effet?

CLIMNE

            Mais si c'est une femme  qui va ce billet,
1345    En quoi vous blesse-t-il? et qu'a-t-il de coupable?

ALCESTE

            Ah! le dtour est bon, et l'excuse admirable.
            Je ne m'attendais pas, je l'avoue,  ce trait,
            Et me voil, par l, convaincu tout  fait.
            Osez-vous recourir  ces ruses grossires?
1350    Et croyez-vous les gens si privs de lumires?
            Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air,
            Vous voulez soutenir un mensonge si clair,
            Et comment vous pourrez tourner pour une femme
            Tous les mots d'un billet qui montre tant de flamme?
1355    Ajustez, pour couvrir un manquement de foi,
            Ce que je m'en vais lire...

CLIMNE

                              Il ne me plat pas, moi.
            Je vous trouve plaisant d'user d'un tel empire,
            Et de me dire au nez ce que vous m'osez dire.

ALCESTE

            Non, non: sans s'emporter, prenez un peu souci
1360    De me justifier les termes que voici.

CLIMNE

            Non, je n'en veux rien faire; et dans cette occurrence,
            Tout ce que vous croirez m'est de peu d'importance.

ALCESTE

            De grce, montrez-moi, je serai satisfait,
            Qu'on peut pour une femme expliquer ce billet.

CLIMNE

1365    Non, il est pour Oronte, et je veux qu'on le croie;
            Je reois tous ses soins avec beaucoup de joie;
            J'admire ce qu'il dit, j'estime ce qu'il est,
            Et je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plat.
            Faites, prenez parti, que rien ne vous arrte,
1370    Et ne me rompez pas davantage la tte.

ALCESTE

            Ciel! rien de plus cruel peut-il tre invent?
            Et jamais coeur fut-il de la sorte trait?
            Quoi? d'un juste courroux je suis mu contre elle,
            C'est moi qui me viens plaindre, et c'est moi qu'on querelle!
1375    On pousse ma douleur et mes soupons  bout,
            On me laisse tout croire, on fait gloire de tout;
            Et cependant mon coeur est encore assez lche
            Pour ne pouvoir briser la chane qui l'attache,
            Et pour ne pas s'armer d'un gnreux mpris
1380    Contre l'ingrat objet dont il est trop pris!
            Ah! que vous savez bien ici, contre moi-mme,
            Perfide, vous servir de ma faiblesse extrme,
            Et mnager pour vous l'excs prodigieux
            De ce fatal amour n de vos tratres yeux!
1385    Dfendez-vous au moins d'un crime qui m'accable,
            Et cessez d'affecter d'tre envers moi coupable;
            Rendez-moi, s'il se peut, ce billet innocent:
             vous prter les mains ma tendresse consent;
            Efforcez-vous ici de paratre fidle,
1390    Et je m'efforcerai, moi, de vous croire telle.

CLIMNE

            Allez, vous tes fou, dans vos transports jaloux,
            Et ne mritez pas l'amour qu'on a pour vous.
            Je voudrais bien savoir qui pourrait me contraindre
             descendre pour vous aux bassesses de feindre,
1395    Et pourquoi, si mon coeur penchait d'autre ct,
            Je ne le dirais pas avec sincrit.
            Quoi? de mes sentiments l'obligeante assurance
            Contre tous vos soupons ne prend pas ma dfense?
            Auprs d'un tel garant, sont-ils de quelque poids?
1400    N'est-ce pas m'outrager que d'couter leur voix?
            Et puisque notre coeur fait un effort extrme
            Lorsqu'il peut se rsoudre  confesser qu'il aime,
            Puisque l'honneur du sexe, ennemi de nos feux,
            S'oppose fortement  de pareils aveux,
1405    L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle
            Doit-il impunment douter de cet oracle?
            Et n'est-il pas coupable en ne s'assurant pas
             ce qu'on ne dit point qu'aprs de grands combats?
            Allez, de tels soupons mritent ma colre,
1410    Et vous ne valez pas que l'on vous considre:
            Je suis sotte, et veux mal  ma simplicit
            De conserver encor pour vous quelque bont;
            Je devrais autre part attacher mon estime,
            Et vous faire un sujet de plainte lgitime.

ALCESTE

1415    Ah! tratresse, mon faible est trange pour vous!
            Vous me trompez sans doute avec des mots si doux;
            Mais il n'importe, il faut suivre ma destine:
             votre foi mon me est toute abandonne;
            Je veux voir, jusqu'au bout, quel sera votre coeur,
1420    Et si de me trahir il aura la noirceur.

CLIMNE

            Non, vous ne m'aimez point comme il faut que l'on aime.

ALCESTE

            Ah! rien n'est comparable  mon amour extrme;
            Et dans l'ardeur qu'il a de se montrer  tous,
            Il va jusqu' former des souhaits contre vous.
1425    Oui, je voudrais qu'aucun ne vous trouvt aimable,
            Que vous fussiez rduite en un sort misrable,
            Que le Ciel, en naissant, ne vous et donn rien,
            Que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien,
            Afin que de mon coeur l'clatant sacrifice
1430    Vous pt d'un pareil sort rparer l'injustice,
            Et que j'eusse la joie et la gloire, en ce jour,
            De vous voir tenir tout des mains de mon amour.

CLIMNE

            C'est me vouloir du bien d'une trange manire!
            Me prserve le Ciel que vous ayez matire...!
1435    Voici Monsieur Du Bois, plaisamment figur.

Scne IV

DU BOIS, CLIMNE, ALCESTE.

ALCESTE

            Que veut cet quipage, et cet air effar?
            Qu'as-tu?

DU BOIS

                  Monsieur...

ALCESTE

                        H bien?

DU BOIS

                              Voici bien des mystres.

ALCESTE

            Qu'est-ce?

DU BOIS

                        Nous sommes mal, Monsieur, dans nos affaires.

ALCESTE

            Quoi?

DU BOIS

                  Parlerai-je haut?

ALCESTE

                              Oui, parle, et promptement.

DU BOIS

            N'est-il point l quelqu'un...?

ALCESTE

1440                            Ah! que d'amusement!
            Veux-tu parler?

DU BOIS

                        Monsieur, il faut faire retraite.

ALCESTE

            Comment?

DU BOIS

                        Il faut d'ici dloger sans trompette.

ALCESTE

            Et pourquoi?

DU BOIS

                        Je vous dis qu'il faut quitter ce lieu.

ALCESTE

            La cause?

DU BOIS

                  Il faut partir, Monsieur, sans dire adieu.

ALCESTE

1445    Mais par quelle raison me tiens-tu ce langage?

DU BOIS

            Par la raison, Monsieur, qu'il faut plier bagage.

ALCESTE

            Ah! je te casserai la tte assurment,
            Si tu ne veux, maraud, t'expliquer autrement.

DU BOIS

            Monsieur, un homme noir et d'habit et de mine
1450    Est venu nous laisser, jusque dans la cuisine,
            Un papier griffonn d'une telle faon,
            Qu'il faudrait, pour le lire, tre pis qu'un dmon.
            C'est de votre procs, je n'en fais aucun doute;
            Mais le diable d'enfer, je crois, n'y verrait goutte.

ALCESTE

1455    H bien? quoi? ce papier, qu'a-t-il  dmler,
            Tratre, avec le dpart dont tu viens me parler?

DU BOIS

            C'est pour vous dire ici, Monsieur, qu'une heure ensuite,
            Un homme qui souvent vous vient rendre visite
            Est venu vous chercher avec empressement,
1460    Et ne vous trouvant pas, m'a charg doucement,
            Sachant que je vous sers avec beaucoup de zle,
            De vous dire... Attendez, comme est-ce qu'il s'appelle?

ALCESTE

            Laisse l son nom, tratre, et dis ce qu'il t'a dit.

DU BOIS

            C'est un de vos amis enfin, cela suffit.
1465    Il m'a dit que d'ici votre pril vous chasse,
            Et que d'tre arrt le sort vous y menace.

ALCESTE

            Mais quoi? n'a-t-il voulu te rien spcifier?

DU BOIS

            Non: il m'a demand de l'encre et du papier,
            Et vous a fait un mot, o vous pourrez, je pense,
1470    Du fond de ce mystre avoir la connaissance.

ALCESTE

            Donne-le donc.

CLIMNE

                        Que peut envelopper ceci?

ALCESTE

            Je ne sais; mais j'aspire  m'en voir clairci.
            Auras-tu bientt fait, impertinent au diable?

DU BOIS, aprs l'avoir longtemps cherch.

            Ma foi! je l'ai, Monsieur, laiss sur votre table.

ALCESTE

            Je ne sais qui me tient...

CLIMNE

1475                      Ne vous emportez pas,
            Et courez dmler un pareil embarras.

ALCESTE

            Il semble que le sort, quelque soin que je prenne,
            Ait jur d'empcher que je vous entretienne;
            Mais pour en triompher, souffrez  mon amour
1480    De vous revoir, Madame, avant la fin du jour.

ACTE V, Scne premire

ALCESTE, PHILINTE.

ALCESTE

            La rsolution en est prise, vous dis-je.

PHILINTE

            Mais, quel que soit ce coup, faut-il qu'il vous oblige...?

ALCESTE

            Non: vous avez beau faire et beau me raisonner,
            Rien de ce que je dis ne me peut dtourner:
1485    Trop de perversit rgne au sicle o nous sommes,
            Et je veux me tirer du commerce des hommes.
            Quoi? Contre ma partie on voit tout  la fois
            L'honneur, la probit, la pudeur, et les lois;
            On publie en tous lieux l'quit de ma cause;
1490    Sur la foi de mon droit mon me se repose:
            Cependant je me vois tromp par le succs;
            J'ai pour moi la justice, et je perds mon procs!
            Un tratre, dont on sait la scandaleuse histoire,
            Est sorti triomphant d'une fausset noire!
1495    Toute la bonne foi cde  sa trahison!
            Il trouve, en m'gorgeant, moyen d'avoir raison!
            Le poids de sa grimace, o brille l'artifice,
            Renverse le bon droit, et tourne la justice!
            Il fait par un arrt couronner son forfait!
1500    Et non content encor du tort que l'on me fait,
            Il court parmi le monde un livre abominable,
            Et de qui la lecture est mme condamnable,
            Un livre  mriter la dernire rigueur,
            Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur!
1505    Et l-dessus, on voit Oronte qui murmure,
            Et tche mchamment d'appuyer l'imposture!
            Lui, qui d'un honnte homme  la cour tient le rang,
             qui je n'ai rien fait qu'tre sincre et franc,
            Qui me vient, malgr moi, d'une ardeur empresse,
1510    Sur des vers qu'il a faits demander ma pense;
            Et parce que j'en use avec honntet,
            Et ne le veux trahir, lui ni la vrit,
            Il aide  m'accabler d'un crime imaginaire!
            Le voil devenu mon plus grand adversaire!
1515    Et jamais de son coeur je n'aurai de pardon,
            Pour n'avoir pas trouv que son sonnet ft bon!
            Et les hommes, morbleu! sont faits de cette sorte!
            C'est  ces actions que la gloire les porte!
            Voil la bonne foi, le zle vertueux,
1520    La justice et l'honneur que l'on trouve chez eux!
            Allons, c'est trop souffrir les chagrins qu'on nous forge:
            Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge.
            Puisque entre humains ainsi vous vivez en vrais loups,
            Tratres, vous ne m'aurez de ma vie avec vous.

PHILINTE

1525    Je trouve un peu bien prompt le dessein o vous tes,
            Et tout le mal n'est pas si grand que vous le faites:
            Ce que votre partie ose vous imputer
            N'a point eu le crdit de vous faire arrter;
            On voit son faux rapport lui-mme se dtruire,
1530    Et c'est une action qui pourrait bien lui nuire.

ALCESTE

            Lui? de semblables tours il ne craint point l'clat;
            Il a permission d'tre franc sclrat;
            Et loin qu' son crdit nuise cette aventure,
            On l'en verra demain en meilleure posture.

PHILINTE

1535    Enfin il est constant qu'on n'a point trop donn
            Au bruit que contre vous sa malice a tourn:
            De ce ct dj vous n'avez rien  craindre;
            Et pour votre procs, dont vous pouvez vous plaindre,
            Il vous est en justice ais d'y revenir,
            Et contre cet arrt...

ALCESTE

1540                      Non: je veux m'y tenir.
            Quelque sensible tort qu'un tel arrt me fasse,
            Je me garderai bien de vouloir qu'on le casse:
            On y voit trop  plein le bon droit maltrait,
            Et je veux qu'il demeure  la postrit
1545    Comme une marque insigne, un fameux tmoignage
            De la mchancet des hommes de notre ge.
            Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coter;
            Mais, pour vingt mille francs, j'aurai droit de pester
            Contre l'iniquit de la nature humaine,
1550    Et de nourrir pour elle une immortelle haine.

PHILINTE

            Mais enfin...

ALCESTE

                        Mais enfin, vos soins sont superflus:
            Que pouvez-vous, Monsieur, me dire l-dessus?
            Aurez-vous bien le front de me vouloir en face
            Excuser les horreurs de tout ce qui se passe?

PHILINTE

1555    Non: je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plat:
            Tout marche par cabale et par pur intrt;
            Ce n'est plus que la ruse aujourd'hui qui l'emporte,
            Et les hommes devraient tre faits d'autre sorte.
            Mais est-ce une raison que leur peu d'quit
1560    Pour vouloir se tirer de leur socit?
            Tous ces dfauts humains nous donnent dans la vie
            Des moyens d'exercer notre philosophie:
            C'est le plus bel emploi que trouve la vertu;
            Et si de probit tout tait revtu,
1565    Si tous les cours taient francs, justes et dociles,
            La plupart des vertus nous seraient inutiles,
            Puisqu'on en met l'usage  pouvoir sans ennui
            Supporter, dans nos droits, l'injustice d'autrui;
            Et de mme qu'un coeur d'une vertu profonde...

ALCESTE

1570    Je sais que vous parlez, Monsieur, le mieux du monde;
            En beaux raisonnements vous abondez toujours;
            Mais vous perdez le temps et tous vos beaux discours.
            La raison, pour mon bien, veut que je me retire:
            Je n'ai point sur ma langue un assez grand empire;
1575    De ce que je dirais je ne rpondrais pas,
            Et je me jetterais cent choses sur les bras.
            Laissez-moi, sans dispute, attendre Climne:
            Il faut qu'elle consente au dessein qui m'amne;
            Je vais voir si son coeur a de l'amour pour moi,
1580    Et c'est ce moment-ci qui doit m'en faire foi.

PHILINTE

            Montons chez  liante, attendant sa venue.

ALCESTE

            Non: de trop de souci je me sens l'me mue.
            Allez-vous-en la voir, et me laissez enfin
            Dans ce petit coin sombre, avec mon noir chagrin.

PHILINTE

1585    C'est une compagnie trange pour attendre,
            Et je vais obliger  liante  descendre.

Scne II

ORONTE, CLIMNE, ALCESTE.

ORONTE

            Oui, c'est  vous de voir si par des noeuds si doux,
            Madame, vous voulez m'attacher tout  vous.
            Il me faut de votre me une pleine assurance:
1590    Un amant l-dessus n'aime point qu'on balance.
            Si l'ardeur de mes feux a pu vous mouvoir,
            Vous ne devez point feindre  me le faire voir;
            Et la preuve, aprs tout, que je vous en demande,
            C'est de ne plus souffrir qu'Alceste vous prtende,
1595    De le sacrifier, Madame,  mon amour,
            Et de chez vous enfin le bannir ds ce jour.

CLIMNE

            Mais quel sujet si grand contre lui vous irrite,
            Vous  qui j'ai tant vu parler de son mrite?

ORONTE

            Madame, il ne faut point ces claircissements;
1600    Il s'agit de savoir quels sont vos sentiments.
            Choisissez, s'il vous plat, de garder l'un ou l'autre:
            Ma rsolution n'attend rien que la vtre.

ALCESTE, sortant du coin o il s'tait retir.

            Oui, Monsieur a raison: Madame, il faut choisir,
            Et sa demande ici s'accorde  mon dsir.
1605    Pareille ardeur me presse, et mme soin m'amne;
            Mon amour veut du vtre une marque certaine,
            Les choses ne sont plus pour traner en longueur,
            Et voici le moment d'expliquer votre coeur.

ORONTE

            Je ne veux point, Monsieur, d'une flamme importune
1610    Troubler aucunement votre bonne fortune.

ALCESTE

            Je ne veux point, Monsieur, jaloux ou non jaloux,
            Partager de son coeur rien du tout avec vous.

ORONTE

            Si votre amour au mien lui semble prfrable...

ALCESTE

            Si du moindre penchant elle est pour vous capable...

ORONTE

1615    Je jure de n'y rien prtendre dsormais.

ALCESTE

            Je jure hautement de ne la voir jamais.

ORONTE

            Madame, c'est  vous de parler sans contrainte.

ALCESTE

            Madame, vous pouvez vous expliquer sans crainte.

ORONTE

            Vous n'avez qu' nous dire o s'attachent vos voeux.

ALCESTE

1620    Vous n'avez qu' trancher, et choisir de nous deux.

ORONTE

            Quoi? sur un pareil choix vous semblez tre en peine!

ALCESTE

            Quoi? votre me balance et parat incertaine!

CLIMNE

            Mon Dieu! que cette instance est l hors de saison,
            Et que vous tmoignez, tous deux, peu de raison!
1625    Je sais prendre parti sur cette prfrence,
            Et ce n'est pas mon coeur maintenant qui balance:
            Il n'est point suspendu, sans doute, entre vous deux,
            Et rien n'est si tt fait que le choix de nos voeux.
            Mais je souffre,  vrai dire, une gne trop forte
1630     prononcer en face un aveu de la sorte:
            Je trouve que ces mots qui sont dsobligeants
            Ne se doivent point dire en prsence des gens;
            Qu'un coeur de son penchant donne assez de lumire,
            Sans qu'on nous fasse aller jusqu' rompre en visire;
1635    Et qu'il suffit enfin que de plus doux tmoins
            Instruisent un amant du malheur de ses soins.

ORONTE

            Non, non, un franc aveu n'a rien que j'apprhende:
            J'y consens pour ma part.

ALCESTE

                              Et moi, je le demande:
            C'est son clat surtout qu'ici j'ose exiger,
1640    Et je ne prtends point vous voir rien mnager.
            Conserver tout le monde est votre grande tude;
            Mais plus d'amusement, et plus d'incertitude:
            Il faut vous expliquer nettement l-dessus,
            Ou bien pour un arrt je prends votre refus;
1645    Je saurai, de ma part, expliquer ce silence,
            Et me tiendrai pour dit tout le mal que j'en pense.

ORONTE

            Je vous sais fort bon gr, Monsieur, de ce courroux,
            Et je lui dis ici mme chose que vous.

CLIMNE

            Que vous me fatiguez avec un tel caprice!
1650    Ce que vous demandez a-t-il de la justice?
            Et ne vous dis-je pas quel motif me retient?
            J'en vais prendre pour juge  liante qui vient.

Scne III

LIANTE, ORONTE, PHILINTE, CLIMNE, ALCESTE.

CLIMNE

            Je me vois, ma cousine, ici perscute
            Par des gens dont l'humeur y parat concerte.
1655    Ils veulent l'un et l'autre, avec mme chaleur,
            Que je prononce entre eux le choix que fait mon coeur,
            Et que, par un arrt qu'en face il me faut rendre,
            Je dfende  l'un d'eux tous les soins qu'il peut prendre.
            Dites-moi si jamais cela se fait ainsi.

LIANTE

1660    N'allez point l-dessus me consulter ici:
            Peut-tre y pourriez-vous tre mal adresse,
            Et je suis pour les gens qui disent leur pense.

ORONTE

            Madame, c'est en vain que vous vous dfendez.

ALCESTE

            Tous vos dtours ici seront mal seconds.

ORONTE

1665    Il faut, il faut parler, et lcher la balance.

ALCESTE

            Il ne faut que poursuivre  garder le silence.

ORONTE

            Je ne veux qu'un seul mot pour finir nos dbats.

ALCESTE

            Et moi, je vous entends si vous ne parlez pas.

Scne dernire

ACASTE, CLITANDRE, ARSINO , LIANTE, ORONTE, PHILINTE, CLIMNE, ALCESTE.

ACASTE

            Madame, nous venons tous deux, sans vous dplaire,
1670    claircir avec vous une petite affaire.

CLITANDRE

            Fort  propos, Messieurs, vous vous trouvez ici,
            Et vous tes mls dans cette affaire aussi.

ARSINO

            Madame, vous serez surprise de ma vue;
            Mais ce sont ces messieurs qui causent ma venue:
1675    Tous deux ils m'ont trouve, et se sont plaints  moi
            D'un trait  qui mon coeur ne saurait prter foi.
            J'ai du fond de votre me une trop haute estime,
            Pour vous croire jamais capable d'un tel crime:
            Mes yeux ont dmenti leurs tmoins les plus forts;
1680    Et l'amiti passant sur de petits discords,
            J'ai bien voulu chez vous leur faire compagnie,
            Pour vous voir vous laver de cette calomnie.

ACASTE

            Oui, Madame, voyons, d'un esprit adouci,
            Comment vous vous prendrez  soutenir ceci.
1685    Cette lettre par vous est crite  Clitandre.

CLITANDRE

            Vous avez pour Acaste crit ce billet tendre?

ACASTE

            Messieurs, ces traits pour vous n'ont point d'obscurit,
            Et je ne doute pas que sa civilit
             connatre sa main n'ait trop su vous instruire;
1690    Mais ceci vaut assez la peine de le lire.

Vous tes un trange homme, Clitandre, de condamner mon enjouement, et de me reprocher que je n'ai jamais tant de joie que lorsque je ne suis pas avec vous. Il n'y a rien de plus injuste; et si vous ne venez bien vite me demander pardon de cette offense, je ne vous le pardonnerai de ma vie. Notre grand flandrin de Vicomte...

            Il devrait tre ici.

Notre grand flandrin de Vicomte, par qui vous commencez vos plaintes, est un homme qui ne saurait me revenir; et depuis que je l'ai vu, trois quarts d'heure durant, cracher dans un puits pour faire des ronds, je n'ai pu jamais prendre bonne opinion de lui. Pour le petit Marquis...

            C'est moi-mme, Messieurs, sans nulle vanit.

Pour le petit Marquis, qui me tint hier longtemps la main, je trouve qu'il n'y a rien de si mince que toute sa personne; et ce sont de ces mrites qui n'ont que la cape et l'pe. Pour l'homme aux rubans verts...

             vous le d, Monsieur.

Pour l'homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois avec ses brusqueries et son chagrin bourru; mais al est cent moments o je le trouve le plus fcheux du monde. Et pour l'homme au sonnet...

            Voici votre paquet.

Et pour l'homme au sonnet, qui s'est jet dans le bel esprit et veut tre auteur malgr tout le monde, je ne puis me donner la peine d'couter ce qu'il dit; et sa prose me fatigue autant que ses vers. Mettez-vous donc en tte que je ne me divertis pas toujours si bien que vous pensez, que je vous trouve  dire  plus que je ne voudrais, dans toutes les parties o l'on m'entrane, et que c'est un merveilleux assaisonnement aux plaisirs qu'on gote que la prsence des gens qu'on aime.

CLITANDRE

            Me voici maintenant moi.

Votre Clitandre dont vous me parlez, et qui fait tant le doucereux, est le dernier des hommes pour qui j'aurais de l'amiti. Il est extravagant de se persuader qu'on l'aime; et vous l'tes de croire qu'on ne vous aime pas. Changez, pour tre raisonnable, vos sentiments contre les siens; et voyez-moi le plus que vous pourrez, pour m'aider  porter le chagrin d'en tre obsde.

            D'un fort beau caractre on voit l le modle,
            Madame, et vous savez comment cela s'appelle.
            Il suffit: nous allons l'un et l'autre en tous lieux
            Montrer de votre coeur le portrait glorieux.

ACASTE

1695    J'aurais de quoi vous dire, et belle est la matire;
            Mais je ne vous tiens pas digne de ma colre;
            Et je vous ferai voir que les petits marquis
            Ont, pour se consoler, des cours de plus haut prix.

ORONTE

            Quoi? de cette faon je vois qu'on me dchire,
1700    Aprs tout ce qu' moi je vous ai vu m'crire!
            Et votre coeur, par de beaux semblants d'amour,
             tout le genre humain se promet tour  tour!
            Allez, j'tais trop dupe, et je vais ne plus l'tre.
            Vous me faites un bien, me faisant vous connatre:
1705    J'y profite d'un coeur qu'ainsi vous me rendez,
            Et trouve ma vengeance en ce que vous perdez.
( Alceste.)
            Monsieur, je ne fais plus d'obstacle  votre flamme,
            Et vous pouvez conclure affaire avec Madame.

ARSINO

            Certes, voil le trait du monde le plus noir;
1710    Je ne m'en saurais taire, et me sens mouvoir.
            Voit-on des procds qui soient pareils aux vtres?
            Je ne prends point de part aux intrts des autres;
            Mais Monsieur, que chez vous fixait votre bonheur,
            Un homme comme lui, de mrite et d'honneur,
1715    Et qui vous chrissait avec idoltrie,
            Devait-il...?

ALCESTE

                        Laissez-moi, Madame, je vous prie,
            Vuider mes intrts moi-mme l-dessus,
            Et ne vous chargez point de ces soins superflus.
            Mon cour a beau vous voir prendre ici sa querelle,
1720    Il n'est point en tat de payer ce grand zle;
            Et ce n'est pas  vous que je pourrai songer,
            Si par un autre choix je cherche  me venger.

ARSINO

            H! croyez-vous, Monsieur, qu'on ait cette pense,
            Et que de vous avoir on soit tant empresse?
1725    Je vous trouve un esprit bien plein de vanit,
            Si de cette crance il peut s'tre flatt.
            Le rebut de Madame est une marchandise
            Dont on aurait grand tort d'tre si fort prise.
            Dtrompez-vous, de grce, et portez-le moins haut:
1730    Ce ne sont pas des gens comme moi qu'il vous faut;
            Vous ferez bien encor de soupirer pour elle,
            Et je brle de voir une union si belle.
Elle se retire.

ALCESTE

            H bien! je me suis tu, malgr ce que je voi,
            Et j'ai laiss parler tout le monde avant moi:
1735    Ai-je pris sur moi-mme un assez long empire,
            Et puis-je maintenant...?

CLIMNE

                              Oui, vous pouvez tout dire:
            Vous en tes en droit, lorsque vous vous plaindrez,
            Et de me reprocher tout ce que vous voudrez.
            J'ai tort, je le confesse, et mon me confuse
1740    Ne cherche  vous payer d'aucune vaine excuse.
            J'ai des autres ici mpris le courroux,
            Mais je tombe d'accord de mon crime envers vous.
            Votre ressentiment, sans doute, est raisonnable:
            Je sais combien je dois vous paratre coupable,
1745    Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir,
            Et qu'enfin vous avez sujet de me har.
            Faites-le, j'y consens.

ALCESTE

                              H! le puis-je, tratresse?
            Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse?
            Et quoique avec ardeur je veuille vous har,
1750    Trouv-je un cour en moi tout prt  m'obir?
(  liante et Philinte.)
            Vous voyez ce que peut une indigne tendresse,
            Et je vous fais tous deux tmoins de ma faiblesse.
            Mais,  vous dire vrai, ce n'est pas encor tout,
            Et vous allez me voir la pousser jusqu'au bout,
1755    Montrer que c'est  tort que sages on nous nomme,
            Et que dans tous les cours il est toujours de l'homme.
            Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits;
            J'en saurai, dans mon me, excuser tous les traits,
            Et me les couvrirai du nom d'une faiblesse
1760    O le vice du temps porte votre jeunesse,
            Pourvu que votre cour veuille donner les mains
            Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains,
            Et que dans mon dsert, o j'ai fait vou de vivre,
            Vous soyez, sans tarder, rsolue  me suivre:
1765    C'est par l seulement que, dans tous les esprits,
            Vous pouvez rparer le mal de vos crits,
            Et qu'aprs cet clat, qu'un noble cour abhorre,
            Il peut m'tre permis de vous aimer encore.

CLIMNE

            Moi, renoncer au monde avant que de vieillir,
1770    Et dans votre dsert aller m'ensevelir?

ALCESTE

            Et s'il faut qu' mes feux votre flamme rponde,
            Que vous doit importer tout le reste du monde?
            Vos dsirs avec moi ne sont-ils pas contents?

CLIMNE

            La solitude effraye une me de vingt ans:
1775    Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte,
            Pour me rsoudre  prendre un dessein de la sorte.
            Si le don de ma main peut contenter vos voeux,
            Je pourrai me rsoudre  serrer de tels noeuds;
            Et l'hymen...

ALCESTE

                        Non: mon cour  prsent vous dteste,
1780    Et ce refus lui seul fait plus que tout le reste.
            Puisque vous n'tes point, en des liens si doux,
            Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous,
            Allez, je vous refuse, et ce sensible outrage
            De vos indignes fers pour jamais me dgage.
(Climne se retire, et Alceste parle   liante.)
1785    Madame, cent vertus ornent votre beaut,
            Et je n'ai vu qu'en vous de la sincrit;
            De vous, depuis longtemps, je fais un cas extrme;
            Mais laissez-moi toujours vous estimer de mme;
            Et souffrez que mon cour, dans ses troubles divers,
1790    Ne se prsente point  l'honneur de vos fers:
            Je m'en sens trop indigne, et commence  connatre
            Que le Ciel pour ce noeud ne m'avait point fait natre;
            Que ce serait pour vous un hommage trop bas
            Que le rebut d'un cour qui ne vous valait pas;
            Et qu'enfin...

LIANTE

1795                Vous pouvez suivre cette pense:
            Ma main de se donner n'est pas embarrasse;
            Et voil votre ami, sans trop m'inquiter,
            Qui, si je l'en priois, la pourrait accepter.

PHILINTE

            Ah! cet honneur, Madame, est toute mon envie,
1800    Et j'y sacrifierais et mon sang et ma vie.

ALCESTE

            Puissiez-vous, pour goter de vrais contentements,
            L'un pour l'autre  jamais garder ces sentiments!
            Trahi de toutes parts, accabl d'injustices,
            Je vais sortir d'un gouffre o triomphent les vices,
1805    Et chercher sur la terre un endroit cart
            O d'tre homme d'honneur ont ait la libert.

PHILINTE

            Allons, Madame, allons employer toute chose,
            Pour rompre le dessein que son cour se propose.

PASTORALE COMIQUE



PERSONNAGES

IRIS, jeune bergre.
LYCAS, riche pasteur.
FILNE, riche pasteur.
CORIDON, jeune berger.
BERGER ENJOU.
UN PTRE. 

La premire scne est entre Lycas, riche pasteur, et Coridon, son confident.
La seconde scne est une crmonie magique de chantres et danseurs.
Les deux magiciens dansants sont: les sieurs La Pierre et Favier.
Les trois magiciens assistants et chantants sont: MM. le Gros, Don et Gaye.
Ils chantent.

Desse des appas,
Ne nous refuse pas
La grce qu'implorent nos bouches:
Nous t'en prions par tes rubans,
Par tes boucles de diamants,
Ton rouge, ta poudre, tes mouches,
Ton masque, ta coiffe et tes gants.

 toi! qui peux rendre agrables
Les visages les plus mal faits,
Rpands, Vnus, de tes attraits
Deux ou trois doses charitables
Sur ce museau tondu tout frais.

Desse des appas,
Ne nous refuse pas
La grce qu'implorent nos bouches:
Nous t'en prions par tes rubans,
Par tes boucles de diamants,
Ton rouge, ta poudre, tes mouches,
Ton masque, ta coiffe et tes gants.

Ah! qu'il est beau,
Le jouvenceau!
Ah! qu'il est beau! ah! qu'il est beau!
Qu'il va faire mourir de belles!
Auprs de lui, les plus cruelles
Ne pourront tenir dans leur peau.
Ah! qu'il est beau,
Le jouvenceau!
Ah! qu'il est beau! ah! qu'il est beau!
Ho, ho, ho, ho, ho, ho.
Qu'il est joli,
Gentil, poli!
Qu'il est joli! qu'il est joli!
Est-il des yeux qu'il ne ravisse?
Il passe en beaut feu Narcisse,
Qui fut un blondin accompli.

Qu'il est joli,
Gentil, poli!
Qu'il est joli! qu'il est joli!
Hi, hi, hi, hi, hi, hi.

Les six magiciens assistants et dansants sont: les sieurs Chicaneau, Bonard, Noblet le cadet, Arnald, Mayeu et Foignard.
La troisime scne est entre Lycas et Filne, riches pasteurs.

FILNE chante:

Paissez, chres brebis, les herbettes naissantes,
Ces prs et ces ruisseaux ont de quoi vous charmer;
Mais si vous desirez vivre toujours contentes,
Petites innocentes,
Gardez-vous bien d'aimer.

Lycas, voulant faire des vers, nomme le nom d'Iris, sa matresse,
en prsence de Filne, son rival; dont Filne en colre chante.

FILNE

Est-ce toi que j'entends, tmraire, est-ce toi
Qui nommes la beaut qui me tient sous sa loi?

LYCAS rpond:

Oui, c'est moi; oui, c'est moi.

FILNE

Oses-tu bien en aucune faon
Profrer ce beau nom?

LYCAS

H! pourquoi non? h! pourquoi non?

FILNE

Iris charme mon me;
Et qui pour elle aura
Le moindre brin de flamme,
Il s'en repentira.

LYCAS

Je me moque de cela,
Je me moque de cela.

FILNE

Je t'tranglerai, mangerai,
Si tu nommes jamais ma belle.
Ce que je dis, je le ferai,
Je t'tranglerai, mangerai:
Il suffit que j'en ai jur.
Quand les dieux prendroient ta querelle
Je t'tranglerai, mangerai,
Si tu nommes jamais ma belle.

LYCAS

Bagatelle, bagatelle.

La  quatrime scne est entre Lycas et Iris, jeune bergre dont Lycas est amoureux.
La cinquime scne est entre Lycas et un ptre, qui apporte un cartel  Lycas de la part de Filne, son rival.
La sixime scne est entre Lycas et Coridon.
La septime scne est entre Lycas et Filne.

FILNE, venant pour se battre, chante:

Arrte, malheureux,
Tourne, tourne visage,
Et voyons qui des deux
Obtiendra l'avantage.
Lycas parle, et Filne reprend:
C'est par trop discourir;
Allons, il faut mourir.

La huitime scne est de huit paysans, qui, venant pour sparer Filne et Lycas, prennent querelle et dansent en se battant.
Les huit paysans sont: les sieurs Dolivet, Paysan, Desonets, du Pron, la Pierre, Mercier, Pesan et le Roi.
La neuvime scne est entre Coridon, jeune berger et les huit paysans, qui, par les persuasions de Coridon, se rconcilient, et aprs s'tre rconcilis, dansent.
La dixime scne est entre Filne, Lycas et Coridon.
La onzime scne est entre Iris, bergre, et Coridon, berger.
La douzime scne est entre Iris, bergre, Filne, Lycas et Coridon.

FILNE chante.

N'attendez pas qu'ici je me vante moi-mme,
Pour le choix que vous balancez:
Vous avez des yeux, je vous aime,
C'est vous en dire assez.

La treizime scne est entre Filne et Lycas, qui, rebuts par la belle Iris, chantent ensemble leur dsespoir.

FILNE

Hlas! peut-on sentir de plus vive douleur?
Nous prfrer un servile pasteur!
 ciel!

LYCAS

             sort!

FILNE

                  Quelle rigueur!

LYCAS

Quel coup!

FILNE

            Quoi? tant de pleurs,

LYCAS

                              Tant de persvrance,

FILNE

Tant de langueur,

LYCAS

                  Tant de souffrance,

FILNE

Tant de voeux,

LYCAS

            Tant de soins,

FILNE

                        Tant d'ardeur,

LYCAS

                                    Tant d'amour

FILNE

Avec tant de mpris sont traits en ce jour!
Ha! cruelle,

LYCAS

            Cour dur,

FILNE

                        Tigresse,

LYCAS

                                    Inexorable,

FILNE

Inhumaine,

LYCAS

            Inflexible,

FILNE

                        Ingrate,

LYCAS

                              Impitoyable,

FILNE

Tu veux donc nous faire mourir?
Il te faut contenter.

LYCAS

                  Il te faut obir.

FILNE

Mourons, Lycas.

LYCAS

                  Mourons, Filne.

FILNE

Avec ce fer finissons notre peine.

LYCAS

Pousse!

FILNE

            Ferme!

LYCAS

                  Courage!

FILNE

                              Allons, va le premier.

LYCAS

Non, je veux marcher le dernier.

FILNE

Puisqu'un mme malheur aujourd'hui nous assemble,
Allons, partons ensemble.

La quatorzime scne est d'un jeune berger enjou, qui, venant consoler Filne et Lycas, chante:
Ha! quelle folie
De quitter la vie
Pour une beaut
Dont on est rebut!
On peut, pour un objet aimable
Dont le cour nous est favorable,
Vouloir perdre la clart;
Mais quitter la vie
Pour une beaut
Dont on est rebut,
Ha! quelle folie!

La quinzime et dernire scne est d'une  gyptienne, suivie d'une douzaine de gens, qui, ne cherchant que la joie, dansent avec elle aux chansons qu'elle chante agrablement. En voici les paroles:

Premier air.

D'un pauvre cour
Soulagez le martyre,
D'un pauvre cour
Soulagez la douleur.
J'ai beau vous dire
Ma vive ardeur,
Je vous vois rire
De ma langueur.
Ah! cruelle, j'expire
Sous tant de rigueur.
D'un pauvre cour
Soulagez le martyre,
D'un pauvre cour
Soulagez la douleur.

Second air

Croyez-moi, htons-nous, ma Sylvie:
Usons bien des moments prcieux;
Contentons ici notre envie,
De nos ans le feu nous y convie.
Nous ne saurions, vous et moi, faire mieux.

Quand l'hiver a glac nos gurets,
Le printemps vient reprendre sa place,
Et ramne  nos champs leurs attraits;
Mais, hlas! quand l'ge nous glace,
Nos beaux jours ne reviennent jamais.

Ne cherchons tous les jours qu' nous plaire,
Soyons-y l'un et l'autre empresss;
Du plaisir faisons notre affaire,
Des chagrins songeons  nous dfaire:
Il vient un temps o l'on en prend assez.

Quand l'hiver a glac nos gurets,
Le printemps vient reprendre sa place,
Et ramne  nos champs leurs attraits;
Mais, hlas! quand l'ge nous glace,
Nos beaux jours ne reviennent jamais.

L'gyptienne qui danse et chante est: Noblet l'an.
Les douze dansants sont:
Quatre jouant de la guitare, M. de Lully, MM. Beauchamp, Chicaneau et Vagnart.
Quatre jouant des castagnettes, Les sieurs Favier, Bonard, Saint-Andr et Arnald;
Quatre jouant des gnacares, MM. La Marre, Des-Airs second, Du Feu et Pesan.

QUATRIME ENTRE

En l'honneur d'Euterpe, muse pastorale, quatre bergers et quatre bergres dansent, au chant de plusieurs autres, sur des chansons en forme de dialogue.

I. CHANSON SUR UN AIR DE GAVOTTE

Un berger chante les deux premiers vers,
et le choeur les rpte. M. Fernon.

Vous savez l'amour extrme
Que j'ai pris dans vos beaux yeux.

LE BERGER continue:

Htez-vous d'aimer de mme,
Les moments sont prcieux;
Tt ou tard il faut qu'on aime,
Et le plus tt c'est le mieux.

Le choeur rpte.

UN AUTRE BERGER chante. M. Le Gros.

En douceurs l'Amour abonde,
Tout se rend  ses appas.

Le choeur rpte ces derniers vers.

LE BERGER continue:

On ressent ses feux dans l'onde
Et dans les plus froids climats;
Il n'est rien qui n'aime au monde;
Pourquoi n'aimoriez-vous pas?

Le choeur rpte

II. CHANSON SUR UN AIR DE MENUET

UN BERGER chante les deux premiers vers,
et le choeur les rpte. M. Fernon.

Vivons heureux, aimons-nous, bergre;
Vivons heureux, aimons-nous.

LE BERGER continue:

Dans un endroit solitaire
Fuyons les yeux des jaloux.

LE CHOEUR

Vivons heureux, aimons-nous, bergre;
Vivons heureux, aimons-nous.

LE BERGER

Dansons dessus la fougre:
Jouons aux jeux les plus doux.

LE CHOEUR

Vivons heureux, aimons-nous, bergre;
Vivons heureux, aimons-nous.

UN AUTRE BERGER chante les deux premiers vers,
et le choeur les repte.

Aimons, aimons-nous toujours, Silvie,
Aimons, aimons-nous toujours.

LE BERGER continue:

Sans une si douce envie
 quoi passer nos beaux jours?

LE CHOEUR

Aimons, aimons-nous toujours, Silvie,
Aimons, aimons-nous toujours.

LE BERGER

Les vrais plaisirs de la vie
Sont dans les tendres amours.

LE CHOEUR

Aimons, aimons-nous toujours, Silvie,
Aimons, aimons-nous toujours.

QUATRE BERGERS ET QUATRE BERGRES

BERGERS: LE ROI,
le marquis de Villeroi, les sieurs Raynal et La Pierre.

BERGRES: MADAME,
Mme de Montespan, Mlle de La Vallire et Mlle de Toussi.

HUIT BERGERS CHANTANTS: MM. Destival, Hdouin, Gingan, Blondel, Magnan, Gaye; Buffeguin et Auger, pages.

HUIT BERGRES CHANTANTES: MM. Le Gros, Fernon I'an, Fernon le jeune, Rebel, Cottereau, Lange; et Saint-Jean et Luden, pages.

CINQUIME ENTRE

En faveur de Clio, qui prside  l'Histoire, voulant reprsenter quelque grande action des sicles passs, on n'a pas cru pouvoir en choisir une plus illustre ni plus propre pour le ballet que la bataille donne par Alexandre contre Porus, et la gnrosit que pratiqua ce grand monarque aprs sa victoire, rendant aux vaincus tout ce que le droit des armes leur avait t.
Le combat s'exprime par des dmarches et des coups mesurs au son des instruments, et la paix qui le suit est figure par la danse que les vainqueurs et les vaincus font ensemble.

ALEXANDRE ET PORUS, CINQ GRECS
ET CINQ INDIENS

ALEXANDRE: M. Beauchamp.
CINQ GRECS: M. de Souville, MM. La Marre, du Pron, Des-Airs le cadet et Mayeu. Descousteaux, tambour. Philebert et Jean Hottere, fltes.
PORUS: M. Cocquet.
CINQ INDIENS: MM. Paysan, Du Feu, Arnald, Jouan et Noblet le cadet; Vagnart, tambour; Piesche et Nicolas Hottere, fltes.

SIXIME ENTRE

Pour Calliope, mre des beaux vers, cinq Potes de diffrents caractres dansent la sixime entre.

CINQ POTES

POTE: M. Dolivet.
POTES S RIEUX: le sieur Mercier et Brouard.
POTES RIDICULES: le sieur Pesan et le Roi.

SEPTIME ENTRE ET RCIT

On fait paratre Orphe (fils de cette Muse Calliope) qui, par les divers sons de sa lyre, exprimant tantt une douleur languissante et tantt un dpit violent, inspire les mmes mouvements  ceux qui le suivent; et, entre autres, une Nymphe, que le hasard a fait rencontrer sur l'un des rochers qu'il attire aprs lui, est tellement transporte par l'effet de cette harmonie, qu'elle dcouvre, sans y penser, les secrets de son cour par cette chanson:

Amour trop indiscret, devoir trop rigoureux,
Je ne sais lequel de vous deux
Me cause le plus de martyre:
Mais que c'est un mal dangereux
D'aimer et ne le pouvoir dire!

ORPHE: M. de Lulli.
NYMPHE: Mlle Hilaire.
HUIT TRACIENS: MM. Desairs l'an, Desairs Galant, Noblet l'an, Desonets, Favier, Saint-Andr, Bonard et Foignac.

HUITIME ENTRE

Pour  rato, que l'on invoque particulirement en amour, on a tir six amants de nos romans les plus fameux, comme Thagne et Caricle, Mandane et Cyrus, Polexandre et Alcidiane.

TROIS AMANTS ET TROIS AMANTES

AMANTS: Cyrus, LE ROI
Polexandre, le marquis de Villeroi; Thagne, M. Beauchamp.
AMANTES: Mandane, M. Raynal; Alcidiane, le marquis de Mirepoix; Caricle, le sieur La Pierre.

NEUVIME ENTRE

Pour Polymnie, de qui le pouvoir s'tend sur l'loquence et la Dialectique, trois philosophes grecs et deux orateurs romains sont reprsents en ridicule par des comdiens franais et italiens, auxquels on a laiss la libert de composer leurs rles.

ORATEURS LATINS ET PHILOSOPHES GRECS

ORATEURS LATINS  
Cicron:  Arlequin.   Hortence: Scaramouche. Snateur: Valerio.

PHILOSOPHES GRECS
Dmocrite: Montfleury. Hraclite: Poisson. Le Cynique: Brcourt.

DIXIME ENTRE

Pour Terpsichore,  qui l'invention des chants et des danses rustiques est attribue, on fait danser quatre Faunes et quatre Femmes sauvages, qui, pliant en diverses faons des branches d'arbre, en font mille tours diffrents; et leur danse est agrablement interrompue par la voix d'un jeune Satyre:

RCIT DU SATYRE

Le soin de goter la vie
Est ici notre emploi:
Chacun y suit son envie
C'est notre unique loi.

L'Amour toujours nous inspire
Ce qu'il a de plus doux:
Ce n'est jamais que pour rire
Qu'on aime parmi nous.

SATYRE: M. Le Gros.
QUATRE FAUNES: M. Dolivet, les sieurs Saint-Andr, Noblet l'an et Des-Airs galant.
QUATRE FEMMES SAUVAGES: les sieurs Bonard, Desonets, Favier et Foignac.

ONZIME ENTRE

Les neuf Muses et les neuf filles de Pirus dansent  l'envi, tantt sparment et tantt ensemble, chacune de ces deux troupes aspirant avec mme ardeur  triompher de celle qui lui est oppose.

PI RIDES: MADAME;
Mme de Montespan, Mme de Cursol, Mlle de La Vallire, Mlle de Toussi, Mlle de La Mothe, Mlle de Fiennes, Mme de Ludre, Mlle de Brancas.
MUSES: Mmes de Villequier, de Rochefort, de La Vallire, du Plessis, d'Eudicourt; Mlles d'Arquien, de Longueval, de Cotlogon, de La Mare.

DOUZIME ENTRE

Trois Nymphes, qu'elles avaient choisies pour juges de leur dispute, viennent pour la terminer par leur jugement.

TROIS NYMPHES JUGES DU COMBAT: Le Roi, le marquis de Villeroi, et M. Beauchamp.

TREIZIME ET DERNIRE ENTRE

Mais les Pirides condamnes, ne voulant pas cder et recommenant la contestation avec plus d'aigreur qu'auparavant, forcent Jupiter  punir leur insolence en les changeant en oiseaux.

JUPITER: M. Le Grand.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC


Comdie


ACTEURS

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
ORONTE.
JULIE, fille d'Oronte.
NRINE, femme d'intrigue.
LUCETTE, feinte Gasconne.
RASTE, amant de Julie.
SBRIGANI, Napolitain, homme d'intrigue.
PREMIER MDECIN.
SECOND MDECIN.
L'APOTHICAIRE.
UN PAYSAN.
UNE PAYSANNE.
PREMIER MUSICIEN.
SECOND MUSICIEN.
PREMIER AVOCAT.
SECOND AVOCAT.
PREMIER SUISSE.
SECOND SUISSE.
UN EXEMPT.
DEUX ARCHERS.
PLUSIEURS MUSICIENS.
JOUEURS D'INSTRUMENTS ET DANSEURS. 

La scne est  Paris.

ACTE I, Scne premire

JULIE, RASTE, NRINE.

JULIE: Mon Dieu!  raste, gardons d'tre surpris. Je tremble qu'on ne nous voie ensemble, et tout serait perdu, aprs la dfense que l'on m'a faite.

RASTE: Je regarde de tous cts, et je n'aperois rien.

JULIE: Aie aussi l'oeil au guet, Nrine, et prends bien garde qu'il ne vienne personne.

NRINE: Reposez-vous sur moi, et dites hardiment ce que vous avez  vous dire.

JULIE: Avez-vous imagin pour notre affaire quelque chose de favorable? et croyez-vous,  raste, pouvoir venir  bout de dtourner ce fcheux mariage que mon pre s'est mis en tte?

RASTE: Au moins y travaillons-nous fortement; et dj nous avons prpar un bon nombre de batteries pour renverser ce dessein ridicule.

NRINE: Par ma foi! voil votre pre.

JULIE: Ah! sparons-nous vite.

NRINE: Non, non, non, ne bougez: je m'tais trompe.

JULIE: Mon Dieu! Nrine, que tu es sotte de nous donner de ces frayeurs!

RASTE: Oui, belle Julie, nous avons dress pour cela quantit de machines, et nous ne feignons point de mettre tout en usage, sur la permission que vous m'avez donne. Ne nous demandez point tous les ressorts que nous ferons jouer: vous en aurez le divertissement; et, comme aux comdies, il est bon de vous laisser le plaisir de la surprise, et de ne vous avertir point de tout ce qu 'on vous fera voir. C'est assez de vous dire que nous avons en main divers stratagmes tous prts  produire dans l'occasion, et que l'ingnieuse Nrine et l'adroit Sbrigani entreprennent l'affaire.

NRINE: Assurment. Votre pre se moque-t-il de vouloir vous anger de son avocat de Limoges, Monsieur de Pourceaugnac, qu'il n'a vu de sa vie, et qui vient par le coche vous enlever  notre barbe? Faut-il que trois ou quatre mille cus de plus, sur la parole de votre oncle, lui fassent rejeter un amant qui vous agre? et une personne comme vous est-elle faite pour un Limosin? S'il a envie de se marier, que ne prend-il une Limosine et ne laisse-t-il en repos les chrtiens? Le seul nom de Monsieur de Pourceaugnac m'a mis dans une colre effroyable. J'enrage de Monsieur de Pourceaugnac. Quand il n'y aurait que ce nom-l, Monsieur de Pourceaugnac, j'y brlerai mes livres, ou je romprai ce mariage, et vous ne serez point Madame de Pourceaugnac. Pourceaugnac! Cela se peut-il souffrir? Non: Pourceaugnac est une chose que je ne saurais supporter; et nous lui jouerons tant de pices, nous lui ferons tant de niches sur niches, que nous renvoyerons  Limoges Monsieur de Pourceaugnac.

RASTE: Voici notre subtil Napolitain, qui nous dira des nouvelles.

Scne II

SBRIGANI, JULIE, RASTE, NRINE.

SBRIGANI: Monsieur, votre homme arrive, je l'ai vu  trois lieues d'ici, o a couch le coche; et dans la cuisine o il est descendu pour djeuner, je l'ai tudi une bonne grosse demie heure, et je le sais dj par cour. Pour sa figure, je ne veux point vous en parler: vous verrez de quel air la nature l'a dessin, et si l'ajustement qui l'accompagne y rpond comme il faut. Mais pour son esprit, je vous avertis par avance qu'il est des plus pais qui se fassent; que nous trouvons en lui une matire tout  fait dispose pour ce que nous voulons, et qu'il est homme enfin  donner dans tous les panneaux qu'on lui prsentera.

RASTE: Nous dis-tu vrai?

SBRIGANI: Oui, si je me connais en gens.

NRINE: Madame, voil un illustre; votre affaire ne pouvait tre mise en de meilleures mains, et c'est le hros de notre sicle pour les exploits dont il s'agit: un homme qui, vingt fois en sa vie, pour servir ses amis, a gnreusement affront les galres, qui, au pril de ses bras, et de ses paules, sait mettre noblement  fin les aventures les plus difficiles; et qui, tel que vous le voyez, est exil de son pays pour je ne sais combien d'actions honorables qu'il a gnreusement entreprises.

SBRIGANI: Je suis confus des louanges dont vous m'honorez, et je pourrais vous en donner, avec plus de justice, sur les merveilles de votre vie; et principalement sur la gloire que vous acqutes, lorsque, avec tant d'honntet, vous piptes au jeu, pour douze mille cus, ce jeune seigneur tranger que l'on mena chez vous; lorsque vous ftes galamment ce faux contrat qui ruina toute une famille; lorsque, avec tant de grandeur d'me, vous stes nier le dpt qu'on vous avait confi; et que si gnreusement on vous vit prter votre tmoignage  faire pendre ces deux personnes qui ne l'avaient pas mrit.

NRINE: Ce sont petites bagatelles qui ne valent pas qu'on en parle, et vos loges me font rougir.

SBRIGANI: Je veux bien pargner votre modestie: laissons cela; et pour commencer notre affaire, allons vite joindre notre provincial, tandis que, de votre ct, vous nous tiendrez prts au besoin les autres acteurs de la comdie.

RASTE: Au moins, Madame, souvenez-vous de votre rle; et pour mieux couvrir notre jeu, feignez, comme on vous a dit, d'tre la plus contente du monde des rsolutions de votre pre.

JULIE: S'il ne tient qu' cela, les choses iront  merveille.

RASTE: Mais, belle Julie, si toutes nos machines venaient  ne pas russir?

JULIE: Je dclarerai  mon pre mes vritables sentiments.

RASTE: Et si, contre vos sentiments, il s'obstinait  son dessein?

JULIE: Je le menacerai de me jeter dans un convent.

RASTE: Mais si, malgr tout cela, il voulait vous forcer  ce mariage?

JULIE: Que voulez-vous que je vous dise?

RASTE: Ce que je veux que vous me disiez?

JULIE: Oui.

RASTE: Ce qu'on dit quand on aime bien.

JULIE: Mais quoi?

RASTE: Que rien ne pourra vous contraindre, et que, malgr tous les efforts d'un pre, vous me promettez d'tre  moi.

JULIE: Mon Dieu!  raste, contentez-vous de ce que je fais maintenant, et n'allez point tenter sur l'avenir les rsolutions de mon cour. Ne fatiguez point mon devoir par les propositions d'une fcheuse extrmit, dont peut-tre n'aurons-nous pas besoin, et s'il y faut venir, souffrez au moins que j'y sois entrane par la suite des choses.

RASTE: Eh bien.

SBRIGANI: Ma foi, voici notre homme, songeons  nous.

NRINE: Ah! comme il est bti!

Scne III

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC se tourne du ct d'o il vient, comme parlant  des gens qui le suivent, SBRIGANI.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: H bien, quoi? qu'est-ce? qu'y a-t-il? Au diantre soit la sotte ville, et les sottes gens qui y sont! ne pouvoir faire un pas sans trouver des nigauds qui vous regardent, et se mettent  rire! Eh! Messieurs les badauds, faites vos affaires, et laissez passer les personnes sans leur rire au nez. Je me donne au diable, si je ne baille un coup de poing au premier que je verrai rire.

SBRIGANI: Qu'est-ce que c'est, Messieurs? que veut dire cela?  qui en avez-vous? Faut-il se moquer ainsi des honntes trangers qui arrivent ici?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Voil un homme raisonnable, celui-l.

SBRIGANI: Quel procd est le vtre? et qu'avez-vous  rire?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Fort bien.

SBRIGANI: Monsieur a-t-il quelque chose de ridicule en soi?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Oui.

SBRIGANI: Est-il autrement que les autres?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Suis-je tortu, ou bossu?

SBRIGANI: Apprenez  connatre les gens.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: C'est bien dit.

SBRIGANI: Monsieur est d'une mine  respecter.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Cela est vrai.

SBRIGANI: Personne de condition.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Oui, gentilhomme limosin.

SBRIGANI: Homme d'esprit.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Qui a tudi en droit.

SBRIGANI: Il vous fait trop d'honneur de venir dans votre ville.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Sans doute.

SBRIGANI: Monsieur n'est point une personne  faire rire.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Assurment.

SBRIGANI: Et quiconque rira de lui aura affaire  moi.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Monsieur, je vous suis infiniment oblig.

SBRIGANI: Je suis fch, Monsieur, de voir recevoir de la sorte une personne comme vous, et je vous demande pardon pour la ville.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je suis votre serviteur.

SBRIGANI: Je vous ai vu ce matin, Monsieur, avec le coche, lorsque vous avez djeun, et la grce avec laquelle vous mangiez votre pain m'a fait natre d'abord de l'amiti pour vous; et comme je sais que vous n'tes jamais venu en ce pays, et que vous y tes tout neuf, je suis bien aise de vous avoir trouv, pour vous offrir mon service  cette arrive, et vous aider  vous conduire parmi ce peuple, qui n'a pas parfois pour les honntes gens toute la considration qu'il faudrait.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: C'est trop de grce que vous me faites.

SBRIGANI: Je vous l'ai dj dit: du moment que je vous ai vu, je me suis senti pour vous de l'inclination.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je vous suis oblig.

SBRIGANI: Votre physionomie m'a plu.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ce m'est beaucoup d'honneur.

SBRIGANI: J'y ai vu quelque chose d'honnte.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je suis votre serviteur.

SBRIGANI: Quelque chose d'aimable.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ah, ah!

SBRIGANI: De gracieux.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ah, ah!

SBRIGANI: De doux.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ah, ah!

SBRIGANI: De majestueux.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ah, ah!

SBRIGANI: De franc.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ah, ah!

SBRIGANI: Et de cordial.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ah, ah!

SBRIGANI: Je vous assure que je suis tout  vous.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je vous ai beaucoup d'obligation.

SBRIGANI: C'est du fond du cour que je parle.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je le crois.

SBRIGANI: Si j'avais l'honneur d'tre connu de vous, vous sauriez que je suis homme tout  fait sincre.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je n'en doute point.

SBRIGANI: Ennemi de la fourberie.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: J'en suis persuad.

SBRIGANI: Et qui n'est pas capable de dguiser ses sentiments.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: C'est ma pense.

SBRIGANI: Vous regardez mon habit qui n'est pas fait comme les autres; mais je suis originaire de Naples,  votre service, et j'ai voulu conserver un peu la manire de s'habiller, et la sincrit de mon pays.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: C'est fort bien fait. Pour moi, j'ai voulu me mettre  la mode de la cour pour la campagne.

SBRIGANI: Ma foi! Cela vous va mieux qu' tous nos courtisans.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: C'est ce que m'a dit mon tailleur: l'habit est propre et riche, et il fera du bruit ici.

SBRIGANI: Sans doute. N'irez-vous pas au Louvre?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Il faudra bien aller faire ma cour.

SBRIGANI: Le Roi sera ravi de vous voir.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je le crois.

SBRIGANI: Avez-vous arrt un logis?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Non! J'allais en chercher un.

SBRIGANI: Je serai bien aise d'tre avec vous pour cela, et je connais tout ce pays-ci.

Scne IV

RASTE, SBRIGANI, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

RASTE: Ah! qu'est-ce ci? que vois-je? Quelle heureuse rencontre! Monsieur de Pourceaugnac! Que je suis ravi de vous voir! Comment? il semble que vous ayez peine  me reconnatre!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Monsieur, je suis votre serviteur.

RASTE: Est-il possible que cinq ou six annes m'aient t de votre mmoire? et que vous ne reconnaissiez pas le meilleur ami de toute la famille des Pourceaugnac?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Pardonnez-moi. ( Sbrigani.) Ma foi! je ne sais qui il est.

RASTE: Il n'y a pas un Pourceaugnac  Limoges que je ne connaisse, depuis le plus grand jusques au plus petit; je ne frquentais qu'eux dans le temps que j'y tais, et j'avais l'honneur de vous voir presque tous les jours.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: C'est moi qui l'ai reu, Monsieur.

RASTE: Vous ne vous remettez point mon visage?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Si fait. ( Sbrigani.) Je ne le connais point.

RASTE: Vous ne vous ressouvenez pas que j'ai eu le bonheur de boire je ne sais combien de fois avec vous?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Excusez-moi. ( Sbrigani.) Je ne sais ce que c'est.

RASTE: Comment appelez-vous ce traiteur de Limoges qui fait si bonne chre?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Petit-Jean?

RASTE: Le voil. Nous allions le plus souvent ensemble chez lui nous rjouir. Comment est-ce que vous nommez  Limoges ce lieu o l'on se promne?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Le cimetire des Arnes?

RASTE: Justement: c'est o je passais de si douces heures  jouir de votre agrable conversation. Vous ne vous remettez pas tout cela?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Excusez-moi, je me le remets. ( Sbrigani.) Diable emporte si je m'en souviens!

SBRIGANI: Il y a cent choses comme cela qui passent de la tte.

RASTE: Embrassez-moi donc, je vous prie, et resserrons les noeuds de notre ancienne amiti.

SBRIGANI: Voil un homme qui vous aime fort.

RASTE: Dites-moi un peu des nouvelles de toute la parent: comment se porte Monsieur votre. l. qui est si honnte homme?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Mon frre le consul?

RASTE: Oui.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Il se porte le mieux du monde.

RASTE: Certes j'en suis ravi. Et celui qui est de si bonne humeur? l. Monsieur votre.?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Mon cousin l'assesseur?

RASTE: Justement.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Toujours gai et gaillard.

RASTE: Ma foi! j'en ai beaucoup de joie. Et Monsieur votre oncle? le..?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je n'ai point d'oncle.

RASTE: Vous en aviez pourtant en ce temps-l.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Non, rien qu'une tante.

RASTE: C'est ce que je voulais dire, Madame votre tante: comment se porte-t-elle?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Elle est morte depuis six mois.

RASTE: Hlas! la pauvre femme! elle tait si bonne personne.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Nous avons aussi mon neveu le chanoine qui a pens mourir de la petite vrole.

RASTE: Quel dommage 'aurait t!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Le connaissez-vous aussi?

RASTE: Vraiment si je le connais! Un grand garon bien fait.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Pas des plus grands.

RASTE: Non, mais de taille bien prise.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Eh! oui.

RASTE: Qui est votre neveu.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Oui.

RASTE: Fils de votre frre ou de votre sour.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Justement.

RASTE: Chanoine de l'glise de. Comment l'appelez-vous?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: De Saint-Etienne.

RASTE: Le voil, je ne connais autre.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Il dit toute ma parent.

SBRIGANI: Il vous connat plus que vous ne croyez.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC:  ce que je vois, vous avez demeur longtemps dans notre ville?

RASTE: Deux ans entiers.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Vous tiez donc l quand mon cousin l'lu fit tenir son enfant  Monsieur notre gouverneur?

RASTE: Vraiment oui, j'y fus convi des premiers.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Cela fut galant.

RASTE: Trs galant, oui.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: C'tait un repas bien trouss.

RASTE: Sans doute.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Vous vtes donc aussi la querelle que j'eus avec ce gentilhomme prigordin?

RASTE: Oui.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Parbleu! il trouva  qui parler.

RASTE: Ah, ah!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Il me donna un soufflet, mais je lui dis bien son fait.

RASTE: Assurment. Au reste, je ne prtends pas que vous preniez d'autre logis que le mien.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je n'ai garde de.

RASTE: Vous moquez-vous? Je ne souffrirai point du tout que mon meilleur ami soit autre part que dans ma maison.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ce serait vous.

RASTE: Non: vous logerez chez moi.

SBRIGANI: Puisqu'il le veut obstinment, je vous conseille d'accepter l'offre.

RASTE: O sont vos hardes?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je les ai laisses, avec mon valet, o je suis descendu.

RASTE: Envoyons-les qurir par quelqu'un.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Non: je lui ai dfendu de bouger,  moins que j'y fusse moi-mme, de peur de quelque fourberie.

SBRIGANI: C'est prudemment avis.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ce pays-ci est un peu sujet  caution.

RASTE: On voit les gens d'esprit en tout.

SBRIGANI: Je vais accompagner Monsieur, et le ramnerai o vous voudrez.

RASTE: Oui, je serai bien aise de donner quelques ordres, et vous n'avez qu' revenir  cette maison-l.

SBRIGANI: Nous sommes  vous tout  l'heure.

RASTE: Je vous attends avec impatience.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Voil une connaissance o je ne m'attendais point.

SBRIGANI: Il a la mine d'tre honnte homme.

RASTE, seul: Ma foi! Monsieur de Pourceaugnac, nous vous en donnerons de toutes les faons. Les choses sont prpares, et je n'ai qu' frapper. Hol!

Scne V

L'APOTHICAIRE, RASTE.

RASTE: Je crois, Monsieur, que vous tes le mdecin  qui l'on est venu parler de ma part.

L'APOTHICAIRE: Non, Monsieur, ce n'est pas moi qui suis le mdecin;  moi n'appartient pas cet honneur, et je ne suis qu'apothicaire, apothicaire indigne, pour vous servir.

RASTE: Et Monsieur le mdecin est-il  la maison?

L'APOTHICAIRE: Oui, il est l embarrass  expdier quelques malades, et je vais lui dire que vous tes ici.

RASTE: Non, ne bougez: j'attendrai qu'il ait fait; c'est pour lui mettre entre les mains certain parent que nous avons, dont on lui a parl, et qui se trouve attaqu de quelque folie, que nous serions bien aises qu'il pt gurir avant que de le marier.

L'APOTHICAIRE: Je sais ce que c'est, je sais ce que c'est, et j'tais avec lui quand on lui a parl de cette affaire. Ma foi, ma foi! vous ne pouviez pas vous adresser  un mdecin plus habile: c'est un homme qui sait la mdecine  fond, comme je sais ma croix de par Dieu, et qui, quand on devrait crever, ne dmordrait pas d'un iota des rgles des anciens. Oui, il suit toujours le grand chemin, le grand chemin, et ne va point chercher midi  quatorze heures; et pour tout l'or du monde, il ne voudrait pas avoir guri une personne avec d'autres remdes que ceux que la Facult permet.

RASTE: Il fait fort bien: un malade ne doit point vouloir gurir que la Facult n'y consente.

L'APOTHICAIRE: Ce n'est pas parce que nous sommes grands amis, que j'en parle; mais il y a plaisir, il y a plaisir d'tre son malade; et j'aimerais mieux mourir de ses remdes que de gurir de ceux d'un autre; car, quoi qui puisse arriver, on est assur que les choses sont toujours dans l'ordre; et quand on meurt sous sa conduite, vos hritiers n'ont rien  vous reprocher.

RASTE: C'est une grande consolation pour un dfunt.

L'APOTHICAIRE: Assurment: on est bien aise au moins d'tre mort mthodiquement. Au reste, il n'est pas de ces mdecins qui marchandent les maladies: c'est un homme expditif, expditif, qui aime  dpcher ses malades; et quand on a  mourir, cela se fait avec lui le plus vite du monde.

RASTE: En effet, il n'est rien tel que de sortir promptement d'affaire.

L'APOTHICAIRE: Cela est vrai:  quoi bon tant barguigner et tant tourner autour du pot? Il faut savoir vitement le court ou le long d'une maladie.

RASTE: Vous avez raison.

L'APOTHICAIRE: Voil dj trois de mes enfants dont il m'a fait l'honneur de conduire la maladie, qui sont morts en moins de quatre jours, et qui, entre les mains d'un autre, auraient langui plus de trois mois.

RASTE: Il est bon d'avoir des amis comme cela.

L'APOTHICAIRE: Sans doute. Il ne me reste que deux enfants, dont il prend soin comme des siens; il les traite et gouverne  sa fantaisie, sans que je me mle de rien; et le plus souvent, quand je reviens de la ville, je suis tout tonn que je les trouve saigns ou purgs par son ordre.

RASTE: Voil les plus obligeants soins du monde.

L'APOTHICAIRE: Le voici, le voici, le voici qui vient.

Scne VI

PREMIER MDECIN, UN PAYSAN, UNE PAYSANNE, RASTE, L'APOTHICAIRE.

LE PAYSAN: Monsieur, il n'en peut plus, et il dit qu'il sent dans la tte les plus grandes douleurs du monde.

PREMIER MDECIN: Le malade est un sot, d'autant plus que, dans la maladie dont il est attaqu, ce n'est pas la tte, selon Galien, mais la rate, qui lui doit faire mal.

LE PAYSAN: Quoi que c'en soit, Monsieur, il a toujours avec cela son cours de ventre depuis six mois.

PREMIER MDECIN: Bon, c'est signe que le dedans se dgage. Je l'irai visiter dans deux ou trois jours; mais s'il mourait avant ce temps-l, ne manquez pas de m'en donner avis, car il n'est pas de la civilit qu'un mdecin visite un mort.

LA PAYSANNE: Mon pre, Monsieur, est toujours malade de plus en plus.

PREMIER MDECIN: Ce n'est pas ma faute: je lui donne des remdes; que ne gurit-il? Combien a-t-il t saign de fois?

LA PAYSANNE: Quinze, Monsieur, depuis vingt jours.

PREMIER MDECIN: Quinze fois saign?

LA PAYSANNE: Oui.

PREMIER MDECIN: Et il ne gurit point?

LA PAYSANNE: Non, Monsieur.

PREMIER MDECIN: C'est signe que la maladie n'est pas dans le sang. Nous le ferons purger autant de fois, pour voir si elle n'est pas dans les humeurs; et si rien ne nous russit, nous l'envoyerons aux bains.

L'APOTHICAIRE: Voil le fin cela, voil le fin de la mdecine.

RASTE: C'est moi, Monsieur, qui vous ai envoy parler ces jours passs pour un parent un peu troubl d'esprit, que je veux vous donner chez vous, afin de le gurir avec plus de commodit, et qu'il soit vu de moins de monde.

PREMIER MDECIN: Oui, Monsieur, j'ai dj dispos tout, et promets d'en avoir tous les soins imaginables.

RASTE: Le voici fort  propos.

PREMIER MDECIN: La conjoncture est tout  fait heureuse, et j'ai ici un ancien de mes amis avec lequel je serai bien aise de consulter sa maladie.

Scne VII

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, RASTE, L'APOTHICAIRE, PREMIER MDECIN.

RASTE,  Monsieur de Pourceaugnac: Une petite affaire m'est survenue, qui m'oblige  vous quitter: mais voil une personne entre les mains de qui je vous laisse, qui aura soin pour moi de vous traiter du mieux qu'il lui sera possible.

PREMIER MDECIN: Le devoir de ma profession m'y oblige, et c'est assez que vous me chargiez de ce soin.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: C'est son matre d'htel, sans doute, et il faut que ce soit un homme de qualit.

PREMIER MDECIN: Oui, je vous assure que je traiterai Monsieur mthodiquement, et dans toutes les rgularits de notre art.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Mon Dieu! il ne me faut point tant de crmonies; et je ne viens pas ici pour incommoder.

PREMIER MDECIN: Un tel emploi ne me donne que de la joie.

RASTE: Voil toujours dix pistoles d'avance, en attendant ce que j'ai promis.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Non, s'il vous plat, je n'entends pas que vous fassiez de dpense, et que vous envoyiez rien acheter pour moi.

RASTE: Mon Dieu! laissez faire. Ce n'est pas pour ce que vous pensez.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je vous demande de ne me traiter qu'en ami.

RASTE: C'est ce que je veux faire. (Bas au mdecin.) Je vous recommande surtout de ne le point laisser sortir de vos mains; car parfois il veut s'chapper.

PREMIER MDECIN: Ne vous mettez pas en peine.

RASTE,  Monsieur de Pourceaugnac: Je vous prie de m'excuser de l'incivilit que je commets.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Vous vous moquez, et c'est trop de grce que vous me faites.

Scne VIII

PREMIER MDECIN, SECOND MDECIN, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, L'APOTHICAIRE.

PREMIER MDECIN: Ce m'est beaucoup d'honneur, Monsieur, d'tre choisi pour vous rendre service.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je suis votre serviteur.

PREMIER MDECIN: Voici un habile homme, mon confrre, avec lequel je vais consulter la manire dont nous vous traiterons.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Il ne faut point tant de faons, vous dis-je, et je suis homme  me contenter de l'ordinaire.

PREMIER MDECIN: Allons, des siges.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Voil, pour un jeune homme, des domestiques bien lugubres!

PREMIER MDECIN: Allons, Monsieur: prenez votre place, Monsieur.
Lorsqu'ils sont assis, les deux Mdecins lui prennent chacun une main, pour lui tter le pouls.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, prsentant ses mains: Votre trs humble valet. (Voyant qu'ils lui ttent le pouls.) Que veut dire cela?

PREMIER MDECIN: Mangez-vous bien, Monsieur?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Oui, et bois encore mieux.

PREMIER MDECIN: Tant pis: cette grande apptition du froid et de l'humide est une indication de la chaleur et scheresse qui est au dedans. Dormez-vous fort?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Oui, quand j'ai bien soup.

PREMIER MDECIN: Faites-vous des songes?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Quelquefois.

PREMIER MDECIN: De quelle nature sont-ils?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: De la nature des songes. Quelle diable de conversation est-ce l?

PREMIER MDECIN: Vos djections, comment sont-elles?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ma foi! je ne comprends rien  toutes ces questions, et je veux plutt boire un coup.

PREMIER MDECIN: Un peu de patience, nous allons raisonner sur votre affaire devant vous, et nous le ferons en franais, pour tre plus intelligibles.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Quel grand raisonnement faut-il pour manger un morceau?

PREMIER MDECIN: Comme ainsi soit qu'on ne puisse gurir une maladie qu'on ne la connaisse parfaitement, et qu'on ne la puisse parfaitement connatre sans en bien tablir l'ide particulire, et la vritable espce, par ses signes diagnostiques et prognostiques, vous me permettrez, Monsieur notre ancien, d'entrer en considration de la maladie dont il s'agit, avant que de toucher  la thrapeutique, et aux remdes qu'il nous conviendra faire pour la parfaite curation d'icelle. Je dis donc, Monsieur, avec votre permission, que notre malade ici prsent est malheureusement attaqu, affect, travaill de cette sorte de folie que nous nommons fort bien mlancolie hypocondriaque, espce de folie trs fcheuse, et qui ne demande pas moins qu'un Esculape comme vous, consomm dans notre art, vous, dis-je, qui avez blanchi, comme on dit, sous le harnois, et auquel il en a tant pass par les mains de toutes les faons. Je l'appelle mlancolie hypocondriaque, pour la distinguer des deux autres; car le clbre Galien tablit doctement  son ordinaire trois espces de cette maladie que nous nommons mlancolie, ainsi appele non-seulement par les Latins, mais encore par les Grecs, ce qui est bien  remarquer pour notre affaire: la premire, qui vient du propre vice du cerveau; la seconde, qui vient de tout le sang, fait et rendu atrabilaire; la troisime, appele hypocondriaque, qui est la ntre, laquelle procde du vice de quelque partie du bas-ventre et de la rgion infrieure, mais particulirement de la rate, dont la chaleur et l'inflammation porte au cerveau de notre malade beaucoup de fuligines paisses et crasses, dont la vapeur noire et maligne cause dpravation aux fonctions de la facult princesse, et fait la maladie dont, par notre raisonnement il est manifestement atteint et convaincu. Qu'ainsi ne soit, pour diagnostique incontestable de ce que je dis, vous n'avez qu' considrer ce grand srieux que vous voyez; cette tristesse accompagne de crainte et de dfiance, signes pathognomoniques et individuels de cette maladie, si bien marque chez le divin vieillard Hippocrate; cette physionomie, ces yeux rouges et hagards, cette grande barbe, cette habitude du corps, menue, grle, noire et velue, lesquels signes le dnotent trs affect de cette maladie, procdante du vice des hypocondres: laquelle maladie, par laps de temps naturalise, envieillie, habitue, et ayant pris droit de bourgeoisie chez lui, pourrait bien dgnrer ou en manie, ou en phthisie, ou en apoplexie, ou mme en fine frnsie et fureur. Tout ceci suppos, puisqu'une maladie bien connue est  demi gurie, car ignoti nulla est curatio morbi, il ne vous sera pas difficile de convenir des remdes que nous devons faire  Monsieur. Premirement, pour remdier  cette plthore obturante, et  cette cacochymie luxuriante par tout le corps, je suis d'avis qu'il soit phlbotomis libralement, c'est--dire que les saignes soient frquentes et plantureuses: en premier lieu de la basilique, puis de la cphalique. Et mme, si le mal est opinitre, de lui ouvrir la veine du front, et que l'ouverture soit large, afin que le gros sang puisse sortir; et en mme temps, de le purger, dsopiler, et vacuer par purgatifs propres et convenables, c'est--dire par cholagogues, mlanogogues, et caetera; et comme la vritable source de tout le mal est ou une humeur crasse et fculente, ou une vapeur noire et grossire qui obscurcit, infecte et salit les esprits animaux, il est  propos ensuite qu'il prenne un bain d'eau pure et nette, avec force petit-lait clair, pour purifier par l'eau la fculence de l'humeur crasse, et claircir par le lait clair la noirceur de cette vapeur; mais, avant toute chose, je trouve qu'il est bon de le rjouir par agrables conversations, chants et instruments de musique,  quoi il n'y a pas d'inconvnient de joindre des danseurs, afin que leurs mouvements, disposition et agilit puissent exciter et rveiller la paresse de ses esprits engourdis, qui occasionne l'paisseur de son sang, d'o procde la maladie. Voil les remdes que j'imagine, auxquels pourront tre ajouts beaucoup d'autres meilleurs par Monsieur notre matre et ancien, suivant l'exprience, jugement, lumire et suffisance qu'il s'est acquise dans notre art. Dixi.

SECOND MDECIN:  Dieu ne plaise, Monsieur, qu'il me tombe en pense d'ajouter rien  ce que vous venez de dire! Vous avez si bien discouru sur tous les signes, les symptmes et les causes de la maladie de Monsieur; le raisonnement que vous en avez fait est si docte et si beau, qu'il est impossible qu'il ne soit pas fou, et mlancolique hypocondriaque; et quand il ne le serait pas, il faudrait qu'il le devnt, pour la beaut des choses que vous avez dites, et la justesse du raisonnement que vous avez fait. Oui, Monsieur, vous avez dpeint fort graphiquement, graphice depinxisti, tout ce qui appartient  cette maladie: il ne se peut rien de plus doctement, sagement, ingnieusement conu, pens, imagin, que ce que vous avez prononc au sujet de ce mal, soit pour la diagnose, ou la prognose, ou la thrapie; et il ne me reste rien ici, que de fliciter Monsieur d'tre tomb entre vos mains, et de lui dire qu'il est trop heureux d'tre fou, pour prouver l'efficace et la douceur des remdes que vous avez si judicieusement proposs. Je les approuve tous, manibus et pedibus descendo in tuam sententiam. Tout ce que j'y voudrais ajouter, c'est de faire les saignes et les purgations en nombre impair: numero deus impari gaudet; de prendre le lait clair avant le bain; de lui composer un fronteau o il entre du sel: le sel est symbole de la sagesse; de faire blanchir les murailles de sa chambre, pour dissiper les tnbres de ses esprits: album est disgregativum visus; et de lui donner tout  l'heure un petit lavement, pour servir de prlude et d'introduction  ces judicieux remdes, dont, s'il a  gurir, il doit recevoir du soulagement. Fasse le Ciel que ces remdes, Monsieur, qui sont les vtres, russissent au malade selon notre intention!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Messieurs, il y a une heure que je vous coute. Est-ce que nous jouons ici une comdie?

PREMIER MDECIN: Non, Monsieur, nous ne jouons point.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Qu'est-ce que tout ceci? et que voulez-vous dire avec votre galimatias et vos sottises?

PREMIER MDECIN: Bon, dire des injures. Voil un diagnostique qui nous manquait pour la confirmation de son mal, et ceci pourrait bien tourner en manie.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Avec qui m'a-t-on mis ici?
Il crache deux ou trois fois.

PREMIER MDECIN: Autre diagnostique: la sputation frquente.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Laissons cela, et sortons d'ici.

PREMIER MDECIN: Autre encore: l'inquitude de changer de place.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Qu'est-ce donc que toute cette affaire? et que me voulez-vous?

PREMIER MDECIN: Vous gurir, selon l'ordre qui nous a t donn.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Me gurir?

PREMIER MDECIN: Oui.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Parbleu! je ne suis pas malade.

PREMIER MDECIN: Mauvais signe, lorsqu'un malade ne sent pas son mal.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je vous dis que je me porte bien.

PREMIER MDECIN: Nous savons mieux que vous comment vous vous portez, et nous sommes mdecins, qui voyons clair dans votre constitution.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Si vous tes mdecins, je n'ai que faire de vous; et je me moque de la mdecine.

PREMIER MDECIN: Hon, hon: voici un homme plus fou que nous ne pensons.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Mon pre et ma mre n'ont jamais voulu de remdes, et ils sont morts tous deux sans l'assistance des mdecins.

PREMIER MDECIN: Je ne m'tonne pas s'ils ont engendr un fils qui est insens. Allons, procdons  la curation, et par la douceur exhilarante de l'harmonie, adoucissons, lnifions, et accoisons l'aigreur de ses esprits, que je vois prts  s'enflammer.

Scne IX

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Que diable est-ce l? Les gens de ce pays-ci sont-ils insenss? Je n'ai jamais rien vu de tel, et je n'y comprends rien du tout.

Scne X

Deux musiciens italiens en mdecins grotesques, suivis de huit matassins, chantent ces paroles soutenues de la symphonie d'un mlange d'instruments, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

LES DEUX MUSICIENS

Bon di, bon di, bon di:
Non vi lasciate uccidere
Dal dolor malinconico.
Noi vi faremo ridere
Col nostro canto harmonico;
Sol'per guarirvi
Siamo venuti qui.
Bon di, bon di, bon di.

PREMIER MUSICIEN

Altro non  la pazzia
Che malinconia.
Il malato
Non  disperato,
Se vol pigliar un poco d'allegria:
Altro non  la pazzia
Che malinconia.

SECOND MUSICIEN

S, cantate, ballate, ridete;
E se far meglio volete,
Quando sentite il delirio vicino,
Pigliate del vino,
E qualche volta un poco di tabac.
Alegramente, Monsu Pourceaugnac!

Scne XI

L'APOTHICAIRE, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, DEUX MUSICIENS, HUIT MATASSINS.

L'APOTHICAIRE: Monsieur, voici un petit remde, un petit remde, qu'il vous faut prendre, s'il vous plat, s'il vous plat.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Comment? Je n'ai que faire de cela.

L'APOTHICAIRE: Il a t ordonn, Monsieur, il a t ordonn.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ah! que de bruit!

L'APOTHICAIRE: Prenez-le, Monsieur, prenez-le: il ne vous fera point de mal, il ne vous fera point de mal.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ah!

L'APOTHICAIRE: C'est un petit clystre, un petit clystre, bnin, bnin; Il est bnin, bnin; l, prenez, prenez, prenez, Monsieur: c'est pour dterger, pour dterger, dterger.

Les deux Musiciens, accompagns des Matassins et des instruments, dansent  l'entour de M. de Pourceaugnac, et s'arrtant devant lui, chantent:

Piglia-lo s,
Signor Monsu,
Piglia-lo, piglia-lo, piglia-lo s,
Che non ti far male,
Piglia-lo s questo servitiale;
Piglia-lo s,
Signor Monsu,
Piglia-lo, piglia-lo, piglia-lo s.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Allez-vous-en au diable.

L'Apothicaire, les deux Musiciens, et les Matassins le suivent, tous une seringue  la main. Monsieur de Pourceaugnac revient sur le thtre poursuivi par tous ces gens, qui ont tous la seringue  la main. Il y retrouve l'Apothicaire, qui veut lui donner le lavement; ce qui l'oblige  s'asseoir, et les deux Musiciens recommencent Piglia-lo s, etc.; et les Matassins recommencent pareillement leur danse, comme ci-devant.

ACTE II, Scne premire

SBRIGANI, PREMIER MDECIN.

PREMIER MDECIN: Il a forc tous les obstacles que j'avais mis, et s'est drob aux remdes que je commenais de lui faire.

SBRIGANI: C'est tre bien ennemi de soi-mme, que de fuir des remdes aussi salutaires que les vtres.

PREMIER MDECIN: Marque d'un cerveau dmont, et d'une raison dprave, que de ne vouloir pas gurir.

SBRIGANI: Vous l'auriez guri haut la main.

PREMIER MDECIN: Sans doute, quand il y aurait eu complication de douze maladies.

SBRIGANI: Cependant voil cinquante pistoles bien acquises qu'il vous fait perdre.

PREMIER MDECIN: Moi? je n'entends point les perdre, et je prtends le gurir en dpit qu'il en ait. Il est li et engag  mes remdes, et je veux le faire saisir o je le trouverai, comme dserteur de la mdecine, et infracteur de mes ordonnances.

SBRIGANI: Vous avez raison: vos remdes taient un coup sr, et c'est de l'argent qu'il vous vole.

PREMIER MDECIN: O puis-je en avoir des nouvelles?

SBRIGANI: Chez le bon homme Oronte assurment, dont il vient pouser la fille, et qui, ne sachant rien de l'infirmit de son gendre futur, voudra peut-tre se hter de conclure le mariage.

PREMIER MDECIN: Je vais lui parler tout  l'heure.

SBRIGANI: Vous ne ferez point mal.

PREMIER MDECIN: Il est hypothqu  mes consultations, et un malade ne se moquera pas d'un mdecin.

SBRIGANI: C'est fort bien dit  vous; et, si vous m'en croyez, vous ne souffrirez point qu'il se marie, que vous ne l'ayez pans tout votre sol.

PREMIER MDECIN: Laissez-moi faire.

SBRIGANI: Je vais, de mon ct, dresser une autre batterie, et le beau-pre est aussi dupe que le gendre.

Scne II

ORONTE, PREMIER MDECIN.

PREMIER MDECIN: Vous avez, Monsieur, un certain Monsieur de Pourceaugnac qui doit pouser votre fille.

ORONTE: Oui, je l'attends de Limoges, et il devrait tre arriv.

PREMIER MDECIN: Aussi l'est-il, et il s'en est fui de chez moi, aprs y avoir t mis; mais je vous dfends, de la part de la mdecine, de procder au mariage que vous avez conclu, que je ne l'aie dment prpar pour cela, et mis en tat de procrer des enfants bien conditionns et de corps et d'esprit.

ORONTE: Comment donc?

PREMIER MDECIN: Votre prtendu gendre a t constitu mon malade: sa maladie qu'on m'a donn  gurir est un meuble qui m'appartient, et que je compte entre mes effets; et je vous dclare que je ne prtends point qu'il se marie, qu'au pralable il n'ait satisfait  la mdecine, et subi les remdes que je lui ai ordonns.

ORONTE: Il a quelque mal?

PREMIER MDECIN: Oui.

ORONTE: Et quel mal, s'il vous plat?

PREMIER MDECIN: Ne vous en mettez pas en peine.

ORONTE: Est-ce quelque mal.?

PREMIER MDECIN: Les mdecins sont obligs au secret: il suffit que je vous ordonne,  vous et  votre fille, de ne point clbrer, sans mon consentement, vos noces avec lui, sur peine d'encourir la disgrce de la Facult, et d'tre accabls de toutes les maladies qu'il nous plaira.

ORONTE: Je n'ai garde, si cela est, de faire le mariage.

PREMIER MDECIN: On me l'a mis entre les mains, et il est oblig d'tre mon malade.

ORONTE:  la bonne heure.

PREMIER MDECIN: Il a beau fuir, je le ferai condamner par arrt  se faire gurir par moi.

ORONTE: J'y consens.

PREMIER MDECIN: Oui, il faut qu'il crve, ou que je le gurisse.

ORONTE: Je le veux bien.

PREMIER MDECIN: Et si je ne le trouve, je m'en prendrai  vous, et je vous gurirai au lieu de lui.

ORONTE: Je me porte bien.

PREMIER MDECIN: Il n'importe, il me faut un malade, et je prendrai qui je pourrai.

ORONTE: Prenez qui vous voudrez; mais ce ne sera pas moi. Voyez un peu la belle raison!

Scne III

SBRIGANI, en marchand flamand, ORONTE.

SBRIGANI: Montsir, avec le fostre permission, je suisse un trancher marchand flamane, qui foudrait bienne fous temandair un petit nouvel.

ORONTE: Quoi, Monsieur?

SBRIGANI: Mettez le fostre chapeau sur le teste, Montsir, si ve plaist.

ORONTE: Dites-moi, Monsieur, ce que vous voulez.

SBRIGANI: Moi le dire rien, Montsir, si fous le mettre pas le chapeau sur le teste.

ORONTE: Soit. Qu'y a-t-il, Monsieur?

SBRIGANI: Fous connaistre point en sti file un certe Montsir Oronte?

ORONTE: Oui, je le connais.

SBRIGANI: Et quel homme est-ile, Montsir, si ve plaist?

ORONTE: C'est un homme comme les autres.

SBRIGANI: Je vous temande, Montsir, s'il est un homme riche qui a du bienne?

ORONTE: Oui.

SBRIGANI: Mais riche beaucoup grandement, Montsir?

ORONTE: Oui.

SBRIGANI: J'en suis aise beaucoup, Montsir.

ORONTE: Mais pourquoi cela?

SBRIGANI: L'est, Montsir, pour un petit raisonne de consquence pour nous.

ORONTE: Mais encore, pourquoi?

SBRIGANI: L'est, Montsir, que sti Montsir Oronte donne son fille en mariage  un certe Montsir de Pourcegnac.

ORONTE: H bien?

SBRIGANI: Et sti Montsir de Pourcegnac, Montsir, l'est un homme que doivre beaucoup grandement  dix ou douze marchanne flamane qui estre venu ici.

ORONTE: Ce Monsieur de Pourceaugnac doit beaucoup  dix ou douze marchands?

SBRIGANI: Oui, Montsir; et depuis huite mois, nous afoir obtenir un petit sentence contre lui, et lui  remettre  payer tou ce cranciers de sti mariage
 que sti Montsir Oronte donne pour son fille.

ORONTE: Hon, hon, il a remis l  payer ses cranciers?

SBRIGANI: Oui, Montsir, et avec un grant dfotion nous tous attendre sti mariage.

ORONTE: L'avis n'est pas mauvais. Je vous donne le bonjour.

SBRIGANI: Je remercie, Montsir, de la faveur grande.

ORONTE: Votre trs humble valet.

SBRIGANI: Je le suis, Montsir, obliger plus que beaucoup du bon nouvel que Montsir m'avoir donn. (Il te sa barbe et dpouille l'habit de Flamand qu'il a par-dessus le sien.) Cela ne va pas mal. Quittons notre ajustement de Flamand, pour songer  d'autres machines; et tchons de semer tant de soupons et de division entre le beau-pre et le gendre, que cela rompe le mariage prtendu. Tous deux galement sont propres  gober les hameons qu'on leur veut tendre; et, entre nous autres fourbes de la premire classe, nous ne faisons que nous jouer, lorsque nous trouvons un gibier aussi facile que celui-l.

Scne IV

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, SBRIGANI.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Piglia-lo s, piglia-lo s, Signor Monsu: que diable est-ce l? Ah!

SBRIGANI: Qu'est-ce, Monsieur, qu'avez-vous?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Tout ce que je vois me semble lavement.

SBRIGANI: Comment?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Vous ne savez pas ce qui m'est arriv dans ce logis  la porte duquel vous m'avez conduit?

SBRIGANI: Non vraiment: qu'est-ce que c'est?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je pensais y tre rgal comme il faut.

SBRIGANI: H bien?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je vous laisse entre les mains de Monsieur. Des mdecins habills de noir. Dans une chaise. Tter le pouls. Comme ainsi soit. Il est fou. Deux gros joufflus. Grands chapeaux. Bon di, bon di. Six pantalons. Ta, ra, ta, ta; Ta, ra, ta, ta. Alegramente, Monsu Pourceaugnac. Apothicaire. Lavement. Prenez, Monsieur, prenez, prenez. Il est bnin, bnin, bnin. C'est pour dterger, pour dterger, dterger. Piglia-lo s, Signor Monsu, piglia-lo, piglia-lo, piglia-lo s. Jamais je n'ai t si sol de sottises.

SBRIGANI: Qu'est-ce que tout cela veut dire?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Cela veut dire que cet homme-l, avec ses grandes embrassades, est un fourbe qui m'a mis dans une maison pour se moquer de moi, et me faire une pice.

SBRIGANI: Cela est-il possible?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Sans doute. Ils taient une douzaine de possds aprs mes chausses; et j'ai eu toutes les peines du monde  m'chapper de leurs pattes.

SBRIGANI: Voyez un peu, les mines sont bien trompeuses! Je l'aurais cru le plus affectionn de vos amis. Voil un de mes tonnements, comme il est possible qu'il y ait des fourbes comme cela dans le monde.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ne sens-je point le lavement? Voyez, je vous prie.

SBRIGANI: Eh! il y a quelque petite chose qui approche de cela.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: J'ai l'odorat et l'imagination toute remplie de cela, et il me semble toujours que je vois une douzaine de lavements qui me couchent en joue.

SBRIGANI: Voil une mchancet bien grande! et les hommes sont bien tratres et sclrats!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Enseignez-moi, de grce, le logis de Monsieur Oronte: je suis bien aise d'y aller tout  l'heure.

SBRIGANI: Ah, ah! vous tes donc de complexion amoureuse, et vous avez ou parler que ce Monsieur Oronte a une fille.?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Oui, je viens l'pouser.

SBRIGANI: L'. L'pouser?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Oui.

SBRIGANI: En mariage?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: De quelle faon donc?

SBRIGANI: Ah! c'est une autre chose, et je vous demande pardon.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Qu'est-ce que cela veut dire?

SBRIGANI: Rien.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Mais encore?

SBRIGANI: Rien, vous dis-je: j'ai un peu parl trop vite.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je vous prie de me dire ce qu'il y a l-dessous.

SBRIGANI: Non, cela n'est pas ncessaire.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: De grce.

SBRIGANI: Point: je vous prie de m'en dispenser.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Est-ce que vous n'tes pas de mes amis?

SBRIGANI: Si fait; on ne peut pas l'tre davantage.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Vous devez donc ne me rien cacher.

SBRIGANI: C'est une chose o il y va de l'intrt du prochain.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Afin de vous obliger  m'ouvrir votre coeur, voil une petite bague que je vous prie de garder pour l'amour de moi.

SBRIGANI: Laissez-moi consulter un peu si je le puis faire en conscience. C'est un homme qui cherche son bien, qui tche de pourvoir sa fille le plus avantageusement qu'il est possible, et il ne faut nuire  personne. Ce sont des choses qui sont connues  la vrit, mais j'irai les dcouvrir  un homme qui les ignore, et il est dfendu de scandaliser son prochain. Cela est vrai. Mais, d'autre part, voil un tranger qu'on veut surprendre, et qui, de bonne foi, vient se marier avec une fille qu'il ne connat pas et qu'il n'a jamais vue; un gentilhomme plein de franchise, pour qui je me sens de l'inclination, qui me fait l'honneur de me tenir pour son ami, prend confiance en moi, et me donne une bague  garder pour l'amour de lui. Oui, je trouve que je puis vous dire les choses sans blesser ma conscience; mais tchons de vous les dire le plus doucement qu'il nous sera possible, et d'pargner les gens le plus que nous pourrons. De vous dire que cette fille-l mne une vie dshonnte, cela serait un peu trop fort; cherchons, pour nous expliquer, quelques termes plus doux. Le mot de galante aussi n'est pas assez; celui de coquette acheve me semble propre  ce que nous voulons, et je m'en puis servir pour vous dire honntement ce qu'elle est.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: L'on me veut donc prendre pour dupe?

SBRIGANI: Peut-tre dans le fond n'y a-t-il pas tant de mal que tout le monde croit. Et puis il y a des gens, aprs tout, qui se mettent au-dessus de ces sortes de choses, et qui ne croient pas que leur honneur dpende.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je suis votre serviteur, je ne me veux point mettre sur la tte un chapeau comme celui-l, et l'on aime  aller le front lev dans la famille des Pourceaugnac.

SBRIGANI: Voil le pre.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ce vieillard-l?

SBRIGANI: Oui: je me retire.

Scne V

ORONTE, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Bonjour, Monsieur, bonjour.

ORONTE: Serviteur, Monsieur, serviteur.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Vous tes Monsieur Oronte, n'est-ce pas?

ORONTE: Oui.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Et moi, Monsieur de Pourceaugnac.

ORONTE:  la bonne heure.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Croyez-vous, Monsieur Oronte, que les Limosins soient des sots?

ORONTE: Croyez-vous, Monsieur de Pourceaugnac, que les Parisiens soient des btes?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Vous imaginez-vous, Monsieur Oronte, qu'un homme comme moi soit affam de femme?

ORONTE: Vous imaginez-vous, Monsieur de Pourceaugnac, qu'une fille comme la mienne soit si affame de mari?

Scne VI

JULIE, ORONTE, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

JULIE: On vient de me dire, mon pre, que Monsieur de Pourceaugnac est arriv. Ah! le voil sans doute, et mon coeur me le dit. Qu'il est bien fait! qu'il a bon air! et que je suis contente d'avoir un tel poux! Souffrez que je l'embrasse, et que je lui tmoigne.

ORONTE: Doucement, ma fille, doucement.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Tudieu, quelle galante! Comme elle prend feu d'abord!

ORONTE: Je voudrais bien savoir, Monsieur de Pourceaugnac, par quelle raison vous venez.
Julie s'approche de m. de Pourceaugnac, le regarde d'un air languissant, et lui veut prendre la main.
JULIE: Que je suis aise de vous voir! et que je brle d'impatience.

ORONTE: Ah, ma fille! tez-vous de l, vous dis-je.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ho, ho, quelle grillarde!

ORONTE: Je voudrais bien, dis-je, savoir par quelle raison, s'il vous plat, vous avez la hardiesse de.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Vertu de ma vie!

ORONTE,  part: Encore? Qu'est-ce  dire cela?

JULIE: Ne voulez-vous pas que je caresse l'poux que vous m'avez choisi?

ORONTE: Non: rentrez l-dedans.

JULIE: Laissez-moi le regarder.

ORONTE: Rentrez, vous dis-je.

JULIE: Je veux demeurer l, s'il vous plat.

ORONTE: Je ne veux pas, moi; et si tu ne rentres tout  l'heure, je.

JULIE: H bien! je rentre.

ORONTE: Ma fille est une sotte qui ne sait pas les choses.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Comme nous lui plaisons!

ORONTE: Tu ne veux pas te retirer?

JULIE: Quand est-ce donc que vous me marierez avec Monsieur?

ORONTE: Jamais; et tu n'es pas pour lui.

JULIE: Je le veux avoir, moi, puisque vous me l'avez promis.

ORONTE: Si je te l'ai promis, je te le dpromets.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Elle voudrait bien me tenir.

JULIE: Vous avez beau faire, nous serons maris ensemble en dpit de tout le monde.

ORONTE: Je vous en empcherai bien tous deux, je vous assure. Voyez un peu quel vertigo lui prend.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Mon Dieu, notre beau-pre prtendu, ne vous fatiguez point tant: on n'a pas envie de vous enlever votre fille, et vos grimaces n'attraperont rien.

ORONTE: Toutes les vtres n'auront pas grand effet.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Vous tes-vous mis dans la tte que Lonard de Pourceaugnac soit un homme  acheter chat en poche? Et qu'il n'ait pas l-dedans quelque morceau de judiciaire pour se conduire, pour se faire informer de l'histoire du monde, et voir, en se mariant, si son honneur a bien toutes ses srets?

ORONTE: Je ne sais pas ce que cela veut dire; mais vous tes-vous mis dans la tte qu'un homme de soixante et trois ans ait si peu de cervelle, et considre si peu sa fille, que de la marier avec un homme qui a ce que vous savez, et qui a t mis chez un mdecin pour tre pans?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: C'est une pice que l'on m'a faite, et je n'ai aucun mal.

ORONTE: Le mdecin me l'a dit lui-mme.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Le mdecin en a menti: je suis gentilhomme, et je le veux voir l'pe  la main.

ORONTE: Je sais ce que j'en dois croire, et vous ne m'abuserez pas l-dessus, non plus que sur les dettes que vous avez assignes sur le mariage de ma fille.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Quelles dettes?

ORONTE: La feinte ici est inutile, et j'ai vu le marchand flamand qui, avec les autres cranciers, a obtenu, depuis huit mois, sentence contre vous.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Quel marchand flamand? quels cranciers? quelle sentence obtenue contre moi?

ORONTE: Vous savez bien ce que je veux dire.

Scne VII

LUCETTE, ORONTE, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

LUCETTE, contrefaisant la Languedocienne: Ah! tu es assy, et  la fy yeu te trobi aprs ab fait tant de passs. Podes-tu, sclrat, podes-tu sousteni ma bisto?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Qu'est-ce que veut cette femme-l?

LUCETTE: Que te boli, infame! Tu fas semblan de nou me pas connouysse, et nou rougisses pas, impudent que tu sios, tu ne rougisses pas de me beyre? Nou sabi pas, Moussur, saquos bous dont m'an dit que bouillo espousa la fillo; may yeu bous declari que yeu soun sa fenno, et que y a set ans, Moussur, qu'en passan  Pezenas el auguet l'adresse damb sas mignardisos, commo sap tapla fayre, de me gaigna lou cor, et m'oubligel praquel mouyen  ly douna la man per l'espousa.

ORONTE: Oh! Oh!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Que diable est-ce ci?

LUCETTE: Lou trayt me quitel trs ans aprs, sul preteste de qualques affayres que l'apelabon dins soun pas, et despey noun ly resauput quaso de noubelo; may dins lou tens qui soungeabi lou mens, m'an dounat abist, que begnio dins aquesto bilo, per se remarida danb un autro jouena fillo, que sous parens ly an proucurado, sensse saupr res de sou prumi mariatge. Yeu ay tout quitat en diligensso, et me souy rendudo dins aqueste loc lou pu leau qu'ay pouscut, per m'oupousa en aquel criminel mariatge, et confondre as elys de tout le mounde lou plus mchant day hommes.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Voil une trange effronte!

LUCETTE: Impudent, n'as pas honte de m'injuria, alloc d'estre confus day reproches secrets que ta conssiensso te deu fayre?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Moi, je suis votre mari?

LUCETTE: Infame, gausos-tu dire lou contrari? He tu sabes be, per ma penno, que n'es que trop bertat; et plaguesso al Cel qu'aco nou fougesso pas, et que m'auquesso layssado dins l'estat d'innousseno et dins la tranquillitat oun moun amo bibio daban que tous charmes et tas trounparis oun m'en benguesson malhurousomen fayre sourty! Yeu nou serio pas reduito  fayr lou trist perssounatg qu'yeu fave presentomen,  beyre un marit cruel mespresa touto l'ardou que yeu ay per el, et me laissa sensse cap de pietat abandounado  las mourtles doulous que yeu ressenty de sas perfidos accis.

ORONTE: Je ne saurais m'empcher de pleurer. Allez, vous tes un mchant homme.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je ne connais rien  tout ceci.

Scne VIII

NRINE, ORONTE, LUCETTE, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

NRINE, contrefaisant la Picarde: Ah! je n'en pis plus, je sis toute essofle! Ah! finfaron, tu m'as bien fait courir, tu ne m'caperas mie. Justiche, justiche! je boute empeschement au mariage. Chs mon mery, Monsieur, et je veux faire pindre che bon pindar-l.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Encore!

ORONTE: Quel diable d'homme est-ce ci?

LUCETTE: Et que bouls-bous dire, ambe bostre empachomen, et bostro pendari? Quaquel homo es bostre marit?

NRINE: Oui, medeme, et je sis sa femme.

LUCETTE: Aquo es faus, aquos yeu que soun sa fenno; et se de estre pendut, aquo sera yeu que lou faray penjat.

NRINE: Je n'entains mie che baragoin-l.

LUCETTE: Yeu bous disy que yeu soun sa fenno.

NRINE: Sa femme?

LUCETTE: Oy.

NRINE: Je vous dis que chest my, encore in coup, qui le sis.

LUCETTE: Et yeu bous sousteni yeu, qu'aquos yeu.

NRINE: Il y a quetre ans qu'il m'a pose.

LUCETTE: Et yeu set ans y a que m'a preso per fenno.

NRINE: J'ay des gairants de tout cho que je dy.

LUCETTE: Tout mon pas lo sap.

NRINE: No ville en est tmoin.

LUCETTE: Tout Pzenas a bist nostre mariatge.

NRINE: Tout Chin-Quentin a assist  no noche.

LUCETTE: Nou y a res de tan beritable.

NRINE: Il gn'y a rien de plus chertain.

LUCETTE: Gausos-tu dire lou contrari, valisquos?

NRINE: Est-che que tu me dmaintiras, mchaint homme?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Il est aussi vrai l'un que l'autre.

LUCETTE: Quaign'inpudensso! Et coussy, miserable, nou te soubenes plus de la pauro Franon, et del paure Jeanet, que soun lous fruits de nostre mariatge?

NRINE: Bayez un peu l'insolence. Quoy? tu ne te souviens mie de chette pauvre ainfain, no petite Madelaine, que tu m'as laiche pour gaige de ta foy?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Voil deux impudentes carognes!

LUCETTE: Beny, Franon, beny, Jeanet, beny, toustou, beny, toustoune, beny fayre beyre  un payre dnaturat la duretat qu'el a per nautres.

NRINE: Venez, Madelaine, me n'ainfain, venez-ves-en ichy faire honte  vo pre de l'inpudainche qu'il a.

JEANET, FANCHON, MADELAINE: Ah! mon papa, mon papa, mon papa!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Diantre soit des petits fils de putains!

LUCETTE: Coussy, trayte, tu nou sios pas dins la darnire confusiu, de ressaupre  tal tous enfants, et de ferma l'aureillo  la tendresso paternello? Tu nou m'escaperas pas, infame; yeu te boli seguy per tout, et te reproucha ton crime jusquos  tant que me sio beniado, et que t'ayo fayt penia; couqui, te boli fayr penia.

NRINE: Ne rougis-tu mie de dire ches mots-l, et d'estre insainsible aux cairesses de chette pauvre ainfain? Tu ne te sauveras mie de mes pattes; et en dpit de tes dains, je feray bien voir que je sis ta femme, et je te feray pindre.

LES ENFANTS, tous ensemble: Mon papa, mon papa, mon papa!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Au secours! au secours! O fuirai-je? Je n'en puis plus.

ORONTE: Allez, vous ferez bien de le faire punir, et il mrite d'tre pendu.

Scne IX

SBRIGANI: Je conduis de l'oeil toutes choses, et tout ceci ne va pas mal. Nous fatiguerons tant notre provincial, qu'il faudra, ma foi! qu'il dguerpisse.

Scne X

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, SBRIGANI.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ah! je suis assomm. Quelle peine! Quelle maudite ville! Assassin de tous cts!

SBRIGANI: Qu'est-ce, Monsieur? Est-il encore arriv quelque chose?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Oui. Il pleut en ce pays des femmes et des lavements.

SBRIGANI: Comment donc?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Deux carognes de baragouineuses me sont venues accuser de les avoir pouses toutes deux, et me menacent de la justice.

SBRIGANI: Voil une mchante affaire, et la justice en ce pays-ci est rigoureuse en diable contre cette sorte de crime.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Oui; mais quand il y aurait information, ajournement, dcret, et jugement obtenu par surprise, dfaut et contumace, j'ai la voie de conflit de juridiction, pour temporiser, et venir aux moyens de nullit qui seront dans les procdures.

SBRIGANI: Voil en parler dans tous les termes, et l'on voit bien, Monsieur, que vous tes du mtier.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Moi, point du tout: je suis gentilhomme.

SBRIGANI: Il faut bien, pour parler ainsi, que vous ayez tudi la pratique.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Point: ce n'est que le sens commun qui me fait juger que je serai toujours reu  mes faits justificatifs, et qu'on ne me saurait condamner sur une simple accusation, sans un rcolement et confrontation avec mes parties.

SBRIGANI: En voil du plus fin encore.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ces mots-l me viennent sans que je les sache.

SBRIGANI: Il me semble que le sens commun d'un gentilhomme peut bien aller  concevoir ce qui est du droit et de l'ordre de la justice, mais non pas  savoir les vrais termes de la chicane.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ce sont quelques mots que j'ai retenus en lisant les romans.

SBRIGANI: Ah! fort bien.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Pour vous montrer que je n'entends rien du tout  la chicane, je vous prie de me mener chez quelque avocat pour consulter mon affaire.

SBRIGANI: Je le veux, et vais vous conduire chez deux hommes fort habiles; mais j'ai auparavant  vous avertir de n'tre point surpris de leur manire de parler: ils ont contract du barreau certaine habitude de dclamation qui fait que l'on dirait qu'ils chantent; et vous prendrez pour musique tout ce qu'ils vous diront.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Qu'importe comme ils parlent, pourvu qu'ils me disent ce que je veux savoir?

Scne XI

SBRIGANI, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, Deux avocats musiciens, dont l'un parle fort lentement, et l'autre fort vite, accompagns de deux procureurs et de deux sergents.

L'AVOCAT, tranant ses paroles:

La polygamie est un cas,
Est un cas pendable.

L'AVOCAT BREDOUILLEUR:

Votre fait
Est clair et net;
Et tout le droit
Sur cet endroit
Conclut tout droit.

Si vous consultez nos auteurs,
Lgislateurs et glossateurs,
Justinian, Papinian,
Ulpian et Tribonian,
Fernand, Rebuffe, Jean Imole,
Paul, Castre, Julian, Barthole,
Jason, Alciat, et Cujas,
Ce grand homme si capable,
La polygamie est un cas,
Est un cas pendable.

Tous les peuples polics
Et bien senss:
Les Franais, Anglais, Hollandais,
Danois, Sudois, Polonais,
Portugais, Espagnols, Flamands,
Italiens, Allemands,
Sur ce fait tiennent loi semblable,
Et l'affaire est sans embarras:
La polygamie est un cas,
Est un cas pendable.

Monsieur de Pourceaugnac les bat. Deux Procureurs et deux Sergents dansent une entre, qui finit l'acte.

ACTE III, Scne premire

RASTE, SBRIGANI.

SBRIGANI: Oui, les choses s'acheminent o nous voulons; et comme ses lumires sont fort petites, et son sens le plus born du monde, je lui ai fait prendre une frayeur si grande de la svrit de la justice de ce pays, et des apprts qu'on faisait dj pour sa mort, qu'il veut prendre la fuite. Et pour se drober avec plus de facilit aux gens que je lui ai dit qu'on avait mis pour l'arrter aux portes de la ville, il s'est rsolu  se dguiser, et le dguisement qu'il a pris est l'habit de femme.

RASTE: Je voudrais bien le voir en cet quipage.

SBRIGANI: Songez de votre part  achever la comdie; et tandis que je jouerai mes scnes avec lui, allez-vous-en. (Il lui parle  l'oreille.)  Vous entendez bien?

RASTE: Oui.

SBRIGANI: Et lorsque je l'aurai mis o je veux.

RASTE: Fort bien.

SBRIGANI: Et quand le pre aura t averti par moi.

RASTE: Cela va le mieux du monde.

SBRIGANI: Voici notre demoiselle: allez vite, qu'il ne nous voie ensemble.

Scne II

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, en femme, SBRIGANI.

SBRIGANI: Pour moi, je ne crois pas qu'en cet tat on puisse jamais vous connatre, et vous avez la mine, comme cela, d'une femme de condition.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Voil qui m'tonne, qu'en ce pays-ci les formes de la justice ne soient point observes.

SBRIGANI: Oui, je vous l'ai dj dit, ils commencent ici par faire pendre un homme, et puis ils lui font son procs.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Voil une justice bien injuste.

SBRIGANI: Elle est svre comme tous les diables, particulirement sur ces sortes de crimes.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Mais quand on est innocent?

SBRIGANI: N'importe, ils ne s'enqutent point de cela; et puis ils ont en cette ville une haine effroyable pour les gens de votre pays, et ils ne sont point plus ravis que de voir pendre un Limosin.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Qu'est-ce que les Limosins leur ont fait?

SBRIGANI: Ce sont des brutaux, ennemis de la gentillesse et du mrite des autres villes. Pour moi, je vous avoue que je suis pour vous dans une peur pouvantable; et je ne me consolerais de ma vie si vous veniez  tre pendu.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ce n'est pas tant la peur de la mort qui me fait fuir, que de ce qu'il est fcheux  un gentilhomme d'tre pendu, et qu'une preuve comme celle-l ferait tort  nos titres de noblesse.

SBRIGANI: Vous avez raison, on vous contesterait aprs cela le titre d'cuyer. Au reste, tudiez-vous, quand je vous mnerai par la main,  bien marcher comme une femme, et  prendre le langage et toutes les manires d'une personne de qualit.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Laissez-moi faire, j'ai vu les personnes du bel air; tout ce qu'il y a, c'est que j'ai un peu de barbe.

SBRIGANI: Votre barbe n'est rien, et il y a des femmes qui en ont autant que vous. , voyons un peu comme vous ferez. Bon.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Allons donc, mon carrosse: o est-ce qu'est mon carrosse? Mon Dieu! qu'on est misrable d'avoir des gens comme cela! Est-ce qu'on me fera attendre toute la journe sur le pav, et qu'on ne me fera point venir mon carrosse?

SBRIGANI: Fort bien.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Hol! ho! cocher, petit laquais! Ah! petit fripon, que de coups de fouet je vous ferai donner tantt! Petit laquais, petit laquais! O est-ce donc qu'est ce petit laquais? Ce petit laquais ne se trouvera-t-il point? Ne me fera-t-on point venir ce petit laquais? Est-ce que je n'ai point un petit laquais dans le monde?

SBRIGANI: Voil qui va  merveille; mais je remarque une chose, cette coiffe est un peu trop dlie; j'en vais querir une un peu plus paisse, pour vous mieux cacher le visage, en cas de quelque rencontre.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Que deviendrai-je cependant?

SBRIGANI: Attendez-moi l. Je suis  vous dans un moment; vous n'avez qu' vous promener.

Scne III

DEUX SUISSES, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

PREMIER SUISSE: Allons, dpchons, camerade, ly faut allair tous deux nous  la Crve pour regarter un peu chousticier sti Monsiu de Porcegnac, qui l'a est contan par ortonnance  l'estre pendu par son cou.

SECOND SUISSE: Ly faut nous lor un fenestre pour foir sti choustice.

PREMIER SUISSE: Ly disent que l'on fait tesj planter un grand potence tout neuve pour ly accrocher sti Porcegnac.

SECOND SUISSE: Ly sira, mon foy! un grand plaisir, d'y regarter pendre sti Limosin.

PREMIER SUISSE: Oui, te ly foir gambiller les pieds en haut tefant tout le monde.

SECOND SUISSE: Ly est un plaiant trole, oui; ly disent que c'estre mari troy foye.

PREMIER SUISSE: Sti tiable ly vouloir troy femmes  ly tout seul: ly est bien assez t'une.

SECOND SUISSE: Ah! pon chour, Mameselle.

PREMIER SUISSE: Que faire fous l tout seul?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: J'attends mes gens, Messieurs.

SECOND SUISSE: Ly est belle, par mon foy!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Doucement, Messieurs.

PREMIER SUISSE: Fous, Mameselle, fouloir finir rchouir fous  la Crve? Nous faire foir  fous un petit pendement pien choly.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je vous rends grce.

SECOND SUISSE: L'est un gentilhomme limosin, qui sera pendu chantiment  un grand potence.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je n'ai pas de curiosit.

PREMIER SUISSE: Ly est l un petit teton qui l'est trole.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Tout beau.

PREMIER SUISSE: Mon foy! moy couchair pien afec fous.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ah! c'en est trop, et ces sortes d'ordures-l ne se disent point  une femme de ma condition.

SECOND SUISSE: Laisse, toy; l'est moy qui le veut couchair afec elle pour mon pistole.

PREMIER SUISSE: Moy ne fouloir pas laisser.

SECOND SUISSE: Moy ly fouloir, moy.
Ils le tirent avec violence.

PREMIER SUISSE: Moy ne faire rien.

SECOND SUISSE: Toy l'afoir menty.

PREMIER SUISSE: Party, toy l'afoir menty toy-mme.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Au secours!  la force!

Scne IV

UN EXEMPT, DEUX ARCHERS, PREMIER ET SECOND SUISSE, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

L'EXEMPT: Qu'est-ce? quelle violence est-ce l? et que voulez-vous faire  Madame? Allons, que l'on sorte de l, si vous ne voulez que je vous mette en prison.

PREMIER SUISSE: Party, pon, toy ne l'afoir point.

SECOND SUISSE: Party, pon aussi, toy ne l'afoir point encore.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je vous suis bien oblige, Monsieur, de m'avoir dlivre de ces insolents.

L'EXEMPT: Ouais! voil un visage qui ressemble bien  celui que l'on m'a dpeint.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ce n'est pas moi, je vous assure.

L'EXEMPT: Ah, ah! qu'est-ce que veut dire.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Je ne sais pas.

L'EXEMPT: Pourquoi donc dites-vous cela?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Pour rien.

L'EXEMPT: Voil un discours qui marque quelque chose, et je vous arrte prisonnier.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Eh! Monsieur, de grce.

L'EXEMPT: Non, non:  votre mine, et  vos discours, il faut que vous soyez ce Monsieur de Pourceaugnac que nous cherchons, qui se soit dguis de la sorte; et vous viendrez en prison tout  l'heure.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Hlas!

Scne V

L'EXEMPT, ARCHERS, SBRIGANI, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

SBRIGANI: Ah Ciel! que veut dire cela?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ils m'ont reconnu.

L'EXEMPT: Oui, oui, c'est de quoi je suis ravi.

SBRIGANI: Eh! Monsieur, pour l'amour de moi: vous savez que nous sommes amis il y a longtemps; je vous conjure de ne le point mener en prison.

L'EXEMPT: Non; il m'est impossible.

SBRIGANI: Vous tes homme d'accommodement: n'y a-t-il pas moyen d'ajuster cela avec quelques pistoles?

L'EXEMPT,  ses archers: Retirez-vous un peu.

SBRIGANI,  Monsieur de Pourceaugnac: Il faut lui donner de l'argent pour vous laisser aller. Faites vite.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ah maudite ville!

SBRIGANI: Tenez, Monsieur.

L'EXEMPT: Combien y a-t-il?

SBRIGANI: Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix.

L'EXEMPT: Non, mon ordre est trop exprs.

SBRIGANI: Mon Dieu! attendez. ( M. de Pourceaugnac.) Dpchez, donnez-lui-en encore autant.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Mais.

SBRIGANI: Dpchez-vous, vous dis-je, et ne perdez point de temps: vous auriez un grand plaisir, quand vous seriez pendu.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC: Ah!

SBRIGANI: Tenez, Monsieur.

L'EXEMPT: Il faut donc que je m'enfuie avec lui, car il n'y aurait point ici de sret pour moi. Laissez-le-moi conduire, et ne bougez d'ici.

SBRIGANI: Je vous prie donc d'en avoir un grand soin.

L'EXEMPT: Je vous promets de ne le point quitter, que je ne l'aie mis en lieu de sret.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC,  Sbrigani: Adieu. Voil le seul honnte homme que j'ai trouv en cette ville.

SBRIGANI: Ne perdez point de temps; je vous aime tant, que je voudrais que vous fussiez dj bien loin. Que le Ciel te conduise! Par ma foi! voil une grande dupe. Mais voici.

Scne VI

ORONTE, SBRIGANI.

SBRIGANI: Ah! quelle trange aventure! Quelle fcheuse nouvelle pour un pre! Pauvre Oronte, que je te plains! Que diras-tu? et de quelle faon pourras-tu supporter cette douleur mortelle?

ORONTE: Qu'est-ce? Quel malheur me prsages-tu?

SBRIGANI: Ah! Monsieur, ce perfide de Limosin, ce tratre de Monsieur de Pourceaugnac vous enlve votre fille.

ORONTE: Il m'enlve ma fille!

SBRIGANI: Oui: elle en est devenue si folle, qu'elle vous quitte pour le suivre; et l'on dit qu'il a un caractre pour se faire aimer de toutes les femmes.

ORONTE: Allons vite  la justice. Des archers aprs eux!

Scne VII

RASTE, JULIE, SBRIGANI, ORONTE.

RASTE: Allons, vous viendrez malgr vous, et je veux vous remettre entre les mains de votre pre. Tenez, Monsieur, voil votre fille que j'ai tire de force d'entre les mains de l'homme avec qui elle s'enfuyait; non pas pour l'amour d'elle, mais pour votre seule considration; car, aprs l'action qu'elle a faite, je dois la mpriser, et me gurir absolument de l'amour que j'avais pour elle.

ORONTE: Ah! infme que tu es!

RASTE: Comment? Me traiter de la sorte, aprs toutes les marques d'amiti que je vous ai donnes! Je ne vous blme point de vous tre soumise aux volonts de Monsieur votre pre: il est sage et judicieux dans les choses qu'il fait, et je ne me plains point de lui de m'avoir rejet pour un autre. S'il a manqu  la parole qu'il m'avait donne, il a ses raisons pour cela. On lui a fait croire que cet autre est plus riche que moi de quatre ou cinq mille cus; et quatre ou cinq mille cus est un denier considrable, et qui vaut bien la peine qu'un homme manque  sa parole; mais oublier en un moment toute l'ardeur que je vous ai montre, vous laisser d'abord enflammer d'amour pour un nouveau venu, et le suivre honteusement sans le consentement de Monsieur votre pre, aprs les crimes qu'on lui impute, c'est une chose condamne de tout le monde, et dont mon coeur ne peut vous faire d'assez sanglants reproches.

JULIE: H bien! oui, j'ai conu de l'amour pour lui, et je l'ai voulu suivre, puisque mon pre me l'avait choisi pour poux. Quoi que vous me disiez, c'est un fort honnte homme; et tous les crimes dont on l'accuse sont faussets pouvantables.

ORONTE: Taisez-vous! Vous tes une impertinente, et je sais mieux que vous ce qui en est.

JULIE: Ce sont sans doute des pices qu'on lui fait, et c'est peut-tre lui qui a trouv cet artifice pour vous en dgoter.

RASTE: Moi, je serais capable de cela!

JULIE: Oui, vous.

ORONTE: Taisez-vous! vous dis-je. Vous tes une sotte.

RASTE: Non, non, ne vous imaginez pas que j'aie aucune envie de dtourner ce mariage, et que ce soit ma passion qui m'ait forc  courir aprs vous. Je vous l'ai dj dit, ce n'est que la seule considration que j'ai pour Monsieur votre pre, et je n'ai pu souffrir qu'un honnte homme comme lui ft expos  la honte de tous les bruits qui pourraient suivre une action comme la vtre.

ORONTE: Je vous suis, Seigneur  raste, infiniment oblig.

RASTE: Adieu, Monsieur. J'avais toutes les ardeurs du monde d'entrer dans votre alliance; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour obtenir un tel honneur; mais j'ai t malheureux, et vous ne m'avez pas jug digne de cette grce. Cela n'empchera pas que je ne conserve pour vous les sentiments d'estime et de vnration o votre personne m'oblige; et si je n'ai pu tre votre gendre, au moins serai-je ternellement votre serviteur.

ORONTE: Arrtez, Seigneur  raste. Votre procd me touche l'me, et je vous donne ma fille en mariage.

JULIE: Je ne veux point d'autre mari que Monsieur de Pourceaugnac.

ORONTE: Et je veux, moi, tout  l'heure, que tu prennes le Seigneur  raste. , la main.

JULIE: Non, je n'en ferai rien.

ORONTE: Je te donnerai sur les oreilles.

RASTE: Non, non, Monsieur; ne lui faites point de violence, je vous en prie.

ORONTE: C'est  elle  m'obir, et je sais me montrer le matre.

RASTE: Ne voyez-vous pas l'amour qu'elle a pour cet homme-l? et voulez-vous que je possde un corps dont un autre possdera le coeur?

ORONTE: C'est un sortilge qu'il lui a donn, et vous verrez qu'elle changera de sentiment avant qu'il soit peu. Donnez-moi votre main. Allons.

JULIE: Je ne.

ORONTE: Ah que de bruit! , votre main, vous dis-je. Ah, ah, ah!

RASTE: Ne croyez pas que ce soit pour l'amour de vous que je vous donne la main: ce n'est que de Monsieur votre pre dont je suis amoureux, et c'est lui que j'pouse.

ORONTE: Je vous suis beaucoup oblig. Et j'augmente de dix mille cus le mariage de ma fille. Allons, qu'on fasse venir le notaire pour dresser le contrat.

RASTE: En attendant qu'il vienne, nous pouvons jouir du divertissement de la saison, et faire entrer les masques que le bruit des noces de Monsieur de Pourceaugnac a attirs ici de tous les endroits de la ville.

Scne VIII

Plusieurs masques de toutes les manires, dont les uns occupent plusieurs balcons, et les autres sont dans la place, qui, par plusieurs chansons et diverses danses et jeux, cherchent  se donner des plaisirs innocents.

UNE GYPTIENNE

Sortez, sortez de ces lieux,
Soucis, Chagrins et Tristesse;
Venez, venez, Ris et Jeux,
Plaisirs, Amour, et Tendresse.
Ne songeons qu' nous rjouir:
La grande affaire est le plaisir.

CHOEUR DES MUSICIENS

Ne songeons qu' nous rjouir:
La grande affaire est le plaisir.

L'GYPTIENNE

 me suivre tous ici
Votre ardeur est non commune,
Et vous tes en souci
De votre bonne fortune.
Soyez toujours amoureux:
C'est le moyen d'tre heureux.

UN GYPTIEN

Aimons jusques au trpas,
La raison nous y convie:
Hlas! si l'on n'aimait pas,
Que serait-ce de la vie?
Ah! perdons plutt le jour
Que de perdre notre amour. 
Tous deux en dialogue:

L'GYPTIEN

Les biens,

L'GYPTIENNE

      La gloire,

L'GYPTIEN

            Les grandeurs,

L'GYPTIENNE

Les sceptres qui font tant d'envie,

L'GYPTIEN

Tout n'est rien, si l'amour n'y mle ses ardeurs.

L'GYPTIENNE

Il n'est point, sans l'amour, de plaisir dans la vie.

TOUS DEUX, ensemble:

Soyons toujours amoureux:
C'est le moyen d'tre heureux.

LE PETIT CHOEUR chante aprs ces deux derniers vers:

Sus, sus, chantons tous ensemble,
Dansons, sautons, jouons-nous.

UN MUSICIEN seul

Lorsque pour rire on s'assemble,
Les plus sages, ce me semble,
Sont ceux qui sont les plus fous.

TOUS ensemble:

Ne songeons qu' nous rjouir:
La grande affaire est le plaisir.

ENTRE DE BALLET, compose de deux Vieilles, deux Scaramouches, deux Pantalons, deux Docteurs et deux Arlequins.

LES PRECIEUSES RIDICULES


Comdie


PERSONNAGES

LA GRANGE, amant rebut.
DU CROISY, amant rebut.
GORGIBUS, bon bourgeois.
MAGDELON, fille de Gorgibus, prcieuse ridicule.
CATHOS, nice de Gorgibus, prcieuse ridicule.
MAROTTE, servante des prcieuses ridicules.
ALMANZOR, laquais des prcieuses ridicules.
LE MARQUIS DE MASCARILLE, valet de la Grange.
LE VICOMTE DE JODELET, valet de du Croisy.
DEUX PORTEURS DE CHAISE.
VOISINES.
VIOLONS. 

Scne premire 

LA GRANGE, DU CROISY.

DU CROISY: Seigneur la Grange.

LA GRANGE: Quoi?

DU CROISY: Regardez-moi un peu sans rire.

LA GRANGE: Eh bien?

DU CROISY: Que dites-vous de notre visite? En tes-vous fort satisfait?

LA GRANGE:  votre avis, avons-nous sujet de l'tre tous deux?

DU CROISY: Pas tout  fait,  dire vrai.

LA GRANGE: Pour moi, je vous avoue que j'en suis tout scandalis. A-t-on jamais vu, dites-moi, deux pecques provinciales faire plus les renchries que celles-l, et deux hommes traits avec plus de mpris que nous?  peine ont-elles pu se rsoudre  nous faire donner des siges. Je n'ai jamais vu tant parler  l'oreille qu'elles ont fait entre elles, tant biller, tant se frotter les yeux, et demander tant de fois: "quelle heure est-il?" Ont-elles rpondu que oui et non  tout ce que nous avons pu leur dire? et ne m'avouerez-vous pas enfin que, quand nous aurions t les dernires personnes du monde, on ne pouvait nous faire pis qu'elles ont fait?

DU CROISY: Il me semble que vous prenez la chose fort  coeur.

LA GRANGE: Sans doute, je l'y prends, et de telle faon, que je veux me venger de cette impertinence. Je connais ce qui nous a fait mpriser. L'air prcieux n'a pas seulement infect Paris, il s'est aussi rpandu dans les provinces, et nos donzelles ridicules en ont hum leur bonne part. En un mot, c'est un ambigu de prcieuse et de coquette que leur personne. Je vois ce qu'il faut tre pour en tre bien reu; et si vous m'en croyez, nous leur jouerons tous deux une pice qui leur fera voir leur sottise, et pourra leur apprendre  connatre un peu mieux leur monde.

DU CROISY: Et comment encore?

LA GRANGE: J'ai un certain valet, nomm Mascarille, qui passe, au sentiment de beaucoup de gens, pour une manire de bel esprit, car il n'y a rien  meilleur march que le bel esprit maintenant. C'est un extravagant, qui s'est mis dans la tte de vouloir faire l'homme de condition. Il se pique ordinairement de galanterie et de vers, et ddaigne les autres valets, jusqu' les appeler brutaux.

DU CROISY: Eh bien, qu'en prtendez-vous faire?

LA GRANGE: Ce que j'en prtends faire? Il faut. Mais sortons d'ici auparavant.

Scne II

GORGIBUS, DU CROISY, LA GRANGE.

GORGIBUS: Eh bien, vous avez vu ma nice et ma fille: les affaires iront-elles bien? quel est le rsultat de cette visite?

LA GRANGE: C'est une chose que vous pourrez mieux apprendre d'elles que de nous. Tout ce que nous pouvons vous dire, c'est que nous vous rendons grce de la faveur que vous nous avez faite, et demeurons vos trs humbles serviteurs. Vos trs humbles serviteurs.

GORGIBUS: Ouais! Il semble qu'ils sortent mal satisfaits d'ici. D'o pourrait venir leur mcontentement? Il faut savoir un peu ce que c'est. Hol!

Scne III

MAROTTE, GORGIBUS.

MAROTTE: Que dsirez-vous, monsieur?

GORGIBUS: O sont vos matresses?

MAROTTE: Dans leur cabinet.

GORGIBUS: Que font-elles?

MAROTTE: De la pommade pour les lvres.

GORGIBUS: C'est trop pommad. Dites-leur qu'elles descendent. Ces pendardes-l, avec leur pommade, ont, je pense, envie de me ruiner. Je ne vois partout que blancs d'oeufs, lait virginal, et mille autres brimborions que je ne connais point. Elles ont us, depuis que nous sommes ici, le lard d'une douzaine de cochons, pour le moins, et quatre valets vivraient tous les jours des pieds de mouton qu'elles emploient.

Scne IV

MAGDELON, CATHOS, GORGIBUS.

GORGIBUS: Il est bien ncessaire vraiment de faire tant de dpense pour vous graisser le museau. Dites-moi un peu ce que vous avez fait  ces messieurs, que je les vois sortir avec tant de froideur? Vous avais-je pas command de les recevoir comme des personnes que je voulais vous donner pour maris?

MAGDELON: Et quelle estime, mon pre, voulez-vous que nous fassions du procd irrgulier de ces gens-l?

CATHOS: Le moyen, mon oncle, qu'une fille un peu raisonnable se pt accommoder de leur personne?

GORGIBUS: Et qu'y trouvez-vous  redire?

MAGDELON: La belle galanterie que la leur! Quoi? dbuter d'abord par le mariage!

GORGIBUS: Et par o veux-tu donc qu'ils dbutent? par le concubinage? N'est-ce pas un procd dont vous avez sujet de vous louer toutes deux aussi bien que moi? Est-il rien de plus obligeant que cela? Et ce lien sacr o ils aspirent, n'est-il pas un tmoignage de l'honntet de leurs intentions?

MAGDELON: Ah! mon pre, ce que vous dites l est du dernier bourgeois. Cela me fait honte de vous ouoer parler de la sorte, et vous devriez un peu vous faire apprendre le bel air des choses.

GORGIBUS: Je n'ai que faire ni d'air ni de chanson. Je te dis que le mariage est une chose sainte et sacre, et que c'est faire en honntes gens que de dbuter par l.

MAGDELON: Mon Dieu! Que, si tout le monde vous ressemblait, un roman serait bientt fini! La belle chose que ce serait si d'abord Cyrus pousait Mandane, et qu'Aronce de plain-pied ft mari  Cllie!

GORGIBUS: Que me vient conter celle-ci?

MAGDELON: Mon pre, voil ma cousine qui vous dira, aussi bien que moi, que le mariage ne doit jamais arriver qu'aprs les autres aventures. Il faut qu'un amant, pour tre agrable, sache dbiter les beaux sentiments, pousser le doux, le tendre et le passionn, et que sa recherche soit dans les formes. Premirement, il doit voir au temple, ou  la promenade, ou dans quelque crmonie publique, la personne dont il devient amoureux; ou bien tre conduit fatalement chez elle par un parent ou un ami, et sortir de l tout rveur et mlancolique. Il cache un temps sa passion  l'objet aim, et cependant lui rend plusieurs visites, o l'on ne manque jamais de mettre sur le tapis une question galante qui exerce les esprits de l'assemble. Le jour de la dclaration arrive, qui se doit faire ordinairement dans une alle de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu loigne; et cette dclaration est suivie d'un prompt courroux, qui parat  notre rougeur, et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre prsence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de peine. Aprs cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent  la traverse d'une inclination tablie, les perscutions des pres, les jalousies conues sur de fausses apparences, les plaintes, les dsespoirs, les enlvements, et ce qui s'ensuit. Voil comme les choses se traitent dans les belles manires, et ce sont des rgles dont, en bonne galanterie, on ne saurait se dispenser. Mais en venir de but en blanc  l'union conjugale, ne faire l'amour qu'en faisant le contrat du mariage, et prendre justement le roman par la queue! Encore un coup, mon pre, il ne se peut rien de plus marchand que ce procd; et j'ai mal au coeur de la seule vision que cela me fait.

GORGIBUS: Quel diable de jargon entends-je ici? Voici bien du haut style.

CATHOS: En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vrai de la chose. Le moyen de bien recevoir des gens qui sont tout  fait incongrus en galanterie? Je m'en vais gager qu'ils n'ont jamais vu la carte de Tendre, et que billets-doux, petits-soins, billets-galants et jolis-vers sont des terres inconnues pour eux. Ne voyez-vous pas que toute leur personne marque cela, et qu'ils n'ont point cet air qui donne d'abord bonne opinion des gens? Venir en visite amoureuse avec une jambe toute unie, un chapeau dsarm de plumes, une tte irrgulire en cheveux, et un habit qui souffre une indigence de rubans.! Mon Dieu, quels amants sont-ce l! quelle frugalit d'ajustement et quelle scheresse de conversation! On n'y dure point, on n'y tient pas. J'ai remarqu encore que leurs rabats ne sont pas de la bonne faiseuse, et qu'il s'en faut plus d'un grand demi-pied que leurs hauts-de-chausses ne soient assez larges.

GORGIBUS: Je pense qu'elles sont folles toutes deux, et je ne puis rien comprendre  ce baragouin. Cathos, et vous, Magdelon.

MAGDELON: Eh! de grce, mon pre, dfaites-vous de ces noms tranges, et nous appelez autrement.

GORGIBUS: Comment, ces noms tranges! Ne sont-ce pas vos noms de baptme?

MAGDELON: Mon Dieu, que vous tes vulgaire! Pour moi, un de mes tonnements, c'est que vous ayez pu faire une fille si spirituelle que moi. A-t-on jamais parl dans le beau style de Cathos ni de Magdelon? Et ne m'avouerez-vous pas que ce serait assez d'un de ces noms pour dcrier le plus beau roman du monde?

CATHOS: Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un peu dlicate ptit furieusement  entendre prononcer ces mots-l; et le nom de Polyxne que ma cousine a choisi, et celui d'Aminte que je me suis donn, ont une grce dont il faut que vous demeuriez d'accord.

GORGIBUS: coutez, il n'y a qu'un mot qui serve: je n'entends point que vous ayez d'autres noms que ceux qui vous ont t donns par vos parrains et marraines; et pour ces Messieurs dont il est question, je connais leurs familles et leurs biens, et je veux rsolment que vous vous disposiez  les recevoir pour maris. Je me lasse de vous avoir sur les bras, et la garde de deux filles est une charge un peu trop pesante pour un homme de mon ge.

CATHOS: Pour moi, mon oncle, tout ce que je vous puis dire, c'est que je trouve le mariage une chose tout  fait choquante. Comment est-ce qu'on peut souffrir la pense de coucher contre un homme vraiment nu?

MAGDELON: Souffrez que nous prenions un peu haleine parmi le beau monde de Paris, o nous ne faisons que d'arriver. Laissez-nous faire  loisir le tissu de notre roman, et n'en pressez point tant la conclusion.

GORGIBUS: Il n'en faut point douter, elles sont acheves. Encore un coup, je n'entends rien  toutes ces balivernes; je veux tre matre absolu; et pour trancher toutes sortes de discours, ou vous serez maries toutes deux avant qu'il soit peu, ou, ma foi! vous serez religieuses: j'en fais un bon serment.

Scne V

CATHOS, MAGDELON.

CATHOS: Mon Dieu! Ma chre, que ton pre a la forme enfonce dans la matire! que son intelligence est paisse, et qu'il fait sombre dans son me!

MAGDELON -Que veux-tu,ma chre? j'en suis en confusion pour lui. J'ai peine  me persuader que je puisse tre vritablement sa fille, et je crois que quelque aventure, un jour, me viendra dvelopper une naissance plus illustre.

CATHOS: Je le croirais bien; oui, il y a toutes les apparences du monde; et pour moi, quand je me regarde aussi.

Scne VI

MAROTTE, CATHOS, MAGDELON.

MAROTTE: Voil un laquais qui demande si vous tes au logis, et dit que son matre vous veut venir voir.

MAGDELON: Apprenez, sotte,  vous noncer moins vulgairement. Dites: "Voil un ncessaire qui demande si vous tes en commodit d'tre visibles."

MAROTTE: Dame! je n'entends point le latin, et je n'ai pas appris, comme vous, la filofie dans le Grand Cyre.

MAGDELON: L'impertinente! Le moyen de souffrir cela? Et qui est-il, le matre de ce laquais?

MAROTTE: Il me l'a nomm le marquis de Mascarille.

MAGDELON: Ah! Ma chre, un marquis! Oui, allez dire qu'on nous peut voir. C'est sans doute un bel esprit qui aura ou parler de nous.

CATHOS: Assurment, ma chre.

MAGDELON: Il faut le recevoir dans cette salle basse, plutt qu'en notre chambre. Ajustons un peu nos cheveux au moins, et soutenons notre rputation. Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des Grces.

MAROTTE: Par ma foi, je ne sais point quelle bte c'est l: il faut parler chrtien, si vous voulez que je vous entende.

CATHOS: Apportez-nous le miroir, ignorante que vous tes, et gardez-vous bien d'en salir la glace par la communication de votre image.

Scne VII

MASCARILLE, DEUX PORTEURS.

MASCARILLE: Hol, porteurs, hol! L, l, l, l, l, l. Je pense que ces marauds-l ont dessein de me briser  force de heurter contre les murailles et les pavs.

1er PORTEUR: Dame! c'est que la porte est troite: vous avez voulu aussi que nous soyons entrs jusqu'ici.

MASCARILLE: Je le crois bien. Voudriez-vous, faquins, que j'exposasse l'embonpoint de mes plumes aux inclmences de la saison pluvieuse, et que j'allasse imprimer mes souliers en boue? Allez, tez votre chaise d'ici.

2e PORTEUR: Payez-nous donc, s'il vous plat, Monsieur.

MASCARILLE: Hem?

2e PORTEUR: Je dis, Monsieur, que vous nous donniez de l'argent, s'il vous plat.

MASCARILLE, lui donnant un soufflet: Comment, coquin, demander de l'argent  une personne de ma qualit!

2e PORTEUR: Est-ce ainsi qu'on paye les pauvres gens? et votre qualit nous donne-t-elle  dner?

MASCARILLE: Ah! ah! ah! je vous apprendrai  vous connatre! Ces canailles-l s'osent jouer  moi.

1er PORTEUR, prenant un des btons de sa chaise:  payez-nous vitement!

MASCARILLE: Quoi?

1er PORTEUR: Je dis que je veux avoir de l'argent tout  l'heure.

MASCARILLE: Il est raisonnable, celui-l.

1er PORTEUR: Vite donc.

MASCARILLE: Oui-da. Tu parles comme il faut, toi; mais l'autre est un coquin qui ne sait ce qu'il dit. Tiens: es-tu content?

1er PORTEUR: Non, je ne suis pas content: vous avez donn un soufflet  mon camarade, et.

MASCARILLE: Doucement. Tiens, voil pour le soufflet. On obtient tout de moi quand on s'y prend de la bonne faon. Allez, venez me reprendre tantt pour aller au Louvre, au petit Coucher.

Scne VIII

MAROTTE, MASCARILLE.

MAROTTE: Monsieur, voil mes matresses qui vont venir tout  l'heure.

MASCARILLE: Qu'elles ne se pressent point: je suis ici post commodment pour attendre.

MAROTTE: Les voici.

Scne IX

MAGDELON, CATHOS, MASCARILLE, ALMANZOR.

MASCARILLE, aprs avoir salu: Mesdames, vous serez surprises, sans doute, de l'audace de ma visite; mais votre rputation vous attire cette mchante affaire, et le mrite a pour moi des charmes si puissants, que je cours partout aprs lui.

MAGDELON: Si vous poursuivez le mrite, ce n'est pas sur nos terres que vous devez chasser.

CATHOS: Pour voir chez nous le mrite, il a fallu que vous l'y ayez amen.

MASCARILLE: Ah! je m'inscris en faux contre vos paroles. La renomme accuse juste en contant ce que vous valez; et vous allez faire pic, repic et capot tout ce qu'il y a de galant dans Paris.

MAGDELON: Votre complaisance pousse un peu trop avant la libralit de ses louanges; et nous n'avons garde, ma cousine et moi, de donner de notre srieux dans le doux de votre flatterie.

CATHOS: Ma chre, il faudrait faire donner des siges.

MAGDELON: Hol, Almanzor!

ALMANZOR: Madame.

MAGDELON: Vite, voiturez-nous ici les commodits de la conversation.

MASCARILLE: Mais au moins, y a-t-il sret ici pour moi?

CATHOS: Que craignez-vous?

MASCARILLE: Quelque vol de mon coeur, quelque assassinat de ma franchise. Je vois ici des yeux qui ont la mine d'tre de fort mauvais garons, de faire insulte aux liberts, et de traiter une me de Turc  More. Comment diable, d'abord qu'on les approche, ils se mettent sur leur garde meurtrire? Ah! par ma foi, je m'en dfie, et je m'en vais gagner au pied, ou je veux caution bourgeoise qu'ils ne me feront point de mal.

MAGDELON: Ma chre, c'est le caractre enjou.

CATHOS: Je vois bien que c'est un Amilcar.

MAGDELON: Ne craignez rien: nos yeux n'ont point de mauvais desseins, et votre coeur peut dormir en assurance sur leur prud'homie.

CATHOS: Mais de grce, monsieur, ne soyez pas inexorable  ce fauteuil qui vous tend les bras il y a un quart d'heure; contentez un peu l'envie qu'il a de vous embrasser.

MASCARILLE, aprs s'tre peign et avoir ajust ses canons: Eh bien, Mesdames, que dites-vous de Paris?

MAGDELON: Hlas! Qu'en pourrions-nous dire? Il faudrait tre l'antipode de la raison, pour ne pas confesser que Paris est le grand bureau des merveilles, le centre du bon got, du bel esprit et de la galanterie.

MASCARILLE: Pour moi, je tiens que hors de Paris, il n'y a point de salut pour les honntes gens.

CATHOS: C'est une vrit incontestable.

MASCARILLE: Il y fait un peu crott; mais nous avons la chaise.

MAGDELON: Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais temps.

MASCARILLE: Vous recevez beaucoup de visites? Quel bel esprit est des vtres?

MAGDELON: Hlas! nous ne sommes pas encore connues; mais nous sommes en passe de l'tre, et nous avons une amie particulire qui nous a promis d'amener ici tous ces messieurs du Recueil des Pices Choisies.

CATHOS: Et certains autres qu'on nous a nomms aussi pour tre les arbitres souverains des belles choses.

MASCARILLE: C'est moi qui ferai votre affaire mieux que personne: ils me rendent tous visite; et je puis dire que je ne me lve jamais sans une demi-douzaine de beaux esprits.

MAGDELON: Eh! mon Dieu, nous vous serons obliges de la dernire obligation, si vous nous faites cette amiti; car enfin il faut avoir la connaissance de tous ces Messieurs-l, si l'on veut tre du beau monde. Ce sont eux qui donnent le branle  la rputation dans Paris, et vous savez qu'il y en a tel dont il ne faut que la seule frquentation pour vous donner bruit de connaisseuse, quand il n'y aurait rien autre chose que cela. Mais pour moi, ce que je considre particulirement, c'est que, par le moyen de ces visites spirituelles, on est instruite de cent choses qu'il faut savoir de ncessit, et qui sont de l'essence du bel esprit. On apprend par l chaque jour les petites nouvelles galantes, les jolis commerces de prose et de vers. On sait  point nomm: "Un tel a compos la plus jolie pice du monde sur un tel sujet; une telle a fait des paroles sur un tel air; celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance; celui-l a compos des stances sur une infidlit; Monsieur un tel crivit hier au soir un sixain  Mademoiselle une telle, dont elle lui a envoy la rponse ce matin sur les huit heures; un tel auteur a fait un tel dessein; celui-l en est  la troisime partie de son roman; cet autre met ses ouvrages sous la presse." C'est l ce qui vous fait valoir dans les compagnies; et si l'on ignore ces choses, je ne donnerais pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir.

CATHOS: En effet, je trouve que c'est renchrir sur le ridicule, qu'une personne se pique d'esprit et ne sache pas jusqu'au moindre petit quatrain qui se fait chaque jour; et pour moi, j'aurais toutes les hontes du monde s'il fallait qu'on vnt  me demander si j'aurais vu quelque chose de nouveau que je n'aurais pas vu.

MASCARILLE: Il est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas des premiers tout ce qui se fait; mais ne vous mettez pas en peine: je veux tablir chez vous une acadmie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un bout de vers dans Paris que vous ne sachiez par coeur avant tous les autres. Pour moi, tel que vous me voyez, je m'en escrime un peu quand je veux; et vous verrez courir de ma faon, dans les belles ruelles de Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents pigrammes et plus de mille madrigaux, sans compter les nigmes et les portraits.

MAGDELON: Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits. Je ne vois rien de si galand que cela.

MASCARILLE: Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond: vous en verrez de ma manire qui ne vous dplairont pas.

CATHOS: Pour moi, j'aime terriblement les nigmes.

MASCARILLE: Cela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin, que je vous donnerai  deviner.

MAGDELON: Les madrigaux sont agrables, quand ils sont bien tourns.

MASCARILLE: C'est mon talent particulier; et je travaille  mettre en madrigaux toute l'histoire romaine.

MAGDELON: Ah! certes, cela sera du dernier beau. J'en retiens un exemplaire au moins, si vous le faites imprimer.

MASCARILLE: Je vous en promets  chacune un, et des mieux relis. Cela est au-dessous de ma condition; mais je le fais seulement pour donner  gagner aux libraires qui me perscutent.

MAGDELON: Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprim.

MASCARILLE: Sans doute. Mais  propos, il faut que je vous die un impromptu que je fis hier chez une duchesse de mes amies que je fus visiter; car je suis diablement fort sur les impromptus.

CATHOS: L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit.

MASCARILLE: coutez donc.

MAGDELON: Nous y sommes de toutes nos oreilles.

MASCARILLE
            Oh, oh! je n'y prenais pas garde:
      Tandis que, sans songer  mal, je vous regarde,
       Votre oeil en tapinois me drobe mon coeur.
       Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur!

CATHOS: Ah! mon Dieu! voil qui est pouss dans le dernier galand.

MASCARILLE: Tout ce que je fais a l'air cavalier; cela ne sent point le pdant.

MAGDELON: Il en est loign de plus de deux mille lieues.

MASCARILLE: Avez-vous remarqu ce commencement: oh, oh? Voil qui est extraordinaire: oh, oh! Comme un homme qui s'avise tout d'un coup: oh, oh! La surprise: oh, oh!

MAGDELON: Oui, je trouve ce oh, oh! Admirable.

MASCARILLE: Il semble que cela ne soit rien.

CATHOS: Ah! mon Dieu, que dites-vous? Ce sont l de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer.

MAGDELON: Sans doute; et j'aimerais mieux avoir fait ce oh, oh! qu'un pome pique.

MASCARILLE: Tudieu! vous avez le got bon.

MAGDELON: Eh! je ne l'ai pas tout  fait mauvais.

MASCARILLE: Mais n'admirez-vous pas aussi je n'y prenais pas garde? Je n'y prenais pas garde, je ne m'apercevais pas de cela: faon de parler naturelle: je n'y prenais pas garde. Tandis que sans songer  mal, tandis qu'innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton; je vous regarde, c'est--dire, je m'amuse  vous considrer, je vous observe, je vous contemple; votre oeil en tapinois. Que vous semble de ce mot tapinois? n'est-il pas bien choisi?

CATHOS: Tout  fait bien.

MASCARILLE , Tapinois, en cachette: il semble que ce soit un chat qui vienne de prendre une souris: tapinois.

MAGDELON: Il ne se peut rien de mieux.

MASCARILLE: Me drobe mon coeur, me l'emporte, me le ravit. Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur! Ne diriez-vous pas que c'est un homme qui crie et court aprs un voleur pour le faire arrter? Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur!

MAGDELON: Il faut avouer que cela a un tour spirituel et galant.

MASCARILLE: Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus.

CATHOS: Vous avez appris la musique?

MASCARILLE: Moi? point du tout.

CATHOS: Et comment donc cela se peut-il?

MASCARILLE: Les gens de qualit savent tout sans avoir jamais rien appris.

MAGDELON: Assurment, ma chre.

MASCARILLE: coutez si vous trouverez l'air  votre got. Hem, hem. La, la, la, la, la. La brutalit de la saison a furieusement outrag la dlicatesse de ma voix; mais il n'importe, c'est  la cavalire.
(Il chante.)
            Oh, oh! je n'y prenais pas.

CATHOS: Ah! Que voil un air qui est passionn! Est-ce qu'on n'en meurt point?

MAGDELON: Il y a de la chromatique l dedans.

MASCARILLE: Ne trouvez-vous pas la pense bien exprime dans le chant? Au voleur!. Et puis, comme si l'on criait bien fort: au, au, au, au, au, au voleur! Et tout d'un coup, comme une personne essouffle: au voleur!

MAGDELON: C'est l savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin. Tout est merveilleux, je vous assure; je suis enthousiasme de l'air et des paroles.

CATHOS: Je n'ai encore rien vu de cette force-l.

MASCARILLE: Tout ce que je fais me vient naturellement, c'est sans tude.

MAGDELON: La nature vous a trait en vraie mre passionne, et vous en tes l'enfant gt.

MASCARILLE:  quoi donc passez-vous le temps, Mesdames?

CATHOS:  rien du tout.

MAGDELON: Nous avons t jusqu'ici dans un jene effroyable de divertissements.

MASCARILLE: Je m'offre  vous mener l'un de ces jours  la comdie, si vous voulez; aussi bien on en doit jouer une nouvelle que je serai bien aise que nous voyions ensemble.

MAGDELON: Cela n'est pas de refus.

MASCARILLE: Mais je vous demande d'applaudir comme il faut, quand nous serons l; car je me suis engag de faire valoir la pice, et l'auteur m'en est venu prier encore ce matin. C'est la coutume ici qu' nous autres gens de condition les auteurs viennent lire leurs pices nouvelles, pour nous engager  les trouver belles, et leur donner de la rputation; et je vous laisse  penser si, quand nous disons quelque chose, le parterre ose nous contredire. Pour moi, j'y suis fort exact; et quand j'ai promis  quelque pote, je crie toujours: "Voil qui est beau", devant que les chandelles soient allumes.

MAGDELON: Ne m'en parlez point: c'est un admirable lieu que Paris; il s'y passe cent choses tous les jours qu'on ignore dans les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse tre.

CATHOS: C'est assez: puisque nous sommes instruites, nous ferons notre devoir de nous crier comme il faut sur tout ce qu'on dira.

MASCARILLE: Je ne sais si je me trompe, mais vous avez toute la mine d'avoir fait quelque comdie.

MAGDELON: Eh! il pourrait tre quelque chose de ce que vous dites.

MASCARILLE: Ah! ma foi, il faudra que nous la voyions. Entre nous, j'en ai compos une que je veux faire reprsenter.

CATHOS: H,  quels comdiens la donnerez-vous?

MASCARILLE: Belle demande! Aux comdiens de l'Htel de Bourgogne. Il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les choses; les autres sont des ignorants qui rcitent comme l'on parle; ils ne savent pas faire ronfler les vers, et s'arrter au bel endroit: et le moyen de connatre o est le beau vers, si le comdien ne s'y arrte, et ne vous avertit par l qu'il faut faire le brouhaha?

CATHOS: En effet, il y a manire de faire sentir aux auditeurs les beauts d'un ouvrage; et les choses ne valent que ce qu'on les fait valoir.

MASCARILLE: Que vous semble de ma petite-oie? La trouvez-vous congruante  l'habit?

CATHOS: Tout  fait.

MASCARILLE: Le ruban est bien choisi.

MAGDELON: Furieusement bien. C'est Perdrigeon tout pur.

MASCARILLE: Que dites-vous de mes canons?

MAGDELON: Ils ont tout  fait bon air.

MASCARILLE: Je puis me vanter au moins qu'ils ont un grand quartier plus que tous ceux qu'on fait.

MAGDELON: Il faut avouer que je n'ai jamais vu porter si haut l'lgance de l'ajustement.

MASCARILLE: Attachez un peu sur ces gants la rflexion de votre odorat.

MAGDELON: Ils sentent terriblement bon.

CATHOS: Je n'ai jamais respir une odeur mieux conditionne.

MASCARILLE: Et celle-l?
Il donne  sentir les cheveux de sa perruque.

MAGDELON: Elle est tout  fait de qualit, le sublime en est touch dlicieusement.

MASCARILLE: Vous ne me dites rien de mes plumes: comment les trouvez-vous?

CATHOS: Effroyablement belles.

MASCARILLE: Savez-vous que le brin me cote un louis d'or? Pour moi, j'ai cette manie de vouloir donner gnralement sur tout ce qu'il y a de plus beau.

MAGDELON: Je vous assure que nous sympathisons vous et moi: j'ai une dlicatesse furieuse pour tout ce que je porte; et jusqu' mes chaussettes, je ne puis rien souffrir qui ne soit de la bonne faiseuse.

MASCARILLE, s'criant brusquement: Ahi, ahi, ahi, doucement! Dieu me damne, Mesdames, c'est fort mal en user; j'ai  me plaindre de votre procd; cela n'est pas honnte.

CATHOS: Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?

MASCARILLE: Quoi? toutes deux contre mon coeur, en mme temps! m'attaquer  droit et  gauche! Ah! c'est contre le droit des gens; la partie n'est pas gale; et je m'en vais crier au meurtre.

CATHOS: Il faut avouer qu'il dit les choses d'une manire particulire.

MAGDELON: Il a un tour admirable dans l'esprit.

CATHOS: Vous avez plus de peur que de mal, et votre coeur crie avant qu'on l'corche.

MASCARILLE: Comment diable! Il est corch depuis la tte jusqu'aux pieds.

Scne X

MAROTTE, MASCARILLE, CATHOS, MAGDELON.

MAROTTE: Madame, on demande  vous voir.

MAGDELON: Qui?

MAROTTE: Le vicomte de Jodelet.

MASCARILLE: Le vicomte de Jodelet?

MAROTTE: Oui, Monsieur.

CATHOS: Le connaissez-vous?

MASCARILLE: C'est mon meilleur ami.

MAGDELON: Faites entrer vitement.

MASCARILLE: Il y a quelque temps que nous ne nous sommes vus, et je suis ravi de cette aventure.

CATHOS: Le voici.

Scne XI

JODELET, MASCARILLE, CATHOS, MAGDELON, MAROTTE.

MASCARILLE: Ah! Vicomte!

JODELET, s'embrassant l'un l'autre: Ah! Marquis!

MASCARILLE: Que je suis aise de te rencontrer!

JODELET: Que j'ai de joie de te voir ici!

MASCARILLE: Baise-moi donc encore un peu, je te prie.

MAGDELON: Ma toute bonne, nous commenons d'tre connues; voil le beau monde qui prend le chemin de nous venir voir.

MASCARILLE: Mesdames, agrez que je vous prsente ce gentilhomme-ci: sur ma parole, il est digne d'tre connu de vous.

JODELET: Il est juste de venir vous rendre ce qu'on vous doit; et vos attraits exigent leurs droits seigneuriaux sur toutes sortes de personnes.

MAGDELON: C'est pousser vos civilits jusqu'aux derniers confins de la flatterie.

CATHOS: Cette journe doit tre marque dans notre almanach comme une journe bienheureuse.

MAGDELON: Allons, petit garon, faut-il toujours vous rpter les choses? Voyez-vous pas qu'il faut le surcrot d'un fauteuil?

MASCARILLE: Ne vous tonnez pas de voir le Vicomte de la sorte: il ne fait que sortir d'une maladie qui lui a rendu le visage ple comme vous le voyez.

JODELET: Ce sont fruits des veilles de la cour et des fatigues de la guerre.

MASCARILLE: Savez-vous, Mesdames, que vous voyez dans le Vicomte un des vaillants hommes du sicle? C'est un brave  trois poils.

JODELET: Vous ne m'en devez rien, Marquis; et nous savons ce que vous savez faire aussi.

MASCARILLE: Il est vrai que nous nous sommes vus tous deux dans l'occasion.

JODELET: Et dans des lieux o il faisait fort chaud.

MASCARILLE, les regardant toutes deux: Oui; mais non pas si chaud qu'ici. Hi, hi, hi!

JODELET: Notre connaissance s'est faite  l'arme, et la premire fois que nous nous vmes, il commandait un rgiment de cavalerie sur les galres de Malte.

MASCARILLE: Il est vrai; mais vous tiez pourtant dans l'emploi avant que j'y fusse; et je me souviens que je n'tais que petit officier encore, que vous commandiez deux mille chevaux.

JODELET: La guerre est une belle chose; mais, ma foi, la cour rcompense bien mal aujourd'hui les gens de service comme nous.

MASCARILLE: C'est ce qui fait que je veux pendre l'pe au croc.

CATHOS: Pour moi, j'ai un furieux tendre pour les hommes d'pe.

MAGDELON: Je les aime aussi; mais je veux que l'esprit assaisonne la bravoure.

MASCARILLE: Te souvient-il, Vicomte, de cette demi-lune que nous emportmes sur les ennemis au sige d'Arras?

JODELET: Que veux-tu dire avec ta demi-lune? C'tait bien une lune toute entire.

MASCARILLE: Je pense que tu as raison.

JODELET: Il m'en doit bien souvenir, ma foi: j'y fus bless  la jambe d'un coup de grenade, dont je porte encore les marques. Ttez un peu, de grce; vous sentirez quel coup c'tait l.

CATHOS: Il est vrai que la cicatrice est grande.

MASCARILLE: Donnez-moi un peu votre main, et ttez celui-ci, l, justement au derrire de la tte: y tes-vous?

MAGDELON: Oui: je sens quelque chose.

MASCARILLE: C'est un coup de mousquet que je reus la dernire campagne que j'ai faite.

JODELET: Voici un autre coup qui me pera de part en part  l'attaque de Gravelines.

MASCARILLE, mettant la main sur le bouton de son haut-de-chausses: Je vais vous montrer une furieuse plaie.

MAGDELON: Il n'est pas ncessaire: nous le croyons sans y regarder.

MASCARILLE: Ce sont des marques honorables, qui font voir ce qu'on est.

CATHOS: Nous ne doutons point de ce que vous tes.

MASCARILLE: Vicomte, as-tu l ton carrosse?

JODELET: Pourquoi?

MASCARILLE: Nous mnerions promener ces dames hors des portes, et leur donnerions un cadeau.

MAGDELON: Nous ne saurions sortir aujourd'hui.

MASCARILLE: Ayons donc les violons pour danser.

JODELET: Ma foi, c'est bien avis.

MAGDELON: Pour cela, nous y consentons; mais il faut donc quelque surcrot de compagnie.

MASCARILLE: Hol! Champagne, Picard, Casquaret, Bourguignon, Basque, La Verdure, Lorrain, Provenal, La Violette! Au diable soient tous les laquais! Je ne pense pas qu'il y ait gentilhomme en France plus mal servi que moi. Ces canailles me laissent toujours seul.

MAGDELON: Almanzor, dites aux gens de Monsieur qu'ils aillent qurir des violons, et nous faites venir ces Messieurs et ces Dames d'ici prs, pour peupler la solitude de notre bal.

MASCARILLE: Vicomte, que dis-tu de ces yeux?

JODELET: Mais toi-mme, Marquis, que t'en semble?

MASCARILLE: Moi, je dis que nos liberts auront peine  sortir d'ici les braies nettes. Au moins, pour moi, je reois d'tranges secousses, et mon coeur ne tient plus qu' un filet.

MAGDELON: Que tout ce qu'il dit est naturel! Il tourne les choses le plus agrablement du monde.

CATHOS: Il est vrai qu'il fait une furieuse dpense en esprit.

MASCARILLE: Pour vous montrer que je suis vritable, je veux faire un impromptu l-dessus.
Il mdite.

CATHOS: Eh! Je vous en conjure de toute la dvotion de mon coeur: que nous oyions quelque chose qu'on ait fait pour nous.

JODELET: J'aurais envie d'en faire autant; mais je me trouve un peu incommod de la veine potique, pour la quantit de saignes que j'y ai fait faire ces jours passs.

MASCARILLE: Que diable est-ce l? Je fais toujours bien le premier vers; mais j'ai peine  faire les autres. Ma foi, ceci est un peu trop press: je vous ferai un impromptu  loisir, que vous trouverez le plus beau du monde.

JODELET: Il a de l'esprit comme un dmon.

MAGDELON: Et du galant, et du bien tourn.

MASCARILLE: Vicomte, dis-moi un peu, y a-t-il longtemps que tu n'as vu la Comtesse?

JODELET: Il y a plus de trois semaines que je ne lui ai rendu visite.

MASCARILLE: Sais-tu bien que le Duc m'est venu voir ce matin, et m'a voulu mener  la campagne courir un cerf avec lui?

MAGDELON: Voici nos amies qui viennent.

Scne XII

JODELET, MASCARILLE, CATHOS, MAGDELON, MAROTTE, LUCILE, CLIMNE.

MAGDELON: Mon Dieu, mes chres, nous vous demandons pardon. Ces Messieurs ont eu fantaisie de nous donner les mes des pieds; et nous vous avons envoy querir pour remplir les vuides de notre assemble.

LUCILE: Vous nous avez obliges, sans doute.

MASCARILLE: Ce n'est ici qu'un bal  la hte; mais l'un de ces jours nous vous en donnerons un dans les formes. Les violons sont-ils venus?

ALMANZOR: Oui, Monsieur; ils sont ici.

CATHOS: Allons donc, mes chres, prenez place.

MASCARILLE, dansant lui seul comme par prlude: La, la, la, la, la, la, la, la.

MAGDELON: Il a la taille tout  fait lgante.

CATHOS: Et a la mine de danser proprement.

MASCARILLE, ayant pris Magdelon: Ma franchise va danser la courante aussi bien que mes pieds. En cadence, violons, en cadence. Oh! quels ignorants! Il n'y a pas moyen de danser avec eux. Le diable vous emporte! ne sauriez-vous jouer en mesure? La, la, la, la, la, la, la, la. Ferme,  violons de village.

JODELET, dansant ensuite: Hol! ne pressez pas si fort la cadence: je ne fais que sortir de maladie.

Scne XIII

DU CROISY, JODELET, CATHOS, MAGDELON, LUCILE, MAROTTE, CLIMNE.

LA GRANGE, un bton  la main: Ah! ah! coquins, que faites-vous ici? Il y a trois heures que nous vous cherchons.

MASCARILLE, se sentant battre: Ahy! ahy! ahy! Vous ne m'aviez pas dit que les coups en seraient aussi.

JODELET: Ahy! ahy! ahy!

LA GRANGE: C'est bien  vous, infme que vous tes,  vouloir faire l'homme d'importance.

DU CROISY: Voil qui vous apprendra  vous connatre.
Ils sortent.

Scne XIV

MASCARILLE, JODELET, CATHOS, MAGDELON, MAROTTE, LUCILE, CLIMNE.

MAGDELON: Que veut donc dire ceci?

JODELET: C'est une gageure.

CATHOS: Quoi? vous laisser battre de la sorte?

MASCARILLE: Mon Dieu, je n'ai pas voulu faire semblant de rien; car je suis violent, et je me serais emport.

MAGDELON: Endurer un affront comme celui-l, en notre prsence!

MASCARILLE: Ce n'est rien: ne laissons pas d'achever. Nous nous connaissons il y a longtemps; et entre amis, on ne va pas se piquer pour si peu de chose.

Scne XV

DU CROISY, LA GRANGE, MASCARILLE, JODELET, MAGDELON, CATHOS, MAROTTE, LUCILE, CLIMNE.

LA GRANGE: Ma foi, marauds, vous ne vous rirez pas de nous, je vous promets. Entrez, vous autres.
Trois ou quatre spadassins entrent.

MAGDELON: Quelle est donc cette audace, de venir nous troubler de la sorte dans notre maison?

DU CROISY: Comment, Mesdames, nous endurerons que nos laquais soient mieux reus que nous? qu'ils viennent vous faire l'amour  nos dpens, et vous donnent le bal?

MAGDELON: Vos laquais?

LA GRANGE: Oui, nos laquais: et cela n'est ni beau ni honnte de nous les dbaucher comme vous faites.

MAGDELON:  Ciel! quelle insolence!

LA GRANGE: Mais ils n'auront pas l'avantage de se servir de nos habits pour vous donner dans la vue; et si vous les voulez aimer, ce sera, ma foi, pour leurs beaux yeux. Vite, qu'on les dpouille sur-le-champ.

JODELET: Adieu notre braverie.

MASCARILLE: Voil le marquisat et la vicomt  bas.

DU CROISY: Ha! ha! coquins, vous avez l'audace d'aller sur nos brises! Vous irez chercher autre part de quoi vous rendre agrables aux yeux de vos belles, je vous en assure.

LA GRANGE: C'est trop que de nous supplanter, et de nous supplanter avec nos propres habits.

MASCARILLE:  fortune, quelle est ton inconstance!

DU CROISY: Vite, qu'on leur te jusqu' la moindre chose.

LA GRANGE: Qu'on emporte toutes ces hardes, dpchez. Maintenant, Mesdames, en l'tat qu'ils sont, vous pouvez continuer vos amours avec eux tant qu'il vous plaira; nous vous laisserons toute sorte de libert pour cela, et nous vous protestons, Monsieur et moi, que nous n'en serons aucunement jaloux.
Lucile et Climne sortent.

CATHOS: Ah! quelle confusion!

MAGDELON: Je crve de dpit.

VIOLONS, au marquis: Qu'est-ce donc que ceci? Qui nous payera, nous autres?

MASCARILLE: Demandez  Monsieur le Vicomte.

VIOLONS, au vicomte: Qui est-ce qui nous donnera de l'argent?

JODELET: Demandez  Monsieur le Marquis.

Scne XVI

GORGIBUS, MASCARILLE, JODELET, MAGDELON, CATHOS, MAROTTE.

GORGIBUS: Ah! coquines que vous tes, vous nous mettez dans de beaux draps blancs,  ce que je vois! et je viens d'apprendre de belles affaires, vraiment, de ces Messieurs et de ces Dames qui sortent!

MAGDELON: Ah! mon pre, c'est une pice sanglante qu'ils nous ont faite.

GORGIBUS: Oui, c'est une pice sanglante, mais qui est un effet de votre impertinence, infmes! Ils se sont ressentis du traitement que vous leur avez fait; et cependant, malheureux que je suis, il faut que je boive l'affront.

MAGDELON: Ah! je jure que nous en serons venges, ou que je mourrai en la peine. Et vous, marauds, osez-vous vous tenir ici aprs votre insolence?

MASCARILLE: Traiter comme cela un marquis! Voil ce que c'est que du monde! La moindre disgrce nous fait mpriser de ceux qui nous chrissaient. Allons, camarade, allons chercher fortune autre part: je vois bien qu'on n'aime ici que la vaine apparence, et qu'on n'y considre point la vertu toute nue.
Ils sortent tous deux.

Scne XVII

GORGIBUS, MAGDELON, CATHOS, VIOLONS.

VIOLONS: Monsieur, nous entendons que vous nous contentiez  leur dfaut pour ce que nous avons jou ici.

GORGIBUS, les battant: Oui, oui, je vous vais contenter, et voici la monnaie dont je vous veux payer. Et vous, pendardes, je ne sais qui me tient que je ne vous en fasse autant. Nous allons servir de fable et de rise  tout le monde, et voil ce que vous vous tes attir par vos extravagances. Allez vous cacher, vilaines; allez vous cacher pour jamais. Et vous, qui tes cause de leur folie, sottes billeveses, pernicieux amusements des esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets et sonnettes, puissiez-vous tre  tous les diables!

LA PRINCESSE D'LIDE


Comdie mle de danse et de musique

PREMIER INTERMDE

Scne premire 


RCIT DE L'AURORE

      Quand l'amour  vos yeux offre un choix agrable,
            Jeunes beauts, laissez-vous enflammer.
            Moquez-vous d'affecter cet orgueil indomptable
            Dont on vous dit qu'il est beau de s'armer:
            Dans l'ge o l'on est aimable,
            Rien n'est si beau que d'aimer.

            Soupirez librement pour un amant fidle,
            Et bravez ceux qui voudraient vous blmer.
            Un coeur tendre est aimable, et le nom de cruelle
            N'est pas un nom  se faire estimer:
            Dans le temps o l'on est belle,
            Rien n'est si beau que d'aimer.

Scne II

VALETS DE CHIENS ET MUSICIENS

Pendant que l'Aurore chantait ce rcit, quatre valets de chiens taient couchs sur l'herbe, dont l'un (sous la figure de Lyciscas, reprsent par le sieur de Molire, excellent acteur, de l'invention duquel taient les vers et toute la pice) se trouvait au milieu de deux, et un autre  ses pieds, qui taient les sieurs Estival, Don, et Blondel, de la musique du Roi, dont les voix taient admirables.
Ceux-ci en se rveillant  l'arrive de l'Aurore, sitt qu'elle eut chant, s'crirent en concert:

            Hol! hol! debout, debout, debout:
            Pour la chasse ordonne il faut prparer tout.
            Hol! ho! debout, vite debout.

PREMIER

            Jusqu'aux plus sombres lieux le jour se communique.

DEUXIEME

            L'air sur les fleurs en perles se rsout.

TROISIEME

            Les rossignols commencent leur musique,
            Et leurs petits concerts retentissent partout.

TOUS ENSEMBLE

            Sus, sus, debout, vite debout!
            (Parlant  Lyciscas qui dormait)
            Qu'est-ce ci, Lyciscas? Quoi? tu ronfles encore,
            Toi qui promettais tant de devancer l'Aurore?
            Allons, debout, vite debout:
            Pour la chasse ordonne il faut prparer tout.
            Debout, vite debout, depchons, debout.

LYCISCAS, en s'veillant: Par la morbleu! vous tes de grands braillards vous autres, et vous avez la gueule ouverte de bon matin?

MUSICIENS

            Ne vois-tu pas le jour qui se rpand partout?
            Allons, debout, Lyciscas, debout.

LYCISCAS: H! laissez-moi dormir encore un peu, je vous conjure.

MUSICIENS: Non, non, debout, Lyciscas, debout.

LYCISCAS: Je ne vous demande plus qu'un petit quart d'heure.

MUSICIENS: Point, point, debout, vite, debout.

LYCISCAS: H! je vous prie.

MUSICIENS: Debout.

LYCISCAS: Un moment.

MUSICIENS: Debout.

LYCISCAS: De grce.

MUSICIENS: Debout.

LYCISCAS: Eh!

MUSICIENS: Debout.

LYCISCAS: Je.

MUSICIENS: Debout.

LYCISCAS: J'aurai fait incontinent.

MUSICIENS

            Non, non, debout, Lyciscas, debout:
            Pour la chasse ordonne il faut prparer tout.
            Vite debout, dpchons, debout.

LYCISCAS: Eh bien! laissez-moi: je vais me lever. Vous tes d'tranges gens, de me tourmenter comme cela. Vous serez cause que je ne me porterai pas bien de toute la journe; car, voyez-vous, le sommeil est ncessaire  l'homme; et lorsqu'on ne dort pas sa rfection, il arrive. que. on n'est.

PREMIER: Lyciscas!

DEUXIEME: Lyciscas!

TROISIEME: Lyciscas!

TOUS ENSEMBLE: Lyciscas!

LYCISCAS: Diable soit les brailleurs! Je voudrais que vous eussiez la gueule pleine de bouillie bien chaude.

MUSICIENS

            Debout, debout,
            Vite debout, dpchons, debout.

LYCISCAS: Ah! quelle fatigue, de ne pas dormir son sol!

PREMIER: Hol, oh!

DEUXIEME: Hol, oh!

TROISIEME: Hol, oh!

TOUS ENSEMBLE: Oh! oh! oh! oh! oh!

LYCISCAS: Oh! oh! oh! oh! La peste soit des gens, avec leurs chiens de hurlements! Je me donne au diable si je ne vous assomme. Mais voyez un peu quel diable d'enthousiasme il leur prend, de me venir chanter aux oreilles comme cela. Je.

MUSICIENS: Debout.

LYCISCAS: Encore?

MUSICIENS: Debout.

LYCISCAS: Le diable vous emporte!

MUSICIENS: Debout.

LYCISCAS, en se levant: Quoi toujours? A-t-on jamais vu une pareille furie de chanter? Par le sang bleu! j'enrage. Puisque me voil veill, il faut que j'veille les autres, et que je les tourmente comme on m'a fait. Allons, ho! Messieurs, debout, debout, vite, c'est trop dormir. Je vais faire un bruit de diable partout. Debout, debout, debout! Allons vite! ho! ho! ho! debout, debout! Pour la chasse ordonne il faut prparer tout: debout, debout! Lyciscas, debout! Ho! ho! ho! ho! ho!
Lyciscas s'tant lev avec toutes les peines du monde, et s'tant mis  crier de toute sa force, plusieurs cors et trompes de chasse se firent entendre, et concertes avec les violons commencrent l'air d'une entre, sur laquelle six valets de chiens dansrent avec beaucoup de justesse et disposition, reprenant  certaines cadences le son de leurs cors et trompes: c'taient les sieurs Paysan, Chicanneau, Noblet, Pesan, Bonard, et la Pierre.


NOMS DES ACTEURS DE LA COMDIE

LA PRINCESSE D'LIDE      Mlle de Molire
AGLANTE, cousine de la Princesse      Mlle Du Parc
CYNTHIE, cousine de la Princesse      Mlle de Brie
PHILIS, suivante de la Princesse      Mlle Bjart
IPHITAS, pre de la Princesse      Le sieur Hubert
EURYALE, ou le prince d'Ithaque      Le sieur de la Grange
ARISTOMNE, ou le prince de Messne      Le sieur du Croisy
THOCLE, ou le prince de Pyle      Le sieur Bjart
ARBATE, gouverneur du prince d'Ithaque      Le sieur de la Thorillire.
MORON, plaisant de la Princesse      Le sieur de Molire
UN SUIVANT      Le sieur Prvost. 

ARGUMENT

Cette chasse qui se prparait ainsi tait celle d'un prince d'lide, lequel tant d'humeur galante et magnifique, et souhaitant que la princesse sa fille se rsolt  aimer et  penser au mariage qui tait fort contre son inclination, avait fait venir  sa cour les Princes d'Itaque, de Messne et de Pyle; afin que dans l'exercice de la chasse qu'elle aimait fort, et dans d'autres jeux, comme des courses de char et semblables magnificences, quelqu'un de ces princes pt lui plaire et devenir son poux.

ACTE PREMIER, Scne premire

      Euryale, prince d'Ithaque, amoureux de la Princesse d'lide, et Arbate songouverneur,lequel, indulgent  la passion du Prince, le loua de son amour, au lieu de l'en blmer, en des termes fort galants.

EURYALE, ARBATE.

ARBATE

            Ce silence rveur, dont la sombre habitude
            Vous fait  tous moments chercher la solitude,
            Ces longs soupirs que laisse chapper votre coeur,
            Et ces fixes regards si chargs de langueur
      5      Disent beaucoup sans doute  des gens de mon ge,
            Et je pense, Seigneur, entendre ce langage.
            Mais sans votre cong, de peur de trop risquer,
            Je n'ose m'enhardir jusques  l'expliquer.

EURYALE

            Explique, explique, Arbate, avec toute licence
    10    Ces soupirs, ces regards, et ce morne silence.
            Je te permets ici de dire que l'amour
            M'a rang sous ses lois, et me brave  son tour,
            Et je consens encor que tu me fasses honte
            Des faiblesses d'un coeur qui souffre qu'on le dompte.

ARBATE

    15    Moi, vous blmer, Seigneur, des tendres mouvements
            O je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments!
            Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon me
            Contre les doux transports de l'amoureuse flamme;
            Et bien que mon sort touche  ses derniers soleils,
    20    Je dirai que l'amour sied bien  vos pareils,
            Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage
            De la beaut d'une me est un clair tmoignage,
            Et qu'il est malais que sans tre amoureux
            Un jeune prince soit et grand et gnreux.
    25    C'est une qualit que j'aime en un monarque;
            La tendresse du coeur est une grande marque
            Que d'un prince  votre ge on peut tout prsumer,
            Ds qu'on voit que son me est capable d'aimer.
            Oui, cette passion, de toutes la plus belle,
    30    Trane dans un esprit cent vertus aprs elle;
            Aux nobles actions elle pousse les cours,
            Et tous les grands hros ont senti ses ardeurs.
            Devant mes yeux, Seigneur, a pass votre enfance,
            Et j'ai de vos vertus vu fleurir l'esprance;
    35    Mes regards observaient en vous des qualits
            O je reconnaissais le sang dont vous sortez;
            J'y dcouvrais un fonds d'esprit et de lumire;
            Je vous trouvais bien fait, l'air grand, et l'me fire;
            Votre coeur, votre adresse, clataient chaque jour:
    40    Mais je m'inquitais de ne voir point d'amour;
            Et puisque les langueurs d'une plaie invincible
            Nous montrent que votre me  ses traits est sensible,
            Je triomphe, et mon coeur, d'allgresse rempli,
            Vous regarde  prsent comme un prince accompli.

EURYALE

    45    Si de l'amour un temps j'ai brav la puissance,
            Hlas! mon cher Arbate, il en prend bien vengeance;
            Et sachant dans quels maux mon coeur s'est abm,
            Toi-mme tu voudrais qu'il n'et jamais aim.
            Car enfin vois le sort o mon astre me guide:
    50    J'aime, j'aime ardemment la princesse d'lide;
            Et tu sais que l'orgueil, sous des traits si charmants,
            Arme contre l'amour ses jeunes sentiments,
            Et comment elle fuit, en cette illustre fte,
            Cette foule d'amants qui briguent sa conqute.
    55    Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer
            Aussitt qu'on le voit prend droit de nous charmer,
            Et qu'un premier coup d'oeil allume en nous les flammes
            O le Ciel, en naissant, a destin nos mes!
             mon retour d'Argos, je passai dans ces lieux,
    60    Et ce passage offrit la princesse  mes yeux;
            Je vis tous les appas dont elle est revtue,
            Mais de l'oeil dont on voit une belle statue:
            Leur brillante jeunesse observe  loisir
            Ne porta dans mon me aucun secret dsir,
    65    Et d'Ithaque en repos je revis le rivage,
            Sans m'en tre, en deux ans, rappel nulle image.
            Un bruit vient cependant  rpandre  ma cour
            Le clbre mpris qu'elle fait de l'amour;
            On publie en tous lieux que son me hautaine
    70    Garde pour l'hymne une invincible haine,
            Et qu'un arc  la main, sur l'paule un carquois,
            Comme une autre Diane elle hante les bois,
            N'aime rien que la chasse, et de toute la Grce
            Fait soupirer en vain l'hroque jeunesse.
    75    Admire nos esprits, et la fatalit!
            Ce que n'avait point fait sa vue et sa beaut,
            Le bruit de ses fierts en mon me fit natre
            Un transport inconnu dont je ne fus point matre;
            Ce ddain si fameux eut des charmes secrets
    80     me faire avec soin rappeler tous ses traits;
            Et mon esprit, jetant de nouveaux yeux sur elle,
            M'en refit une image et si noble et si belle,
            Me peignit tant de gloire et de telles douceurs
             pouvoir triompher de toutes ses froideurs,
    85    Que mon coeur, aux brillants d'une telle victoire,
            Vit de sa libert s'vanouir la gloire:
            Contre une telle amorce il eut beau s'indigner,
            Sa douceur sur mes sens prit tel droit de rgner,
            Qu'entran par l'effort d'une occulte puissance,
    90    J'ai d'Ithaque en ces lieux fait voile en diligence;
            Et je couvre un effet de mes voeux enflamms
            Du dsir de paratre  ces jeux renomms,
            O l'illustre Iphitas, pre de la Princesse,
            Assemble la plupart des princes de la Grce.

ARBATE

    95    Mais,  quoi bon, Seigneur, les soins que vous prenez?
            Et pourquoi ce secret o vous vous obstinez?
            Vous aimez, dites-vous, cette illustre princesse,
            Et venez  ses yeux signaler votre adresse:
            Et nuls empressements, paroles ni soupirs,
  100    Ne l'ont instruite encor de vos brlants dsirs?
            Pour moi, je n'entends rien  cette politique
            Qui ne veut point souffrir que votre coeur s'explique.
            Et je ne sais quel fruit peut prtendre un amour
            Qui fuit tous les moyens de se produire au jour.

EURYALE

  105    Et que ferai-je, Arbate, en dclarant ma peine,
            Qu'attirer les ddains de cette me hautaine,
            Et me jeter au rang de ces princes soumis
            Que le titre d'amants lui peint en ennemis?
            Tu vois les souverains de Messne et de Pyle
  110    Lui faire de leurs cours un hommage inutile,
            Et de l'clat pompeux des plus hautes vertus
            En appuyer en vain les respects assidus:
            Ce rebut de leurs soins sous un triste silence
            Retient de mon amour toute la violence.
  115    Je me tiens condamn dans ces rivaux fameux,
            Et je lis mon arrt au mpris qu'on fait d'eux.

ARBATE

            Et c'est dans ce mpris et dans cette humeur fire
            Que votre me  ses voeux doit voir plus de lumire,
            Puisque le sort vous donne  conqurir un coeur
  120    Que dfend seulement une simple froideur,
            Et qui n'impose point  l'ardeur qui vous presse
            De quelque attachement l'invincible tendresse.
            Un coeur proccup rsiste puissamment;
            Mais quand une me est libre, on la force aisment;
  125    Et toute la fiert de son indiffrence
            N'a rien dont ne triomphe un peu de patience.
            Ne lui cachez donc plus le pouvoir de ses yeux,
            Faites de votre flamme un clat glorieux,
            Et bien loin de trembler de l'exemple des autres,
  130    Du rebut de leurs voeux enflez l'espoir des vtres.
            Peut-tre pour toucher ses svres appas
            Aurez-vous des secrets que ces princes n'ont pas;
            Et si de ses fierts l'imprieux caprice
            Ne vous fait prouver un destin plus propice,
  135    Au moins est-ce un bonheur, en ces extrmits,
            Que de voir avec soi ses rivaux rebuts.

EURYALE

            J'aime  te voir presser cet aveu de ma flamme:
            Combattant mes raisons, tu chatouilles mon me;
            Et par ce que j'ai dit je voulais pressentir
  140    Si de ce que j'ai fait tu pourrais m'applaudir.
            Car enfin, puisqu'il faut t'en faire confidence,
            On doit  la Princesse expliquer mon silence,
            Et peut-tre, au moment que je t'en parle ici,
            Le secret de mon coeur, Arbate, est clairci.
  145    Cette chasse o, pour fuir la foule qui l'adore,
            Tu sais qu'elle est alle au lever de l'aurore,
            Est le temps que Moron, pour dclarer mon feu,
            A pris.

ARBATE

                              Moron, Seigneur?

EURYALE

                                                                  Ce choix t'tonne un peu:
            Par son titre de fou tu crois le bien connatre;
  150    Mais sache qu'il l'est moins qu'il ne le veut paratre,
            Et que, malgr l'emploi qu'il exerce aujourd'hui,
            Il a plus de bon sens que tel qui rit de lui.
            La Princesse se plat  ses bouffonneries;
            Il s'en est fait aimer par cent plaisanteries,
  155    Et peut, dans cet accs, dire et persuader
            Ce que d'autres que lui n'oseraient hasarder;
            Je le vois propre enfin  ce que je souhaite:
            Il a pour moi, dit-il, une amiti parfaite,
            Et veut, dans mes tats ayant reu le jour,
  160    Contre tous mes rivaux appuyer mon amour.
            Quelque argent mis en main pour soutenir ce zle.

Scne II

Moron, reprsent par le sieur de Molire, arrive, et ayant le souvenir d'un furieux sanglier, devant lequel il avait fui  la chasse, demande secours, et rencontrant Euryale et Arbate, se met au milieu d'eux pour plus de sret, aprs leur avoir tmoign sa peur, et leur disant cent choses plaisantes sur son peu de bravoure.

MORON, ARBATE, EURYALE.

MORON, sans tre vu.

            Au secours! sauvez-moi de la bte cruelle.

EURYALE

            Je pense our sa voix.

MORON, sans tre vu.

                                                       moi, de grce,  moi!

EURYALE

            C'est lui-mme, o court-il avec un tel effroi?

MORON

  165    O pourrai-je viter ce sanglier redoutable?
            Grands dieux, prservez-moi de sa dent effroyable.
            Je vous promets, pourvu qu'il ne m'attrappe pas,
            Quatre livres d'encens, et deux veaux des plus gras.
            Ha! je suis mort.

EURYALE

                                                Qu'as-tu?

MORON

                                                                        Je vous croyais la bte
  170    Dont  me diffamer j'ai vu la gueule prte,
            Seigneur, et je ne puis revenir de ma peur.

EURYALE

            Qu'est-ce?

MORON

                                    ! que la Princesse est d'une trange humeur,
            Et qu' suivre la chasse et ses extravagances
            Il nous faut essuyer de sottes complaisances!
  175    Quel diable de plaisir trouvent tous les chasseurs
            De se voir exposs  mille et mille peurs?
            Encore si c'tait qu'on ne ft qu' la chasse
            Des livres, des lapins, et des jeunes daims, passe:
            Ce sont des animaux d'un naturel fort doux,
  180    Et qui prennent toujours la fuite devant nous.
            Mais aller attaquer de ces btes vilaines
            Qui n'ont aucun respect pour les faces humaines,
            Et qui courent les gens qui les veulent courir,
            C'est un sot passe-temps, que je ne puis souffrir.

EURYALE

            Dis-nous donc ce que c'est.

MORON, en se tournant.

  185                                                          Le pnible exercice
            O de notre Princesse a vol le caprice!.
            J'en aurais bien jur qu'elle aurait fait le tour;
            Et la course des chars se faisant en ce jour,
            Il fallait affecter ce contre-temps de chasse,
  190    Pour mpriser ces jeux avec meilleure grce,
            Et faire voir. Mais chut. Achevons mon rcit,
            Et reprenons le fil de ce que j'avais dit.
            Qu'ai-je dit?

EURYALE

                                          Tu parlais d'exercice pnible.

MORON

            Ah! oui. Succombant donc  ce travail horrible
  195    (Car en chasseur fameux j'tais enharnach,
            Et ds le point du jour je m'tais dcouch,)
            Je me suis cart de tous en galant homme,
            Et trouvant un lieu propre  dormir d'un bon somme,
            J'essayais ma posture, et m'ajustant bientt,
  200    Prenais dj mon ton pour ronfler comme il faut,
            Lorsqu'un murmure affreux m'a fait lever la vue,
            Et j'ai d'un vieux buisson de la fort touffue
            Vu sortir un sanglier d'une norme grandeur,
            Pour.

EURYALE

                              Qu'est-ce?

MORON

                                                      Ce n'est rien. N'ayez point de frayeur,
  205    Mais laissez-moi passer entre vous deux, pour cause:
            Je serai mieux en main pour vous conter la chose.
            J'ai donc vu ce sanglier, qui par nos gens chass,
            Avait d'un air affreux tout son poil hriss;
            Ses deux yeux flamboyants ne lanaient que menace,
  210    Et sa gueule faisait une laide grimace,
            Qui, parmi de l'cume,  qui l'osait presser
            Montrait de certains crocs. Je vous laisse  penser!
             ce terrible aspect j'ai ramass mes armes;
            Mais le faux animal, sans en prendre d'alarmes,
  215    Est venu droit  moi, qui ne lui disais mot.

ARBATE

            Et tu l'as de pied ferme attendu?

MORON

                                                                              Quelque sot.
            J'ai jet tout par terre et couru comme quatre.

ARBATE

            Fuir devant un sanglier, ayant de quoi l'abattre!
            Ce trait, Moron, n'est pas gnreux.

MORON

                                                                                    J'y consens:
  220    Il n'est pas gnreux, mais il est de bon sens.

ARBATE

            Mais par quelques exploits si l'on ne s'ternise.

MORON

            Je suis votre valet, j'aime mieux que l'on dise:
            "C'est ici qu'en fuyant, sans se faire prier,
            Moron sauva ses jours des fureurs d'un sanglier,"
  225    Que si l'on y disait: "Voil l'illustre place
            O le brave Moron, d'une hroque audace
            Affrontant d'un sanglier l'imptueux effort,
            Par un coup de ses dents vit terminer son sort."

EURYALE

            Fort bien.

MORON

                                    Oui, j'aime mieux, n'en dplaise  la gloire,
  230    Vivre au monde deux jours, que mille ans dans l'histoire.

EURYALE

            En effet, ton trpas fcherait tes amis;
            Mais si de ta frayeur ton esprit est remis,
            Puis-je te demander si du feu qui me brle.?

MORON

            Il ne faut pas, Seigneur, que je vous dissimule:
  235    Je n'ai rien fait encore, et n'ai point rencontr
            De temps pour lui parler qui ft selon mon gr.
            L'office de bouffon a des prrogatives;
            Mais souvent on rabat nos libres tentatives.
            Le discours de vos feux est un peu dlicat,
  240    Et c'est chez la Princesse une affaire d'Etat.
            Vous savez de quel titre elle se glorifie,
            Et qu'elle a dans la tte une philosophie
            Qui dclare la guerre au conjugal lien,
            Et vous traite l'Amour de dit de rien.
  245    Pour n'effaroucher point son humeur de tigresse,
            Il me faut manier la chose avec adresse;
            Car on doit regarder comme l'on parle aux grands,
            Et vous tes parfois d'assez fcheuses gens.
            Laissez-moi doucement conduire cette trame.
  250    Je me sens l pour vous un zle tout de flamme:
            Vous tes n mon prince, et quelques autres noeuds
            Pourraient contribuer au bien que je vous veux.
            Ma mre, dans son temps, passait pour assez belle,
            Et naturellement n'taient pas fort cruelle.
  255    Feu votre pre alors, ce prince gnreux,
            Sur la galanterie tait fort dangereux;
            Et je sais qu'Elpnor, qu'on appelait mon pre
             cause qu'il tait le mari de ma mre,
            Contait pour grand honneur aux pasteurs d'aujourd'hui
  260    Que le prince autrefois tait venu chez lui,
            Et que durant ce temps il avait l'avantage
            De se voir salu de tous ceux du village.
            Baste, quoi qu'il en soit, je veux par mes travaux.
            Mais voici la Princesse et deux de vos rivaux.

Scne III

      La Princesse d'lide parut ensuite, avec les princes de Messne et de Pyle, lesquels firent remarquer en eux des caractres bien diffrents de celui du prince d'Ithaque, et lui cdrent dans le coeur de la Princesse tous les avantages qu'il y pouvait dsirer. Cette aimable Princesse ne tmoigna pas pourtant que le mrite de ce Prince et fait aucune impression sur son esprit, et qu'elle l'et quasi remarqu; elle tmoigna toujours, comme une autre Diane, n'aimer que la chasse et les forts; et lorsque le prince de Messne voulut lui faire valoir le service qu'il lui avait rendu, en la dfaisant d'un fort grand sanglier qui l'avait attaque, elle lui dit que, sans rien diminuer de sa reconnaissance, elle trouvait son secours d'autant moins considrable, qu'elle en avait tu toute seule d'aussi furieux, et ft peut-tre bien encore venue  bout de celui-ci.

LA PRINCESSE et sa suite, ARISTOMNE, ARBATE, THOCLE, EURYALE, MORON.

ARISTOMNE

  265    Reprochez-vous, Madame,  nos justes alarmes
            Ce pril dont tous deux avons sauv vos charmes?
            J'aurais pens, pour moi, qu'abattre sous nos coups
            Ce sanglier qui portait sa fureur jusqu' vous,
            Etait une aventure (ignorant votre chasse)
  270    Dont  nos bons destins nous dussions rendre grce;
            Mais  cette froideur je connais clairement
            Que je dois concevoir un autre sentiment,
            Et quereller du sort la fatale puissance
            Qui me fait avoir part  ce qui vous offense.

THOCLE

  275    Pour moi, je tiens, Madame,  sensible bonheur
            L'action o pour vous a vol tout mon coeur,
            Et ne puis consentir, malgr votre murmure,
             quereller le sort d'une telle aventure.
            D'un objet odieux je sais que tout dplat;
  280    Mais, dt votre courroux tre plus grand qu'il n'est,
            C'est extrme plaisir, quand l'amour est extrme,
            De pouvoir d'un pril affranchir ce qu'on aime.

LA PRINCESSE

            Et pensez-vous, Seigneur, puisqu'il me faut parler,
            Qu'il et eu, ce pril, de quoi tant m'branler,
  285    Que l'arc et que le dard, pour moi si pleins de charmes,
            Ne soient entre mes mains que d'inutiles armes,
            Et que je fasse enfin mes plus frquents emplois
            De parcourir nos monts, nos plaines et nos bois,
            Pour n'oser, en chassant, concevoir l'esprance
  290    De suffire, moi seule,  ma propre dfense?
            Certes, avec le temps, j'aurais bien profit
            De ces soins assidus dont je fais vanit,
            S'il fallait que mon bras, dans une telle qute,
            Ne pt pas triompher d'une chtive bte!
  295    Du moins si, pour prtendre  de sensibles coups,
            Le commun de mon sexe est trop mal avec vous,
            D'un tage plus haut accordez-moi la gloire,
            Et me faites tous deux cette grce de croire,
            Seigneurs, que, quel que ft le sanglier d'aujourd'hui,
  300    J'en ai mis bas sans vous de plus mchants que lui.

THOCLE

            Mais, Madame.

LA PRINCESSE

                                          H bien, soit. Je vois que votre envie
            Est de persuader que je vous dois la vie.
            J'y consens. Oui, sans vous, c'tait fait de mes jours;
            Je rends de tout mon coeur grce  ce grand secours;
  305    Et je vais de ce pas au Prince, pour lui dire
            Les bonts que pour moi votre amour vous inspire.

Scne IV

EURYALE, MORON, ARBATE.

MORON

            H! a-t-on jamais vu de plus farouche esprit?
            De ce vilain sanglier l'heureux trpas l'aigrit.
            ! comme volontiers j'aurais d'un beau salaire
  310    Rcompens tantt qui m'en et su dfaire!

ARBATE

            Je vous vois tout pensif, Seigneur, de ses ddains;
            Mais ils n'ont rien qui doive empcher vos desseins.
            Son heure doit venir, et c'est  vous possible
            Qu'est rserv l'honneur de la rendre sensible.

MORON

  315    Il faut qu'avant la course elle apprenne vos feux,
            Et je.

EURYALE

                        Non, ce n'est plus, Moron, ce que je veux.
            Garde-toi de rien dire, et me laisse un peu faire:
            J'ai rsolu de prendre un chemin tout contraire.
            Je vois trop que son coeur s'obstine  ddaigner
  320    Tous ces profonds respects qui pensent la gagner;
            Et le dieu qui m'engage  soupirer pour elle
            M'inspire pour la vaincre une adresse nouvelle.
            Oui, c'est lui d'o me vient ce soudain mouvement,
            Et j'en attends de lui l'heureux vnement.

ARBATE

  325    Peut-on savoir, Seigneur, par o votre esprance.?

EURYALE

            Tu le vas voir. Allons, et garde le silence.

DEUXIEME INTERMDE

ARGUMENT

L'agrable Moron laissa aller le Prince pour parler de sa passion naissante aux bois et aux rochers, et faisant retentir partout le beau nom de sa bergre Philis, un cho ridicule lui rpondant bizarrement, il y prit si grand plaisir que riant en cent manires, il fit rpondre autant de fois cet cho, sans tmoigner d'en tre ennuy; mais un ours vint interrompre ce beau divertissement, et le surprit si fort par cette vue si peu attendue, qu'il donna des sensibles marques de sa peur: elle lui fit faire devant l'ours toutes les soumissions dont il se put aviser pour l'adoucir; enfin, se jetant  un arbre pour y monter, comme il vit que l'ours y voulait grimper aussi bien que lui, il cria au secours d'une voix si haute qu'elle attira huit paysans arms de btons  deux bouts et d'pieux, pendant qu'un autre ours parut en suite du premier. Il se fit un combat qui finit par la mort d'un des ours, et par la fuite de l'autre.

Scne premire


MORON

      Jusqu'au revoir. Pour moi, je reste ici, et j'ai une petite conversation  faire avec ces arbres et ces rochers.

            Bois, prs, fontaines, fleurs, qui voyez mon teint blme,
            Si vous ne le savez, je vous apprends que j'aime.
            Philis est l'objet charmant
            Qui tient mon coeur  l'attache;
            Et je devins son amant
            La voyant traire une vache.
            Ses doigts tout pleins de lait, et plus blancs mille fois,
            Pressaient les bouts du pis d'une grce admirable.
            Ouf! Cette ide est capable
            De me rduire aux abois.

      Ah! Philis! Philis! Philis!
            Ah, hem, ah, ah, ah, hi, hi, hi, oh, oh, oh, oh.
            Voil un cho qui est bouffon! Hom, hom, hom, ha, ha, ha, ha, ha.
            Uh, uh, uh. Voil un cho qui est bouffon!

Scne II

UN OURS, MORON.

MORON: Ah! Monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon coeur. De grce, pargnez-moi. Je vous assure que je ne vaux rien du tout  manger, je n'ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens l-bas qui seraient bien mieux votre affaire. Eh! eh! eh! Monseigneur, tout doux, s'il vous plat. L, l, l, l. Ah! Monseigneur, que votre altesse est jolie et bien faite! Elle a tout  fait l'air galant et la taille la plus mignonne du monde. Ah! beau poil, belle tte, beaux yeux brillants et bien fendus! Ah! beau petit nez! belle petite bouche! petites quenottes jolies! Ah! belle gorge! belles petites menottes! petits ongles bien faits!  l'aide! au secours! je suis mort! misricorde! Pauvre Moron! Ah! Mon Dieu! Et vite,  moi, je suis perdu. (Les chasseurs paraissent et Moron monte sur un arbre) Eh! Messieurs, ayez piti de moi. Bon! Messieurs, tuez-moi ce vilain animal-l.  Ciel, daigne les assister! Bon! le voil qui fuit. Le voil qui s'arrte, et qui se jette sur eux. Bon! en voil un qui vient de lui donner un coup dans la gueule. Les voil tous  l'entour de lui. Courage! ferme, allons, mes amis! Bon! poussez fort! Encore! Ah! le voil qui est  terre; c'en est fait, il est mort. Descendons maintenant, pour lui donner cent coups. Serviteur, messieurs; je vous rends grce de m'avoir dlivr de cette bte. Maintenant que vous l'avez tue, je m'en vais l'achever, et en triompher avec vous.
Ces heureux chasseurs n'eurent pas plus tt remport cette victoire, que Moron, devenu brave par l'loignement du pril, voulut aller donner mille coups  la bte, qui n'tait plus en tat de se dfendre, et fit tout ce qu'un fanfaron qui n'aurait pas t trop hardi et pu faire en cette occasion; et les chasseurs, pour tmoigner leur joie, dansrent une fort belle entre. C'taient les sieurs Chicanneau, Baltazard, Noblet, Bonard, Manceau, Magny et la Pierre.



ARGUMENT

Le Prince d'Ithaque et la Princesse eurent une conversation fort galante sur la course des chars qui se prparait. Elle avait dit auparavant  une des princesses ses parentes que l'insensibilit du Prince d'Ithaque lui donnait de la peine et lui tait honteuse; qu'encore qu'elle ne voulut rien aimer, il tait bien fcheux de voir qu'il n'aimait rien; et que quoi qu'elle et rsolu de n'aller point voir les courses, elle s'y voulait rendre, dans le dessein de tcher  triompher de la libert d'un homme qui la chrissait si fort. Il tait facile de juger que le mrite de ce Prince produisait son effet ordinaire, que ses belles qualits avaient touch ce coeur superbe et commenc  fondre une partie de cette glace qui avait rsist jusques alors  toutes les ardeurs de l'Amour; et plus il affectait (par le conseil de Moron, qu'il avait gagn, et qui connaissait fort le coeur de la Princesse) de paratre insensible, quoiqu'il ne ft que trop amoureux, plus la Princesse se mettait dans la tte de l'engager, quoiqu'elle n'et pas fait dessein de s'engager elle-mme. Les Princes de Messne et de Pyle prirent lors cong d'elle pour s'aller prparer aux courses, et lui parlant de l'esprance qu'ils avaient de vaincre, par le dsir qu'ils sentaient de lui plaire. Celui d'Ithaque lui tmoigna au contraire, que n'ayant jamais rien aim, il allait essayer de vaincre pour sa propre satisfaction, ce qui la piqua encore davantage  vouloir soumettre un coeur dj assez soumis, mais qui savait dguiser ses sentiments le mieux du monde.

Scne premire


LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE.

LA PRINCESSE

            Oui, j'aime  demeurer dans ces paisibles lieux:
            On n'y dcouvre rien qui n'enchante les yeux;
            Et de tous nos palais la savante structure
  330    Cde aux simples beauts qu'y forme la nature.
            Ces arbres, ces rochers, cette eau, ces gazons frais
            Ont pour moi des appas  ne lasser jamais.

AGLANTE

            Je chris comme vous ces retraites tranquilles,
            O l'on se vient sauver de l'embarras des villes.
  335    De mille objets charmants ces lieux sont embellis;
            Et ce qui doit surprendre, est qu'aux portes d'Elis
            La douce passion de fuir la multitude
            Rencontre une si belle et vaste solitude.
            Mais,  vous dire vrai, dans ces jours clatants,
  340    Vos retraites ici me semblent hors de temps;
            Et c'est fort maltraiter l'appareil magnifique
            Que chaque prince a fait pour la fte publique.
            Ce spectacle pompeux de la course des chars
            Devrait bien mriter l'honneur de vos regards.

LA PRINCESSE

  345    Quel droit ont-ils chacun d'y vouloir ma prsence?
            Et que dois-je, aprs tout,  leur magnificence?
            Ce sont soins que produit l'ardeur de m'acqurir,
            Et mon coeur est le prix qu'ils veulent tous courir.
            Mais quelque espoir qui flatte un projet de la sorte,
  350    Je me tromperai fort si pas un d'eux l'emporte.

CYNTHIE

            Jusques  quand ce coeur veut-il s'effaroucher
            Des innocents desseins qu'on a de le toucher,
            Et regarder les soins que pour vous on se donne
            Comme autant d'attentats contre votre personne?
  355    Je sais qu'en dfendant le parti de l'amour,
            On s'expose chez vous  faire mal sa cour;
            Mais ce que par le sang j'ai l'honneur de vous tre
            S'oppose aux durets que vous faites paratre,
            Et je ne puis nourrir d'un flatteur entretien
  360    Vos rsolutions de n'aimer jamais rien.
            Est-il rien de plus beau que l'innocente flamme
            Qu'un mrite clatant allume dans une me?
            Et serait-ce un bonheur de respirer le jour,
            Si d'entre les mortels on bannissait l'amour?
  365    Non, non, tous les plaisirs se gotent  le suivre,
            Et vivre sans aimer n'est pas proprement vivre.

AVIS: Le dessein de l'auteur tait de traiter ainsi toute la comdie. Mais un commandement du Roi qui pressa cette affaire l'obligea d'achever tout le reste en prose, et de passer lgrement sur plusieurs scnes qu'il aurait tendues davantage s'il avait eu plus de loisir.

AGLANTE: Pour moi, je tiens que cette passion est la plus agrable affaire de la vie; qu'il est ncessaire d'aimer pour vivre heureusement, et que tous les plaisirs sont fades, s'il ne s'y mle un peu d'amour.

LA PRINCESSE: Pouvez-vous bien toutes deux, tant ce que vous tes, prononcer ces paroles? et ne devez-vous pas rougir d'appuyer une passion qui n'est qu'erreur, que faiblesse et qu'emportement, et dont tous les dsordres ont tant de rpugnance avec la gloire de notre sexe? J'en prtends soutenir l'honneur jusqu'au dernier moment de ma vie, et ne veux point du tout me commettre  ces gens qui font les esclaves auprs de nous, pour devenir un jour nos tyrans. Toutes ces larmes, tous ces soupirs, tous ces hommages, tous ces respects sont des embches qu'on tend  notre coeur, et qui souvent l'engagent  commettre des lchets. Pour moi, quand je regarde certains exemples, et les bassesses pouvantables o cette passion ravale les personnes sur qui elle tend sa puissance, je sens tout mon coeur qui s'meut; et je ne puis souffrir qu'une me qui fait profession d'un peu de fiert, ne trouve pas une honte horrible  de telles faiblesses.

CYNTHIE: Eh! Madame, il est de certaines faiblesses qui ne sont point honteuses, et qu'il est beau mme d'avoir dans les plus hauts degrs de gloire. J'espre que vous changerez un jour de pense; et s'il plat au Ciel, nous verrons votre coeur avant qu'il soit peu.

LA PRINCESSE: Arrtez, n'achevez pas ce souhait trange. J'ai une Horreur trop invincible pour ces sortes d'abaissements; et si jamais j'tais capable d'y descendre, je serais personne sans doute  ne me le point pardonner.

AGLANTE: Prenez garde, Madame, l'Amour sait se venger des mpris que l'on fait de lui, et peut-tre.

LA PRINCESSE: Non, non. Je brave tous ses traits; et le grand pouvoir qu'on lui donne n'est rien qu'une chimre, qu'une excuse des faibles cours, qui le font invincible pour autoriser leur faiblesse.

CYNTHIE: Mais enfin toute la terre reconnat sa puissance, et vous voyez que les Dieux mme sont assujettis  son empire. On nous fait voir que Jupiter n'a pas aim pour une fois, et que Diane mme, dont vous affectez tant l'exemple, n'a pas rougi de pousser des soupirs d'amour.

LA PRINCESSE: Les croyances publiques sont toujours mles d'erreur: les Dieux ne sont point faits comme se les fait le vulgaire; et c'est leur manquer de respect que de leur attribuer les faiblesses des hommes.

Scne II

MORON, LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS.

AGLANTE: Viens, approche, Moron, viens nous aider  dfendre l'Amour contre les sentiments de la Princesse.

LA PRINCESSE: Voil votre parti fortifi d'un grand dfenseur.

MORON: Ma foi, Madame, je crois qu'aprs mon exemple il n'y a plus rien  dire, et qu'il ne faut plus mettre en doute le pouvoir de l'Amour. J'ai brav ses armes assez longtemps, et fait de mon drle comme un autre; mais enfin ma fiert a baiss l'oreille, et vous avez une tratresse qui m'a rendu plus doux qu'un agneau. Aprs cela, on ne doit plus faire aucun scrupule d'aimer; et puisque j'ai bien pass par l, il peut bien y en passer d'autres.

CYNTHIE: Quoi? Moron se mle d'aimer?

MORON: Fort bien.

CYNTHIE: Et de vouloir tre aim?

MORON: Et pourquoi non? Est-ce qu'on n'est pas assez bien fait pour cela? Je pense que ce visage est assez passable, et que pour le bel air, Dieu merci, nous ne le cdons  personne.

CYNTHIE: Sans doute, on aurait tort.

Scne III

LYCAS, LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, MORON.

LYCAS: Madame, le prince votre pre vient vous trouver ici, et conduit avec lui les princes de Pyle et d'Ithaque, et celui de Messne.

LA PRINCESSE:  Ciel! que prtend-il faire en me les amenant? Aurait-il rsolu ma perte, et voudrait-il bien me forcer au choix de quelqu'un d'eux?

Scne IV

LE PRINCE IPHITAS, EURYALE, ARISTOMNE, THOCLE, AGLANTE, LA PRINCESSE, CYNTHIE, PHILIS, MORON.

LA PRINCESSE: Seigneur, je vous demande la licence de prvenir par deux paroles la dclaration des penses que vous pouvez avoir. Il y a deux vrits, Seigneur, aussi constantes l'une que l'autre, et dont je puis vous assurer galement: l'une, que vous avez un absolu pouvoir sur moi, et que vous ne sauriez m'ordonner rien o je ne rponde aussitt par une obissance aveugle; l'autre, que je regarde l'hymne ainsi que le trpas, et qu'il m'est impossible de forcer cette aversion naturelle. Me donner un mari, et me donner la mort, c'est une mme chose; mais votre volont va la premire, et mon obissance m'est bien plus chre que ma vie. Aprs cela, parlez, Seigneur, prononcez librement ce que vous voulez.

LE PRINCE IPHITAS: Ma fille, tu as tort de prendre de telles alarmes, et je me plains de toi, qui peux mettre dans ta pense que je sois assez mauvais pre pour vouloir faire violence  tes sentiments, et me servir tyranniquement de la puissance que le Ciel me donne sur toi. Je souhaite,  la vrit, que ton coeur puisse aimer quelqu'un: tous mes voeux seraient satisfaits, si cela pouvait arriver; et je n'ai propos les ftes et les jeux que je fais clbrer ici, qu'afin d'y pouvoir attirer tout ce que la Grce a d'illustre, et que, parmi cette noble jeunesse, tu puisses enfin rencontrer o arrter tes yeux et dterminer tes penses. Je ne demande, dis-je, au Ciel autre bonheur que celui de te voir un poux. J'ai, pour obtenir cette grce, fait encore ce matin un sacrifice  Vnus; et si je sais bien expliquer le langage des dieux, elle m'a promis un miracle. Mais, quoi qu'il en soit, je veux en user avec toi en pre qui chrit sa fille. Si tu trouves o attacher tes voeux, ton choix sera le mien, et je ne considrerai ni intrts d'Etat, ni avantages d'alliance; si ton coeur demeure insensible, je n'entreprendrai point de le forcer. Mais au moins sois complaisante aux civilits qu'on te rend, et ne m'oblige point  faire les excuses de ta froideur. Traite ces princes avec l'estime que tu leur dois, reois avec reconnaissance les tmoignages de leur zle, et viens voir cette course o leur adresse va paratre.

THOCLE: Tout le monde va faire des efforts pour remporter le prix de cette course. Mais,  vous dire vrai, j'ai peu d'ardeur pour la victoire, puisque ce n'est pas votre coeur qu'on y doit disputer.

ARISTOMNE: Pour moi, Madame, vous tes le seul prix que je me propose partout; c'est vous que je crois disputer dans ces combats d'adresse; et je n'aspire maintenant  remporter l'honneur de cette course, que pour obtenir un degr de gloire qui m'approche de votre coeur.

EURYALE: Pour moi, Madame, je n'y vais point du tout avec cette pense. Comme j'ai fait toute ma vie profession de ne rien aimer, tous les soins que je prends ne vont point o tendent les autres. Je n'ai aucune prtention sur votre coeur, et le seul honneur de la course est tout l'avantage o j'aspire. Ils la quittent.

LA PRINCESSE: D'o sort cette fiert o l'on ne s'attendait point? Princesses, que dites-vous de ce jeune prince? Avez-vous remarqu de quel ton il l'a pris?

AGLANTE: Il est vrai que cela est un peu fier.

MORON: Ah! quelle brave botte il vient l de lui porter!

LA PRINCESSE: Ne trouvez-vous pas qu'il y aurait plaisir d'abaisser son orgueil, et de soumettre un peu ce coeur qui tranche tant du brave?

CYNTHIE: Comme vous tes accoutume  ne jamais recevoir que des hommages et des adorations de tout le monde, un compliment pareil au sien doit vous surprendre,  la vrit.

LA PRINCESSE: Je vous avoue que cela m'a donn de l'motion, et que je souhaiterais fort de trouver les moyens de chtier cette hauteur. Je n'avais pas beaucoup d'envie de me trouver  cette course; mais j'y veux aller exprs, et employer toute chose pour lui donner de l'amour.

CYNTHIE: Prenez garde, Madame: l'entreprise est prilleuse, et lorsqu'on veut donner de l'amour, on court risque d'en recevoir.

LA PRINCESSE: Ah! n'apprhendez rien, je vous prie. Allons, je vous rponds de moi.

TROISIEME INTERMDE

Scne premire


MORON, PHILIS.

MORON: Philis, demeure ici.

PHILIS: Non, laisse-moi suivre les autres.

MORON: Ah, cruelle! si c'tait Tircis qui t'en prit, tu demeurerais bien vite.

PHILIS: Cela se pourrait faire, et je demeure d'accord que je trouve bien mieux mon compte avec l'un qu'avec l'autre; car il me divertit avec sa voix, et toi, tu m'tourdis de ton caquet. Lorsque tu chanteras aussi bien que lui, je te promets de t'couter.

MORON: Eh! demeure un peu.

PHILIS: Je ne saurais.

MORON: De grce!

PHILIS: Point, te dis-je.

MORON: Je ne te laisserai point aller.

PHILIS: Ah! que de faons!

MORON: Je ne te demande qu'un moment  tre avec toi.

PHILIS: Eh bien! oui, j'y demeurerai, pourvu que tu me promettes une chose.

MORON: Et quelle?

PHILIS: De ne me point parler du tout.

MORON: Eh! Philis!

PHILIS:  moins que de cela, je ne demeurerai point avec toi.

MORON: Veux-tu me.?

PHILIS: Laisse-moi aller.

MORON: Eh bien! oui, demeure. Je ne te dirai mot.

PHILIS: Prends-y bien garde, au moins; car  la moindre parole, je prends la fuite.

MORON. Il fait une scne de gestes: Soit. Ah! Philis!. Eh!. Elle s'enfuit, et je ne saurais l'attraper. Voil ce que c'est: si je savais chanter, j'en ferais bien mieux mes affaires. La plupart des femmes aujourd'hui se laissent prendre par les oreilles; elles sont cause que tout le monde se mle de musique, et l'on ne russit auprs d'elles que par les petites chansons et les petits vers qu'on leur fait entendre. Il faut que j'apprenne  chanter pour faire comme les autres. Bon, voici justement mon homme.

Scne II

SATYRE, MORON.

SATYRE: La, la, la.

MORON: Ah! Satyre, mon ami, tu sais bien ce que tu m'as promis, il y a longtemps: apprends-moi  chanter, je te prie.

SATYRE: Je le veux. Mais auparavant, coute une chanson que je viens de faire.

MORON: Il est si accoutum  chanter, qu'il ne saurait parler d'autre faon. Allons, chante, j'coute.

SATYRE:       Je portais.

MORON: Une chanson, dis-tu?

SATYRE:       Je port.

MORON: Une chanson  chanter.

SATYRE:       Je port.

MORON: Chanson amoureuse, peste!

SATYRE

            Je portais dans une cage
            Deux moineaux que j'avais pris,
            Lorsque la jeune Cloris
            Fit dans un sombre bocage
            Briller  mes yeux surpris
            Les fleurs de son beau visage.
            Hlas! dis-je aux moineaux, en recevant les coups
            De ses yeux si savants  faire des conqutes,
            Consolez-vous, pauvres petites btes,
            Celui qui vous a pris est bien plus pris que vous.

      Moron ne fut pas satisfait de cette chanson, quoiqu'il la trouvt jolie; il en demanda une plus passionne, et priant le satyre de lui dire celle qu'il lui avait ou chanter quelques jours auparavant, il continua ainsi:  

            Dans vos chants si doux
            Chantez  ma belle,
            Oiseaux, chantez tous
            Ma peine mortelle.
            Mais si la cruelle
            Se met en courroux
            Au rcit fidle
            Des maux que je sens pour elle,
            Oiseaux, taisez-vous,
            Oiseaux, taisez-vous.

Cette seconde chanson ayant touch Moron fort sensiblement, il pria le satyre de lui apprendre  chanter et lui dit:

MORON: Ah! qu'elle est belle! Apprends-la-moi.

SATYRE: La, la, la, la.

MORON: La, la, la, la.

SATYRE: Fa, fa, fa, fa.

MORON: Fa toi-mme.

Le satyre s'en mit en colre, et peu  peu se mettant en posture d'en venir  des coups de poing, les violons reprirent un air sur lequel plusieurs satyres dansrent une plaisante entre.



ARGUMENT

La Princesse d'lide tait cependant dans d'tranges inquitudes: le Prince d'Ithaque avait gagn le prix des courses, elle avait dans la suite de ce divertissement fait des merveilles  chanter et  la danse, sans qu'il part que les dons de la nature et de l'art eussent t quasi remarqus par le Prince d'Ithaque; elle en fit de grandes plaintes  la Princesse sa parente. Elle en parla  Moron, qui fit passer cet insensible pour un brutal: et enfin le voyant arriver lui-mme, elle ne put s'empcher de lui en toucher fort srieusement quelque chose: il lui rpondit ingnument qu'il n'aimait rien, et qu'hors l'amour de sa libert, et les plaisirs qu'elle trouvait si agrables de la solitude et de la chasse, rien ne le touchait.

Scne premire


LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS.

CYNTHIE: Il est vrai, Madame, que ce jeune prince a fait voir une adresse non commune, et que l'air dont il a paru a t quelque chose de surprenant. Il sort vainqueur de cette course. Mais je doute fort qu'il en sorte avec le mme coeur qu'il y a port; car enfin vous lui avez tir des traits dont il est difficile de se dfendre; et sans parler de tout le reste, la grce de votre danse et la douceur de votre voix ont eu des charmes aujourd'hui  toucher les plus insensibles.

LA PRINCESSE: Le voici qui s'entretient avec Moron: nous saurons un peu de quoi il lui parle. Ne rompons point encore leur entretien, et prenons cette route pour revenir  leur rencontre.

Scne II

EURYALE, MORON, ARBATE.

EURYALE: Ah! Moron, je te l'avoue, j'ai t enchant; et jamais tant de charmes n'ont frapp tout ensemble mes yeux et mes oreilles. Elle est adorable en tout temps, il est vrai; mais ce moment l'a emport sur tous les autres, et des grces nouvelles ont redoubl l'clat de ses beauts. Jamais son visage ne s'est par de plus vives couleurs, ni ses yeux ne se sont arms de traits plus vifs et plus perants. La douceur de sa voix a voulu se faire paratre dans un air tout charmant qu'elle a daign chanter; et les sons merveilleux qu'elle formait passaient jusqu'au fond de mon me, et tenaient tous mes sens dans un ravissement  ne pouvoir en revenir. Elle a fait clater ensuite une disposition toute divine, et ses pieds amoureux, sur l'mail d'un tendre gazon, traaient d'aimables caractres qui m'enlevaient hors de moi-mme, et m'attachaient par des noeuds invincibles aux doux et justes mouvements dont tout son corps suivait les mouvements de l'harmonie. Enfin jamais me n'a eu de plus puissantes motions que la mienne; et j'ai pens plus de vingt fois oublier ma rsolution, pour me jeter  ses pieds et lui faire un aveu sincre de l'ardeur que je sens pour elle.

MORON: Donnez-vous-en bien de garde, Seigneur, si vous m'en voulez croire. Vous avez trouv la meilleure invention du monde, et je me trompe fort si elle ne vous russit. Les femmes sont des animaux d'un naturel bizarre; nous les gtons par nos douceurs; et je crois tout de bon que nous les verrions nous courir, sans tous ces respects et ces soumissions o les hommes les acoquinent.

ARBATE: Seigneur, voici la Princesse qui s'est un peu loigne de sa suite.

MORON: Demeurez ferme au moins dans le chemin que vous avez pris. Je m'en vais voir ce qu'elle me dira. Cependant promenez-vous ici dans ces petites routes, sans faire aucun semblant d'avoir envie de la joindre; et si vous l'abordez, demeurez avec elle le moins qu'il vous sera possible.

Scne III

LA PRINCESSE, MORON.

LA PRINCESSE: Tu as donc familiarit, Moron, avec le prince d'Ithaque?

MORON: Ah! Madame, il y a longtemps que nous nous connaissons.

LA PRINCESSE: D'o vient qu'il n'est pas venu jusqu'ici, et qu'il a pris cette autre route quand il m'a vue?

MORON: C'est un homme bizarre, qui ne se plat qu' entretenir ses penses.

LA PRINCESSE:  tais-tu tantt au compliment qu'il m'a fait?

MORON: Oui, Madame, j'y tais; et je l'ai trouv un peu impertinent, n'en dplaise  Sa Principaut.

LA PRINCESSE: Pour moi, je le confesse, Moron, cette fuite m'a choque; et j'ai toutes les envies du monde de l'engager, pour rabattre un peu son orgueil.

MORON: Ma foi, Madame, vous ne feriez pas mal: il le mriterait bien; mais  vous dire vrai, je doute fort que vous y puissiez russir.

LA PRINCESSE: Comment?

MORON: Comment? C'est le plus orgueilleux petit vilain que vous ayez jamais vu. Il lui semble qu'il n'y a personne au monde qui le mrite, et que la terre n'est pas digne de le porter.

LA PRINCESSE: Mais encore, ne t'a-t-il point parl de moi?

MORON: Lui? non.

LA PRINCESSE: Il ne t'a rien dit de ma voix et de ma danse?

MORON: Pas le moindre mot.

LA PRINCESSE: Certes ce mpris est choquant, et je ne puis souffrir cette hauteur trange de ne rien estimer.

MORON: Il n'estime et n'aime que lui.

LA PRINCESSE: Il n'y a rien que je ne fasse pour le soumettre comme il faut.

MORON: Nous n'avons point de marbre dans nos montagnes qui soit plus dur et plus insensible que lui.

LA PRINCESSE: Le voil.

MORON: Voyez-vous comme il passe, sans prendre garde  vous?

LA PRINCESSE: De grce, Moron, va le faire aviser que je suis ici, et l'oblige  me venir aborder.

Scne IV

LA PRINCESSE, EURYALE, MORON, ARBATE.

MORON: Seigneur, je vous donne avis que tout va bien. La Princesse souhaite que vous l'abordiez; mais songez bien  continuer votre rle; et de peur de l'oublier, ne soyez pas longtemps avec elle.

LA PRINCESSE: Vous tes bien solitaire, Seigneur; et c'est une humeur bien extraordinaire que la vtre, de renoncer ainsi  notre sexe, et de fuir,  votre ge, cette galanterie dont se piquent tous vos pareils.

EURYALE: Cette humeur, Madame, n'est pas si extraordinaire, qu'on n'en trouvt des exemples sans aller loin d'ici; et vous ne sauriez condamner la rsolution que j'ai prise de n'aimer jamais rien, sans condamner aussi vos sentiments.

LA PRINCESSE: Il y a grande diffrence; et ce qui sied bien  un sexe, ne sied pas bien  l'autre. Il est beau qu'une femme soit insensible, et conserve son coeur exempt des flammes de l'amour; mais ce qui est vertu en elle devient un crime dans un homme; et comme la beaut est le partage de notre sexe, vous ne sauriez ne nous point aimer, sans nous drober les hommages qui nous sont dus, et commettre une offense dont nous devons toutes nous ressentir.

EURYALE: Je ne vois pas, Madame, que celles qui ne veulent point aimer doivent prendre aucun intrt  ces sortes d'offenses.

LA PRINCESSE: Ce n'est pas une raison, Seigneur; et sans vouloir aimer, on est toujours bien aise d'tre aime.

EURYALE: Pour moi, je ne suis pas de mme; et dans le dessein o je suis de ne rien aimer, je serais fch d'tre aim.

LA PRINCESSE: Et la raison?

EURYALE: C'est qu'on a obligation  ceux qui nous aiment, et que je serais fch d'tre ingrat.

LA PRINCESSE: Si bien donc que, pour fuir l'ingratitude, vous aimeriez qui vous aimerait?

EURYALE: Moi, Madame? point du tout. Je dis bien que je serais fch d'tre ingrat; mais je me rsoudrais plutt de l'tre que d'aimer.

LA PRINCESSE: Telle personne vous aimerait, peut-tre que votre coeur.

EURYALE: Non! Madame, rien n'est capable de toucher mon coeur. Ma libert est la seule matresse  qui je consacre mes voeux. Et quand le Ciel emploierait ses soins  composer une beaut parfaite, quand il assemblerait en elle tous les dons les plus merveilleux et du corps et de l'me, enfin quand il exposerait  mes yeux un miracle d'esprit, d'adresse et de beaut, et que cette personne m'aimerait avec toutes les tendresses imaginables, je vous l'avoue franchement, je ne l'aimerais pas.

LA PRINCESSE: A-t-on jamais rien vu de tel?

MORON: Peste soit du petit brutal! J'aurais bien envie de lui bailler un coup de poing.

LA PRINCESSE, parlant en soi: Cet orgueil me confond, et j'ai un tel dpit, que je ne me sens pas.

MORON, parlant au Prince: Bon courage, Seigneur! Voil qui va le mieux du monde.

EURYALE: Ah! Moron, je n'en puis plus! et je me suis fait des efforts tranges.

LA PRINCESSE: C'est avoir une insensibilit bien grande, que de parler comme vous faites.

EURYALE: Le Ciel ne m'a pas fait d'une autre humeur. Mais, Madame, j'interromps votre promenade, et mon respect doit m'avertir que vous aimez la solitude.

Scne V

LA PRINCESSE, MORON, PHILIS, TIRCIS.

MORON: Il ne vous en doit rien, Madame, en duret de coeur.

LA PRINCESSE: Je donnerais volontiers tout ce que j'ai au monde pour avoir l'avantage d'en triompher.

MORON: Je le crois.

LA PRINCESSE: Ne pourrais-tu, Moron, me servir dans un tel dessein?

MORON: Vous savez bien, Madame, que je suis tout  votre service.

LA PRINCESSE: Parle-lui de moi dans tes entretiens; vante-lui adroitement ma personne et les avantages de ma naissance; et tche d'branler ses sentiments par la douceur de quelque espoir. Je te permets de dire tout ce que tu voudras, pour tcher  me l'engager.

MORON: Laissez-moi faire.

LA PRINCESSE: C'est une chose qui me tient au coeur. Je souhaite ardemment qu'il m'aime.

MORON: Il est bien fait, oui, ce petit pendard-l; il a bon air, bonne physionomie; et je crois qu'il serait assez le fait d'une jeune princesse.

LA PRINCESSE: Enfin tu peux tout esprer de moi, si tu trouves moyen d'enflammer pour moi son coeur.

MORON: Il n'y a rien qui ne se puisse faire. Mais, Madame, s'il venait  vous aimer, que feriez-vous, s'il vous plat?

LA PRINCESSE: Ah! ce serait lors que je prendrais plaisir  triompher pleinement de sa vanit,  punir son mpris par mes froideurs, et  exercer sur lui toutes les cruauts que je pourrais imaginer.

MORON: Il ne se rendra jamais.

LA PRINCESSE: Ah! Moron, il faut faire en sorte qu'il se rende.

MORON: Non, il n'en fera rien. Je le connais: ma peine serait inutile.

LA PRINCESSE: Si faut-il pourtant tenter toute chose, et prouver si son me est entirement insensible. Allons, je veux lui parler, et suivre une pense qui vient de me venir.

QUATRIEME INTERMDE

Scne premire


PHILIS, TIRCIS.

PHILIS: Viens, Tircis. Laissons-les aller, et me dis un peu ton martyre de la faon que tu sais faire. Il y a longtemps que tes yeux me parlent; mais je suis plus aise our ta voix.

TIRCIS, en chantant.

      Tu m'coutes, hlas! dans ma triste langueur;
      Mais je n'en suis pas mieux,  beaut sans pareille;
            Et je touche ton oreille,
            Sans que je touche ton coeur.

PHILIS: Va, va, c'est dj quelque chose que de toucher l'oreille, et le temps amne tout. Chante-moi cependant quelque plainte nouvelle que tu aies compose pour moi.

Scne II

MORON, PHILIS, TIRCIS.

MORON: Ah! ah! je vous y prends, cruelle. Vous vous cartez des autres pour our mon rival.

PHILIS: Oui, je m'carte pour cela. Je te le dis encore, je me plais avec lui; et l'on coute volontiers les amants, lorsqu'ils se plaignent aussi agrablement qu'il fait. Que ne chantes-tu comme lui? Je prendrais plaisir  t'couter.

MORON: Si je ne sais chanter, je sais faire autre chose; et quand.

PHILIS: Tais-toi: je veux l'entendre. Dis, Tircis, ce que tu voudras.

MORON: Ah! cruelle.

PHILIS: Silence, dis-je, ou je me mettrai en colre.

TIRCIS, en chantant.

            Arbres pais, et vous, prs maills,
      La beaut dont l'hiver vous avait dpouills
            Par le printemps vous est rendue.
            Vous reprenez tous vos appas;
            Mais mon me ne reprend pas
            La joie, hlas! que j'ai perdue!

MORON: Morbleu! que n'ai-je de la voix! Ah! nature martre! pourquoi ne m'as-tu pas donn de quoi chanter comme  un autre?

PHILIS: En vrit, Tircis, il ne se peut rien de plus agrable, et tu l'emportes sur tous les rivaux que tu as.

MORON: Mais pourquoi est-ce que je ne puis pas chanter? N'ai-je pas un estomac, un gosier et une langue comme un autre? Oui, oui, allons: je veux chanter aussi, et te montrer que l'amour fait faire toutes choses. Voici une chanson que j'ai faite pour toi.

PHILIS: Oui, dis; je veux bien t'couter pour la raret du fait.

MORON: Courage, Moron! il n'y a qu' avoir de la hardiesse. (Moron chante)

                  Ton extrme rigueur
                  S'acharne sur mon coeur.
                  Ah! Philis, je trpasse;
                  Daigne me secourir:
                  En seras-tu plus grasse
                  De m'avoir fait mourir?

Vivat! Moron.

PHILIS: Voil qui est le mieux du monde. Mais, Moron, je souhaiterais bien d'avoir la gloire que quelque amant ft mort pour moi. C'est un avantage dont je n'ai pas encore joui; et je trouve que j'aimerais de tout mon coeur une personne qui m'aimerait assez pour se donner la mort.

MORON: Tu aimerais une personne qui se tuerait pour toi?

PHILIS: Oui.

MORON: Il ne faut que cela pour te plaire?

PHILIS: Non.

MORON: Voil qui est fait. Je te veux montrer que je me sais tuer quand je veux.

TIRCIS chante.

                  Ah! quelle douceur extrme,
                  De mourir pour ce qu'on aime! Bis.

MORON: C'est un plaisir que vous aurez quand vous voudrez.

TIRCIS chante.

            Courage, Moron! meurs promptement
                        En gnreux amant.

MORON: Je vous prie de vous mler de vos affaires, et de me laisser tuer  ma fantaisie. Allons, je vais faire honte  tous les amants. Tiens, je ne suis pas homme  faire tant de faons. Vois ce poignard. Prends bien garde comme je vais me percer le coeur. (Se riant de Tircis) Je suis votre serviteur: quelque niais.

PHILIS: Allons, Tircis. Viens-t'en me redire  l'cho ce que tu m'as chant.



ARGUMENT

La Princesse esprant par une feinte pouvoir dcouvrir les sentiments du Prince d'Ithaque, elle lui fit confidence qu'elle aimait le Prince de Messne. Au lieu d'en paratre afflig, il lui rendit la pareille et lui fit connatre que la Princesse sa parente lui avait donn dans la vue, et qu'il la demanderait en mariage au Roi son pre.  cette atteinte imprvue, cette princesse perdit toute sa constance et quoiqu'elle essayt de se contraindre devant lui, aussitt qu'il fut sorti, elle demanda avec tant d'empressement  sa cousine de ne recevoir point les services de ce prince, et de ne l'pouser jamais, qu'elle ne put le lui refuser: elle s'en plaignit mme  Moron, qui lui ayant dit assez franchement qu'elle l'aimait donc, fut chass de sa prsence.

Scne premire


EURYALE, LA PRINCESSE, MORON.

LA PRINCESSE: Prince, comme jusques ici nous avons fait paratre une conformit de sentiments, et que le Ciel a sembl mettre en nous mmes attachements pour notre libert, et mme aversion pour l'amour, je suis bien aise de vous ouvrir mon coeur, et de vous faire confidence d'un changement dont vous serez surpris. J'ai toujours regard l'hymen comme une chose affreuse, et j'avais fait serment d'abandonner plutt la vie que de me rsoudre jamais  perdre cette libert pour qui j'avais des tendresses si grandes; mais enfin un moment a dissip toutes ces rsolutions. Le mrite d'un prince m'a frapp aujourd'hui les yeux; et mon me tout d'un coup, comme par un miracle, est devenue sensible aux traits de cette passion que j'avais toujours mprise. J'ai trouv d'abord des raisons pour autoriser ce changement, et je puis l'appuyer de ma volont de rpondre aux ardentes sollicitations d'un pre, et aux voeux de tout un  tat; mais,  vous dire vrai, je suis en peine du jugement que vous ferez de moi, et je voudrais savoir si vous condamnerez, ou non, le dessein que j'ai de me donner un poux.

EURYALE: Vous pourriez faire un tel choix, Madame, que je l'approuverais sans doute.

LA PRINCESSE: Qui croyez-vous,  votre avis, que je veuille choisir?

EURYALE: Si j'tais dans votre coeur, je pourrais vous le dire; mais comme je n'y suis pas, je n'ai garde de vous rpondre.

LA PRINCESSE: Devinez pour voir, et nommez quelqu'un.

EURYALE: J'aurais trop peur de me tromper.

LA PRINCESSE: Mais encore, pour qui souhaiteriez-vous que je me dclarasse?

EURYALE: Je sais bien,  vous dire vrai, pour qui je le souhaiterais; mais, avant que de m'expliquer, je dois savoir votre pense.

LA PRINCESSE: Eh bien, Prince, je veux bien vous la dcouvrir. Je suis sre que vous allez approuver mon choix; et pour ne vous point tenir en suspens davantage, le prince de Messne est celui de qui le mrite s'est attir mes voeux.

EURYALE:  Ciel!

LA PRINCESSE: Mon invention a russi, Moron: le voil qui se trouble.

MORON, parlant  la Princesse: Bon, Madame. (Au Prince) Courage, Seigneur! ( la Princesse) Il en tient. (Au Prince) Ne vous dfaites pas.

LA PRINCESSE: Ne trouvez-vous pas que j'ai raison, et que ce prince a tout le mrite qu'on peut avoir?

MORON, au Prince: Remettez-vous et songez  rpondre.

LA PRINCESSE: D'o vient, Prince, que vous ne dites mot, et semblez interdit?

EURYALE: Je le suis,  la vrit; et j'admire, Madame, comme le Ciel a pu former deux mes aussi semblables en tout que les ntres, deux mes en qui l'on ait vu une plus grande conformit de sentiments, qui aient fait clater, dans le mme temps, une rsolution  braver les traits de l'amour, et qui, dans le mme moment, aient fait paratre une gale facilit  perdre le nom d'insensibles. Car enfin, Madame, puisque votre exemple m'autorise, je ne feindrai point de vous dire que l'amour aujourd'hui s'est rendu matre de mon coeur, et qu'une des princesses vos cousines, l'aimable et belle Aglante, a renvers d'un coup d'oeil tous les projets de ma fiert. Je suis ravi, Madame, que, par cette galit de dfaite, nous n'ayons rien  nous reprocher l'un  l'autre, et je ne doute point que, comme je vous loue infiniment de votre choix, vous n'approuviez aussi le mien. Il faut que ce miracle clate aux yeux de tout le monde, et nous ne devons point diffrer  nous rendre tous deux contents. Pour moi, Madame, je vous sollicite de vos suffrages pour obtenir celle que je souhaite, et vous trouverez bon que j'aille de ce pas en faire la demande au prince votre pre.

MORON: Ah! digne, ah! brave coeur!

Scne II

LA PRINCESSE, MORON.

LA PRINCESSE: Ah! Moron, je n'en puis plus; et ce coup, que je n'attendais pas, triomphe absolument de toute ma fermet.

MORON: Il est vrai que le coup est surprenant, et j'avais cru d'abord que votre stratagme avait fait son effet.

LA PRINCESSE: Ah! ce m'est un dpit  me dsesprer, qu'une autre ait l'avantage de soumettre ce coeur que je voulais soumettre.

Scne III

LA PRINCESSE, AGLANTE, MORON.

LA PRINCESSE: Princesse, j'ai  vous prier d'une chose qu'il faut absolument que vous m'accordiez. Le prince d'Ithaque vous aime et veut vous demander au prince mon pre.

AGLANTE: Le prince d'Ithaque, Madame?

LA PRINCESSE: Oui. Il vient de m'en assurer lui-mme, et m'a demand mon suffrage pour vous obtenir; mais je vous conjure de rejeter cette proposition, et de ne point prter l'oreille  tout ce qu'il pourra vous dire.

AGLANTE: Mais, Madame, s'il tait vrai que ce prince m'aimt effectivement, pourquoi, n'ayant aucun dessein de vous engager, ne voudriez-vous pas souffrir.?

LA PRINCESSE: Non, Aglante. Je vous le demande; faites-moi ce plaisir, je vous prie, et trouvez bon que, n'ayant pu avoir l'avantage de le soumettre, je lui drobe la joie de vous obtenir.

AGLANTE: Madame, il faut vous obir; mais je croirais que la conqute d'un tel coeur ne serait pas une victoire  ddaigner.

LA PRINCESSE: Non, non, il n'aura pas la joie de me braver entirement.

Scne IV

ARISTOMNE, MORON, LA PRINCESSE, AGLANTE.

ARISTOMNE: Madame, je viens  vos pieds, rendre grce  l'Amour de mes heureux destins, et vous tmoigner, avec mes transports, le ressentiment o je suis des bonts surprenantes dont vous daignez favoriser le plus soumis de vos captifs.

LA PRINCESSE: Comment?

ARISTOMNE: Le prince d'Ithaque, Madame, vient de m'assurer tout  l'heure, que votre coeur avait eu la bont de s'expliquer en ma faveur sur ce clbre choix qu'attend toute la Grce.

LA PRINCESSE: Il vous a dit qu'il tenait cela de ma bouche?

ARISTOMNE: Oui, Madame.

LA PRINCESSE: C'est un tourdi; et vous tes un peu trop crdule, Prince, d'ajouter foi si promptement  ce qu'il vous a dit. Une pareille nouvelle mriterait bien, ce me semble, qu'on en doutt un peu de temps; et c'est tout ce que vous pourriez faire de la croire, si je vous l'avais dite moi-mme.

ARISTOMNE: Madame, si j'ai t trop prompt  me persuader.

LA PRINCESSE: De grce, Prince, brisons l ce discours; et si vous voulez m'obliger, souffrez que je puisse jouir de deux moments de solitude.

Scne V

LA PRINCESSE, AGLANTE, MORON.

LA PRINCESSE: Ah! qu'en cette aventure, le Ciel me traite avec une rigueur trange! Au moins, Princesse, souvenez-vous de la prire que je vous ai faite.

AGLANTE: Je vous l'ai dit dj, Madame, il faut vous obir.

MORON: Mais, Madame, s'il vous aimait, vous n'en voudriez point, et cependant vous ne voulez pas qu'il soit  une autre. C'est faire justement comme le chien du jardinier.

LA PRINCESSE: Non, je ne puis souffrir qu'il soit heureux avec une autre; et si la chose tait, je crois que j'en mourrais de dplaisir.

MORON: Ma foi, Madame, avouons la dette: vous voudriez qu'il ft  vous; et dans toutes vos actions il est ais de voir que vous aimez un peu ce jeune prince.

LA PRINCESSE: Moi, je l'aime?  Ciel! je l'aime? Avez-vous l'insolence de prononcer ces paroles? Sortez de ma vue, impudent, et ne vous prsentez jamais devant moi.

MORON: Madame.

LA PRINCESSE: Retirez-vous d'ici, vous dis-je, ou je vous en ferai retirer d'une autre manire.

MORON: Ma foi, son coeur en a sa provision, et. Il rencontre un regard de la Princesse, qui l'oblige  se retirer.

Scne VI

LA PRINCESSE: De quelle motion inconnue sens-je mon coeur atteint, et quelle inquitude secrte est venue troubler tout d'un coup la tranquillit de mon me? Ne serait-ce point aussi ce qu'on vient de me dire? Et, sans en rien savoir, n'aimerais-je point ce jeune prince? Ah! si cela tait, je serais personne  me dsesprer; mais il est impossible que cela soit, et je vois bien que je ne puis pas l'aimer. Quoi? je serais capable de cette lchet! J'ai vu toute la terre  mes pieds avec la plus grande insensibilit du monde; les respects, les hommages et les soumissions n'ont jamais pu toucher mon me, et la fiert et le ddain en auraient triomph! J'ai mpris tous ceux qui m'ont aime, et j'aimerais le seul qui me mprise! Non, non, je sais bien que je ne l'aime pas. Il n'y a pas de raison  cela. Mais si ce n'est pas de l'amour que ce que je sens maintenant, qu'est-ce donc que ce peut tre? Et d'o vient ce poison qui me court par toutes les veines, et ne me laisse point en repos avec moi-mme? Sors de mon coeur, qui que tu sois, ennemi qui te caches. Attaque-moi visiblement, et deviens  mes yeux la plus affreuse bte de tous nos bois, afin que mon dard et mes flches me puissent dfaire de toi.  vous, admirables personnes, qui par la douceur de vos chants avez l'art d'adoucir les plus fcheuses inquitudes, approchez-vous d'ici, de grce, et tchez de charmer avec votre musique le chagrin o je suis.

CINQUIEME INTERMDE

CLYMENE, PHILIS.

Clymne et Philis chantent ce dialogue.

CLYMENE

            Chre Philis, dis-moi, que crois-tu de l'amour?

PHILIS

            Toi-mme, qu'en crois-tu, ma compagne fidle?

CLYMENE

            On m'a dit que sa flamme est pire qu'un vautour,
            Et qu'on souffre en aimant une peine cruelle.

PHILIS

            On m'a dit qu'il n'est point de passion plus belle,
            Et que ne pas aimer, c'est renoncer au jour.

CLYMENE

             qui des deux donnerons-nous victoire?

PHILIS

            Qu'en croirons-nous? Ou le mal ou le bien?

CLYMENE ET PHILIS ensemble.

                  Aimons, c'est le vrai moyen
                  De savoir ce qu'on en doit croire.

PHILIS

            Chloris vante partout l'amour et ses ardeurs.

CLYMENE

            Amarante pour lui verse en tous lieux des larmes.

PHILIS

            Si de tant de tourments il accable les cours,
            D'o vient qu'on aime  lui rendre les armes?

CLYMENE

            Si sa flamme, Philis, est si pleine de charmes,
            Pourquoi nous dfend-on d'en goter les douceurs?

PHILIS

             qui des deux donnerons-nous victoire?

CLYMENE

            Qu'en croirons-nous? ou le mal ou le bien?

TOUTES DEUX ensemble.

                  Aimons, c'est le vrai moyen
                  De savoir ce qu'on en doit croire.

LA PRINCESSE les interrompit en cet endroit et leur dit: Achevez seules, si vous voulez. Je ne saurais demeurer en repos; et quelque douceur qu'aient vos chants, ils ne font que redoubler mon inquitude.



ARGUMENT

Il se passait dans le coeur du Prince de Messne des choses bien diffrentes; la joie que lui avait donne le Prince d'Ithaque, en lui apprenant malicieusement qu'il tait aim de la Princesse, l'avait oblig de l'aller trouver avec une inconsidration que rien qu'une extrme amour ne pouvait excuser; mais il en avait t reu d'une manire bien diffrente  ce qu'il esprait. Elle lui demanda qui lui avait appris cette nouvelle, et quand elle eut su que 'avait t le Prince d'Ithaque, cette connaissance augmenta cruellement son mal et lui fit dire  demi dsespre, c'est un tourdi; et ce mot tourdit si fort le Prince de Messne, qu'il sortit tout confus sans lui pouvoir rpondre. La Princesse d'un autre ct alla trouver le Roi son pre, qui venait de paratre avec le Prince d'Ithaque, et qui lui tmoignait non seulement la joie qu'il aurait eue de le voir entrer dans son alliance, mais l'opinion qu'il commenait d'avoir que sa fille ne le hassait pas. Elle ne fut pas plutt auprs de lui que se jetant  ses pieds, elle lui demanda pour la plus grande faveur qu'elle en pt jamais recevoir, que le Prince d'Ithaque n'poust jamais la Princesse: ce qu'il lui promit solennellement; mais il lui dit que, si elle ne voulait point qu'il ft  une autre, il fallait qu'elle le prt pour elle. Elle lui rpondit: il ne le voudrait pas; mais d'une manire si passionne, qu'il tait ais de connatre les sentiments de son coeur. Alors le Prince, quittant toute sorte de feinte, lui confessa son amour, et le stratagme dont il s'tait servi pour venir au point o il se voyait alors par la connaissance de son humeur. La Princesse, lui donnant la main, le Roi se tourna vers les deux Princes de Messne et de Pyle, et leur demanda si ses deux parentes, dont le mrite n'tait pas moindre que la qualit, ne seraient point capables de les consoler de leur disgrce; ils lui rpondirent que l'honneur de son alliance faisant tous leurs souhaits, ils ne pouvaient esprer une plus heureuse fortune. Alors la joie fut si grande dans le palais qu'elle se rpandit par tous les environs.

Scne premire


LE PRINCE IPHITAS, EURYALE, MORON, AGLANTE, CYNTHIE.

MORON: Oui, Seigneur, ce n'est point raillerie: j'en suis ce qu'on appelle disgraci; il m'a fallu tirer mes chausses au plus vite, et jamais vous n'avez vu un emportement plus brusque que le sien.

LE PRINCE IPHITAS: Ah! Prince, que je devrai de grces  ce stratagme amoureux, s'il faut qu'il ait trouv le secret de toucher son coeur!

EURYALE: Quelque chose, Seigneur, que l'on vienne de vous en dire, je n'ose encore, pour moi, me flatter de ce doux espoir; mais enfin, si ce n'est pas  moi trop de tmrit que d'oser aspirer  l'honneur de votre alliance, si ma personne et mes tats.

LE PRINCE IPHITAS: Prince, n'entrons point dans ces compliments. Je trouve en vous de quoi remplir tous les souhaits d'un pre; et si vous avez le coeur de ma fille, il ne vous manque rien.

Scne II

LA PRINCESSE, LE PRINCE IPHITAS, EURYALE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON.

LA PRINCESSE:  Ciel! que vois-je ici?

LE PRINCE IPHITAS: Oui, l'honneur de votre alliance m'est d'un prix trs considrable, et je souscris aisment de tous mes suffrages  la demande que vous me faites.

LA PRINCESSE: Seigneur, je me jette  vos pieds pour vous demander une grce. Vous m'avez toujours tmoign une tendresse extrme, et je crois vous devoir bien plus par les bonts que vous m'avez fait voir que par le jour que vous m'avez donn. Mais si jamais vous avez pour moi eu de l'amiti, je vous en demande aujourd'hui la plus sensible preuve que vous me puissiez accorder: c'est de n'couter point, Seigneur, la demande de ce prince, et ne pas souffrir que la princesse Aglante soit unie avec lui.

LE PRINCE IPHITAS: Et par quelle raison, ma fille, voudrais-tu t'opposer  cette union?

LA PRINCESSE: Par la raison que je hais ce prince, et que je veux, si je puis, traverser ses desseins.

LE PRINCE IPHITAS: Tu le hais, ma fille?

LA PRINCESSE: Oui, et de tout mon coeur, je vous l'avoue.

LE PRINCE IPHITAS: Et que t'a-t-il fait?

LA PRINCESSE: Il m'a mprise.

LE PRINCE IPHITAS: Et comment?

LA PRINCESSE: Il ne m'a pas trouve assez bien faite pour m'adresser ses voeux.

LE PRINCE IPHITAS: Et quelle offense te fait cela? Tu ne veux accepter personne.

LA PRINCESSE: N'importe. Il me devait aimer comme les autres, et me laisser au moins la gloire de le refuser. Sa dclaration me fait un affront; et ce m'est une honte sensible qu' mes yeux, et au milieu de votre coeur, il a recherch une autre que moi.

LE PRINCE IPHITAS: Mais quel intrt dois-tu prendre  lui?

LA PRINCESSE: J'en prends, Seigneur,  me venger de son mpris; et comme je sais bien qu'il aime Aglante avec beaucoup d'ardeur, je veux empcher, s'il vous plat, qu'il ne soit heureux avec elle.

LE PRINCE IPHITAS: Cela te tient donc bien au coeur?

LA PRINCESSE: Oui, Seigneur, sans doute; et s'il obtient ce qu'il demande, vous me verrez expirer  vos yeux.

LE PRINCE IPHITAS: Va, va, ma fille, avoue franchement la chose: le mrite de ce prince t'a fait ouvrir les yeux, et tu l'aimes enfin, quoi que tu puisses dire.

LA PRINCESSE: Moi, Seigneur?

LE PRINCE IPHITAS: Oui, tu l'aimes.

LA PRINCESSE: Je l'aime, dites-vous? et vous m'imputez cette lchet!  Ciel! quelle est mon infortune! Puis-je bien, sans mourir, entendre ces paroles? et faut-il que je sois si malheureuse, qu'on me souponne de l'aimer? Ah! si c'tait un autre que vous, Seigneur, qui me tnt ce discours, je ne sais pas ce que je ne ferais point.

LE PRINCE IPHITAS: Eh bien! oui, tu ne l'aimes pas, tu le hais, j'y consens; et je veux bien, pour te contenter, qu'il n'pouse pas la princesse Aglante.

LA PRINCESSE: Ah! Seigneur, vous me donnez la vie.

LE PRINCE IPHITAS: Mais afin d'empcher qu'il ne puisse tre jamais  elle, il faut que tu le prennes pour toi.

LA PRINCESSE: Vous vous moquez, Seigneur, et ce n'est pas ce qu'il demande.

EURYALE: Pardonnez-moi, Madame, je suis assez tmraire pour cela, et je prends  tmoin le prince votre pre si ce n'est pas vous que j'ai demande. C'est trop vous tenir dans l'erreur; il faut lever le masque, et, dussiez-vous vous en prvaloir contre moi, dcouvrir  vos yeux les vritables sentiments de mon coeur. Je n'ai jamais aim que vous, et jamais je n'aimerai que vous: c'est vous, Madame, qui m'avez enlev cette qualit d'insensible que j'avais toujours affecte; et tout ce que j'ai pu vous dire n'a t qu'une feinte, qu'un mouvement secret m'a inspire, et que je n'ai suivie qu'avec toutes les violences imaginables. Il fallait qu'elle cesst bientt, sans doute, et je m'tonne seulement qu'elle ait pu durer la moiti d'un jour; car enfin je mourais, je brlais dans l'me, quand je vous dguisais mes sentiments; et jamais coeur n'a souffert une contrainte gale  la mienne. Que si cette feinte, Madame, a quelque chose qui vous offense, je suis tout prt de mourir pour vous en venger: vous n'avez qu' parler, et ma main sur-le-champ fera gloire d'excuter l'arrt que vous prononcerez.

LA PRINCESSE: Non, non, Prince, je ne vous sais pas mauvais gr de m'avoir abuse; et tout ce que vous m'avez dit, je l'aime bien mieux une feinte, que non pas une vrit.

LE PRINCE IPHITAS: Si bien donc, ma fille, que tu veux bien accepter ce prince pour poux?

LA PRINCESSE: Seigneur, je ne sais pas encore ce que je veux. Donnez-moi le temps d'y songer, je vous prie, et m'pargnez un peu la confusion o je suis.

LE PRINCE IPHITAS: Vous jugez, Prince, ce que cela veut dire, et vous vous pouvez fonder l-dessus.

EURYALE: Je l'attendrai tant qu'il vous plaira, Madame, cet arrt de ma destine; et s'il me condamne  la mort, je le suivrai sans murmure.

LE PRINCE IPHITAS: Viens, Moron. C'est ici un jour de paix, et je te remets en grce avec la Princesse.

MORON: Seigneur, je serai meilleur courtisan une autre fois, et je me garderai bien de dire ce que je pense.

Scne III

ARISTOMNE, THOCLE, LE PRINCE IPHITAS, LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON.

LE PRINCE IPHITAS: Je crains bien, Princes, que le choix de ma fille ne soit pas en votre faveur; mais voil deux princesses qui peuvent bien vous consoler de ce petit malheur.

ARISTOMNE: Seigneur, nous savons prendre notre parti; et si ces aimables princesses n'ont point trop de mpris pour des cours qu'on a rebuts, nous pouvons revenir par elles  l'honneur de votre alliance.

Scne IV

PHILIS, ARISTOMNE, THOCLE, LE PRINCE IPHITAS, LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON.

PHILIS: Seigneur, la desse Vnus vient d'annoncer partout le changement du coeur de la Princesse. Tous les pasteurs et toutes les bergres en tmoignent leur joie par des danses et des chansons; et si ce n'est point un spectacle que vous mprisiez, vous allez voir l'allgresse publique se rpandre jusques ici.

SIXIEME INTERMDE

Choeur de pasteurs et de bergres qui dansent.

Quatre bergers et deux bergres hroques, reprsents, les premiers par les sieurs le Gros, Estival, Don, et Blondel, et les deux bergres par Mlle de la Barre et Mlle Hilaire, se prenant par la main, chantrent cette chanson  danser,  laquelle les autres rpondirent.

Chanson.

            Usez mieux,  beauts fires,
            Du pouvoir de tout charmer;
            Aimez, aimables bergres:
            Nos cours sont faits pour aimer.
            Quelque fort qu'on s'en dfende,
            Il y faut venir un jour:
            Il n'est rien qui ne se rende
            Aux doux charmes de l'Amour.

            Songez de bonne heure  suivre
            Le plaisir de s'enflammer:
            Un coeur ne commence  vivre
            Que du jour qu'il sait aimer.
            Quelque fort qu'on s'en dfende,
            Il y faut venir un jour:
            Il n'est rien qui ne se rende
            Aux doux charmes de l'Amour.

      Pendant que ces aimables personnes dansaient, il sortit de dessous le thtre la machine d'un grand arbre charg de seize Faunes, dont les huit jourent de la flte et les autres du violon avec un concert le plus agrable du monde. Trente violons leur rpondaient de l'orchestre, avec six autres concertants de clavecins et de thorbes, qui taient les sieurs d'Anglebert, Richard, Itier, la Barre le cadet, Tissu, et le Moine.
Et quatre bergers et quatre bergres vinrent danser une fort belle entre,  laquelle les Faunes, descendants de l'arbre, se mlrent de temps en temps; et toute cette scne fut si grande, si remplie et si agrable, qu'il ne s'tait encore rien vu de plus beau en ballet.
Aussi fit-elle une avantageuse conclusion aux divertissements de ce jour, que toute la cour ne loua pas moins que celui qui l'avait prcd, se retirant avec une satisfaction qui lui fit bien esprer de la suite d'une fte si complte.
Les bergers taient les sieurs Chicanneau, du Pron, Noblet et la Pierre. Et les bergres, les sieurs Baltazard, Magny, Arnald, et Bonard.

PSYCHE


Tragdie-ballet


ACTEURS

JUPITER.
VNUS.
L'AMOUR.
AEGIALE, PHANE, Grces.
PSYCH.
LE ROI, pre de Psych.
AGLAURE, CIDIPPE, soeurs de Psych.
CLOMNE, AG NOR, princes amants de Psych.
LE ZPHYRE.
LYCAS.
LE DIEU D'UN FLEUVE. 


PROLOGUE

La scne reprsente sur le devant un lieu champtre, et dans l'enfoncement un rocher perc  jour,  travers duquel on voit la mer en loignement.
Flore parat au milieu du thtre, accompagne de Vertumne, dieu des arbres et des fruits, et de Palaemon, dieu des eaux. Chacun conduit une troupe de divinits; l'un mne  sa suite des Dryades et des Sylvains; et l'autre des Dieux des fleuves et des Naades. Flore chante ce rcit pour inviter Vnus  descendre en terre:

            Ce n'est plus le temps de la guerre.
            Le plus puissant des rois
            Interrompt ses exploits
            Pour donner la paix  la terre.
    5      Descendez, mre des Amours,
            Venez nous donner de beaux jours.

Vertumne et Palaemon, avec les divinits qui les accompagnent, joignent leurs voix  celle de Flore, et chantent ces paroles:

CHOEUR de toutes les divinits de la terre et des eaux,
compos de Flore, Nymphes, Palaemon, Vertumne,
Sylvains, Faunes, Dryades et Naades.

            Nous gotons une paix profonde;
            Les plus doux jeux sont ici-bas;
            On doit ce repos plein d'appas
    10    Au plus grand roi du monde.
            Descendez, mre des Amours,
            Venez nous donner de beaux jours.

Il se fait ensuite une entre de ballet, compose de deux Dryades, quatre Sylvains, deux Fleuves, et deux Naades, aprs laquelle Vertumne et Palaemon chantent ce dialogue:

VERTUMNE

            Rendez-vous, beauts cruelles,
            Soupirez  votre tour.

PALMON

    15    Voici la reine des belles,
            Qui vient inspirer l'amour.

VERTUMNE

            Un bel objet toujours svre
            Ne se fait jamais bien aimer.

PALMON

            C'est la beaut qui commence de plaire;
    20    Mais la douceur achve de charmer.

Ils rptent ensemble ces derniers vers:

            C'est la beaut qui commence de plaire;
            Mais la douceur achve de charmer.

VERTUMNE

            Souffrons tous qu'Amour nous blesse;
            Languissons, puisqu'il le faut.

PALMON

    25    Que sert un coeur sans tendresse?
            Est-il un plus grand dfaut?

VERTUMNE

            Un bel objet toujours svre
            Ne se fait jamais bien aimer.

PALMON

            C'est la beaut qui commence de plaire,
    30    Mais la douceur achve de charmer.

FLORE rpond au dialogue de Vertumne et de Palaemon par ce menuet, et les autres Divinits y mlent leurs danses:

            Est-on sage
            Dans le bel ge,
            Est-on sage
            De n'aimer pas?
    35    Que sans cesse
            L'on se presse
            De goter les plaisirs ici-bas:
            La sagesse
            De la jeunesse,
      40      C'est de savoir jouir de ses appas.

            L'Amour charme
            Ceux qu'il dsarme,
            L'Amour charme:
            Cdons-lui tous.
    45    Notre peine
            Serait vaine
            De vouloir rsister  ses coups:
            Quelque chane
            Qu'un amant prenne,
    50    La libert n'a rien qui soit si doux.

Vnus descend du ciel dans une grande machine, avec l'Amour son fils, et deux petites Grces, nommes giale et Phane; et les Divinits de la terre et des eaux recommencent de joindre toutes leurs voix, et continuent par leurs danses de lui tmoigner la joie qu'elles ressentent  son abord.

CHOEUR de toutes les Divinits de la terre et des eaux.

            Nous gotons une paix profonde;
            Les plus doux jeux sont ici-bas;
            On doit ce repos plein d'appas
            Au plus grand roi du monde.
    55    Descendez, mre des Amours,
            Venez nous donner de beaux jours.

VNUS, dans sa machine.

            Cessez, cessez pour moi tous vos chants d'allgresse:
            De si rares honneurs ne m'appartiennent pas,
            Et l'hommage qu'ici votre bont m'adresse
    60    Doit tre rserv pour de plus doux appas.
            C'est une trop vieille mthode
            De me venir faire sa cour;
            Toutes les choses ont leur tour,
            Et Vnus n'est plus  la mode.
    65    Il est d'autres attraits naissants
            O l'on va porter ses encens;
            Psych, Psych la belle, aujourd'hui tient ma place;
            Dj tout l'univers s'empresse  l'adorer,
            Et c'est trop que, dans ma disgrce,
    70    Je trouve encor quelqu'un qui me daigne honorer.
            On ne balance point entre nos deux mrites;
             quitter mon parti tout s'est licenci,
            Et du nombreux amas de Grces favorites,
            Dont je tranais partout les soins et l'amiti,
    75    Il ne m'en est rest que deux des plus petites,
            Qui m'accompagnent par piti.
            Souffrez que ces demeures sombres
            Prtent leur solitude aux troubles de mon coeur,
            Et me laissez parmi leurs ombres
    80    Cacher ma honte et ma douleur.

Flore et les autres dits se retirent, et Vnus avec sa suite sort de sa machine.

AEGIALE

            Nous ne savons, Desse, comment faire,
            Dans ce chagrin qu'on voit vous accabler:
            Notre respect veut se taire,
            Notre zle veut parler.

VNUS

    85    Parlez, mais si vos soins aspirent  me plaire,
            Laissez tous vos conseils pour une autre saison,
            Et ne parlez de ma colre
            Que pour dire que j'ai raison.
            C'tait l, c'tait l la plus sensible offense
    90    Que ma divinit pt jamais recevoir;
            Mais j'en aurai la vengeance,
            Si les Dieux ont du pouvoir.

PHANE

            Vous avez plus que nous de clarts, de sagesse,
            Pour juger ce qui peut tre digne de vous:
    95    Mais pour moi, j'aurais cru qu'une grande Desse
            Devrait moins se mettre en courroux.

VNUS

            Et c'est l la raison de ce courroux extrme:
            Plus mon rang a d'clat, plus l'affront est sanglant;
            Et si je n'tais pas dans ce degr suprme,
  100    Le dpit de mon coeur serait moins violent.
            Moi, la fille du dieu qui lance le tonnerre,
            Mre du dieu qui fait aimer,
            Moi, les plus doux souhaits du ciel et de la terre,
            Et qui ne suis venue au jour que pour charmer,
  105    Moi, qui par tout ce qui respire
            Ai vu de tant de voeux encenser mes autels,
            Et qui de la beaut, par des droits immortels,
            Ai tenu de tout temps le souverain empire,
            Moi, dont les yeux ont mis deux grandes dits
  110    Au point de me cder le prix de la plus belle,
            Je me vois ma victoire et mes droits disputs
            Par une chtive mortelle!
            Le ridicule excs d'un fol enttement
            Va jusqu' m'opposer une petite fille!
  115    Sur ses traits et les miens j'essuierai constamment
            Un tmraire jugement!
            Et du haut des cieux o je brille,
            J'entendrai prononcer aux mortels prvenus:
            "Elle est plus belle que Vnus!"

AEGIALE

  120    Voil comme l'on fait, c'est le style des hommes:
            Ils sont impertinents dans leurs comparaisons.

PHANE

            Ils ne sauraient louer, dans le sicle o nous sommes,
            Qu'ils n'outragent les plus grands noms.

VNUS

            Ah! Que de ces trois mots la rigueur insolente
  125    Venge bien Junon et Pallas,
            Et console leurs cours de la gloire clatante
            Que la fameuse pomme acquit  mes appas!
            Je les vois s'applaudir de mon inquitude,
            Affecter  toute heure un ris malicieux,
  130    Et, d'un fixe regard, chercher avec tude
            Ma confusion dans mes yeux.
            Leur triomphante joie, au fort d'un tel outrage,
            Semble me venir dire, insultant mon courroux:
            "Vante, vante, Vnus, les traits de ton visage;
  135    Au jugement d'un seul tu l'emportas sur nous;
            Mais, par le jugement de tous,
            Une simple mortelle a sur toi l'avantage."
            Ah! ce coup-l m'achve, il me perce le coeur,
            Je n'en puis plus souffrir les rigueurs sans gales;
  140    Et c'est trop de surcrot  ma vive douleur,
            Que le plaisir de mes rivales.

            Mon fils, si j'eus jamais sur toi quelque crdit,
            Et si jamais je te fus chre,
            Si tu portes un coeur  sentir le dpit
  145    Qui trouble le coeur d'une mre
            Qui si tendrement te chrit,
            Emploie, emploie ici l'effort de ta puissance
             soutenir mes intrts,
            Et fais  Psych par tes traits
  150    Sentir les traits de ma vengeance.
            Pour rendre son coeur malheureux,
            Prends celui de tes traits le plus propre  me plaire,
            Le plus empoisonn de ceux
            Que tu lances dans ta colre.
  155    Du plus bas, du plus vil, du plus affreux mortel
            Fais que jusqu' la rage elle soit enflamme,
            Et qu'elle ait  souffrir le supplice cruel
            D'aimer, et n'tre point aime.

L'AMOUR

            Dans le monde on n'entend que plaintes de l'Amour;
  160    On m'impute partout mille fautes commises;
            Et vous ne croiriez point le mal et les sottises
            Que l'on dit de moi chaque jour.
            Si pour servir votre colre.

VNUS

            Va, ne rsiste point aux souhaits de ta mre;
  165    N'applique tes raisonnements
            Qu' chercher les plus prompts moments
            De faire un sacrifice  ma gloire outrage.
            Pars, pour toute rponse  mes empressements,
            Et ne me revois point que je ne sois venge.

L'amour s'envole, et Vnus se retire avec les Grces.
La scne est change en une grande ville, o l'on dcouvre, des deux cts, des palais et des maisons de diffrents ordres d'architecture.

ACTE I, Scne premire

AGLAURE, CIDIPPE.

AGLAURE

  170    Il est des maux, ma soeur, que le silence aigrit;
            Laissons, laissons parler mon chagrin et le vtre,
            Et de nos cours l'un  l'autre
            Exhalons le cuisant dpit:
            Nous nous voyons soeurs d'infortune,
  175    Et la vtre et la mienne ont un si grand rapport,
            Que nous pouvons mler toutes les deux en une,
            Et dans notre juste transport,
            Murmurer  plainte commune
            Des cruauts de notre sort.
  180    Quelle fatalit secrte,
            Ma soeur, soumet tout l'univers
            Aux attraits de notre cadette,
            Et, de tant de princes divers
            Qu'en ces lieux la fortune jette,
  185    N'en prsente aucun  nos fers?
            Quoi? voir de toutes parts pour lui rendre les armes
            Les cours se prcipiter,
            Et passer devant nos charmes
            Sans s'y vouloir arrter?
  190    Quel sort ont nos yeux en partage,
            Et qu'est-ce qu'ils ont fait aux Dieux,
            De ne jouir d'aucun hommage
            Parmi tous ces tributs de soupirs glorieux
            Dont le superbe avantage
  195    Fait triompher d'autres yeux?
            Est-il pour nous, ma soeur, de plus rude disgrce
            Que de voir tous les cours mpriser nos appas,
            Et l'heureuse Psych jouir avec audace
            D'une foule d'amants attachs  ses pas?

CIDIPPE

  200    Ah! ma soeur, c'est une aventure
             faire perdre la raison,
            Et tous les maux de la nature
            Ne sont rien en comparaison.

AGLAURE

            Pour moi, j'en suis souvent jusqu' verser des larmes;
  205    Tout plaisir, tout repos, par l m'est arrach;
            Contre un pareil malheur ma constance est sans armes;
            Toujours  ce chagrin mon esprit attach
            Me tient devant les yeux la honte de nos charmes,
            Et le triomphe de Psych.
  210    La nuit, il m'en repasse une ide ternelle
            Qui sur toute chose prvaut;
            Rien ne me peut chasser cette image cruelle;
            Et ds qu'un doux sommeil me vient dlivrer d'elle,
            Dans mon esprit aussitt
  215    Quelque songe la rappelle,
            Qui me rveille en sursaut.

CIDIPPE

            Ma soeur, voil mon martyre;
            Dans vos discours je me voi,
            Et vous venez l de dire
  220    Tout ce qui se passe en moi.

AGLAURE

            Mais encor, raisonnons un peu sur cette affaire.
            Quels charmes si puissants en elle sont pars,
            Et par o, dites-moi, du grand secret de plaire
            L'honneur est-il acquis  ses moindres regards?
  225    Que voit-on dans sa personne,
            Pour inspirer tant d'ardeurs?
            Quel droit de beaut lui donne
            L'empire de tous les cours?
            Elle a quelques attraits, quelque clat de jeunesse,
  230    On en tombe d'accord, je n'en disconviens pas;
            Mais lui cde-t-on fort pour quelque peu d'anesse,
            Et se voit-on sans appas?
            Est-on d'une figure  faire qu'on se raille?
            N'a-t-on point quelques traits et quelques agrments,
            Quelque teint, quelques yeux, quelque air et quelque taille
             pouvoir dans nos fers jeter quelques amants?
            Ma soeur, faites-moi la grce
            De me parler franchement:
            Suis-je faite d'un air,  votre jugement,
  240    Que mon mrite au sien doive cder la place,
            Et dans quelque ajustement
            Trouvez-vous qu'elle m'efface?

CIDIPPE

            Qui, vous, ma soeur? Nullement.
            Hier  la chasse, prs d'elle,
  245    Je vous regardai longtemps,
            Et, sans vous donner d'encens,
            Vous me partes plus belle.
            Mais moi, dites, ma soeur, sans me vouloir flatter,
            Sont-ce des visions que je me mets en tte,
  250    Quand je me crois taille  pouvoir mriter
            La gloire de quelque conqute?

AGLAURE

            Vous, ma soeur, vous avez, sans nul dguisement,
            Tout ce qui peut causer une amoureuse flamme;
            Vos moindres actions brillent d'un agrment
  255    Dont je me sens toucher l'me;
            Et je serais votre amant,
            Si j'tais autre que femme.

CIDIPPE

            D'o vient donc qu'on la voit l'emporter sur nous deux,
            Qu' ses premiers regards les cours rendent les armes,
  260    Et que d'aucun tribut de soupirs et de voeux
            On ne fait honneur  nos charmes?

AGLAURE

            Toutes les dames d'une voix
            Trouvent ses attraits peu de chose,
            Et du nombre d'amants qu'elle tient sous ses lois,
  265    Ma soeur, j'ai dcouvert la cause.

CIDIPPE

            Pour moi, je la devine, et l'on doit prsumer
            Qu'il faut que l-dessous soit cach du mystre.
            Ce secret de tout enflammer
            N'est point de la nature un effet ordinaire;
  270    L'art de la Thessalie entre dans cette affaire,
            Et quelque main a su sans doute lui former
            Un charme pour se faire aimer.

AGLAURE

            Sur un plus fort appui ma croyance se fonde,
            Et le charme qu'elle a pour attirer les cours,
  275    C'est un air en tout temps dsarm de rigueurs,
            Des regards caressants que la bouche seconde,
            Un souris charg de douceurs
            Qui tend les bras  tout le monde,
            Et ne vous promet que faveurs.
  280    Notre gloire n'est plus aujourd'hui conserve,
            Et l'on n'est plus au temps de ces nobles fierts
            Qui, par un digne essai d'illustres cruauts,
            Voulaient voir d'un amant la constance prouve.
            De tout ce noble orgueil qui nous seyait si bien,
  285    On est bien descendu dans le sicle o nous sommes,
            Et l'on en est rduite  n'esprer plus rien,
             moins que l'on se jette  la tte des hommes.

CIDIPPE

            Oui, voil le secret de l'affaire, et je voi
            Que vous le prenez mieux que moi.
  290    C'est pour nous attacher  trop de biensance,
            Qu'aucun amant, ma soeur,  nous ne veut venir,
            Et nous voulons trop soutenir
            L'honneur de notre sexe et de notre naissance.
            Les hommes maintenant aiment ce qui leur rit;
  295    L'espoir, plus que l'amour, est ce qui les attire,
            Et c'est par l que Psych nous ravit
            Tous les amants qu'on voit sous son empire.
            Suivons, suivons l'exemple, ajustons-nous au temps,
            Abaissons-nous, ma soeur,  faire des avances,
  300    Et ne mnageons plus de tristes biensances
            Qui nous tent les fruits du plus beau de nos ans.

AGLAURE

            J'approuve la pense, et nous avons matire
            D'en faire l'preuve premire
            Aux deux princes qui sont les derniers arrivs.
  305    Ils sont charmants, ma soeur, et leur personne entire
            Me. Les avez-vous observs?

CIDIPPE

            Ah! ma soeur, ils sont faits tous deux d'une manire,
            Que mon me. Ce sont deux princes achevs.

AGLAURE

            Je trouve qu'on pourrait rechercher leur tendresse,
  310    Sans se faire dshonneur.

CIDIPPE

            Je trouve que sans honte une belle princesse
            Leur pourrait donner son coeur.

Scne II

CLOMNE, AG NOR, AGLAURE, CIDIPPE.

AGLAURE

            Les voici tous deux, et j'admire
            Leur air et leur ajustement.

CIDIPPE

  315    Ils ne dmentent nullement
            Tout ce que nous venons de dire.

AGLAURE

            D'o vient, Princes, d'o vient que vous fuyez ainsi?
            Prenez-vous l'pouvante en nous voyant paratre?

CLOMNE

            On nous faisait croire qu'ici
  320    La princesse Psych, Madame, pourrait tre.

AGLAURE

            Tous ces lieux n'ont-ils rien d'agrable pour vous,
            Si vous ne les voyez orns de sa prsence?

AG NOR

            Ces lieux peuvent avoir des charmes assez doux;
            Mais nous cherchons Psych dans notre impatience.

CIDIPPE

  325    Quelque chose de bien pressant
            Vous doit  la chercher pousser tous deux sans doute.

CLOMNE

            Le motif est assez puissant,
            Puisque notre fortune enfin en dpend toute.

AGLAURE

            Ce serait trop  nous que de nous informer
  330    Du secret que ces mots nous peuvent enfermer.

CLOMNE

            Nous ne prtendons point en faire de mystre;
            Aussi bien malgr nous paratrait-il au jour,
            Et le secret ne dure gure,
            Madame, quand c'est de l'amour.

CIDIPPE

  335    Sans aller plus avant, Princes, cela veut dire
            Que vous aimez Psych tous deux.

AG NOR

            Tous deux soumis  son empire,
            Nous allons de concert lui dcouvrir nos feux.

AGLAURE

            C'est une nouveaut sans doute assez bizarre,
  340    Que deux rivaux si bien unis.

CLOMNE

            Il est vrai que la chose est rare,
            Mais non pas impossible  deux parfaits amis.

CIDIPPE

            Est-ce que dans ces lieux il n'est qu'elle de belle,
            Et n'y trouvez-vous point  sparer vos voeux?

AGLAURE

  345    Parmi l'clat du sang, vos yeux n'ont-ils vu qu'elle
             pouvoir mriter vos feux?

CLOMNE

            Est-ce que l'on consulte au moment qu'on s'enflamme?
            Choisit-on qui l'on veut aimer?
            Et pour donner toute son me,
  350    Regarde-t-on quel droit on a de nous charmer?

AG NOR

            Sans qu'on ait le pouvoir d'lire,
            On suit, dans une telle ardeur,
            Quelque chose qui nous attire,
            Et lorsque l'amour touche un coeur,
  355    On n'a point de raisons  dire.

AGLAURE

            En vrit, je plains les fcheux embarras
            O je vois que vos cours se mettent.
            Vous aimez un objet dont les riants appas
            Mleront des chagrins  l'espoir qu'ils vous jettent,
  360    Et son coeur ne vous tiendra pas
            Tout ce que ses yeux vous promettent.

CIDIPPE

            L'espoir qui vous appelle au rang de ses amants
            Trouvera du mcompte aux douceurs qu'elle tale.
            Et c'est pour essuyer de trs fcheux moments,
  365    Que les soudains retours de son me ingale.

AGLAURE

            Un clair discernement de ce que vous valez
            Nous fait plaindre le sort o cet amour vous guide,
            Et vous pouvez trouver tous deux, si vous voulez,
            Avec autant d'attraits, une me plus solide.

CIDIPPE

  370    Par un choix plus doux de moiti
            Vous pouvez de l'amour sauver votre amiti,
            Et l'on voit en vous deux un mrite si rare,
            Qu'un tendre avis veut bien prvenir par piti
            Ce que votre coeur se prpare.

CLOMNE

  375    Cet avis gnreux fait pour nous clater
            Des bonts qui nous touchent l'me;
            Mais le Ciel nous rduit  ce malheur, Madame,
            De ne pouvoir en profiter.

AG NOR

            Votre illustre piti veut en vain nous distraire
  380    D'un amour dont tous deux nous redoutons l'effet;
            Ce que notre amiti, Madame, n'a pas fait,
            Il n'est rien qui le puisse faire.

CIDIPPE

            Il faut que le pouvoir de Psych. La voici.

Scne III

PSYCH, CIDIPPE, AGLAURE, CLOMNE, AG NOR.

CIDIPPE

            Venez jouir, ma soeur, de ce qu'on vous apprte.

AGLAURE

  385    Prparez vos attraits  recevoir ici
            Le triomphe nouveau d'une illustre conqute.

CIDIPPE

            Ces princes ont tous deux si bien senti vos coups,
            Qu' vous le dcouvrir leur bouche se dispose.

PSYCH

            Du sujet qui les tient si rveurs parmi nous
  390    Je ne me croyais pas la cause,
            Et j'aurais cru toute autre chose
            En les voyant parler  vous.

AGLAURE

            N'ayant ni beaut, ni naissance
             pouvoir mriter leur amour et leurs soins,
  395    Ils nous favorisent au moins
            De l'honneur de la confidence.

CLOMNE

            L'aveu qu'il nous faut faire  vos divins appas
            Est sans doute, Madame, un aveu tmraire;
            Mais tant de cours prs du trpas
  400    Sont par de tels aveux forcs  vous dplaire,
            Que vous tes rduite  ne les punir pas
            Des foudres de votre colre.
            Vous voyez en nous deux amis
            Qu'un doux rapport d'humeurs sut joindre ds l'enfance;
  405    Et ces tendres liens se sont vus affermis
            Par cent combats d'estime et de reconnaissance.
            Du Destin ennemi les assauts rigoureux,
            Les mpris de la mort, et l'aspect des supplices,
            Par d'illustres clats de mutuels offices,
  410    Ont de notre amiti signal les beaux noeuds:
            Mais  quelques essais qu'elle se soit trouve17,
            Son grand triomphe est en ce jour,            Et rien ne fait tant voir sa constance prouve,
            Que de se conserver au milieu de l'amour.
  415    Oui, malgr tant d'appas, son illustre constance
            Aux lois qu'elle nous fait a soumis tous nos voeux;
            Elle vient d'une douce et pleine dfrence
            Remettre  votre choix le succs de nos feux;
            Et, pour donner un poids  notre concurrence
  420    Qui des raisons d'tat entrane la balance
            Sur le choix de l'un de nous deux,
            Cette mme amiti s'offre, sans rpugnance,
            D'unir nos deux tats au sort du plus heureux.

AG NOR

            Oui, de ces deux tats, Madame,
  425    Que sous votre heureux choix nous nous offrons d'unir,
            Nous voulons faire  notre flamme
            Un secours pour vous obtenir.
            Ce que pour ce bonheur, prs du Roi votre pre,
            Nous nous sacrifions tous deux
  430    N'a rien de difficile  nos cours amoureux,
            Et c'est au plus heureux faire un don ncessaire
            D'un pouvoir dont le malheureux,
            Madame, n'aura plus affaire.

PSYCH

            Le choix que vous m'offrez, Princes, montre  mes yeux
  435    De quoi remplir les voeux de l'me la plus fire,
            Et vous me le parez tous deux d'une manire
            Qu'on ne peut rien offrir qui soit plus prcieux.
            Vos feux, votre amiti, votre vertu suprme,
            Tout me relve en vous l'offre de votre foi,
  440    Et j'y vois un mrite  s'opposer lui-mme
             ce que vous voulez de moi.
            Ce n'est pas  mon coeur qu'il faut que je dfre
            Pour entrer sous de tels liens;
            Ma main, pour se donner, attend l'ordre d'un pre,
  445    Et mes soeurs ont des droits qui vont devant les miens.
            Mais si l'on me rendait sur mes voeux absolue,
            Vous y pourriez avoir trop de part  la fois,
            Et toute mon estime entre vous suspendue
            Ne pourrait sur aucun laisser tomber mon choix.
  450     l'ardeur de votre poursuite
            Je rpondrais assez de mes voeux les plus doux;
            Mais c'est parmi tant de mrite
            Trop que deux cours pour moi, trop peu qu'un coeur pour vous.
            De mes plus doux souhaits j'aurais l'me gne
  455     l'effort de votre amiti,
            Et j'y vois l'un de vous prendre une destine
             me faire trop de piti.
            Oui, Princes,  tous ceux dont l'amour suit le vtre
            Je vous prfrerais tous deux avec ardeur;
  460    Mais je n'aurais jamais le coeur
            De pouvoir prfrer l'un de vous deux  l'autre.
             celui que je choisirais
            Ma tendresse ferait un trop grand sacrifice,
            Et je m'imputerais  barbare injustice
  465    Le tort qu' l'autre je ferais.
            Oui, tous deux vous brillez de trop de grandeur d'me,
            Pour en faire aucun malheureux,
            Et vous devez chercher dans l'amoureuse flamme
            Le moyen d'tre heureux tous deux.
  470    Si votre coeur me considre
            Assez pour me souffrir de disposer de vous,
            J'ai deux soeurs capables de plaire,
            Qui peuvent bien vous faire un destin assez doux,
            Et l'amiti me rend leur personne assez chre,
  475    Pour vous souhaiter leurs poux.

CLOMNE

            Un coeur dont l'amour est extrme
            Peut-il bien consentir, hlas!
            D'tre donn par ce qu'il aime?
            Sur nos deux cours, Madame,  vos divins appas
  480    Nous donnons un pouvoir suprme;
            Disposez-en pour le trpas,
            Mais pour un autre que vous-mme
            Ayez cette bont de n'en disposer pas.

AG NOR

            Aux Princesses, Madame, on ferait trop d'outrage,
  485    Et c'est pour leurs attraits un indigne partage
            Que les restes d'une autre ardeur:
            Il faut d'un premier feu la puret fidle,
            Pour aspirer  cet honneur
            O votre bont nous appelle,
  490    Et chacune mrite un coeur
            Qui n'ait soupir que pour elle.

AGLAURE

            Il me semble, sans nul courroux,
            Qu'avant que de vous en dfendre,
            Princes, vous deviez bien attendre
  495    Qu'on se ft expliqu sur vous.
            Nous croyez-vous un coeur si facile et si tendre?
            Et lorsqu'on parle ici de vous donner  nous,
            Savez-vous si l'on veut vous prendre?

CIDIPPE

            Je pense que l'on a d'assez hauts sentiments
  500    Pour refuser un coeur qu'il faut qu'on sollicite,
            Et qu'on ne veut devoir qu' son propre mrite
            La conqute de ses amants.

PSYCH

            J'ai cru pour vous, mes soeurs, une gloire assez grande,
            Si la possession d'un mrite si haut.

Scne IV

LYCAS, PSYCH, AGLAURE, AG NOR, CIDIPPE, CLOMNE.

LYCAS

            Ah, Madame!

PSYCH

                        Qu'as-tu?

LYCAS

                                    Le Roi.

PSYCH

                                          Quoi?

LYCAS

  505                                        Vous demande.

PSYCH

            De ce trouble si grand que faut-il que j'attende?

LYCAS

            Vous ne le saurez que trop tt.

PSYCH

            Hlas! que pour le Roi tu me donnes  craindre!

LYCAS

            Ne craignez que pour vous, c'est vous que l'on doit plaindre.

PSYCH

  510    C'est pour louer le Ciel et me voir hors d'effroi
            De savoir que je n'aie  craindre que pour moi.
            Mais apprends-moi, Lycas, le sujet qui te touche.

LYCAS

            Souffrez que j'obisse  qui m'envoie ici,
            Madame, et qu'on vous laisse apprendre de sa bouche
  515    Ce qui peut m'affliger ainsi.

PSYCH

            Allons savoir sur quoi l'on craint tant ma faiblesse.

Scne V

AGLAURE, CIDIPPE, LYCAS.

AGLAURE

            Si ton ordre n'est pas jusqu' nous tendu,
            Dis-nous quel grand malheur nous couvre ta tristesse.

LYCAS

            Hlas! ce grand malheur dans la cour rpandu,
  520    Voyez-le vous-mme, Princesse,
            Dans l'oracle qu'au Roi les Destins ont rendu.
            Voici ses propres mots, que la douleur, Madame,
            A gravs au fond de mon me:

            Que l'on ne pense nullement
  525     vouloir de Psych conclure l'hymne;
            Mais qu'au sommet d'un mont elle soit promptement
            En pompe funbre mene,
            Et que de tous abandonne,
            Pour poux elle attende en ces lieux constamment
  530    Un monstre dont on a la vue empoisonne,
            Un serpent qui rpand son venin en tous lieux,
            Et trouble dans sa rage et la terre et les cieux.

            Aprs un arrt si svre,
            Je vous quitte, et vous laisse  juger entre vous
  535    Si par de plus cruels et plus sensibles coups
            Tous les Dieux nous pouvaient expliquer leur colre.

Scne VI

AGLAURE, CIDIPPE.

CIDIPPE

            Ma soeur, que sentez-vous  ce soudain malheur
            O nous voyons Psych par les Destins plonge?

AGLAURE

            Mais vous, que sentez-vous, ma soeur?

CIDIPPE

  540     ne vous point mentir, je sens que dans mon coeur
            Je n'en suis pas trop afflige.

AGLAURE

            Moi, je sens quelque chose au mien
            Qui ressemble assez  la joie.
            Allons, le Destin nous envoie
  545    Un mal que nous pouvons regarder comme un bien.

PREMIER INTERMDE

La scne est change en des rochers affreux, et fait voir en loignement une grotte effroyable.
C'est dans ce dsert que Psych doit tre expose, pour obir  l'oracle. Une troupe de personnes affliges y viennent dplorer sa disgrce. Une partie de cette troupe dsole tmoigne sa piti par des plaintes touchantes, et par des concerts lugubres, et l'autre exprime sa dsolation par une danse pleine de toutes les marques du plus violent dsespoir.

Plaintes en italien
Chantes par une femme dsole, et deux hommes affligs.

FEMME D SOL E

            Deh! piangete al pianto mio,
            Sassi duri, antiche selve,
            Lagrimate, fonti e belve
            D'un bel voto il fato rio.

PREMIER HOMME AFFLIG

  550   Ahi dolore!

SECOND HOMME AFFLIG

            Ahi martire!

PREMIER HOMME AFFLIG

            Cruda morte,

SECOND HOMME AFFLIG

            Empia sorte,

TOUS TROIS

            Che condanni a morir tanta belt!
  555    Cieli, stelle, ahi crudelt!

SECOND HOMME AFFLIG

            Com' esser pu fra voi, o Numi eterni,
            Chi voglia estinta una belt innocente?
            Ahi! che tanto rigor, Cielo inclemente,
            Vince di crudelt gli stessi Inferni.

PREMIER HOMME AFFLIG

  560    Nume fiero!

SECOND HOMME AFFLIG

            Dio severo!

ENSEMBLE

            Perch tanto rigor
            Contro innocente cor?
            Ahi! sentenza inudita,
  565    Dar morte a la belt, ch'altrui d vita!

FEMME D SOL E

            Ahi! ch'indarno si tarda!
            Non resiste a li Dei mortale affeto;
            Alto impero ne sforza:
            Ove commanda il Ciel, l'huom cede a forza.

  570    Ahi dolore! etc.

      Come sopra.
   
Ces plaintes sont entrecoupes et finies par une entre de ballet de huit personnes affliges, qui, par leurs attitudes, expriment leur douleur.

ACTE II, Scne premire

LE ROI, PSYCH, AGLAURE, CIDIPPE, LYCAS, SUITE.

PSYCH

            De vos larmes, Seigneur, la source m'est bien chre;
            Mais c'est trop aux bonts que vous avez pour moi
            Que de laisser rgner les tendresses d'un pre
            Jusque dans les yeux d'un grand Roi.
  575    Ce qu'on vous voit ici donner  la nature
            Au rang que vous tenez, Seigneur, fait trop d'injure,
            Et j'en dois refuser les touchantes faveurs:
            Laissez moins sur votre sagesse
            Prendre d'empire  vos douleurs,
  580    Et cessez d'honorer mon destin par des pleurs
            Qui dans le coeur d'un Roi montrent de la faiblesse.

LE ROI

            Ah! ma fille,  ces pleurs laisse mes yeux ouverts;
            Mon deuil est raisonnable, encor qu'il soit extrme;
            Et lorsque pour toujours on perd ce que je perds,
  585    La sagesse, crois-moi, peut pleurer elle-mme.
            En vain l'orgueil du diadme
            Veut qu'on soit insensible  ces cruels revers,
            En vain de la raison les secours sont offerts,
            Pour vouloir d'un oeil sec voir mourir ce qu'on aime:
  590    L'effort en est barbare aux yeux de l'univers,
            Et c'est brutalit plus que vertu suprme.
            Je ne veux point dans cette adversit
            Parer mon coeur d'insensibilit,
            Et cacher l'ennui qui me touche;
  595    Je renonce  la vanit
            De cette duret farouche
            Que l'on appelle fermet;
            Et de quelque faon qu'on nomme
            Cette vive douleur dont je ressens les coups,
  600    Je veux bien l'taler, ma fille, aux yeux de tous,
            Et dans le coeur d'un Roi montrer le coeur d'un homme.

PSYCH

            Je ne mrite pas cette grande douleur:
            Opposez, opposez un peu de rsistance
            Aux droits qu'elle prend sur un coeur
  605    Dont mille vnements ont marqu la puissance.
            Quoi? Faut-il que pour moi vous renonciez, Seigneur,
             cette royale constance
            Dont vous avez fait voir dans les coups du malheur
            Une fameuse exprience?

LE ROI

   610    La constance est facile en mille occasions.
            Toutes les rvolutions
            O nous peut exposer la fortune inhumaine,
            La perte des grandeurs, les perscutions,
            Le poison de l'envie, et les traits de la haine,
  615    N'ont rien que ne puissent sans peine
            Braver les rsolutions
            D'une me o la raison est un peu souveraine;
            Mais ce qui porte des rigueurs
             faire succomber les cours
  620    Sous le poids des douleurs amres,
            Ce sont, ce sont les rudes traits
            De ces fatalits svres
            Qui nous enlvent pour jamais
            Les personnes qui nous sont chres.
  625    La raison contre de tels coups
            N'offre point d'armes secourables;
            Et voil des Dieux en courroux
            Les foudres les plus redoutables
            Qui se puissent lancer sur nous.

PSYCH

  630    Seigneur, une douceur ici vous est offerte:
            Votre hymen a reu plus d'un prsent des Dieux,
            Et, par une faveur ouverte,
            Ils ne vous tent rien, en m'tant  vos yeux,
            Dont ils n'aient pris le soin de rparer la perte.
  635    Il vous reste de quoi consoler vos douleurs;
            Et cette loi du Ciel que vous nommez cruelle
            Dans les deux princesses mes soeurs
            Laisse  l'amiti paternelle
            O placer toutes ses douceurs.

LE ROI

  640    Ah! de mes maux soulagement frivole!
            Rien, rien ne s'offre  moi qui de toi me console;
            C'est sur mes dplaisirs que j'ai les yeux ouverts,
            Et dans un destin si funeste
            Je regarde ce que je perds,
  645    Et ne vois point ce qui me reste.

PSYCH

            Vous savez mieux que moi qu'aux volonts des Dieux,
            Seigneur, il faut rgler les ntres,
            Et je ne puis vous dire, en ces tristes adieux,
            Que ce que beaucoup mieux vous pouvez dire aux autres.
  650    Ces Dieux sont matres souverains
            Des prsents qu'ils daignent nous faire;
            Ils ne les laissent dans nos mains
            Qu'autant de temps qu'il peut leur plaire:
            Lorsqu'ils viennent les retirer,
  655    On n'a nul droit de murmurer
            Des grces que leur main ne veut plus nous tendre.
            Seigneur, je suis un don qu'ils ont fait  vos voeux;
            Et quand par cet arrt ils veulent me reprendre,
            Ils ne vous tent rien que vous ne teniez d'eux,
  660    Et c'est sans murmurer que vous devez me rendre.

LE ROI

            Ah! cherche un meilleur fondement
            Aux consolations que ton coeur me prsente,
            Et de la fausset de ce raisonnement
            Ne fais point un accablement
  665     cette douleur si cuisante
            Dont je souffre ici le tourment.
            Crois-tu l me donner une raison puissante
            Pour ne me plaindre point de cet arrt des Cieux?
            Et dans le procd des Dieux
  670    Dont tu veux que je me contente,
            Une rigueur assassinante
            Ne parat-elle pas aux yeux?
            Vois l'tat o ces Dieux me forcent  te rendre,
            Et l'autre o te reut mon coeur infortun:
  675    Tu connatras par l qu'ils me viennent reprendre
            Bien plus que ce qu'ils m'ont donn.
            Je reus d'eux en toi, ma fille,
            Un prsent que mon coeur ne leur demandait pas;
            J'y trouvais alors peu d'appas,
  680    Et leur en vis sans joie accrotre ma famille.
            Mais mon coeur, ainsi que mes yeux,
            S'est fait de ce prsent une douce habitude:
            J'ai mis quinze ans de soins, de veilles et d'tude
             me le rendre prcieux;
  685    Je l'ai par de l'aimable richesse
            De mille brillantes vertus;
            En lui j'ai renferm par des soins assidus
            Tous les plus beaux trsors que fournit la sagesse;
             lui j'ai de mon me attach la tendresse;
  690    J'en ai fait de ce coeur le charme et l'allgresse,
            La consolation de mes sens abattus,
            Le doux espoir de ma vieillesse.
            Ils m'tent tout cela, ces Dieux,
            Et tu veux que je n'aie aucun sujet de plainte
  695    Sur cet affreux arrt dont je souffre l'atteinte?
            Ah! Leur pouvoir se joue avec trop de rigueur
            Des tendresses de notre coeur:
            Pour m'ter leur prsent, leur fallait-il attendre
            Que j'en eusse fait tout mon bien?
  700    Ou plutt, s'ils avaient dessein de le reprendre,
            N'et-il pas t mieux de ne me donner rien?

PSYCH

            Seigneur, redoutez la colre
            De ces Dieux contre qui vous osez clater.

LE ROI

            Aprs ce coup que peuvent-ils me faire?
  705    Ils m'ont mis en tat de ne rien redouter.

PSYCH

            Ah! Seigneur, je tremble des crimes
            Que je vous fais commettre, et je dois me har.

LE ROI

            Ah! qu'ils souffrent du moins mes plaintes lgitimes:
            Ce m'est assez d'effort que de leur obir;
  710    Ce doit leur tre assez que mon coeur t'abandonne
            Au barbare respect qu'il faut qu'on ait pour eux,
            Sans prtendre gner la douleur que me donne
            L'pouvantable arrt d'un sort si rigoureux.
            Mon juste dsespoir ne saurait se contraindre;
  715    Je veux, je veux garder ma douleur  jamais,
            Je veux sentir toujours la perte que je fais,
            De la rigueur du Ciel je veux toujours me plaindre,
            Je veux jusqu'au trpas incessamment pleurer
            Ce que tout l'univers ne peut me rparer.

PSYCH

  720    Ah! de grce, Seigneur, pargnez ma faiblesse:
            J'ai besoin de constance en l'tat o je suis;
            Ne fortifiez point l'excs de mes ennuis
            Des larmes de votre tendresse;
            Seuls, ils sont assez forts, et c'est trop pour mon coeur
  725    De mon destin et de votre douleur.

LE ROI

            Oui, je dois t'pargner mon deuil inconsolable.
            Voici l'instant fatal de m'arracher de toi:
            Mais comment prononcer ce mot pouvantable?
            Il le faut toutefois, le Ciel m'en fait la loi;
  730    Une rigueur invitable
            M'oblige  te laisser en ce funeste lieu.
            Adieu: je vais. Adieu.

Ce qui suit, jusqu' la fin de la pice, est de M. de Corneille l'an,  la rserve de la premire scne du troisime acte, qui est de la mme main que ce qui a prcd.

Scne II

PSYCH, AGLAURE, CIDIPPE.

PSYCH

            Suivez le Roi, mes soeurs: vous essuierez ses larmes,
            Vous adoucirez ses douleurs;
  735    Et vous l'accableriez d'alarmes
            Si vous vous exposiez encore  mes malheurs.
            Conservez-lui ce qui lui reste:
            Le serpent que j'attends peut vous tre funeste,
            Vous envelopper dans mon sort,
  740    Et me porter en vous une seconde mort.
            Le Ciel m'a seule condamne
             son haleine empoisonne;
            Rien ne saurait me secourir,
            Et je n'ai pas besoin d'exemple pour mourir.

AGLAURE

  745    Ne nous enviez pas ce cruel avantage
            De confondre nos pleurs avec vos dplaisirs,
            De mler nos soupirs  vos derniers soupirs:
            D'une tendre amiti souffrez ce dernier gage.

PSYCH

            C'est vous perdre inutilement.

CIDIPPE

  750    C'est en votre faveur esprer un miracle,
            Ou vous accompagner jusques au monument.

PSYCH

            Que peut-on se promettre aprs un tel oracle?

AGLAURE

            Un oracle jamais n'est sans obscurit:
            On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre,
  755    Et peut-tre, aprs tout, n'en devez-vous attendre
            Que gloire et que flicit.
            Laissez-nous voir, ma soeur, par une digne issue,
            Cette frayeur mortelle heureusement due,
            Ou mourir du moins avec vous,
  760    Si le Ciel  nos voeux ne se montre plus doux.

PSYCH

            Ma soeur, coutez mieux la voix de la nature
            Qui vous appelle auprs du Roi.
            Vous m'aimez trop, le devoir en murmure;
            Vous en savez l'indispensable loi:
  765    Un pre vous doit tre encor plus cher que moi.
            Rendez-vous toutes deux l'appui de sa vieillesse:
            Vous lui devez chacune un gendre et des neveux;
            Mille rois  l'envi vous gardent leur tendresse,
            Mille rois  l'envi vous offriront leurs voeux.
  770    L'oracle me veut seule, et seule aussi je veux
            Mourir, si je puis, sans faiblesse,
            Ou ne vous avoir pas pour tmoins toutes deux
            De ce que, malgr moi, la nature m'en laisse.

AGLAURE

            Partager vos malheurs, c'est vous importuner?

CIDIPPE

  775    J'ose dire un peu plus, ma soeur, c'est vous dplaire?

PSYCH

            Non, mais enfin c'est me gner,
            Et peut-tre du Ciel redoubler la colre.

AGLAURE

            Vous le voulez, et nous partons.
            Daigne ce mme Ciel, plus juste et moins svre,
  780    Vous envoyer le sort que nous vous souhaitons,
            Et que notre amiti sincre,
            En dpit de l'oracle et malgr vous, espre.

PSYCH

            Adieu. C'est un espoir, ma soeur, et des souhaits
            Qu'aucun des Dieux ne remplira jamais.

Scne III

PSYCH, seule.

  785    Enfin, seule et toute  moi-mme,
            Je puis envisager cet affreux changement
            Qui du haut d'une gloire extrme
            Me prcipite au monument.
            Cette gloire tait sans seconde,
  790    L'clat s'en rpandait jusqu'aux deux bouts du monde;
            Tout ce qu'il a de rois semblaient faits pour m'aimer;
            Tous leurs sujets me prenant pour desse,
            Commenaient  m'accoutumer
            Aux encens qu'ils m'offraient sans cesse;
  795    Leurs soupirs me suivaient sans qu'il m'en coutt rien;
            Mon me restait libre en captivant tant d'mes,
            Et j'tais, parmi tant de flammes,
            Reine de tous les cours, et matresse du mien.
             Ciel! m'auriez-vous fait un crime
  800    De cette insensibilit?
            Dployez-vous sur moi tant de svrit,
            Pour n'avoir  leurs voeux rendu que de l'estime?
            Si vous m'imposiez cette loi
            Qu'il fallt faire un choix pour ne vous pas dplaire,
  805    Puisque je ne pouvais le faire,
            Que ne le faisiez-vous pour moi?
            Que ne m'inspiriez-vous ce qu'inspire  tant d'autres
            Le mrite, l'amour, et. Mais que vois-je ici?

Scne IV

CLOMNE, AG NOR, PSYCH.

CLOMNE

            Deux amis, deux rivaux, dont l'unique souci
  810    Est d'exposer leurs jours pour conserver les vtres.

PSYCH

            Puis-je vous couter, quand j'ai chass deux soeurs?
            Princes, contre le Ciel pensez-vous me dfendre?
            Vous livrer au serpent qu'ici je dois attendre,
            Ce n'est qu'un dsespoir qui sied mal aux grands cours;
  815    Et mourir alors que je meurs,
            C'est accabler une me tendre
            Qui n'a que trop de ses douleurs.

AG NOR

            Un serpent n'est pas invincible:
            Cadmus, qui n'aimait rien, dfit celui de Mars.
  820    Nous aimons, et l'amour sait rendre tout possible
            Au coeur qui suit ses tendards,
             la main dont lui-mme il conduit tous les dards.

PSYCH

            Voulez-vous qu'il vous serve en faveur d'une ingrate
            Que tous ses traits n'ont pu toucher?
  825    Qu'il dompte sa vengeance au moment qu'elle clate,
            Et vous aide  m'en arracher?
            Quand mme vous m'auriez servie,
            Quand vous m'auriez rendu la vie,
            Quel fruit esprez-vous de qui ne peut aimer?

CLOMNE

  830    Ce n'est point par l'espoir d'un si charmant salaire
            Que nous nous sentons animer;
            Nous ne cherchons qu' satisfaire
            Aux devoirs d'un amour qui n'ose prsumer
            Que jamais, quoi qu'il puisse faire,
  835    Il soit capable de vous plaire,
            Et digne de vous enflammer.
            Vivez, belle Princesse, et vivez pour un autre:
            Nous le verrons d'un oeil jaloux;
            Nous en mourrons, mais d'un trpas plus doux
  840    Que s'il nous fallait voir le vtre;
            Et si nous ne mourons en vous sauvant le jour,
            Quelque amour qu' nos yeux vous prfriez au ntre,
            Nous voulons bien mourir de douleur et d'amour.

PSYCH

            Vivez, Princes, vivez, et de ma destine
  845    Ne songez plus  rompre ou partager la loi:
            Je crois vous l'avoir dit, le Ciel ne veut que moi,
            Le Ciel m'a seule condamne.
            Je pense our dj les mortels sifflements
            De son ministre qui s'approche;
  850    Ma frayeur me le peint, me l'offre  tous moments;
            Et, matresse qu'elle est de tous mes sentiments,
            Elle me le figure au haut de cette roche.
            J'en tombe de faiblesse, et mon coeur abattu
            Ne soutient plus qu' peine un reste de vertu.
  855    Adieu, Princes, fuyez, qu'il ne vous empoisonne.

AG NOR

            Rien ne s'offre  nos yeux encor qui les tonne,
            Et quand vous vous peignez un si proche trpas,
            Si la force vous abandonne,
            Nous avons des cours et des bras
  860    Que l'espoir n'abandonne pas.
            Peut-tre qu'un rival a dict cet oracle,
            Que l'or a fait parler celui qui l'a rendu:
            Ce ne serait pas un miracle
            Que pour un dieu muet un homme et rpondu,
  865    Et dans tous les climats on n'a que trop d'exemples
            Qu'il est ainsi qu'ailleurs des mchants dans les temples.

CLOMNE

            Laissez-nous opposer au lche ravisseur,
             qui le sacrilge indignement vous livre,
            Un amour qu'a le Ciel choisi pour dfenseur
  870    De la seule beaut pour qui nous voulons vivre.
            Si nous n'osons prtendre  sa possession,
            Du moins en son pril permettez-nous de suivre
            L'ardeur et les devoirs de notre passion.

PSYCH

            Portez-les  d'autres moi-mmes,
  875    Princes, portez-les  mes soeurs,
            Ces devoirs, ces ardeurs extrmes
            Dont pour moi sont remplis vos cours.
            Vivez pour elles quand je meurs;
            Plaignez de mon destin les funestes rigueurs,
  880    Sans leur donner en vous de nouvelles matires:
            Ce sont mes volonts dernires,
            Et l'on a reu de tout temps
            Pour souveraines lois les ordres des mourants.

CLOMNE

            Princesse.

PSYCH

                        Encore un coup, Princes, vivez pour elles:
  885    Tant que vous m'aimerez, vous devez m'obir;
            Ne me rduisez pas  vouloir vous har,
            Et vous regarder en rebelles,
             force de m'tre fidles.
            Allez, laissez-moi seule expirer en ce lieu,
  890    O je n'ai plus de voix que pour vous dire adieu.
            Mais je sens qu'on m'enlve, et l'air m'ouvre une route
            D'o vous n'entendrez plus cette mourante voix.
            Adieu, Princes, adieu pour la dernire fois:
            Voyez si de mon sort vous pouvez tre en doute.

Elle est enleve en l'air par deux Zphires.

AG NOR

  895    Nous la perdons de vue. Allons tous deux chercher
            Sur le fate de ce rocher,
            Prince, les moyens de la suivre.

CLOMNE

            Allons-y chercher ceux de ne lui point survivre.

Scne V

L'AMOUR, en l'air.

            Allez mourir, rivaux d'un dieu jaloux,
  900    Dont vous mritez le courroux,
            Pour avoir eu le coeur sensible aux mmes charmes.
            Et toi, forge, Vulcain, mille brillants attraits,
            Pour orner un palais
            O l'amour de Psych veut essuyer les larmes,
  905    Et lui rendre les armes.

SECOND INTERMDE

La scne se change en une cour magnifique, orne de colonnes de lapis enrichies de figures d'or, qui forment un palais pompeux et brillant, que l'Amour destine pour Psych. Six Cyclopes, avec quatre Fes, y font une entre de ballet, o ils achvent, en cadence, quatre gros vases d'argent que les Fes leur ont apports. Cette entre est entrecoupe par ce rcit de Vulcain, qu'il fait  deux reprises:

            Dpchez, prparez ces lieux
            Pour le plus aimable des Dieux;
            Que chacun pour lui s'intresse,
            N'oubliez rien des soins qu'il faut:
  910    Quand l'Amour presse,
            On n'a jamais fait assez tt.
            L'Amour ne veut point qu'on diffre,
            Travaillez, htez-vous,
            Frappez, redoublez vos coups;
  915    Que l'ardeur de lui plaire
            Fasse vos soins les plus doux.

Second couplet.

            Servez bien un dieu si charmant:
            Il se plat dans l'empressement.
            Que chacun pour lui s'intresse,
  920    N'oubliez rien des soins qu'il faut:
            Quand l'Amour presse,
            On n'a jamais fait assez tt.

            L'Amour ne veut point qu'on diffre,
            Travaillez, etc..

ACTE III, Scne premire

L'AMOUR, Z PHIRE.

Z PHIRE

  925    Oui, je me suis galamment acquitt
            De la commission que vous m'avez donne,
            Et du haut du rocher je l'ai, cette beaut,
            Par le milieu des airs doucement amene
            Dans ce beau palais enchant,
  930    O vous pouvez en libert
            Disposer de sa destine.
            Mais vous me surprenez par ce grand changement
            Qu'en votre personne vous faites:
            Cette taille, ces traits, et cet ajustement
  935    Cachent tout  fait qui vous tes,
            Et je donne aux plus fins  pouvoir en ce jour
            Vous reconnatre pour l'amour.

L'AMOUR

            Aussi, ne veux-je pas qu'on puisse me connatre:
            Je ne veux  Psych que dcouvrir mon coeur,
  940    Rien que les beaux transports de cette vive ardeur
            Que ses doux charmes y font natre;
            Et pour en exprimer l'amoureuse langueur,
            Et cacher ce que je puis tre
            Aux yeux qui m'imposent des lois,
  945    J'ai pris la forme que tu vois.

Z PHIRE

            En tout vous tes un grand matre:
            C'est ici que je le connais.
            Sous des dguisements de diverse nature
            On a vu les Dieux amoureux
  950    Chercher  soulager cette douce blessure
            Que reoivent les cours de vos traits pleins de feux;
            Mais en bon sens vous l'emportez sur eux;
            Et voil la bonne figure
            Pour avoir un succs heureux
  955    Prs de l'aimable sexe o l'on porte ses voeux.
            Oui, de ces formes-l l'assistance est bien forte;
            Et sans parler ni de rang, ni d'esprit,
            Qui peut trouver moyen d'tre fait de la sorte
            Ne soupire gure  crdit.

L'AMOUR

  960    J'ai rsolu, mon cher Zphire,
            De demeurer ainsi toujours,
            Et l'on ne peut le trouver  redire
             l'an de tous les amours.
            Il est temps de sortir de cette longue enfance
  965    Qui fatigue ma patience,
            Il est temps dsormais que je devienne grand.

Z PHIRE

            Fort bien, vous ne pouvez mieux faire,
            Et vous entrez dans un mystre
            Qui ne demande rien d'enfant.

L'AMOUR

  970    Ce changement sans doute irritera ma mre.

Z PHIRE

            Je prvois l-dessus quelque peu de colre.
            Bien que les disputes des ans
            Ne doivent point rgner parmi des immortelles,
            Votre mre Vnus est de l'humeur des belles,
  975    Qui n'aiment point de grands enfants.
            Mais o je la trouve outrage,
            C'est dans le procd que l'on vous voit tenir;
            Et c'est l'avoir trangement venge,
            Que d'aimer la beaut qu'elle voulait punir.
  980    Cette haine o ses voeux prtendent que rponde
            La puissance d'un fils que redoutent les Dieux.

L'AMOUR

            Laissons cela, Zphire, et me dis si tes yeux
            Ne trouvent pas Psych la plus belle du monde?
            Est-il rien sur la terre, est-il rien dans les cieux
  985    Qui puisse lui ravir le titre glorieux
            De beaut sans seconde?
            Mais je la vois, mon cher Zphire,
            Qui demeure surprise  l'clat de ces lieux.

Z PHIRE

            Vous pouvez vous montrer pour finir son martyre,
  990    Lui dcouvrir son destin glorieux,
            Et vous dire entre vous tout ce que peuvent dire
            Les soupirs, la bouche et les yeux.
            En confident discret je sais ce qu'il faut faire
            Pour ne pas interrompre un amoureux mystre.

Scne II

PSYCH seule.

  995    O suis-je? et dans un lieu que je croyais barbare
            Quelle savante main a bti ce palais,
            Que l'art, que la nature pare
            De l'assemblage le plus rare
            Que l'oeil puisse admirer jamais?
1000    Tout rit, tout brille, tout clate,
            Dans ces jardins, dans ces appartements,
            Dont les pompeux ameublements
            N'ont rien qui n'enchante et ne flatte;
            Et de quelque ct que tournent mes frayeurs,
1005    Je ne vois sous mes pas que de l'or, ou des fleurs.

            Le Ciel aurait-il fait cet amas de merveilles
            Pour la demeure d'un serpent?
            Et lorsque par leur vue il amuse et suspend
            De mon destin jaloux les rigueurs sans pareilles,
1010    Veut-il montrer qu'il s'en repent?
            Non, non; c'est de sa haine, en cruauts fconde,
            Le plus noir, le plus rude trait,
            Qui, par une rigueur nouvelle et sans seconde,
            N'tale ce choix qu'elle a fait
1015    De ce qu'a de plus beau le monde,
            Qu'afin que je le quitte avec plus de regret.

            Que mon espoir est ridicule,
            S'il croit par l soulager mes douleurs!
            Tout autant de moments que ma mort se recule
1020    Sont autant de nouveaux malheurs:
            Plus elle tarde, et plus de fois je meurs.

            Ne me fais plus languir, viens prendre ta victime,
            Monstre qui dois me dchirer.
            Veux-tu que je te cherche, et faut-il que j'anime
1025    Tes fureurs  me dvorer?
            Si le Ciel veut ma mort, si ma vie est un crime,
            De ce peu qui m'en reste ose enfin t'emparer:
            Je suis lasse de murmurer
            Contre un chtiment lgitime;
1030    Je suis lasse de soupirer:
            Viens, que j'achve d'expirer.

Scne III

L'AMOUR, PSYCH, Z PHIRE.

L'AMOUR

            Le voil ce serpent, ce monstre impitoyable,
            Qu'un oracle tonnant pour vous a prpar,
            Et qui n'est pas peut-tre  tel point effroyable
1035    Que vous vous l'tes figur.

PSYCH

            Vous, Seigneur, vous seriez ce monstre dont l'oracle
            A menac mes tristes jours,
            Vous qui semblez plutt un Dieu qui, par miracle,
            Daigne venir lui-mme  mon secours!

L'AMOUR

1040    Quel besoin de secours au milieu d'un empire
            O tout ce qui respire
            N'attend que vos regards pour en prendre la loi,
            O vous n'avez  craindre autre monstre que moi?

PSYCH

            Qu'un monstre tel que vous inspire peu de crainte!
1045    Et que s'il a quelque poison,
            Une me aurait peu de raison
            De hasarder la moindre plainte
            Contre une favorable atteinte
            Dont tout le coeur craindrait la gurison!
1050     peine je vous vois, que mes frayeurs cesses
            Laissent vanouir l'image du trpas,
            Et que je sens couler dans mes veines glaces
            Un je ne sais quel feu que je ne connais pas.
            J'ai senti de l'estime et de la complaisance,
1055    De l'amiti, de la reconnaissance;
            De la compassion les chagrins innocents
            M'en ont fait sentir la puissance;
            Mais je n'ai point encor senti ce que je sens.
            Je ne sais ce que c'est, mais je sais qu'il me charme,
1060    Que je n'en conois point d'alarme;
            Plus j'ai les yeux sur vous, plus je m'en sens charmer:
            Tout ce que j'ai senti n'agissait point de mme,
            Et je dirais que je vous aime,
            Seigneur, si je savais ce que c'est que d'aimer.
1065    Ne les dtournez point, ces yeux qui m'empoisonnent,
            Ces yeux tendres, ces yeux perants, mais amoureux,
            Qui semblent partager le trouble qu'ils me donnent.
            Hlas! plus ils sont dangereux,
            Plus je me plais  m'attacher sur eux.
1070    Par quel ordre du Ciel, que je ne puis comprendre,
            Vous dis-je plus que je ne doi,
            Moi de qui la pudeur devrait du moins attendre
            Que vous m'expliquassiez le trouble o je vous voi?
            Vous soupirez, Seigneur, ainsi que je soupire;
1075    Vos sens comme les miens paraissent interdits;
            C'est  moi de m'en taire,  vous de me le dire,
            Et cependant c'est moi qui vous le dis.

L'AMOUR

            Vous avez eu, Psych, l'me toujours si dure,
            Qu'il ne faut pas vous tonner
1080    Si, pour en rparer l'injure,
            L'amour, en ce moment, se paye avec usure
            De ceux qu'elle a d lui donner.
            Ce moment est venu qu'il faut que votre bouche
            Exhale des soupirs si lontemps retenus,
1085    Et qu'en vous arrachant  cette humeur farouche,
            Un amas de transports aussi doux qu'inconnus
            Aussi sensiblement tout  la fois vous touche,
            Qu'ils ont d vous toucher durant tant de beaux jours
            Dont cette me insensible a profan le cours.

PSYCH

1090    N'aimer point, c'est donc un grand crime!

L'AMOUR

            En souffrez-vous un rude chtiment?

PSYCH

            C'est punir assez doucement.

L'AMOUR

            C'est lui choisir sa peine lgitime,
            Et se faire justice en ce glorieux jour
1095    D'un manquement d'amour par un excs d'amour.

PSYCH

            Que n'ai-je t plus tt punie!
            J'y mets le bonheur de ma vie;
            Je devrais en rougir, ou le dire plus bas,
            Mais le supplice a trop d'appas;
1100    Permettez que tout haut je le die et redie:
            Je le dirais cent fois, et n'en rougirais pas.
            Ce n'est point moi qui parle, et de votre prsence
            L'empire surprenant, l'aimable violence,
            Ds que je veux parler, s'empare de ma voix.
1105    C'est en vain qu'en secret ma pudeur s'en offense,
            Que le sexe et la biensance
            Osent me faire d'autres lois;
            Vos yeux de ma rponse eux-mmes font le choix,
            Et ma bouche asservie  leur toute-puissance
1110    Ne me consulte plus sur ce que je me dois.

L'AMOUR

            Croyez, belle Psych, croyez ce qu'ils vous disent,
            Ces yeux qui ne sont point jaloux;
            Qu' l'envi les vtres m'instruisent
            De tout ce qui se passe en vous.
1115    Croyez-en ce coeur qui soupire,
            Et qui, tant que le vtre y voudra repartir,
            Vous dira bien plus, d'un soupir,
            Que cent regards ne peuvent dire:
            C'est le langage le plus doux,
1120    C'est le plus fort, c'est le plus sr de tous.

PSYCH

            L'intelligence en tait due
             nos cours, pour les rendre galement contents:
            J'ai soupir, vous m'avez entendue;
            Vous soupirez, je vous entends.
1125    Mais ne me laissez plus en doute,
            Seigneur, et dites-moi si par la mme route,
            Aprs moi, le Zphire ici vous a rendu,
            Pour me dire ce que j'coute.
            Quand j'y suis arrive, tiez-vous attendu?
1130    Et quand vous lui parlez, tes-vous entendu?

L'AMOUR

            J'ai dans ce doux climat un souverain empire,
            Comme vous l'avez sur mon coeur;
            L'amour m'est favorable, et c'est en sa faveur
            Qu' mes ordres ole a soumis le Zphire.
1135    C'est l'amour qui, pour voir mes feux rcompenss,
            Lui-mme a dict cet oracle
            Par qui vos beaux jours menacs
            D'une foule d'amants se sont dbarrasss,
            Et qui m'a dlivr de l'ternel obstacle
1140    De tant de soupirs empresss,
            Qui ne mritaient pas de vous tre adresss.
            Ne me demandez point quelle est cette province,
            Ni le nom de son prince:
            Vous le saurez quand il en sera temps.
1145    Je veux vous acqurir, mais c'est par mes services,
            Par des soins assidus, et par des voeux constants,
            Par les amoureux sacrifices
            De tout ce que je suis,
            De tout ce que je puis,
1150    Sans que l'clat du rang pour moi vous sollicite,
            Sans que de mon pouvoir je me fasse un mrite;
            Et, bien que souverain dans cet heureux sjour,
            Je ne vous veux, Psych, devoir qu' mon amour.
            Venez en admirer avec moi les merveilles,
1155    Princesse, et prparez vos yeux et vos oreilles
             ce qu'il a d'enchantements.
            Vous y verrez des bois et des prairies
            Contester sur leurs agrments
            Avec l'or et les pierreries;
1160    Vous n'entendrez que des concerts charmants;
            De cent beauts vous y serez servie,
            Qui vous adoreront sans vous porter envie,
            Et brigueront  tous moments
            D'une me soumise et ravie
1165    L'honneur de vos commandements.

PSYCH

            Mes volonts suivent les vtres:
            Je n'en saurais plus avoir d'autres;
            Mais votre oracle enfin vient de me sparer
            De deux soeurs et du Roi mon pre,
1170    Que mon trpas imaginaire
            Rduit tous trois  me pleurer.
            Pour dissiper l'erreur dont leur me accable
            De mortels dplaisirs se voit pour moi comble,
            Souffrez que mes soeurs soient tmoins
1175    Et de ma gloire et de vos soins;
            Prtez-leur comme  moi les ailes du Zphire,
            Qui leur puissent de votre empire
            Ainsi qu' moi faciliter l'accs;
            Faites-leur voir en quels lieux je respire,
1180    Faites-leur de ma perte admirer le succs.

L'AMOUR

            Vous ne me donnez pas, Psych, toute votre me:
            Ce tendre souvenir d'un pre et de deux soeurs
            Me vole une part des douceurs
            Que je veux toutes pour ma flamme.
1185    N'ayez d'yeux que pour moi, qui n'en ai que pour vous,
            Ne songez qu' m'aimer, ne songez qu' me plaire,
            Et quand de tels soucis osent vous en distraire.

PSYCH

            Des tendresses du sang peut-on tre jaloux?

L'AMOUR

            Je le suis, ma Psych, de toute la nature:
1190    Les rayons du soleil vous baisent trop souvent;
            Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent:
            Ds qu'il les flatte, j'en murmure;
            L'air mme que vous respirez
            Avec trop de plaisir passe par votre bouche;
1195    Votre habit de trop prs vous touche;
            Et sitt que vous soupirez,
            Je ne sais quoi qui m'effarouche
            Craint parmi vos soupirs des soupirs gars.
            Mais vous voulez vos soeurs. Allez, partez, Zphire:
1200    Psych le veut, je ne l'en puis ddire.
(Le Zphire s'envole.)
            Quand vous leur ferez voir ce bienheureux sjour,
            De ses trsors faites-leur cent largesses,
            Prodiguez-leur caresses sur caresses,
            Et du sang, s'il se peut, puisez les tendresses,
1205    Pour vous rendre toute  l'amour.
            Je n'y mlerai point d'importune prsence;
            Mais ne leur faites pas de si longs entretiens:
            Vous ne sauriez pour eux avoir de complaisance
            Que vous ne drobiez aux miens.

PSYCH

1210    Votre amour me fait une grce
            Dont je n'abuserai jamais.

L'AMOUR

            Allons voir cependant ces jardins, ce palais,
            O vous ne verrez rien que votre clat n'efface.
            Et vous, petits amours, et vous, jeunes Zphyrs,
1215    Qui pour mes n'avez que de tendres soupirs,
            Montrez tous  l'envi ce qu' voir ma princesse
            Vous avez senti d'allgresse.

TROISIME INTERMDE

Il se fait une entre de ballet de quatre Amours et de quatre Zphyrs, interrompue deux fois par un dialogue chant par un Amour et un Zphyr.

LE Z PHYR

            Aimable jeunesse,
            Suivez la tendresse,
1220    Joignez aux beaux jours
            La douceur des amours.
            C'est pour vous surprendre
            Qu'on vous fait entendre
            Qu'il faut viter leurs soupirs,
1225    Et craindre leurs dsirs:
            Laissez-vous apprendre
            Quels sont leurs plaisirs.

Ils chantent ensemble:

            Chacun est oblig d'aimer
             son tour;
1230    Et plus on a de quoi charmer,
            Plus on doit  l'amour.
  
LE Z PHYR, seul.

            Un coeur jeune et tendre
            Est fait pour se rendre,
            Il n'a point  prendre
1235    De fcheux dtour.

LES DEUX, ensemble.

            Chacun est oblig d'aimer
             son tour;
            Et plus on a de quoi charmer,
            Plus on doit  l'amour.

L'AMOUR, seul.

1240    Pourquoi se dfendre?
            Que sert-il d'attendre?
            Quand on perd un jour,
            On le perd sans retour.

LES DEUX, ensemble.

            Chacun est oblig d'aimer
1245     son tour;
            Et plus on a de quoi charmer,
            Plus on doit  l'amour.

Second couplet

LE Z PHYR

            L'Amour a des charmes;
            Rendons-lui les armes:
1250    Ses soins et ses pleurs
            Ne sont pas sans douceurs.
            Un coeur, pour le suivre,
             cent maux se livre;
            Il faut, pour goter ses appas,
1255    Languir jusqu'au trpas;
            Mais ce n'est pas vivre
            Que de n'aimer pas.

Ils chantent ensemble:

            S'il faut des soins et des travaux,
            En aimant,
1260    On est pay de mille maux
            Par un heureux moment.

LE Z PHYR, seul.

            On craint, on espre,
            Il faut du mystre,
            Mais on n'obtient gure
1265    De bien sans tourment.

LES DEUX, ensemble.

            S'il faut des soins et des travaux,
            En aimant,
            On est pay de mille maux
            Par un heureux moment.

L'AMOUR, seul.

1270    Que peut-on mieux faire
            Qu'aimer et que plaire?
            C'est un soin charmant
            Que l'emploi d'un amant.

LES DEUX, ensemble.

            S'il faut des soins et des travaux,
1275    En aimant,
            On est pay de mille maux
            Par un heureux moment.

Le thtre devient un autre palais magnifique, coup dans le fond par un vestibule, au travers duquel on voit un jardin superbe et charmant, dcor de plusieurs vases d'orangers, et d'arbres chargs de toutes sortes de fruits.

ACTE IV, Scne premire

AGLAURE, CIDIPPE.

AGLAURE

            Je n'en puis plus, ma soeur: j'ai vu trop de merveilles;
            L'avenir aura peine  les bien concevoir;
1280    Le soleil qui voit tout et qui nous fait tout voir
            N'en a vu jamais de pareilles.
            Elles me chagrinent l'esprit;
            Et ce brillant palais, ce pompeux quipage
            Font un odieux talage,
1285    Qui m'accable de honte autant que de dpit.
            Que la Fortune indignement nous traite,
            Et que sa largesse indiscrte
            Prodigue aveuglment, puise, unit d'efforts,
            Pour faire de tant de trsors
1290    Le partage d'une cadette!

CIDIPPE

            J'entre dans tous vos sentiments,
            J'ai les mmes chagrins, et dans ces lieux charmants
            Tout ce qui vous dplat me blesse;
            Tout ce que vous prenez pour un mortel affront
1295    Comme vous m'accable, et me laisse
            L'amertume dans l'me, et la rougeur au front.

AGLAURE

            Non, ma soeur, il n'est point de reines
            Qui dans leur propre  tat parlent en souveraines,
            Comme Psych parle en ces lieux.
1300    On l'y voit obie avec exactitude,
            Et de ses volonts une amoureuse tude
            Les cherche jusque dans ses yeux.
            Mille beauts s'empressent autour d'elle,
            Et semblent dire  nos regards jaloux:
1305    "Quels que soient nos attraits, elle est encore plus belle;
            Et nous qui la servons le sommes plus que vous."
            Elle prononce, on excute;
            Aucun ne s'en dfend, aucun ne s'en rebute;
            Flore, qui s'attache  ses pas,
1310    Rpand  pleines mains autour de sa personne
            Ce qu'elle a de plus doux appas;
            Zphire vole aux ordres qu'elle donne;
            Et son amante et lui, s'en laissant trop charmer,
            Quittent pour la servir les soins de s'entr'aimer.

CIDIPPE

1315    Elle a des dieux  son service,
            Elle aura bientt des autels;
            Et nous ne commandons qu' de chtifs mortels,
            De qui l'audace et le caprice,
            Contre nous  toute heure en secret rvolts,
1320    Opposent  nos volonts
            Ou le murmure, ou l'artifice.

AGLAURE

            C'tait peu que dans notre coeur
            Tant de cours  l'envi nous l'eussent prfre;
            Ce n'tait pas assez que de nuit et de jour
1325    D'une foule d'amants elle y ft adore:
            Quand nous nous consolions de la voir au tombeau
            Par l'ordre imprvu d'un oracle,
            Elle a voulu de son destin nouveau
            Faire en notre prsence clater le miracle,
1330    Et choisi nos yeux pour tmoins
            De ce qu'au fond du coeur nous souhaitions le moins.

CIDIPPE

            Ce qui le plus me dsespre,
            C'est cet amant parfait et si digne de plaire,
            Qui se captive sous ses lois.
1335    Quand nous pourrions choisir entre tous les monarques,
            En est-il un de tant de rois
            Qui porte de si nobles marques?
            Se voir du bien par del ses souhaits
            N'est souvent qu'un bonheur qui fait des misrables:
1340    Il n'est ni train pompeux, ni superbes palais
            Qui n'ouvrent quelque porte  des maux incurables;
            Mais avoir un amant d'un mrite achev,
            Et s'en voir chrement aime,
            C'est un bonheur si haut, si relev,
1345    Que sa grandeur ne peut tre exprime.

AGLAURE

            N'en parlons plus, ma soeur, nous en mourrions d'ennui;
            Songeons plutt  la vengeance,
            Et trouvons le moyen de rompre entre elle et lui
            Cette adorable intelligence.
1350    La voici. J'ai des coups tous prts  lui porter,
            Qu'elle aura peine d'viter.

Scne II

PSYCH, AGLAURE, CIDIPPE.

PSYCH

            Je viens vous dire adieu: mon amant vous renvoie,
            Et ne saurait plus endurer
            Que vous lui retranchiez un moment de la joie
1355    Qu'il prend de se voir seul  me considrer.
            Dans un simple regard, dans la moindre parole,
            Son amour trouve des douceurs,
            Qu'en faveur du sang je lui vole,
            Quand je les partage  des soeurs.

AGLAURE

1360    La jalousie est assez fine,
            Et ces dlicats sentiments
            Mritent bien qu'on s'imagine
            Que celui qui pour vous a ces empressements
            Passe le commun des amants.
1365    Je vous en parle ainsi faute de le connatre.
            Vous ignorez son nom, et ceux dont il tient l'tre:
            Nos esprits en sont alarms.
            Je le tiens un grand prince, et d'un pouvoir suprme
            Bien au-del du diadme;
1370    Ses trsors sous vos pas confusment sems
            Ont de quoi faire honte  l'abondance mme;
            Vous l'aimez autant qu'il vous aime;
            Il vous charme, et vous le charmez:
            Votre flicit, ma soeur, serait extrme,
1375    Si vous saviez qui vous aimez.

PSYCH

            Que m'importe? j'en suis aime;
            Plus il me voit, plus je lui plais;
            Il n'est point de plaisirs dont l'me soit charme
            Qui ne prviennent mes souhaits;
1380    Et je vois mal de quoi la vtre est alarme,
            Quand tout me sert dans ce palais.

AGLAURE

            Qu'importe qu'ici tout vous serve,
            Si toujours cet amant vous cache ce qu'il est?
            Nous ne nous alarmons que pour votre intrt.
1385    En vain tout vous y rit, en vain tout vous y plat:
            Le vritable amour ne fait point de rserve;
            Et qui s'obstine  se cacher
            Sent quelque chose en soi qu'on lui peut reprocher.
            Si cet amant devient volage,
1390    Car souvent en amour le change est assez doux,
            Et j'ose le dire entre nous,
            Pour grand que soit l'clat dont brille ce visage,
            Il en peut tre ailleurs d'aussi belles que vous:
            Si, dis-je, un autre objet sous d'autres lois l'engage,
1395    Si dans l'tat o je vous voi,
            Seule en ses mains et sans dfense,
            Il va jusqu' la violence,
            Sur qui vous vengera le Roi,
            Ou de ce changement, ou de cette insolence?

PSYCH

1400    Ma soeur, vous me faites trembler.
            Juste Ciel! pourrais-je tre assez infortune.

CIDIPPE

            Que sait-on si dj les noeuds de l'hymne.

PSYCH

            N'achevez pas, ce serait m'accabler.

AGLAURE

            Je n'ai plus qu'un mot  vous dire.
1405    Ce prince qui vous aime, et qui commande aux vents,
            Qui nous donne pour char les ailes du Zphire,
            Et de nouveaux plaisirs vous comble  tous moments,
            Quand il rompt  vos yeux l'ordre de la nature,
            Peut-tre  tant d'amour mle un peu d'imposture;
1410    Peut-tre ce palais n'est qu'un enchantement,
            Et ces lambris dors, ces amas de richesses
            Dont il achte vos tendresses,
            Ds qu'il sera lass de souffrir vos caresses,
            Disparatront en un moment.
1415    Vous savez comme nous ce que peuvent les charmes.

PSYCH

            Que je sens  mon tour de cruelles alarmes!

AGLAURE

            Notre amiti ne veut que votre bien.

PSYCH

            Adieu, mes soeurs, finissons l'entretien:
            J'aime et je crains qu'on ne s'impatiente.
1420    Partez, et demain, si je puis,
            Vous me verrez ou plus contente,
            Ou dans l'accablement des plus mortels ennuis.

AGLAURE

            Nous allons dire au Roi quelle nouvelle gloire,
            Quel excs de bonheur le Ciel rpand sur vous.

CIDIPPE

1425    Nous allons lui conter d'un changement si doux
            La surprenante et merveilleuse histoire.

PSYCH

            Ne l'inquitez point, ma soeur, de vos soupons,
            Et quand vous lui peindrez un si charmant empire.

AGLAURE

            Nous savons toutes deux ce qu'il faut taire, ou dire,
1430    Et n'avons pas besoin sur ce point de leons.

Le Zphire enlve les deux soeurs de Psych dans un nuage qui descend jusqu' terre, et dans lequel il les emporte avec rapidit.

Scne III

L'AMOUR, PSYCH.

L'AMOUR

            Enfin vous tes seule, et je puis vous redire,
            Sans avoir pour tmoins vos importunes soeurs,
            Ce que des yeux si beaux ont pris sur moi d'empire,
            Et quel excs ont les douceurs
1435    Qu'une sincre ardeur inspire,
            Sitt qu'elle assemble deux cours.
            Je puis vous expliquer de mon me ravie
            Les amoureux empressements,
            Et vous jurer qu' vous seule asservie
1440    Elle n'a pour objet de ses ravissements
            Que de voir cette ardeur, de mme ardeur suivie,
            Ne concevoir plus d'autre envie
            Que de rgler mes voeux sur vos dsirs,
            Et de ce qui vous plat faire tous mes plaisirs.
1445    Mais d'o vient qu'un triste nuage
            Semble offusquer l'clat de ces beaux yeux?
            Vous manque-t-il quelque chose en ces lieux?
            Des voeux qu'on vous y rend ddaignez-vous l'hommage?

PSYCH

            Non, Seigneur.

L'AMOUR

                              Qu'est-ce donc, et d'o vient mon malheur?
1450    J'entends moins de soupirs d'amour que de douleur,
            Je vois de votre teint les roses amorties
            Marquer un dplaisir secret;
            Vos soeurs  peine sont parties
            Que vous soupirez de regret!
1455    Ah! Psych, de deux cours quand l'ardeur est la mme,
            Ont-ils des soupirs diffrents?
            Et quand on aime bien et qu'on voit ce qu'on aime,
            Peut-on songer  des parents?

PSYCH

            Ce n'est point l ce qui m'afflige.

L'AMOUR

1460    Est-ce l'absence d'un rival,
            Et d'un rival aim, qui fait qu'on me nglige?

PSYCH

            Dans un coeur tout  vous que vous pntrez mal!
            Je vous aime, Seigneur, et mon amour s'irrite
            De l'indigne soupon que vous avez form:
1465    Vous ne connaissez pas quel est votre mrite,
            Si vous craignez de n'tre pas aim.
            Je vous aime, et depuis que j'ai vu la lumire,
            Je me suis montre assez fire,
            Pour ddaigner les voeux de plus d'un Roi;
1470    Et, s'il vous faut ouvrir mon me toute entire,
            Je n'ai trouv que vous qui ft digne de moi.
            Cependant j'ai quelque tristesse,
            Qu'en vain je voudrais vous cacher;
            Un noir chagrin se mle  toute ma tendresse,
1475    Dont je ne la puis dtacher.
            Ne m'en demandez point la cause:
            Peut-tre, la sachant, voudrez-vous m'en punir,
            Et si j'ose aspirer encore  quelque chose,
            Je suis sre du moins de ne point l'obtenir.

L'AMOUR

1480    Et ne craignez-vous point qu' mon tour je m'irrite
            Que vous connaissiez mal quel est votre mrite,
            Ou feigniez de ne pas savoir
            Quel est sur moi votre absolu pouvoir?
            Ah! si vous en doutez, soyez dsabuse,
            Parlez.

PSYCH

1485                J'aurai l'affront de me voir refuse.

L'AMOUR

            Prenez en ma faveur de meilleurs sentiments;
            L'exprience en est aise:
            Parlez, tout se tient prt  vos commandements.
            Si, pour m'en croire, il vous faut des serments,
1490    J'en jure vos beaux yeux, ces matres de mon me,
            Ces divins auteurs de ma flamme;
            Et si ce n'est assez d'en jurer vos beaux yeux,
            J'en jure par le Styx, comme jurent les Dieux.

PSYCH

            J'ose craindre un peu moins aprs cette assurance.
1495    Seigneur, je vois ici la pompe et l'abondance;
            Je vous adore, et vous m'aimez:
            Mon coeur en est ravi, mes sens en sont charms;
            Mais parmi ce bonheur suprme,
            J'ai le malheur de ne savoir qui j'aime.
1500    Dissipez cet aveuglement,
            Et faites-moi connatre un si parfait amant.

L'AMOUR

            Psych, que venez-vous de dire?

PSYCH

            Que c'est le bonheur o j'aspire,
            Et si vous ne me l'accordez.

L'AMOUR

1505    Je l'ai jur, je n'en suis plus le matre;
            Mais vous ne savez pas ce que vous demandez.
            Laissez-moi mon secret. Si je me fais connatre,
            Je vous perds, et vous me perdez.
            Le seul remde est de vous en ddire.

PSYCH

1510    C'est l sur vous mon souverain empire?

L'AMOUR

            Vous pouvez tout, et je suis tout  vous;
            Mais si nos feux vous semblent doux,
            Ne mettez point d'obstacle  leur charmante suite,
            Ne me forcez point  la fuite:
1515    C'est le moindre malheur qui nous puisse arriver
            D'un souhait qui vous a sduite.

PSYCH

            Seigneur, vous voulez m'prouver,
            Mais je sais ce que j'en dois croire.
            De grce, apprenez-moi tout l'excs de ma gloire,
1520    Et ne me cachez plus pour quel illustre choix
            J'ai rejet les voeux de tant de rois.

L'AMOUR

            Le voulez-vous?

PSYCH

                              Souffrez que je vous en conjure.

L'AMOUR

            Si vous saviez, Psych, la cruelle aventure
            Que par l vous vous attirez.

PSYCH

1525    Seigneur, vous me dsesprez.

L'AMOUR

            Pensez-y bien, je puis encor me taire.

PSYCH

            Faites-vous des serments pour n'y point satisfaire?

L'AMOUR

            H bien, je suis le Dieu le plus puissant des Dieux,
            Absolu sur la terre, absolu dans les Cieux;
1530    Dans les eaux, dans les airs mon pouvoir est suprme;
            En un mot, je suis l'Amour mme,
            Qui de mes propres traits m'tais bless pour vous;
            Et sans la violence, hlas! que vous me faites
            Et qui vient de changer mon amour en courroux,
1535    Vous m'alliez avoir pour poux.
            Vos volonts sont satisfaites,
            Vous avez su qui vous aimiez,
            Vous connaissez l'amant que vous charmiez:
            Psych, voyez o vous en tes.
1540    Vous me forcez vous-mme  vous quitter,
            Vous me forcez vous-mme  vous ter
            Tout l'effet de votre victoire:
            Peut-tre vos beaux yeux ne me reverront plus;
            Ce palais, ces jardins, avec moi disparus,
1545    Vont faire vanouir votre naissante gloire;
            Vous n'avez pas voulu m'en croire,
            Et pour tout fruit de ce doute clairci,
            Le Destin, sous qui le Ciel tremble,
            Plus fort que mon amour, que tous les Dieux ensemble,
1550    Vous va montrer sa haine, et me chasse d'ici.

L'Amour disparat; et, dans l'instant qu'il s'envole, le superbe jardin s'vanouit. Psych demeure seule au milieu d'une vaste campagne, et sur le bord sauvage d'un grand fleuve, o elle se veut prcipiter. Le Dieu du fleuve parat assis sur un amas de joncs et de roseaux, et appuy sur une grande urne, d'o sort une grosse source d'eau.

Scne IV

PSYCH

            Cruel destin! Funeste inquitude!
            Fatale curiosit!
            Qu'avez-vous fait, affreuse solitude,
            De toute ma flicit?
1555    J'aimais un Dieu, j'en tais adore,
            Mon bonheur redoublait de moment en moment,
            Et je me vois seule, plore,
            Au milieu d'un dsert, o, pour accablement,
            Et confuse, et dsespre,
1560    Je sens crotre l'amour, quand j'ai perdu l'amant.
            Le souvenir m'en charme et m'empoisonne;
            Sa douceur tyrannise un coeur infortun
            Qu'aux plus cuisants chagrins ma flamme a condamn.
             Ciel! quand l'Amour m'abandonne,
1565    Pourquoi me laisse-t-il l'amour qu'il m'a donn?
            Source de tous les biens inpuisable et pure,
            Matre des hommes et des Dieux,
            Cher auteur des maux que j'endure
            tes-vous pour jamais disparu de mes yeux?
1570    Je vous en ai banni moi-mme;
            Dans un excs d'amour, dans un bonheur extrme,
            D'un indigne soupon mon coeur s'est alarm:
            Coeur ingrat, tu n'avais qu'un feu mal allum;
            Et l'on ne peut vouloir, du moment que l'on aime,
1575    Que ce que veut l'objet aim.
            Mourons, c'est le parti qui seul me reste  suivre,
            Aprs la perte que je fais.
            Pour qui, grands Dieux, voudrais-je vivre,
            Et pour qui former des souhaits?
1580    Fleuve, de qui les eaux baignent ces tristes sables,
            Ensevelis mon crime dans tes flots,
            Et pour finir des maux si dplorables,
            Laisse-moi dans ton lit assurer mon repos.

LE DIEU DU FLEUVE

            Ton trpas souillerait mes ondes;
1585    Psych, le Ciel te le dfend,
            Et peut-tre qu'aprs des douleurs si profondes,
            Un autre sort t'attend.
            Fuis plutt de Vnus l'implacable colre:
            Je la vois qui te cherche et qui te veut punir.
1590    L'amour du fils a fait la haine de la mre.
            Fuis, je saurai la retenir.

PSYCH

            J'attends ses fureurs vengeresses.
            Qu'auront-elles pour moi qui ne me soit trop doux?
            Qui cherche le trpas, ne craint Dieux, ni Desses,
1595    Et peut braver tout leur courroux.

Scne V

VNUS, PSYCH.

VNUS

            Orgueilleuse Psych, vous m'osez donc attendre,
            Aprs m'avoir sur terre enlev mes honneurs,
            Aprs que vos traits suborneurs
            Ont reu les encens qu'aux miens seuls on doit rendre?
1600    J'ai vu mes temples dserts,
            J'ai vu tous les mortels sduits par vos beauts
            Idoltrer en vous la beaut souveraine,
            Vous offrir des respects jusqu'alors inconnus,
            Et ne se mettre pas en peine
1605    S'il tait une autre Vnus;
            Et je vous vois encor l'audace
            De n'en pas redouter les justes chtiments,
            Et de me regarder en face,
            Comme si c'tait peu que mes ressentiments.

PSYCH

1610    Si de quelques mortels on m'a vue adore,
            Est-ce un crime pour moi d'avoir eu des appas,
            Dont leur me inconsidre
            Laissait charmer des yeux qui ne vous voyaient pas?
            Je suis ce que le Ciel m'a faite,
1615    Je n'ai que les beauts qu'il m'a voulu prter:
            Si les voeux qu'on m'offrait vous ont mal satisfaite,
            Pour forcer tous les cours  vous les reporter,
            Vous n'aviez qu' vous prsenter,
            Qu' ne leur cacher plus cette beaut parfaite,
1620    Qui pour les rendre  leur devoir,
            Pour se faire adorer n'a qu' se faire voir.

VNUS

            Il fallait vous en mieux dfendre.
            Ces respects, ces encens se doivent refuser;
            Et pour les mieux dsabuser,
1625    Il fallait  leurs yeux vous-mme me les rendre.
            Vous avez aim cette erreur,
            Pour qui vous ne deviez avoir que de l'horreur;
            Vous avez bien fait plus: votre humeur arrogante
            Sur le mpris de mille rois
1630    Jusques aux Cieux a port de son choix
            L'ambition extravagante.

PSYCH

            J'aurais port mon choix, Desse, jusqu'aux Cieux?

VNUS

            Votre insolence est sans seconde:
            Ddaigner tous les rois du monde,
1635    N'est-ce pas aspirer aux Dieux?

PSYCH

            Si l'Amour pour eux tous m'avait endurci l'me,
            Et me rservait toute  lui,
            En puis-je tre coupable, et faut-il qu'aujourd'hui,
            Pour prix d'une si belle flamme,
1640    Vous vouliez m'accabler d'un ternel ennui?

VNUS

            Psych, vous deviez mieux connatre
            Qui vous tiez, et quel tait ce dieu.

PSYCH

            Et m'en a-t-il donn ni le temps, ni le lieu,
            Lui qui de tout mon coeur d'abord s'est rendu matre?

VNUS

1645    Tout votre coeur s'en est laiss charmer,
            Et vous l'avez aim ds qu'il vous a dit: "J'aime."

PSYCH

            Pouvais-je n'aimer pas le Dieu qui fait aimer,
            Et qui me parlait pour lui-mme?
            C'est votre fils, vous savez son pouvoir,
1650    Vous en connaissez le mrite.

VNUS

            Oui, c'est mon fils, mais un fils qui m'irrite,
            Un fils qui me rend mal ce qu'il me sait devoir,
            Un fils qui fait qu'on m'abandonne,
            Et qui pour mieux flatter ses indignes amours,
1655    Depuis que vous l'aimez, ne blesse plus personne
            Qui vienne  mes autels implorer mon secours.
            Vous m'en avez fait un rebelle:
            On m'en verra venge, et hautement, sur vous,
            Et je vous apprendrai s'il faut qu'une mortelle
1660    Souffre qu'un Dieu soupire  ses genoux.
            Suivez-moi, vous verrez, par votre exprience,
             quelle folle confiance
            Vous portait cette ambition;
            Venez, et prparez autant de patience
1655    Qu'on vous voit de prsomption.

QUATRIME INTERMDE

La scne reprsente les Enfers. On y voit une mer toute de feu, dont les flots sont dans une perptuelle agitation. Cette mer effroyable est borne par des ruines enflammes; et au milieu de ses flots agits, au travers d'une gueule affreuse, parat le palais infernal de Pluton. Huit Furies en sortent, et forment une entre de ballet, o elles se rjouissent de la rage qu'elles ont allume dans l'me de la plus douce des Divinits. Un Lutin mle quantit de sauts prilleux  leurs danses, pendant que Psych, qui a pass aux Enfers par le commandement de Vnus, repasse dans la barque de Charon, avec la bote qu'elle a reue de Proserpine pour cette desse.

ACTE V, Scne premire

PSYCH

            Effroyables replis des ondes infernales,
            Noirs palais o Mgre et ses soeurs font leur cour,
            ternels ennemis du jour,
            Parmi vos Ixions, et parmi vos Tantales,
1670    Parmi tant de tourments, qui n'ont point d'intervalles,
            Est-il dans votre affreux sjour
            Quelques peines qui soient gales
            Aux travaux o Vnus condamne mon amour?
            Elle n'en peut tre assouvie,
1675    Et depuis qu' ses lois je me trouve asservie,
            Depuis qu'elle me livre  ses ressentiments,
            Il m'a fallu dans ces cruels moments
            Plus d'une me et plus d'une vie,
            Pour remplir ses commandements.
1680    Je souffrirais tout avec joie,
            Si, parmi les rigueurs que sa haine dploie,
            Mes yeux pouvaient revoir, ne ft-ce qu'un moment,
            Ce cher, cet adorable amant:
            Je n'ose le nommer; ma bouche criminelle
1685    D'avoir trop exig de lui,
            S'en est rendue indigne, et, dans ce dur ennui,
            La souffrance la plus mortelle
            Dont m'accable  toute heure un renaissant trpas,
            Est celle de ne le voir pas.
1690    Si son courroux durait encore,
            Jamais aucun malheur n'approcherait du mien;
            Mais s'il avait piti d'une me qui l'adore,
            Quoi qu'il fallt souffrir, je ne souffrirais rien.
            Oui, Destins, s'il calmait cette juste colre,
1695    Tous mes malheurs seraient finis:
            Pour me rendre insensible aux fureurs de la mre,
            Il ne faut qu'un regard du fils.
            Je n'en veux plus douter, il partage ma peine,
            Il voit ce que je souffre, et souffre comme moi;
1700    Tout ce que j'endure le gne;
            Lui-mme il s'en impose une amoureuse loi:
            En dpit de Vnus, en dpit de mon crime,
            C'est lui qui me soutient, c'est lui qui me ranime
            Au milieu des prils o l'on me fait courir;
1705    Il garde la tendresse o son feu le convie,
            Et prend soin de me rendre une nouvelle vie,
            Chaque fois qu'il me faut mourir.
            Mais que me veulent ces deux ombres
            Qu' travers le faux jour de ces demeures sombres
1710    J'entrevois s'avancer vers moi?

Scne II

PSYCH, CLOMNE, AG NOR.

PSYCH

            Clomne, Agnor, est-ce vous que je voi?
            Qui vous a ravi la lumire?

CLOMNE

            La plus juste douleur qui d'un beau dsespoir
            Nous et pu fournir la matire,
1715    Cette pompe funbre, o du sort le plus noir
            Vous attendiez la rigueur la plus fire,
            L'injustice la plus entire.

AG NOR

            Sur ce mme rocher o le Ciel en courroux
            Vous promettait, au lieu d'poux,
1720    Un serpent dont soudain vous seriez dvore,
            Nous tenions la main prpare
             repousser sa rage, ou mourir avec vous.
            Vous le savez, Princesse; et lorsqu' notre vue,
            Par le milieu des airs vous tes disparue,
1725    Du haut de ce rocher, pour suivre vos beauts,
            Ou plutt pour goter cette amoureuse joie
            D'offrir pour vous au monstre une premire proie,
            D'amour et de douleur l'un et l'autre emports,
            Nous nous sommes prcipits.

CLOMNE

1730    Heureusement dus au sens de votre oracle,
            Nous en avons ici reconnu le miracle,
            Et su que le serpent prt  vous dvorer
             tait le Dieu qui fait qu'on aime,
            Et qui, tout Dieu qu'il est, vous adorant lui-mme,
1735    Ne pouvait endurer
            Qu'un mortel comme nous ost vous adorer.

AG NOR

            Pour prix de vous avoir suivie,
            Nous jouissons ici d'un trpas assez doux:
            Qu'avions-nous affaire de vie,
1740    Si nous ne pouvions tre  vous?
            Nous revoyons ici vos charmes
            Qu'aucun des deux l-haut n'aurait revus jamais,
            Heureux si nous voyons la moindre de vos larmes
            Honorer des malheurs que vous nous avez faits.

PSYCH

1745    Puis-je avoir des larmes de reste
            Aprs qu'on a port les miens au dernier point?
            Unissons nos soupirs dans un sort si funeste:
            Les soupirs ne s'puisent point.
            Mais vous soupireriez, Princes, pour une ingrate;
1750    Vous n'avez point voulu survivre  mes malheurs;
            Et quelque douleur qui m'abatte,
            Ce n'est point pour vous que je meurs.

CLOMNE

            L'avons-nous mrit, nous dont toute la flamme
            N'a fait que vous lasser du rcit de nos maux?

PSYCH

1755    Vous pouviez mriter, Princes, toute mon me,
            Si vous n'eussiez t rivaux.
            Ces qualits incomparables
            Qui de l'un et de l'autre accompagnaient les voeux,
            Vous rendaient tous deux trop aimables,
1760    Pour mpriser aucun des deux.

AG NOR

            Vous avez pu sans tre injuste ni cruelle
            Nous refuser un coeur rserv pour un Dieu.
            Mais revoyez Vnus: le Destin nous rappelle,
            Et nous force  vous dire adieu.

PSYCH

1765    Ne vous donne-t-il point le loisir de me dire
            Quel est ici votre sjour?

CLOMNE

            Dans des bois toujours verts, o d'amour on respire,
            Aussitt qu'on est mort d'amour.
            D'amour on y revit, d'amour on y soupire,
1770    Sous les plus douces lois de son heureux empire,
            Et l'ternelle nuit n'ose en chasser le jour,
            Que lui-mme il attire
            Sur nos fantmes, qu'il inspire,
            Et dont aux Enfers mme il se fait une cour.

AG NOR

1775    Vos envieuses soeurs, aprs nous descendues,
            Pour vous perdre se sont perdues;
            Et l'une et l'autre tour  tour,
            Pour le prix d'un conseil qui leur cote la vie,
             ct d'Ixion,  ct de Titye,
1780    Souffre tantt la roue, et tantt le vautour.
            L'amour, par les Zphyrs, s'est fait prompte justice
            De leur envenime et jalouse malice:
            Ces ministres ails de son juste courroux,
            Sous couleur de les rendre encore auprs de vous,
1785    Ont plong l'une et l'autre au fond d'un prcipice,
            O le spectacle affreux de leurs corps dchirs
            N'tale que le moindre et le premier supplice
            De ces conseils dont l'artifice
            Fait les maux dont vous soupirez.

PSYCH

            Que je les plains!

CLOMNE

1790                      Vous tes seule  plaindre.
            Mais nous demeurons trop  vous entretenir:
            Adieu, puissions-nous vivre en votre souvenir!
            Puissiez-vous, et bientt, n'avoir plus rien  craindre!
            Puisse, et bientt, l'Amour vous enlever aux Cieux,
1795    Vous y mettre  ct des Dieux,
            Et, rallumant un feu qui ne se puisse teindre,
            Affranchir  jamais l'clat de vos beaux yeux
            D'augmenter le jour en ces lieux!

Scne III

PSYCH

            Pauvres amants! Leur amour dure encore;
1800    Tous morts qu'ils sont, l'un et l'autre m'adore,
            Moi dont la duret reut si mal leurs voeux:
            Tu n'en fais pas ainsi, toi qui seul m'as ravie,
            Amant, que j'aime encor cent fois plus que ma vie,
            Et qui brises de si beaux noeuds.
1805    Ne me fuis plus, et souffre que j'espre
            Que tu pourras un jour rabaisser l'oeil sur moi,
            Qu' force de souffrir j'aurai de quoi te plaire,
            De quoi me rengager ta foi.
            Mais ce que j'ai souffert m'a trop dfigure,
1810    Pour rappeler un tel espoir;
            L'oeil abattu, triste, dsespre,
            Languissante, et dcolore,
            De quoi puis-je me prvaloir,
            Si, par quelque miracle impossible  prvoir,
1815    Ma beaut qui t'a plu ne se voit rpare?
            Je porte ici de quoi la rparer:
            Ce trsor de beaut divine,
            Qu'en mes mains pour Vnus a remis Proserpine,
            Enferme des appas dont je puis m'emparer,
1820    Et l'clat en doit tre extrme,
            Puisque Vnus, la beaut mme,
            Les demande pour se parer.
            En drober un peu serait-ce un si grand crime?
            Pour plaire aux yeux d'un Dieu qui s'est fait mon amant,
1825    Pour regagner son coeur, et finir mon tourment,
            Tout n'est-il pas trop lgitime?
            Ouvrons. Quelles vapeurs m'offusquent le cerveau,
            Et que vois-je sortir de cette bote ouverte?
            Amour, si ta piti ne s'oppose  ma perte,
1830    Pour ne revivre plus je descends au tombeau.

Elle s'vanouit, et l'Amour descend en volant auprs d'elle.

Scne IV

L'AMOUR, PSYCH vanouie.

L'AMOUR

            Votre pril, Psych, dissipe ma colre;
            Ou plutt de mes feux l'ardeur n'a point cess,
            Et, bien qu'au dernier point vous m'ayez su dplaire,
            Je ne me suis intress
1835    Que contre celle de ma mre.
            J'ai vu tous vos travaux, j'ai suivi vos malheurs,
            Mes soupirs ont partout accompagn vos pleurs.
            Tournez les yeux vers moi: je suis encor le mme.
            Quoi? je dis et redis tout haut que je vous aime,
1840    Et vous ne dites point, Psych, que vous m'aimez!
            Est-ce que pour jamais vos beaux yeux sont ferms,
            Qu' jamais la clart leur vient d'tre ravie?
             mort, devais-tu prendre un dard si criminel,
            Et, sans aucun respect pour mon tre ternel,
1845    Attenter  ma propre vie?
            Combien de fois, ingrate Dit,
            Ai-je grossi ton noir empire,
            Par les mpris et par la cruaut
            D'une orgueilleuse ou farouche beaut?
1850    Combien mme, s'il le faut dire,
            T'ai-je immol de fidles amants,
             force de ravissements?
            Va, je ne blesserai plus d'mes,
            Je ne percerai plus de cours
1855    Qu'avec des dards tremps aux divines liqueurs
            Qui nourrissent du Ciel les immortelles flammes,
            Et n'en lancerai plus que pour faire,  tes yeux,
            Autant d'amants, autant de Dieux.
            Et vous, impitoyable mre,
1860    Qui la forcez  m'arracher
            Tout ce que j'avais de plus cher,
            Craignez  votre tour l'effet de ma colre.
            Vous me voulez faire la loi,
            Vous qu'on voit si souvent la recevoir de moi!
1865    Vous qui portez un coeur sensible comme un autre,
            Vous enviez au mien les dlices du vtre!
            Mais dans ce mme coeur j'enfoncerai des coups
            Qui ne seront suivis que de chagrins jaloux;
            Je vous accablerai de honteuses surprises,
1870    Et choisirai partout  vos voeux les plus doux
            Des Adonis et des Anchises
            Qui n'auront que haine pour vous.

Scne V

VNUS, L'AMOUR, PSYCH vanouie.

VNUS

            La menace est respectueuse,
            Et d'un enfant qui fait le rvolt
1875    La colre prsomptueuse.

L'AMOUR

            Je ne suis plus enfant, et je l'ai trop t,
            Et ma colre est juste autant qu'imptueuse.

VNUS

            L'imptuosit s'en devrait retenir,
            Et vous pourriez vous souvenir
1880    Que vous me devez la naissance.

L'AMOUR

            Et vous pourriez n'oublier pas
            Que vous avez un coeur et des appas
            Qui relvent de ma puissance,
            Que mon arc de la vtre est l'unique soutien,
1885    Que sans mes traits elle n'est rien,
            Et que si les cours les plus braves
            En triomphe par vous se sont laiss traner,
            Vous n'avez jamais fait d'esclaves
            Que ceux qu'il m'a plu d'enchaner.
1890    Ne me vantez donc plus ces droits de la naissance
            Qui tyrannisent mes dsirs;
            Et si vous ne voulez perdre mille soupirs,
            Songez, en me voyant,  la reconnaissance,
            Vous qui tenez de ma puissance
1895    Et votre gloire et vos plaisirs.

VNUS

            Comment l'avez-vous dfendue,
            Cette gloire dont vous parlez?
            Comment me l'avez-vous rendue?
            Et quand vous avez vu mes autels dsols,
1900    Mes temples viols,
            Mes honneurs ravals,
            Si vous avez pris part  tant d'ignominie,
            Comment en a-t-on vu punie
            Psych, qui me les a vols?
1905    Je vous ai command de la rendre charme
            Du plus vil de tous les mortels,
            Qui ne daignt rpondre  son me enflamme
            Que par des rebuts ternels,
            Par les mpris les plus cruels:
1910    Et vous-mme l'avez aime!
            Vous avez contre moi sduit des immortels;
            C'est pour vous qu' mes yeux les Zphyrs l'ont cache,
            Qu'Apollon mme suborn,
            Par un oracle adroitement tourn,
1915    Me l'avait si bien arrache,
            Que si sa curiosit
            Par une aveugle dfiance
            Ne l'et rendue  ma vengeance,
            Elle chappait  mon coeur irrit.
1920    Voyez l'tat o votre amour l'a mise,
            Votre Psych: son me va partir;
            Voyez, et si la vtre en est encore prise,
            Recevez son dernier soupir.
            Menacez, bravez-moi, cependant qu'elle expire:
1925    Tant d'insolence vous sied bien,
            Et je dois endurer quoi qu'il vous plaise dire,
            Moi qui sans vos traits ne puis rien.

L'AMOUR

            Vous ne pouvez que trop, Desse impitoyable:
            Le Destin l'abandonne  tout votre courroux;
1930    Mais soyez moins inexorable
            Aux prires, aux pleurs d'un fils  vos genoux.
            Ce doit vous tre un spectacle assez doux
            De voir d'un oeil Psych mourante,
            Et de l'autre ce fils, d'une voix suppliante
1935    Ne vouloir plus tenir son bonheur que de vous.
            Rendez-moi ma Psych, rendez-lui tous ses charmes,
            Rendez-la, Desse,  mes larmes,
            Rendez  mon amour, rendez  ma douleur
            Le charme de mes yeux, et le choix de mon coeur.

VNUS

1940    Quelque amour que Psych vous donne,
            De ses malheurs par moi n'attendez pas la fin:
            Si le Destin me l'abandonne,
            Je l'abandonne  son destin.
            Ne m'importunez plus, et, dans cette infortune,
1945    Laissez-la sans Vnus triompher, ou prir.

L'AMOUR

            Hlas! si je vous importune,
            Je ne le ferais pas si je pouvais mourir.

VNUS

            Cette douleur n'est pas commune,
            Qui force un immortel  souhaiter la mort.

L'AMOUR

1950    Voyez par son excs si mon amour est fort.
            Ne lui ferez-vous grce aucune?

VNUS

            Je vous l'avoue, il me touche le coeur,
            Votre amour; il dsarme, il flchit ma rigueur:
            Votre Psych reverra la lumire.

L'AMOUR

1955    Que je vous vais partout faire donner d'encens!

VNUS

            Oui, vous la reverrez dans sa beaut premire;
            Mais de vos voeux reconnaissants
            Je veux la dfrence entire,
            Je veux qu'un vrai respect laisse  mon amiti
1960    Vous choisir une autre moiti.

L'AMOUR

            Et moi, je ne veux plus de grce:
            Je reprends toute mon audace,
            Je veux Psych, je veux sa foi,
            Je veux qu'elle revive et revive pour moi,
1965    Et tiens indiffrent que votre haine lasse
            En faveur d'une autre se passe.
            Jupiter qui parat va juger entre nous
            De mes emportements et de votre courroux.

Aprs quelques clairs et roulements de tonnerre, Jupiter parat en l'air sur son aigle.

Scne dernire

JUPITER, VNUS, L'AMOUR, PSYCH.

L'AMOUR

            Vous  qui seul tout est possible,
1970    Pre des Dieux, souverain des mortels,
            Flchissez la rigueur d'une mre inflexible,
            Qui sans moi n'aurait point d'autels.
            J'ai pleur, j'ai pri, je soupire, menace,
            Et perds menaces et soupirs:
1975    Elle ne veut pas voir que de mes dplaisirs
            Dpend du monde entier l'heureuse ou triste face,
            Et que si Psych perd le jour,
            Si Psych n'est  moi, je ne suis plus l'Amour.
            Oui, je romprai mon arc, je briserai mes flches,
1980    J'teindrai jusqu' mon flambeau,
            Je laisserai languir la Nature au tombeau;
            Ou, si je daigne aux cours faire encor quelques brches,
            Avec ces pointes d'or qui me font obir,
            Je vous blesserai tous l-haut pour des mortelles,
1985    Et ne dcocherai sur elles
            Que des traits mousss qui forcent  har,
            Et qui ne font que des rebelles,
            Des ingrates, et des cruelles.
            Par quelle tyrannique loi
1990    Tiendrai-je  vous servir mes armes toujours prtes,
            Et vous ferai-je  tous conqutes sur conqutes,
            Si vous me dfendez d'en faire une pour moi?

JUPITER

            Ma fille, sois-lui moins svre.
            Tu tiens de sa Psych le destin en tes mains;
1995    La Parque au moindre mot va suivre ta colre:
            Parle, et laisse-toi vaincre aux tendresses de mre,
            Ou redoute un courroux que moi-mme je crains.
            Veux-tu donner le monde en proie
             la haine, au dsordre,  la confusion?
2000    Et d'un Dieu d'union,
            D'un Dieu de douceurs et de joie,
            Faire un Dieu d'amertume et de division?
            Considre ce que nous sommes,
            Et si les passions doivent nous dominer:
2005    Plus la vengeance a de quoi plaire aux hommes,
            Plus il sied bien aux Dieux de pardonner.

VNUS

            Je pardonne  ce fils rebelle.
            Mais voulez-vous qu'il me soit reproch
            Qu'une misrable mortelle,
2010    L'objet de mon courroux, l'orgueilleuse Psych,
            Sous ombre qu'elle est un peu belle,
            Par un hymen dont je rougis,
            Souille mon alliance, et le lit de mon fils?

JUPITER

            H bien! je la fais immortelle,
      2015      Afin d'y rendre tout gal.

VNUS

            Je n'ai plus de mpris ni de haine pour elle,
            Et l'admets  l'honneur de ce noeud conjugal.
            Psych, reprenez la lumire,
            Pour ne la reperdre jamais:
2020    Jupiter a fait votre paix,
            Et je quitte cette humeur fire
            Qui s'opposait  vos souhaits.

PSYCH

            C'est donc vous,  grande Desse,
            Qui redonnez la vie  ce coeur innocent!

VNUS

2025    Jupiter vous fait grce, et ma colre cesse.
            Vivez, Vnus l'ordonne; aimez, elle y consent.

PSYCH,  l'Amour.

            Je vous revois enfin, cher objet de ma flamme!

L'AMOUR,  Psych.

            Je vous possde enfin, dlices de mon me!

JUPITER

            Venez, amants, venez aux Cieux
2030    Achever un si grand et si digne hymne;
            Viens-y, belle Psych, changer de destine,
            Viens prendre place aux rang des Dieux.

Deux grandes machines descendent aux cts de Jupiter, cependant qu'il dit ces derniers vers. Vnus avec sa suite monte dans l'une, l'Amour avec Psych dans l'autre, et tous ensemble remontent au ciel.
Les Divinits, qui avaient t partages entre Vnus et son fils, se runissent en les voyant d'accord; et toutes ensemble, par des concerts, des chants, et des danses, clbrent la fte des noces de l'Amour.
Apollon parat le premier, et, comme Dieu de l'harmonie, il commence  chanter, pour inviter les autres Dieux  se rjouir.

RCIT D'APOLLON

            Unissons-nous, troupe immortelle:
            Le Dieu d'amour devient heureux amant,
2035    Et Vnus a repris sa douceur naturelle
            En faveur d'un fils si charmant;
            Il va goter en paix, aprs un long tourment,
            Une flicit qui doit tre ternelle.

TOUTES LES DIVINIT S chantent ensemble ce couplet  la gloire de l'Amour.

            Clbrons ce grand jour;
2040    Clbrons tous une fte si belle;
            Que nos chants en tous lieux en portent la nouvelle,
            Qu'ils fassent retentir le cleste sjour:
            Chantons, rptons, tour  tour,
            Qu'il n'est point d'me si cruelle
2045    Qui tt ou tard ne se rende  l'Amour.

APOLLON continue.

            Le Dieu qui nous engage
             lui faire la cour
            Dfend qu'on soit trop sage:
            Les plaisirs ont leur tour;
2050    C'est leur plus doux usage
            Que de finir les soins du jour.
            La nuit est le partage
            Des jeux et de l'amour.

            Ce serait grand dommage
      2055      Qu'en ce charmant sjour
            On et un coeur sauvage:
            Les plaisirs ont leur tour;
            C'est leur plus doux usage
            Que de finir les soins du jour.
2060    La nuit est le partage
            Des jeux et de l'amour.

Deux muses, qui ont toujours vit de s'engager sous les lois de l'Amour, conseillent aux belles qui n'ont point encore aim de s'en dfendre avec soin,  leur exemple.

CHANSON DES MUSES

            Gardez-vous, beauts svres:
            Les amours font trop d'affaires;
            Craignez toujours de vous laisser charmer.
2065    Quand il faut que l'on soupire,
            Tout le mal n'est pas de s'enflammer:
            Le martyre
            De le dire
            Cote plus cent fois que d'aimer.

SECOND COUPLET DES MUSES

2070    On ne peut aimer sans peines,
            Il est peu de douces chanes,
             tout moment on se sent alarmer:
            Quand il faut que l'on soupire,
            Tout le mal n'est pas de s'enflammer;
2075    Le martyre
            De le dire
            Cote plus cent fois que d'aimer.

Bacchus fait entendre qu'il n'est pas si dangereux que l'Amour.

RCIT DE BACCHUS

            Si quelquefois,
            Suivant nos douces lois,
2080    La raison se perd et s'oublie,
            Ce que le vin nous cause de folie
            Commence et finit en un jour;
            Mais quand un coeur est enivr d'amour,
            Souvent c'est pour toute la vie.

Mome dclare qu'il n'a point de plus doux emploi que de mdire, et que ce n'est qu' l'Amour seul qu'il n'ose se jouer.

RCIT DE MOME

2085    Je cherche  mdire
            Sur la terre et dans les Cieux;
            Je soumets  ma satire
            Les plus grands des Dieux.
            Il n'est dans l'univers que l'Amour qui m'tonne;
2090    Il est le seul que j'pargne aujourd'hui:
            Il n'appartient qu' lui
            De n'pargner personne.

ENTRE de ballet
compose de deux Mnades et de deux aegipans qui suivent Bacchus.

ENTRE de ballet
compose de quatre Polichinelles et de deux Matassins qui suivent Mome, et viennent joindre leur plaisanterie et leur badinage aux divertissements de cette grande fte.

Bacchus et Mome, qui les conduisent, chantent au milieu d'eux chacun une chanson, Bacchus  la louange du vin, et Mome une chanson enjoue sur le sujet et les avantages de la raillerie.

RCIT DE BACCHUS

            Admirons le jus de la treille:
            Qu'il est puissant! qu'il a d'attraits!
2095    Il sert aux douceurs de la paix,
            Et dans la guerre il fait merveille;
            Mais surtout pour les amours
            Le vin est d'un grand secours.

RCIT DE MOME

            Foltrons, divertissons-nous,
2100    Raillons, nous ne saurions mieux faire:
            La raillerie est ncessaire
            Dans les jeux les plus doux.
            Sans la douceur que l'on gote  mdire,
            On trouve peu de plaisirs sans ennui:
2105    Rien n'est si plaisant que de rire,
            Quand on rit aux dpens d'autrui.

            Plaisantons, ne pardonnons rien,
            Rions, rien n'est plus  la mode:
            On court pril d'tre incommode
2110    En disant trop de bien.
            Sans la douceur que l'on gote  mdire,
            On trouve peu de plaisirs sans ennui:
            Rien n'est si plaisant que de rire,
            Quand on rit aux dpens d'autrui.

Mars arrive au milieu du thtre, suivi de sa troupe guerrire, qu'il excite  profiter de leur loisir en prenant part aux divertissements.

RCIT DE MARS

2115    Laissons en paix toute la terre,
            Cherchons de doux amusements;
            Parmi les jeux les plus charmants
            Mlons l'image de la guerre.

ENTRE de ballet

Suivants de Mars, qui font, avec des drapeaux et des enseignes, une manire d'exercice.

Dernire ENTRE de ballet

Les troupes diffrentes de la suite d'Apollon, de Bacchus, de Mome et de Mars, aprs avoir achev leurs entres particulires, s'unissent ensemble, et forment la dernire entre, qui renferme toutes les autres.
Un choeur de toutes les voix et de tous les instruments, qui sont au nombre de quarante, se joint  la danse gnrale, et termine la fte des noces de l'Amour et de Psych.

DERNIER CHOEUR

            Chantons les plaisirs charmants
2120    Des heureux amants;
            Que tout le Ciel s'empresse
             leur faire sa cour;
            Clbrons ce beau jour
            Par mille doux chants d'allgresse,
2125    Clbrons ce beau jour
            Par mille doux chants pleins d'amour.

Dans le grand salon du palais des Tuileries, o Psych a t reprsente devant Leurs Majests, il y avait des timbales, des trompettes et des tambours mls dans ces derniers concerts, et ce dernier couplet se chantait ainsi:

            Chantons les plaisirs charmants
            Des heureux amants.
            Rpondez-nous, trompettes,
2130    Timbales et tambours:
            Accordez-vous toujours
            Avec le doux son des musettes,
            Accordez-vous toujours
            Avec le doux chant des Amours.

LES FOURBERIES DE SCAPIN


Comdie


ACTEURS

ARGANTE, pre d'Octave et de Zerbinette.
GRONTE, pre de Landre et de Hyacinte.
OCTAVE, fils d'Argante, et amant de Hyacinte.
LANDRE, fils de Gronte, et amant de Zerbinette.
ZERBINETTE, crue gyptienne, et reconnue fille d'Argante, et amante de Landre.
HYACINTE, fille de Gronte, et amante d'Octave.
SCAPIN, valet de Landre, et fourbe.
SILVESTRE, valet d'Octave.
NRINE, nourrice de Hyacinte.
CARLE, fourbe.
DEUX PORTEURS. 

La scne est  Naples.

ACTE I, Scne premire

OCTAVE, SILVESTRE.

OCTAVE: Ah! Fcheuses nouvelles pour un coeur amoureux! Dures extrmits o je me vois rduit! Tu viens, Silvestre, d'apprendre au port que mon pre revient?

SILVESTRE: Oui.

OCTAVE: Qu'il arrive ce matin mme?

SILVESTRE: Ce matin mme.

OCTAVE: Et qu'il revient dans la rsolution de me marier?

SILVESTRE: Oui.

OCTAVE: Avec une fille du seigneur Gronte?

SILVESTRE: Du seigneur Gronte.

OCTAVE: Et que cette fille est mande de Tarente ici pour cela?

SILVESTRE: Oui.

OCTAVE: Et tu tiens ces nouvelles de mon oncle?

SILVESTRE: De votre oncle.

OCTAVE:  qui mon pre les a mandes par une lettre?

SILVESTRE: Par une lettre.

OCTAVE: Et cet oncle, dis-tu, sait toutes nos affaires.

SILVESTRE: Toutes nos affaires.

OCTAVE: Ah! Parle, si tu veux, et ne te fais point, de la sorte, arracher les mots de la bouche.

SILVESTRE: Qu'ai-je  parler davantage? Vous n'oubliez aucune circonstance, et vous dites les choses tout justement comme elles sont.

OCTAVE: Conseille-moi, du moins, et me dis ce que je dois faire dans ces cruelles conjonctures.

SILVESTRE: Ma foi! je m'y trouve autant embarrass que vous, et j'aurais bon besoin que l'on me conseillt moi-mme.

OCTAVE: Je suis assassin par ce maudit retour.

SILVESTRE: Je ne le suis pas moins.

OCTAVE: Lorsque mon pre apprendra les choses, je vais voir fondre sur moi un orage soudain d'imptueuses rprimandes.

SILVESTRE: Les rprimandes ne sont rien, et plt au Ciel que j'en fusse quitte  ce prix! Mais j'ai bien la mine, pour moi, de payer plus cher vos folies, et je vois se former de loin un nuage de coups de bton qui crvera sur mes paules.

OCTAVE:  Ciel! par o sortir de l'embarras o je me trouve?

SILVESTRE: C'est  quoi vous deviez songer, avant que de vous y jeter.

OCTAVE: Ah! tu me fais mourir par tes leons hors de saison.

SILVESTRE: Vous me faites bien plus mourir par vos actions tourdies.

OCTAVE: Que dois-je faire? Quelle rsolution prendre?  quel remde recourir?

Scne II

SCAPIN, OCTAVE, SILVESTRE.

SCAPIN: Qu'est-ce, Seigneur Octave, qu'avez-vous? Qu'y a-t-il? Quel dsordre est-ce l? Je vous vois tout troubl.

OCTAVE: Ah! mon pauvre Scapin, je suis perdu, je suis dsespr, je suis le plus infortun de tous les hommes.

SCAPIN: Comment?

OCTAVE: N'as-tu rien appris de ce qui me regarde?

SCAPIN: Non.

OCTAVE: Mon pre arrive avec le seigneur Gronte, et ils me veulent marier.

SCAPIN: H bien! qu'y a-t-il l de si funeste?

OCTAVE: Hlas! tu ne sais pas la cause de mon inquitude.

SCAPIN: Non; mais il ne tiendra qu' vous que je la sache bientt; et je suis homme consolatif, homme  m'intresser aux affaires des jeunes gens.

OCTAVE: Ah! Scapin, si tu pouvais trouver quelque invention, forger quelque machine, pour me tirer de la peine o je suis, je croirais t'tre redevable de plus que de la vie.

SCAPIN:  vous dire la vrit, il y a peu de choses qui me soient impossibles, quand je m'en veux mler. J'ai sans doute reu du Ciel un gnie assez beau pour toutes les fabriques de ces gentillesses d'esprit, de ces galanteries ingnieuses  qui le vulgaire ignorant donne le nom de fourberies; et je puis dire, sans vanit, qu'on n'a gure vu d'homme qui ft plus habile ouvrier de ressorts et d'intrigues, qui ait acquis plus de gloire que moi dans ce noble mtier: mais, ma foi! le mrite est trop maltrait aujourd'hui, et j'ai renonc  toutes choses depuis certain chagrin d'une affaire qui m'arriva.

OCTAVE: Comment? quelle affaire, Scapin?

SCAPIN: Une aventure o je me brouillai avec la justice.

OCTAVE: La justice!

SCAPIN: Oui, nous emes un petit dml ensemble.

SILVESTRE: Toi et la justice?

SCAPIN: Oui. Elle en usa fort mal avec moi, et je me dpitai de telle sorte contre l'ingratitude du sicle, que je rsolus de ne plus rien faire. Baste. Ne laissez pas de me conter votre aventure.

OCTAVE: Tu sais, Scapin, qu'il y a deux mois que le seigneur Gronte, et mon pre, s'embarqurent ensemble pour un voyage qui regarde certain commerce o leurs intrts sont mls.

SCAPIN: Je sais cela.

OCTAVE: Et que Landre et moi nous fmes laisss par nos pres, moi sous la conduite de Silvestre, et Landre sous ta direction.

SCAPIN: Oui: je me suis fort bien acquitt de ma charge.

OCTAVE: Quelque temps aprs, Landre fit rencontre d'une jeune  gyptienne dont il devint amoureux.

SCAPIN: Je sais cela encore.

OCTAVE: Comme nous sommes grands amis, il me fit aussitt confidence de son amour, et me mena voir cette fille, que je trouvai belle  la vrit, mais non pas tant qu'il voulait que je la trouvasse. Il ne m'entretenait que d'elle chaque jour; m'exagrait  tous moments sa beaut et sa grce; me louait son esprit, et me parlait avec transport des charmes de son entretien, dont il me rapportait jusqu'aux moindres paroles, qu'il s'efforait toujours de me faire trouver les plus spirituelles du monde. Il me querellait quelquefois de n'tre pas assez sensible aux choses qu'il me venait dire, et me blmait sans cesse de l'indiffrence o j'tais pour les feux de l'amour.

SCAPIN: Je ne vois pas encore o ceci veut aller.

OCTAVE: Un jour que je l'accompagnais pour aller chez les gens qui gardent l'objet de ses voeux, nous entendmes, dans une petite maison d'une rue carte, quelques plaintes mles de beaucoup de sanglots. Nous demandons ce que c'est. Une femme nous dit, en soupirant, que nous pouvions voir l quelque chose de pitoyable en des personnes trangres, et qu' moins que d'tre insensibles, nous en serions touchs.

SCAPIN: O est-ce que cela nous mne?

OCTAVE: La curiosit me fit presser Landre de voir ce que c'tait. Nous entrons dans une salle, o nous voyons une vieille femme mourante, assiste d'une servante qui faisait des regrets, et d'une jeune fille toute fondante en larmes, la plus belle et la plus touchante qu'on puisse jamais voir.

SCAPIN: Ah, ah!

OCTAVE: Une autre aurait paru effroyable en l'tat o elle tait; car elle n'avait pour habillement qu'une mchante petite jupe avec des brassires de nuit qui taient de simple futaine; et sa coiffure tait une cornette jaune, retrousse au haut de sa tte, qui laissait tomber en dsordre ses cheveux sur ses paules; et cependant, faite comme cela, elle brillait de mille attraits, et ce n'tait qu'agrments et que charmes que toute sa personne.

SCAPIN: Je sens venir les choses.

OCTAVE: Si tu l'avais vue, Scapin, en l'tat que je dis, tu l'aurais trouve admirable.

SCAPIN: Oh! je n'en doute point; et, sans l'avoir vue, je vois bien qu'elle tait tout  fait charmante.

OCTAVE: Ses larmes n'taient point de ces larmes dsagrables qui dfigurent un visage; elle avait  pleurer une grce touchante, et sa douleur tait la plus belle du monde.

SCAPIN: Je vois tout cela.

OCTAVE: Elle faisait fondre chacun en larmes, en se jetant amoureusement sur le corps de cette mourante, qu'elle appelait sa chre mre; et il n'y avait personne qui n'et l'me perce de voir un si bon naturel.

SCAPIN: En effet, cela est touchant; et je vois bien que ce bon naturel-l vous la fit aimer.

OCTAVE: Ah! Scapin, un barbare l'aurait aime.

SCAPIN: Assurment: le moyen de s'en empcher?

OCTAVE: Aprs quelques paroles, dont je tchai d'adoucir la douleur de cette charmante afflige, nous sortmes de l; et demandant  Landre ce qu'il lui semblait de cette personne, il me rpondit froidement qu'il la trouvait assez jolie. Je fus piqu de la froideur avec laquelle Il m'en parlait, et je ne voulus point lui dcouvrir l'effet que ses beauts avaient fait sur mon me.

SILVESTRE: Si vous n'abrgez ce rcit, nous en voil pour jusqu' demain. Laissez-le-moi finir en deux mots. Son coeur prend feu ds ce moment. Il ne saurait plus vivre, qu'il n'aille consoler son aimable afflige. Ses frquentes visites sont rejetes de la servante, devenue la gouvernante par le trpas de la mre: voil mon homme au dsespoir. Il presse, supplie, conjure: point d'affaire. On lui dit que la fille, quoique sans bien et sans appui, est de famille honnte; et qu' moins que de l'pouser, on ne peut souffrir ses poursuites. Voil son amour augment par les difficults. Il consulte dans sa tte, agite, raisonne, balance, prend sa rsolution: le voil mari avec elle depuis trois jours.

SCAPIN: J'entends.

SILVESTRE: Maintenant mets avec cela le retour imprvu du pre, qu'on n'attendait que dans deux mois; la dcouverte que l'oncle a faite du secret de notre mariage, et l'autre mariage qu'on veut faire de lui avec la fille que le seigneur Gronte a eue d'une seconde femme qu'on dit qu'il a pouse  Tarente.

OCTAVE: Et par-dessus tout cela mets encore l'indigence o se trouve cette aimable personne, et l'impuissance o je me vois d'avoir de quoi la secourir.

SCAPIN: Est-ce l tout? Vous voil bien embarrasss tous deux pour une bagatelle. C'est bien l de quoi se tant alarmer. N'as-tu point de honte, toi, de demeurer court  si peu de chose? Que diable! te voil grand et gros comme pre et mre, et tu ne saurais trouver dans ta tte, forger dans ton esprit quelque ruse galante, quelque honnte petit stratagme, pour ajuster vos affaires? Fi! peste soit du butor! Je voudrais bien que l'on m'et donn autrefois nos vieillards  duper; je les aurais jous tous deux par-dessous la jambe; et je n'tais pas plus grand que cela, que je me signalais dj par cent tours d'adresse jolis.

SILVESTRE: J'avoue que le Ciel ne m'a pas donn tes talents, et que je n'ai pas l'esprit, comme toi, de me brouiller avec la justice.

OCTAVE: Voici mon aimable Hyacinte.

Scne III

HYACINTE, OCTAVE, SCAPIN, SILVESTRE.

HYACINTE: Ah! Octave, est-il vrai ce que Silvestre vient de dire  Nrine? que votre pre est de retour, et qu'il veut vous marier?

OCTAVE: Oui, belle Hyacinte, et ces nouvelles m'ont donn une atteinte cruelle. Mais que vois-je? vous pleurez! Pourquoi ces larmes? Me souponnez-vous, dites-moi, de quelque infidlit, et n'tes-vous pas assure de l'amour que j'ai pour vous?

HYACINTE: Oui, Octave, je suis sre que vous m'aimez; mais je ne le suis pas que vous m'aimiez toujours.

OCTAVE: Eh! peut-on vous aimer qu'on ne vous aime toute sa vie?

HYACINTE: J'ai ou dire, Octave, que votre sexe aime moins longtemps que le ntre, et que les ardeurs que les hommes font voir sont des feux qui s'teignent aussi facilement qu'ils naissent.

OCTAVE: Ah! ma chre Hyacinte, mon coeur n'est donc pas fait comme celui des autres hommes, et je sens bien pour moi que je vous aimerai jusqu'au tombeau.

HYACINTE: Je veux croire que vous sentez ce que vous dites, et je ne doute point que vos paroles ne soient sincres; mais je crains un pouvoir qui combattra dans votre coeur les tendres sentiments que vous pouvez avoir pour moi. Vous dpendez d'un pre, qui veut vous marier  une autre personne; et je suis sre que je mourrai, si ce malheur m'arrive.

OCTAVE: Non, belle Hyacinte, il n'y a point de pre qui puisse me contraindre  vous manquer de foi, et je me rsoudrai  quitter mon pays, et le jour mme, s'il est besoin, plutt qu' vous quitter. J'ai dj pris, sans l'avoir vue, une aversion effroyable pour celle que l'on me destine; et, sans tre cruel, je souhaiterais que la mer l'cartt d'ici pour jamais. Ne pleurez donc point, je vous prie, mon aimable Hyacinte, car vos larmes me tuent, et je ne les puis voir sans me sentir percer le coeur.

HYACINTE: Puisque vous le voulez, je veux bien essuyer mes pleurs, et j'attendrai d'un oeil constant ce qu'il plaira au Ciel de rsoudre de moi.

OCTAVE: Le Ciel nous sera favorable.

HYACINTE: Il ne saurait m'tre contraire, si vous m'tes fidle.

OCTAVE: Je le serai assurment.

HYACINTE: Je serai donc heureuse.

SCAPIN: Elle n'est point tant sotte, ma foi! et je la trouve assez passable.

OCTAVE: Voici un homme qui pourrait bien, s'il le voulait, nous tre, dans tous nos besoins, d'un secours merveilleux.

SCAPIN: J'ai fait de grands serments de ne me mler plus du monde. Mais, si vous m'en priez bien fort tous deux, peut-tre.

OCTAVE: Ah! s'il ne tient qu' te prier bien fort pour obtenir ton aide, je te conjure de tout mon coeur de prendre la conduite de notre barque.

SCAPIN: Et vous, ne me dites-vous rien?

HYACINTE: Je vous conjure,  son exemple, par tout ce qui vous est le plus cher au monde, de vouloir servir notre amour.

SCAPIN: Il faut se laisser vaincre, et avoir de l'humanit. Allez, je veux m'employer pour vous.

OCTAVE: Crois que.

SCAPIN: Chut! (Parlant  Hyacinte) Allez-vous-en, vous, et soyez en repos. Et vous, prparez-vous  soutenir avec fermet l'abord de votre pre.

OCTAVE: Je t'avoue que cet abord me fait trembler par avance, et j'ai une timidit naturelle que je ne saurais vaincre.

SCAPIN: Il faut pourtant paratre ferme au premier choc, de peur que, sur votre faiblesse, il ne prenne le pied de vous mener comme un enfant. L, tchez de vous composer par tude. Un peu de hardiesse, et songez  rpondre rsolment sur tout ce qu'il pourra vous dire.

OCTAVE: Je ferai du mieux que je pourrai.

SCAPIN: , essayons un peu, pour vous accoutumer. Rptons un peu votre rle, et voyons si vous ferez bien. Allons. La mine rsolue, la tte haute, les regards assurs.

OCTAVE: Comme cela?

SCAPIN: Encore un peu davantage.

OCTAVE: Ainsi?

SCAPIN: Bon. Imaginez-vous que je suis votre pre qui arrive, et rpondez-moi fermement, comme si c'tait  lui-mme. "Comment, pendard, vaurien, infme, fils indigne d'un pre comme moi, oses-tu bien paratre devant mes yeux, aprs tes bons dportements, aprs le lche tour que tu m'as jou pendant mon absence? Est-ce l le fruit de mes soins, maraud? est-ce l le fruit de mes soins? le respect qui m'est d? le respect que tu me conserves?" Allons donc. "Tu as l'insolence, fripon, de t'engager sans le consentement de ton pre, de contracter un mariage clandestin? Rponds-moi, coquin, rponds-moi. Voyons un peu tes belles raisons." Oh! que diable! vous demeurez interdit!

OCTAVE: C'est que je m'imagine que c'est mon pre que j'entends.

SCAPIN: Eh! oui. C'est par cette raison qu'il ne faut pas tre comme un innocent.

OCTAVE: Je m'en vais prendre plus de rsolution, et je rpondrai fermement.

SCAPIN: Assurment?

OCTAVE: Assurment.

SILVESTRE: Voil votre pre qui vient.

OCTAVE:  Ciel! je suis perdu.

SCAPIN: Hol! Octave, demeurez. Octave! Le voil enfui. Quelle pauvre espce d'homme! Ne laissons pas d'attendre le vieillard.

SILVESTRE: Que lui dirai-je?

SCAPIN: Laisse-moi dire, moi, et ne fais que me suivre.

Scne IV

ARGANTE, SCAPIN, SILVESTRE.

ARGANTE: A-t-on jamais ou parler d'une action pareille  celle-l?

SCAPIN: Il a dj appris l'affaire, et elle lui tient si fort en tte, que tout seul il en parle haut.

ARGANTE: Voil une tmrit bien grande!

SCAPIN: coutons-le un peu.

ARGANTE: Je voudrais bien savoir ce qu'ils me pourront dire sur ce beau mariage.

SCAPIN: Nous y avons song.

ARGANTE: Tcheront-ils de me nier la chose?

SCAPIN: Non, nous n'y pensons pas.

ARGANTE: Ou s'ils entreprendront de l'excuser?

SCAPIN: Celui-l se pourra faire.

ARGANTE: Prtendront-ils m'amuser par des contes en l'air?

SCAPIN: Peut-tre.

ARGANTE: Tous leurs discours seront inutiles.

SCAPIN: Nous allons voir.

ARGANTE: Ils ne m'en donneront point  garder.

SCAPIN: Ne jurons de rien.

ARGANTE: Je saurai mettre mon pendard de fils en lieu de sret.

SCAPIN: Nous y pourvoirons.

ARGANTE: Et pour le coquin de Silvestre, je le rouerai de coups.

SILVESTRE: J'tais bien tonn s'il m'oubliait.

ARGANTE: Ah, ah! Vous voil donc, sage gouverneur de famille, beau directeur de jeunes gens.

SCAPIN: Monsieur, je suis ravi de vous voir de retour.

ARGANTE: Bonjour, Scapin. ( Silvestre) Vous avez suivi mes ordres vraiment d'une belle manire, et mon fils s'est comport fort sagement pendant mon absence.

SCAPIN: Vous vous portez bien,  ce que je vois?

ARGANTE: Assez bien. ( Silvestre) Tu ne dis mot, coquin, tu ne dis mot.

SCAPIN: Votre voyage a-t-il t bon?

ARGANTE: Mon Dieu! fort bon. Laisse-moi un peu quereller en repos.

SCAPIN: Vous voulez quereller?

ARGANTE: Oui, je veux quereller.

SCAPIN: Et qui, Monsieur?

ARGANTE: Ce maraud-l.

SCAPIN: Pourquoi?

ARGANTE: Tu n'as pas ou parler de ce qui s'est pass dans mon absence?

SCAPIN: J'ai bien ou parler de quelque petite chose.

ARGANTE: Comment quelque petite chose! Une action de cette nature?

SCAPIN: Vous avez quelque raison.

ARGANTE: Une hardiesse pareille  celle-l?

SCAPIN: Cela est vrai.

ARGANTE: Un fils qui se marie sans le consentement de son pre?

SCAPIN: Oui, il y a quelque chose  dire  cela. Mais je serais d'avis que vous ne fissiez point de bruit.

ARGANTE: Je ne suis pas de cet avis, moi, et je veux faire du bruit tout mon sol. Quoi? tu ne trouves pas que j'aie tous les sujets du monde d'tre en colre?

SCAPIN: Si fait. J'y ai d'abord t, moi, lorsque j'ai su la chose, et je me suis intress pour vous, jusqu' quereller votre fils. Demandez-lui un peu quelles belles rprimandes je lui ai faites, et comme je l'ai chapitr sur le peu de respect qu'il gardait  un pre dont il devrait baiser les pas? On ne peut pas lui mieux parler, quand ce serait vous-mme. Mais quoi? je me suis rendu  la raison, et j'ai considr que, dans le fond, il n'a pas tant de tort qu'on pourrait croire.

ARGANTE: Que me viens-tu conter? Il n'a pas tant de tort de s'aller marier de but en blanc avec une inconnue?

SCAPIN: Que voulez-vous? il y a t pouss par sa destine.

ARGANTE: Ah, ah! voici une raison la plus belle du monde. On n'a plus qu' commettre tous les crimes imaginables, tromper, voler, assassiner, et dire pour excuse qu'on y a t pouss par sa destine.

SCAPIN: Mon Dieu! vous prenez mes paroles trop en philosophe. Je veux dire qu'il s'est trouv fatalement engag dans cette affaire.

ARGANTE: Et pourquoi s'y engageait-il?

SCAPIN: Voulez-vous qu'il soit aussi sage que vous? Les jeunes gens sont jeunes, et n'ont pas toute la prudence qu'il leur faudrait pour ne rien faire que de raisonnable: tmoin notre Landre, qui, malgr toutes mes leons, malgr toutes mes remontrances, est all faire de son ct pis encore que votre fils. Je voudrais bien savoir si vous-mme n'avez pas t jeune, et n'avez pas, dans votre temps, fait des fredaines comme les autres. J'ai ou dire, moi, que vous avez t autrefois un bon compagnon parmi les femmes, que vous faisiez de votre drle avec les plus galantes de ce temps-l, et que vous n'en approchiez point que vous ne poussassiez  bout.

ARGANTE: Cela est vrai, j'en demeure d'accord; mais je m'en suis toujours tenu  la galanterie, et je n'ai point t jusqu' faire ce qu'il a fait.

SCAPIN: Que vouliez-vous qu'il ft? Il voit une jeune personne qui lui veut du bien (car il tient de vous d'tre aim de toutes les femmes). Il la trouve charmante. Il lui rend des visites, lui conte des douceurs, soupire galamment, fait le passionn. Elle se rend  sa poursuite. Il pousse sa fortune. Le voil surpris avec elle par ses parents, qui, la force  la main, le contraignent de l'pouser.

SILVESTRE: L'habile fourbe que voil!

SCAPIN: Eussiez-vous voulu qu'il se ft laiss tuer? Il vaut mieux encore tre mari qu'tre mort.

ARGANTE: On ne m'a pas dit que l'affaire se soit ainsi passe.

SCAPIN: Demandez-lui plutt: il ne vous dira pas le contraire.

ARGANTE: C'est par force qu'il a t mari?

SILVESTRE: Oui, Monsieur.

SCAPIN: Voudrais-je vous mentir?

ARGANTE: Il devait donc aller tout aussitt protester de violence chez un notaire.

SCAPIN: C'est ce qu'il n'a pas voulu faire.

ARGANTE: Cela m'aurait donn plus de facilit  rompre ce mariage.

SCAPIN: Rompre ce mariage!

ARGANTE: Oui.

SCAPIN: Vous ne le romprez point.

ARGANTE: Je ne le romprai point?

SCAPIN: Non.

ARGANTE: Quoi? je n'aurai pas pour moi les droits de pre, et la raison de la violence qu'on a faite  mon fils?

SCAPIN: C'est une chose dont il ne demeurera pas d'accord.

ARGANTE: Il n'en demeurera pas d'accord?

SCAPIN: Non.

ARGANTE: Mon fils?

SCAPIN: Votre fils. Voulez-vous qu'il confesse qu'il ait t capable de crainte, et que ce soit par force qu'on lui ait fait faire les choses? Il n'a garde d'aller avouer cela. Ce serait se faire tort, et se montrer indigne d'un pre comme vous.

ARGANTE: Je me moque de cela.

SCAPIN: Il faut, pour son honneur, et pour le vtre, qu'il dise dans le monde que c'est de bon gr qu'il l'a pouse.

ARGANTE: Et je veux, moi, pour mon honneur et pour le sien, qu'il dise le contraire.

SCAPIN: Non, je suis sr qu'il ne le fera pas.

ARGANTE: Je l'y forcerai bien.

SCAPIN: Il ne le fera pas, vous dis-je.

ARGANTE: Il le fera, ou je le dshriterai.

SCAPIN: Vous?

ARGANTE: Moi.

SCAPIN: Bon.

ARGANTE: Comment, bon?

SCAPIN: Vous ne le dshriterez point.

ARGANTE: Je ne le dshriterai point?

SCAPIN: Non.

ARGANTE: Non?

SCAPIN: Non.

ARGANTE: Hoy! Voici qui est plaisant: je ne dshriterai pas mon fils.

SCAPIN: Non, vous dis-je.

ARGANTE: Qui m'en empchera?

SCAPIN: Vous-mme.

ARGANTE: Moi?

SCAPIN: Oui. Vous n'aurez pas ce coeur-l.

ARGANTE: Je l'aurai.

SCAPIN: Vous vous moquez.

ARGANTE: Je ne me moque point.

SCAPIN: La tendresse paternelle fera son office.

ARGANTE: Elle ne fera rien.

SCAPIN: Oui, oui.

ARGANTE: Je vous dis que cela sera.

SCAPIN: Bagatelles.

ARGANTE: Il ne faut point dire bagatelles.

SCAPIN: Mon Dieu! je vous connais, vous tes bon naturellement.

ARGANTE: Je ne suis point bon, et je suis mchant quand je veux. Finissons ce discours qui m'chauffe la bile. Va-t'en, pendard, va-t'en me chercher mon fripon, tandis que j'irai rejoindre le seigneur Gronte, pour lui conter ma disgrce.

SCAPIN: Monsieur, si je vous puis tre utile en quelque chose, vous n'avez qu' me commander.

ARGANTE: Je vous remercie. Ah! Pourquoi faut-il qu'il soit fils unique! et que n'ai-je  cette heure la fille que le Ciel m'a te, pour la faire mon hritire!

Scne V

SCAPIN, SILVESTRE.

SILVESTRE: J'avoue que tu es un grand homme, et voil l'affaire en bon train; mais l'argent, d'autre part, nous presse pour notre subsistance, et nous avons, de tous cts, des gens qui aboient aprs nous.

SCAPIN: Laisse-moi faire, la machine est trouve. Je cherche seulement dans ma tte un homme qui nous soit affid, pour jouer un personnage dont j'ai besoin. Attends. Tiens-toi un peu. Enfonce ton bonnet en mchant garon. Campe-toi sur un pied. Mets la main au ct. Fais les yeux furibonds. Marche un peu en roi de thtre. Voil qui est bien. Suis-moi. J'ai des secrets pour dguiser ton visage et ta voix.

SILVESTRE: Je te conjure au moins de ne m'aller point brouiller avec la justice.

SCAPIN: Va, va: nous partagerons les prils en frres; et trois ans de galre de plus ou de moins ne sont pas pour arrter un noble coeur.

ACTE II, Scne premire

GRONTE, ARGANTE.

GRONTE: Oui, sans doute, par le temps qu'il fait, nous aurons ici nos gens aujourd'hui; et un matelot qui vient de Tarente m'a assur qu'il avait vu mon homme qui tait prs de s'embarquer. Mais l'arrive de ma fille trouvera les choses mal disposes  ce que nous nous proposions; et ce que vous venez de m'apprendre de votre fils rompt trangement les mesures que nous avions prises ensemble.

ARGANTE: Ne vous mettez pas en peine: je vous rponds de renverser tout cet obstacle, et j'y vais travailler de ce pas.

GRONTE: Ma foi! seigneur Argante, voulez-vous que je vous dise? l'ducation des enfants est une chose  quoi il faut s'attacher fortement.

ARGANTE: Sans doute.  quel propos cela?

GRONTE:  propos de ce que les mauvais dportements des jeunes gens viennent le plus souvent de la mauvaise ducation que leurs pres leur donnent.

ARGANTE: Cela arrive parfois. Mais que voulez-vous dire par l?

GRONTE: Ce que je veux dire par l?

ARGANTE: Oui.

GRONTE: Que si vous aviez, en brave pre, bien morign votre fils, il ne vous aurait pas jou le tour qu'il vous a fait.

ARGANTE: Fort bien. De sorte donc que vous avez bien mieux morign le vtre?

GRONTE: Sans doute, et je serais bien fch qu'il m'et rien fait approchant de cela.

ARGANTE: Et si ce fils que vous avez, en brave pre, si bien morign, avait fait pis encore que le mien? eh?

GRONTE: Comment?

ARGANTE: Comment?

GRONTE: Qu'est-ce que cela veut dire?

ARGANTE: Cela veut dire, Seigneur Gronte, qu'il ne faut pas tre si prompt  condamner la conduite des autres, et que ceux qui veulent gloser, doivent bien regarder chez eux s'il n'y a rien qui cloche.

GRONTE: Je n'entends point cette nigme.

ARGANTE: On vous l'expliquera.

GRONTE: Est-ce que vous auriez ou dire quelque chose de mon fils?

ARGANTE: Cela se peut faire.

GRONTE: Et quoi encore?

ARGANTE: Votre Scapin, dans mon dpit, ne m'a dit la chose qu'en gros; et vous pourrez de lui, ou de quelque autre, tre instruit du dtail. Pour moi, je vais vite consulter un avocat, et aviser des biais que j'ai  prendre. Jusqu'au revoir.

Scne II

LANDRE, GRONTE.

GRONTE: Que pourrait-ce tre que cette affaire-ci? Pis encore que le sien! Pour moi, je ne vois pas ce que l'on peut faire de pis; et je trouve que se marier sans le consentement de son pre est une action qui passe tout ce qu'on peut s'imaginer. Ah! vous voil.

LANDRE, en courant  lui pour l'embrasser: Ah! mon pre, que j'ai de joie de vous voir de retour!

GRONTE, refusant de l'embrasser: Doucement. Parlons un peu d'affaire.

LANDRE: Souffrez que je vous embrasse, et que.

GRONTE, le repoussant encore: Doucement, vous dis-je.

LANDRE: Quoi? vous me refusez, mon pre, de vous exprimer mon transport par mes embrassements!

GRONTE: Oui: nous avons quelque chose  dmler ensemble.

LANDRE: Et quoi?

GRONTE: Tenez-vous, que je vous voie en face.

LANDRE: Comment?

GRONTE: Regardez-moi entre deux yeux.

LANDRE: H bien?

GRONTE: Qu'est-ce donc qui s'est pass ici?

LANDRE: Ce qui s'est pass?

GRONTE: Oui. Qu'avez-vous fait pendant mon absence?

LANDRE: Que voulez-vous, mon pre, que j'aie fait?

GRONTE: Ce n'est pas moi qui veux que vous ayez fait, mais qui demande ce que c'est que vous avez fait.

LANDRE: Moi, je n'ai fait aucune chose dont vous ayez lieu de vous plaindre.

GRONTE: Aucune chose?

LANDRE: Non.

GRONTE: Vous tes bien rsolu.

LANDRE: C'est que je suis sr de mon innocence.

GRONTE: Scapin pourtant a dit de vos nouvelles.

LANDRE: Scapin!

GRONTE: Ah, ah! ce mot vous fait rougir.

LANDRE: Il vous a dit quelque chose de moi?

GRONTE: Ce lieu n'est pas tout  fait propre  vuider cette affaire, et nous allons l'examiner ailleurs. Qu'on se rende au logis. J'y vais revenir tout  l'heure. Ah! tratre, s'il faut que tu me dshonores, je te renonce pour mon fils, et tu peux bien pour jamais te rsoudre  fuir de ma prsence.

Scne III

OCTAVE, SCAPIN, LANDRE.

LANDRE: Me trahir de cette manire! Un coquin qui doit, par cent raisons, tre le premier  cacher les choses que je lui confie, est le premier  les aller dcouvrir  mon pre. Ah! je jure le Ciel que cette trahison ne demeurera pas impunie.

OCTAVE: Mon cher Scapin, que ne dois-je point  tes soins! Que tu es un homme admirable! et que le Ciel m'est favorable de t'envoyer  mon secours!

LANDRE: Ah, ah! vous voil. Je suis ravi de vous trouver, Monsieur le coquin.

SCAPIN: Monsieur, votre serviteur. C'est trop d'honneur que vous me faites.

LANDRE, en mettant l'pe  la main: Vous faites le mchant plaisant. Ah! je vous apprendrai.

SCAPIN, se mettant  genoux: Monsieur.

OCTAVE, se mettant entre-deux pour empcher Landre de le frapper: Ah! Landre.

LANDRE: Non, Octave, ne me retenez point, je vous prie.

SCAPIN: Eh! Monsieur.

OCTAVE, le retenant: De grce.

LANDRE, voulant frapper Scapin: Laissez-moi contenter mon ressentiment.

OCTAVE: Au nom de l'amiti, Landre, ne le maltraitez point.

SCAPIN: Monsieur, que vous ai-je fait?

LANDRE, voulant le frapper: Ce que tu m'as fait, tratre?

OCTAVE, le retenant: Eh! doucement.

LANDRE: Non, Octave, je veux qu'il me confesse lui-mme tout  l'heure la perfidie qu'il m'a faite. Oui, coquin, je sais le trait que tu m'as jou, on vient de me l'apprendre; et tu ne croyais pas peut-tre que l'on me dt rvler ce secret; mais je veux en avoir la confession de ta propre bouche, ou je vais te passer cette pe au travers du corps.

SCAPIN: Ah! Monsieur, auriez-vous bien ce coeur-l?

LANDRE: Parle donc.

SCAPIN: Je vous ai fait quelque chose, Monsieur?

LANDRE: Oui, coquin, et ta conscience ne te dit que trop ce que c'est.

SCAPIN: Je vous assure que je l'ignore.

LANDRE, s'avanant pour le frapper: Tu l'ignores!

OCTAVE, le retenant: Landre.

SCAPIN: H bien! Monsieur, puisque vous le voulez, je vous confesse que j'ai bu avec mes amis ce petit quartaut de vin d'Espagne dont on vous fit prsent il y a quelques jours; et que c'est moi qui fis une fente au tonneau, et rpandis de l'eau autour, pour faire croire que le vin s'tait chapp.

LANDRE: C'est toi, pendard, qui m'as bu mon vin d'Espagne, et qui as t cause que j'ai tant querell la servante, croyant que c'tait elle qui m'avait fait le tour?

SCAPIN: Oui, Monsieur: je vous en demande pardon.

LANDRE: Je suis bien aise d'apprendre cela; mais ce n'est pas l'affaire dont il est question maintenant.

SCAPIN: Ce n'est pas cela, Monsieur?

LANDRE: Non: c'est une autre affaire qui me touche bien plus, et je veux que tu me la dises.

SCAPIN: Monsieur, je ne me souviens pas d'avoir fait autre chose.

LANDRE, le voulant frapper: Tu ne veux pas parler?

SCAPIN: Eh!

OCTAVE, le retenant: Tout doux.

SCAPIN: Oui, Monsieur, il est vrai qu'il y a trois semaines que vous m'envoytes porter, le soir, une petite montre  la jeune  gyptienne que vous aimez. Je revins au logis mes habits tout couverts de boue, et le visage plein de sang, et vous dis que j'avais trouv des voleurs qui m'avaient bien battu, et m'avaient drob la montre. C'tait moi, Monsieur, qui l'avais retenue.

LANDRE: C'est toi qui as retenu ma montre?

SCAPIN: Oui, Monsieur, afin de voir quelle heure il est.

LANDRE: Ah, ah! j'apprends ici de jolies choses, et j'ai un serviteur fort fidle vraiment. Mais ce n'est pas encore cela que je demande.

SCAPIN: Ce n'est pas cela?

LANDRE: Non, infme: c'est autre chose encore que je veux que tu me confesses.

SCAPIN: Peste!

LANDRE: Parle vite, j'ai hte.

SCAPIN: Monsieur, voil tout ce que j'ai fait.

LANDRE, voulant frapper Scapin: Voil tout?

OCTAVE, se mettant au-devant: Eh!

SCAPIN: H bien! oui, Monsieur: vous vous souvenez de ce loup-garou, il y a six mois, qui vous donna tant de coups de bton la nuit, et vous pensa faire rompre le cou dans une cave o vous tombtes en fuyant.

LANDRE: H bien?

SCAPIN: C'tait moi, Monsieur, qui faisais le loup-garou.

LANDRE: C'tait toi, tratre, qui faisais le loup-garou?

SCAPIN: Oui, Monsieur, seulement pour vous faire peur, et vous ter l'envie de nous faire courir, toutes les nuits, comme vous aviez de coutume.

LANDRE: Je saurai me souvenir, en temps et lieu, de tout ce que je viens d'apprendre. Mais je veux venir au fait, et que tu me confesses ce que tu as dit  mon pre.

SCAPIN:  votre pre?

LANDRE: Oui, fripon,  mon pre.

SCAPIN: Je ne l'ai pas seulement vu depuis son retour.

LANDRE: Tu ne l'as pas vu?

SCAPIN: Non, Monsieur.

LANDRE: Assurment?

SCAPIN: Assurment. C'est une chose que je vais vous faire dire par lui-mme.

LANDRE: C'est de sa bouche que je le tiens pourtant.

SCAPIN: Avec votre permission, il n'a pas dit la vrit.

Scne IV

CARLE, SCAPIN, LANDRE, OCTAVE.

CARLE: Monsieur, je vous apporte une nouvelle qui est fcheuse pour votre amour.

LANDRE: Comment?

CARLE: Vos  gyptiens sont sur le point de vous enlever Zerbinette, et elle-mme, les larmes aux yeux, m'a charg de venir promptement vous dire que si, dans deux heures, vous ne songez  leur porter l'argent qu'ils vous ont demand pour elle, vous l'allez perdre pour jamais.

LANDRE: Dans deux heures?

CARLE: Dans deux heures.

LANDRE: Ah! mon pauvre Scapin, j'implore ton secours.

SCAPIN, passant devant lui avec un air fier: "Ah! mon pauvre Scapin." Je suis "mon pauvre Scapin"  cette heure qu'on a besoin de moi.

LANDRE: Va, je te pardonne tout ce que tu viens de me dire, et pis encore, si tu me l'as fait.

SCAPIN: Non, non, ne me pardonnez rien. Passez-moi votre pe au travers du corps. Je serai ravi que vous me tuiez.

LANDRE: Non. Je te conjure plutt de me donner la vie, en servant mon amour.

SCAPIN: Point, point: vous ferez mieux de me tuer.

LANDRE: Tu m'es trop prcieux; et je te prie de vouloir employer pour moi ce gnie admirable, qui vient  bout de toute chose.

SCAPIN: Non: tuez-moi, vous dis-je.

LANDRE: Ah! de grce, ne songe plus  tout cela, et pense  me donner le secours que je te demande.

OCTAVE: Scapin, il faut faire quelque chose pour lui.

SCAPIN: Le moyen, aprs une avanie de la sorte?

LANDRE: Je te conjure d'oublier mon emportement, et de me prter ton adresse.

OCTAVE: Je joins mes prires aux siennes.

SCAPIN: J'ai cette insulte-l sur le coeur.

OCTAVE: Il faut quitter ton ressentiment.

LANDRE: Voudrais-tu m'abandonner, Scapin, dans la cruelle extrmit o se voit mon amour?

SCAPIN: Me venir faire,  l'improviste, un affront comme celui-l!

LANDRE: J'ai tort, je le confesse.

SCAPIN: Me traiter de coquin, de fripon, de pendard, d'infme!

LANDRE: J'en ai tous les regrets du monde.

SCAPIN: Me vouloir passer son pe au travers du corps!

LANDRE: Je t'en demande pardon de tout mon coeur, et s'il ne tient qu' me jeter  tes genoux, tu m'y vois, Scapin, pour te conjurer encore une fois de ne me point abandonner.

OCTAVE: Ah! ma foi! Scapin, il se faut rendre  cela.

SCAPIN: Levez-vous. Une autre fois, ne soyez point si prompt.

LANDRE: Me promets-tu de travailler pour moi?

SCAPIN: On y songera.

LANDRE: Mais tu sais que le temps presse.

SCAPIN: Ne vous mettez pas en peine. Combien est-ce qu'il vous faut?

LANDRE: Cinq cents cus.

SCAPIN: Et  vous?

OCTAVE: Deux cents pistoles.

SCAPIN: Je veux tirer cet argent de vos pres. Pour ce qui est du vtre, la machine est dj toute trouve; et quant au vtre, bien qu'avare au dernier degr, il y faudra moins de faon encore, car vous savez que, pour l'esprit, il n'en a pas, grces  Dieu! grande provision, et je le livre pour une espce d'homme  qui l'on fera toujours croire tout ce que l'on voudra. Cela ne vous offense point: il ne tombe entre lui et vous aucun soupon de ressemblance; et vous savez assez l'opinion de tout le monde, qui veut qu'il ne soit votre pre que pour la forme.

LANDRE: Tout beau, Scapin.

SCAPIN: Bon, bon, on fait bien scrupule de cela: vous moquez-vous? Mais j'aperois venir le pre d'Octave. Commenons par lui, puisqu'il se prsente. Allez-vous-en tous deux. Et vous, avertissez votre Silvestre de venir vite jouer son rle.

Scne V

ARGANTE, SCAPIN.

SCAPIN: Le voil qui rumine.

ARGANTE: Avoir si peu de conduite et de considration! s'aller jeter dans un engagement comme celui-l! Ah, ah, jeunesse impertinente!

SCAPIN: Monsieur, votre serviteur.

ARGANTE: Bonjour, Scapin.

SCAPIN: Vous rvez  l'affaire de votre fils.

ARGANTE: Je t'avoue que cela me donne un furieux chagrin.

SCAPIN: Monsieur, la vie est mle de traverses. Il est bon de s'y tenir sans cesse prpar; et j'ai ou dire, il y a longtemps, une parole d'un ancien que j'ai toujours retenue.

ARGANTE: Quoi?

SCAPIN: Que pour peu qu'un pre de famille ait t absent de chez lui, il doit promener son esprit sur tous les fcheux accidents que son retour peut rencontrer: se figurer sa maison brle, son argent drob, sa femme morte, son fils estropi, sa fille suborne; et ce qu'il trouve qui ne lui est point arriv, l'imputer  bonne fortune. Pour moi, j'ai pratiqu toujours cette leon dans ma petite philosophie; et je ne suis jamais revenu au logis, que je ne me sois tenu prt  la colre de mes matres, aux rprimandes, aux injures, aux coups de pied au cul, aux bastonnades, aux trivires; et ce qui a manqu  m'arriver, j'en ai rendu grce  mon bon destin.

ARGANTE: Voil qui est bien. Mais ce mariage impertinent qui trouble celui que nous voulons faire est une chose que je ne puis souffrir, et je viens de consulter des avocats pour le faire casser.

SCAPIN: Ma foi! Monsieur, si vous m'en croyez, vous tcherez, par quelque autre voie, d'accommoder l'affaire. Vous savez ce que c'est que les procs en ce pays-ci, et vous allez vous enfoncer dans d'tranges pines.

ARGANTE: Tu as raison, je le vois bien. Mais quelle autre voie?

SCAPIN: Je pense que j'en ai trouv une. La compassion que m'a donne tantt votre chagrin m'a oblig  chercher dans ma tte quelque moyen pour vous tirer d'inquitude; car je ne saurais voir d'honntes pres chagrins par leurs enfants que cela ne m'meuve; et, de tout temps, je me suis senti pour votre personne une inclination particulire.

ARGANTE: Je te suis oblig.

SCAPIN: J'ai donc t trouver le frre de cette fille qui a t pouse. C'est un de ces braves de profession, de ces gens qui sont tous coups d'pe, qui ne parlent que d'chiner, et ne font non plus de conscience de tuer un homme que d'avaler un verre de vin. Je l'ai mis sur ce mariage, lui ai fait voir quelle facilit offrait la raison de la violence pour le faire casser, vos prrogatives du nom de pre, et l'appui que vous donnerait auprs de la justice et votre droit, et votre argent, et vos amis. Enfin je l'ai tant tourn de tous les cts, qu'il a prt l'oreille aux propositions que je lui ai faites d'ajuster l'affaire pour quelque somme; et il donnera son consentement  rompre le mariage, pourvu que vous lui donniez de l'argent.

ARGANTE: Et qu'a-t-il demand?

SCAPIN: Oh! d'abord, des choses par-dessus les maisons.

ARGANTE: Et quoi?

SCAPIN: Des choses extravagantes.

ARGANTE: Mais encore?

SCAPIN: Il ne parlait pas moins que de cinq ou six cents pistoles.

ARGANTE: Cinq ou six cents fivres quartaines qui le puissent serrer! Se moque-t-il des gens?

SCAPIN: C'est ce que je lui ai dit. J'ai rejet bien loin de pareilles propositions, et je lui ai bien fait entendre que vous n'tiez point une dupe, pour vous demander des cinq ou six cents pistoles. Enfin, aprs plusieurs discours, voici o s'est rduit le rsultat de notre confrence. "Nous voil au temps, m'a-t-il dit, que je dois partir pour l'arme. Je suis aprs  m'quiper, et le besoin que j'ai de quelque argent me fait consentir, malgr moi,  ce qu'on me propose. Il me faut un cheval de service, et je n'en saurais avoir un qui soit tant soit peu raisonnable  moins de soixante pistoles."

ARGANTE: H bien! pour soixante pistoles, je les donne.

SCAPIN: "Il faudra le harnais et les pistolets; et cela ira bien  vingt pistoles encore."

ARGANTE: Vingt pistoles, et soixante, ce serait quatre-vingts.

SCAPIN: Justement.

ARGANTE: C'est beaucoup; mais soit, je consens  cela.

SCAPIN: Il lui faut aussi un cheval pour monter son valet, qui cotera bien trente pistoles.

ARGANTE: Comment, diantre! Qu'il se promne! il n'aura rien du tout.

SCAPIN: Monsieur.

ARGANTE: Non, c'est un impertinent.

SCAPIN: Voulez-vous que son valet aille  pied?

ARGANTE: Qu'il aille comme il lui plaira, et le matre aussi.

SCAPIN: Mon Dieu! Monsieur, ne vous arrtez point  peu de chose. N'allez point plaider, je vous prie, et donnez tout pour vous sauver des mains de la justice.

ARGANTE: H bien! soit, je me rsous  donner encore ces trente pistoles.

SCAPIN: "Il me faut encore, a-t-il dit, un mulet pour porter."

ARGANTE: Oh! qu'il aille au diable avec son mulet! C'en est trop, et nous irons devant les juges.

SCAPIN: De grce, Monsieur.

ARGANTE: Non, je n'en ferai rien.

SCAPIN: Monsieur, un petit mulet.

ARGANTE: Je ne lui donnerais pas seulement un ne.

SCAPIN: Considrez.

ARGANTE: Non! j'aime mieux plaider.

SCAPIN: Eh! Monsieur, de quoi parlez-vous l, et  quoi vous rsolvez-vous? Jetez les yeux sur les dtours de la justice; voyez combien d'appels et de degrs de jurisdiction, combien de procdures embarrassantes, combien d'animaux ravissants par les griffes desquels il vous faudra passer, sergents, procureurs, avocats, greffiers, substituts, rapporteurs, juges, et leurs clercs. Il n'y a pas un de tous ces gens-l qui, pour la moindre chose, ne soit capable de donner un soufflet au meilleur droit du monde. Un sergent baillera de faux exploits, sur quoi vous serez condamn sans que vous le sachiez. Votre procureur s'entendra avec votre partie, et vous vendra  beaux deniers comptants. Votre avocat, gagn de mme, ne se trouvera point lorsqu'on plaidera votre cause, ou dira des raisons qui ne feront que battre la campagne, et n'iront point au fait. Le greffier dlivrera par contumace des sentences et arrts contre vous. Le clerc du rapporteur soustraira des pices, ou le rapporteur mme ne dira pas ce qu'il a vu. Et quand, par les plus grandes prcautions du monde, vous aurez par tout cela, vous serez bahi que vos juges auront t sollicits contre vous, ou par des gens dvots, ou par des femmes qu'ils aimeront. Eh! Monsieur, si vous le pouvez, sauvez-vous de cet enfer-l. C'est tre damn ds ce monde que d'avoir  plaider, et la seule pense d'un procs serait capable de me faire fuir jusqu'aux Indes.

ARGANTE:  combien est-ce qu'il fait monter le mulet?

SCAPIN: Monsieur, pour le mulet, pour son cheval et celui de son homme, pour le harnais et les pistolets, et pour payer quelque petite chose qu'il doit  son htesse, il demande en tout deux cents pistoles.

ARGANTE: Deux cents pistoles?

SCAPIN: Oui.

ARGANTE, se promenant en colre le long du thtre: Allons, allons, nous plaiderons.

SCAPIN: Faites rflexion.

ARGANTE: Je plaiderai.

SCAPIN: Ne vous allez point jeter.

ARGANTE: Je veux plaider.

SCAPIN: Mais, pour plaider, il vous faudra de l'argent: il vous en faudra pour l'exploit; il vous en faudra pour le contrle; il vous en faudra pour la procuration, pour la prsentation, conseils, productions, et journes du procureur; il vous en faudra pour les consultations et plaidoiries des avocats, pour le droit de retirer le sac, et pour les grosses d'critures; il vous en faudra pour le rapport des substituts, pour les pices de conclusion, pour l'enregistrement du greffier, faon d'appointement, sentences et arrts, contrles, signatures, et expditions de leurs clercs, sans parler de tous les prsents qu'il vous faudra faire. Donnez cet argent-l  cet homme-ci, vous voil hors d'affaire.

ARGANTE: Comment, deux cents pistoles?

SCAPIN: Oui: vous y gagnerez. J'ai fait un petit calcul en moi-mme de tous les frais de la justice; et j'ai trouv qu'en donnant deux cents pistoles  votre homme, vous en aurez de reste pour le moins cent cinquante, sans compter les soins, les pas, et les chagrins que vous pargnerez. Quand il n'y aurait  essuyer que les sottises que disent devant tout le monde de mchants plaisants d'avocats, j'aimerais mieux donner trois cents pistoles que de plaider.

ARGANTE: Je me moque de cela, et je dfie les avocats de rien dire de moi.

SCAPIN: Vous ferez ce qu'il vous plaira; mais si j'tais que de vous, je fuirais les procs.

ARGANTE: Je ne donnerai point deux cents pistoles.

SCAPIN: Voici l'homme dont il s'agit.

Scne VI

SILVESTRE, ARGANTE, SCAPIN.

SILVESTRE, dguis en spadassin: Scapin, faites-moi connatre un peu cet Argante, qui est pre d'Octave.

SCAPIN: Pourquoi, Monsieur?

SILVESTRE: Je viens d'apprendre qu'il veut me mettre en procs, et faire rompre par justice le mariage de ma soeur.

SCAPIN: Je ne sais pas s'il a cette pense; mais il ne veut point consentir aux deux cents pistoles que vous voulez, et il dit que c'est trop.

SILVESTRE: Par la mort! par la tte! par la ventre! si je le trouve, je le veux chiner, duss-je tre rou tout vif.
Argante, pour n'tre point vu, se tient, en tremblant, couvert de Scapin.

SCAPIN: Monsieur, ce pre d'Octave a du coeur, et peut-tre ne vous craindra-t-il point.

SILVESTRE: Lui? lui? Par la sang! par la tte! s'il tait l, je lui donnerais tout  l'heure de l'pe dans le ventre. Qui est cet homme-l?

SCAPIN: Ce n'est pas lui, Monsieur, ce n'est pas lui.

SILVESTRE: N'est-ce point quelqu'un de ses amis?

SCAPIN: Non, Monsieur, au contraire, c'est son ennemi capital.

SILVESTRE: Son ennemi capital?

SCAPIN: Oui.

SILVESTRE: Ah, parbleu! j'en suis ravi. Vous tes ennemi, Monsieur, de ce faquin d'Argante, eh?

SCAPIN: Oui, oui, je vous en rponds.

SILVESTRE, lui prend rudement la main: Touchez l, touchez. Je vous donne ma parole, et vous jure sur mon honneur, par l'pe que je porte, par tous les serments que je saurais faire, qu'avant la fin du jour je vous dferai de ce maraud fieff, de ce faquin d'Argante. Reposez-vous sur moi.

SCAPIN: Monsieur, les violences en ce pays-ci ne sont gure souffertes.

SILVESTRE: Je me moque de tout, et je n'ai rien  perdre.

SCAPIN: Il se tiendra sur ses gardes assurment; et il a des parents, des amis, et des domestiques, dont il se fera un secours contre votre ressentiment.

SILVESTRE: C'est ce que je demande, morbleu! C'est ce que je demande. (Il met l'pe  la main, et pousse de tous les cts, comme s'il y avait plusieurs personnes devant lui) Ah, tte! ah, ventre! Que ne le trouv-je  cette heure avec tout son secours! Que ne parat-il  mes yeux au milieu de trente personnes! Que ne les vois-je fondre sur moi les armes  la main! Comment, marauds, vous avez la hardiesse de vous attaquer  moi? Allons, morbleu! tue, point de quartier. Donnons. Ferme. Poussons. Bon pied, bon oeil. Ah! coquins, ah! canaille, vous en voulez par l; je vous en ferai tter votre sol. Soutenez, marauds, soutenez. Allons.  cette botte.  cette autre.  celle-ci.  celle-l. Comment, vous reculez? Pied ferme, morbleu! pied ferme.

SCAPIN: Eh, eh, eh! Monsieur, nous n'en sommes pas.

SILVESTRE: Voil qui vous apprendra  vous oser jouer  moi.

SCAPIN: H bien, vous voyez combien de personnes tues pour deux cents pistoles. Oh sus! Je vous souhaite une bonne fortune.

ARGANTE, tout tremblant: Scapin.

SCAPIN: Plat-il?

ARGANTE: Je me rsous  donner les deux cents pistoles.

SCAPIN: J'en suis ravi, pour l'amour de vous.

ARGANTE: Allons le trouver, je les ai sur moi.

SCAPIN: Vous n'avez qu' me les donner. Il ne faut pas pour votre honneur que vous paraissiez l, aprs avoir pass ici pour autre que ce que vous tes; et de plus, je craindrais qu'en vous faisant connatre, il n'allt s'aviser de vous demander davantage.

ARGANTE: Oui; mais j'aurais t bien aise de voir comme je donne mon argent.

SCAPIN: Est-ce que vous vous dfiez de moi?

ARGANTE: Non pas; mais.

SCAPIN: Parbleu, Monsieur, je suis un fourbe, ou je suis honnte homme: c'est l'un des deux. Est-ce que je voudrais vous tromper, et que dans tout ceci j'ai d'autre intrt que le vtre, et celui de mon matre,  qui vous voulez vous allier? Si je vous suis suspect, je ne me mle plus de rien, et vous n'avez qu' chercher, ds cette heure, qui accommodera vos affaires.

ARGANTE: Tiens donc.

SCAPIN: Non, Monsieur, ne me confiez point votre argent. Je serai bien aise que vous vous serviez de quelque autre.

ARGANTE: Mon Dieu! tiens.

SCAPIN: Non, vous dis-je, ne vous fiez point  moi. Que sait-on si je ne veux point vous attraper votre argent?

ARGANTE: Tiens, te dis-je, ne me fais point contester davantage. Mais songe  bien prendre tes srets avec lui.

SCAPIN: Laissez-moi faire, il n'a pas affaire  un sot.

ARGANTE: Je vais t'attendre chez moi.

SCAPIN: Je ne manquerai pas d'y aller. Et un. Je n'ai qu' chercher l'autre. Ah, ma foi! le voici. Il semble que le Ciel, l'un aprs l'autre, les amne dans mes filets.

Scne VII

GRONTE, SCAPIN.

SCAPIN, faisant semblant de ne pas voir Gronte:  Ciel!  disgrce imprvue!  misrable pre! Pauvre Gronte, que feras-tu?

GRONTE: Que dit-il l de moi, avec ce visage afflig?

SCAPIN: N'y a-t-il personne qui puisse me dire o est le seigneur Gronte?

GRONTE: Qu'y a-t-il, Scapin?

SCAPIN: O pourrai-je le rencontrer, pour lui dire cette infortune?

GRONTE: Qu'est-ce que c'est donc?

SCAPIN: En vain je cours de tous cts pour le pouvoir trouver.

GRONTE: Me voici.

SCAPIN: Il faut qu'il soit cach en quelque endroit qu'on ne puisse point deviner.

GRONTE: Hol! es-tu aveugle, que tu ne me vois pas?

SCAPIN: Ah! Monsieur, il n'y a pas moyen de vous rencontrer.

GRONTE: Il y a une heure que je suis devant toi. Qu'est-ce que c'est donc qu'il y a?

SCAPIN: Monsieur.

GRONTE: Quoi?

SCAPIN: Monsieur, votre fils.

GRONTE: H bien! mon fils.

SCAPIN: Est tomb dans une disgrce la plus trange du monde.

GRONTE: Et quelle?

SCAPIN: Je l'ai trouv tantt tout triste, de je ne sais quoi que vous lui avez dit, o vous m'avez ml assez mal  propos; et, cherchant  divertir cette tristesse, nous nous sommes alls promener sur le port. L, entre autres plusieurs choses, nous avons arrt nos yeux sur une galre turque assez bien quipe. Un jeune Turc de bonne mine nous a invits d'y entrer, et nous a prsent la main. Nous y avons pass; il nous a fait mille civilits, nous a donn la collation, o nous avons mang des fruits les plus excellents qui se puissent voir, et bu du vin que nous avons trouv le meilleur du monde.

GRONTE: Qu'y a-t-il de si affligeant en tout cela?

SCAPIN: Attendez, Monsieur, nous y voici. Pendant que nous mangions, il a fait mettre la galre en mer, et, se voyant loign du port, il m'a fait mettre dans un esquif, et m'envoie vous dire que si vous ne lui envoyez par moi tout  l'heure cinq cents cus, il va vous emmener votre fils en Alger.

GRONTE: Comment, diantre! cinq cents cus?

SCAPIN: Oui, Monsieur; et de plus, il ne m'a donn pour cela que deux heures.

GRONTE: Ah le pendard de Turc, m'assassiner de la faon!

SCAPIN: C'est  vous, Monsieur, d'aviser promptement aux moyens de sauver des fers un fils que vous aimez avec tant de tendresse.

GRONTE: Que diable allait-il faire dans cette galre?

SCAPIN: Il ne songeait pas  ce qui est arriv.

GRONTE: Va-t'en, Scapin, va-t'en vite dire  ce Turc que je vais envoyer la justice aprs lui.

SCAPIN: La justice en pleine mer! Vous moquez-vous des gens?

GRONTE: Que diable allait-il faire dans cette galre?

SCAPIN: Une mchante destine conduit quelquefois les personnes.

GRONTE: Il faut, Scapin, il faut que tu fasses ici l'action d'un serviteur fidle.

SCAPIN: Quoi, Monsieur?

GRONTE: Que tu ailles dire  ce Turc qu'il me renvoie mon fils, et que tu te mets  sa place jusqu' ce que j'aie amass la somme qu'il demande.

SCAPIN: Eh! Monsieur, songez-vous  ce que vous dites? et vous figurez-vous que ce Turc ait si peu de sens, que d'aller recevoir un misrable comme moi  la place de votre fils?

GRONTE: Que diable allait-il faire dans cette galre?

SCAPIN: Il ne devinait pas ce malheur. Songez, Monsieur, qu'il ne m'a donn que deux heures.

GRONTE: Tu dis qu'il demande.

SCAPIN: Cinq cents cus.

GRONTE: Cinq cents cus! N'a-t-il point de conscience?

SCAPIN: Vraiment oui, de la conscience  un Turc.

GRONTE: Sait-il bien ce que c'est que cinq cents cus?

SCAPIN: Oui, Monsieur, il sait que c'est mille cinq cents livres.

GRONTE: Croit-il, le tratre, que mille cinq cents livres se trouvent dans le pas d'un cheval?

SCAPIN: Ce sont des gens qui n'entendent point de raison.

GRONTE: Mais que diable allait-il faire dans cette galre?

SCAPIN: Il est vrai. Mais quoi? on ne prvoyait pas les choses. De grce, Monsieur, dpchez.

GRONTE: Tiens, voil la clef de mon armoire.

SCAPIN: Bon.

GRONTE: Tu l'ouvriras.

SCAPIN: Fort bien.

GRONTE: Tu trouveras une grosse clef du ct gauche, qui est celle de mon grenier.

SCAPIN: Oui.

GRONTE: Tu iras prendre toutes les hardes qui sont dans cette grande manne, et tu les vendras aux fripiers, pour aller racheter mon fils.

SCAPIN, en lui rendant la clef: Eh! Monsieur, rvez-vous? Je n'aurais pas cent francs de tout ce que vous dites; et ce plus, vous savez le peu de temps qu'on m'a donn.

GRONTE: Mais que diable allait-il faire  cette galre?

SCAPIN: Oh! que de paroles perdues! Laissez l cette galre, et songez que le temps presse, et que vous courez risque de perdre votre fils. Hlas! mon pauvre matre, peut-tre que je ne te verrai de ma vie, et qu' l'heure que je parle, on t'emmne esclave en Alger. Mais le Ciel me sera tmoin que j'ai fait pour toi tout ce que j'ai pu; et que si tu manques  tre rachet, il n'en faut accuser que le peu d'amiti d'un pre.

GRONTE: Attends, Scapin, je m'en vais qurir cette somme.

SCAPIN: Dpchez donc vite, Monsieur, je tremble que l'heure ne sonne.

GRONTE: N'est-ce pas quatre cents cus que tu dis?

SCAPIN: Non: cinq cents cus.

GRONTE: Cinq cents cus?

SCAPIN: Oui.

GRONTE: Que diable allait-il faire  cette galre?

SCAPIN: Vous avez raison, mais htez-vous.

GRONTE: N'y avait-il point d'autre promenade?

SCAPIN: Cela est vrai. Mais faites promptement.

GRONTE: Ah, maudite galre!

SCAPIN: Cette galre lui tient au coeur.

GRONTE: Tiens, Scapin, je ne me souvenais pas que je viens justement de recevoir cette somme en or, et je ne croyais pas qu'elle dt m'tre si tt ravie. (Il lui prsente sa bourse, qu'il ne laisse pourtant pas aller; et, dans ses transports, il fait aller son bras de ct et d'autre, et Scapin le sien pour avoir la bourse) Tiens. Va-t'en racheter mon fils.

SCAPIN: Oui, Monsieur.

GRONTE: Mais dis  ce Turc que c'est un sclrat.

SCAPIN: Oui.

GRONTE: Un infme.

SCAPIN: Oui.

GRONTE: Un homme sans foi, un voleur.

SCAPIN: Laissez-moi faire.

GRONTE: Qu'il me tire cinq cents cus contre toute sorte de droit.

SCAPIN: Oui.

GRONTE: Que je ne les lui donne ni  la mort, ni  la vie.

SCAPIN: Fort bien.

GRONTE: Et que si jamais je l'attrape, je saurai me venger de lui.

SCAPIN: Oui.

GRONTE, remet la bourse dans sa poche, et s'en va: Va, va vite requrir mon fils.

SCAPIN, allant aprs lui: Hol! Monsieur.

GRONTE: Quoi?

SCAPIN: O est donc cet argent?

GRONTE: Ne te l'ai-je pas donn?

SCAPIN: Non vraiment, vous l'avez remis dans votre poche.

GRONTE: Ah! c'est la douleur qui me trouble l'esprit.

SCAPIN: Je le vois bien.

GRONTE: Que diable allait-il faire dans cette galre? Ah, maudite galre! tratre de Turc  tous les diables!

SCAPIN: Il ne peut digrer les cinq cents cus que je lui arrache; mais il n'est pas quitte envers moi, et je veux qu'il me paye en une autre monnaie l'imposture qu'il m'a faite auprs de son fils.

Scne VIII

OCTAVE, LANDRE, SCAPIN.

OCTAVE: H bien! Scapin, as-tu russi pour moi dans ton entreprise?

LANDRE: As-tu fait quelque chose pour tirer mon amour de la peine o il est?

SCAPIN: Voil deux cents pistoles que j'ai tires de votre pre.

OCTAVE: Ah! que tu me donnes de joie!

SCAPIN: Pour vous, je n'ai pu faire rien.

LANDRE veut s'en aller: Il faut donc que j'aille mourir; et je n'ai que faire de vivre, si Zerbinette m'est te.

SCAPIN: Hol, hol! tout doucement. Comme diantre vous allez vite!

LANDRE se retourne: Que veux-tu que je devienne?

SCAPIN: Allez, j'ai votre affaire ici.

LANDRE revient: Ah! tu me redonnes la vie.

SCAPIN: Mais  condition que vous me permettrez  moi une petite vengeance contre votre pre, pour le tour qu'il m'a fait.

LANDRE: Tout ce que tu voudras.

SCAPIN: Vous me le promettez devant tmoin.

LANDRE: Oui.

SCAPIN: Tenez, voil cinq cents cus.

LANDRE: Allons en promptement acheter celle que j'adore.

ACTE III, Scne premire

ZERBINETTE, HYACINTE, SCAPIN, SILVESTRE.

SILVESTRE: Oui, vos amants ont arrt entre eux que vous fussiez ensemble; et nous nous acquittons de l'ordre qu'ils nous ont donn.

HYACINTE: Un tel ordre n'a rien qui ne me soit fort agrable. Je reois avec joie une compagne de la sorte; et il ne tiendra pas  moi que l'amiti qui est entre les personnes que nous aimons, ne se rpande entre nous deux.

ZERBINETTE: J'accepte la proposition, et ne suis point personne  reculer, lorsqu'on m'attaque d'amiti.

SCAPIN: Et lorsque c'est d'amour qu'on vous attaque?

ZERBINETTE: Pour l'amour, c'est une autre chose: on y court un peu plus de risque, et je n'y suis pas si hardie.

SCAPIN: Vous l'tes, que je crois, contre mon matre maintenant; et ce qu'il vient de faire pour vous, doit vous donner du coeur pour rpondre comme il faut  sa passion.

ZERBINETTE: Je ne m'y fie encore que de la bonne sorte; et ce n'est pas assez pour m'assurer entirement, que ce qu'il vient de faire. J'ai l'humeur enjoue, et sans cesse je ris; mais tout en riant, je suis srieuse sur de certains chapitres; et ton matre s'abusera, s'il croit qu'il lui suffise de m'avoir achete pour me voir toute  lui. Il doit lui en coter autre chose que de l'argent; et pour rpondre  son amour de la manire qu'il souhaite, il me faut un don de sa foi qui soit assaisonn de certaines crmonies qu'on trouve ncessaires.

SCAPIN: C'est l aussi comme il l'entend. Il ne prtend  vous qu'en tout bien et en tout honneur; et je n'aurais pas t homme  me mler de cette affaire, s'il avait une autre pense.

ZERBINETTE: C'est ce que je veux croire, puisque vous me le dites; mais, du ct du pre, j'y prvois des empchements.

SCAPIN: Nous trouverons moyen d'accommoder les choses.

HYACINTE: La ressemblance de nos destins doit contribuer encore  faire natre notre amiti; et nous nous voyons toutes deux dans les mmes alarmes, toutes deux exposes  la mme infortune.

ZERBINETTE: Vous avez cet avantage, au moins, que vous savez de qui vous tes ne; et que l'appui de vos parents, que vous pouvez faire connatre, est capable d'ajuster tout, peut assurer votre bonheur, et faire donner un consentement au mariage qu'on trouve fait. Mais pour moi, je ne rencontre aucun secours dans ce que je puis tre, et l'on me voit dans un tat qui n'adoucira pas les volonts d'un pre qui ne regarde que le bien.

HYACINTE: Mais aussi avez-vous cet avantage, que l'on ne tente point par un autre parti celui que vous aimez.

ZERBINETTE: Le changement du coeur d'un amant n'est pas ce qu'on peut le plus craindre. On se peut naturellement croire assez de mrite pour garder sa conqute; et ce que je vois de plus redoutable dans ces sortes d'affaires, c'est la puissance paternelle, auprs de qui tout le mrite ne sert de rien.

HYACINTE: Hlas! pourquoi faut-il que de justes inclinations se trouvent traverses? La douce chose que d'aimer, lorsque l'on ne voit point d'obstacle  ces aimables chanes dont deux cours se lient ensemble!

SCAPIN: Vous vous moquez: la tranquillit en amour est un calme dsagrable; un bonheur tout uni nous devient ennuyeux; il faut du haut et du bas dans la vie; et les difficults qui se mlent aux choses rveillent les ardeurs, augmentent les plaisirs.

ZERBINETTE: Mon Dieu, Scapin, fais-nous un peu ce rcit, qu'on m'a dit qui est si plaisant, du stratagme dont tu t'es avis pour tirer de l'argent de ton vieillard avare. Tu sais qu'on ne perd point sa peine lorsqu'on me fait un conte, et que je le paye assez bien par la joie qu'on m'y voit prendre.

SCAPIN: Voil Silvestre qui s'en acquittera aussi bien que moi. J'ai dans la tte certaine petite vengeance, dont je vais goter le plaisir.

SILVESTRE: Pourquoi, de gaiet de coeur, veux-tu chercher  t'attirer de mchantes affaires?

SCAPIN: Je me plais  tenter des entreprises hasardeuses.

SILVESTRE: Je te l'ai dj dit, tu quitterais le dessein que tu as, si tu m'en voulais croire.

SCAPIN: Oui, mais c'est moi que j'en croirai.

SILVESTRE:  quoi diable te vas-tu amuser?

SCAPIN: De quoi diable te mets-tu en peine?

SILVESTRE: C'est que je vois que, sans ncessit, tu vas courir risque de t'attirer une venue de coups de bton.

SCAPIN: H bien! c'est aux dpens de mon dos, et non pas du tien.

SILVESTRE: Il est vrai que tu es matre de tes paules, et tu en disposeras comme il te plaira.

SCAPIN: Ces sortes de prils ne m'ont jamais arrt, et je hais ces cours pusillanimes qui, pour trop prvoir les suites des choses, n'osent rien entreprendre.

ZERBINETTE: Nous aurons besoin de tes soins.

SCAPIN: Allez: je vous irai bientt rejoindre. Il ne sera pas dit qu'impunment on m'ait mis en tat de me trahir moi-mme, et de dcouvrir des secrets qu'il tait bon qu'on ne st pas.

Scne II

GRONTE, SCAPIN.

GRONTE: H bien, Scapin, comment va l'affaire de mon fils?

SCAPIN: Votre fils, Monsieur, est en lieu de sret; mais vous courez maintenant, vous, le pril le plus grand du monde, et je voudrais pour beaucoup que vous fussiez dans votre logis.

GRONTE: Comment donc?

SCAPIN:  l'heure que je parle, on vous cherche de toutes parts pour vous tuer.

GRONTE: Moi?

SCAPIN: Oui.

GRONTE: Et qui?

SCAPIN: Le frre de cette personne qu'Octave a pouse. Il croit que le dessein que vous avez de mettre votre fille  la place que tient sa soeur est ce qui pousse le plus fort  faire rompre leur mariage; et, dans cette pense, il a rsolu hautement de dcharger son dsespoir sur vous et vous ter la vie pour venger son honneur. Tous ses amis, gens d'pe comme lui, vous cherchent de tous les cts, et demandent de vos nouvelles. J'ai vu mme de et del des soldats de sa compagnie qui interrogent ceux qu'ils trouvent, et occupent par pelotons toutes les avenues de votre maison. De sorte que vous ne sauriez aller chez vous, vous ne sauriez faire un pas ni  droit, ni  gauche, que vous ne tombiez dans leurs mains.

GRONTE: Que ferai-je, mon pauvre Scapin?

SCAPIN: Je ne sais pas, Monsieur, et voici une trange affaire. Je tremble pour vous depuis les pieds jusqu' la tte, et. Attendez.
Il se retourne, et fait semblant d'aller voir au bout du thtre s'il n'y a personne.

GRONTE, en tremblant: Eh?

SCAPIN, en revenant: Non, non, non, ce n'est rien.

GRONTE: Ne saurais-tu trouver quelque moyen pour me tirer de peine?

SCAPIN: J'en imagine bien un; mais je courrais risque, moi, de me faire assommer.

GRONTE: Eh! Scapin, montre-toi serviteur zl: ne m'abandonne pas, je te prie.

SCAPIN: Je le veux bien. J'ai une tendresse pour vous qui ne saurait souffrir que je vous laisse sans secours.

GRONTE: Tu en seras rcompens, je t'assure; et je te promets cet habit-ci, quand je l'aurai un peu us.

SCAPIN: Attendez. Voici une affaire que je me suis trouve fort  propos pour vous sauver. Il faut que vous vous mettiez dans ce sac et que.

GRONTE, croyant voir quelqu'un: Ah!

SCAPIN: Non, non, non, non, ce n'est personne. Il faut, dis-je, que vous vous mettiez l dedans, et que vous gardiez de remuer en aucune faon. Je vous chargerai sur mon dos, comme un paquet de quelque chose, et je vous porterai ainsi au travers de vos ennemis, jusque dans votre maison, o quand nous serons une fois, nous pourrons nous barricader, et envoyer qurir main-forte contre la violence.

GRONTE: L'invention est bonne.

SCAPIN: La meilleure du monde. Vous allez voir. ( part) Tu me payeras l'imposture.

GRONTE: Eh?

SCAPIN: Je dis que vos ennemis seront bien attraps. Mettez-vous bien jusqu'au fond, et surtout prenez garde de ne vous point montrer, et de ne branler pas, quelque chose qui puisse arriver.

GRONTE: Laisse-moi faire. Je saurai me tenir.

SCAPIN: Cachez-vous: voici un spadassin qui vous cherche. (En contrefaisant sa voix) "Quoi? J n'aurai pas l'abantage d tuer c Geronte, et quelqu'un par charit n m'enseignera pas o il est?" ( Gronte avec sa voix ordinaire) Ne branlez pas. (Reprenant son ton contrefait) "Caddis, j l trouberai, s cacht-il au centre d la terre," ( Gronte avec son ton naturel) Ne vous montrez pas. (Tout le langage gascon est suppos de celui qu'il contrefait, et le reste de lui) "Oh, l'homme au sac!" Monsieur. "J t vaille un louis, et m'enseigne o put tre Gronte." Vous cherchez le seigneur Gronte? "Oui, mordi! J l cherche." Et pour quelle affaire, Monsieur? "Pour quelle affaire?" Oui. "J beux, caddis, l faire mourir sous les coups de vaton." Oh! Monsieur, les coups de bton ne se donnent point  des gens comme lui, et ce n'est pas un homme  tre trait de la sorte. "Qui, c fat d Geronte, c maraut, c veltre?" Le seigneur Gronte, Monsieur, n'est ni fat, ni maraud, ni beltre, et vous devriez, s'il vous plat, parler d'autre faon. "Comment, tu m traites,  moi, avec cette hautur?" Je dfends, comme je dois, un homme d'honneur qu'on offense. "Est-ce que tu es des amis d c Geronte?" Oui, Monsieur, j'en suis. "Ah! Caddis, tu es de ses amis,  la vonne hure." (Il donne plusieurs coups de bton sur le sac) "Tiens. Boil c qu j t vaille pour lui." Ah, ah, ah! Ah, Monsieur! Ah, ah, Monsieur! Tout beau. Ah, doucement, ah, ah, ah! "Va, porte-lui cela de ma part. Adiusias." Ah! diable soit le Gascon! Ah!
En se plaignant et remuant le dos, comme s'il avait reu les coups de bton.

GRONTE, mettant la tte hors du sac: Ah! Scapin, je n'en puis plus.

SCAPIN: Ah! Monsieur, je suis tout moulu, et les paules me font un mal pouvantable.

GRONTE: Comment? c'est sur les miennes qu'il a frapp.

SCAPIN: Nenni, Monsieur, c'tait sur mon dos qu'il frappait.

GRONTE: Que veux-tu dire? J'ai bien senti les coups, et les sens bien encore.

SCAPIN: Non, vous dis-je, ce n'est que le bout du bton qui a t jusque sur vos paules.

GRONTE: Tu devais donc te retirer un peu plus loin, pour m'pargner.

SCAPIN lui remet la tte dans le sac: Prenez garde. En voici un autre qui a la mine d'un tranger. (Cet endroit est de mme celui du Gascon, pour le changement de langage, et le jeu de thtre) "Parti! Moi courir comme une Basque, et moi ne pouvre point troufair de tout le jour sti tiable de Gironte?" Cachez-vous bien. "Dites-moi un peu fous, monsir l'homme, s'il ve plaist, fous savoir point o l'est sti Gironte que moi cherchair?" Non, Monsieur, je ne sais point o est Gronte. "Dites-moi-le vous frenchemente, moi li fouloir pas grande chose  lui. L'est seulemente pour li donnair un petite rgale sur le dos d'un douzaine de coups de bastonne, et de trois ou quatre petites coups d'pe au trafers de son poitrine." Je vous assure, Monsieur, que je ne sais pas o il est. "Il me semble que j'y foi remuair quelque chose dans sti sac." Pardonnez-moi, Monsieur. "Li est assurment quelque histoire l tetans." Point du tout, Monsieur. "Moi l'avoir enfie de tonner ain coup d'pe dans ste sac." Ah! Monsieur, gardez-vous-en bien. "Montre-le-moi un peu fous ce que c'estre l." Tout beau, Monsieur. "Quement? tout beau?" Vous n'avez que faire de vouloir voir ce que je porte. "Et moi, je le fouloir foir, moi." Vous ne le verrez point. "Ahi que de badinemente!" Ce sont hardes qui m'appartiennent. "Montre-moi fous, te dis-je." Je n'en ferai rien. "Toi ne faire rien?" Non. "Moi pailler de ste bastonne dessus les paules de toi." Je me moque de cela. "Ah! toi faire le trole." Ahi, ahi, ahi; ah, Monsieur, ah, ah, ah, ah. "Jusqu'au refoir: l'estre l un petit leon pour li apprendre  toi  parlair insolentemente." Ah! peste soit du baragouineux! Ah!

GRONTE, sortant sa tte du sac: Ah! je suis rou.

SCAPIN: Ah! je suis mort.

GRONTE: Pourquoi diantre faut-il qu'ils frappent sur mon dos?

SCAPIN, lui remettant sa tte dans le sac: Prenez garde, voici une demi-douzaine de soldats tout ensemble. (Il contrefait plusieurs personnes ensemble) "Allons, tchons  trouver ce Gronte, cherchons partout. N'pargnons point nos pas. Courons toute la ville. N'oublions aucun lieu. Visitons tout. Furetons de tous les cts. Par o irons-nous? Tournons par l. Non, par Ici.  gauche.  droit. Nenni. Si fait." Cachez-vous bien. "Ah! camarades, voici son valet. Allons, coquin, il faut que tu nous enseignes o est ton matre." Eh! Messieurs, ne me maltraitez point. "Allons, dis-nous o il est. Parle. Hte-toi. Expdions. Dpche vite. Tt." Eh! Messieurs, doucement. (Gronte met doucement la tte hors du sac, et aperoit la fourberie de Scapin) "Si tu ne nous fais trouver ton matre tout  l'heure, nous allons faire pleuvoir sur toi une onde de coups de bton." J'aime mieux souffrir toute chose que de vous dcouvrir mon matre. "Nous allons t'assommer." Faites tout ce qu'il vous plaira. "Tu as envie d'tre battu. Ah! Tu en veux tter? Voil." Oh!
Comme il est prt de frapper, Gronte sort du sac, et Scapin s'enfuit.

GRONTE: Ah, infme! ah, tratre! ah, sclrat! C'est ainsi que tu m'assassines.

Scne III

ZERBINETTE, GRONTE.

ZERBINETTE: Ah, ah, je veux prendre un peu l'air.

GRONTE: Tu me le paieras, je te jure.

ZERBINETTE: Ah, ah, ah, ah, la plaisante histoire! et la bonne dupe que ce vieillard!

GRONTE: Il n'y a rien de plaisant  cela; et vous n'avez que faire d'en rire.

ZERBINETTE: Quoi? que voulez-vous dire, Monsieur?

GRONTE: Je veux dire que vous ne devez pas vous moquer de moi.

ZERBINETTE: De vous?

GRONTE: Oui.

ZERBINETTE: Comment? qui songe  se moquer de vous?

GRONTE: Pourquoi venez-vous ici me rire au nez?

ZERBINETTE: Cela ne vous regarde point, et je ris toute seule d'un conte qu'on vient de me faire, le plus plaisant qu'on puisse entendre. Je ne sais pas si c'est parce que je suis intresse dans la chose; mais je n'ai jamais trouv rien de si drle qu'un tour qui vient d'tre jou par un fils  son pre, pour en attraper de l'argent.

GRONTE: Par un fils  son pre, pour en attraper de l'argent?

ZERBINETTE: Oui. Pour peu que vous me pressiez, vous me trouverez assez dispose  vous dire l'affaire, et j'ai une dmangeaison naturelle  faire part des contes que je sais.

GRONTE: Je vous prie de me dire cette histoire.

ZERBINETTE: Je le veux bien. Je ne risquerai pas grand'chose  vous la dire, et c'est une aventure qui n'est pas pour tre longtemps secrte. La destine a voulu que je me trouvasse parmi une bande de ces personnes qu'on appelle  gyptiens, et qui, rdant de province en province, se mlent de dire la bonne fortune, et quelquefois de beaucoup d'autres choses. En arrivant dans cette ville, un jeune homme me vit, et conut pour moi de l'amour. Ds ce moment, il s'attache  mes pas, et le voil d'abord comme tous les jeunes gens, qui croient qu'il n'y a qu' parler, et qu'au moindre mot qu'ils nous disent, leurs affaires sont faites; mais il trouva une fiert qui lui fit un peu corriger ses premires penses. Il fit connatre sa passion aux gens qui me tenaient, et il les trouva disposs  me laisser  lui moyennant quelque somme. Mais le mal de l'afffaire tait que mon amant se trouvait dans l'tat o l'on voit trs souvent la plupart des fils de famille, c'est--dire qu'il tait un peu dnu d'argent; et il a un pre qui, quoique riche, est un avaricieux fieff, le plus vilain homme du monde. Attendez. Ne me saurais-je souvenir de son nom? Haye! Aidez-moi un peu. Ne pouvez-vous me nommer quelqu'un de cette ville qui soit connu pour tre avare au dernier point?

GRONTE: Non.

ZERBINETTE: Il y a  son nom du ron. ronte. Or. Oronte. Non. G. Gronte; oui, Gronte, justement; voil mon vilain, je l'ai trouv, c'est ce ladre-l que je dis. Pour venir  notre conte, nos gens ont voulu aujourd'hui partir de cette ville; et mon amant m'allait perdre faute d'argent, si, pour en tirer de son pre, il n'avait trouv du secours dans l'industrie d'un serviteur qu'il a. Pour le nom du serviteur, je le sais  merveille: il s'appelle Scapin; c'est un homme incomparable, et il mrite toutes les louanges qu'on peut donner.

GRONTE: Ah! coquin que tu es!

ZERBINETTE: Voici le stratagme dont il s'est servi pour attraper sa dupe. Ah, ah, ah, ah. Je ne saurais m'en souvenir, que je ne rie de tout mon coeur. Ah, ah, ah. Il est all trouver ce chien d'avare, ah, ah, ah, et lui a dit qu'en se promenant sur le port avec son fils, hi, hi, ils avaient vu une galre turque o on les avait invits d'entrer; qu'un jeune Turc leur y avait donn la collation, ah; que, tandis qu'ils mangeaient, on avait mis la galre en mer; et que le Turc l'avait renvoy, lui seul,  terre dans un esquif, avec ordre de dire au pre de son matre qu'il emmenait son fils en Alger, s'il ne lui envoyait tout  l'heure cinq cents cus. Ah, ah, ah. Voil mon ladre, mon vilain dans de furieuses angoisses; et la tendresse qu'il a pour son fils fait un combat trange avec son avarice. Cinq cents cus qu'on lui demande sont justement cinq cents coups de poignard qu'on lui donne. Ah, ah, ah. Il ne peut se rsoudre  tirer cette somme de ses entrailles; et la peine qu'il souffre lui fait trouver cent moyens ridicules pour ravoir son fils. Ah, ah, ah. Il veut envoyer la justice en mer aprs la galre du Turc. Ah, ah, ah. Il sollicite son valet de s'aller offrir  tenir la place de son fils, jusqu' ce qu'il ait amass l'argent qu'il n'a pas envie de donner. Ah, ah, ah. Il abandonne, pour faire les cinq cents cus, quatre ou cinq vieux habits qui n'en valent pas trente. Ah, ah, ah. Le valet lui fait comprendre,  tous coups, l'impertinence de ses propositions, et chaque rflexion est douloureusement accompagne d'un: "Mais que diable allait-il faire  cette galre? Ah! maudite galre! Tratre de Turc!" Enfin, aprs plusieurs dtours, aprs avoir longtemps gmi et soupir. Mais il me semble que vous ne riez point de mon conte. Qu'en dites-vous?

GRONTE: Je dis que le jeune homme est un pendard, un insolent, qui sera puni par son pre du tour qu'il lui a fait; que l'Egyptienne est une malavise, une impertinente, de dire des injures  un homme d'honneur, qui saura lui apprendre  venir ici dbaucher les enfants de famille; et que le valet est un sclrat, qui sera par Gronte envoy au gibet avant qu'il soit demain.

Scne IV

SILVESTRE, ZERBINETTE.

SILVESTRE: O est-ce donc que vous vous chappez? Savez-vous bien que vous venez de parler l au pre de votre amant?

ZERBINETTE: Je viens de m'en douter, et je me suis adresse  lui-mme sans y penser, pour lui conter son histoire.

SILVESTRE: Comment, son histoire?

ZERBINETTE: Oui, j'tais toute remplie du conte, et je brlais de le redire. Mais qu'importe? Tant pis pour lui. Je ne vois pas que les choses pour nous en puissent tre ni pis ni mieux.

SILVESTRE: Vous aviez grande envie de babiller; et c'est avoir bien de la langue que de ne pouvoir se taire de ses propres affaires.

ZERBINETTE: N'aurait-il pas appris cela de quelque autre?

Scne V

ARGANTE, SILVESTRE.

ARGANTE: Hol! Silvestre.

SILVESTRE: Rentrez dans la maison. Voil mon matre qui m'appelle.

ARGANTE: Vous vous tes donc accords, coquin; vous vous tes accords, Scapin, vous, et mon fils, pour me fourber, et vous croyez que je l'endure?

SILVESTRE: Ma foi! Monsieur, si Scapin vous fourbe, je m'en lave les mains, et vous assure que je n'y trempe en aucune faon.

ARGANTE: Nous verrons cette affaire, pendard, nous verrons cette affaire, et je ne prtends pas qu'on me fasse passer la plume par le bec.

Scne VI

GRONTE, ARGANTE, SILVESTRE.

GRONTE: Ah! seigneur Argante, vous me voyez accabl de disgrce.

ARGANTE: Vous me voyez aussi dans un accablement horrible.

GRONTE: Le pendard de Scapin, par une fourberie, m'a attrap cinq cents cus.

ARGANTE: Le mme pendard de Scapin, par une fourberie aussi, m'a attrap deux cents pistoles.

GRONTE: Il ne s'est pas content de m'attraper cinq cents cus: il m'a trait d'une manire que j'ai honte de dire. Mais il me la paiera.

ARGANTE: Je veux qu'il me fasse raison de la pice qu'il m'a joue.

GRONTE: Et je prtends faire de lui une vengeance exemplaire.

SILVESTRE: Plaise au Ciel que dans tout ceci je n'aie point ma part!

GRONTE: Mais ce n'est pas encore tout, seigneur Argante, et un malheur nous est toujours l'avant-coureur d'un autre. Je me rjouissais aujourd'hui de l'esprance d'avoir ma fille, dont je faisais toute ma consolation; et je viens d'apprendre de mon homme qu'elle est partie il y a longtemps de Tarente, et qu'on y croit qu'elle a pri dans le vaisseau o elle s'embarqua.

ARGANTE: Mais pourquoi, s'il vous plat, la tenir  Tarente, et ne vous tre pas donn la joie de l'avoir avec vous?

GRONTE: J'ai eu mes raisons pour cela; et des intrts de famille m'ont oblig jusques ici  tenir fort secret ce second mariage. Mais que vois-je?

Scne VII

NRINE, ARGANTE, SILVESTRE, GRONTE.

GRONTE: Ah! te voil, nourrice.

NRINE, se jetant  ses genoux: Ah! seigneur Pandolphe, que.

GRONTE: Appelle-moi Gronte, et ne te sers plus de ce nom. Les raisons ont cess qui m'avaient oblig  le prendre parmi vous  Tarente.

NRINE: Las! que ce changement de nom nous a caus de troubles et d'inquitudes dans les soins que nous avons pris de vous venir chercher ici!

GRONTE: O est ma fille, et sa mre?

NRINE: Votre fille, Monsieur, n'est pas loin d'ici. Mais avant que de vous la faire voir, il faut que je vous demande pardon de l'avoir marie, dans l'abandonnement o, faute de vous rencontrer, je me suis trouve avec elle.

GRONTE: Ma fille marie!

NRINE: Oui, Monsieur.

GRONTE: Et avec qui?

NRINE: Avec un jeune homme nomm Octave, fils d'un certain seigneur Argante.

GRONTE:  Ciel!

ARGANTE: Quelle rencontre!

GRONTE: Mne-nous, mne-nous promptement o elle est.

NRINE: Vous n'avez qu' entrer dans ce logis.

GRONTE: Passe devant. Suivez-moi, suivez-moi, seigneur Argante.

SILVESTRE: Voil une aventure qui est tout  fait surprenante!

Scne VIII

SCAPIN, SILVESTRE.

SCAPIN: H bien! Silvestre, que font nos gens?

SILVESTRE: J'ai deux avis  te donner. L'un, que l'affaire d'Octave est accommode. Notre Hyacinte s'est trouve la fille du seigneur Gronte; et le hasard a fait ce que la prudence des pres avait dlibr. L'autre avis, c'est que les deux vieillards font contre toi des menaces pouvantables, et surtout le seigneur Gronte.

SCAPIN: Cela n'est rien. Les menaces ne m'ont jamais fait mal; et ce sont des nues qui passent bien loin sur nos ttes.

SILVESTRE: Prends garde  toi: les fils se pourraient bien raccommoder avec les pres, et toi demeurer dans la nasse.

SCAPIN: Laisse-moi faire, je trouverai moyen d'apaiser leur courroux, et.

SILVESTRE: Retire-toi, les voil qui sortent.

Scne IX

GRONTE, ARGANTE, SILVESTRE, NRINE, HYACINTE.

GRONTE: Allons, ma fille, venez chez moi. Ma joie aurait t parfaite, si j'y avais pu voir votre mre avec vous.

ARGANTE: Voici Octave, tout  propos.

Scne X

OCTAVE, ARGANTE, GRONTE, HYACINTE, NRINE, ZERBINETTE, SILVESTRE.

ARGANTE: Venez, mon fils, venez vous rjouir avec nous de l'heureuse aventure de votre mariage. Le Ciel.

OCTAVE, sans voir Hyacinte: Non, mon pre, toutes vos propositions de mariage ne serviront de rien. Je dois lever le masque avec vous, et l'on vous a dit mon engagement.

ARGANTE: Oui; mais tu ne sais pas.

OCTAVE: Je sais tout ce qu'il faut savoir.

ARGANTE: Je veux te dire que la fille du seigneur Gronte.

OCTAVE: La fille du seigneur Gronte ne me sera jamais de rien.

GRONTE: C'est elle.

OCTAVE: Non, Monsieur; je vous demande pardon, mes rsolutions sont prises.

SILVESTRE: coutez.

OCTAVE: Non: tais-toi, je n'coute rien.

ARGANTE: Ta femme.

OCTAVE: Non, vous dis-je, mon pre, je mourrai plutt que de quitter mon aimable Hyacinte. (Traversant le thtre pour aller  elle) Oui, vous avez beau faire, la voil celle  qui ma foi est engage; je l'aimerai toute ma vie et je ne veux point d'autre femme.

ARGANTE: H bien! c'est elle qu'on te donne. Quel diable d'tourdi, qui suit toujours sa pointe!

HYACINTE: Oui, Octave, voil mon pre que j'ai trouv, et nous nous voyons hors de peine.

GRONTE: Allons chez moi: nous serons mieux qu'ici pour nous entretenir.

HYACINTE: Ah! mon pre, je vous demande par grce que je ne sois point spare de l'aimable personne que vous voyez: elle a un mrite qui vous fera concevoir de l'estime pour elle, quand il sera connu de vous.

GRONTE: Tu veux que je tienne chez moi une personne qui est aime de ton frre, et qui m'a dit tantt au nez mille sottises de moi-mme?

ZERBINETTE: Monsieur, je vous prie de m'excuser. Je n'aurais pas parl de la sorte, si j'avais su que c'tait vous, et je ne vous connaissais que de rputation.

GRONTE: Comment, que de rputation?

HYACINTE: Mon pre, la passion que mon frre a pour elle n'a rien de criminel, et je rponds de sa vertu.

GRONTE: Voil qui est fort bien. Ne voudrait-on point que je mariasse mon fils avec elle? Une fille inconnue, qui fait le mtier de coureuse.

Scne XI

LANDRE, OCTAVE, HYACINTE, ZERBINETTE, ARGANTE, GRONTE, SILVESTRE, NRINE.

LANDRE: Mon pre, ne vous plaignez point que j'aime une inconnue, sans naissance et sans bien. Ceux de qui je l'ai rachete viennent de me dcouvrir qu'elle est de cette ville, et d'honnte famille; que ce sont eux qui l'y ont drobe  l'ge de quatre ans; et voici un bracelet, qu'ils m'ont donn, qui pourra nous aider  trouver ses parents.

ARGANTE: Hlas!  voir ce bracelet, c'est ma fille, que je perdis  l'ge que vous dites.

GRONTE: Votre fille?

ARGANTE: Oui, ce l'est, et j'y vois tous les traits qui m'en peuvent rendre assur. Ma chre fille.

HYACINTE:  Ciel! que d'aventures extraordinaires!

Scne XII

CARLE, LANDRE, OCTAVE, GRONTE, ARGANTE, HYACINTE, ZERBINETTE, SILVESTRE, NRINE.

CARLE: Ah! Messieurs, il vient d'arriver un accident trange.

GRONTE: Quoi?

CARLE: Le pauvre Scapin.

GRONTE: C'est un coquin que je veux faire pendre.

CARLE: Hlas! Monsieur, vous ne serez pas en peine de cela. En passant contre un btiment, il lui est tomb sur la tte un marteau de tailleur de pierre, qui lui a bris l'os et dcouvert toute la cervelle. Il se meurt, et il a pri qu'on l'apportt ici pour vous pouvoir parler avant que de mourir.

ARGANTE: O est-il?

CARLE: Le voil.

Scne dernire

SCAPIN, CARLE, GRONTE, ARGANTE, SILVESTRE, etc.

SCAPIN, apport par deux hommes, et la tte entoure de linges, comme s'il avait t bless: Ahi, ahi. Messieurs, vous me voyez. ahi, vous me voyez dans un trange tat. Ahi. Je n'ai pas voulu mourir sans venir demander pardon  toutes les personnes que je puis avoir offenses. Ahi. Oui, messieurs, avant que de rendre le dernier soupir, je vous conjure de tout mon coeur de vouloir me pardonner tout ce que je puis vous avoir fait, et principalement le seigneur Argante, et le seigneur Gronte. Ahi.

ARGANTE: Pour moi, je te pardonne; va, meurs en repos.

SCAPIN: C'est vous, Monsieur, que j'ai le plus offens, par les coups de bton que.

GRONTE: Ne parle point davantage, je te pardonne aussi.

SCAPIN: 'a t une tmrit bien grande  moi, que les coups de bton que je.

GRONTE: Laissons cela.

SCAPIN: J'ai, en mourant, une douleur inconcevable des coups de bton que.

GRONTE: Mon Dieu! tais-toi.

SCAPIN: Les malheureux coups de bton que je vous.

GRONTE: Tais-toi, te dis-je, j'oublie tout.

SCAPIN: Hlas! Quelle bont! Mais est-ce de bon coeur, Monsieur, que vous me pardonnez ces coups de bton que.

GRONTE: Eh! oui. Ne parlons plus de rien; je te pardonne tout, voil qui est fait.

SCAPIN: Ah! Monsieur, je me sens tout soulag depuis cette parole.

GRONTE: Oui, mais je te pardonne  la charge que tu mourras.

SCAPIN: Comment, Monsieur?

GRONTE: Je me ddis de ma parole, si tu rchappes.

SCAPIN: Ahi, ahi. Voil mes faiblesses qui me reprennent.

ARGANTE: Seigneur Gronte, en faveur de notre joie, il faut lui pardonner sans condition.

GRONTE: Soit.

ARGANTE: Allons souper ensemble, pour mieux goter notre plaisir.

SCAPIN: Et moi, qu'on me porte au bout de la table, en attendant que je meure.

SGANARELLE OU LE COCU IMAGINAIRE


Comdie


ACTEURS

GORGIBUS, bourgeois de Paris.
CLIE, sa fille.
LLIE, amant de Clie.
GROS-REN, valet de Llie.
SGANARELLE, bourgeois de Paris, et cocu imaginaire.
SA FEMME.
VILLEBREQUIN, pre de Valre.
LA SUIVANTE de Clie.
UN PARENT de Sganarelle. 

La scne est  Paris.

Scne premire 

GORGIBUS, CLIE, SA SUIVANTE.

CLIE, sortant toute plore et son pre la suivant.

            Ah! N'esprez jamais que mon coeur y consente.

GORGIBUS

            Que marmottez-vous l, petite impertinente?
            Vous prtendez choquer ce que j'ai rsolu?
            Je n'aurai pas sur vous un pouvoir absolu?
      5      Et par sottes raisons votre jeune cervelle
            Voudrait rgler ici la raison paternelle?
            Qui de nous deux  l'autre a droit de faire loi?
             votre avis, qui mieux, ou de vous ou de moi,
             sotte, peut juger ce qui vous est utile?
    10    Par la corbleu! gardez d'chauffer trop ma bile:
            Vous pourriez prouver, sans beaucoup de longueur,
            Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur.
            Votre plus court sera, Madame la mutine,
            D'accepter sans faons l'poux qu'on vous destine.
    15    J'ignore, dites-vous, de quelle humeur il est,
            Et dois auparavant consulter s'il vous plat:
            Inform du grand bien qui lui tombe en partage,
            Dois-je prendre le soin d'en savoir davantage?
            Et cet poux, ayant vingt mille bons ducats,
    20    Pour tre aim de vous, doit-il manquer d'appas?
            Allez, tel qu'il puisse tre, avecque cette somme
            Je vous suis caution qu'il est trs honnte homme.

CLIE

            Hlas!

GORGIBUS

                  Eh bien, "hlas!" Que veut dire ceci?
            Voyez le bel hlas! Qu'elle nous donne ici!
    25    H! Que si la colre une fois me transporte,
            Je vous ferai chanter hlas! de belle sorte!
            Voil, voil le fruit de ces empressements
            Qu'on vous voit nuit et jour  lire vos romans:
            De quolibets d'amour votre tte est remplie,
    30    Et vous parlez de Dieu bien moins que de Cllie.
            Jetez-moi dans le feu tous ces mchants crits,
            Qui gtent tous les jours tant de jeunes esprits.
            Lisez-moi comme il faut, au lieu de ces sornettes,
            Les Quatrains de Pibrac, et les doctes Tablettes
    35    Du conseiller Matthieu, ouvrage de valeur,
            Et plein de beaux dictons  rciter par coeur.
            La Guide des pcheurs est encore un bon livre:
            C'est l qu'en peu de temps on apprend  bien vivre;
            Et si vous n'aviez lu que ces moralits,
    40    Vous sauriez un peu mieux suivre mes volonts.

CLIE

            Quoi? vous prtendez donc, mon pre, que j'oublie
            La constante amiti que je dois  Llie?
            J'aurais tort si, sans vous, je disposais de moi;
            Mais vous-mme  ses voeux engagetes ma foi.

GORGIBUS

    45    Lui ft-elle engage encore davantage,
            Un autre est survenu dont le bien l'en dgage.
            Llie est fort bien fait; mais apprends qu'il n'est rien
            Qui ne doive cder au soin d'avoir du bien,
            Que l'or donne aux plus laids certain charme pour plaire,
    50    Et que sans lui le reste est une triste affaire.
            Valre, je crois bien, n'est pas de toi chri;
            Mais, s'il ne l'est amant, il le sera mari.
            Plus que l'on ne le croit ce nom d'poux engage,
            Et l'amour est souvent un fruit du mariage.
    55    Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner
            O de droit absolu j'ai pouvoir d'ordonner?
            Trve donc, je vous prie,  vos impertinences;
            Que je n'entende plus vos sottes dolances.
            Ce gendre doit venir vous visiter ce soir:
    60    Manquez un peu, manquez  le bien recevoir!
            Si je ne vous lui vois faire fort bon visage,
            Je vous. Je ne veux pas en dire davantage.

Scne II

CLIE, SA SUIVANTE.

LA SUIVANTE

            Quoi? Refuser, Madame, avec cette rigueur,
            Ce que tant d'autres gens voudraient de tout leur coeur!
    65     des offres d'hymen rpondre par des larmes,
            Et tarder tant  dire un oui si plein de charmes!
            Hlas! Que ne veut-on aussi me marier?
            Ce ne serait pas moi qui se ferait prier,
            Et loin qu'un pareil oui me donnt de la peine,
    70    Croyez que j'en dirais bien vite une douzaine.
            Le prcepteur qui fait rpter la leon
             votre jeune frre a fort bonne raison
            Lorsque, nous discourant des choses de la terre,
            Il dit que la femelle est ainsi que le lierre,
    75    Qui crot beau tant qu' l'arbre il se tient bien serr,
            Et ne profite point s'il en est spar.
            Il n'est rien de plus vrai, ma trs chre matresse,
            Et je l'prouve en moi, chtive pcheresse.
            Le bon Dieu fasse paix  mon pauvre Martin!
    80    Mais j'avais, lui vivant, le teint d'un chrubin,
            L'embonpoint merveilleux, l'oeil gai, l'me contente;
            Et maintenant je suis ma commre dolente.
            Pendant cet heureux temps, pass comme un clair,
            Je me couchais sans feu dans le fort de l'hiver;
    85    Scher mme les draps me semblait ridicule:
            Et je tremble  prsent dedans la canicule.
            Enfin il n'est rien tel, Madame, croyez-moi,
            Que d'avoir un mari la nuit auprs de soi;
            Ne ft-ce que pour l'heur d'avoir qui vous salue
    90    D'un Dieu vous soit en aide! alors qu'on ternue.

CLIE

            Peux-tu me conseiller de commettre un forfait,
            D'abandonner Llie, et prendre ce mal-fait?

LA SUIVANTE

            Votre Llie aussi n'est, ma foi, qu'une bte,
            Puisque si hors de temps son voyage l'arrte;
    95    Et la grande longueur de son loignement
            Me le fait souponner de quelque changement.

CLIE, lui montrant le portrait de Llie.

            Ah! ne m'accable point par ce triste prsage.
            Vois attentivement les traits de ce visage:
            Ils jurent  mon coeur d'ternelles ardeurs;
  100    Je veux croire, aprs tout, qu'ils ne sont pas menteurs,
            Et comme c'est celui que l'art y reprsente,
            Il conserve  mes feux une amiti constante.

LA SUIVANTE

            Il est vrai que ces traits marquent un digne amant,
            Et que vous avez lieu de l'aimer tendrement.

CLIE

            Et cependant il faut. Ah! soutiens-moi.
Laissant tomber le portrait de Llie.

LA SUIVANTE

  105                                  Madame,
            D'o vous pourrait venir.? Ah! bons dieux! elle pme.
            H vite, hol quelqu'un!

Scne III

CLIE, LA SUIVANTE, SGANARELLE.

SGANARELLE

                              Qu'est-ce donc? Me voil.

LA SUIVANTE

            Ma matresse se meurt.

SGANARELLE

                              Quoi? n'est-ce que cela?
            Je croyais tout perdu, de crier de la sorte.
  110    Mais approchons pourtant. Madame, tes-vous morte?
            Hays! elle ne dit mot.

LA SUIVANTE
                              Hlas! Daignez me la porter.
            Il lui faut du vinaigre, et j'en cours apprter.

Scne IV

CLIE, SGANARELLE, SA FEMME.

SGANARELLE, en lui passant la main sur le sein.

            Elle est froide partout et je ne sais qu'en dire.
            Approchons-nous pour voir si sa bouche respire.
  115    Ma foi, je ne sais pas, mais j'y trouve encor, moi,
            Quelque signe de vie.

LA FEMME DE SGANARELLE, regardant par la fentre.

                              Ah! qu'est-ce que je voi?
            Mon mari dans ses bras.! Mais je m'en vais descendre:
            Il me trahit sans doute, et je veux le surprendre.

SGANARELLE

            Il faut se dpcher de l'aller secourir.
  120    Certes, elle aurait tort de se laisser mourir:
            Aller en l'autre monde est trs grande sottise,
            Tant que dans celui-ci l'on peut tre de mise.
Il l'emporte.

Scne V

LA FEMME DE SGANARELLE, seule.

            Il s'est subitement loign de ces lieux,
            Et sa fuite a tromp mon dsir curieux;
  125    Mais de sa trahison je ne suis plus en doute,
            Et le peu que j'ai vu me la dcouvre toute.
            Je ne m'tonne plus de l'trange froideur
            Dont je le vois rpondre  ma pudique ardeur:
            Il rserve, l'ingrat, ses caresses  d'autres,
  130    Et nourrit leurs plaisirs par le jene des ntres.
            Voil de nos maris le procd commun:
            Ce qui leur est permis leur devient importun.
            Dans les commencements ce sont toutes merveilles;
            Ils tmoignent pour nous des ardeurs non pareilles;
  135    Mais les tratres bientt se lassent de nos feux,
            Et portent autre part ce qu'ils doivent chez eux.
            Ah! que j'ai de dpit que la loi n'autorise
             changer de mari comme on fait de chemise!
            Cela serait commode; et j'en sais telle ici
  140    Qui comme moi, ma foi, le voudrait bien aussi.
(En ramassant le portrait que Clie avait laiss tomber)
            Mais quel est ce bijou que le sort me prsente?
            L'mail en est fort beau, la gravure charmante.
            Ouvrons.

Scne VI

SGANARELLE ET SA FEMME.

SGANARELLE

                  On la croyait morte, et ce n'tait rien.
            Il n'en faut plus qu'autant: elle se porte bien.
            Mais j'aperois ma femme.

SA FEMME

  145                       Ciel! c'est miniature,
            Et voil d'un bel homme une vive peinture.

SGANARELLE,  part, et regardant sur l'paule de sa femme.

            Que considre-t-elle avec attention?
            Ce portrait, mon honneur, ne nous dit rien de bon.
            D'un fort vilain soupon je me sens l'me mue.

SA FEMME, sans l'apercevoir, continue.

  150    Jamais rien de plus beau ne s'offrit  ma vue;
            Le travail plus que l'or s'en doit encor priser.
            Ho! que cela sent bon!

SGANARELLE,  part.

                              Quoi? peste! le baiser!
            Ah! j'en tiens.

SA FEMME poursuit.

                        Avouons qu'on doit tre ravie
            Quand d'un homme ainsi fait on se peut voir servie,
  155    Et que s'il en contait avec attention,
            Le penchant serait grand  la tentation.
            Ah! que n'ai-je un mari d'une aussi bonne mine,
            Au lieu de mon pel, de mon rustre.

SGANARELLE, lui arrachant le portrait.

                                          Ah! mtine!
            Nous vous y surprenons en faute contre nous,
  160    Et diffamant l'honneur de votre cher poux.
            Donc,  votre calcul,  ma trop digne femme,
            Monsieur, tout bien compt, ne vaut pas bien Madame?
            Et, de par Belzbut, qui vous puisse emporter!
            Quel plus rare parti pourriez-vous souhaiter?
  165    Peut-on trouver en moi quelque chose  redire?
            Cette taille, ce port que tout le monde admire,
            Ce visage si propre  donner de l'amour,
            Pour qui mille beauts soupirent nuit et jour;
            Bref, en tout et partout, ma personne charmante
  170    N'est donc pas un morceau dont vous soyez contente?
            Et pour rassasier votre apptit gourmand,
            Il faut joindre au mari le ragot d'un galant?

SA FEMME

            J'entends  demi-mot o va la raillerie.
            Tu crois par ce moyen.

SGANARELLE

                               d'autres, je vous prie!
  175    La chose est avre, et je tiens dans mes mains
            Un bon certificat du mal dont je me plains.

SA FEMME

            Mon courroux n'a dj que trop de violence,
            Sans le charger encor d'une nouvelle offense.
            coute, ne crois pas retenir mon bijou,
            Et songe un peu.

SGANARELLE

  180                Je songe  te rompre le cou.
            Que ne puis-je, aussi bien que je tiens la copie,
            Tenir l'original!

SA FEMME

                        Pourquoi?

SGANARELLE

                                    Pour rien, mamie:
            Doux objet de mes voeux, j'ai grand tort de crier,
            Et mon front de vos dons vous doit remercier.
(Regardant le portrait de Llie)
  185    Le voil, le beau-fils, le mignon de couchette,
            Le malheureux tison de ta flamme secrte,
            Le drle avec lequel.

SA FEMME

                              Avec lequel.? Poursuis.

SGANARELLE

            Avec lequel, te dis-je,. et j'en crve d'ennuis.

SA FEMME

            Que me veut donc conter par l ce matre ivrogne?

SGANARELLE

  190    Tu ne m'entends que trop, Madame la carogne.
            Sganarelle est un nom qu'on ne me dira plus,
            Et l'on va m'appeler seigneur Cornelius.
            J'en suis pour mon honneur; mais  toi qui me l'tes,
            Je t'en ferai du moins pour un bras ou deux ctes.

SA FEMME

  195    Et tu m'oses tenir de semblables discours?

SGANARELLE

            Et tu m'oses jouer de ces diables de tours?

SA FEMME

            Et quels diables de tours? Parle donc sans rien feindre.

SGANARELLE

            Ah! cela ne vaut pas la peine de se plaindre!
            D'un panache de cerf sur le front me pourvoir,
  200    Hlas! voil vraiment un beau venez-y-voir!

SA FEMME

            Donc, aprs m'avoir fait la plus sensible offense
            Qui puisse d'une femme exciter la vengeance,
            Tu prends d'un feint courroux le vain amusement
            Pour prvenir l'effet de mon ressentiment?
  205    D'un pareil procd l'insolence est nouvelle:
            Celui qui fait l'offense est celui qui querelle.

SGANARELLE

            Eh! la bonne effronte!  voir ce fier maintien,
            Ne la croirait-on pas une femme de bien?

SA FEMME

            Va, va, suis ton chemin, cajole tes matresses,
  210    Adresse-leur tes voeux, et fais-leur des caresses;
            Mais rends-moi mon portrait sans te jouer de moi.
Elle lui arrache le portrait et s'enfuit.

SGANARELLE, courant aprs elle.

            Oui, tu crois m'chapper: je l'aurai malgr toi.

Scne VII

LLIE, GROS-REN.

GROS-REN

            Enfin, nous y voici. Mais, Monsieur, si je l'ose,
            Je voudrais vous prier de me dire une chose.

LLIE

            H bien! Parle.

GROS-REN

  215                Avez-vous le diable dans le corps
            Pour ne pas succomber  de pareils efforts?
            Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites,
            Nous sommes  piquer de chiennes de mazettes,
            De qui le train maudit nous a tant secous,
  220    Que je m'en sens pour moi tous les membres rous;
            Sans prjudice encor d'un accident bien pire,
            Qui m'afflige un endroit que je ne veux pas dire:
            Cependant, arriv, vous sortez bien et beau,
            Sans prendre de repos, ni manger un morceau.

LLIE

  225    Ce grand empressement n'est pas digne de blme:
            De l'hymen de Clie on alarme mon me;
            Tu sais que je l'adore; et je veux tre instruit,
            Avant tout autre soin, de ce funeste bruit.

GROS-REN

            Oui; mais un bon repas vous serait ncessaire,
  230    Pour s'aller claircir, Monsieur, de cette affaire;
            Et votre coeur, sans doute, en deviendrait plus fort
            Pour pouvoir rsister aux attaques du sort.
            J'en juge par moi-mme; et la moindre disgrce,
            Lorsque je suis  jeun, me saisit, me terrasse;
  235    Mais quand j'ai bien mang, mon me est ferme  tout,
            Et les plus grands revers n'en viendraient pas  bout.
            Croyez-moi, bourrez-vous, et sans rserve aucune,
            Contre les coups que peut vous porter la fortune;
            Et, pour fermer chez vous l'entre  la douleur,
  240    De vingt verres de vin entourez votre coeur.

LLIE

            Je ne saurais manger.

GROS-REN,  part ce demi-vers.

                              Si-fait bien moi, je meure.
            Votre dn pourtant serait prt tout  l'heure.

LLIE

            Tais-toi, je te l'ordonne.

GROS-REN

                              Ah! quel ordre inhumain!

LLIE

            J'ai de l'inquitude, et non pas de la faim.

GROS-REN

  245    Et moi, j'ai de la faim, et de l'inquitude
            De voir qu'un sot amour fait toute votre tude.

LLIE

            Laisse-moi m'informer de l'objet de mes voeux,
            Et, sans m'importuner, va manger si tu veux.

GROS-REN

            Je ne rplique point  ce qu'un matre ordonne.

Scne VIII

LLIE, seul.

  250    Non, non,  trop de peur mon me s'abandonne:
            Le pre m'a promis, et la fille a fait voir
            Des preuves d'un amour qui soutient mon espoir.

Scne IX

SGANARELLE, LLIE.

SGANARELLE

            Nous l'avons, et je puis voir  l'aise la trogne
            Du malheureux pendard qui cause ma vergogne.
            Il ne m'est point connu.

LLIE,  part.

  255                      Dieu! qu'aperois-je ici?
            Et si c'est mon portrait, que dois-je croire aussi?

SGANARELLE continue.

            Ah! pauvre Sganarelle!  quelle destine
            Ta rputation est-elle condamne!
(Apercevant Llie qui le regarde, il se retourne d'un autre ct)
            Faut.

LLIE,  part.

                  Ce gage ne peut, sans alarmer ma foi,
  260    tre sorti des mains qui le tenaient de moi.

SGANARELLE

            Faut-il que dsormais  deux doigts on te montre,
            Qu'on te mette en chansons, et qu'en toute rencontre
            On te rejette au nez le scandaleux affront
            Qu'une femme mal ne imprime sur ton front?

LLIE,  part.

            Me tromp-je?

SGANARELLE

  265                Ah! truande, as-tu bien le courage
            De m'avoir fait cocu dans la fleur de mon ge?
            Et femme d'un mari qui peut passer pour beau,
            Faut-il qu'un marmouset, un maudit tourneau.?

LLIE,  part, et regardant encore son portrait.

            Je ne m'abuse point: c'est mon portrait lui-mme.

SGANARELLE lui tourne le dos.

            Cet homme est curieux.

LLIE,  part.

  270                      Ma surprise est extrme.

SGANARELLE

             qui donc en a-t-il?

LLIE,  part.

                              Je le veux accoster.
(Haut)
            Puis-je.? H! de grce, un mot.

SGANARELLE le fuit encore.

                                    Que me veut-il conter?

LLIE

            Puis-je obtenir de vous de savoir l'aventure
            Qui fait dedans vos mains trouver cette peinture?

SGANARELLE,  part, et examinant le portrait qu'il tient et Llie.

  275    D'o lui vient ce dsir? Mais je m'avise ici.
            Ah! ma foi, me voil de son trouble clairci!
            Sa surprise  prsent n'tonne plus mon me:
            C'est mon homme, ou plutt c'est celui de ma femme.

LLIE

            Retirez-moi de peine, et dites d'o vous vient.

SGANARELLE

  280    Nous savons, Dieu merci, le souci qui vous tient.
            Ce portrait qui vous fche est votre ressemblance;
            Il tait en des mains de votre connaissance;
            Et ce n'est pas un fait qui soit secret pour nous
            Que les douces ardeurs de la dame et de vous.
  285    Je ne sais pas si j'ai, dans sa galanterie,
            L'honneur d'tre connu de votre seigneurie;
            Mais faites-moi celui de cesser dsormais
            Un amour qu'un mari peut trouver fort mauvais;
            Et songez que les noeuds du sacr mariage.

LLIE

  290    Quoi? celle, dites-vous, qui conservait ce gage.?

SGANARELLE

            Est ma femme, et je suis son mari.

LLIE

                                    Son mari?

SGANARELLE

            Oui, son mari, vous dis-je, et mari trs marri;
            Vous en savez la cause, et je m'en vais l'apprendre
            Sur l'heure  ses parents.

Scne X

LLIE, seul.

                              Ah! que viens-je d'entendre!
  295    On me l'avait bien dit, et que c'tait de tous
            L'homme le plus mal fait qu'elle avait pour poux.
            Ah! quand mille serments de ta bouche infidle
            Ne m'auraient pas promis une flamme ternelle,
            Le seul mpris d'un choix si bas et si honteux
  300    Devait bien soutenir l'intrt de mes feux,
            Ingrate, et quelque bien. Mais ce sensible outrage,
            Se mlant aux travaux d'un assez long voyage,
            Me donne tout  coup un choc si violent,
            Que mon coeur devient faible, et mon corps chancelant.

Scne XI

LLIE, LA FEMME DE SGANARELLE.

LA FEMME DE SGANARELLE, se tournant vers Llie.

  305    Malgr moi mon perfide. Hlas! Quel mal vous presse?
            Je vous vois prt, Monsieur,  tomber en faiblesse.

LLIE

            C'est un mal qui m'a pris assez subitement.

LA FEMME DE SGANARELLE

            Je crains ici pour vous l'vanouissement:
            Entrez dans cette salle, en attendant qu'il passe.

LLIE

  310    Pour un moment ou deux j'accepte cette grce.

Scne XII

SGANARELLE ET LE PARENT DE SA FEMME.

LE PARENT

            D'un mari sur ce point j'approuve le souci;
            Mais c'est prendre la chvre un peu bien vite aussi;
            Et tout ce que de vous je viens our contre elle
            Ne conclut point, parent, qu'elle soit criminelle.
  315    C'est un point dlicat; et de pareils forfaits,
            Sans les bien avrer, ne s'imputent jamais.

SGANARELLE

            C'est--dire qu'il faut toucher au doigt la chose.

LE PARENT

            Le trop de promptitude  l'erreur nous expose.
            Sait-on comme en ses mains ce portrait est venu,
  320    Et si l'homme, aprs tout, lui peut tre connu?
            Informez-vous-en mieux; et si c'est ce qu'on pense,
            Nous serons les premiers  punir son offense.

Scne XIII

SGANARELLE, seul.

            On ne peut pas mieux dire. En effet, il est bon
            D'aller tout doucement. Peut-tre, sans raison,
  325    Me suis-je en tte mis ces visions cornues,
            Et les sueurs au front m'en sont trop tt venues.
            Par ce portrait enfin dont je suis alarm
            Mon dshonneur n'est pas tout  fait confirm.
            Tchons donc par nos soins.

Scne XIV

SGANARELLE, SA FEMME, LLIE, sur la porte de Sganarelle, en parlant  sa femme.

SGANARELLE poursuit.

                              Ah! que vois-je? Je meure,
  330    Il n'est plus question de portrait  cette heure:
            Voici, ma foi, la chose en propre original.

LA FEMME DE SGANARELLE  Llie.

            C'est par trop vous hter, Monsieur; et votre mal,
            Si vous sortez sitt, pourra bien vous reprendre.

LLIE

            Non, non, je vous rends grce, autant qu'on puisse rendre,
  335    Du secours obligeant que vous m'avez prt.

SGANARELLE,  part.

            La masque encore aprs lui fait civilit!

Scne XV

SGANARELLE, LLIE.

SGANARELLE,  part.

            Il m'aperoit. Voyons ce qu'il me pourra dire.

LLIE,  part.

            Ah! mon me s'meut, et cet objet m'inspire.
            Mais je dois condamner cet injuste transport,
  340    Et n'imputer mes maux qu'aux rigueurs de mon sort.
            Envions seulement le bonheur de sa flamme.
(Passant auprs de lui et le regardant)
            Oh! trop heureux d'avoir une si belle femme!

Scne XVI

SGANARELLE, CLIE, regardant par sa fentre aller Llie.

SGANARELLE, sans voir Clie.

            Ce n'est point s'expliquer en termes ambigus.
            Cet trange propos me rend aussi confus
  345    Que s'il m'tait venu des cornes  la tte.
(Il se tourne du ct que Llie s'en vient d'en aller)
            Allez, ce procd n'est point du tout honnte.

CLIE,  part.

            Quoi? Llie a paru tout  l'heure  mes yeux.
            Qui pourrait me cacher son retour en ces lieux?

SGANARELLE poursuit.

            "Oh! trop heureux d'avoir une si belle femme!"
  350    Malheureux bien plutt de l'avoir, cette infme,
            Dont le coupable feu, trop bien vrifi,
            Sans respect ni demi nous a cocufi!
(Clie approche peu  peu de lui, attend que son transport soit fini pour lui parler)
            Mais je le laisse aller aprs un tel indice,
            Et demeure les bras croiss comme un jocrisse?
  355    Ah! je devais du moins lui jeter son chapeau,
            Lui ruer quelque pierre, ou crotter son manteau,
            Et sur lui hautement, pour contenter ma rage,
            Faire au larron d'honneur crier le voisinage.

CLIE

            Celui qui maintenant devers vous est venu,
  360    Et qui vous a parl, d'o vous est-il connu?

SGANARELLE

            Hlas! ce n'est pas moi qui le connat, Madame;
            C'est ma femme.

CLIE

                        Quel trouble agite ainsi votre me?

SGANARELLE

            Ne me condamnez point d'un deuil hors de saison,
            Et laissez-moi pousser des soupirs  foison.

CLIE

  365    D'o vous peuvent venir ces douleurs non communes?

SGANARELLE

            Si je suis afflig, ce n'est pas pour des prunes;
            Et je le donnerais  bien d'autres qu' moi
            De se voir sans chagrin au point o je me voi.
            Des maris malheureux vous voyez le modle:
  370    On drobe l'honneur au pauvre Sganarelle;
            Mais c'est peu que l'honneur dans mon affliction,
            L'on me drobe encor la rputation.

CLIE

            Comment?

SGANARELLE

                        Ce damoiseau, parlant par rvrence,
            Me fait cocu, Madame, avec toute licence;
  375    Et j'ai su par mes yeux avrer aujourd'hui
            Le commerce secret de ma femme et de lui.

CLIE

            Celui qui maintenant.

SGANARELLE

                              Oui, oui, me dshonore:
            Il adore ma femme, et ma femme l'adore.

CLIE

            Ah! j'avais bien jug que ce secret retour
  380    Ne pouvait me couvrir que quelque lche tour;
            Et j'ai trembl d'abord, en le voyant paratre,
            Par un pressentiment de ce qui devait tre.

SGANARELLE

            Vous prenez ma dfense avec trop de bont.
            Tout le monde n'a pas la mme charit;
  385    Et plusieurs qui tantt ont appris mon martyre,
            Bien loin d'y prendre part, n'en ont rien fait que rire.

CLIE

            Est-il rien de plus noir que ta lche action,
            Et peut-on lui trouver une punition?
            Dois-tu ne te pas croire indigne de la vie,
  390    Aprs t'tre souill de cette perfidie?
             Ciel! est-il possible?

SGANARELLE

                              Il est trop vrai pour moi.

CLIE

            Ah! tratre! sclrat! me double et sans foi!

SGANARELLE

            La bonne me!

CLIE

                        Non, non, l'enfer n'a point de gne
            Qui ne soit pour ton crime une trop douce peine.

SGANARELLE

            Que voil bien parler!

CLIE

  395                      Avoir ainsi trait
            Et la mme innocence et la mme bont!

SGANARELLE. Il soupire haut.

            Hay!

CLIE

                  Un coeur qui jamais n'a fait la moindre chose
             mriter l'affront o ton mpris l'expose!

SGANARELLE

            Il est vrai.

CLIE

                  Qui bien loin. Mais c'est trop, et ce coeur
  400    Ne saurait y songer sans mourir de douleur.

SGANARELLE

            Ne vous fchez pas tant, ma trs chre Madame:
            Mon mal vous touche trop, et vous me percez l'me.

CLIE

            Mais ne t'abuse pas jusqu' te figurer
            Qu' des plaintes sans fruit j'en veuille demeurer.
  405    Mon coeur, pour se venger, sait ce qu'il te faut faire,
            Et j'y cours de ce pas; rien ne m'en peut distraire.

Scne XVII

SGANARELLE, seul.

            Que le Ciel la prserve  jamais de danger!
            Voyez quelle bont de vouloir me venger!
            En effet son courroux qu'excite ma disgrce,
  410    M'enseigne hautement ce qu'il faut que je fasse,
            Et l'on ne doit jamais souffrir, sans dire mot,
            De semblables affronts,  moins qu'tre un vrai sot.
            Courons donc le chercher, ce pendard qui m'affronte!
            Montrons notre courage  venger notre honte!
  415    Vous apprendrez, maroufle,  rire  nos dpens,
            Et sans aucun respect faire cocus les gens!
(Il se retourne ayant fait trois ou quatre pas)
            Doucement, s'il vous plat! Cet homme a bien la mine
            D'avoir le sang bouillant et l'me un peu mutine.
            Il pourrait bien, mettant affront dessus affront,
  420    Charger de bois mon dos comme il a fait mon front.
            Je hais de tout mon coeur les esprits colriques,
            Et porte grand amour aux hommes pacifiques.
            Je ne suis point battant, de peur d'tre battu,
            Et l'humeur dbonnaire est ma grande vertu.
  425    Mais mon honneur me dit que d'une telle offense
            Il faut absolument que je prenne vengeance.
            Ma foi, laissons-le dire autant qu'il lui plaira:
            Au Diantre qui pourtant rien du tout en fera!
            Quand j'aurai fait le brave, et qu'un fer, pour ma peine,
  430    M'aura d'un vilain coup transperc la bedaine,
            Que par la ville ira le bruit de mon trpas,
            Dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras?
            La bire est un sjour par trop mlancolique,
            Et trop malsain pour ceux qui craignent la colique;
  435    Et quant  moi, je trouve, ayant tout compass,
            Qu'il vaut mieux tre encor cocu que trpass:
            Quel mal cela fait-il? La jambe en devient-elle
            Plus tortue, aprs tout, et la taille moins belle?
            Peste soit qui premier trouva l'invention
  440    De s'affliger l'esprit de cette vision,
            Et d'attacher l'honneur de l'homme le plus sage
            Aux choses que peut faire une femme volage!
            Puisqu'on tient  bon droit tout crime personnel,
            Que fait l notre honneur pour tre criminel?
  445    Des actions d'autrui l'on nous donne le blme.
            Si nos femmes sans nous ont un commerce infme,
            Il faut que tout le mal tombe sur notre dos!
            Elles font la sottise, et nous sommes les sots!
            C'est un vilain abus, et les gens de police
  450    Nous devraient bien rgler une telle injustice.
            N'avons-nous pas assez des autres accidents
            Qui nous viennent happer en dpit de nos dents?
            Les querelles, procs, faim, soif et maladie,
            Troublent-ils pas assez le repos de la vie,
  455    Sans s'aller, de surcrot, aviser sottement
            De se faire un chagrin qui n'a nul fondement?
            Moquons-nous de cela, mprisons les alarmes,
            Et mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes.
            Si ma femme a failli, qu'elle pleure bien fort;
  460    Mais pourquoi moi pleurer, puisque je n'ai point tort?
            En tout cas, ce qui peut m'ter ma fcherie,
            C'est que je ne suis pas seul de ma confrrie:
            Voir cajoler sa femme et n'en tmoigner rien
            Se pratique aujourd'hui par force gens de bien.
  465    N'allons donc point chercher  faire une querelle
            Pour un affront qui n'est que pure bagatelle.
            L'on m'appellera sot de ne me venger pas;
            Mais je le serais fort de courir au trpas.
(Mettant la main sur son estomac)
            Je me sens l pourtant remuer une bile
  470    Qui veut me conseiller quelque action virile;
            Oui, le courroux me prend; c'est trop tre poltron:
            Je veux rsolment me venger du larron.
            Dj pour commencer, dans l'ardeur qui m'enflamme,
            Je vais dire partout qu'il couche avec ma femme.

Scne XVIII

GORGIBUS, CLIE, LA SUIVANTE.

CLIE

  475    Oui, je veux bien subir une si juste loi:
            Mon pre, disposez de mes voeux et de moi;
            Faites, quand vous voudrez, signer cet hymne;
             suivre mon devoir je suis dtermine;
            Je prtends gourmander mes propres sentiments,
  480    Et me soumettre en tout  vos commandements.

GORGIBUS

            Ah! voil qui me plat, de parler de la sorte.
            Parbleu! Si grande joie  l'heure me transporte,
            Que mes jambes sur l'heure en cabrioleraient,
            Si nous n'tions point vus de gens qui s'en riraient.
  485    Approche-toi de moi, viens  que je t'embrasse:
            Une telle action n'a pas mauvaise grce;
            Un pre, quand il veut, peut sa fille baiser,
            Sans que l'on ait sujet de s'en scandaliser.
            Va, le contentement de te voir si bien ne
  490    Me fera rajeunir de dix fois une anne.

Scne XIX

CLIE, LA SUIVANTE.

LA SUIVANTE

            Ce changement m'tonne.

CLIE

                              Et lorsque tu sauras
            Par quel motif j'agis, tu m'en estimeras.

LA SUIVANTE

            Cela pourrait bien tre.

CLIE

                              Apprends donc que Llie
            A pu blesser mon coeur par une perfidie;
            Qu'il tait en ces lieux sans.

LA SUIVANTE

  495                      Mais il vient  nous.

Scne XX

CLIE, LLIE, LA SUIVANTE.

LLIE

            Avant que pour jamais je m'loigne de vous,
            Je veux vous reprocher au moins en cette place.

CLIE

            Quoi? Me parler encore? Avez-vous cette audace?

LLIE

            Il est vrai qu'elle est grande; et votre choix est tel,
  500    Qu' vous rien reprocher je serais criminel.
            Vivez, vivez contente, et bravez ma mmoire,
            Avec le digne poux qui vous comble de gloire.

CLIE

            Oui, tratre! j'y veux vivre; et mon plus grand dsir,
            Ce serait que ton coeur en et du dplaisir.

LLIE

  505    Qui rend donc contre moi ce courroux lgitime?

CLIE

            Quoi? tu fais le surpris et demandes ton crime?

Scne XXI

CLIE, SGANARELLE, LLIE, LA SUIVANTE.

SGANARELLE entre arm.

            Guerre, guerre mortelle  ce larron d'honneur
            Qui sans misricorde a souill notre honneur!

CLIE,  Llie.

            Tourne, tourne les yeux sans me faire rpondre.

LLIE

            Ah! je vois.

CLIE

  510                Cet objet suffit pour te confondre.

LLIE

            Mais pour vous obliger bien plutt  rougir.

SGANARELLE

            Ma colre  prsent est en tat d'agir;
            Dessus ses grands chevaux est mont mon courage;
            Et si je le rencontre, on va voir du carnage.
  515    Oui, j'ai jur sa mort; rien ne peut m'empcher:
            O je le trouverai, je le veux dpcher.
            Au beau milieu du coeur il faut que je lui donne.

LLIE

             qui donc en veut-on?

SGANARELLE

                              Je n'en veux  personne.

LLIE

            Pourquoi ces armes-l?

SGANARELLE

                              C'est un habillement
( part)
  520    Que j'ai pris pour la pluie. Ah! quel contentement
            J'aurais  le tuer! Prenons-en le courage.

LLIE

            Hay?

SGANARELLE

                  Je ne parle pas.
(Se donnant des coups de poing sur l'estomac
et des soufflets pour s'exciter.  part)
                              Ah! poltron dont j'enrage!
            Lche! vrai coeur de poule!

CLIE

                              Il t'en doit dire assez,
            Cet objet dont tes yeux nous paraissent blesss.

LLIE

  525    Oui, je connais par l que vous tes coupable
            De l'infidlit la plus inexcusable
            Qui jamais d'un amant puisse outrager la foi.

SGANARELLE,  part.

            Que n'ai-je un peu de coeur!

CLIE

                              Ah! cesse devant moi,
            Tratre, de ce discours l'insolence cruelle!

SGANARELLE

  530    Sganarelle, tu vois qu'elle prend ta querelle:
            Courage, mon enfant, sois un peu vigoureux;
            L, hardi! tche  faire un effort gnreux,
            En le tuant tandis qu'il tourne le derrire.

LLIE, faisant deux ou trois pas sans dessein, fait retourner Sganarelle qui s'approchait pour le tuer.

            Puisqu'un pareil discours meut votre colre,
  535    Je dois de votre coeur me montrer satisfait,
            Et l'applaudir ici du beau choix qu'il a fait.

CLIE

            Oui, oui, mon choix est tel qu'on n'y peut rien reprendre.

LLIE

            Allez, vous faites bien de le vouloir dfendre.

SGANARELLE

            Sans doute elle fait bien de dfendre mes droits.
  540    Cette action, Monsieur, n'est point selon les lois:
            J'ai raison de m'en plaindre; et si je n'tais sage,
            On verrait arriver un trange carnage.

LLIE

            D'o vous nat cette plainte, et quel chagrin brutal.?

SGANARELLE

            Suffit. Vous savez bien o le bt me fait mal;
  545    Mais votre conscience et le soin de votre me
            Vous devraient mettre aux yeux que ma femme est ma femme,
            Et vouloir  ma barbe en faire votre bien
            Que ce n'est pas du tout agir en bon chrtien.

LLIE

            Un semblable soupon est bas et ridicule.
  550    Allez, dessus ce point n'ayez aucun scrupule:
            Je sais qu'elle est  vous, et, bien loin de brler.

CLIE

            Ah! qu'ici tu sais bien, tratre, dissimuler!

LLIE

            Quoi? me souponnez-vous d'avoir une pense
            Dont son me ait sujet de se croire offense?
  555    De cette lchet voulez-vous me noircir?

CLIE

            Parle, parle  lui-mme, il pourra t'claircir.

SGANARELLE

            Non, non, vous dites mieux que je ne saurais faire,
            Et du biais qu'il faut vous prenez cette affaire.

Scne XXII

CLIE, LLIE, SGANARELLE, SA FEMME, LA SUIVANTE.

LA FEMME DE SGANARELLE,  Clie.

            Je ne suis point d'humeur  vouloir contre vous
  560    Faire clater, Madame, un esprit trop jaloux;
            Mais je ne suis point dupe, et vois ce qui se passe.
            Il est de certains feux de fort mauvaise grce;
            Et votre me devrait prendre un meilleur emploi
            Que de sduire un coeur qui doit n'tre qu' moi.

CLIE

  565    La dclaration est assez ingnue.

SGANARELLE,  sa femme.

            L'on ne demande pas, carogne, ta venue:
            Tu la viens quereller lorsqu'elle me dfend,
            Et tu trembles de peur qu'on t'te ton galand.

CLIE

            Allez, ne croyez pas que l'on en ait envie.
(Se tournant vers Llie)
  570    Tu vois si c'est mensonge; et j'en suis fort ravie.

LLIE

            Que me veut-on conter?

LA SUIVANTE

                              Ma foi, je ne sais pas
            Quand on verra finir ce galimatias;
            Depuis assez longtemps je tche  le comprendre,
            Et si plus je l'coute, et moins je puis l'entendre:
  575    Je vois bien  la fin que je m'en dois mler.
(Allant se mettre entre Llie et sa matresse)
            Rpondez-moi par ordre, et me laissez parler.
( Llie)
            Vous, qu'est-ce qu' son coeur peut reprocher le vtre?

LLIE

            Que l'infidle a pu me quitter pour un autre;
            Et que quand, sur le bruit de son hymen fatal,
  580    J'accours tout transport d'un amour sans gal,
            Dont l'ardeur rsistait  se croire oublie,
            Mon abord en ces lieux la trouve marie.

LA SUIVANTE

            Marie!  qui donc?

LLIE, montrant Sganarelle.

                               lui.

LA SUIVANTE

                                    Comment,  lui?

LLIE

            Oui-da.

LA SUIVANTE

                  Qui vous l'a dit?

LLIE

                              C'est lui-mme, aujourd'hui.

LA SUIVANTE,  Sganarelle.

            Est-il vrai?

SGANARELLE

  585                Moi? J'ai dit que c'tait  ma femme
            Que j'tais mari.

LLIE

                        Dans un grand trouble d'me
            Tantt de mon portrait je vous ai vu saisi.

SGANARELLE

            Il est vrai: le voil.

LLIE

                              Vous m'avez dit aussi
            Que celle aux mains de qui vous avez pris ce gage
  590    tait lie  vous des noeuds du mariage.

SGANARELLE

            Montrant sa femme.
            Sans doute. Et je l'avais de ses mains arrach,
            Et n'eusse pas sans lui dcouvert son pch.

LA FEMME DE SGANARELLE

            Que me viens-tu conter par ta plainte importune?
            Je l'avais sous mes pieds rencontr par fortune;
  595    Et mme, quand, aprs ton injuste courroux,
(Montrant Llie)
            J'ai fait, dans sa faiblesse, entrer Monsieur chez nous,
            Je n'ai pas reconnu les traits de sa peinture.

CLIE

            C'est moi qui du portrait ai caus l'aventure;
            Et je l'ai laiss choir en cette pmoison
( Sganarelle)
  600    Qui m'a fait par vos soins remettre  la maison.

LA SUIVANTE

            Vous le voyez, sans moi vous y seriez encore,
            Et vous aviez besoin de mon peu d'ellbore.

SGANARELLE

            Prendrons-nous tout ceci pour de l'argent comptant?
            Mon front l'a, sur mon me, eu bien chaude pourtant!

SA FEMME

  605    Ma crainte toutefois n'est pas trop dissipe;
            Et doux que soit le mal, je crains d'tre trompe.

SGANARELLE

            H! mutuellement croyons-nous gens de bien:
            Je risque plus du mien que tu ne fais du tien;
            Accepte sans faon le parti qu'on propose.

SA FEMME

  610    Soit. Mais gare le bois si j'apprends quelque chose!

CLIE,  Llie.

            Ah! Dieux! s'il est ainsi, qu'est-ce donc que j'ai fait?
            Je dois de mon courroux apprhender l'effet:
            Oui, vous croyant sans foi, j'ai pris, pour ma vengeance,
            Le malheureux secours de mon obissance;
  615    Et depuis un moment mon coeur vient d'accepter
            Un hymen que toujours j'eus lieu de rebuter;
            J'ai promis  mon pre; et ce qui me dsole.
            Mais je le vois venir.

LLIE

                              Il me tiendra parole.

Scne XXIII

CLIE, LLIE, GORGIBUS, SGANARELLE, SA FEMME, LA SUIVANTE.

LLIE

            Monsieur, vous me voyez en ces lieux de retour
  620    Brlant des mmes feux, et mon ardente amour
            Verra, comme je crois, la promesse accomplie
            Qui me donna l'espoir de l'hymen de Clie.

GORGIBUS

            Monsieur, que je revois en ces lieux de retour
            Brlant des mmes feux, et dont l'ardente amour
  625    Verra, que vous croyez, la promesse accomplie
            Qui vous donna l'espoir de l'hymen de Clie,
            Trs humble serviteur  Votre Seigneurie.

LLIE

            Quoi? Monsieur, est-ce ainsi qu'on trahit mon espoir?

GORGIBUS

            Oui, Monsieur, c'est ainsi que je fais mon devoir:
            Ma fille en suit les lois.

CLIE

  630                      Mon devoir m'intresse,
            Mon pre,  dgager vers lui votre promesse.

GORGIBUS

            Est-ce rpondre en fille  mes commandements?
            Tu te dmens bien tt de tes bons sentiments!
            Pour Valre tantt. Mais j'aperois son pre:
  635    Il vient assurment pour conclure l'affaire.

Scne dernire

CLIE, LLIE, GORGIBUS, VILLEBREQUIN, SGANARELLE, SA FEMME, LA SUIVANTE.

GORGIBUS

            Qui vous amne ici, seigneur Villebrequin?

VILLEBREQUIN

            Un secret important, que j'ai su ce matin,
            Qui rompt absolument ma parole donne.
            Mon fils, dont votre fille acceptait l'hymne,
  640    Sous des liens cachs trompant les yeux de tous,
            Vit, depuis quatre mois, avec Lise en poux;
            Et comme des parents le bien et la naissance
            M'tent tout le pouvoir de casser l'alliance,
            Je vous viens.

GORGIBUS

                        Brisons l. Si, sans votre cong,
  645    Valre votre fils ailleurs s'est engag,
            Je ne vous puis celer que ma fille Clie
            Ds longtemps par moi-mme est promise  Llie;
            Et que, riche en vertus, son retour aujourd'hui
            M'empche d'agrer un autre poux que lui.

VILLEBREQUIN

            Un tel choix me plat fort.

LLIE

  650                      Et cette juste envie
            D'un bonheur ternel va couronner ma vie.

GORGIBUS

            Allons choisir le jour pour se donner la foi.

SGANARELLE

            A-t-on mieux cru jamais tre cocu que moi?
            Vous voyez qu'en ce fait la plus forte apparence
  655    Peut jeter dans l'esprit une fausse crance.
            De cet exemple-ci ressouvenez-vous bien;
            Et, quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien.

LE SICILIEN OU L'AMOUR PEINTRE


Comdie


ACTEURS

ADRASTE, gentilhomme franais, amant d'Isidore.
DOM PDRE, Sicilien, amant d'Isidore.
ISIDORE, Grecque, esclave de Dom Pdre.
CLIMNE, soeur d'Adraste.
HALI, valet d'Adraste.
LE SNATEUR.
LES MUSICIENS.
TROUPE D'ESCLAVES.
TROUPE DE MAURES.
DEUX LAQUAIS. 

Scne premire 

HALI, MUSICIENS.

HALI, aux musiciens: Chut. N'avancez pas davantage, et demeurez dans cet endroit, jusqu' ce que je vous appelle. Il fait noir comme dans un four. Le ciel s'est habill ce soir en Scaramouche, et je ne vois pas une toile qui montre le bout de son nez. Sotte condition que celle d'un esclave! De ne vivre jamais pour soi, et d'tre toujours tout entier aux passions d'un matre! de n'tre rgl que par ses humeurs, et de se voir rduit  faire ses propres affaires de tous les soucis qu'il peut prendre! Le mien me fait ici pouser ses inquitudes, et parce qu'il est Amoureux, il faut que, nuit et jour, je n'aie aucun repos. Mais voici des flambeaux, et sans doute c'est lui.

Scne II

ADRASTE et DEUX LAQUAIS, HALI.

ADRASTE: Est-ce toi, Hali?

HALI: Et qui pourrait-ce tre que moi?  ces heures de nuit, hors vous et moi, Monsieur, je ne crois pas que personne s'avise de courir maintenant les rues.

ADRASTE: Aussi ne crois-je pas qu'on puisse voir personne qui sente dans son coeur la peine que je sens. Car, enfin, ce n'est rien d'avoir  combattre l'indiffrence ou les rigueurs d'une beaut qu'on aime: on a toujours au moins le plaisir de la plainte et la libert des soupirs; mais ne pouvoir trouver aucune occasion de parler  ce qu'on adore, ne pouvoir savoir d'une belle si l'amour qu'inspirent ses yeux est pour lui plaire ou lui dplaire, c'est la plus fcheuse,  mon gr, de toutes les inquitudes. Et c'est o me rduit l'incommode jaloux qui veille, avec tant de souci, sur ma charmante Grecque, et ne fait pas un pas sans la traner  ses cts.

HALI: Mais il est en amour plusieurs faons de se parler; et il me semble,  moi, que vos yeux et les siens, depuis prs de deux mois, se sont dit bien des choses.

ADRASTE: Il est vrai qu'elle et moi souvent nous nous sommes parl des yeux; mais comment reconnatre que, chacun de notre ct, nous ayons comme il faut expliqu ce langage? Et que sais-je, aprs tout, si elle entend bien tout ce que mes regards lui disent? Et si les siens me disent ce que je crois parfois entendre?

HALI: Il faut chercher quelque moyen de se parler d'autre manire.

ADRASTE: As-tu l tes musiciens?

HALI: Oui.

ADRASTE: Fais-les approcher. Je veux, jusques au jour, les faire ici chanter, et voir si leur musique n'obligera point cette belle  paratre  quelque fentre.

HALI: Les voici. Que chanteront-ils?

ADRASTE: Ce qu'ils jugeront de meilleur.

HALI: Il faut qu'ils chantent un trio qu'ils me chantrent l'autre jour.

ADRASTE: Non, ce n'est pas ce qu'il me faut.

HALI: Ah! Monsieur, c'est du beau bcarre.

ADRASTE: Que diantre veux-tu dire avec ton beau bcarre?

HALI: Monsieur, je tiens pour le bcarre: vous savez que je m'y connais. Le bcarre me charme: hors du bcarre, point de salut en harmonie. coutez un peu ce trio.

ADRASTE: Non: je veux quelque chose de tendre et de passionn, quelque chose qui m'entretienne dans une douce rverie.

HALI: Je vois bien que vous tes pour le bmol; mais il y a moyen de nous contenter l'un et l'autre. Il faut qu'ils vous chantent une certaine scne d'une petite comdie que je leur ai vu essayer. Ce sont deux bergers amoureux, tous remplis de langueur, qui, sur bmol, viennent sparment faire leurs plaintes dans un bois, puis se dcouvrent l'un  l'autre la cruaut de leurs matresses; et l-dessus vient un berger joyeux, avec un bcarre admirable, qui se moque de leur faiblesse.

ADRASTE: J'y consens. Voyons ce que c'est.

HALI: Voici, tout juste, un lieu propre  servir de scne; et voil deux flambeaux pour clairer la comdie.

ADRASTE: Place-toi contre ce logis, afin qu'au moindre bruit que l'on fera dedans, je fasse cacher les lumires.

Scne III

Chante par trois musiciens.

PREMIER MUSICIEN
Si du triste rcit de mon inquitude
Je trouble le repos de votre solitude,
Rochers, ne soyez point fchs.
Quand vous saurez l'excs de mes peines secrtes,
Tout rochers que vous tes,
Vous en serez touchs.

SECOND MUSICIEN
Les oiseaux rjouis, ds que le jour s'avance,
Recommencent leurs chants dans ces vastes forts;
Et moi j'y recommence
Mes soupirs languissants et mes tristes regrets.
Ah! mon cher Philne.

PREMIER MUSICIEN
Ah! mon cher Tirsis.

SECOND MUSICIEN
Que je sens de peine!

PREMIER MUSICIEN
Que j'ai de soucis!

SECOND MUSICIEN
Toujours sourde  mes voeux est l'ingrate CLIMNE.

PREMIER MUSICIEN
Cloris n'a point pour moi de regards adoucis.

TOUS DEUX
 loi trop inhumaine!
Amour, si tu ne peux les contraindre d'aimer,
Pourquoi leur laisses-tu le pouvoir de charmer?

TROISIEME MUSICIEN
Pauvres amants, quelle erreur
D'adorer des inhumaines!
Jamais les mes bien saines
Ne se payent de rigueur;
Et les faveurs sont les chanes
Qui doivent lier un coeur.

On voit cent belles ici
Auprs de qui je m'empresse:
 leur vouer ma tendresse
Je mets mon plus doux souci;
Mais, lors que l'on est tigresse,
Ma foi! je suis tigre aussi.

PREMIER ET SECOND MUSICIEN
Heureux, hlas! qui peut aimer ainsi!

HALI: Monsieur, je viens our quelque bruit au-dedans.

ADRASTE: Qu'on se retire, vite, et qu'on teigne les flambeaux.

Scne IV

DOM PDRE, ADRASTE, HALI.

DOM PDRE, sortant en bonnet de nuit et robe de chambre, avec une pe sous le bras: Il y a quelque temps que j'entends chanter  ma porte; et, sans doute, cela ne se fait pas pour rien. Il faut que, dans l'obscurit, je tche  dcouvrir quelles gens ce peuvent tre.

ADRASTE: Hali!

HALI: Quoi?

ADRASTE: N'entends-tu plus rien?

HALI: Non.
Dom Pdre est derrire eux, qui les coute.

ADRASTE: Quoi? tous nos efforts ne pourront obtenir que je parle un moment  cette aimable Grecque? et ce jaloux maudit, ce tratre de Sicilien, me fermera toujours tout accs auprs d'elle?

HALI: Je voudrais, de bon coeur, que le diable l'et emport, pour la fatigue qu'il nous donne, le fcheux, le bourreau qu'il est. Ah! si nous le tenions ici, que je prendrais de joie  venger sur son dos tous les pas inutiles que sa jalousie nous fait faire!

ADRASTE: Si faut-il bien pourtant trouver quelque moyen, quelque invention, quelque ruse, pour attraper notre brutal: j'y suis trop engag pour en avoir le dmenti; et quand j'y devrais employer.

HALI: Monsieur, je ne sais pas ce que cela veut dire, mais la porte est ouverte; et si vous le voulez, j'entrerai doucement pour dcouvrir d'o cela vient.
Dom Pdre se retire sur sa porte.

ADRASTE: Oui, fais; mais sans faire de bruit; je ne m'loigne pas de toi. Plt au Ciel que ce ft la charmante Isidore!

DOM PDRE, lui donnant sur la joue: Qui va l?

HALI, lui en faisant de mme: Ami.

DOM PDRE: Hol! Francisque, Dominique, Martin, Simon, Pierre, Thomas, Georges, Charles, Barthlemy: allons, promptement, mon pe, ma rondache, ma hallebarde, mes pistolets, mes mousquetons, mes fusils; vite, dpchez; allons, tue, point de quartier.

Scne V

ADRASTE, HALI.

ADRASTE: Je n'entends remuer personne. Hali? Hali?

HALI, cach dans un coin: Monsieur.

ADRASTE: O donc te caches-tu?

HALI: Ces gens sont-ils sortis?

ADRASTE: Non: personne ne bouge.

HALI, en sortant d'o il tait cach: S'ils viennent, ils seront frotts.

ADRASTE: Quoi? tous nos soins seront donc inutiles? et toujours ce fcheux jaloux se moquera de nos desseins?

HALI: Non: le courroux du point d'honneur me prend; il ne sera pas dit qu'on triomphe de mon adresse; ma qualit de fourbe s'indigne de tous ces obstacles, et je prtends faire clater les talents que j'ai eus du Ciel.

ADRASTE: Je voudrais seulement que, par quelque moyen, par un billet, par quelque bouche, elle ft avertie des sentiments qu'on a pour elle, et savoir les siens l-dessus. Aprs, on peut trouver facilement les moyens.

HALI: Laissez-moi faire seulement: j'en essayerai tant de toutes les manires, que quelque chose enfin nous pourra russir. Allons, le jour parat; je vais chercher mes gens, et venir attendre, en ce lieu, que notre jaloux sorte.

Scne VI

DOM PDRE, ISIDORE.

ISIDORE: Je ne sais pas quel plaisir vous prenez  me rveiller si matin; cela s'ajuste assez mal, ce me semble, au dessein que vous avez pris de me faire peindre aujourd'hui; et ce n'est gure pour avoir le teint frais et les yeux brillants que se lever ds la pointe du jour.

DOM PDRE: J'ai une affaire qui m'oblige  sortir  l'heure qu'il est.

ISIDORE: Mais l'affaire que vous avez et bien pu se passer, je crois, de ma prsence; et vous pouviez, sans vous incommoder, me laisser goter les douceurs du sommeil du matin.

DOM PDRE: Oui; mais je suis bien aise de vous voir toujours avec moi. Il n'est pas mal de s'assurer un peu contre les soins des surveillants; et cette nuit encore, on est venu chanter sous nos fentres.

ISIDORE: Il est vrai; la musique en tait admirable.

DOM PDRE: C'tait pour vous que cela se faisait?

ISIDORE: Je le veux croire ainsi, puisque vous me le dites.

DOM PDRE: Vous savez qui tait celui qui donnait cette srnade?

ISIDORE: Non pas; mais, qui que ce puisse tre, je lui suis oblige.

DOM PDRE: Oblige!

ISIDORE: Sans doute, puisqu'il cherche  me divertir.

DOM PDRE: Vous trouvez donc bon qu'on vous aime?

ISIDORE: Fort bon. Cela n'est jamais qu'obligeant.

DOM PDRE: Et vous voulez du bien  tous ceux qui prennent ce soin?

ISIDORE: Assurment.

DOM PDRE: C'est dire fort net ses penses.

ISIDORE:  quoi bon de dissimuler? Quelque mine qu'on fasse, on est toujours bien aise d'tre aime: ces hommages  nos appas ne sont jamais pour nous dplaire. Quoi qu'on en puisse dire, la grande ambition des femmes est, croyez-moi, d'inspirer de l'amour. Tous les soins qu'elles prennent ne sont que pour cela; et l'on n'en voit point de si fire qui ne s'applaudisse en son coeur des conqutes que font ses yeux.

DOM PDRE: Mais si vous prenez, vous, du plaisir  vous voir aime, savez-vous bien, moi qui vous aime, que je n'y en prends nullement?

ISIDORE: Je ne sais pas pourquoi cela; et si j'aimais quelqu'un, je n'aurais point de plus grand plaisir que de le voir aim de tout le monde. Y a-t-il rien qui marque davantage la beaut du choix que l'on fait? et n'est-ce pas pour s'applaudir, que ce que nous aimons soit trouv fort aimable?

DOM PDRE: Chacun aime  sa guise, et ce n'est pas l ma mthode. Je serai fort ravi qu'on ne vous trouve point si belle, et vous m'obligerez de n'affecter point tant de la paratre  d'autres yeux.

ISIDORE: Quoi? jaloux de ces choses-l?

DOM PDRE: Oui, jaloux de ces choses-l, mais jaloux comme un tigre, et, si vous voulez, comme un diable. Mon amour vous veut toute  moi; sa dlicatesse s'offense d'un souris, d'un regard qu'on vous peut arracher; et tous les soins qu'on me voit prendre ne sont que pour fermer tout accs aux galants, et m'assurer la possession d'un coeur dont je ne puis souffrir qu'on me vole la moindre chose.

ISIDORE: Certes, voulez-vous que je dise? Vous prenez un mauvais parti; et la possession d'un coeur est fort mal assure, lorsqu'on prtend le retenir par force. Pour moi, je vous l'avoue, si j'tais galant d'une femme qui ft au pouvoir de quelqu'un, je mettrais toute mon tude  rendre ce quelqu'un jaloux, et l'obliger  veiller nuit et jour celle que je voudrais gagner. C'est un admirable moyen d'avancer ses affaires, et l'on ne tarde gure  profiter du chagrin et de la colre que donne  l'esprit d'une femme la contrainte et la servitude.

DOM PDRE: Si bien donc que, si quelqu'un vous en contait, il vous trouverait dispose  recevoir ses voeux?

ISIDORE: Je ne vous dis rien l-dessus. Mais les femmes enfin n'aiment pas qu'on les gne; et c'est beaucoup risquer que de leur montrer des soupons, et de les tenir renfermes.

DOM PDRE: Vous reconnaissez peu ce que vous me devez; et il me semble qu'une esclave que l'on a affranchie, et dont on veut faire sa femme.

ISIDORE: Quelle obligation vous ai-je, si vous changez mon esclavage en un autre beaucoup plus rude? Si vous ne me laissez jouir d'aucune libert, et me fatiguez, comme on voit, d'une garde continuelle?

DOM PDRE: Mais tout cela ne part que d'un excs d'amour.

ISIDORE: Si c'est votre faon d'aimer, je vous prie de me har.

DOM PDRE: Vous tes aujourd'hui dans une humeur dsobligeante; et je pardonne ces paroles au chagrin o vous pouvez tre de vous tre leve matin.

Scne VII

DOM PDRE, HALI, ISIDORE.
Hali, habill en turc, faisant plusieurs rvrences  Dom Pdre.

DOM PDRE: Trve aux crmonies. Que voulez-vous?

HALI. Il se tourne devers Isidore,  chaque parole qu'il dit  Dom Pdre, et lui fait des signes pour lui faire connatre le dessein de son matre: Signor (avec la permission de la Signore), je vous dirai (avec la permission de la Signore) que je viens vous trouver (avec la permission de la Signore), pour vous prier (avec la permission de la Signore) de vouloir bien (avec la permission de la Signore).

DOM PDRE: Avec la permission de la Signore, passez un peu de ce ct.

HALI: Signor, je suis un virtuose.

DOM PDRE: Je n'ai rien  donner.

HALI: Ce n'est pas ce que je demande. Mais, comme je me mle un peu de musique et de danse, j'ai instruit quelques esclaves qui voudraient bien trouver un matre qui se plt  ces choses; et comme je sais que vous tes une personne considrable, je voudrais vous prier de les voir et de les entendre, pour les acheter, s'ils vous plaisent, ou pour leur enseigner quelqu'un de vos amis qui voult s'en accommoder.

ISIDORE: C'est une chose  voir, et cela nous divertira. Faites-les-nous venir.

HALI: Chala bala. Voici une chanson nouvelle, qui est du temps. coutez bien. Chala bala.

Scne VIII

HALI ET QUATRE ESCLAVES, ISIDORE, DOM PDRE.
Hali chante dans cette scne, et les esclaves dansent dans les intervalles de son chant.

HALI chante
D'un coeur ardent, en tous lieux
Un amant suit une belle;
Mais d'un jaloux odieux
La vigilance ternelle
Fait qu'il ne peut que des yeux
S'entretenir avec elle:
Est-il peine plus cruelle
Pour un coeur bien amoureux?

Chiribirida ouch alla!
Star bon Turca,
Non aver danara.
Ti voler comprara?
Mi servir a ti,
Se pagar per mi:
Far bona coucina,
Mi levar matina,
Far boller caldara.
Parlara, parlara:
Ti voler comprara?

C'est un supplice,  tous coups,
Sous qui cet amant expire;
Mais si d'un oeil un peu doux
La belle voit son martyre,
Et consent qu'aux yeux de tous
Pour ses attraits il soupire,
Il pourrait bientt se rire
De tous les soins du jaloux.

Chiribirida ouch alla!
Star bon turca,
Non aver danara.
Ti voler comprara?
Mi servir a ti,
Se pagar per mi:
Far bona coucina,
Mi levar matina,
Far boller caldara.
Parlara, parlara:
Ti voler comprara?

DOM PDRE
Savez-vous, mes drles,
Que cette chanson
Sent pour vos paules
Les coups de bton?

Chiribirida ouch alla!
Mi ti non comprara,
Ma ti bastonara,
Si ti non andara.
Andara, andara,
O ti bastonara.

Oh! oh! quels grillards! Allons, rentrons ici: j'ai chang de pense; et puis le temps se couvre un peu. ( Hali, qui parat encore l) Ah! fourbe, que je vous y trouve!

HALI: H bien! oui, mon matre l'adore; il n'a point de plus grand dsir que de lui montrer son amour; et si elle y consent, il la prendra pour femme.

DOM PDRE: Oui, oui, je la lui garde.

HALI: Nous l'aurons malgr vous.

DOM PDRE: Comment? coquin.

HALI: Nous l'aurons, dis-je, en dpit de vos dents.

DOM PDRE: Si je prends.

HALI: Vous avez beau faire la garde: j'en ai jur, elle sera  nous.

DOM PDRE: Laisse-moi faire, je t'attraperai sans courir.

HALI: C'est nous qui vous attraperons: elle sera notre femme, la chose est rsolue. Il faut que j'y prisse, ou que j'en vienne  bout.

Scne IX

ADRASTE, HALI.

ADRASTE: H bien! Hali, nos affaires s'avancent-elles?

HALI: Monsieur, j'ai dj fait quelque petite tentative; mais je.

ADRASTE: Ne te mets point en peine. J'ai trouv par hasard tout ce que je voulais, et je vais jouir du bonheur de voir chez elle cette belle. Je me suis rencontr chez le peintre Damon, qui m'a dit qu'aujourd'hui il venait faire le portrait de cette adorable personne; et comme il est depuis longtemps de mes plus intimes amis, il a voulu servir mes feux, et m'envoie  sa place, avec un petit mot de lettre pour me faire accepter. Tu sais que de tout temps je me suis plu  la peinture, et que parfois je manie le pinceau, contre la coutume de France, qui ne veut pas qu'un gentilhomme sache rien faire: ainsi j'aurai la libert de voir cette belle  mon aise. Mais je ne doute pas que mon jaloux fcheux ne soit toujours prsent, et n'empche tous les propos que nous pourrions avoir ensemble. Et pour te dire vrai, j'ai, par le moyen d'une jeune esclave, un stratagme prt pour tirer cette belle Grecque des mains de son jaloux, si je puis obtenir d'elle qu'elle y consente.

HALI: Laissez-moi faire, je veux vous faire un peu de jour  la pouvoir entretenir. (Il parle bas  l'oreille d'Adraste) Il ne sera pas dit que je ne serve de rien dans cette affaire-l. Quand allez-vous?

ADRASTE: Tout de ce pas, et j'ai dj prpar toutes choses.

HALI: Je vais, de mon ct, me prparer aussi.

ADRASTE: Je ne veux point perdre de temps. Hol! il me tarde que je ne gote le plaisir de la voir.

Scne X

DOM PDRE, ADRASTE.

DOM PDRE: Que cherchez-vous, cavalier, dans cette maison?

ADRASTE: J'y cherche le seigneur Dom Pdre.

DOM PDRE: Vous l'avez devant vous.

ADRASTE: Il prendra, s'il lui plat, la peine de lire cette lettre.

DOM PDRE lit: Je vous envoie, au lieu de moi, pour le portrait que vous savez, ce gentilhomme franais, qui, comme curieux d'obliger les honntes gens, a bien voulu prendre ce soin, sur la proposition que je lui en ai faite. Il est, sans contredit, le premier homme du monde pour ces sortes d'ouvrages, et j'ai cru que je ne pouvais vous rendre un service plus agrable que de vous l'envoyer, dans le dessein que vous avez d'avoir un portrait achev de la personne que vous aimez. Gardez-vous bien surtout de lui parler d'aucune rcompense, car c'est un homme qui s'en offenserait, et qui ne fait les choses que pour la gloire et pour la rputation.

DOM PDRE, parlant au Franais: Seigneur Franais, c'est une grande grce que vous me voulez faire; et je vous suis fort oblig.

ADRASTE: Toute mon ambition est de rendre service aux gens de nom et de mrite.

DOM PDRE: Je vais faire venir la personne dont il s'agit.

Scne XI

ISIDORE, DOM PDRE, ADRASTE, ET DEUX LAQUAIS.

DOM PDRE: Voici un gentilhomme que Damon nous envoie, qui se veut bien donner la peine de vous peindre. (Adraste baise Isidore en la saluant, et Dom Pdre lui dit:) Hol! Seigneur Franais, cette faon de saluer n'est point d'usage en ce pays.

ADRASTE: C'est la manire de France.

DOM PDRE: La manire de France est bonne pour vos femmes; mais, pour les ntres, elle est un peu trop familire.

ISIDORE: Je reois cet honneur avec beaucoup de joie. L'aventure me surprend fort, et pour dire le vrai, je ne m'attendais pas d'avoir un peintre si illustre.

ADRASTE: Il n'y a personne sans doute qui ne tnt  beaucoup de gloire de toucher  un tel ouvrage. Je n'ai pas grande habilet; mais le sujet, ici, ne fournit que trop de lui-mme, et il y a moyen de faire quelque chose de beau sur un original fait comme celui-l.

ISIDORE: L'original est peu de chose; mais l'adresse du peintre en saura couvrir les dfauts.

ADRASTE: Le peintre n'y en voit aucun; et tout ce qu'il souhaite est d'en pouvoir reprsenter les grces, aux yeux de tout le monde, aussi grandes qu'il les peut voir.

ISIDORE: Si votre pinceau flatte autant que votre langue, vous allez me faire un portrait qui ne me ressemblera pas.

ADRASTE: Le Ciel, qui fit l'original, nous te le moyen d'en faire un portrait qui puisse flatter.

ISIDORE: Le Ciel, quoi que vous en disiez, ne.

DOM PDRE: Finissons cela, de grce, laissons les compliments, et songeons au portrait.

ADRASTE: Allons, apportez tout. On apporte tout ce qu'il faut pour peindre Isidore.

ISIDORE: O voulez-vous que je me place?

ADRASTE: Ici. Voici le lieu le plus avantageux, et qui reoit le mieux les vues favorables de la lumire que nous cherchons.

ISIDORE: Suis-je bien ainsi?

ADRASTE: Oui. Levez-vous un peu, s'il vous plat. Un peu plus de ce ct-l; le corps tourn ainsi; la tte un peu leve, afin que la beaut du cou paraisse. Ceci un peu plus dcouvert. (Il parle de sa gorge) Bon. L, un peu davantage. Encore tant soit peu.

DOM PDRE: Il y a bien de la peine  vous mettre; ne sauriez-vous vous tenir comme il faut?

ISIDORE: Ce sont ici des choses toutes neuves pour moi; et c'est  Monsieur  me mettre de la faon qu'il veut.

ADRASTE: Voil qui va le mieux du monde, et vous vous tenez  merveilles. (La faisant tourner un peu devers lui) Comme cela, s'il vous plat. Le tout dpend des attitudes qu'on donne aux personnes qu'on peint.

DOM PDRE: Fort bien.

ADRASTE: Un peu plus de ce ct; vos yeux toujours tourns vers moi, je vous en prie; vos regards attachs aux miens.

ISIDORE: Je ne suis pas comme ces femmes qui veulent, en se faisant peindre, des portraits qui ne sont point elles, et ne sont point satisfaites du peintre s'il ne les fait toujours plus belles qu'elles ne sont. Il faudrait, pour les contenter, ne faire qu'un portrait pour toutes; car toutes demandent les mmes choses: un teint tout de lis et de roses, un nez bien fait, une petite bouche, et de grands yeux vifs, bien fendus, et surtout le visage pas plus gros que le poing, l'eussent-elles d'un pied de large. Pour moi, je vous demande un portrait qui soit moi, et qui n'oblige point  demander qui c'est.

ADRASTE: Il serait malais qu'on demandt cela du vtre, et vous avez des traits  qui fort peu d'autres ressemblent. Qu'ils ont de douceurs et de charmes, et qu'on court risque  les peindre!

DOM PDRE: Le nez me semble un peu trop gros.

ADRASTE: J'ai lu, je ne sais o, qu'Apelle peignit autrefois une matresse d'Alexandre d'une merveilleuse beaut, et qu'il en devint, la peignant, si perdument amoureux, qu'il fut prs d'en perdre la vie: de sorte qu'Alexandre, par gnrosit, lui cda l'objet de ses voeux. (Il parle  Dom Pdre) Je pourrais faire ici ce qu'Apelle fit autrefois; mais vous ne feriez pas peut-tre ce que fit Alexandre. Dom Pdre fait la grimace.

ISIDORE: Tout cela sent la nation; et toujours messieurs les Franais ont un fonds de galanterie qui se rpand partout.

ADRASTE: On ne se trompe gure  ces sortes de choses; et vous avez l'esprit trop clair pour ne pas voir de quelle source partent les choses qu'on vous dit. Oui, quand Alexandre serait ici, et que ce serait votre amant, je ne pourrais m'empcher de vous dire que je n'ai rien vu de si beau que ce que je vois maintenant, et que.

DOM PDRE: Seigneur Franais, vous ne devriez pas, ce me semble, tant parler; cela vous dtourne de votre ouvrage.

ADRASTE: Ah! point du tout. J'ai toujours de coutume de parler quand je peins; et il est besoin, dans ces choses, d'un peu de conversation, pour rveiller l'esprit, et tenir les visages dans la gaiet ncessaire aux personnes que l'on veut peindre.

Scne XII

HALI, vtu en Espagnol, DOM PDRE, ADRASTE, ISIDORE.

DOM PDRE: Que veut cet homme-l? et qui laisse monter les gens sans nous en venir avertir?

HALI: J'entre ici librement; mais, entre cavaliers, telle libert est permise. Seigneur, suis-je connu de vous?

DOM PDRE: Non, Seigneur.

HALI: Je suis Dom Gilles d'Avalos, et l'histoire d'Espagne vous doit avoir instruit de mon mrite.

DOM PDRE: Souhaitez-vous quelque chose de moi?

HALI: Oui, un conseil sur un fait d'honneur. Je sais qu'en ces matires il est malais de trouver un cavalier plus consomm que vous; mais je vous demande pour grce que nous nous tirions  l'cart.

DOM PDRE: Nous voil assez loin.

ADRASTE, va pour parler  Isidore; Dom Pdre le surprend: J'observais de prs la couleur de ses yeux.

HALI, tirant Dom Pdre: Seigneur, j'ai reu un soufflet: vous savez ce qu'est un soufflet, lorsqu'il se donne  main ouverte, sur le beau milieu de la joue. J'ai ce soufflet fort sur le coeur; et je suis dans l'incertitude si, pour me venger de l'affront, Je dois me battre avec mon homme, ou bien le faire assassiner.

DOM PDRE: Assassiner, c'est le plus sr et le plus court chemin. Quel est votre ennemi?

HALI: Parlons bas, s'il vous plat.

ADRASTE se met aux genoux d'Isidore, pendant que Dom Pdre parle  Hali: Oui, charmante Isidore, mes regards vous le disent depuis plus de deux mois, et vous les avez entendus: je vous aime plus que tout ce que l'on peut aimer, et je n'ai point d'autre pense, d'autre but, d'autre passion, que d'tre  vous toute ma vie.

ISIDORE: Je ne sais si vous dites vrai, mais vous persuadez.

ADRASTE: Mais vous persuad-je jusqu' vous inspirer quelque peu de bont pour moi?

ISIDORE: Je ne crains que d'en trop avoir.

ADRASTE: En aurez-vous assez pour consentir, belle Isidore, au dessein que je vous ai dit?

ISIDORE: Je ne puis encore vous le dire.

ADRASTE: Qu'attendez-vous pour cela?

ISIDORE:  me rsoudre.

ADRASTE: Ah! quand on aime, on se rsout bientt.

ISIDORE: H bien, allez, oui, j'y consens.

ADRASTE: Mais consentez-vous, dites-moi, que ce soit ds ce moment mme?

ISIDORE: Lorsqu'on est une fois rsolu sur la chose, s'arrte-t-on sur le temps?

DOM PDRE,  Hali: Voil mon sentiment, et je vous baise les mains.

HALI: Seigneur, quand vous aurez reu quelque soufflet, je suis homme aussi de conseil, et je pourrai vous rendre la pareille.

DOM PDRE: Je vous laisse aller sans vous reconduire; mais, entre cavaliers, cette libert est permise.

ADRASTE: Non, il n'est rien qui puisse effacer de mon coeur les tendres tmoignages. ( Dom Pdre, apercevant Adraste qui parle de prs  Isidore) Je regardais ce petit trou qu'elle a au ct du menton, et je croyais d'abord que ce ft une tache. Mais C'est assez pour aujourd'hui, nous finirons une autre fois. (Parlant  Dom Pdre) Non, ne regardez rien encore; faites serrer cela, je vous prie. ( Isidore) Et vous, je vous conjure de ne vous relcher point, et de garder un esprit gai, pour le dessein que j'ai d'achever notre ouvrage.

ISIDORE: Je conserverai pour cela toute la gaiet qu'il faut.

Scne XIII

DOM PDRE, ISIDORE.

ISIDORE: Qu'en dites-vous? Ce gentilhomme me parat le plus civil du monde, et l'on doit demeurer d'accord que les Franais ont quelque chose en eux de poli, de galant, que n'ont point les autres nations.

DOM PDRE: Oui, mais ils ont cela de mauvais, qu'ils s'mancipent un peu trop, et s'attachent, en tourdis,  conter des fleurettes  tout ce qu'ils rencontrent.

ISIDORE: C'est qu'ils savent qu'on plat aux dames par ces choses.

DOM PDRE: Oui; mais, s'ils plaisent aux dames, ils dplaisent fort aux messieurs; et l'on n'est point bien aise de voir, sur sa moustache, cajoler hardiment sa femme ou sa matresse.

ISIDORE: Ce qu'ils en font n'est que par jeu.

Scne XIV

CLIMNE, DOM PDRE, ISIDORE.

CLIMNE, voile: Ah! Seigneur cavalier, sauvez-moi, s'il vous plat, des mains d'un mari furieux dont je suis poursuivie. Sa jalousie est incroyable, et passe, dans ses mouvements, tout ce qu'on peut imaginer. Il va jusques  vouloir que je sois toujours voile; et pour m'avoir trouve le visage un peu dcouvert, il a mis l'pe  la main, et m'a rduite  me jeter chez vous, pour vous demander votre appui contre son injustice. Mais je le vois paratre. De grce, Seigneur cavalier, sauvez-moi de sa fureur.

DOM PDRE: Entrez l-dedans avec elle, et n'apprhendez rien.

Scne XV

ADRASTE, DOM PDRE.

DOM PDRE: H quoi? Seigneur, c'est vous? Tant de jalousie pour un Franais? Je pensais qu'il n'y et que nous qui en fussions capables.

ADRASTE: Les Franais excellent toujours dans toutes les choses qu'ils font; et quand nous nous mlons d'tre jaloux, nous le sommes vingt fois plus qu'un Sicilien. L'infme croit avoir trouv chez vous un assur refuge; mais vous tes trop raisonnable pour blmer mon ressentiment. Laissez-moi, je vous prie, la traiter comme elle mrite.

DOM PDRE: Ah! de grce, arrtez. L'offense est trop petite pour un courroux si grand.

ADRASTE: La grandeur d'une telle offense n'est pas dans l'importance des choses que l'on fait: elle est  transgresser les ordres qu'on nous donne; et sur de pareilles matires, ce qui n'est qu'une bagatelle devient fort criminel lorsqu'il est dfendu.

DOM PDRE: De la faon qu'elle a parl, tout ce qu'elle en a fait a t sans dessein; et je vous prie enfin de vous remettre bien ensemble.

ADRASTE: H quoi? vous prenez son parti, vous qui tes si dlicat sur ces sortes de choses?

DOM PDRE: Oui, je prends son parti; et si vous voulez m'obliger, vous oublierez votre colre, et vous vous rconcilierez tous deux. C'est une grce que je vous demande; et je la recevrai comme un essai de l'amiti que je veux qui soit entre nous.

ADRASTE: Il ne m'est pas permis,  ces conditions, de vous rien refuser: je ferai ce que vous voudrez.

Scne XVI

CLIMNE, ADRASTE, DOM PDRE.

DOM PDRE: Hol! venez. Vous n'avez qu' me suivre, et j'ai fait votre paix. Vous ne pouviez jamais mieux tomber que chez moi.

CLIMNE: Je vous suis oblige plus qu'on ne saurait croire; mais je m'en vais prendre mon voile: je n'ai garde, sans lui, de paratre  ses yeux.

DOM PDRE: La voici qui s'en va venir; et son me, je vous assure, a paru toute rjouie lorsque je lui ai dit que j'avais raccommod tout.

Scne XVII

ISIDORE, sous le voile de CLIMNE, ADRASTE, DOM PDRE.

DOM PDRE: Puisque vous m'avez bien voulu donner votre ressentiment, trouvez bon qu'en ce lieu je vous fasse toucher dans la main l'un de l'autre, et que tous deux je vous conjure de vivre, pour l'amour de moi, dans une parfaite union.

ADRASTE: Oui, je vous le promets, que, pour l'amour de vous, je m'en vais, avec elle, vivre le mieux du monde.

DOM PDRE: Vous m'obligez sensiblement, et j'en garderai la mmoire.

ADRASTE: Je vous donne ma parole, Seigneur Dom Pdre, qu' votre considration, je m'en vais la traiter du mieux qu'il me sera possible.

DOM PDRE: C'est trop de grce que vous me faites. Il est bon de pacifier et d'adoucir toujours les choses. Hol! Isidore, venez.

Scne XVIII

CLIMNE, DOM PDRE.

DOM PDRE: Comment? que veut dire cela?

CLIMNE, sans voile: Ce que cela veut dire? Qu'un jaloux est un monstre ha de tout le monde, et qu'il n'y a personne qui ne soit ravi de lui nuire, n'y et-il point d'autre intrt; que toutes les serrures et les verrous du monde ne retiennent point les personnes, et que c'est le coeur qu'il faut arrter par la douceur et par la complaisance; qu'Isidore est entre les mains du cavalier qu'elle aime, et que vous tes pris pour dupe.

DOM PDRE: Dom Pdre souffrira cette injure mortelle! Non, non: j'ai trop de coeur, et je vais demander l'appui de la justice, pour pousser le perfide  bout. C'est ici le logis d'un snateur. Hol!

Scne XIX

LE SNATEUR, DOM PDRE.

LE SNATEUR: Serviteur, Seigneur Dom Pdre. Que vous venez  propos!

DOM PDRE: Je viens me plaindre  vous d'un affront qu'on m'a fait.

LE SNATEUR: J'ai fait une mascarade la plus belle du monde.

DOM PDRE: Un tratre de Franais m'a jou une pice.

LE SNATEUR: Vous n'avez, dans votre vie, jamais rien vu de si beau.

DOM PDRE: Il m'a enlev une fille que j'avais affranchie.

LE SNATEUR: Ce sont gens vtus en Maures, qui dansent admirablement.

DOM PDRE: Vous voyez si c'est une injure qui se doive souffrir.

LE SNATEUR: Des habits merveilleux, et qui sont faits exprs.

DOM PDRE: Je demande l'appui de la justice contre cette action.

LE SNATEUR: Je veux que vous voyiez cela. On la va rpter, pour en donner le divertissement au peuple.

DOM PDRE: Comment? de quoi parlez-vous l?

LE SNATEUR: Je parle de ma mascarade.

DOM PDRE: Je vous parle de mon affaire.

LE SNATEUR: Je ne veux point aujourd'hui d'autres affaires que de plaisir. Allons, Messieurs, venez! Voyons si cela ira bien.

DOM PDRE: La peste soit du fou, avec sa mascarade!

LE SNATEUR: Diantre soit le fcheux, avec son affaire!

Scne dernire

Plusieurs Maures font une danse, par o finit la comdie.

LE TARTUFFE OU L'IMPOSTEUR


Comdie


ACTEURS

MADAME PERNELLE, mre d'Orgon.
ORGON, mari d'Elmire.
ELMIRE, femme d'Orgon.
DAMIS, fils d'Orgon.
MARIANE, fille d'Orgon et amante de Valre.
VALRE, amant de Mariane.
CLANTE, beau-frre d'Orgon.
TARTUFFE, faux dvot.
DORINE, suivante de Mariane.
MONSIEUR LOYAL, sergent.
UN EXEMPT.
FLIPOTE, servante de Madame Pernelle. 

La scne est  Paris.

ACTE I, Scne premire

MADAME PERNELLE et FLIPOTE, sa servante, ELMIRE, DAMIS, MARIANE, DORINE, CLANTE.

MADAME PERNELLE

            Allons, Flipote, allons, que d'eux je me dlivre.

ELMIRE

            Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine  vous suivre.

MADAME PERNELLE

            Laissez, ma bru, laissez, ne venez pas plus loin:
            Ce sont toutes faons dont je n'ai pas besoin.

ELMIRE

      5      De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte.
            Mais, ma mre, d'o vient que vous sortez si vite?

MADAME PERNELLE

            C'est que je ne puis voir tout ce mnage-ci,
            Et que de me complaire on ne prend nul souci.
            Oui, je sors de chez vous fort mal difie:
    10    Dans toutes mes leons j'y suis contrarie,
            On n'y respecte rien, chacun y parle haut,
            Et c'est tout justement la cour du roi Ptaut.

DORINE

            Si.

MADAME PERNELLE

                  Vous tes, mamie, une fille suivante
            Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente:
    15    Vous vous mlez sur tout de dire votre avis.

DAMIS

            Mais.

MADAME PERNELLE

                  Vous tes un sot en trois lettres, mon fils.
            C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mre;
            Et j'ai prdit cent fois  mon fils, votre pre,
            Que vous preniez tout l'air d'un mchant garnement,
    20    Et ne lui donneriez jamais que du tourment.

MARIANE

            Je crois.

MADAME PERNELLE

                        Mon Dieu, sa soeur, vous faites la discrte,
            Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette;
            Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort,
            Et vous menez sous chape un train que je hais fort.

ELMIRE

            Mais, ma mre.

MADAME PERNELLE

    25                Ma bru, qu'il ne vous en dplaise,
            Votre conduite en tout est tout  fait mauvaise;
            Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux,
            Et leur dfunte mre en usait beaucoup mieux.
            Vous tes dpensire; et cet tat me blesse,
    30    Que vous alliez vtue ainsi qu'une princesse.
            Quiconque  son mari veut plaire seulement,
            Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.

CLANTE

            Mais, Madame, aprs tout.

MADAME PERNELLE

                                    Pour vous, Monsieur son frre,
            Je vous estime fort, vous aime, et vous rvre;
    35    Mais enfin, si j'tais de mon fils, son poux,
            Je vous prierais bien fort de n'entrer point chez nous.
            Sans cesse vous prchez des maximes de vivre
            Qui par d'honntes gens ne se doivent point suivre.
            Je vous parle un peu franc; mais c'est l mon humeur,
    40    Et je ne mche point ce que j'ai sur le coeur.

DAMIS

            Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute.

MADAME PERNELLE

            C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on coute;
            Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux
            De le voir querell par un fou comme vous.

DAMIS

    45    Quoi? je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique
            Vienne usurper cans un pouvoir tyrannique,
            Et que nous ne puissions  rien nous divertir,
            Si ce beau monsieur-l n'y daigne consentir?

DORINE

            S'il le faut couter et croire  ses maximes,
    50    On ne peut faire rien qu'on ne fasse des crimes;
            Car il contrle tout, ce critique zl.

MADAME PERNELLE

            Et tout ce qu'il contrle est fort bien contrl.
            C'est au chemin du Ciel qu'il prtend vous conduire,
            Et mon fils  l'aimer vous devrait tous induire.

DAMIS

    55    Non, voyez-vous, ma mre, il n'est pre ni rien
            Qui me puisse obliger  lui vouloir du bien:
            Je trahirais mon coeur de parler d'autre sorte;
            Sur ses faons de faire  tous coups je m'emporte;
            J'en prvois une suite, et qu'avec ce pied plat
    60    Il faudra que j'en vienne  quelque grand clat.

DORINE

            Certes c'est une chose aussi qui scandalise,
            De voir qu'un inconnu cans s'impatronise,
            Qu'un gueux qui, quand il vint, n'avait pas de souliers
            Et dont l'habit entier valait bien six deniers,
    65    En vienne jusque-l que de se mconnatre,
            De contrarier tout, et de faire le matre.

MADAME PERNELLE

            H! merci de ma vie! il en irait bien mieux,
            Si tout se gouvernait par ses ordres pieux.

DORINE

            Il passe pour un saint dans votre fantaisie:
    70    Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie.

MADAME PERNELLE

            Voyez la langue!

DORINE

                         lui, non plus qu' son Laurent,
            Je ne me fierais, moi, que sur un bon garant.

MADAME PERNELLE

            J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut tre;
            Mais pour homme de bien, je garantis le matre.
    75    Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez
            Qu' cause qu'il vous dit  tous vos vrits.
            C'est contre le pch que son coeur se courrouce,
            Et l'intrt du Ciel est tout ce qui le pousse.

DORINE

            Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,
    80    Ne saurait-il souffrir qu'aucun hante cans?
            En quoi blesse le Ciel une visite honnte,
            Pour en faire un vacarme  nous rompre la tte?
            Veut-on que l-dessus je m'explique entre nous?
            Je crois que de Madame il est, ma foi, jaloux.

MADAME PERNELLE

    85    Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites.
            Ce n'est pas lui tout seul qui blme ces visites.
            Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,
            Ces carrosses sans cesse  la porte plants,
            Et de tant de laquais le bruyant assemblage
    90    Font un clat fcheux dans tout le voisinage.
            Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien;
            Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien.

CLANTE

            H! voulez-vous, Madame, empcher qu'on ne cause?
            Ce serait dans la vie une fcheuse chose,
    95    Si pour les sots discours o l'on peut tre mis,
            Il fallait renoncer  ses meilleurs amis.
            Et quand mme on pourrait se rsoudre  le faire,
            Croiriez-vous obliger tout le monde  se taire?
            Contre la mdisance il n'est point de rempart.
  100     tous les sots caquets n'ayons donc nul gard;
            Efforons-nous de vivre avec toute innocence,
            Et laissons aux causeurs une pleine licence.

DORINE

            Daphn, notre voisine, et son petit poux
            Ne seraient-ils point ceux qui parlent mal de nous?
  105    Ceux de qui la conduite offre le plus  rire
            Sont toujours sur autrui les premiers  mdire;
            Ils ne manquent jamais de saisir promptement
            L'apparente lueur du moindre attachement,
            D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,
  110    Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie:
            Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs,
            Ils pensent dans le monde autoriser les leurs,
            Et sous le faux espoir de quelque ressemblance,
            Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence,
  115    Ou faire ailleurs tomber quelques traits partags
            De ce blme public dont ils sont trop chargs.

MADAME PERNELLE

            Tous ces raisonnements ne font rien  l'affaire.
            On sait qu'Orante mne une vie exemplaire:
            Tous ses soins vont au Ciel; et j'ai su par des gens
  120    Qu'elle condamne fort le train qui vient cans.

DORINE

            L'exemple est admirable, et cette dame est bonne!
            Il est vrai qu'elle vit en austre personne;
            Mais l'ge dans son me a mis ce zle ardent,
            Et l'on sait qu'elle est prude  son corps dfendant.
  125    Tant qu'elle a pu des cours attirer les hommages,
            Elle a fort bien joui de tous ses avantages;
            Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser,
            Au monde, qui la quitte, elle veut renoncer,
            Et du voile pompeux d'une haute sagesse
  130    De ses attraits uss dguiser la faiblesse.
            Ce sont l les retours des coquettes du temps.
            Il leur est dur de voir dserter les galants.
            Dans un tel abandon, leur sombre inquitude
            Ne voit d'autre recours que le mtier de prude;
  135    Et la svrit de ces femmes de bien
            Censure toute chose, et ne pardonne  rien;
            Hautement d'un chacun elles blment la vie,
            Non point par charit, mais par un trait d'envie,
            Qui ne saurait souffrir qu'un autre ait les plaisirs
  140    Dont le penchant de l'ge a sevr leurs dsirs.

MADAME PERNELLE

            Voil les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire.
            Ma bru, l'on est chez vous contrainte de se taire,
            Car Madame  jaser tient le d tout le jour.
            Mais enfin je prtends discourir  mon tour:
  145    Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage
            Qu'en recueillant chez soi ce dvot personnage;
            Que le Ciel au besoin l'a cans envoy
            Pour redresser  tous votre esprit fourvoy;
            Que pour votre salut vous le devez entendre,
  150    Et qu'il ne reprend rien qui ne soit  reprendre.
            Ces visites, ces bals, ces conversations
            Sont du malin esprit toutes inventions.
            L jamais on n'entend de pieuses paroles:
            Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles;
  155    Bien souvent le prochain en a sa bonne part,
            Et l'on y sait mdire et du tiers et du quart.
            Enfin les gens senss ont leurs ttes troubles
            De la confusion de telles assembles:
            Mille caquets divers s'y font en moins de rien;
  160    Et comme l'autre jour un docteur dit fort bien,
            C'est vritablement la tour de Babylone,
            Car chacun y babille, et tout du long de l'aune;
            Et pour conter l'histoire o ce point l'engagea.
            Voil-t-il pas Monsieur qui ricane dj!
  165    Allez chercher vos fous qui vous donnent  rire,
            Et sans. Adieu, ma bru: je ne veux plus rien dire.
            Sachez que pour cans j'en rabats de moiti,
            Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pied.
            (Donnant un soufflet  Flipote.)
            Allons, vous, vous rvez, et bayez aux corneilles.
  170    Jour de Dieu! je saurai vous frotter les oreilles.
            Marchons, gaupe, marchons.

Scne II

CLANTE, DORINE.

CLANTE

                                    Je n'y veux point aller,
            De peur qu'elle ne vnt encor me quereller,
            Que cette bonne femme.

DORINE

                              Ah! certes, c'est dommage
            Qu'elle ne vous out tenir un tel langage:
  175    Elle vous dirait bien qu'elle vous trouve bon,
            Et qu'elle n'est point d'ge  lui donner ce nom.

CLANTE

            Comme elle s'est pour rien contre nous chauffe!
            Et que de son Tartuffe elle parat coiffe!

DORINE

            Oh! vraiment tout cela n'est rien au prix du fils,
  180    Et si vous l'aviez vu, vous diriez: "C'est bien pis!"
            Nos troubles l'avaient mis sur le pied d'homme sage,
            Et pour servir son Prince il montra du courage;
            Mais il est devenu comme un homme hbt,
            Depuis que de Tartuffe on le voit entt;
  185    Il l'appelle son frre, et l'aime dans son me
            Cent fois plus qu'il ne fait mre, fils, fille, et femme.
            C'est de tous ses secrets l'unique confident,
            Et de ses actions le directeur prudent;
            Il le choie, il l'embrasse, et pour une matresse
  190    On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse;
             table, au plus haut bout il veut qu'il soit assis;
            Avec joie il l'y voit manger autant que six;
            Les bons morceaux de tout, il faut qu'on les lui cde;
            Et s'il vient  roter, il lui dit: "Dieu vous aide!"
            (C'est une servante qui parle.)
  195    Enfin il en est fou; c'est sont tout, son hros;
            Il l'admire  tous coups, le cite  tout propos;
            Ses moindres actions lui semblent des miracles,
            Et tous les mots qu'il dit sont pour lui des oracles.
            Lui, qui connat sa dupe et qui veut en jouir,
  200    Par cent dehors fards a l'art de l'blouir.
            Son cagotisme en tire  toute heure des sommes,
            Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes.
            Il n'est pas jusqu'au fat qui lui sert de garon
            Qui ne se mle aussi de nous faire leon;
  205    Il vient nous sermonner avec des yeux farouches,
            Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches.
            Le tratre, l'autre jour, nous rompit de ses mains
            Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints,
            Disant que nous mlions, par un crime effroyable,
  210    Avec la saintet les parures du diable.

Scne III

ELMIRE, MARIANE, DAMIS, CLANTE, DORINE.

ELMIRE

            Vous tes bien heureux de n'tre point venu
            Au discours qu' la porte elle nous a tenu.
            Mais j'ai vu mon mari: comme il ne m'a point vue,
            Je veux aller l-haut attendre sa venue.

CLANTE

  215    Moi, je l'attends ici pour moins d'amusement,
            Et je vais lui donner le bonjour seulement.

DAMIS

            De l'hymen de ma soeur touchez-lui quelque chose.
            J'ai soupon que Tartuffe  son effet s'oppose,
            Qu'il oblige mon pre  des dtours si grands;
  220    Et vous n'ignorez pas quel intrt j'y prends.
            Si mme ardeur enflamme et ma soeur et Valre,
            La soeur de cet ami, vous le savez, m'est chre;
            Et s'il fallait.

DORINE

                        Il entre.

Scne IV

ORGON, CLANTE, DORINE.

ORGON

                              Ah! mon frre, bonjour!

CLANTE

            Je sortais, et j'ai joie  vous voir de retour.
  225    La campagne  prsent n'est pas beaucoup fleurie.

ORGON

            Dorine. Mon beau-frre, attendez, je vous prie:
            Vous voulez bien souffrir, pour m'ter de souci,
            Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici.
            Tout s'est-il, ces deux jours, pass de bonne sorte?
  230    Qu'est-ce qu'on fait cans? Comme est-ce qu'on s'y porte?

DORINE

            Madame eut avant-hier la fivre jusqu'au soir,
            Avec un mal de tte trange  concevoir.

ORGON

            Et Tartuffe?

DORINE

                        Tartuffe? Il se porte  merveille,
  235    Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.

ORGON

            Le pauvre homme!

DORINE

                              Le soir, elle eut un grand dgot,
            Et ne put au souper toucher  rien du tout,
            Tant sa douleur de tte tait encor cruelle!

ORGON

            Et Tartuffe?

DORINE

                        Il soupa, lui tout seul, devant elle,
            Et fort dvotement il mangea deux perdrix,
  240    Avec une moiti de gigot en hachis.

ORGON

            Le pauvre homme!

DORINE

                              La nuit se passa toute entire
            Sans qu'elle pt fermer un moment la paupire;
            Des chaleurs l'empchaient de pouvoir sommeiller,
            Et jusqu'au jour prs d'elle il nous fallut veiller.

ORGON

            Et Tartuffe?

DORINE

  245                Press d'un sommeil agrable,
            Il passa dans sa chambre au sortir de la table,
            Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
            O sans trouble il dormit jusques au lendemain.

ORGON

            Le pauvre homme!

DORINE

                               la fin, par nos raisons gagne,
  250    Elle se rsolut  souffrir la saigne,
            Et le soulagement suivit tout aussitt.

ORGON

            Et Tartuffe?

DORINE

                        Il reprit courage comme il faut,
            Et contre tous les maux fortifiant son me,
            Pour rparer le sang qu'avait perdu Madame,
  255    But  son djeuner quatre grands coups de vin.

ORGON

            Le pauvre homme!

DORINE

                              Tous deux se portent bien enfin;
            Et je vais  Madame annoncer par avance
            La part que vous prenez  sa convalescence.

Scne V

ORGON, CLANTE.

CLANTE

             votre nez, mon frre, elle se rit de vous;
  260    Et sans avoir dessein de vous mettre en courroux,
            Je vous dirai tout franc que c'est avec justice.
            A-t-on jamais parl d'un semblable caprice?
            Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui
             vous faire oublier toutes choses pour lui,
  265    Qu'aprs avoir chez vous rpar sa misre,
            Vous en veniez au point.?

ORGON

                                    Alte-l, mon beau-frre:
            Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.

CLANTE

            Je ne le connais pas, puisque vous le voulez;
            Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut tre.

ORGON

  270    Mon frre, vous seriez charm de le connatre,
            Et vos ravissements ne prendraient point de fin.
            C'est un homme. qui. ha!. un homme. un homme enfin.
            Qui suit bien ses leons gote une paix profonde,
            Et comme du fumier regarde tout le monde.
  275    Oui, je deviens tout autre avec son entretien;
            Il m'enseigne  n'avoir affection pour rien,
            De toutes amitis il dtache mon me;
            Et je verrais mourir frre, enfants, mre et femme,
            Que je m'en soucierais autant que de cela.

CLANTE

  280    Les sentiments humains, mon frre, que voil!

ORGON

            Ha! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre,
            Vous auriez pris pour lui l'amiti que je montre.
            Chaque jour  l'glise il venait, d'un air doux,
            Tout vis--vis de moi se mettre  deux genoux.
  285    Il attirait les yeux de l'assemble entire
            Par l'ardeur dont au Ciel il poussait sa prire;
            Il faisait des soupirs, de grands lancements,
            Et baisait humblement la terre  tous moments;
            Et lorsque je sortais, il me devanait vite,
  290    Pour m'aller  la porte offrir de l'eau bnite.
            Instruit par son garon, qui dans tout l'imitait,
            Et de son indigence, et de ce qu'il tait,
            Je lui faisais des dons; mais avec modestie
            Il me voulait toujours en rendre une partie.
  295    "C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moiti;
            Je ne mrite pas de vous faire piti";
            Et quand je refusais de le vouloir reprendre,
            Aux pauvres,  mes yeux, il allait le rpandre.
            Enfin le Ciel chez moi me le fit retirer,
  300    Et depuis ce temps-l tout semble y prosprer.
            Je vois qu'il reprend tout, et qu' ma femme mme
            Il prend, pour mon honneur, un intrt extrme;
            Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux,
            Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux.
  305    Mais vous ne croiriez point jusqu'o monte son zle:
            Il s'impute  pch la moindre bagatelle;
            Un rien presque suffit pour le scandaliser;
            Jusque-l qu'il se vint l'autre jour accuser
            D'avoir pris une puce en faisant sa prire,
  310    Et de l'avoir tue avec trop de colre.

CLANTE

            Parbleu! vous tes fou, mon frre, que je croi.
            Avec de tels discours vous moquez-vous de moi?
            Et que prtendez-vous que tout ce badinage.?

ORGON

            Mon frre, ce discours sent le libertinage:
  315    Vous en tes un peu dans votre me entich;
            Et comme je vous l'ai plus de dix fois prch,
            Vous vous attirerez quelque mchante affaire.

CLANTE

            Voil de vos pareils le discours ordinaire:
            Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux.
  320    C'est tre libertin que d'avoir de bons yeux,
            Et qui n'adore pas de vaines simagres,
            N'a ni respect ni foi pour les choses sacres.
            Allez, tous vos discours ne me font point de peur:
            Je sais comme je parle, et le Ciel voit mon coeur.
  325    De tous vos faonniers on n'est point les esclaves.
            Il est de faux dvots ainsi que de faux braves;
            Et comme on ne voit pas qu'o l'honneur les conduit
            Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
            Les bons et vrais dvots, qu'on doit suivre  la trace,
  330    Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
            H quoi? vous ne ferez nulle distinction
            Entre l'hypocrisie et la dvotion?
            Vous les voulez traiter d'un semblable langage,
            Et rendre mme honneur au masque qu'au visage,
  335    Egaler l'artifice  la sincrit,
            Confondre l'apparence avec la vrit,
            Estimer le fantme autant que la personne,
            Et la fausse monnaie  l'gal de la bonne?
            Les hommes la plupart sont trangement faits!
  340    Dans la juste nature on ne les voit jamais;
            La raison a pour eux des bornes trop petites;
            En chaque caractre ils passent ses limites;
            Et la plus noble chose, ils la gtent souvent
            Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
  345    Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frre.

ORGON

            Oui, vous tes sans doute un docteur qu'on rvre;
            Tout le savoir du monde est chez vous retir;
            Vous tes le seul sage et le seul clair,
            Un oracle, un Caton dans le sicle o nous sommes;
  350    Et prs de vous ce sont des sots que tous les hommes.

CLANTE

            Je ne suis point, mon frre, un docteur rvr,
            Et le savoir chez moi n'est pas tout retir.
            Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science,
            Du faux avec le vrai faire la diffrence.
  355    Et comme je ne vois nul genre de hros
            Qui soient plus  priser que les parfaits dvots,
            Aucune chose au monde et plus noble et plus belle
            Que la sainte ferveur d'un vritable zle,
            Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
  360    Que le dehors pltr d'un zle spcieux,
            Que ces francs charlatans, que ces dvots de place,
            De qui la sacrilge et trompeuse grimace
            Abuse impunment et se joue  leur gr
            De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacr,
  365    Ces gens qui, par une me  l'intrt soumise,
            Font de dvotion mtier et marchandise,
            Et veulent acheter crdit et dignits
             prix de faux clins d'yeux et d'lans affects,
            Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune
  370    Par le chemin du Ciel courir  leur fortune,
            Qui, brlants et priants, demandent chaque jour,
            Et prchent la retraite au milieu de la cour,
            Qui savent ajuster leur zle avec leurs vices,
            Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices,
  375    Et pour perdre quelqu'un couvrent insolemment
            De l'intrt du Ciel leur fier ressentiment,
            D'autant plus dangereux dans leur pre colre,
            Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on rvre,
            Et que leur passion, dont on leur sait bon gr,
  380    Veut nous assassiner avec un fer sacr.
            De ce faux caractre on en voit trop paratre;
            Mais les dvots de coeur sont aiss  connatre.
            Notre sicle, mon frre, en expose  nos yeux
            Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux:
  385    Regardez Ariston, regardez Priandre,
            Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre;
            Ce titre par aucun ne leur est dbattu;
            Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu;
            On ne voit point en eux ce faste insupportable,
  390    Et leur dvotion est humaine, est traitable;
            Ils ne censurent point toutes nos actions:
            Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections;
            Et laissant la fiert des paroles aux autres,
            C'est par leurs actions qu'ils reprennent les ntres.
  395    L'apparence du mal a chez eux peu d'appui,
            Et leur me est porte  juger bien d'autrui.
            Point de cabale en eux, point d'intrigues  suivre;
            On les voit, pour tous soins, se mler de bien vivre;
            Jamais contre un pcheur ils n'ont d'acharnement;
  400    Ils attachent leur haine au pch seulement,
            Et ne veulent point prendre, avec un zle extrme,
            Les intrts du Ciel plus qu'il ne veut lui-mme.
            Voil mes gens, voil comme il en faut user,
            Voil l'exemple enfin qu'il se faut proposer.
  405    Votre homme,  dire vrai, n'est pas de ce modle:
            C'est de fort bonne foi que vous vantez son zle;
            Mais par un faux clat je vous crois bloui.

ORGON

            Monsieur mon cher beau-frre, avez-vous tout dit?

CLANTE

                                                      Oui.

ORGON

            Je suis votre valet.
Il veut s'en aller.

CLANTE

                              De grce, un mot, mon frre.
  410    Laissons l ce discours. Vous savez que Valre
            Pour tre votre gendre a parole de vous?

ORGON

            Oui.

CLANTE

                  Vous aviez pris jour pour un lien si doux.

ORGON

            Il est vrai.

CLANTE

                        Pourquoi donc en diffrer la fte?

ORGON

            Je ne sais.

CLANTE

                        Auriez-vous autre pense en tte?

ORGON

            Peut-tre.

CLANTE

  415          Vous voulez manquer  votre foi?

ORGON

            Je ne dis pas cela.

CLANTE

                              Nul obstacle, je croi,
            Ne vous peut empcher d'accomplir vos promesses.

ORGON

            Selon.

CLANTE

                  Pour dire un mot faut-il tant de finesses?
            Valre sur ce point me fait vous visiter.

ORGON

            Le Ciel en soit lou!

CLANTE

  420                      Mais que lui reporter?

ORGON

            Tout ce qu'il vous plaira.

CLANTE

                              Mais il est ncessaire
            De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc?

ORGON

                                                De faire
            Ce que le Ciel voudra.

CLANTE

                              Mais parlons tout de bon.
            Valre a votre foi: la tiendrez-vous, ou non?

ORGON

            Adieu.

CLANTE

  425          Pour son amour je crains une disgrce,
            Et je dois l'avertir de tout ce qui se passe.

ACTE II, Scne premire

ORGON, MARIANE.

ORGON

            Mariane.

MARIANE

                  Mon pre.

ORGON

                        Approchez, j'ai de quoi
            Vous parler en secret.

MARIANE

                              Que cherchez-vous?

ORGON. Il regarde dans un petit cabinet.

                                                Je voi
            Si quelqu'un n'est point l qui pourrait nous entendre;
  430    Car ce petit endroit est propre pour surprendre.
            Or sus, nous voil bien. J'ai, Mariane, en vous
            Reconnu de tout temps un esprit assez doux,
            Et de tout temps aussi vous m'avez t chre.

MARIANE

            Je suis fort redevable  cet amour de pre.

ORGON

  435    C'est fort bien dit, ma fille; et pour le mriter,
            Vous devez n'avoir soin que de me contenter.

MARIANE

            C'est o je mets aussi ma gloire la plus haute.

ORGON

            Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hte?

MARIANE

            Qui, moi?

ORGON

                        Vous. Voyez bien comme vous rpondrez.

MARIANE

  440    Hlas! j'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.

ORGON

            C'est parler sagement. Dites-moi donc, ma fille,
            Qu'en toute sa personne un haut mrite brille,
            Qu'il touche votre coeur, et qu'il vous serait doux
            De le voir par mon choix devenir votre poux.
            Eh?
            Mariane se recule avec surprise.

MARIANE

                  Eh?

ORGON

                        Qu'est-ce?

MARIANE

                              Plat-il?

ORGON

                                    Quoi?

MARIANE

  445                                  Me suis-je mprise?

ORGON

            Comment?

MARIANE

                        Qui voulez-vous, mon pre, que je dise
            Qui me touche le coeur, et qu'il me serait doux
            De voir par votre choix devenir mon poux?

ORGON

            Tartuffe.

MARIANE

                  Il n'en est rien, mon pre, je vous jure.
  450    Pourquoi me faire dire une telle imposture?

ORGON

            Mais je veux que cela soit une vrit;
            Et c'est assez pour vous que je l'aie arrt.

MARIANE

            Quoi? vous voulez, mon pre.?

ORGON

                                    Oui, je prtends, ma fille,
            Unir par votre hymen Tartuffe  ma famille.
  455    Il sera votre poux, j'ai rsolu cela;
            Et comme sur vos voeux je.

Scne II

DORINE, ORGON, MARIANE.

ORGON

                              Que faites-vous l?
            La curiosit qui vous presse est bien forte,
            Mamie,  nous venir couter de la sorte.

DORINE

            Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part
  460    De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard;
            Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle,
            Et j'ai trait cela de pure bagatelle.

ORGON

            Quoi donc? la chose est-elle incroyable?

DORINE

                                                 tel point,
            Que vous-mme, Monsieur, je ne vous en crois point.

ORGON

  465    Je sais bien le moyen de vous le faire croire.

DORINE

            Oui, oui, vous nous contez une plaisante histoire.

ORGON

            Je conte justement ce qu'on verra dans peu.

DORINE

            Chansons!

ORGON

                        Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu.

DORINE

            Allez, ne croyez point  Monsieur votre pre:
            Il raille.

ORGON

                  Je vous dis.

DORINE

  470                      Non, vous avez beau faire,
            On ne vous croira point.

ORGON

                               la fin mon courroux.

DORINE

            H bien! on vous croit donc, et c'est tant pis pour vous.
            Quoi? se peut-il, Monsieur, qu'avec l'air d'homme sage
            Et cette large barbe au milieu du visage,
            Vous soyez assez fou pour vouloir.?

ORGON

   475                                  coutez:
            Vous avez pris cans certaines privauts
            Qui ne me plaisent point; je vous le dis, mamie.

DORINE

            Parlons sans nous fcher, Monsieur, je vous supplie.
            Vous moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot?
  480    Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot:
            Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense.
            Et puis, que vous apporte une telle alliance?
             quel sujet aller, avec tout votre bien,
            Choisir un gendre gueux?.

ORGON

                                    Taisez-vous. S'il n'a rien,
  485    Sachez que c'est par l qu'il faut qu'on le rvre.
            Sa misre est sans doute une honnte misre;
            Au-dessus des grandeurs elle doit l'lever,
            Puisque enfin de son bien il s'est laiss priver
            Par son trop peu de soin des choses temporelles,
  490    Et sa puissante attache aux choses ternelles.
            Mais mon secours pourra lui donner les moyens
            De sortir d'embarras et rentrer dans ses biens:
            Ce sont fiefs qu' bon titre au pays on renomme;
            Et tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme.

DORINE

  495    Oui, c'est lui qui le dit; et cette vanit,
            Monsieur, ne sied pas bien avec la pit.
            Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence
            Ne doit point tant prner son nom et sa naissance,
            Et l'humble procd de la dvotion
  500    Souffre mal les clats de cette ambition.
             quoi bon cet orgueil?. Mais ce discours vous blesse:
            Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.
            Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui,
            D'une fille comme elle un homme comme lui?
  505    Et ne devez-vous pas songer aux biensances,
            Et de cette union prvoir les consquences?
            Sachez que d'une fille on risque la vertu,
            Lorsque dans son hymen son got est combattu,
            Que le dessein d'y vivre en honnte personne
  510    Dpend des qualits du mari qu'on lui donne,
            Et que ceux dont partout on montre au doigt le front
            Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont.
            Il est bien difficile enfin d'tre fidle
             de certains maris faits d'un certain modle;
  515    Et qui donne  sa fille un homme qu'elle hait
            Est responsable au Ciel des fautes qu'elle fait.
            Songez  quels prils votre dessein vous livre.

ORGON

            Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle  vivre.

DORINE

            Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leons.

ORGON

  520    Ne nous amusons point, ma fille,  ces chansons:
            Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre pre.
            J'avais donn pour vous ma parole  Valre;
            Mais outre qu' jouer on dit qu'il est enclin,
            Je le souponne encor d'tre un peu libertin:
  525    Je ne remarque point qu'il hante les glises.

DORINE

            Voulez-vous qu'il y coure  vos heures prcises,
            Comme ceux qui n'y vont que pour tre aperus?

ORGON

            Je ne demande pas votre avis l-dessus.
            Enfin avec le Ciel l'autre est le mieux du monde,
  530    Et c'est une richesse  nulle autre seconde.
            Cet hymen de tous biens comblera vos dsirs,
            Et sera tout confit en douceurs et plaisirs.
            Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidles,
            Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles;
  535     nul fcheux dbat jamais vous n'en viendrez,
            Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.

DORINE

            Elle? elle n'en fera qu'un sot, je vous assure.

ORGON

            Ouais! quels discours!

DORINE

                              Je dis qu'il en a l'encolure,
            Et que son ascendant, Monsieur, l'emportera
  540    Sur toute la vertu que votre fille aura.

ORGON

            Cessez de m'interrompre, et songez  vous taire,
            Sans mettre votre nez o vous n'avez que faire.

DORINE

            Je n'en parle, Monsieur, que pour votre intrt.
            Elle l'interrompt toujours au moment qu'il se retourne pour parler  sa fille.

ORGON

  545    C'est prendre trop de soin: taisez-vous, s'il vous plat.

DORINE

            Si l'on ne vous aimait.

ORGON

                              Je ne veux pas qu'on m'aime.

DORINE

            Et je veux vous aimer, Monsieur, malgr vous-mme.

ORGON

            Ah!

DORINE

                  Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir
            Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir.

ORGON

            Vous ne vous tairez point?

DORINE

                                    C'est une conscience
  550    Que de vous laisser faire une telle alliance.

ORGON

            Te tairas-tu, serpent, dont les traits effronts.?

DORINE

            Ah! vous tes dvot, et vous vous emportez?

ORGON

            Oui, ma bile s'chauffe  toutes ces fadaises,
            Et tout rsolment je veux que tu te taises.

DORINE

  555    Soit. Mais, ne disant mot, je n'en pense pas moins.

ORGON

            Pense, si tu le veux; mais applique tes soins
             ne m'en point parler, ou.: suffit.
(Se retournant vers sa fille.)
                                          Comme sage,
            J'ai pes mrement toutes choses.

DORINE

                                    J'enrage
            De ne pouvoir parler.
            Elle se tait lorsqu'il tourne la tte.

ORGON

                              Sans tre damoiseau,
            Tartuffe est fait de sorte.

DORINE

                              Oui, c'est un beau museau.

ORGON

            Que quand tu n'aurais mme aucune sympathie
            Pour tous les autres dons.
            Il se tourne devant elle, et la regarde les bras croiss.

DORINE

                                    La voil bien lotie!
            Si j'tais en sa place, un homme assurment
            Ne m'pouserait pas de force impunment;
  565    Et je lui ferais voir bientt aprs la fte
            Qu'une femme a toujours une vengeance prte.

ORGON

            Donc de ce que je dis on ne fera nul cas?

DORINE

            De quoi vous plaignez-vous? Je ne vous parle pas.

ORGON

            Qu'est-ce que tu fais donc?

DORINE

                                    Je me parle  moi-mme.

ORGON

  570    Fort bien. Pour chtier son insolence extrme,
            Il faut que je lui donne un revers de ma main.
(Il se met en posture de lui donner un soufflet; et Dorine,
 chaque coup d'oeil qu'il jette, se tient droite sans parler.)
            Ma fille, vous devez approuver mon dessein.
            Croire que le mari. que j'ai su vous lire.
            Que ne te parles-tu?

DORINE

                              Je n'ai rien  me dire.

ORGON

            Encore un petit mot.

DORINE

  575                      Il ne me plat pas, moi.

ORGON

            Certes, je t'y guettais.

DORINE

                              Quelque sotte, ma foi!

ORGON

            Enfin, ma fille, il faut payer d'obissance,
            Et montrer pour mon choix entire dfrence.

DORINE, en s'enfuyant.

            Je me moquerais fort de prendre un tel poux.
            Il lui veut donner un soufflet et la manque.

ORGON

  580    Vous avez l, ma fille, une peste avec vous,
            Avec qui sans pch je ne saurais plus vivre.
            Je me sens hors d'tat maintenant de poursuivre;
            Ses discours insolents m'ont mis l'esprit en feu,
            Et je vais prendre l'air pour me rasseoir un peu.

Scne III

DORINE, MARIANE.

DORINE

  585    Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole,
            Et faut-il qu'en ceci je fasse votre rle?
            Souffrir qu'on vous propose un projet insens,
            Sans que du moindre mot vous l'ayez repouss!

MARIANE

            Contre un pre absolu que veux-tu que je fasse?

DORINE

  590    Ce qu'il faut pour parer une telle menace.

MARIANE

            Quoi?

DORINE

                  Lui dire qu'un coeur n'aime point par autrui,
            Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui,
            Qu'tant celle pour qui se fait toute l'affaire,
            C'est  vous, non  lui, que le mari doit plaire,
  595    Et que si son Tartuffe est pour lui si charmant,
            Il le peut pouser sans nul empchement.

MARIANE

            Un pre, je l'avoue, a sur nous tant d'empire,
            Que je n'ai jamais eu la force de rien dire.

DORINE

            Mais raisonnons. Valre a fait pour vous des pas:
  600    L'aimez-vous, je vous prie, ou ne l'aimez-vous pas?

MARIANE

            Ah! Qu'envers mon amour ton injustice est grande,
            Dorine! me dois-tu faire cette demande?
            T'ai-je pas l-dessus ouvert cent fois mon coeur,
            Et sais-tu pas pour lui jusqu'o va mon ardeur?

DORINE

  605    Que sais-je si le coeur a parl par la bouche,
            Et si c'est tout de bon que cet amant vous touche?

MARIANE

            Tu me fais un grand tort, Dorine, d'en douter,
            Et mes vrais sentiments ont su trop clater.

DORINE

            Enfin, vous l'aimez donc?

MARIANE

                                    Oui, d'une ardeur extrme.

DORINE

  610    Et selon l'apparence il vous aime de mme?

MARIANE

            Je le crois.

DORINE

                        Et tous deux brlez galement
            De vous voir maris ensemble?

MARIANE

                                    Assurment.

DORINE

            Sur cette autre union quelle est donc votre attente?

MARIANE

            De me donner la mort si l'on me violente.

DORINE

  615    Fort bien: c'est un recours o je ne songeais pas;
            Vous n'avez qu' mourir pour sortir d'embarras;
            Le remde sans doute est merveilleux. J'enrage
            Lorsque j'entends tenir ces sortes de langage.

MARIANE

            Mon Dieu! de quelle humeur, Dorine, tu te rends!
  620    Tu ne compatis point aux dplaisirs des gens.

DORINE

            Je ne compatis point  qui dit des sornettes
            Et dans l'occasion mollit comme vous faites.

MARIANE

            Mais que veux-tu? si j'ai de la timidit.

DORINE

            Mais l'amour dans un coeur veut de la fermet.

MARIANE

  625    Mais n'en gard-je pas pour les feux de Valre?
            Et n'est-ce pas  lui de m'obtenir d'un pre?

DORINE

            Mais quoi? si votre pre est un bourru fieff,
            Qui s'est de son Tartuffe entirement coiff
            Et manque  l'union qu'il avait arrte,
  630    La faute  votre amant doit-elle tre impute?

MARIANE

            Mais par un haut refus et d'clatants mpris
            Ferai-je dans mon choix voir un coeur trop pris?
            Sortirai-je pour lui, quelque clat dont il brille,
            De la pudeur du sexe et du devoir de fille?
  635    Et veux-tu que mes feux par le monde tals.?

DORINE

            Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez
            tre  Monsieur Tartuffe; et j'aurais, quand j'y pense,
            Tort de vous dtourner d'une telle alliance.
            Quelle raison aurais-je  combattre vos voeux?
  640    Le parti de soi-mme est fort avantageux.
            Monsieur Tartuffe! oh! oh! n'est-ce rien qu'on propose?
            Certes Monsieur Tartuffe,  bien prendre la chose,
            N'est pas un homme, non, qui se mouche du pi,
            Et ce n'est pas peu d'heur que d'tre sa moiti.
  645    Tout le monde dj de gloire le couronne;
            Il est noble chez lui, bien fait de sa personne;
            Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri:
            Vous vivrez trop contente avec un tel mari.

MARIANE

            Mon Dieu!.

DORINE

                        Quelle allgresse aurez-vous dans votre me,
  650    Quand d'un poux si beau vous vous verrez la femme!

MARIANE

            Ha! cesse, je te prie, un semblable discours,
            Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.
            C'en est fait, je me rends, et suis prte  tout faire.

DORINE

            Non, il faut qu'une fille obisse  son pre,
  655    Voult-il lui donner un singe pour poux.
            Votre sort est fort beau: de quoi vous plaignez-vous?
            Vous irez par le coche en sa petite ville,
            Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile,
            Et vous vous plairez fort  les entretenir.
  660    D'abord chez le beau monde on vous fera venir;
            Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
            Madame la baillive et Madame l'lue,
            Qui d'un sige pliant vous feront honorer.
            L, dans le carnaval, vous pourrez esprer
  665    Le bal et la grand'bande,  savoir, deux musettes,
            Et parfois Fagotin et les marionnettes,
            Si pourtant votre poux.

MARIANE

                                    Ah! tu me fais mourir.
            De tes conseils plutt songe  me secourir.

DORINE

            Je suis votre servante.

MARIANE

                              Eh! Dorine, de grce.

DORINE

  670    Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.

MARIANE

            Ma pauvre fille!

DORINE

                              Non.

MARIANE

                                    Si mes voeux dclars.

DORINE

            Point: Tartuffe est votre homme, et vous en tterez.

MARIANE

            Tu sais qu' toi toujours je me suis confie:
            Fais-moi.

DORINE

                        Non, vous serez, ma foi! tartuffie.

MARIANE

  675    H bien! puisque mon sort ne saurait t'mouvoir,
            Laisse-moi dsormais toute  mon dsespoir:
            C'est de lui que mon coeur empruntera de l'aide,
            Et je sais de mes maux l'infaillible remde.
            Elle veut s'en aller.

DORINE

            H! l, l, revenez. Je quitte mon courroux.
  680    Il faut, nonobstant tout, avoir piti de vous.

MARIANE

            Vois-tu, si l'on m'expose  ce cruel martyre,
            Je te le dis, Dorine, il faudra que j'expire.

DORINE

            Ne vous tourmentez point. On peut adroitement
            Empcher. Mais voici Valre, votre amant.

Scne IV

VALRE, MARIANE, DORINE.

VALRE

  685    On vient de dbiter, Madame, une nouvelle
            Que je ne savais pas, et qui sans doute est belle.

MARIANE

            Quoi?

VALRE

                  Que vous pousez Tartuffe.

MARIANE

                                    Il est certain
            Que mon pre s'est mis en tte ce dessein.

VALRE

            Votre pre, Madame.

MARIANE

                              A chang de vise:
  690    La chose vient par lui de m'tre propose.

VALRE

            Quoi? srieusement?

MARIANE

                              Oui, srieusement.
            Il s'est pour cet hymen dclar hautement.

VALRE

            Et quel est le dessein o votre me s'arrte,
            Madame?

MARIANE

                        Je ne sais.

VALRE

                              La rponse est honnte.
            Vous ne savez?

MARIANE

                        Non.

VALRE

                              Non?

MARIANE

  695                            Que me conseillez-vous?

VALRE

            Je vous conseille, moi, de prendre cet poux.

MARIANE

            Vous me le conseillez?

VALRE

                              Oui.

MARIANE

                                    Tout de bon?

VALRE

                                                Sans doute:
            Le choix est glorieux, et vaut bien qu'on l'coute.

MARIANE

            H bien! c'est un conseil, Monsieur, que je reois.

VALRE

  700    Vous n'aurez pas grand'peine  le suivre, je crois.

MARIANE

            Pas plus qu' le donner en a souffert votre me.

VALRE

            Moi, je vous l'ai donn pour vous plaire, Madame.

MARIANE

            Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.

DORINE

            Voyons ce qui pourra de ceci russir.

VALRE

  705    C'est donc ainsi qu'on aime? Et c'tait tromperie
            Quand vous.

MARIANE

                        Ne parlons point de cela, je vous prie.
            Vous m'avez dit tout franc que je dois accepter
            Celui que pour poux on me veut prsenter:
            Et je dclare, moi, que je prtends le faire,
  710    Puisque vous m'en donnez le conseil salutaire.

VALRE

            Ne vous excusez point sur mes intentions.
            Vous aviez pris dj vos rsolutions;
            Et vous vous saisissez d'un prtexte frivole
            Pour vous autoriser  manquer de parole.

MARIANE

            Il est vrai, c'est bien dit.

VALRE

  715                      Sans doute; et votre coeur
            N'a jamais eu pour moi de vritable ardeur.

MARIANE

            Hlas! permis  vous d'avoir cette pense.

VALRE

            Oui, oui, permis  moi; mais mon me offense
            Vous prviendra peut-tre en un pareil dessein;
  720    Et je sais o porter et mes voeux et ma main.

MARIANE

            Ah! je n'en doute point; et les ardeurs qu'excite
            Le mrite.

VALRE

                        Mon Dieu, laissons l le mrite:
            J'en ai fort peu sans doute, et vous en faites foi.
            Mais j'espre aux bonts qu'une autre aura pour moi,
  725    Et j'en sais de qui l'me,  ma retraite ouverte,
            Consentira sans honte  rparer ma perte.

MARIANE

            La perte n'est pas grande; et de ce changement
            Vous vous consolerez assez facilement.

VALRE

            J'y ferai mon possible, et vous le pouvez croire.
  730    Un coeur qui nous oublie engage notre gloire;
            Il faut  l'oublier mettre aussi tous nos soins:
            Si l'on n'en vient  bout, on le doit feindre au moins;
            Et cette lchet jamais ne se pardonne,
            De montrer de l'amour pour qui nous abandonne.

MARIANE

  735    Ce sentiment, sans doute, est noble et relev.

VALRE

            Fort bien; et d'un chacun il doit tre approuv.
            H quoi? vous voudriez qu' jamais dans mon me
            Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme,
            Et vous visse,  mes yeux, passer en d'autres bras,
            Sans mettre ailleurs un coeur dont vous ne voulez pas?

MARIANE

            Au contraire: pour moi, c'est ce que je souhaite;
            Et je voudrais dj que la chose ft faite.

VALRE

            Vous le voudriez?

MARIANE

                              Oui.

VALRE

                                    C'est assez m'insulter,
            Madame; et de ce pas je vais vous contenter.
            Il fait un pas pour s'en aller et revient toujours.

MARIANE

            Fort bien.

VALRE

                        Souvenez-vous au moins que c'est vous-mme
            Qui contraignez mon coeur  cet effort extrme.

MARIANE

            Oui.

VALRE

                  Et que le dessein que mon me conoit
            N'est rien qu' votre exemple.

MARIANE

                                     mon exemple, soit.

VALRE

            Suffit: vous allez tre  point nomm servie.

MARIANE

            Tant mieux.

VALRE

  750                Vous me voyez, c'est pour toute ma vie.

MARIANE

             la bonne heure.

VALRE

                              Euh?
            Il s'en va; et lorsqu'il est vers la porte, il se retourne.

MARIANE

                                    Quoi?

VALRE

                                          Ne m'appelez-vous pas?

MARIANE

            Moi? Vous rvez.

VALRE

                              H bien! je poursuis donc mes pas.
            Adieu, Madame.

MARIANE

                        Adieu, Monsieur.

DORINE

                                    Pour moi, je pense
            Que vous perdez l'esprit par cette extravagance;
  755    Et je vous ai laiss tout du long quereller,
            Pour voir o tout cela pourrait enfin aller.
            Hol! Seigneur Valre.
            Elle va l'arrter par le bras, et lui, fait mine de grande rsistance.

VALRE

                              H! que veux-tu, Dorine?

DORINE

            Venez ici.

VALRE

                        Non, non, le dpit me domine.
            Ne me dtourne point de ce qu'elle a voulu.

DORINE

            Arrtez.

VALRE

  760          Non, vois-tu? c'est un point rsolu.

DORINE

            Ah!

MARIANE

                  Il souffre  me voir, ma prsence le chasse,
            Et je ferai bien mieux de lui quitter la place.

DORINE. Elle quitte Valre et court  Mariane.

             l'autre. O courez-vous?

MARIANE

                                    Laisse.

DORINE

                                          Il faut revenir.

MARIANE

            Non, non, Dorine; en vain tu veux me retenir.

VALRE

  765    Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice,
            Et sans doute il vaut mieux que je l'en affranchisse.

DORINE. Elle quitte Mariane et court  Valre.

            Encor? Diantre soit fait de vous si je le veux!
            Cessez ce badinage, et venez  tous deux.
            Elle les tire l'un et l'autre.

VALRE

            Mais quel est ton dessein?

MARIANE

                              Qu'est-ce que tu veux faire?

DORINE

  770    Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d'affaire.
            tes-vous fou d'avoir un pareil dml?

VALRE

            N'as-tu pas entendu comme elle m'a parl?

DORINE

            tes-vous folle, vous, de vous tre emporte?

MARIANE

            N'as-tu pas vu la chose, et comme il m'a traite?

DORINE

  775    Sottise des deux parts. Elle n'a d'autre soin
            Que de se conserver  vous, j'en suis tmoin.
            Il n'aime que vous seule, et n'a point d'autre envie
            Que d'tre votre poux; j'en rponds sur ma vie.

MARIANE

            Pourquoi donc me donner un semblable conseil?

VALRE

  780    Pourquoi m'en demander sur un sujet pareil?

DORINE

            Vous tes fous tous deux. , la main l'un et l'autre.
            Allons, vous.

VALRE, en donnant sa main  Dorine.

             quoi bon ma main?

DORINE

                              Ah!  la vtre.

MARIANE, en donnant aussi sa main.

            De quoi sert tout cela?

DORINE

                              Mon Dieu! vite, avancez.
            Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.

VALRE

  785    Mais ne faites donc point les choses avec peine,
            Et regardez un peu les gens sans nulle haine.
            Mariane tourne l'oeil sur Valre et fait un petit souris.

DORINE

             vous dire le vrai, les amants sont bien fous!

VALRE

            Ho! , n'ai-je pas lieu de me plaindre de vous?
            Et pour n'en point mentir, n'tes-vous pas mchante
  790    De vous plaire  me dire une chose affligeante?

MARIANE

            Mais vous, n'tes-vous pas l'homme le plus ingrat.?

DORINE

            Pour une autre saison laissons tout ce dbat,
            Et songeons  parer ce fcheux mariage.

MARIANE

            Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage.

DORINE

  795    Nous en ferons agir de toutes les faons.
            Votre pre se moque, et ce sont des chansons;
            Mais pour vous, il vaut mieux qu' son extravagance
            D'un doux consentement vous prtiez l'apparence,
            Afin qu'en cas d'alarme il vous soit plus ais
  800    De tirer en longueur cet hymen propos.
            En attrapant du temps,  tout on remdie.
            Tantt vous payerez de quelque maladie,
            Qui viendra tout  coup et voudra des dlais;
            Tantt vous payerez de prsages mauvais:
  805    Vous aurez fait d'un mort la rencontre fcheuse,
            Cass quelque miroir, ou song d'eau bourbeuse.
            Enfin le bon de tout, c'est qu' d'autres qu' lui
            On ne vous peut lier, que vous ne disiez "oui".
            Mais pour mieux russir, il est bon, ce me semble,
  810    Qu'on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble.
            ( Valre.)
            Sortez, et sans tarder employez vos amis,
            Pour vous faire tenir ce qu'on vous a promis.
            Nous allons rveiller les efforts de son frre,
            Et dans notre parti jeter la belle-mre.
            Adieu.

VALRE,  Mariane.

  815          Quelques efforts que nous prparions tous,
            Ma plus grande esprance,  vrai dire, est en vous.

MARIANE,  Valre.

            Je ne vous rponds pas des volonts d'un pre;
            Mais je ne serai point  d'autre qu' Valre.

VALRE

            Que vous me comblez d'aise! Et quoi que puisse oser.

DORINE

  820    Ah! jamais les amants ne sont las de jaser.
            Sortez, vous dis-je.

VALRE. Il fait un pas et revient.

                              Enfin.

DORINE

                                    Quel caquet est le vtre!
                  (Les poussant chacun par l'paule.)
            Tirez de cette part; et vous, tirez de l'autre.
  

ACTE III, Scne premire

DAMIS, DORINE.

DAMIS

            Que la foudre sur l'heure achve mes destins,
            Qu'on me traite partout du plus grand des faquins,
  825    S'il est aucun respect ni pouvoir qui m'arrte,
            Et si je ne fais pas quelque coup de ma tte!

DORINE

            De grce, modrez un tel emportement:
            Votre pre n'a fait qu'en parler simplement.
            On n'excute pas tout ce qui se propose,
  830    Et le chemin est long du projet  la chose.

DAMIS

            Il faut que de ce fat j'arrte les complots,
            Et qu' l'oreille un peu je lui dise deux mots.

DORINE

            Ha! tout doux! envers lui, comme envers votre pre,
            Laissez agir les soins de votre belle-mre.
  835    Sur l'esprit de Tartuffe elle a quelque crdit;
            Il se rend complaisant  tout ce qu'elle dit,
            Et pourrait bien avoir douceur de coeur pour elle.
            Plt  Dieu qu'il ft vrai! la chose serait belle.
            Enfin votre intrt l'oblige  le mander:
  840    Sur l'hymen qui vous trouble elle veut le sonder,
            Savoir ses sentiments, et lui faire connatre
            Quels fcheux dmls il pourra faire natre,
            S'il faut qu' ce dessein il prte quelque espoir.
            Son valet dit qu'il prie, et je n'ai pu le voir;
  845    Mais ce valet m'a dit qu'il s'en allait descendre.
            Sortez donc, je vous prie, et me laissez l'attendre.

DAMIS

            Je puis tre prsent  tout cet entretien.

DORINE

            Point. Il faut qu'ils soient seuls.

DAMIS

                                    Je ne lui dirai rien.

DORINE

            Vous vous moquez: on sait vos transports ordinaires,
  850    Et c'est le vrai moyen de gter les affaires.
            Sortez.

DAMIS

                  Non: je veux voir, sans me mettre en courroux.

DORINE

            Que vous tes fcheux! Il vient. Retirez-vous.

Scne II

TARTUFFE, LAURENT, DORINE.

TARTUFFE, apercevant Dorine.

            Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
            Et priez que toujours le Ciel vous illumine.
  855    Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
            Des aumnes que j'ai partager les deniers.

DORINE

            Que d'affectation et de forfanterie!

TARTUFFE

            Que voulez-vous?

DORINE

                              Vous dire.

TARTUFFE. Il tire un mouchoir de sa poche.

                                    Ah! mon Dieu, je vous prie,
            Avant que de parler prenez-moi ce mouchoir.

DORINE

            Comment?

TARTUFFE

  860                Couvrez ce sein que je ne saurais voir:
            Par de pareils objets les mes sont blesses,
            Et cela fait venir de coupables penses.

DORINE

            Vous tes donc bien tendre  la tentation,
            Et la chair sur vos sens fait grande impression!
  865    Certes je ne sais pas quelle chaleur vous monte:
            Mais  convoiter, moi, je ne suis pas si prompte,
            Et je vous verrais nu du haut jusques en bas,
            Que toute votre peau ne me tenterait pas.

TARTUFFE

            Mettez dans vos discours un peu de modestie,
  870    Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.

DORINE

            Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos,
            Et je n'ai seulement qu' vous dire deux mots.
            Madame va venir dans cette salle basse,
            Et d'un mot d'entretien vous demande la grce.

TARTUFFE

      Hlas! trs volontiers.

DORINE, en soi-mme.

  875                      Comme il se radoucit!
            Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit.

TARTUFFE

            Viendra-t-elle bientt?

DORINE

                              Je l'entends, ce me semble.
            Oui, c'est elle en personne, et je vous laisse ensemble.

Scne III

ELMIRE, TARTUFFE.

TARTUFFE

            Que le Ciel  jamais par sa toute bont
  880    Et de l'me et du corps vous donne la sant,
            Et bnisse vos jours autant que le dsire
            Le plus humble de ceux que son amour inspire!

ELMIRE

            Je suis fort oblige  ce souhait pieux.
            Mais prenons une chaise, afin d'tre un peu mieux.

TARTUFFE

  885    Comment de votre mal vous sentez-vous remise?

ELMIRE

            Fort bien; et cette fivre a bientt quitt prise.

TARTUFFE

            Mes prires n'ont pas le mrite qu'il faut
            Pour avoir attir cette grce d'en haut;
            Mais je n'ai fait au Ciel nulle dvote instance
  890    Qui n'ait eu pour objet votre convalescence.

ELMIRE

            Votre zle pour moi s'est trop inquit.

TARTUFFE

            On ne peut trop chrir votre chre sant,
            Et pour la rtablir j'aurais donn la mienne.

ELMIRE

            C'est pousser bien avant la charit chrtienne,
  895    Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bonts.

TARTUFFE

            Je fais bien moins pour vous que vous ne mritez.

ELMIRE

            J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire,
            Et suis bien aise ici qu'aucun ne nous claire.

TARTUFFE

            J'en suis ravi de mme, et sans doute il m'est doux,
  900    Madame, de me voir seul  seul avec vous:
            C'est une occasion qu'au Ciel j'ai demande,
            Sans que jusqu' cette heure il me l'ait accorde.

ELMIRE

            Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien,
            O tout votre coeur s'ouvre, et ne me cache rien.

TARTUFFE

  905    Et je ne veux aussi pour grce singulire
            Que montrer  vos yeux mon me tout entire,
            Et vous faire serment que les bruits que je fais
            Des visites qu'ici reoivent vos attraits
            Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine,
  910    Mais plutt d'un transport de zle qui m'entrane,
            Et d'un pur mouvement.

ELMIRE

                              Je le prends bien aussi,
            Et crois que mon salut vous donne ce souci.

TARTUFFE. Il lui serre le bout des doigts.

            Oui, Madame, sans doute, et ma ferveur est telle.

ELMIRE

            Ouf! vous me serrez trop.

TARTUFFE

                                    C'est par excs de zle.
  915    De vous faire aucun mal je n'eus jamais dessein,
            Et j'aurais bien plutt.
            Il lui met la main sur le genou.

ELMIRE

                              Que fait l votre main?

TARTUFFE

            Je tte votre habit: l'toffe en est molleuse.

ELMIRE

            Ah! de grce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
            Elle recule sa chaise, et Tartuffe rapproche la sienne.

TARTUFFE

            Mon Dieu! que de ce point l'ouvrage est merveilleux!
  920    On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux;
            Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire.

ELMIRE

            Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.
            On tient que mon mari veut dgager sa foi,
            Et vous donner sa fille. Est-il vrai, dites-moi?

TARTUFFE

  925    Il m'en a dit deux mots; mais, Madame,  vrai dire,
            Ce n'est pas le bonheur aprs quoi je soupire;
            Et je vois autre part les merveilleux attraits
            De la flicit qui fait tous mes souhaits.

ELMIRE

            C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.

TARTUFFE

  930    Mon sein n'enferme pas un coeur qui soit de pierre.

ELMIRE

            Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs,
            Et que rien ici-bas n'arrte vos dsirs.

TARTUFFE

            L'amour qui nous attache aux beauts ternelles
            N'touffe pas en nous l'amour des temporelles;
  935    Nos sens facilement peuvent tre charms
            Des ouvrages parfaits que le Ciel a forms.
            Ses attraits rflchis brillent dans vos pareilles;
            Mais il tale en vous ses plus rares merveilles:
            Il a sur votre face panch des beauts
  940    Dont les yeux sont surpris, et les cours transports,
            Et je n'ai pu vous voir, parfaite crature,
            Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
            Et d'une ardente amour sentir mon coeur atteint,
            Au plus beau des portraits o lui-mme il s'est peint.
  945    D'abord j'apprhendai que cette ardeur secrte
            Ne ft du noir esprit une surprise adroite;
            Et mme  fuir vos yeux mon coeur se rsolut,
            Vous croyant un obstacle  faire mon salut.
            Mais enfin je connus,  beaut toute aimable,
  950    Que cette passion peut n'tre point coupable,
            Que je puis l'ajuster avecque la pudeur,
            Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon coeur.
            Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande
            Que d'oser de ce coeur vous adresser l'offrande;
  955    Mais j'attends en mes voeux tout de votre bont,
            Et rien des vains efforts de mon infirmit;
            En vous est mon espoir, mon bien, ma quitude,
            De vous dpend ma peine ou ma batitude,
            Et je vais tre enfin, par votre seul arrt,
  960    Heureux, si vous voulez, malheureux, s'il vous plat.

ELMIRE

            La dclaration est tout  fait galante,
            Mais elle est,  vrai dire, un peu bien surprenante.
            Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
            Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
  965    Un dvot comme vous, et que partout on nomme.

TARTUFFE

            Ah! pour tre dvot, je n'en suis pas moins homme;
            Et lorsqu'on vient  voir vos clestes appas,
            Un coeur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
            Je sais qu'un tel discours de moi parat trange;
  970    Mais, Madame, aprs tout, je ne suis pas un ange;
            Et si vous condamnez l'aveu que je vous fais,
            Vous devez vous en prendre  vos charmants attraits.
            Ds que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine,
            De mon intrieur vous ftes souveraine;
  975    De vos regards divins l'ineffable douceur
            Fora la rsistance o s'obstinait mon coeur;
            Elle surmonta tout, jenes, prires, larmes,
            Et tourna tous mes voeux du ct de vos charmes.
            Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois,
  980    Et pour mieux m'expliquer j'emploie ici la voix.
            Que si vous contemplez d'une me un peu bnigne
            Les tribulations de votre esclave indigne,
            S'il faut que vos bonts veuillent me consoler
            Et jusqu' mon nant daignent se ravaler,
  985    J'aurai toujours pour vous,  suave merveille,
            Une dvotion  nulle autre pareille.
            Votre honneur avec moi ne court point de hasard,
            Et n'a nulle disgrce  craindre de ma part.
            Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles,
  990    Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles,
            De leurs progrs sans cesse on les voit se targuer;
            Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer,
            Et leur langue indiscrte, en qui l'on se confie,
            Dshonore l'autel o leur coeur sacrifie.
  995    Mais les gens comme nous brlent d'un feu discret,
            Avec qui pour toujours on est sr du secret:
            Le soin que nous prenons de notre renomme
            Rpond de toute chose  la personne aime,
            Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cour,
1000    De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur.

ELMIRE

            Je vous coute dire, et votre rhtorique
            En termes assez forts  mon me s'explique.
            N'apprhendez-vous point que je ne sois d'humeur
             dire  mon mari cette galante ardeur,
1005    Et que le prompt avis d'un amour de la sorte
            Ne pt bien altrer l'amiti qu'il vous porte?

TARTUFFE

            Je sais que vous avez trop de bnignit,
            Et que vous ferez grce  ma tmrit,
            Que vous m'excuserez sur l'humaine faiblesse
1010    Des violents transports d'un amour qui vous blesse,
            Et considrerez, en regardant votre air,
            Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair.

ELMIRE

            D'autres prendraient cela d'autre faon peut-tre;
            Mais ma discrtion se veut faire paratre.
1015    Je ne redirai point l'affaire  mon poux;
            Mais je veux en revanche une chose de vous:
            C'est de presser tout franc et sans nulle chicane
            L'union de Valre avecque Mariane,
            De renoncer vous-mme  l'injuste pouvoir
1020    Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir,
            Et.

Scne IV

DAMIS, ELMIRE, TARTUFFE.

DAMIS, sortant du petit cabinet o il s'tait retir.

                  Non, Madame, non: ceci doit se rpandre.
            J'tais en cet endroit, d'o j'ai pu tout entendre;
            Et la bont du Ciel m'y semble avoir conduit
            Pour confondre l'orgueil d'un tratre qui me nuit,
1025    Pour m'ouvrir une voie  prendre la vengeance
            De son hypocrisie et de son insolence,
             dtromper mon pre, et lui mettre en plein jour
            L'me d'un sclrat qui vous parle d'amour.

ELMIRE

            Non, Damis: il suffit qu'il se rende plus sage,
1030    Et tche  mriter la grce o je m'engage.
            Puisque je l'ai promis, ne m'en ddites pas.
            Ce n'est point mon humeur de faire des clats:
            Une femme se rit de sottises pareilles,
            Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles.

DAMIS

1035    Vous avez vos raisons pour en user ainsi,
            Et pour faire autrement j'ai les miennes aussi.
            Le vouloir pargner est une raillerie;
            Et l'insolent orgueil de sa cagoterie
            N'a triomph que trop de mon juste courroux,
1040    Et que trop excit de dsordre chez nous.
            Le fourbe trop longtemps a gouvern mon pre,
            Et desservi mes feux avec ceux de Valre.
            Il faut que du perfide il soit dsabus,
            Et le Ciel pour cela m'offre un moyen ais.
1045    De cette occasion je lui suis redevable,
            Et pour la ngliger, elle est trop favorable:
            Ce serait mriter qu'il me la vnt ravir
            Que de l'avoir en main et ne m'en pas servir.

ELMIRE

            Damis.

DAMIS

                  Non, s'il vous plat, il faut que je me croie.
1050    Mon me est maintenant au comble de sa joie;
            Et vos discours en vain prtendent m'obliger
             quitter le plaisir de me pouvoir venger.
            Sans aller plus avant, je vais vuider d'affaire;
            Et voici justement de quoi me satisfaire.

Scne V

ORGON, DAMIS, TARTUFFE, ELMIRE.

DAMIS

1055    Nous allons rgaler, mon pre, votre abord
            D'un incident tout frais qui vous surprendra fort.
            Vous tes bien pay de toutes vos caresses,
            Et Monsieur d'un beau prix reconnat vos tendresses.
            Son grand zle pour vous vient de se dclarer:
1060    Il ne va pas  moins qu' vous dshonorer;
            Et je l'ai surpris l qui faisait  Madame
            L'injurieux aveu d'une coupable flamme.
            Elle est d'une humeur douce, et son coeur trop discret
            Voulait  toute force en garder le secret;
1065    Mais je ne puis flatter une telle impudence,
            Et crois que vous la taire est vous faire une offense.

ELMIRE

            Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos
            On ne doit d'un mari traverser le repos,
            Que ce n'est point de l que l'honneur peut dpendre,
1070    Et qu'il suffit pour nous de savoir nous dfendre:
            Ce sont mes sentiments; et vous n'auriez rien dit,
            Damis, si j'avais eu sur vous quelque crdit.

Scne VI

ORGON, DAMIS, TARTUFFE.

ORGON

            Ce que je viens d'entendre,  Ciel! est-il croyable?

TARTUFFE

            Oui, mon frre, je suis un mchant, un coupable,
1075    Un malheureux pcheur, tout plein d'iniquit,
            Le plus grand sclrat qui jamais ait t;
            Chaque instant de ma vie est charg de souillures;
            Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures;
            Et je vois que le Ciel, pour ma punition,
1080    Me veut mortifier en cette occasion.
            De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre,
            Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en dfendre.
            Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux,
            Et comme un criminel chassez-moi de chez vous:
1085    Je ne saurais avoir tant de honte en partage,
            Que je n'en aie encor mrit davantage.

ORGON,  son fils.

            Ah! tratre, oses-tu bien par cette fausset
            Vouloir de sa vertu ternir la puret?

DAMIS

            Quoi? la feinte douceur de cette me hypocrite
            Vous fera dmentir.?

ORGON

1090                      Tais-toi, peste maudite.

TARTUFFE

            Ah! laissez-le parler: vous l'accusez  tort,
            Et vous ferez bien mieux de croire  son rapport.
            Pourquoi sur un tel fait m'tre si favorable?
            Savez-vous, aprs tout, de quoi je suis capable?
1095    Vous fiez-vous, mon frre,  mon extrieur?
            Et, pour tout ce qu'on voit, me croyez-vous meilleur?
            Non, non: vous vous laissez tromper  l'apparence,
            Et je ne suis rien moins, hlas! que ce qu'on pense;
            Tout le monde me prend pour un homme de bien;
1100    Mais la vrit pure est que je ne vaux rien.
            (S'adressant  Damis.)
            Oui, mon cher fils, parlez: traitez-moi de perfide,
            D'infme, de perdu, de voleur, d'homicide;
            Accablez-moi de noms encor plus dtests:
            Je n'y contredis point, je les ai mrits;
1105    Et j'en veux  genoux souffrir l'ignominie,
            Comme une honte due aux crimes de ma vie.

ORGON,  Tartuffe.

            Mon frre, c'en est trop.
( son fils.)
                              Ton coeur ne se rend point,
            Tratre?

DAMIS

                        Quoi? ses discours vous sduiront au point.

ORGON

            Tais-toi, pendard. ( Tartuffe.) Mon frre, eh! levez-vous, de grce!
            ( son fils.)
            Infme!

DAMIS

                  Il peut.

ORGON

                        Tais-toi.

DAMIS

1110                      J'enrage! Quoi? je passe.

ORGON

            Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras.

TARTUFFE

            Mon frre, au nom de Dieu, ne vous emportez pas.
            J'aimerais mieux souffrir la peine la plus dure,
            Qu'il et reu pour moi la moindre gratignure.

ORGON,  son fils.

            Ingrat!

TARTUFFE

1115          Laissez-le en paix. S'il faut,  deux genoux,
            Vous demander sa grce.

ORGON,  Tartuffe.

                              Hlas! vous moquez-vous?
            ( son fils.)
            Coquin! vois sa bont.

DAMIS

                              Donc.

ORGON

                                    Paix.

DAMIS

                                          Quoi? je.

ORGON

                                                Paix, dis-je.
            Je sais bien quel motif  l'attaquer t'oblige:
            Vous le hassez tous; et je vois aujourd'hui
1120    Femme, enfants et valets dchans contre lui;
            On met impudemment toute chose en usage,
            Pour ter de chez moi ce dvot personnage.
            Mais plus on fait d'effort afin de l'en bannir,
            Plus j'en veux employer  l'y mieux retenir;
1125    Et je vais me hter de lui donner ma fille,
            Pour confondre l'orgueil de toute ma famille.

DAMIS

             recevoir sa main on pense l'obliger?

ORGON

            Oui, tratre, et ds ce soir, pour vous faire enrager.
            Ah! je vous brave tous, et vous ferai connatre
1130    Qu'il faut qu'on m'obisse et que je suis le matre.
            Allons, qu'on se rtracte, et qu' l'instant, fripon,
            On se jette  ses pieds pour demander pardon.

DAMIS

            Qui, moi? de ce coquin, qui, par ses impostures.

ORGON

            Ah! tu rsistes, gueux, et lui dis des injures?
            ( Tartuffe.)
1135    Un bton! un bton! ne me retenez pas.
            ( son fils.)
            Sus, que de ma maison on sorte de ce pas,
            Et que d'y revenir on n'ait jamais l'audace.

DAMIS

            Oui, je sortirai; mais.

ORGON

                              Vite, quittons la place.
            Je te prive, pendard, de ma succession,
1140    Et te donne de plus ma maldiction.

Scne VII

ORGON, TARTUFFE.

ORGON

            Offenser de la sorte une sainte personne!

TARTUFFE

             Ciel, pardonne-lui la douleur qu'il me donne!
            ( Orgon.)
            Si vous pouviez savoir avec quel dplaisir
            Je vois qu'envers mon frre on tche  me noircir.

ORGON

            Hlas!

TARTUFFE

1145          Le seul penser de cette ingratitude
            Fait souffrir  mon me un supplice si rude.
            L'horreur que j'en conois. J'ai le coeur si serr,
            Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai.

ORGON. Il court tout en larmes  la porte par o il a chass son fils.

            Coquin! je me repens que ma main t'ait fait grce,
1150    Et ne t'ait pas d'abord assomm sur la place.
            Remettez-vous, mon frre, et ne vous fchez pas.

TARTUFFE

            Rompons, rompons le cours de ces fcheux dbats.
            Je regarde cans quels grands troubles j'apporte,
            Et crois qu'il est besoin, mon frre, que j'en sorte,

ORGON

            Comment? vous moquez-vous?

TARTUFFE

1155                            On m'y hait, et je voi
            Qu'on cherche  vous donner des soupons de ma foi.

ORGON

            Qu'importe? Voyez-vous que mon coeur les coute?

TARTUFFE

            On ne manquera pas de poursuivre, sans doute;
            Et ces mmes rapports qu'ici vous rejetez
1160    Peut-tre une autre fois seront-ils couts.

ORGON

            Non, mon frre, jamais.

TARTUFFE

                              Ah! mon frre, une femme
            Aisment d'un mari peut bien surprendre l'me.

ORGON

            Non, non.

TARTUFFE

                  Laissez-moi vite, en m'loignant d'ici,
            Leur ter tout sujet de m'attaquer ainsi.

ORGON

1165    Non, vous demeurerez: il y va de ma vie.

TARTUFFE

            H bien! il faudra donc que je me mortifie.
            Pourtant, si vous vouliez.

ORGON

                                    Ah!

TARTUFFE

                                          Soit: n'en parlons plus.
            Mais je sais comme il faut en user l-dessus.
            L'honneur est dlicat, et l'amiti m'engage
1170     prvenir les bruits et les sujets d'ombrage.
            Je fuirai votre pouse, et vous ne me verrez.

ORGON

            Non, en dpit de tous vous la frquenterez.
            Faire enrager le monde est ma plus grande joie,
            Et je veux qu' toute heure avec elle on vous voie.
1175    Ce n'est pas tout encor: pour les mieux braver tous,
            Je ne veux point avoir d'autre hritier que vous,
            Et je vais de ce pas, en fort bonne manire,
            Vous faire de mon bien donation entire.
            Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,
1180    M'est bien plus cher que fils, que femme, et que parents.
            N'accepterez-vous pas ce que je vous propose?

TARTUFFE

            La volont du Ciel soit faite en toute chose.

ORGON

            Le pauvre homme! Allons vite en dresser un crit,
            Et que puisse l'envie en crever de dpit!

ACTE IV, Scne premire

CLANTE, TARTUFFE.

CLANTE

1185    Oui, tout le monde en parle, et vous m'en pouvez croire,
            L'clat que fait ce bruit n'est point  votre gloire;
            Et je vous ai trouv, Monsieur, fort  propos,
            Pour vous en dire net ma pense en deux mots.
            Je n'examine point  fond ce qu'on expose;
1190    Je passe l-dessus, et prends au pis la chose.
            Supposons que Damis n'en ait pas bien us,
            Et que ce soit  tort qu'on vous ait accus:
            N'est-il pas d'un chrtien de pardonner l'offense,
            Et d'teindre en son coeur tout dsir de vengeance?
1195    Et devez-vous souffrir, pour votre dml,
            Que du logis d'un pre un fils soit exil?
            Je vous le dis encore, et parle avec franchise,
            Il n'est petit ni grand qui ne s'en scandalise;
            Et si vous m'en croyez, vous pacifierez tout,
1200    Et ne pousserez point les affaires  bout.
            Sacrifiez  Dieu toute votre colre,
            Et remettez le fils en grce avec le pre.

TARTUFFE

            Hlas! je le voudrais, quant  moi, de bon coeur:
            Je ne garde pour lui, Monsieur, aucune aigreur;
1205    Je lui pardonne tout, de rien je ne le blme,
            Et voudrais le servir du meilleur de mon me;
            Mais l'intrt du Ciel n'y saurait consentir,
            Et s'il rentre cans, c'est  moi d'en sortir.
            Aprs son action, qui n'eut jamais d'gale,
1210    Le commerce entre nous porterait du scandale:
            Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croirait!
             pure politique on me l'imputerait;
            Et l'on dirait partout que, me sentant coupable,
            Je feins pour qui m'accuse un zle charitable,
1215    Que mon coeur l'apprhende et veut le mnager,
            Pour le pouvoir sous main au silence engager.

CLANTE

            Vous nous payez ici d'excuses colores,
            Et toutes vos raisons, Monsieur, sont trop tires.
            Des intrts du Ciel pourquoi vous chargez-vous?
1220    Pour punir le coupable a-t-il besoin de nous?
            Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances;
            Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses;
            Et ne regardez point aux jugements humains,
            Quand vous suivez du Ciel les ordres souverains.
1225    Quoi? le faible intrt de ce qu'on pourra croire
            D'une bonne action empchera la gloire?
            Non, non: faisons toujours ce que le Ciel prescrit,
            Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit.

TARTUFFE

            Je vous ai dj dit que mon coeur lui pardonne,
1230    Et c'est faire, Monsieur, ce que le Ciel ordonne;
            Mais aprs le scandale et l'affront d'aujourd'hui,
            Le Ciel n'ordonne pas que je vive avec lui.

CLANTE

            Et vous ordonne-t-il, Monsieur, d'ouvrir l'oreille
             ce qu'un pur caprice  son pre conseille,
1235    Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien
            O le droit vous oblige  ne prtendre rien?

TARTUFFE

            Ceux qui me connatront n'auront pas la pense
            Que ce soit un effet d'une me intresse.
            Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas,
1240    De leur clat trompeur je ne m'blouis pas;
            Et si je me rsous  recevoir du pre
            Cette donation qu'il a voulu me faire,
            Ce n'est,  dire vrai, que parce que je crains
            Que tout ce bien ne tombe en de mchantes mains,
1245    Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage,
            En fassent dans le monde un criminel usage,
            Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein,
            Pour la gloire du Ciel et le bien du prochain.

CLANTE

            H, Monsieur, n'ayez point ces dlicates craintes,
1250    Qui d'un juste hritier peuvent causer les plaintes;
            Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien,
            Qu'il soit  ses prils possesseur de son bien;
            Et songez qu'il vaut mieux encor qu'il en msuse,
            Que si de l'en frustrer il faut qu'on vous accuse.
1255    J'admire seulement que sans confusion
            Vous en ayez souffert la proposition;
            Car enfin le vrai zle a-t-il quelque maxime
            Qui montre  dpouiller l'hritier lgitime?
            Et s'il faut que le Ciel dans votre coeur ait mis
1260    Un invincible obstacle  vivre avec Damis,
            Ne vaudrait-il pas mieux qu'en personne discrte
            Vous fissiez de cans une honnte retraite,
            Que de souffrir ainsi, contre toute raison,
            Qu'on en chasse pour vous le fils de la maison?
1265    Croyez-moi, c'est donner de votre prud'homie,
            Monsieur.

TARTUFFE

                        Il est, Monsieur, trois heures et demie:
            Certain devoir pieux me demande l-haut,
            Et vous m'excuserez de vous quitter sitt.

CLANTE

            Ah!

Scne II

ELMIRE, MARIANE, DORINE, CLANTE.

DORINE

                  De grce, avec nous employez-vous pour elle,
1270    Monsieur: son me souffre une douleur mortelle;
            Et l'accord que son pre a conclu pour ce soir
            La fait,  tous moments, entrer en dsespoir.
            Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie,
            Et tchons d'branler, de force ou d'industrie,
1275    Ce malheureux dessein qui nous a tous troubls.

Scne III

ORGON, ELMIRE, MARIANE, CLANTE, DORINE.

ORGON

            Ha! je me rjouis de vous voir assembls:
            ( Mariane.)
            Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire,
            Et vous savez dj ce que cela veut dire.

MARIANE,  genoux.

            Mon pre, au nom du Ciel, qui connat ma douleur,
1280    Et par tout ce qui peut mouvoir votre coeur,
            Relchez-vous un peu des droits de la naissance,
            Et dispensez mes voeux de cette obissance;
            Ne me rduisez point par cette dure loi
            Jusqu' me plaindre au Ciel de ce que je vous doi,
1285    Et cette vie, hlas! que vous m'avez donne,
            Ne me la rendez pas, mon pre, infortune.
            Si, contre un doux espoir que j'avais pu former,
            Vous me dfendez d'tre  ce que j'ose aimer,
            Au moins, par vos bonts, qu' vos genoux j'implore,
1290    Sauvez-moi du tourment d'tre  ce que j'abhorre,
            Et ne me portez point  quelque dsespoir,
            En vous servant sur moi de tout votre pouvoir.

ORGON, se sentant attendrir.

            Allons, ferme, mon coeur, point de faiblesse humaine.

MARIANE

            Vos tendresses pour lui ne me font point de peine;
1295    Faites-les clater, donnez-lui votre bien,
            Et, si ce n'est assez, joignez-y tout le mien:
            J'y consens de bon coeur, et je vous l'abandonne;
            Mais au moins n'allez pas jusques  ma personne,
            Et souffrez qu'un couvent dans les austrits
1300    Use les tristes jours que le Ciel m'a compts.

ORGON

            Ah! voil justement de mes religieuses,
            Lorsqu'un pre combat leurs flammes amoureuses!
            Debout! Plus votre coeur rpugne  l'accepter,
            Plus ce sera pour vous matire  mriter:
1305    Mortifiez vos sens avec ce mariage,
            Et ne me rompez pas la tte davantage.

DORINE

            Mais quoi.?

ORGON

                        Taisez-vous, vous; parlez  votre cot:
            Je vous dfends tout net d'oser dire un seul mot.

CLANTE

            Si par quelque conseil vous souffrez qu'on rponde.

ORGON

1310    Mon frre, vos conseils sont les meilleurs du monde,
            Ils sont bien raisonns, et j'en fais un grand cas;
            Mais vous trouverez bon que je n'en use pas.

ELMIRE,  son mari.

             voir ce que je vois, je ne sais plus que dire,
            Et votre aveuglement fait que je vous admire:
1315    C'est tre bien coiff, bien prvenu de lui,
            Que de nous dmentir sur le fait d'aujourd'hui.

ORGON

            Je suis votre valet, et crois les apparences:
            Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances,
            Et vous avez eu peur de le dsavouer
1320    Du trait qu' ce pauvre homme il a voulu jouer;
            Vous tiez trop tranquille enfin pour tre crue,
            Et vous auriez paru d'autre manire mue.

ELMIRE

            Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport
            Il faut que notre honneur se gendarme si fort?
1325    Et ne peut-on rpondre  tout ce qui le touche
            Que le feu dans les yeux et l'injure  la bouche?
            Pour moi, de tels propos je me ris simplement,
            Et l'clat l-dessus ne me plat nullement;
            J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages,
1330    Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages
            Dont l'honneur est arm de griffes et de dents,
            Et veut au moindre mot dvisager les gens:
            Me prserve le Ciel d'une telle sagesse!
            Je veux une vertu qui ne soit point diablesse,
1335    Et crois que d'un refus la discrte froideur
            N'en est pas moins puissante  rebuter un coeur.

ORGON

            Enfin je sais l'affaire et ne prends point le change.

ELMIRE

            J'admire, encore un coup, cette faiblesse trange.
            Mais que me rpondrait votre incrdulit
1340    Si je vous faisais voir qu'on vous dit vrit?

ORGON

            Voir?

ELMIRE

                  Oui.

ORGON

                        Chansons.

ELMIRE

                              Mais quoi? si je trouvais manire
            De vous le faire voir avec pleine lumire?

ORGON

            Contes en l'air.

ELMIRE

                        Quel homme! Au moins rpondez-moi.
            Je ne vous parle pas de nous ajouter foi.
1345    Mais supposons ici que, d'un lieu qu'on peut prendre,
            On vous ft clairement tout voir et tout entendre,
            Que diriez-vous alors de votre homme de bien?

ORGON

            En ce cas, je dirais que. Je ne dirais rien,
            Car cela ne se peut.

ELMIRE

                              L'erreur trop longtemps dure,
1350    Et c'est trop condamner ma bouche d'imposture.
            Il faut que par plaisir, et sans aller plus loin,
            De tout ce qu'on vous dit je vous fasse tmoin.

ORGON

            Soit: je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,
            Et comment vous pourrez remplir cette promesse.

ELMIRE

            Faites-le-moi venir.

DORINE

1355                      Son esprit est rus,
            Et peut-tre  surprendre il sera malais.

ELMIRE

            Non: on est aisment dup par ce qu'on aime,
            Et l'amour-propre engage  se tromper soi-mme.
            (Parlant  Clante et  Mariane.)
            Faites-le-moi descendre. Et vous, retirez-vous.

Scne IV

ELMIRE, ORGON.

ELMIRE

1360    Approchons cette table, et vous mettez dessous.

ORGON

            Comment?

ELMIRE

                        Vous bien cacher est un point ncessaire.

ORGON

            Pourquoi sous cette table?

ELMIRE

                                    Ah, mon Dieu! laissez faire:
            J'ai mon dessein en tte, et vous en jugerez.
            Mettez-vous l, vous dis-je; et quand vous y serez,
1365    Gardez qu'on ne vous voie et qu'on ne vous entende.

ORGON

            Je confesse qu'ici ma complaisance est grande;
            Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir.

ELMIRE

            Vous n'aurez, que je crois, rien  me repartir.
            ( son mari qui est sous la table.)
            Au moins, je vais toucher une trange matire:
1370    Ne vous scandalisez en aucune manire.
            Quoi que je puisse dire, il  doit m'tre permis,
            Et c'est pour vous convaincre, ainsi que j'ai promis.
            Je vais par des douceurs, puisque j'y suis rduite,
            Faire poser le masque  cette me hypocrite,
1375    Flatter de son amour les dsirs effronts,
            Et donner un champ libre  ses tmrits.
            Comme c'est pour vous seul, et pour mieux le confondre,
            Que mon me  ses voeux va feindre de rpondre,
            J'aurai lieu de cesser ds que vous vous rendrez,
1380    Et les choses n'iront que jusqu'o vous voudrez.
            C'est  vous d'arrter son ardeur insense,
            Quand vous croirez l'affaire assez avant pousse,
            D'pargner votre femme, et de ne m'exposer
            Qu' ce qu'il vous faudra pour vous dsabuser:
1385    Ce sont vos intrts; vous en serez le matre,
            Et. L'on vient. Tenez-vous, et gardez de paratre.

Scne V

TARTUFFE, ELMIRE, ORGON.

TARTUFFE

            On m'a dit qu'en ce lieu vous me vouliez parler.

ELMIRE

            Oui. L'on a des secrets  vous y rvler.
            Mais tirez cette porte avant qu'on vous les dise,
1390    Et regardez partout de crainte de surprise.
            Une affaire pareille  celle de tantt
            N'est pas assurment ici ce qu'il nous faut.
            Jamais il ne s'est vu de surprise de mme;
            Damis m'a fait pour vous une frayeur extrme,
1395    Et vous avez bien vu que j'ai fait mes efforts
            Pour rompre son dessein et calmer ses transports.
            De mon trouble, il est vrai, j'tais si possde,
            Que de le dmentir je n'ai point eu l'ide;
            Mais par l, grce au Ciel, tout a bien mieux t,
1400    Et les choses en sont en plus de sret.
            L'estime o l'on vous tient a dissip l'orage,
            Et mon mari de vous ne peut prendre d'ombrage.
            Pour mieux braver l'clat des mauvais jugements,
            Il veut que nous soyons ensemble  tous moments;
1405    Et c'est par o je puis, sans peur d'tre blme,
            Me trouver ici seule avec vous enferme,
            Et ce qui m'autorise  vous ouvrir un coeur
            Un peu trop prompt peut-tre  souffrir votre ardeur.

TARTUFFE

            Ce langage  comprendre est assez difficile,
1410    Madame, et vous parliez tantt d'un autre style.

ELMIRE

            Ah! si d'un tel refus vous tes en courroux,
            Que le coeur d'une femme est mal connu de vous!
            Et que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre
            Lorsque si faiblement on le voit se dfendre!
1415    Toujours notre pudeur combat dans ces moments
            Ce qu'on peut nous donner de tendres sentiments.
            Quelque raison qu'on trouve  l'amour qui nous dompte,
            On trouve  l'avouer toujours un peu de honte;
            On s'en dfend d'abord; mais de l'air qu'on s'y prend,
1420    On fait connatre assez que notre coeur se rend,
            Qu' nos voeux par honneur notre bouche s'oppose,
            Et que de tels refus promettent toute chose.
            C'est vous faire sans doute un assez libre aveu,
            Et sur notre pudeur me mnager bien peu;
1425    Mais puisque la parole enfin en est lche,
             retenir Damis me serais-je attache,
            Aurais-je, je vous prie, avec tant de douceur
            cout tout au long l'offre de votre coeur,
            Aurais-je pris la chose ainsi qu'on m'a vu faire,
1430    Si l'offre de ce coeur n'et eu de quoi me plaire?
            Et lorsque j'ai voulu moi-mme vous forcer
             refuser l'hymen qu'on venait d'annoncer,
            Qu'est-ce que cette instance a d vous faire entendre,
            Que l'intrt qu'en vous on s'avise de prendre,
1435    Et l'ennui qu'on aurait que ce noeud qu'on rsout
            Vnt partager du moins un coeur que l'on veut tout?

TARTUFFE

            C'est sans doute, Madame, une douceur extrme
            Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime.
            Leur miel dans tous mes sens fait couler  longs traits
1440    Une suavit qu'on ne gota jamais.
            Le bonheur de vous plaire est ma suprme tude,
            Et mon coeur de vos voeux fait sa batitude;
            Mais ce coeur vous demande ici la libert
            D'oser douter un peu de sa flicit.
1445    Je puis croire ces mots un artifice honnte
            Pour m'obliger  rompre un hymen qui s'apprte;
            Et s'il faut librement m'expliquer avec vous,
            Je ne me fierai point  des propos si doux,
            Qu'un peu de vos faveurs, aprs quoi je soupire,
1450    Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire,
            Et planter dans mon me une constante foi
            Des charmantes bonts que vous avez pour moi.

ELMIRE. Elle tousse pour avertir son mari.

            Quoi? vous voulez aller avec cette vitesse,
            Et d'un coeur tout d'abord puiser la tendresse?
1455    On se tue  vous faire un aveu des plus doux;
            Cependant ce n'est pas encore assez pour vous,
            Et l'on ne peut aller jusqu' vous satisfaire,
            Qu'aux dernires faveurs on ne pousse l'affaire?

TARTUFFE

            Moins on mrite un bien, moins on l'ose esprer.
1460    Nos voeux sur des discours ont peine  s'assurer.
            On souponne aisment un sort tout plein de gloire,
            Et l'on veut en jouir avant que de le croire.
            Pour moi, qui crois si peu mriter vos bonts,
            Je doute du bonheur de mes tmrits;
1465    Et je ne croirai rien, que vous n'ayez, Madame,
            Par des ralits su convaincre ma flamme.

ELMIRE

            Mon Dieu, que votre amour en vrai tyran agit,
            Et qu'en un trouble trange il me jette l'esprit!
            Que sur les cours il prend un furieux empire,
1470    Et qu'avec violence il veut ce qu'il dsire!
            Quoi? de votre poursuite on ne peut se parer,
            Et vous ne donnez pas le temps de respirer?
            Sied-il bien de tenir une rigueur si grande,
            De vouloir sans quartier les choses qu'on demande,
1475    Et d'abuser ainsi par vos efforts pressants
            Du faible que pour vous vous voyez qu'ont les gens?

TARTUFFE

            Mais si d'un oeil bnin vous voyez mes hommages,
            Pourquoi m'en refuser d'assurs tmoignages?

ELMIRE

            Mais comment consentir  ce que vous voulez,
1480    Sans offenser le Ciel, dont toujours vous parlez?

TARTUFFE

            Si ce n'est que le Ciel qu' mes voeux on oppose,
            Lever un tel obstacle est  moi peu de chose,
            Et cela ne doit pas retenir votre coeur.

ELMIRE

            Mais des arrts du Ciel on nous fait tant de peur!

TARTUFFE

1485    Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
            Madame, et je sais l'art de lever les scrupules.
            Le Ciel dfend, de vrai, certains contentements,
            (C'est un sclrat qui parle.)
            Mais on trouve avec lui des accommodements.
            Selon divers besoins, il est une science
1490    D'tendre les liens de notre conscience,
            Et de rectifier le mal de l'action
            Avec la puret de notre intention.
            De ces secrets, Madame, on saura vous instruire;
            Vous n'avez seulement qu' vous laisser conduire.
1495    Contentez mon dsir, et n'ayez point d'effroi.
            Je vous rponds de tout, et prends le mal sur moi.
            Vous toussez fort, Madame.

ELMIRE

                                    Oui, je suis au supplice.

TARTUFFE

            Vous plat-il un morceau de ce jus de rglisse?

ELMIRE

            C'est un rhume obstin, sans doute; et je vois bien
1500    Que tous les jus du monde ici ne feront rien.

TARTUFFE

            Cela certe est fcheux.

ELMIRE

                              Oui, plus qu'on ne peut dire.

TARTUFFE

            Enfin votre scrupule est facile  dtruire:
            Vous tes assure ici d'un plein secret,
            Et le mal n'est jamais que dans l'clat qu'on fait;
1505    Le scandale du monde est ce qui fait l'offense,
            Et ce n'est pas pcher que pcher en silence.

ELMIRE, aprs avoir encore touss.

            Enfin je vois qu'il faut se rsoudre  cder,
            Qu'il faut que je consente  vous tout accorder,
            Et qu' moins de cela je ne dois point prtendre
1510    Qu'on puisse tre content, et qu'on veuille se rendre.
            Sans doute il est fcheux d'en venir jusque-l,
            Et c'est bien malgr moi que je franchis cela;
            Mais puisque l'on s'obstine  m'y vouloir rduire,
            Puisqu'on ne veut point croire  tout ce qu'on peut dire,
1515    Et qu'on veut des tmoins qui soient plus convaincants,
            Il faut bien s'y rsoudre, et contenter les gens.
            Si ce consentement porte en soi quelque offense,
            Tant pis pour qui me force  cette violence;
            La faute assurment n'en doit pas tre  moi.

TARTUFFE

1520    Oui, Madame, on s'en charge; et la chose de soi.

ELMIRE

            Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,
            Si mon mari n'est point dans cette galerie.

TARTUFFE

            Qu'est-il besoin pour lui du soin que vous prenez?
            C'est un homme, entre nous,  mener par le nez;
1525    De tous nos entretiens il est pour faire gloire,
            Et je l'ai mis au point de voir tout sans rien croire.

ELMIRE

            Il n'importe: sortez, je vous prie, un moment,
            Et partout l dehors voyez exactement.

Scne VI

ORGON, ELMIRE.

ORGON, sortant de dessous la table.

            Voil, je vous l'avoue, un abominable homme!
1530    Je n'en puis revenir, et tout ceci m'assomme.

ELMIRE

            Quoi? vous sortez sitt? vous vous moquez des gens.
            Rentrez sous le tapis, il n'est pas encor temps;
            Attendez jusqu'au bout pour voir les choses sres,
            Et ne vous fiez point aux simples conjectures.

ORGON

1535    Non, rien de plus mchant n'est sorti de l'enfer.

ELMIRE

            Mon Dieu! l'on ne doit point croire trop de lger.
            Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre,
            Et ne vous htez pas, de peur de vous mprendre.
            Elle fait mettre son mari derrire elle.

Scne VII

TARTUFFE, ELMIRE, ORGON.

TARTUFFE

            Tout conspire, Madame,  mon contentement:
1540    J'ai visit de l'oeil tout cet appartement;
            Personne ne s'y trouve; et mon me ravie.

ORGON, en l'arrtant.

            Tout doux! vous suivez trop votre amoureuse envie,
            Et vous ne devez pas vous tant passionner.
            Ah! ah! l'homme de bien, vous m'en vouliez donner!
1545    Comme aux tentations s'abandonne votre me!
            Vous pousiez ma fille, et convoitiez ma femme!
            J'ai dout fort longtemps que ce ft tout de bon,
            Et je croyais toujours qu'on changerait de ton;
            Mais c'est assez avant pousser le tmoignage:
1550    Je m'y tiens, et n'en veux, pour moi, pas davantage.

ELMIRE,  Tartuffe.

            C'est contre mon humeur que j'ai fait tout ceci;
            Mais on m'a mise au point de vous traiter ainsi.

TARTUFFE

            Quoi? vous croyez.?

ORGON

                              Allons, point de bruit, je vous prie.
            Dnichons de cans, et sans crmonie.

TARTUFFE

            Mon dessein.

ORGON

                        Ces discours ne sont plus de saison:
            Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison.

TARTUFFE

            C'est  vous d'en sortir, vous qui parlez en matre:
            La maison m'appartient, je le ferai connatre,
            Et vous montrerai bien qu'en vain on a recours,
1560    Pour me chercher querelle,  ces lches dtours,
            Qu'on n'est pas o l'on pense en me faisant injure,
            Que j'ai de quoi confondre et punir l'imposture,
            Venger le Ciel qu'on blesse, et faire repentir
            Ceux qui parlent ici de me faire sortir.

Scne VIII

ELMIRE, ORGON.

ELMIRE

1565    Quel est donc ce langage? et qu'est-ce qu'il veut dire?

ORGON

            Ma foi, je suis confus, et n'ai pas lieu de rire.

ELMIRE

            Comment?

ORGON

                        Je vois ma faute aux choses qu'il me dit,
            Et la donation m'embarrasse l'esprit.

ELMIRE

            La donation?

ORGON

                        Oui, c'est une affaire faite.
1570    Mais j'ai quelque autre chose encor qui m'inquite.

ELMIRE

            Et quoi?

ORGON

                  Vous saurez tout. Mais voyons au plus tt
            Si certaine cassette est encore l-haut.

ACTE V, Scne premire

ORGON, CLANTE.

CLANTE

            O voulez-vous courir?

ORGON

                              Las! que sais-je?

CLANTE

                                                Il me semble
            Que l'on doit commencer par consulter ensemble
1575    Les choses qu'on peut faire en cet vnement.

ORGON

            Cette cassette-l me trouble entirement;
            Plus que le reste encore elle me dsespre.

CLANTE

            Cette cassette est donc un important mystre?

ORGON

            C'est un dpt qu'Argas, cet ami que je plains,
1580    Lui-mme, en grand secret, m'a mis entre les mains:
            Pour cela, dans sa fuite, il me voulut lire;
            Et ce sont des papiers,  ce qu'il m'a pu dire,
            O sa vie et ses biens se trouvent attachs.

CLANTE

            Pourquoi donc les avoir en d'autres mains lchs?

ORGON

1585    Ce fut par un motif de cas de conscience:
            J'allai droit  mon tratre en faire confidence;
            Et son raisonnement me vint persuader
            De lui donner plutt la cassette  garder,
            Afin que, pour nier, en cas de quelque enqute,
1590    J'eusse d'un faux-fuyant la faveur toute prte,
            Par o ma conscience et pleine sret
             faire des serments contre la vrit.

CLANTE

            Vous voil mal, au moins si j'en crois l'apparence;
            Et la donation, et cette confidence,
1595    Sont,  vous en parler selon mon sentiment,
            Des dmarches par vous faites lgrement.
            On peut vous mener loin avec de pareils gages;
            Et cet homme sur vous ayant ces avantages,
            Le pousser est encor grande imprudence  vous,
1600    Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.

ORGON

            Quoi? sous un beau semblant de ferveur si touchante
            Cacher un coeur si double, une me si mchante!
            Et moi qui l'ai reu gueusant et n'ayant rien.
            C'en est fait, je renonce  tous les gens de bien:
1605    J'en aurai dsormais une horreur effroyable,
            Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable.

CLANTE

            H bien! ne voil pas de vos emportements!
            Vous ne gardez en rien les doux tempraments;
            Dans la droite raison jamais n'entre la vtre,
1610    Et toujours d'un excs vous vous jetez dans l'autre.
            Vous voyez votre erreur, et vous avez connu
            Que par un zle feint vous tiez prvenu;
            Mais pour vous corriger, quelle raison demande
            Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,
1615    Et qu'avecque le coeur d'un perfide vaurien
            Vous confondiez les cours de tous les gens de bien?
            Quoi? parce qu'un fripon vous dupe avec audace
            Sous le pompeux clat d'une austre grimace,
            Vous voulez que partout on soit fait comme lui,
1620    Et qu'aucun vrai dvot ne se trouve aujourd'hui?
            Laissez aux libertins ces sottes consquences;
            Dmlez la vertu d'avec ses apparences,
            Ne hasardez jamais votre estime trop tt,
            Et soyez pour cela dans le milieu qu'il faut:
1625    Gardez-vous, s'il se peut, d'honorer l'imposture,
            Mais au vrai zle aussi n'allez pas faire injure;
            Et s'il vous faut tomber dans une extrmit,
            Pchez plutt encor de cet autre ct.

Scne II

DAMIS, ORGON, CLANTE.

DAMIS

            Quoi? mon pre, est-il vrai qu'un coquin vous menace?
1630    Qu'il n'est point de bienfait qu'en son me il n'efface,
            Et que son lche orgueil, trop digne de courroux,
            Se fait de vos bonts des armes contre vous?

ORGON

            Oui, mon fils, et j'en sens des douleurs nompareilles.

DAMIS

            Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles:
1635    Contre son insolence on ne doit point gauchir;
            C'est  moi, tout d'un coup, de vous en affranchir,
            Et pour sortir d'affaire, il faut que je l'assomme.

CLANTE

            Voil tout justement parler en vrai jeune homme.
            Modrez, s'il vous plat, ces transports clatants:
1640    Nous vivons sous un rgne et sommes dans un temps
            O par la violence on fait mal ses affaires.

Scne III

MADAME PERNELLE, MARIANE, ELMIRE, DORINE, DAMIS, ORGON, CLANTE.

MADAME PERNELLE

            Qu'est-ce? J'apprends ici de terribles mystres.

ORGON

            Ce sont des nouveauts dont mes yeux sont tmoins,
            Et vous voyez le prix dont sont pays mes soins.
1645    Je recueille avec zle un homme en sa misre,
            Je le loge, et le tiens comme mon propre frre;
            De bienfaits chaque jour il est par moi charg;
            Je lui donne ma fille et tout le bien que j'ai;
            Et, dans le mme temps, le perfide, l'infme,
1650    Tente le noir dessein de suborner ma femme,
            Et non content encor de ces lches essais,
            Il m'ose menacer de mes propres bienfaits,
            Et veut,  ma ruine, user des avantages
            Dont le viennent d'armer mes bonts trop peu sages,
1655    Me chasser de mes biens, o je l'ai transfr,
            Et me rduire au point d'o je l'ai retir.

DORINE

            Le pauvre homme!

MADAME PERNELLE

                              Mon fils, je ne puis du tout croire
            Qu'il ait voulu commettre une action si noire.

ORGON

            Comment?

MADAME PERNELLE

                        Les gens de bien sont envis toujours.

ORGON

1660    Que voulez-vous donc dire avec votre discours,
            Ma mre?

MADAME PERNELLE

                        Que chez vous on vit d'trange sorte,
            Et qu'on ne sait que trop la haine qu'on lui porte.

ORGON

            Qu'a cette haine  faire avec ce qu'on vous dit?

MADAME PERNELLE

            Je vous l'ai dit cent fois quand vous tiez petit:
1665    La vertu dans le monde est toujours poursuivie;
            Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.

ORGON

            Mais que fait ce discours aux choses d'aujourd'hui?

MADAME PERNELLE

            On vous aura forg cent sots contes de lui.

ORGON

            Je vous ai dit dj que j'ai vu tout moi-mme.

MADAME PERNELLE

1670    Des esprits mdisants la malice est extrme.

ORGON

            Vous me feriez damner, ma mre. Je vous di
            Que j'ai vu de mes yeux un crime si hardi.

MADAME PERNELLE

            Les langues ont toujours du venin  rpandre,
            Et rien n'est ici-bas qui s'en puisse dfendre.

ORGON

1675    C'est tenir un propos de sens bien dpourvu.
            Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
            Ce qu'on appelle vu: faut-il vous le rebattre
            Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre?

MADAME PERNELLE

            Mon Dieu, le plus souvent l'apparence doit:
1680    Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.

ORGON

            J'enrage.

MADAME PERNELLE

                  Aux faux soupons la nature est sujette,
            Et c'est souvent  mal que le bien s'interprte.

ORGON

            Je dois interprter  charitable soin
            Le dsir d'embrasser ma femme?

MADAME PERNELLE

                                    Il est besoin,
1685    Pour accuser les gens, d'avoir de justes causes;
            Et vous deviez attendre  vous voir sr des choses.

ORGON

            H, diantre! le moyen de m'en assurer mieux?
            Je devais donc, ma mre, attendre qu' mes yeux
            Il et. Vous me feriez dire quelque sottise.

MADAME PERNELLE

1690    Enfin d'un trop pur zle on voit son me prise;
            Et je ne puis du tout me mettre dans l'esprit
            Qu'il ait voulu tenter les choses que l'on dit.

ORGON

            Allez, je ne sais pas, si vous n'tiez ma mre,
            Ce que je vous dirais, tant je suis en colre.

DORINE

1695    Juste retour, Monsieur, des choses d'ici-bas:
            Vous ne vouliez point croire, et l'on ne vous croit pas.

CLANTE

            Nous perdons des moments en bagatelles pures,
            Qu'il faudrait employer  prendre des mesures.
            Aux menaces du fourbe on ne doit dormir point.

DAMIS

1700    Quoi? son effronterie irait jusqu' ce point?

ELMIRE

            Pour moi, je ne crois pas cette instance possible,
            Et son ingratitude est ici trop visible.

CLANTE

            Ne vous y fiez pas: il aura des ressorts
            Pour donner contre vous raison  ses efforts;
1705    Et sur moins que cela, le poids d'une cabale
            Embarrasse les gens dans un fcheux ddale.
            Je vous le dis encore: arm de ce qu'il a,
            Vous ne deviez jamais le pousser jusque-l.

ORGON

            Il est vrai; mais qu'y faire?  l'orgueil de ce tratre,
1710    De mes ressentiments je n'ai pas t matre.

CLANTE

            Je voudrais, de bon coeur, qu'on pt entre vous deux
            De quelque ombre de paix raccommoder les noeuds.

ELMIRE

            Si j'avais su qu'en main il a de telles armes,
            Je n'aurais pas donn matire  tant d'alarmes,
            Et mes.

ORGON

1715          Que veut cet homme? Allez tt le savoir.
            Je suis bien en tat que l'on me vienne voir!

Scne IV

MONSIEUR LOYAL, MADAME PERNELLE, ORGON, DAMIS, MARIANE, DORINE, ELMIRE, CLANTE.

MONSIEUR LOYAL

            Bonjour, ma chre soeur; faites, je vous supplie,
            Que je parle  Monsieur.

DORINE

                              Il est en compagnie,
            Et je doute qu'il puisse  prsent voir quelqu'un.

MONSIEUR LOYAL

1720    Je ne suis pas pour tre en ces lieux importun.
            Mon abord n'aura rien, je crois, qui lui dplaise;
            Et je viens pour un fait dont il sera bien aise.

DORINE

            Votre nom?

MONSIEUR LOYAL

                        Dites-lui seulement que je vien
            De la part de Monsieur Tartuffe, pour son bien.

DORINE

1725    C'est un homme qui vient, avec douce manire,
            De la part de Monsieur Tartuffe, pour affaire
            Dont vous serez, dit-il, bien aise.

CLANTE

                                    Il vous faut voir
            Ce que c'est que cet homme, et ce qu'il peut vouloir.

ORGON

            Pour nous raccommoder il vient ici peut-tre:
1730    Quels sentiments aurai-je  lui faire paratre?

CLANTE

            Votre ressentiment ne doit point clater;
            Et s'il parle d'accord, il le faut couter.

MONSIEUR LOYAL

            Salut, Monsieur. Le Ciel perde qui vous veut nuire,
            Et vous soit favorable autant que je dsire!

ORGON

1735    Ce doux dbut s'accorde avec mon jugement,
            Et prsage dj quelque accommodement.

MONSIEUR LOYAL

            Toute votre maison m'a toujours t chre,
            Et j'tais serviteur de Monsieur votre pre.

ORGON

            Monsieur, j'ai grande honte et demande pardon
1740    D'tre sans vous connatre ou savoir votre nom.

MONSIEUR LOYAL

            Je m'appelle Loyal, natif de Normandie,
            Et suis huissier  verge, en dpit de l'envie.
            J'ai depuis quarante ans, grce au Ciel, le bonheur
            D'en exercer la charge avec beaucoup d'honneur;
1745    Et je vous viens, Monsieur, avec votre licence,
            Signifier l'exploit de certaine ordonnance.

ORGON

            Quoi? vous tes ici.?

MONSIEUR LOYAL

                              Monsieur, sans passion:
            Ce n'est rien seulement qu'une sommation,
            Un ordre de vuider d'ici, vous et les vtres,
1750    Mettre vos meubles hors, et faire place  d'autres,
            Sans dlai ni remise, ainsi que besoin est.

ORGON

            Moi, sortir de cans?

MONSIEUR LOYAL

                              Oui, Monsieur, s'il vous plat.
            La maison  prsent, comme savez de reste,
            Au bon Monsieur Tartuffe appartient sans conteste.
1755    De vos biens dsormais il est matre et seigneur,
            En vertu d'un contrat duquel je suis porteur:
            Il est en bonne forme, et l'on n'y peut rien dire.

DAMIS

            Certes cette impudence est grande, et je l'admire.

MONSIEUR LOYAL

            Monsieur, je ne dois point avoir affaire  vous;
1760    C'est  Monsieur: il est et raisonnable et doux,
            Et d'un homme de bien il sait trop bien l'office,
            Pour se vouloir du tout opposer  justice.

ORGON

            Mais.

MONSIEUR LOYAL

                  Oui, Monsieur, je sais que pour un million
            Vous ne voudriez pas faire rbellion,
1765    Et que vous souffrirez, en honnte personne,
            Que j'excute ici les ordres qu'on me donne.

DAMIS

            Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon,
            Monsieur l'huissier  verge, attirer le bton.

MONSIEUR LOYAL

            Faites que votre fils se taise ou se retire,
1770    Monsieur. J'aurais regret d'tre oblig d'crire,
            Et de vous voir couch dans mon procs-verbal.

DORINE

            Ce Monsieur Loyal porte un air bien dloyal!

MONSIEUR LOYAL

            Pour tous les gens de bien j'ai de grandes tendresses,
            Et ne me suis voulu, Monsieur, charger des pices
1775    Que pour vous obliger et vous faire plaisir,
            Que pour ter par l le moyen d'en choisir
            Qui, n'ayant pas pour vous le zle qui me pousse,
            Auraient pu procder d'une faon moins douce.

ORGON

            Et que peut-on de pis que d'ordonner aux gens
            De sortir de chez eux?

MONSIEUR LOYAL

1780                      On vous donne du temps,
            Et jusques  demain je ferai sursance
             l'excution, Monsieur, de l'ordonnance.
            Je viendrai seulement passer ici la nuit,
            Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit.
1785    Pour la forme, il faudra, s'il vous plat, qu'on m'apporte,
            Avant que se coucher, les clefs de votre porte.
            J'aurai soin de ne pas troubler votre repos,
            Et de ne rien souffrir qui ne soit  propos.
            Mais demain, du matin, il vous faut tre habile
1790     vuider de cans jusqu'au moindre ustensile:
            Mes gens vous aideront, et je les ai pris forts,
            Pour vous faire service  tout mettre dehors.
            On n'en peut pas user mieux que je fais, je pense;
            Et comme je vous traite avec grande indulgence,
1795    Je vous conjure aussi, Monsieur, d'en user bien,
            Et qu'au d de ma charge on ne me trouble en rien.

ORGON

            Du meilleur de mon coeur je donnerais sur l'heure
            Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure,
            Et pouvoir,  plaisir, sur ce mufle assner
1800    Le plus grand coup de poing qui se puisse donner.

CLANTE

            Laissez, ne gtons rien.

DAMIS

                              Cette audace est trop forte,
            J'ai peine  me tenir, il vaut mieux que je sorte.

DORINE

            Avec un si bon dos, ma foi, Monsieur Loyal,
            Quelques coups de bton ne vous siraient pas mal.

MONSIEUR LOYAL

1805    On pourrait bien punir ces paroles infmes,
            Mamie, et l'on dcrte aussi contre les femmes.

CLANTE

            Finissons tout cela, Monsieur: c'en est assez;
            Donnez tt ce papier, de grce, et nous laissez.

MONSIEUR LOYAL

            Jusqu'au revoir. Le Ciel vous tienne tous en joie!

ORGON

1810    Puisse-t-il te confondre, et celui qui t'envoie!

Scne V

ORGON, CLANTE, MARIANE, ELMIRE, MADAME PERNELLE, DORINE.

ORGON

            H bien, vous le voyez, ma mre, si j'ai droit,
            Et vous pouvez juger du reste par l'exploit:
            Ses trahisons enfin vous sont-elles connues?

MADAME PERNELLE

            Je suis toute baubie, et je tombe des nues!

DORINE

1815    Vous vous plaignez  tort,  tort vous le blmez,
            Et ses pieux desseins par l sont confirms:
            Dans l'amour du prochain sa vertu se consomme;
            Il sait que trs souvent les biens corrompent l'homme,
            Et, par charit pure, il veut vous enlever
1820    Tout ce qui vous peut faire obstacle  vous sauver.

ORGON

            Taisez-vous: c'est le mot qu'il vous faut toujours dire.

CLANTE

            Allons voir quel conseil on doit vous faire lire.

ELMIRE

            Allez faire clater l'audace de l'ingrat.
            Ce procd dtruit la vertu du contrat;
1825    Et sa dloyaut va paratre trop noire,
            Pour souffrir qu'il en ait le succs qu'on veut croire.

Scne VI

VALRE, ORGON, CLANTE, ELMIRE, MARIANE, etc.

VALRE

            Avec regret, Monsieur, je viens vous affliger;
            Mais je m'y vois contraint par le pressant danger.
            Un ami, qui m'est joint d'une amiti fort tendre,
1830    Et qui sait l'intrt qu'en vous j'ai lieu de prendre,
            A viol pour moi, par un pas dlicat,
            Le secret que l'on doit aux affaires d'tat,
            Et me vient d'envoyer un avis dont la suite
            Vous rduit au parti d'une soudaine fuite.
1835    Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer
            Depuis une heure au Prince a su vous accuser,
            Et remettre en ses mains, dans les traits qu'il vous jette,
            D'un criminel d'tat l'importante cassette,
            Dont, au mpris, dit-il, du devoir d'un sujet,
1840    Vous avez conserv le coupable secret.
            J'ignore le dtail du crime qu'on vous donne,
            Mais un ordre est donn contre votre personne;
            Et lui-mme est charg, pour mieux l'excuter,
            D'accompagner celui qui vous doit arrter.

CLANTE

1845    Voil ses droits arms; et c'est par o le tratre
            De vos biens qu'il prtend cherche  se rendre matre.

ORGON

            L'homme est, je vous l'avoue, un mchant animal!

VALRE

            Le moindre amusement vous peut tre fatal.
            J'ai, pour vous emmener, mon carrosse  la porte,
1850    Avec mille louis qu'ici je vous apporte.
            Ne perdons point de temps: le trait est foudroyant,
            Et ce sont de ces coups que l'on pare en fuyant.
             vous mettre en lieu sr je m'offre pour conduite,
            Et veux accompagner jusqu'au bout votre fuite.

ORGON

1855    Las! que ne dois-je point  vos soins obligeants!
            Pour vous en rendre grce il faut un autre temps;
            Et je demande au Ciel de m'tre assez propice,
            Pour reconnatre un jour ce gnreux service.
            Adieu: prenez le soin, vous autres.

CLANTE

                                          Allez tt:
1860    Nous songerons, mon frre,  faire ce qu'il faut.

Scne dernire

L'EXEMPT, TARTUFFE, ORGON, VALRE, ELMIRE, MARIANE, etc.

TARTUFFE

            Tout beau, Monsieur, tout beau, ne courez point si vite:
            Vous n'irez pas fort loin pour trouver votre gte,
            Et de la part du Prince on vous fait prisonnier.

ORGON

            Tratre, tu me gardais ce trait pour le dernier;
1865    C'est le coup, sclrat, par o tu m'expdies,
            Et voil couronner toutes tes perfidies.

TARTUFFE

            Vos injures n'ont rien  me pouvoir aigrir,
            Et je suis pour le Ciel appris  tout souffrir.

CLANTE

            La modration est grande, je l'avoue.

DORINE

1870    Comme du Ciel l'infme impudemment se joue!

TARTUFFE

            Tous vos emportements ne sauraient m'mouvoir,
            Et je ne songe  rien qu' faire mon devoir.

MARIANE

            Vous avez de ceci grande gloire  prtendre,
            Et cet emploi pour vous est fort honnte  prendre.

TARTUFFE

1875    Un emploi ne saurait tre que glorieux,
            Quand il part du pouvoir qui m'envoie en ces lieux.

ORGON

            Mais t'es-tu souvenu que ma main charitable,
            Ingrat, t'a retir d'un tat misrable?

TARTUFFE

            Oui, je sais quels secours j'en ai pu recevoir;
1880    Mais l'intrt du Prince est mon premier devoir;
            De ce devoir sacr la juste violence
            touffe dans mon coeur toute reconnaissance,
            Et je sacrifierais  de si puissants noeuds
            Ami, femme, parents, et moi-mme avec eux.

ELMIRE

            L'imposteur!

DORINE

1885                Comme il sait, de tratresse manire,
            Se faire un beau manteau de tout ce qu'on rvre!

CLANTE

            Mais s'il est si parfait que vous le dclarez,
            Ce zle qui vous pousse et dont vous vous parez,
            D'o vient que pour paratre il s'avise d'attendre
1890    Qu' poursuivre sa femme il ait su vous surprendre,
            Et que vous ne songez  l'aller dnoncer
            Que lorsque son honneur l'oblige  vous chasser?
            Je ne vous parle point, pour devoir en distraire,
            Du don de tout son bien qu'il venait de vous faire;
1895    Mais le voulant traiter en coupable aujourd'hui,
            Pourquoi consentiez-vous  rien prendre de lui?

TARTUFFE,  l'Exempt.

            Dlivrez-moi, Monsieur, de la criaillerie,
            Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.

L'EXEMPT

            Oui, c'est trop demeurer sans doute  l'accomplir:
1900    Votre bouche  propos m'invite  le remplir,
            Et pour l'excuter, suivez-moi tout  l'heure
            Dans la prison qu'on doit vous donner pour demeure.

TARTUFFE

            Qui? moi, Monsieur?

L'EXEMPT

                              Oui, vous.

TARTUFFE

                                    Pourquoi donc la prison?

L'EXEMPT

            Ce n'est pas vous  qui j'en veux rendre raison.
1905    Remettez-vous, Monsieur, d'une alarme si chaude.
            Nous vivons sous un Prince ennemi de la fraude,
            Un Prince dont les yeux se font jour dans les cours,
            Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs.
            D'un fin discernement sa grande me pourvue
1910    Sur les choses toujours jette une droite vue;
            Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accs,
            Et sa ferme raison ne tombe en nul excs.
            Il donne aux gens de bien une gloire immortelle;
            Mais sans aveuglement il fait briller ce zle,
1915    Et l'amour pour les vrais ne ferme point son coeur
             tout ce que les faux doivent donner d'horreur.
            Celui-ci n'tait pas pour le pouvoir surprendre,
            Et de piges plus fins on le voit se dfendre.
            D'abord il a perc, par ses vives clarts,
1920    Des replis de son coeur toutes les lchets.
            Venant vous accuser, il s'est trahi lui-mme,
            Et par un juste trait de l'quit suprme,
            S'est dcouvert au Prince un fourbe renomm,
            Dont sous un autre nom il tait inform;
1925    Et c'est un long dtail d'actions toutes noires
            Dont on pourrait former des volumes d'histoires.
            Ce monarque, en un mot, a vers vous dtest
            Sa lche ingratitude et sa dloyaut;
             ses autres horreurs il a joint cette suite,
1930    Et ne m'a jusqu'ici soumis  sa conduite
            Que pour voir l'impudence aller jusques au bout,
            Et vous faire par lui faire raison de tout.
            Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le matre,
            Il veut qu'entre vos mains je dpouille le tratre.
1935    D'un souverain pouvoir, il brise les liens
            Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens,
            Et vous pardonne enfin cette offense secrte
            O vous a d'un ami fait tomber la retraite;
            Et c'est le prix qu'il donne au zle qu'autrefois
1940    On vous vit tmoigner en appuyant ses droits,
            Pour montrer que son coeur sait, quand moins on y pense,
            D'une bonne action verser la rcompense,
            Que jamais le mrite avec lui ne perd rien,
            Et que mieux que du mal il se souvient du bien.

DORINE

            Que le Ciel soit lou!

MADAME PERNELLE

1945                      Maintenant je respire.

ELMIRE

            Favorable succs!

MARIANE

                              Qui l'aurait os dire?

ORGON,  Tartuffe.

            H bien! te voil, tratre.

CLANTE

                                    Ah! mon frre, arrtez,
            Et ne descendez point  des indignits;
             son mauvais destin laissez un misrable,
1950    Et ne vous joignez point au remords qui l'accable:
            Souhaitez bien plutt que son coeur en ce jour
            Au sein de la vertu fasse un heureux retour,
            Qu'il corrige sa vie en dtestant son vice
            Et puisse du grand Prince adoucir la justice,
1955    Tandis qu' sa bont vous irez  genoux
            Rendre ce que demande un traitement si doux.

ORGON

            Oui, c'est bien dit: allons  ses pieds avec joie
            Nous louer des bonts que son coeur nous dploie.
            Puis, acquitts un peu de ce premier devoir,
1960    Aux justes soins d'un autre il nous faudra pourvoir,
            Et par un doux hymen couronner en Valre
            La flamme d'un amant gnreux et sincre.
