A Monseigneur le Dauphin

Je chante les Hros dont Esope est le Pre,
Troupe de qui l'Histoire, encor que mensongre,
Contient des vrits qui servent de leons.
Tout parle en mon Ouvrage, et mme les Poissons:
Ce qu'ils disent s'adresse  tous tant que nous sommes.
Je me sers d'Animaux pour instruire les Hommes.
Illustre rejeton d'un Prince aim des cieux,
Sur qui le monde entier a maintenant les yeux,
Et qui, faisant flchir les plus superbes Ttes,
Comptera dsormais ses jours par ses conqutes,
Quelque autre te dira d'une plus forte voix
Les faits de tes Aeux et les vertus des Rois.
Je vais t'entretenir de moindres Aventures,
Te tracer en ces vers de lgres peintures.
Et, si de t'agrer je n'emporte le prix,
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.

I, 1 La Cigale et la Fourmi

La Cigale, ayant chant
Tout l't,
Se trouva fort dpourvue
Quand la bise fut venue:
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prter
Quelque grain pour subsister
Jusqu' la saison nouvelle.
"Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l'Ot, foi d'animal,
Intrt et principal. "
La Fourmi n'est pas prteuse:
C'est l son moindre dfaut.
Que faisiez-vous au temps chaud?
Dit-elle  cette emprunteuse.
- Nuit et jour  tout venant
Je chantais, ne vous dplaise.
- Vous chantiez? j'en suis fort aise.
Eh bien! dansez maintenant.

I, 2 Le Corbeau et le Renard

Matre Corbeau, sur un arbre perch,
Tenait en son bec un fromage.
Matre Renard, par l'odeur allch,
Lui tint  peu prs ce langage:
"H! bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous tes joli! que vous me semblez beau!
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte  votre plumage,
Vous tes le Phnix des htes de ces bois. "
A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie;
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s'en saisit, et dit: "Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dpens de celui qui l'coute:
Cette leon vaut bien un fromage, sans doute. "
Le Corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

I, 3 La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Boeuf


Une Grenouille vit un Boeuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n'tait pas grosse en tout comme un oeuf,
Envieuse, s'tend, et s'enfle, et se travaille,
Pour galer l'animal en grosseur,
Disant: "Regardez bien, ma soeur;
Est-ce assez? dites-moi; n'y suis-je point encore?
- Nenni. - M'y voici donc? - Point du tout. - M'y voil?
- Vous n'en approchez point. "La chtive pcore
S'enfla si bien qu'elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages:
Tout bourgeois veut btir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.

I, 4 Les Deux Mulets

Deux Mulets cheminaient, l'un d'avoine charg,
L'autre portant l'argent de la Gabelle.
Celui-ci, glorieux d'une charge si belle,
N'et voulu pour beaucoup en tre soulag.
Il marchait d'un pas relev,
Et faisait sonner sa sonnette:
Quand l'ennemi se prsentant,
Comme il en voulait  l'argent,
Sur le Mulet du fisc une troupe se jette,
Le saisit au frein et l'arrte.
Le Mulet, en se dfendant,
Se sent percer de coups: il gmit, il soupire.
"Est-ce donc l, dit-il, ce qu'on m'avait promis?
Ce Mulet qui me suit du danger se retire,
Et moi j'y tombe, et je pris.
- Ami, lui dit son camarade,
Il n'est pas toujours bon d'avoir un haut Emploi:
Si tu n'avais servi qu'un Meunier, comme moi,
Tu ne serais pas si malade. "

I, 5 Le Loup et le Chien

Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'tait fourvoy par mgarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'et fait volontiers;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mtin tait de taille
A se dfendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
"Il ne tiendra qu' vous beau sire,
D'tre aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien:
Vos pareils y sont misrables,
Cancres, haires, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi? rien d'assur: point de franche lippe:
Tout  la pointe de l'pe.
Suivez-moi: vous aurez un bien meilleur destin. "
Le Loup reprit: "Que me faudra-t-il faire?
- Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants btons, et mendiants;
Flatter ceux du logis,  son Matre complaire:
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les faons:
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. "
Le Loup dj se forge une flicit
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pel.
"Qu'est-ce l? lui dit-il. - Rien. - Quoi? rien? - Peu de chose.
- Mais encor? - Le collier dont je suis attach
De ce que vous voyez est peut-tre la cause.
- Attach? dit le Loup: vous ne courez donc pas
O vous voulez? - Pas toujours; mais qu'importe?
- Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas mme  ce prix un trsor. "
Cela dit, matre Loup s'enfuit, et court encor.

I, 6 La Gnisse, la Chvre, et la Brebis, en socit avec le Lion

La Gnisse, la Chvre, et leur soeur la Brebis,
Avec un fier Lion, seigneur du voisinage,
Firent socit, dit-on, au temps jadis,
Et mirent en commun le gain et le dommage.
Dans les lacs de la Chvre un Cerf se trouva pris.
Vers ses associs aussitt elle envoie.
Eux venus, le Lion par ses ongles compta,
Et dit: "Nous sommes quatre  partager la proie. "
Puis en autant de parts le Cerf il dpea;
Prit pour lui la premire en qualit de Sire:
"Elle doit tre  moi, dit-il; et la raison,
C'est que je m'appelle Lion:
A cela l'on n'a rien  dire.
La seconde, par droit, me doit choir encor:
Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort
Comme le plus vaillant, je prtends la troisime.
Si quelqu'une de vous touche  la quatrime,
Je l'tranglerai tout d'abord. "

I, 7 La Besace

Jupiter dit un jour: "Que tout ce qui respire
S'en vienne comparatre aux pieds de ma grandeur:
Si dans son compos quelqu'un trouve  redire,
Il peut le dclarer sans peur;
Je mettrai remde  la chose.
Venez, Singe; parlez le premier, et pour cause.
Voyez ces animaux, faites comparaison
De leurs beauts avec les vtres.
Etes-vous satisfait? - Moi? dit-il, pourquoi non?
N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres?
Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproch;
Mais pour mon frre l'Ours, on ne l'a qu'bauch:
Jamais, s'il me veut croire, il ne se fera peindre. "
L'Ours venant l-dessus, on crut qu'il s'allait plaindre.
Tant s'en faut: de sa forme il se loua trs fort
Glosa sur l'Elphant, dit qu'on pourrait encor
Ajouter  sa queue, ter  ses oreilles;
Que c'tait une masse informe et sans beaut.
L'Elphant tant cout,
Tout sage qu'il tait, dit des choses pareilles.
Il jugea qu' son apptit
Dame Baleine tait trop grosse.
Dame Fourmi trouva le Ciron trop petit,
Se croyant, pour elle, un colosse.
Jupin les renvoya s'tant censurs tous,
Du reste, contents d'eux; mais parmi les plus fous
Notre espce excella; car tout ce que nous sommes,
Lynx envers nos pareils, et Taupes envers nous,
Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes:
On se voit d'un autre oeil qu'on ne voit son prochain.
Le Fabricateur souverain
Nous cra Besaciers tous de mme manire,
Tant ceux du temps pass que du temps d'aujourd'hui:
Il fit pour nos dfauts la poche de derrire,
Et celle de devant pour les dfauts d'autrui.

I, 8 L'Hirondelle et les petits Oiseaux

Une Hirondelle en ses voyages
Avait beaucoup appris.
Quiconque a beaucoup vu
Peut avoir beaucoup retenu.
Celle-ci prvoyait jusqu'aux moindres orages,
Et devant qu'ils fussent clos,
Les annonait aux Matelots.
Il arriva qu'au temps que le chanvre se sme,
Elle vit un manant en couvrir maints sillons.
"Ceci ne me plat pas, dit-elle aux Oisillons:
Je vous plains; car pour moi, dans ce pril extrme,
Je saurai m'loigner, ou vivre en quelque coin.
Voyez-vous cette main qui par les airs chemine?
Un jour viendra, qui n'est pas loin,
Que ce qu'elle rpand sera votre ruine.
De l natront engins  vous envelopper,
Et lacets pour vous attraper,
Enfin mainte et mainte machine
Qui causera dans la saison
Votre mort ou votre prison:
Gare la cage ou le chaudron!
C'est pourquoi, leur dit l'Hirondelle,
Mangez ce grain; et croyez-moi. "
Les Oiseaux se moqurent d'elle:
Ils trouvaient aux champs trop de quoi.
Quand la chnevire fut verte,
L'Hirondelle leur dit: "Arrachez brin  brin
Ce qu'a produit ce maudit grain,
Ou soyez srs de votre perte.
- Prophte de malheur, babillarde, dit-on,
Le bel emploi que tu nous donnes!
Il nous faudrait mille personnes
Pour plucher tout ce canton. "
La chanvre tant tout  fait crue,
L'Hirondelle ajouta: "Ceci ne va pas bien;
Mauvaise graine est tt venue.
Mais puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien,
Ds que vous verrez que la terre
Sera couverte, et qu' leurs bls
Les gens n'tant plus occups
Feront aux oisillons la guerre;
Quand reginglettes et rseaux
Attraperont petits Oiseaux,
Ne volez plus de place en place,
Demeurez au logis, ou changez de climat:
Imitez le Canard, la Grue, et la Bcasse.
Mais vous n'tes pas en tat
De passer, comme nous, les dserts et les ondes,
Ni d'aller chercher d'autres mondes;
C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sr:
C'est de vous renfermer aux trous de quelque mur. "
Les Oisillons, las de l'entendre,
Se mirent  jaser aussi confusment
Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
Ouvrait la bouche seulement.
Il en prit aux uns comme aux autres:
Maint oisillon se vit esclave retenu.
Nous n'coutons d'instincts que ceux qui sont les ntres,
Et ne croyons le mal que quand il est venu.

I, 9 Le Rat de ville et le Rat des champs

Autrefois le Rat de ville
Invita le Rat des champs,
D'une faon fort civile,
A des reliefs d'Ortolans.

Sur un Tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis.
Je laisse  penser la vie
Que firent ces deux amis.

Le rgal fut fort honnte,
Rien ne manquait au festin;
Mais quelqu'un troubla la fte
Pendant qu'ils taient en train.

A la porte de la salle
Ils entendirent du bruit:
Le Rat de ville dtale;
Son camarade le suit.

Le bruit cesse, on se retire:
Rats en campagne aussitt;
Et le citadin de dire:
Achevons tout notre rt.

- C'est assez, dit le rustique;
Demain vous viendrez chez moi:
Ce n'est pas que je me pique
De tous vos festins de Roi;

Mais rien ne vient m'interrompre:
Je mange tout  loisir.
Adieu donc; fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre.

I, 10 Le Loup et l'Agneau

La raison du plus fort est toujours la meilleure:
Nous l'allons montrer tout  l'heure.
Un Agneau se dsaltrait
Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient  jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?
Dit cet animal plein de rage:
Tu seras chti de ta tmrit.
- Sire, rpond l'Agneau, que votre Majest
Ne se mette pas en colre;
Mais plutt qu'elle considre
Que je me vas dsaltrant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,
Et que par consquent, en aucune faon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bte cruelle,
Et je sais que de moi tu mdis l'an pass.
- Comment l'aurais-je fait si je n'tais pas n?
Reprit l'Agneau, je tette encor ma mre.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frre.
- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens:
Car vous ne m'pargnez gure,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l'a dit: il faut que je me venge.
L-dessus, au fond des forts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procs.

I, 11 L'Homme et son image

Pour M. L. D. D. L. R.

Un homme qui s'aimait sans avoir de rivaux
Passait dans son esprit pour le plus beau du monde.
Il accusait toujours les miroirs d'tre faux,
Vivant plus que content dans son erreur profonde.
Afin de le gurir, le sort officieux
Prsentait partout  ses yeux
Les Conseillers muets dont se servent nos Dames:
Miroirs dans les logis, miroirs chez les Marchands,
Miroirs aux poches des galands,
Miroirs aux ceintures des femmes.
Que fait notre Narcisse? Il va se confiner
Aux lieux les plus cachs qu'il peut s'imaginer
N'osant plus des miroirs prouver l'aventure.
Mais un canal, form par une source pure,
Se trouve en ces lieux carts;
Il s'y voit; il se fche; et ses yeux irrits
Pensent apercevoir une chimre vaine.
Il fait tout ce qu'il peut pour viter cette eau;
Mais quoi, le canal est si beau
Qu'il ne le quitte qu'avec peine.
On voit bien o je veux venir.
Je parle  tous; et cette erreur extrme
Est un mal que chacun se plat d'entretenir.
Notre me, c'est cet Homme amoureux de lui-mme;
Tant de Miroirs, ce sont les sottises d'autrui,
Miroirs, de nos dfauts les Peintres lgitimes;
Et quant au Canal, c'est celui
Que chacun sait, le Livre des Maximes.

I, 12 Le Dragon  plusieurs ttes,et le Dragon  plusieurs queues

Un Envoy du Grand Seigneur
Prfrait, dit l'Histoire, un jour chez l'Empereur,
Les forces de son Matre  celles de l'Empire.
Un Allemand se mit  dire:
Notre prince a des dpendants
Qui de leur chef sont si puissants
Que chacun d'eux pourrait soudoyer une arme.
Le Chiaoux, homme de sens,
Lui dit: Je sais par renomme
Ce que chaque Electeur peut de monde fournir;
Et cela me fait souvenir
D'une aventure trange, et qui pourtant est vraie.
J'tais en un lieu sr, lorsque je vis passer
Les cent ttes d'une Hydre au travers d'une haie.
Mon sang commence  se glacer;
Et je crois qu' moins on s'effraie.
Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal.
Jamais le corps de l'animal
Ne put venir vers moi, ni trouver d'ouverture.
Je rvais  cette aventure,
Quand un autre Dragon, qui n'avait qu'un seul chef
Et bien plus d'une queue,  passer se prsente.
Me voil saisi derechef
D'tonnement et d'pouvante.
Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi.
Rien ne les empcha; l'un fit chemin  l'autre.
Je soutiens qu'il en est ainsi
De votre Empereur et du ntre.

I, 13 Les Voleurs et l'Ane

Pour un Ane enlev deux Voleurs se battaient:
L'un voulait le garder; l'autre le voulait vendre.
Tandis que coups de poing trottaient,
Et que nos champions songeaient  se dfendre,
Arrive un troisime larron
Qui saisit matre Aliboron.
L'Ane, c'est quelquefois une pauvre province.
Les voleurs sont tel ou tel prince,
Comme le Transylvain, le Turc, et le Hongrois.
Au lieu de deux, j'en ai rencontr trois:
Il est assez de cette marchandise.
De nul d'eux n'est souvent la Province conquise:
Un quart Voleur survient, qui les accorde net
En se saisissant du Baudet.

I, 14 Simonide prserv par les Dieux

On ne peut trop louer trois sortes de personnes:
Les Dieux, sa Matresse, et son Roi.
Malherbe le disait; j'y souscris quant  moi:
Ce sont maximes toujours bonnes.
La louange chatouille et gagne les esprits;
Les faveurs d'une belle en sont souvent le prix.
Voyons comme les Dieux l'ont quelquefois paye.
Simonide avait entrepris
L'loge d'un Athlte, et, la chose essaye,
Il trouva son sujet plein de rcits tout nus.
Les parents de l'Athlte taient gens inconnus,
Son pre, un bon Bourgeois, lui sans autre mrite:
Matire infertile et petite.
Le Pote d'abord parla de son Hros.
Aprs en avoir dit ce qu'il en pouvait dire,
Il se jette  ct, se met sur le propos
De Castor et Pollux, ne manque pas d'crire
Que leur exemple tait aux lutteurs glorieux,
Elve leurs combats, spcifiant les lieux
O ces frres s'taient signals davantage.
Enfin l'loge de ces Dieux
Faisait les deux tiers de l'ouvrage.
L'Athlte avait promis d'en payer un talent;
Mais quand il le vit, le galand
N'en donna que le tiers, et dit fort franchement
Que Castor et Pollux acquitassent le reste.
Faites-vous contenter par ce couple cleste.
Je vous veux traiter cependant:
Venez souper chez moi, nous ferons bonne vie.
Les convis sont gens choisis,
Mes parents, mes meilleurs amis. Soyez donc de la compagnie.
Simonide promit. Peut-tre qu'il eut peur
De perdre, outre son d, le gr de sa louange.
Il vient, l'on festine, l'on mange.
Chacun tant en belle humeur,
Un domestique accourt, l'avertit qu' la porte
Deux hommes demandaient  le voir promptement.
Il sort de table, et la cohorte
N'en perd pas un seul coup de dent.
Ces deux hommes taient les gmeaux de l'loge.
Tous deux lui rendent grce; et pour prix de ses vers,
Ils l'avertissent qu'il dloge,
Et que cette maison va tomber  l'envers.
La prdiction en fut vraie;
Un pilier manque; et le plafonds,
Ne trouvant plus rien qui l'taie,
Tombe sur le festin, brise plats et flacons,
N'en fait pas moins aux Echansons.
Ce ne fut pas le pis; car, pour rendre complte
La vengeance due au Pote,
Une poutre cassa les jambes  l'Athlte,
Et renvoya les convis
Pour la plupart estropis.
La renomme eut soin de publier l'affaire.
Chacun cria miracle. On doubla le salaire
Que mritaient les vers d'un homme aim des Dieux.
Il n'tait fils de bonne mre
Qui, les payant  qui mieux mieux,
Pour ses anctres n'en fit faire.
Je reviens  mon texte et dis premirement
Qu'on ne saurait manquer de louer largement
Les Dieux et leurs pareils; de plus, que Melpomne
Souvent sans droger trafique de sa peine;
Enfin qu'on doit tenir notre art en quelque prix.
Les grands se font honneur ds lors qu'ils nous font grce:
Jadis l'Olympe et le Parnasse
Etaient frres et bons amis.

I, 15 La Mort et le Malheureux

I, 16 La Mort et le Bcheron

Un Malheureux appelait tous les jours
La mort  son secours.
O mort, lui disait-il, que tu me sembles belle!
Viens vite, viens finir ma fortune cruelle.
La Mort crut, en venant, l'obliger en effet.
Elle frappe  sa porte, elle entre, elle se montre.
Que vois-je! cria-t-il, tez-moi cet objet;
Qu'il est hideux! que sa rencontre
Me cause d'horreur et d'effroi!
N'approche pas,  mort;  mort, retire-toi.
Mcnas fut un galant homme:
Il a dit quelque part: Qu'on me rende impotent,
Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme
Je vive, c'est assez, je suis plus que content.
Ne viens jamais,  mort; on t'en dit tout autant.

Ce sujet a t trait d'une autre faon par Esope, comme la Fable suivante le fera voir. Je composai celle-ci pour une raison qui me contraignait de rendre la chose ainsi gnrale. Mais quelqu'un me fit connatre que j'eusse beaucoup mieux fait de suivre mon original, et que je laissais passer un des plus beaux traits qui ft dans Esope. Cela m'obligea d'y avoir recours. Nous ne saurions aller plus avant que les Anciens: ils ne nous ont laiss pour notre part que la gloire de les bien suivre. Je joins toutefois ma Fable  celle d'Esope, non que la mienne le mrite, mais  cause du mot de Mcnas que j'y fais entrer, et qui est si beau et si  propos que je n'ai pas cru le devoir omettre.

Un pauvre Bcheron tout couvert de rame,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gmissant et courb marchait  pas pesants,
Et tchait de gagner sa chaumine enfume.
Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe  son malheur.
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impts,
Le crancier, et la corve
Lui font d'un malheureux la peinture acheve.
Il appelle la mort, elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut faire
C'est, dit-il, afin de m'aider
A recharger ce bois; tu ne tarderas gure.
Le trpas vient tout gurir;
Mais ne bougeons d'o nous sommes.
Plutt souffrir que mourir,
C'est la devise des hommes.

I, 17 L'Homme entre deux ges, et ses deux Matresses

Un homme de moyen ge,
Et tirant sur le grison,
Jugea qu'il tait saison
De songer au mariage.
Il avait du comptant,
Et partant
De quoi choisir. Toutes voulaient lui plaire;
En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant;
Bien adresser n'est pas petite affaire.
Deux veuves sur son coeur eurent le plus de part:
L'une encor verte, et l'autre un peu bien mre,
Mais qui rparait par son art
Ce qu'avait dtruit la nature.
Ces deux Veuves, en badinant,
En riant, en lui faisant fte,
L'allaient quelquefois testonnant,
C'est--dire ajustant sa tte.
La Vieille  tous moments de sa part emportait
Un peu du poil noir qui restait,
Afin que son amant en ft plus  sa guise.
La Jeune saccageait les poils blancs  son tour.
Toutes deux firent tant, que notre tte grise
Demeura sans cheveux, et se douta du tour.
Je vous rends, leur dit-il, mille grces, les Belles,
Qui m'avez si bien tondu;
J'ai plus gagn que perdu:
Car d'Hymen point de nouvelles.
Celle que je prendrais voudrait qu' sa faon
Je vcusse, et non  la mienne.
Il n'est tte chauve qui tienne,
Je vous suis oblig, Belles, de la leon.

I, 18 Le Renard et la Cigogne

Compre le Renard se mit un jour en frais,
et retint  dner commre la Cigogne.
Le rgal ft petit et sans beaucoup d'apprts:
Le galant pour toute besogne,
Avait un brouet clair; il vivait chichement.
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette:
La Cigogne au long bec n'en put attraper miette;
Et le drle eut lap le tout en un moment.
Pour se venger de cette tromperie,
A quelque temps de l, la Cigogne le prie.
"Volontiers, lui dit-il; car avec mes amis
Je ne fais point crmonie. "
A l'heure dite, il courut au logis
De la Cigogne son htesse;
Loua trs fort la politesse;
Trouva le dner cuit  point:
Bon apptit surtout; Renards n'en manquent point.
Il se rjouissait  l'odeur de la viande
Mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande.
On servit, pour l'embarrasser,
En un vase  long col et d'troite embouchure.
Le bec de la Cigogne y pouvait bien passer;
Mais le museau du sire tait d'autre mesure.
Il lui fallut  jeun retourner au logis,
Honteux comme un Renard qu'une Poule aurait pris,
Serrant la queue, et portant bas l'oreille.
Trompeurs, c'est pour vous que j'cris:
Attendez-vous  la pareille.

I, 19 L'Enfant et le Matre d'cole

Dans ce rcit je prtends faire voir
D'un certain sot la remontrance vaine. 
Un jeune enfant dans l'eau se laissa choir,
En badinant sur les bords de la Seine.
Le Ciel permit qu'un saule se trouva,
Dont le branchage, aprs Dieu, le sauva.
S'tant pris, dis-je, aux branches de ce saule,
Par cet endroit passe un Matre d'cole.
L'Enfant lui crie: "Au secours! je pris. "
Le Magister, se tournant  ses cris,
D'un ton fort grave  contre-temps s'avise
De le tancer: "Ah! le petit babouin!
Voyez, dit-il, o l'a mis sa sottise!
Et puis, prenez de tels fripons le soin.
Que les parents sont malheureux qu'il faille
Toujours veiller  semblable canaille!
Qu'ils ont de maux! et que je plains leur sort! "
Ayant tout dit, il mit l'enfant  bord.
Je blme ici plus de gens qu'on ne pense.
Tout babillard, tout censeur, tout pdant,
Se peut connatre au discours que j'avance:
Chacun des trois fait un peuple fort grand;
Le Crateur en a bni l'engeance.
En toute affaire ils ne font que songer
Aux moyens d'exercer leur langue.
H! mon ami, tire-moi de danger:
Tu feras aprs ta harangue.

I, 20 Le Coq et la Perle

Un jour un Coq dtourna
Une Perle, qu'il donna
Au beau premier Lapidaire.
"Je la crois fine, dit-il;
Mais le moindre grain de mil
Serait bien mieux mon affaire. "

Un ignorant hrita
D'un manuscrit, qu'il porta
Chez son voisin le Libraire.
"Je crois, dit-il, qu'il est bon;
Mais le moindre ducaton
Serait bien mieux mon affaire. "

I, 21 Les Frelons et les Mouches  miel

A l'oeuvre on connat l'Artisan.
Quelques rayons de miel sans matre se trouvrent:
Des Frelons les rclamrent;
Des Abeilles s'opposant,
Devant certaine Gupe on traduisit la cause.
Il tait malais de dcider la chose.
Les tmoins dposaient qu'autour de ces rayons
Des animaux ails, bourdonnants, un peu longs,
De couleur fort tanne, et tels que les Abeilles,
Avaient longtemps paru. Mais quoi! dans les Frelons
Ces enseignes taient pareilles.
La Gupe, ne sachant que dire  ces raisons,
Fit enqute nouvelle, et pour plus de lumire
Entendit une fourmilire.
Le point n'en put tre clairci.
"De grce,  quoi bon tout ceci?
Dit une Abeille fort prudente,
Depuis tantt six mois que la cause est pendante,
Nous voici comme aux premiers jours.
Pendant cela le miel se gte.
Il est temps dsormais que le juge se hte:
N'a-t-il point assez lch l'Ours?
Sans tant de contredits, et d'interlocutoires,
Et de fatras, et de grimoires,
Travaillons, les Frelons et nous:
On verra qui sait faire, avec un suc si doux,
Des cellules si bien bties. "
Le refus des Frelons fit voir
Que cet art passait leur savoir;
Et la Gupe adjugea le miel  leurs parties.
Plt  Dieu qu'on rglt ainsi tous les procs!
Que des Turcs en cela l'on suivt la mthode!
Le simple sens commun nous tiendrait lieu de Code;
Il ne faudrait point tant de frais;
Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge,
On nous mine par des longueurs;
On fait tant,  la fin, que l'hutre est pour le juge,
Les cailles pour les plaideurs.

I, 22 Le Chne et le Roseau

Le Chne un jour dit au Roseau:
"Vous avez bien sujet d'accuser la Nature;
Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent, qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau,
Vous oblige  baisser la tte:
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d'arrter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempte.
Tout vous est Aquilon, tout me semble Zphyr.
Encor si vous naissiez  l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant  souffrir:
Je vous dfendrais de l'orage;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des Royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.
- Votre compassion, lui rpondit l'Arbuste,
Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci.
Les vents me sont moins qu' vous redoutables.
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
Contre leurs coups pouvantables
Rsist sans courber le dos;
Mais attendons la fin. "Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord et ports jusque-l dans ses flancs.
L'Arbre tient bon; le Roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il dracine
Celui de qui la tte au Ciel tait voisine
Et dont les pieds touchaient  l'Empire des Morts.

II, 1 Contre ceux qui ont le got difficile

Quand j'aurais en naissant reu de Calliope
Les dons qu' ses Amants cette Muse a promis,
Je les consacrerais aux mensonges d'Esope:
Le mensonge et les vers de tout temps sont amis.
Mais je ne me crois pas si chri du Parnasse
Que de savoir orner toutes ces fictions.
On peut donner du lustre  leurs inventions;
On le peut, je l'essaie; un plus savant le fasse.
Cependant jusqu'ici d'un langage nouveau
J'ai fait parler le Loup et rpondre l'Agneau.
J'ai pass plus avant: les Arbres et les Plantes
Sont devenus chez moi cratures parlantes.
Qui ne prendrait ceci pour un enchantement?
"Vraiment, me diront nos Critiques,
Vous parlez magnifiquement
De cinq ou six contes d'enfant.
- Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques
Et d'un style plus haut? En voici: "Les Troyens,
"Aprs dix ans de guerre autour de leurs murailles,
"Avaient lass les Grecs, qui par mille moyens,
"Par mille assauts, par cent batailles,
"N'avaient pu mettre  bout cette fire Cit,
"Quand un cheval de bois, par Minerve invent,
"D'un rare et nouvel artifice,
"Dans ses normes flancs reut le sage Ulysse,
"Le vaillant Diomde, Ajax l'imptueux,
"Que ce Colosse monstrueux
"Avec leurs escadrons devait porter dans Troie,
"Livrant  leur fureur ses Dieux mmes en proie:
"Stratagme inou, qui des fabricateurs
"Paya la constance et la peine. "
- C'est assez, me dira quelqu'un de nos Auteurs:
La priode est longue, il faut reprendre haleine;
Et puis votre Cheval de bois,
Vos Hros avec leurs Phalanges,
Ce sont des contes plus tranges
Qu'un Renard qui cajole un Corbeau sur sa voix:
De plus, il vous sied mal d'crire en si haut style.
- Eh bien! baissons d'un ton. "La jalouse Amarylle
"Songeait  son Alcippe, et croyait de ses soins
"N'avoir que ses Moutons et son Chien pour tmoins.
"Tircis, qui l'aperut, se glisse entre des saules;
"Il entend la bergre adressant ces paroles
"Au doux Zphire, et le priant
"De les porter  son Amant.
- Je vous arrte  cette rime,
Dira mon censeur  l'instant;
Je ne la tiens pas lgitime,
Ni d'une assez grande vertu:
Remettez, pour le mieux, ces deux vers  la fonte.
- Maudit censeur, te tairas-tu?
Ne saurais-je achever mon conte?
C'est un dessein trs dangereux
Que d'entreprendre de te plaire. "
Les dlicats sont malheureux:
Rien ne saurait les satisfaire.

II, 2 Conseil tenu par les Rats

Un Chat, nomm Rodilardus
Faisait des Rats telle dconfiture
Que l'on n'en voyait presque plus,
Tant il en avait mis dedans la spulture.
Le peu qu'il en restait, n'osant quitter son trou,
Ne trouvait  manger que le quart de son sou,
Et Rodilard passait, chez la gent misrable,
Non pour un Chat, mais pour un Diable.
Or un jour qu'au haut et au loin
Le galant alla chercher femme,
Pendant tout le sabbat qu'il fit avec sa Dame,
Le demeurant des Rats tint chapitre en un coin
Sur la ncessit prsente.
Ds l'abord, leur Doyen, personne fort prudente,
Opina qu'il fallait, et plus tt que plus tard,
Attacher un grelot au cou de Rodilard;
Qu'ainsi, quand il irait en guerre,
De sa marche avertis, ils s'enfuiraient en terre;
Qu'il n'y savait que ce moyen.
Chacun fut de l'avis de Monsieur le Doyen,
Chose ne leur parut  tous plus salutaire.
La difficult fut d'attacher le grelot.
L'un dit: "Je n'y vas point, je ne suis pas si sot";
L'autre: "Je ne saurais."Si bien que sans rien faire
On se quitta. J'ai maints Chapitres vus,
Qui pour nant se sont ainsi tenus;
Chapitres, non de Rats, mais Chapitres de Moines,
Voire chapitres de Chanoines.

Ne faut-il que dlibrer,
La Cour en Conseillers foisonne;
Est-il besoin d'excuter,
L'on ne rencontre plus personne.

II, 3 Le Loup plaidant contre le Renard par-devant le Singe

Un Loup disait que l'on l'avait vol:
Un Renard, son voisin, d'assez mauvaise vie,
Pour ce prtendu vol par lui fut appel.
Devant le Singe il fut plaid,
Non point par Avocats, mais par chaque Partie.
Thmis n'avait point travaill,
De mmoire de Singe,  fait plus embrouill.
Le Magistrat suait en son lit de Justice.
Aprs qu'on eut bien contest,
Rpliqu, cri, tempt,
Le Juge, instruit de leur malice,
Leur dit: "Je vous connais de longtemps, mes amis,
Et tous deux vous paierez l'amende;
Car toi, Loup, tu te plains, quoiqu'on ne t'ait rien pris;
Et toi, Renard, as pris ce que l'on te demande. "
Le juge prtendait qu' tort et  travers
On ne saurait manquer, condamnant un pervers.

Quelques personnes de bon sens ont cru que l'impossibilit et la contradiction qui est dans le Jugement de ce Singe tait une chose  censurer; mais je ne m'en suis servi qu'aprs Phdre; et c'est en cela que consiste le bon mot, selon mon avis.

II, 4 Les Deux Taureaux et une Grenouille

Deux Taureaux combattaient  qui possderait
Une Gnisse avec l'empire.
Une Grenouille en soupirait.
"Qu'avez-vous?"se mit  lui dire
Quelqu'un du peuple croassant.
Et ne voyez-vous pas, dit-elle,
Que la fin de cette querelle
Sera l'exil de l'un; que l'autre, le chassant,
Le fera renoncer aux campagnes fleuries?
Il ne rgnera plus sur l'herbe des prairies,
Viendra dans nos marais rgner sur les roseaux,
Et nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux,
Tantt l'une, et puis l'autre, il faudra qu'on ptisse
Du combat qu'a caus Madame la Gnisse.

Cette crainte tait de bon sens.
L'un des Taureaux en leur demeure
S'alla cacher  leurs dpens:
Il en crasait vingt par heure.
Hlas! on voit que de tout temps
Les petits ont pti des sottises des grands.

II, 5 La Chauve-souris et les deux Belettes

Une Chauve-Souris donna tte baisse
Dans un nid de Belette; et sitt qu'elle y fut,
L'autre, envers les souris de longtemps courrouce,
Pour la dvorer accourut.
"Quoi? vous osez, dit-elle,  mes yeux vous produire,
Aprs que votre race a tch de me nuire!
N'tes-vous pas Souris? Parlez sans fiction.
Oui, vous l'tes, ou bien je ne suis pas Belette.
- Pardonnez-moi, dit la pauvrette,
Ce n'est pas ma profession.
Moi Souris! Des mchants vous ont dit ces nouvelles.
Grce  l'Auteur de l'Univers,
Je suis Oiseau; voyez mes ailes:
Vive la gent qui fend les airs! "
Sa raison plut, et sembla bonne.
Elle fait si bien qu'on lui donne
Libert de se retirer.
Deux jours aprs, notre tourdie
Aveuglment se va fourrer
Chez une autre Belette, aux oiseaux ennemie.
La voil derechef en danger de sa vie.
La Dame du logis avec son long museau
S'en allait la croquer en qualit d'Oiseau,
Quand elle protesta qu'on lui faisait outrage:
"Moi, pour telle passer! Vous n'y regardez pas.
Qui fait l'Oiseau? c'est le plumage.
Je suis Souris: vivent les Rats!
Jupiter confonde les Chats! "
Par cette adroite repartie
Elle sauva deux fois sa vie.

Plusieurs se sont trouvs qui, d'charpe changeants
Aux dangers, ainsi qu'elle, ont souvent fait la figue.
Le Sage dit, selon les gens:
"Vive le Roi, vive la Ligue. "

II, 6 L'Oiseau bless d'une flche

Mortellement atteint d'une flche empenne,
Un Oiseau dplorait sa triste destine,
Et disait, en souffrant un surcrot de douleur:
"Faut-il contribuer  son propre malheur!
Cruels humains! vous tirez de nos ailes
De quoi faire voler ces machines mortelles.
Mais ne vous moquez point, engeance sans piti:
Souvent il vous arrive un sort comme le ntre.
Des enfants de Japet toujours une moiti
Fournira des armes  l'autre. "

II, 7 La Lice et sa Compagne

Une Lice tant sur son terme,
Et ne sachant ou mettre un fardeau si pressant,
Fait si bien qu' la fin sa Compagne consent
De lui prter sa hutte, o la Lice s'enferme.
Au bout de quelque temps sa Compagne revient.
La Lice lui demande encore une quinzaine;
Ses petits ne marchaient, disait-elle, qu' peine.
Pour faire court, elle l'obtient.
Ce second terme chu, l'autre lui redemande
Sa maison, sa chambre, son lit.
La Lice cette fois montre les dents, et dit:
"Je suis prte  sortir avec toute ma bande,
Si vous pouvez nous mettre hors. "
Ses enfants taient dj forts.
Ce qu'on donne aux mchants, toujours on le regrette.
Pour tirer d'eux ce qu'on leur prte,
Il faut que l'on en vienne aux coups;
Il faut plaider, il faut combattre.
Laissez-leur prendre un pied chez vous,
Ils en auront bientt pris quatre.

II, 8 L'Aigle et l'Escarbot

L'Aigle donnait la chasse  matre Jean Lapin,
Qui droit  son terrier s'enfuyait au plus vite.
Le trou de l'Escarbot se rencontre en chemin.
Je laisse  penser si ce gte
Etait sr; mais ou mieux? Jean Lapin s'y blottit.
L'Aigle fondant sur lui nonobstant cet asile,
L'Escarbot intercde, et dit:
"Princesse des Oiseaux, il vous est fort facile
D'enlever malgr moi ce pauvre malheureux;
Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie;
Et puisque Jean Lapin vous demande la vie,
Donnez-la-lui, de grce, ou l'tez  tous deux:
C'est mon voisin, c'est mon compre. "
L'oiseau de Jupiter, sans rpondre un seul mot,
Choque de l'aile l'Escarbot,
L'tourdit, l'oblige  se taire,
Enlve Jean Lapin. L' Escarbot indign
Vole au nid de l'oiseau, fracasse, en son absence,
Ses oeufs, ses tendres oeufs, sa plus douce esprance:
Pas un seul ne fut pargn.
L'Aigle tant de retour, et voyant ce mnage,
Remplit le ciel de cris; et pour comble de rage,
Ne sait sur qui venger le tort qu'elle a souffert.
Elle gmit en vain: sa plainte au vent se perd.
Il fallut pour cet an vivre en mre afflige.
L'an suivant, elle mit son nid plus haut.
L'Escarbot prend son temps, fait faire aux oeufs le saut:
La mort de Jean Lapin derechef est venge.
Ce second deuil fut tel, que l'cho de ces bois
N'en dormit de plus de six mois.
L'Oiseau qui porte Ganymde
Du monarque des Dieux enfin implore l'aide,
Dpose en son giron ses oeufs, et croit qu'en paix
Ils seront dans ce lieu; que, pour ses intrts,
Jupiter se verra contraint de les dfendre:
Hardi qui les irait l prendre.
Aussi ne les y prit-on pas.
Leur ennemi changea de note,
Sur la robe du Dieu fit tomber une crotte:
Le dieu la secouant jeta les oeufs  bas.
Quand l'Aigle sut l'inadvertance,
Elle menaa Jupiter
D'abandonner sa Cour, d'aller vivre au dsert,
Avec mainte autre extravagance.
Le pauvre Jupiter se tut:
Devant son tribunal l'Escarbot comparut,
Fit sa plainte, et conta l'affaire.
On fit entendre  l'Aigle enfin qu'elle avait tort.
Mais les deux ennemis ne voulant point d'accord,
Le Monarque des Dieux s'avisa, pour bien faire,
De transporter le temps o l'Aigle fait l'amour
En une autre saison, quand la race Escarbote
Est en quartier d'hiver, et, comme la Marmotte,
Se cache et ne voit point le jour.

II, 9 Le Lion et le Moucheron

"Va-t'en, chtif insecte, excrment de la terre! "
C'est en ces mots que le Lion
Parlait un jour au Moucheron.
L'autre lui dclara la guerre.
"Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de Roi
Me fasse peur ni me soucie?
Un boeuf est plus puissant que toi:
Je le mne  ma fantaisie. "
A peine il achevait ces mots
Que lui-mme il sonna la charge,
Fut le Trompette et le Hros.
Dans l'abord il se met au large;
Puis prend son temps, fond sur le cou
Du Lion, qu'il rend presque fou.
Le quadrupde cume, et son oeil tincelle;
Il rugit; on se cache, on tremble  l'environ;
Et cette alarme universelle
Est l'ouvrage d'un Moucheron.
Un avorton de Mouche en cent lieux le harcelle:
Tantt pique l'chine, et tantt le museau,
Tantt entre au fond du naseau.
La rage alors se trouve  son fate monte.
L'invisible ennemi triomphe, et rit de voir
Qu'il n'est griffe ni dent en la bte irrite
Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir.
Le malheureux Lion se dchire lui-mme,
Fait rsonner sa queue  l'entour de ses flancs,
Bat l'air, qui n'en peut mais; et sa fureur extrme
Le fatigue, l'abat: le voil sur les dents.
L'insecte du combat se retire avec gloire:
Comme il sonna la charge, il sonne la victoire,
Va partout l'annoncer, et rencontre en chemin
L'embuscade d'une araigne;
Il y rencontre aussi sa fin.

Quelle chose par l nous peut tre enseigne?
J'en vois deux, dont l'une est qu'entre nos ennemis
Les plus  craindre sont souvent les plus petits;
L'autre, qu'aux grands prils tel a pu se soustraire,
Qui prit pour la moindre affaire.

II, 10 L'Ane charg d'ponges, et l'Ane charg de sel

Un Anier, son Sceptre  la main,
Menait, en Empereur Romain,
Deux Coursiers  longues oreilles.
L'un, d'ponges charg, marchait comme un Courrier;
Et l'autre, se faisant prier,
Portait, comme on dit, les bouteilles:
Sa charge tait de sel. Nos gaillards plerins,
Par monts, par vaux, et par chemins,
Au gu d'une rivire  la fin arrivrent,
Et fort empchs se trouvrent.
L'Anier, qui tous les jours traversait ce gu-l,
Sur l'Ane  l'ponge monta,
Chassant devant lui l'autre bte,
Qui voulant en faire  sa tte,
Dans un trou se prcipita,
Revint sur l'eau, puis chappa;
Car au bout de quelques nages,
Tout son sel se fondit si bien
Que le Baudet ne sentit rien
Sur ses paules soulages.
Camarade Epongier prit exemple sur lui,
Comme un Mouton qui va dessus la foi d'autrui.
Voil mon Ane  l'eau; jusqu'au col il se plonge,
Lui, le Conducteur et l'Eponge.
Tous trois burent d'autant: l'Anier et le Grison
Firent  l'ponge raison.
Celle-ci devint si pesante,
Et de tant d'eau s'emplit d'abord,
Que l'Ane succombant ne put gagner le bord.
L'Anier l'embrassait, dans l'attente
D'une prompte et certaine mort.
Quelqu'un vint au secours: qui ce fut, il n'importe;
C'est assez qu'on ait vu par l qu'il ne faut point
Agir chacun de mme sorte.
J'en voulais venir  ce point.

II, 11 Le Lion et le Rat

II, 12 La Colombe et la Fourmi

Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde:
On a souvent besoin d'un plus petit que soi.
De cette vrit deux Fables feront foi,
Tant la chose en preuves abonde.

Entre les pattes d'un Lion
Un Rat sortit de terre assez  l'tourdie.
Le Roi des animaux, en cette occasion,
Montra ce qu'il tait, et lui donna la vie.
Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu'un aurait-il jamais cru
Qu'un Lion d'un Rat et affaire?
Cependant il advint qu'au sortir des forts
Ce Lion fut pris dans des rets,
Dont ses rugissements ne le purent dfaire.
Sire Rat accourut, et fit tant par ses dents
Qu'une maille ronge emporta tout l'ouvrage.
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.

L'autre exemple est tir d'animaux plus petits.
Le long d'un clair ruisseau buvait une Colombe,
Quand sur l'eau se penchant une Fourmi y tombe.
Et dans cet ocan l'on et vu la Fourmi
S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
La Colombe aussitt usa de charit:
Un brin d'herbe dans l'eau par elle tant jet,
Ce fut un promontoire o la Fourmi arrive.
Elle se sauve; et l-dessus
Passe un certain Croquant qui marchait les pieds nus.
Ce Croquant, par hasard, avait une arbalte.
Ds qu'il voit l'Oiseau de Vnus
Il le croit en son pot, et dj lui fait fte.
Tandis qu' le tuer mon Villageois s'apprte,
La Fourmi le pique au talon.
Le Vilain retourne la tte:
La Colombe l'entend, part, et tire de long.
Le soup du Croquant avec elle s'envole:
Point de Pigeon pour une obole.

II, 13 L'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits

Un Astrologue un jour se laissa choir
Au fond d'un puits. On lui dit: "Pauvre bte,
Tandis qu' peine  tes pieds tu peux voir,
Penses-tu lire au-dessus de ta tte? "

Cette aventure en soi, sans aller plus avant,
Peut servir de leon  la plupart des hommes.
Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes,
Il en est peu qui fort souvent
Ne se plaisent d'entendre dire
Qu'au livre du Destin les mortels peuvent lire.
Mais ce livre, qu'Homre et les siens ont chant,
Qu'est-ce, que le Hasard parmi l'Antiquit,
Et parmi nous la Providence?
Or du Hasard il n'est point de science:
S'il en tait, on aurait tort
De l'appeler hasard, ni fortune, ni sort,
Toutes choses trs incertaines.
Quant aux volonts souveraines
De Celui qui fait tout, et rien qu'avec dessein,
Qui les sait, que lui seul? Comment lire en son sein?
Aurait-il imprim sur le front des toiles
Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles?
A quelle utilit? Pour exercer l'esprit
De ceux qui de la Sphre et du Globe ont crit?
Pour nous faire viter des maux invitables?
Nous rendre, dans les biens, de plaisir incapables?
Et causant du dgot pour ces biens prvenus,
Les convertir en maux devant qu'ils soient venus?
C'est erreur, ou plutt c'est crime de le croire.
Le Firmament se meut; les Astres font leur cours,
Le Soleil nous luit tous les jours,
Tous les jours sa clart succde  l'ombre noire,
Sans que nous en puissions autre chose infrer
Que la ncessit de luire et d'clairer,
D'amener les saisons, de mrir les semences,
De verser sur les corps certaines influences.
Du reste, en quoi rpond au sort toujours divers
Ce train toujours gal dont marche l'Univers?
Charlatans, faiseurs d'horoscope,
Quittez les cours des Princes de l'Europe;
Emmenez avec vous les souffleurs tout d'un temps:
Vous ne mritez pas plus de foi que ces gens.
Je m'emporte un peu trop: revenons  l'histoire
De ce Spculateur qui fut contraint de boire.
Outre la vanit de son art mensonger,
C'est l'image de ceux qui billent aux chimres,
Cependant qu'ils sont en danger,
Soit pour eux, soit pour leurs affaires.

II, 14 Le Livre et les Grenouilles

Un Livre en son gte songeait
(Car que faire en un gte,  moins que l'on ne songe?);
Dans un profond ennui ce Livre se plongeait:
Cet animal est triste, et la crainte le ronge.
"Les gens de naturel peureux
Sont, disait-il, bien malheureux.
Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite;
Jamais un plaisir pur; toujours assauts divers.
Voil comme je vis: cette crainte maudite
M'empche de dormir, sinon les yeux ouverts.
Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.
Et la peur se corrige-t-elle?
Je crois mme qu'en bonne foi
Les hommes ont peur comme moi. "
Ainsi raisonnait notre Livre,
Et cependant faisait le guet.
Il tait douteux, inquiet:
Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fivre.
Le mlancolique animal,
En rvant  cette matire,
Entend un lger bruit: ce lui fut un signal
Pour s'enfuir devers sa tanire.
Il s'en alla passer sur le bord d'un tang.
Grenouilles aussitt de sauter dans les ondes;
Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.
"Oh! dit-il, j'en fais faire autant
Qu'on m'en fait faire! Ma prsence
Effraie aussi les gens! je mets l'alarme au camp!
Et d'o me vient cette vaillance?
Comment? Des animaux qui tremblent devant moi!
Je suis donc un foudre de guerre!
Il n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre
Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi. "

II, 15 Le Coq et le Renard

Sur la branche d'un arbre tait en sentinelle
Un vieux Coq adroit et matois.
"Frre, dit un Renard, adoucissant sa voix,
Nous ne sommes plus en querelle:
Paix gnrale cette fois.
Je viens te l'annoncer; descends, que je t'embrasse.
Ne me retarde point, de grce;
Je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer.
Les tiens et toi pouvez vaquer
Sans nulle crainte  vos affaires;
Nous vous y servirons en frres.
Faites-en les feux ds ce soir.
Et cependant viens recevoir
Le baiser d'amour fraternelle.
- Ami, reprit le coq, je ne pouvais jamais
Apprendre une plus douce et meilleur nouvelle
Que celle
De cette paix;
Et ce m'est une double joie
De la tenir de toi. Je vois deux Lvriers,
Qui, je m'assure, sont courriers
Que pour ce sujet on envoie.
Ils vont vite, et seront dans un moment  nous.
Je descends; nous pourrons nous entre-baiser tous.
-Adieu, dit le Renard, ma traite est longue  faire:
Nous nous rjouirons du succs de l'affaire
Une autre fois. Le galand aussitt
Tire ses grgues, gagne au haut,
mal content de son stratagme;
Et notre vieux Coq en soi-mme
Se mit  rire de sa peur;
Car c'est double plaisir de tromper le trompeur.

II, 16 Le Corbeau voulant imiter l'Aigle

L'Oiseau de Jupiter enlevant un mouton,
Un Corbeau tmoin de l'affaire,
Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton,
En voulut sur l'heure autant faire.
Il tourne  l'entour du troupeau,
Marque entre cent Moutons le plus gras, le plus beau,
Un vrai Mouton de sacrifice:
On l'avait rserv pour la bouche des Dieux.
Gaillard Corbeau disait, en le couvant des yeux:
Je ne sais qui fut ta nourrice;
Mais ton corps me parat en merveilleux tat:
Tu me serviras de pture.
Sur l'animal blant  ces mots il s'abat.
La Moutonnire crature
Pesait plus qu'un fromage, outre que sa toison
Etait d'une paisseur extrme,
Et mle  peu prs de la mme faon
Que la barbe de Polyphme.
Elle emptra si bien les serres du Corbeau
Que le pauvre animal ne put faire retraite.
Le Berger vient, le prend, l'encage bien et beau,
Le donne  ses enfants pour servir d'amusette.
Il faut se mesurer, la consquence est nette:
Mal prend aux Volereaux de faire les Voleurs.
L'exemple est un dangereux leurre:
Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands Seigneurs;
O la Gupe a pass, le Moucheron demeure.

II, 17 Le Paon se plaignant  Junon

Le Paon se plaignait  Junon:
Desse, disait-il, ce n'est pas sans raison
Que je me plains, que je murmure:
Le chant dont vous m'avez fait don
Dplat  toute la Nature;
Au lieu qu'un Rossignol, chtive crature,
Forme des sons aussi doux qu'clatants,
Est lui seul l'honneur du Printemps.
Junon rpondit en colre:
Oiseau jaloux, et qui devrais te taire,
Est-ce  toi d'envier la voix du Rossignol,
Toi que l'on voit porter  l'entour de ton col
Un arc-en-ciel nu de cent sortes de soies;
Qui te panades, qui dploies
Une si riche queue, et qui semble  nos yeux
La Boutique d'un Lapidaire?
Est-il quelque oiseau sous les Cieux
Plus que toi capable de plaire?
Tout animal n'a pas toutes proprits.
Nous vous avons donn diverses qualits:
Les uns ont la grandeur et la force en partage;
Le Faucon est lger, l'Aigle plein de courage;
Le Corbeau sert pour le prsage,
La Corneille avertit des malheurs  venir;
Tous sont contents de leur ramage.
Cesse donc de te plaindre, ou bien, pour te punir,
Je t'terai ton plumage.

II, 18 La Chatte mtamorphose en femme

Un homme chrissait perdument sa Chatte;
Il la trouvait mignonne, et belle, et dlicate,
Qui miaulait d'un ton fort doux.
Il tait plus fou que les fous.
Cet Homme donc, par prires, par larmes,
Par sortilges et par charmes,
Fait tant qu'il obtient du destin
Que sa Chatte en un beau matin
Devient femme, et le matin mme,
Matre sot en fait sa moiti.
Le voil fou d'amour extrme,
De fou qu'il tait d'amiti.
Jamais la Dame la plus belle
Ne charma tant son Favori
Que fait cette pouse nouvelle
Son hypocondre de mari.
Il l'amadoue, elle le flatte;
Il n'y trouve plus rien de Chatte,
Et poussant l'erreur jusqu'au bout,
La croit femme en tout et partout,
Lorsque quelques Souris qui rongeaient de la natte
Troublrent le plaisir des nouveaux maris.
Aussitt la femme est sur pieds:
Elle manqua son aventure.
Souris de revenir, femme d'tre en posture.
Pour cette fois elle accourut  point:
Car ayant chang de figure,
Les souris ne la craignaient point.
Ce lui fut toujours une amorce,
Tant le naturel a de force.
Il se moque de tout, certain ge accompli:
Le vase est imbib, l'toffe a pris son pli.
En vain de son train ordinaire
On le veut dsaccoutumer.
Quelque chose qu'on puisse faire,
On ne saurait le rformer.
Coups de fourche ni d'trivires
Ne lui font changer de manires;
Et, fussiez-vous embtonns,
Jamais vous n'en serez les matres.
Qu'on lui ferme la porte au nez,
Il reviendra par les fentres.

II, 19 Le Lion et l'Ane chassant

Le roi des animaux se mit un jour en tte
De giboyer. Il clbrait sa fte.
Le gibier du Lion, ce ne sont pas moineaux,
Mais beaux et bons Sangliers, Daims et Cerfs bons et beaux.
Pour russir dans cette affaire,
Il se servit du ministre
De l'Ane  la voix de Stentor.
L'Ane  Messer Lion fit office de Cor.
Le Lion le posta, le couvrit de rame,
Lui commanda de braire, assur qu' ce son
Les moins intimids fuiraient de leur maison.
Leur troupe n'tait pas encore accoutume
A la tempte de sa voix;
L'air en retentissait d'un bruit pouvantable;
La frayeur saisissait les htes de ces bois.
Tous fuyaient, tous tombaient au pige invitable
O les attendait le Lion.
N'ai-je pas bien servi dans cette occasion?
Dit l'Ane, en se donnant tout l'honneur de la chasse.
- Oui, reprit le Lion, c'est bravement cri:
Si je connaissais ta personne et ta race,
J'en serais moi-mme effray.
L'Ane, s'il et os, se ft mis en colre,
Encor qu'on le raillt avec juste raison:
Car qui pourrait souffrir un Ane fanfaron?
Ce n'est pas l leur caractre.

II, 20 Testament expliqu par Esope

Si ce qu'on dit d'Esope est vrai,
C'tait l'Oracle de la Grce:
Lui seul avait plus de sagesse
Que tout l'Aropage. En voici pour essai
Une histoire des plus gentilles,
Et qui pourra plaire au Lecteur.

Un certain homme avait trois filles,
Toutes trois de contraire humeur:
Une buveuse, une coquette,
La troisime avare parfaite.
Cet homme, par son Testament,
Selon les Lois municipales,
Leur laissa tout son bien par portions gales,
En donnant  leur Mre tant,
Payable quand chacune d'elles
Ne possderait plus sa contingente part.
Le Pre mort, les trois femelles
Courent au Testament sans attendre plus tard.
On le lit; on tche d'entendre
La volont du Testateur;
Mais en vain: car comment comprendre
Qu'aussitt que chacune soeur
Ne possdera plus sa part hrditaire,
Il lui faudra payer sa Mre?
Ce n'est pas un fort bon moyen
Pour payer, que d'tre sans bien.
Que voulait donc dire le Pre?
L'affaire est consulte, et tous les Avocats,
Aprs avoir tourn le cas
En cent et cent mille manires,
Y jettent leur bonnet, se confessent vaincus,
Et conseillent aux hritires
De partager le bien sans songer au surplus.
Quant  la somme de la veuve,
Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil treuve:
Il faut que chaque soeur se charge par trait
Du tiers, payable  volont,
Si mieux n'aime la Mre en crer une rente,
Ds le dcs du mort courante.
La chose ainsi rgle, on composa trois lots:
En l'un, les maisons de bouteille,
Les buffets dresss sous la treille,
La vaisselle d'argent, les cuvettes, les brocs,
Les magasins de malvoisie,
Les esclaves de bouche, et, pour dire en deux mots,
L'attirail de la goinfrerie;
Dans un autre celui de la coquetterie:
La maison de la Ville et les meubles exquis,
Les Eunuques et les Coiffeuses,
Et les Brodeuses,
Les joyaux, les robes de prix;
Dans le troisime lot, les fermes, le mnage,
Les troupeaux et le pturage,
Valets et btes de labeur.
Ces lots faits, on jugea que le sort pourrait faire
Que peut-tre pas une soeur
N'aurait ce qui lui pourrait plaire.
Ainsi chacune prit son inclination;
Le tout  l'estimation.
Ce fut dans la ville d'Athnes
Que cette rencontre arriva.
Petits et grands, tout approuva
Le partage et le choix. Esope seul trouva
Qu'aprs bien du temps et des peines
Les gens avaient pris justement
Le contre-pied du Testament.
Si le dfunt vivait, disait-il, que l'Attique
Aurait de reproches de lui!
Comment! ce peuple qui se pique
D'tre le plus subtil des peuples d'aujourd'hui
A si mal entendu la volont suprme
D'un testateur! Ayant ainsi parl,
Il fait le partage lui-mme,
Et donne  chaque soeur un lot contre son gr,
Rien qui pt tre convenable,
Partant rien aux soeurs d'agrable:
A la Coquette, l'attirail
Qui suit les personnes buveuses;
La Biberonne eut le btail;
La Mnagre eut les coiffeuses.
Tel fut l'avis du Phrygien,
Allguant qu'il n'tait moyen
Plus sr pour obliger ces filles
A se dfaire de leur bien,
Qu'elles se marieraient dans les bonnes familles,
Quand on leur verrait de l'argent;
Paieraient leur Mre tout comptant;
Ne possderaient plus les effets de leur Pre,
Ce que disait le Testament.
Le peuple s'tonna comme il se pouvait faire
Qu'un homme seul et plus de sens
Qu'une multitude de gens.

III, 1 Le Meunier, son Fils, et l'Ane

L'invention des Arts tant un droit d'anesse,
Nous devons l'Apologue  l'ancienne Grce.
Mais ce champ ne se peut tellement moissonner
Que les derniers venus n'y trouvent  glaner.
La feinte est un pays plein de terres dsertes.
Tous les jours nos Auteurs y font des dcouvertes.
Je t'en veux dire un trait assez bien invent;
Autrefois  Racan Malherbe l'a cont.
Ces deux rivaux d'Horace, hritiers de sa Lyre,
Disciples d'Apollon, nos Matres, pour mieux dire,
Se rencontrant un jour tout seuls et sans tmoins
(Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins),
Racan commence ainsi: Dites-moi, je vous prie,
Vous qui devez savoir les choses de la vie,
Qui par tous ses degrs avez dj pass,
Et que rien ne doit fuir en cet ge avanc,
A quoi me rsoudrai-je? Il est temps que j'y pense.
Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance.
Dois-je dans la Province tablir mon sjour,
Prendre emploi dans l'Arme, ou bien charge  la Cour?
Tout au monde est ml d'amertume et de charmes.
La guerre a ses douceurs, l'Hymen a ses alarmes.
Si je suivais mon got, je saurais o buter;
Mais j'ai les miens, la cour, le peuple  contenter.
Malherbe l-dessus: Contenter tout le monde!
Ecoutez ce rcit avant que je rponde.

J'ai lu dans quelque endroit qu'un Meunier et son fils,
L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits,
Mais garon de quinze ans, si j'ai bonne mmoire,
Allaient vendre leur Ane, un certain jour de foire.
Afin qu'il ft plus frais et de meilleur dbit,
On lui lia les pieds, on vous le suspendit;
Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.
Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre.
Le premier qui les vit de rire s'clata.
Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-l?
Le plus ne des trois n'est pas celui qu'on pense.
Le Meunier  ces mots connat son ignorance;
Il met sur pieds sa bte, et la fait dtaler.
L'Ane, qui gotait fort l'autre faon d'aller,
Se plaint en son patois. Le Meunier n'en a cure.
Il fait monter son fils, il suit, et d'aventure
Passent trois bons Marchands. Cet objet leur dplut.
Le plus vieux au garon s'cria tant qu'il put:
Oh l! oh! descendez, que l'on ne vous le dise,
Jeune homme, qui menez Laquais  barbe grise.
C'tait  vous de suivre, au vieillard de monter.
- Messieurs, dit le Meunier, il vous faut contenter.
L'enfant met pied  terre, et puis le vieillard monte,
Quand trois filles passant, l'une dit: C'est grand'honte
Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,
Tandis que ce nigaud, comme un Evque assis,
Fait le veau sur son Ane, et pense tre bien sage.
- Il n'est, dit le Meunier, plus de Veaux  mon ge:
Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez.
Aprs maints quolibets coup sur coup renvoys,
L'homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe.
Au bout de trente pas, une troisime troupe
Trouve encore  gloser. L'un dit: Ces gens sont fous,
Le Baudet n'en peut plus; il mourra sous leurs coups.
H quoi! charger ainsi cette pauvre bourrique!
N'ont-ils point de piti de leur vieux domestique?
Sans doute qu' la Foire ils vont vendre sa peau.
- Parbleu, dit le Meunier, est bien fou du cerveau
Qui prtend contenter tout le monde et son pre.
Essayons toutefois, si par quelque manire
Nous en viendrons  bout. Ils descendent tous deux.
L'Ane, se prlassant, marche seul devant eux.
Un quidam les rencontre, et dit: Est-ce la mode
Que Baudet aille  l'aise, et Meunier s'incommode?
Qui de l'ne ou du matre est fait pour se lasser?
Je conseille  ces gens de le faire enchsser.
Ils usent leurs souliers, et conservent leur Ane.
Nicolas au rebours, car, quand il va voir Jeanne,
Il monte sur sa bte; et la chanson le dit.
Beau trio de Baudets! Le Meunier repartit:
Je suis Ane, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue;
Mais que dornavant on me blme, on me loue;
Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien;
J'en veux faire  ma tte. Il le fit, et fit bien.

Quant  vous, suivez Mars, ou l'Amour, ou le Prince;
Allez, venez, courez; demeurez en Province;
Prenez femme, Abbaye, Emploi, Gouvernement:
Les gens en parleront, n'en doutez nullement.

III, 2 Les Membres et l'Estomac

Je devais par la Royaut
Avoir commenc mon Ouvrage.
A la voir d'un certain ct,
Messer Gaster en est l'image.
S'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent.
De travailler pour lui les membres se lassant,
Chacun d'eux rsolut de vivre en Gentilhomme,
Sans rien faire, allguant l'exemple de Gaster.
Il faudrait, disaient-ils, sans nous qu'il vct d'air.
Nous suons, nous peinons, comme btes de somme.
Et pour qui? Pour lui seul; nous n'en profitons pas:
Notre soin n'aboutit qu' fournir ses repas.
Chommons, c'est un mtier qu'il veut nous faire apprendre.
Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre,
Les bras d'agir, les jambes de marcher.
Tous dirent  Gaster qu'il en allt chercher.
Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.
Bientt les pauvres gens tombrent en langueur;
Il ne se forma plus de nouveau sang au coeur:
Chaque membre en souffrit, les forces se perdirent.
Par ce moyen, les mutins virent
Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux,
A l'intrt commun contribuait plus qu'eux.
Ceci peut s'appliquer  la grandeur Royale.
Elle reoit et donne, et la chose est gale.
Tout travaille pour elle, et rciproquement
Tout tire d'elle l'aliment.
Elle fait subsister l'artisan de ses peines,
Enrichit le Marchand, gage le Magistrat,
Maintient le Laboureur, donne paie au soldat,
Distribue en cent lieux ses grces souveraines,
Entretient seule tout l'Etat.
Mnnius le sut bien dire.
La Commune s'allait sparer du Snat.
Les mcontents disaient qu'il avait tout l'Empire,
Le pouvoir, les trsors, l'honneur, la dignit;
Au lieu que tout le mal tait de leur ct,
Les tributs, les impts, les fatigues de guerre.
Le peuple hors des murs tait dj post,
La plupart s'en allaient chercher une autre terre,
Quand Mnnius leur fit voir
Qu'ils taient aux membres semblables,
Et par cet apologue, insigne entre les Fables,
Les ramena dans leur devoir.

III, 3 Le Loup devenu Berger

Un Loup qui commenait d'avoir petite part
Aux Brebis de son voisinage,
Crut qu'il fallait s'aider de la peau du Renard
Et faire un nouveau personnage.
Il s'habille en Berger, endosse un hoqueton,
Fait sa houlette d'un bton,
Sans oublier la Cornemuse.
Pour pousser jusqu'au bout la ruse,
Il aurait volontiers crit sur son chapeau:
C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.
Sa personne tant ainsi faite
Et ses pieds de devant poss sur sa houlette,
Guillot le sycophante approche doucement.
Guillot le vrai Guillot tendu sur l'herbette,
Dormait alors profondment.
Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette.
La plupart des Brebis dormaient pareillement.
L'hypocrite les laissa faire,
Et pour pouvoir mener vers son fort les Brebis
Il voulut ajouter la parole aux habits,
Chose qu'il croyait ncessaire.
Mais cela gta son affaire,
Il ne put du Pasteur contrefaire la voix.
Le ton dont il parla fit retentir les bois,
Et dcouvrit tout le mystre.
Chacun se rveille  ce son,
Les Brebis, le Chien, le Garon.
Le pauvre Loup, dans cet esclandre,
Empch par son hoqueton,
Ne put ni fuir ni se dfendre.

Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre.
Quiconque est Loup agisse en Loup:
C'est le plus certain de beaucoup.

III, 4 Les Grenouilles qui demandent un roi

Les Grenouilles, se lassant
De l'tat Dmocratique,
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir Monarchique.
Il leur tomba du Ciel un Roi tout pacifique:
Ce Roi fit toutefois un tel bruit en tombant
Que la gent marcageuse,
Gent fort sotte et fort peureuse,
S'alla cacher sous les eaux,
Dans les joncs, dans les roseaux,
Dans les trous du marcage,
Sans oser de longtemps regarder au visage
Celui qu'elles croyaient tre un gant nouveau;
Or c'tait un Soliveau,
De qui la gravit fit peur  la premire
Qui de le voir s'aventurant
Osa bien quitter sa tanire.
Elle approcha, mais en tremblant.
Une autre la suivit, une autre en fit autant,
Il en vint une fourmilire;
Et leur troupe  la fin se rendit familire
Jusqu' sauter sur l'paule du Roi.
Le bon Sire le souffre, et se tient toujours coi.
Jupin en a bientt la cervelle rompue.
Donnez-nous, dit ce peuple, un Roi qui se remue.
Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue,
Qui les croque, qui les tue,
Qui les gobe  son plaisir,
Et Grenouilles de se plaindre;
Et Jupin de leur dire: Eh quoi! votre dsir
A ses lois croit-il nous astreindre?
Vous avez d premirement
Garder votre Gouvernement;
Mais, ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier roi ft dbonnaire et doux:
De celui-ci contentez-vous,
De peur d'en rencontrer un pire.

III, 5 Le Renard et le Bouc

Capitaine Renard allait de compagnie
Avec son ami Bouc des plus haut encorns.
Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez;
L'autre tait pass matre en fait de tromperie.
La soif les obligea de descendre en un puits.
L chacun d'eux se dsaltre.
Aprs qu'abondamment tous deux en eurent pris,
Le Renard dit au Bouc: Que ferons-nous, compre?
Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici.
Lve tes pieds en haut, et tes cornes aussi:
Mets-les contre le mur. Le long de ton chine
Je grimperai premirement;
Puis sur tes cornes m'levant,
A l'aide de cette machine,
De ce lieu-ci je sortirai,
Aprs quoi je t'en tirerai.
- Par ma barbe, dit l'autre, il est bon; et je loue
Les gens bien senss comme toi.
Je n'aurais jamais, quant  moi,
Trouv ce secret, je l'avoue.
Le Renard sort du puits, laisse son compagnon,
Et vous lui fait un beau sermon
Pour l'exhorter  patience.
Si le ciel t'et, dit-il, donn par excellence
Autant de jugement que de barbe au menton,
Tu n'aurais pas,  la lgre,
Descendu dans ce puits. Or, adieu, j'en suis hors.
Tche de t'en tirer, et fais tous tes efforts:
Car pour moi, j'ai certaine affaire
Qui ne me permet pas d'arrter en chemin.
En toute chose il faut considrer la fin.

III, 6 L'Aigle, la Laie, et la Chatte

L'Aigle avait ses petits au haut d'un arbre creux.
La Laie au pied, la Chatte entre les deux;
Et sans s'incommoder, moyennant ce partage,
Mres et nourrissons faisaient leur tripotage.
La Chatte dtruisit par sa fourbe l'accord.
Elle grimpa chez l'Aigle, et lui dit: Notre mort
(Au moins de nos enfants, car c'est tout un aux mres)
Ne tardera possible gures.
Voyez-vous  nos pieds fouir incessamment
Cette maudite Laie, et creuser une mine?
C'est pour draciner le chne assurment,
Et de nos nourrissons attirer la ruine.
L'arbre tombant, ils seront dvors:
Qu'ils s'en tiennent pour assurs.
S'il m'en restait un seul, j'adoucirais ma plainte.
Au partir de ce lieu, qu'elle remplit de crainte,
La perfide descend tout droit
A l'endroit
O la Laie tait en gsine.
Ma bonne amie et ma voisine,
Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis.
L'aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits:
Obligez-moi de n'en rien dire:
Son courroux tomberait sur moi.
Dans cette autre famille ayant sem l'effroi,
La Chatte en son trou se retire.
L'Aigle n'ose sortir, ni pourvoir aux besoins
De ses petits; la Laie encore moins:
Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins,
Ce doit tre celui d'viter la famine.
A demeurer chez soi l'une et l'autre s'obstine
Pour secourir les siens dedans l'occasion:
L'Oiseau Royal, en cas de mine,
La Laie, en cas d'irruption.
La faim dtruisit tout: il ne resta personne
De la gent Marcassine et de la gent Aiglonne,
Qui n'allt de vie  trpas:
Grand renfort pour Messieurs les Chats.

Que ne sait point ourdir une langue tratresse
Par sa pernicieuse adresse?
Des malheurs qui sont sortis
De la bote de Pandore,
Celui qu' meilleur droit tout l'Univers abhorre,
C'est la fourbe,  mon avis.

III, 7 L'Ivrogne et sa Femme

Chacun a son dfaut o toujours il revient:
Honte ni peur n'y remdie.
Sur ce propos, d'un conte il me souvient:
Je ne dis rien que je n'appuie
De quelque exemple. Un suppt de Bacchus
Altrait sa sant, son esprit et sa bourse.
Telles gens n'ont pas fait la moiti de leur course
Qu'ils sont au bout de leurs cus.
Un jour que celui-ci plein du jus de la treille,
Avait laiss ses sens au fond d'une bouteille,
Sa femme l'enferma dans un certain tombeau.
L les vapeurs du vin nouveau
Cuvrent  loisir. A son rveil il treuve
L'attirail de la mort  l'entour de son corps:
Un luminaire, un drap des morts.
Oh! dit-il, qu'est ceci? Ma femme est-elle veuve?
L-dessus, son pouse, en habit d'Alecton,
Masque et de sa voix contrefaisant le ton,
Vient au prtendu mort, approche de sa bire,
Lui prsente un chaudeau propre pour Lucifer.
L'Epoux alors ne doute en aucune manire
Qu'il ne soit citoyen d'enfer.
Quelle personne es-tu? dit-il  ce fantme.
- La cellerire du royaume
De Satan, reprit-elle; et je porte  manger
A ceux qu'enclt la tombe noire.
Le Mari repart sans songer:
Tu ne leur portes point  boire?

III, 8 La Goutte et l'Araigne

Quand l'Enfer eut produit la Goutte et l'Araigne,
"Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter
D'tre pour l'humaine ligne
Egalement  redouter.
Or avisons aux lieux qu'il vous faut habiter.
Voyez-vous ces cases trtes,
Et ces palais si grands, si beaux, si bien dors?
Je me suis propos d'en faire vos retraites.
Tenez donc, voici deux bchettes;
Accommodez-vous, ou tirez.
- Il n'est rien, dit l'Aragne, aux cases qui me plaise. "
L'autre, tout au rebours, voyant les Palais pleins
De ces gens nomms Mdecins,
Ne crut pas y pouvoir demeurer  son aise.
Elle prend l'autre lot, y plante le piquet,
S'tend  son plaisir sur l'orteil d'un pauvre homme,
Disant: "Je ne crois pas qu'en ce poste je chomme,
Ni que d'en dloger et faire mon paquet
Jamais Hippocrate me somme."
L'Aragne cependant se campe en un lambris,
Comme si de ces lieux elle et fait bail  vie,
Travaille  demeurer: voil sa toile ourdie,
Voil des moucherons de pris.
Une servante vient balayer tout l'ouvrage.
Autre toile tissue, autre coup de balai.
Le pauvre Bestion tous les jours dmnage.
Enfin, aprs un vain essai,
Il va trouver la Goutte. Elle tait en campagne,
Plus malheureuse mille fois
Que la plus malheureuse Aragne.
Son hte la menait tantt fendre du bois,
Tantt fouir, houer. Goutte bien tracasse
Est, dit-on,  demi panse.
"Oh! je ne saurais plus, dit-elle, y rsister.
Changeons, ma soeur l'Aragne." Et l'autre d'couter:
Elle la prend au mot, se glisse en la cabane:
Point de coup de balai qui l'oblige  changer.
La Goutte, d'autre part, va tout droit se loger
Chez un Prlat, qu'elle condamne
A jamais du lit ne bouger.
Cataplasmes, Dieu sait. Les gens n'ont point de honte
De faire aller le mal toujours de pis en pis.
L'une et l'autre trouva de la sorte son conte;
Et fit trs sagement de changer de logis.

III, 9 Le Loup et la Cigogne

Les Loups mangent gloutonnement.
Un Loup donc tant de frairie
Se pressa, dit-on, tellement
Qu'il en pensa perdre la vie:
Un os lui demeura bien avant au gosier.
De bonheur pour ce Loup, qui ne pouvait crier,
Prs de l passe une Cigogne.
Il lui fait signe; elle accourt.
Voil l'Opratrice aussitt en besogne.
Elle retira l'os; puis, pour un si bon tour,
Elle demanda son salaire.
"Votre salaire? dit le Loup:
Vous riez, ma bonne commre!
Quoi? ce n'est pas encor beaucoup
D'avoir de mon gosier retir votre cou?
Allez, vous tes une ingrate:
Ne tombez jamais sous ma patte. "

III, 10 Le Lion abattu par l'homme

On exposait une peinture
O l'artisan avait trac
Un Lion d'immense stature
Par un seul homme terrass.
Les regardants en tiraient gloire.
Un Lion en passant rabattit leur caquet.
"Je vois bien, dit-il, qu'en effet
On vous donne ici la victoire;
Mais l'Ouvrier vous a dus:
Il avait libert de feindre.
Avec plus de raison nous aurions le dessus,
Si mes confrres savaient peindre."

III, 11 Le Renard et les Raisins

Certain Renard Gascon, d'autres disent Normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille
Des Raisins mrs apparemment,
Et couverts d'une peau vermeille.
Le galand en et fait volontiers un repas;
Mais comme il n'y pouvait atteindre:
"Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. "
Fit-il pas mieux que de se plaindre?

III, 12 Le Cygne et le Cuisinier

Dans une mnagerie
De volatiles remplie
Vivaient le Cygne et l'Oison:
Celui-l destin pour les regards du matre;
Celui-ci, pour son got: l'un qui se piquait d'tre
Commensal du jardin, l'autre, de la maison.
Des fosss du Chteau faisant leurs galeries,
Tantt on les et vus cte  cte nager,
Tantt courir sur l'onde, et tantt se plonger,
Sans pouvoir satisfaire  leurs vaines envies.
Un jour le Cuisinier, ayant trop bu d'un coup,
Prit pour Oison le Cygne; et le tenant au cou,
Il allait l'gorger, puis le mettre en potage.
L'oiseau, prt  mourir, se plaint en son ramage.
Le Cuisinier fut fort surpris,
Et vit bien qu'il s'tait mpris.
"Quoi? je mettrois, dit-ilj un tel chanteur en soupe!
Non, non, ne plaise aux Dieux que jamais ma main coupe
La gorge  qui s'en sert si bien! "

Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe
Le doux parler ne nuit de rien.

III, 13 Les Loups et les Brebis

Aprs mille ans et plus de guerre dclare,
Les Loups firent la paix avecque les Brebis.
C'tait apparemment le bien des deux partis;
Car si les Loups mangeaient mainte bte gare,
Les Bergers de leur peau se faisaient maints habits.
Jamais de libert, ni pour les pturages,
Ni d'autre part pour les carnages:
Ils ne pouvaient jouir qu'en tremblant de leurs biens.
La paix se conclut donc: on donne des otages;
Les Loups, leurs Louveteaux; et les Brebis, leurs Chiens.
L'change en tant fait aux formes ordinaires
Et rgl par des Commissaires,
Au bout de quelque temps que Messieurs les Louvats
Se virent Loups parfaits et friands de tuerie,
lls vous prennent le temps que dans la Bergerie
Messieurs les Bergers n'taient pas,
Etranglent la moiti des Agneaux les plus gras,
Les emportent aux dents, dans les bois se retirent.
Ils avaient averti leurs gens secrtement.
Les Chiens, qui, sur leur foi, reposaient srement,
Furent trangls en dormant:
Cela fut sitt fait qu' peine ils le sentirent.
Tout fut mis en morceaux; un seul n'en chappa.
Nous pouvons conclure de l
Qu'il faut faire aux mchants guerre continuelle.
La paix est fort bonne de soi,
J'en conviens; mais de quoi sert-elle
Avec des ennemis sans foi?

III, 14 Le Lion devenu vieux

Le Lion, terreur des forts,
Charg d'ans et pleurant son antique prouesse,
Fut enfin attaqu par ses propres sujets,
Devenus forts par sa faiblesse.
Le Cheval s'approchant lui donne un coup de pied;
Le Loup un coup de dent, le Boeuf un coup de corne.
Le malheureux Lion, languissant, triste, et morne,
Peut a peine rugir, par l'ge estropi.
Il attend son destin, sans faire aucunes plaintes;
Quand voyant l'Ane mme  son antre accourir:
"Ah! c'est trop, lui dit-il; je voulais bien mourir;
Mais c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes. "

III, 15 Philomle et Progn

Autrefois Progn l'hirondelle,
De sa demeure s'carta,
Et loin des Villes s'emporta
Dans un bois o chantait la pauvre Philomle.
"Ma soeur, lui dit Progn, comment vous portez-vous?
Voici tantt mille ans que l'on ne vous a vue:
Je ne me souviens point que vous soyez venue,
Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.
Dites-moi, que pensez-vous faire?
Ne quitterez-vous point ce sjour solitaire?
- Ah! reprit Philomle, en est-il de plus doux? "
Progn lui repartit: "Eh quoi? cette musique,
Pour ne chanter qu'aux animaux,
Tout au plus  quelque rustique?
Le dsert est-il fait pour des talents si beaux?
Venez faire aux cits clater leurs merveilles.
Aussi bien, en voyant les bois,
Sans cesse il vous souvient que Tre autrefois,
Parmi des demeures pareilles,
Exera sa fureur sur vos divins appas.
- Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage
Qui fait, reprit sa soeur, que je ne vous suis pas.
En voyant les hommes, hlas!
Il m'en souvient bien davantage. "

III, 16 La Femme noye

Je ne suis pas de ceux qui disent: "Ce n'est rien:
C'est une femme qui se noie. "
Je dis que c'est beaucoup; et ce sexe vaut bien
Que nous le regrettions, puisqu'il fait notre joie.
Ce que j'avance ici n'est point hors de propos,
Puisqu'il s'agit en cette Fable,
D'une femme qui dans les flots
Avait fini ses jours par un sort dplorable.
Son Epoux en cherchait le corps,
Pour lui rendre, en cette aventure,
Les honneurs de la spulture.
Il arriva que sur les bords
Du fleuve auteur de sa disgrce
Des gens se promenaient ignorants l'accident.
Ce mari donc leur demandant
S'ils n'avaient de sa femme aperu nulle trace:
"Nulle, reprit l'un d'eux; mais cherchez-la plus bas;
Suivez le fil de la rivire. "
Un autre repartit: "Non, ne le suivez pas;
Rebroussez plutt en arrire:
Quelle que soit la pente et l'inclination
Dont l'eau par sa course l'emporte,
L'esprit de contradiction
L'aura fait flotter d'autre sorte. "
Cet homme se raillait assez hors de saison.
Quant  l'humeur contredisante,
Je ne sais s'il avait raison;
Mais que cette humeur soit ou non
Le dfaut du sexe et sa pente,
Quiconque avec elle natra
Sans faute avec elle mourra,
Et jusqu'au bout contredira,
Et, s'il peut, encor par-del.

III, 17 La Belette entre dans un grenier

Damoiselle Belette, au corps long et flouet,
Entra dans un Grenier par un trou fort troit:
Elle sortait de maladie.
L, vivant  discrtion,
La galante fit chre lie,
Mangea, rongea: Dieu sait la vie,
Et le lard qui prit en cette occasion!
La voil, pour conclusion,
Grasse, mafflue et rebondie.
Au bout de la semaine, ayant dn son so,
Elle entend quelque bruit, veut sortir par le trou,
Ne peut plus repasser, et croit s'tre mprise
Aprs avoir fait quelques tours,
"C'est, dit-elle, l'endroit: me voil bien surprise;
J'ai pass par ici depuis cinq ou six jours. "
Un Rat, qui la voyait en peine,
Lui dit: "Vous aviez lors la panse un peu moins pleine.
Vous tes maigre entre, il faut maigre sortir.
Ce que je vous dis l, l'on le dit  bien d'autres;
Mais ne confondons point, par trop approfondir,
Leurs affaires avec les vtres. "

III, 18 Le Chat et un vieux Rat

J'ai lu chez un conteur de Fables,
Qu'un second Rodilard, l'Alexandre des Chats,
L'Attila, le flau des Rats,
Rendait ces derniers misrables:
J'ai lu, dis-je, en certain Auteur,
Que ce Chat exterminateur,
Vrai Cerbre, tait craint une lieue  la ronde:
Il voulait de Souris dpeupler tout le monde.
Les planches qu'on suspend sur un lger appui,
La mort aux Rats, les Souricires,
N'taient que jeux au prix de lui.
Comme il voit que dans leurs tanires
Les Souris taient prisonnires,
Qu'elles n'osaient sortir, qu'il avait beau chercher,
Le galant fait le mort, et du haut d'un plancher
Se pend la tte en bas: la bte sclrate
A de certains cordons se tenait par la patte.
Le peuple des Souris croit que c'est chtiment,
Qu'il a fait un larcin de rt ou de fromage,
Egratign quelqu'un, caus quelque dommage,
Enfin qu'on a pendu le mauvais garnement.
Toutes, dis-je, unanimement
Se promettent de rire  son enterrement,
Mettent le nez  l'air, montrent un peu la tte,
Puis rentrent dans leurs nids  rats,
Puis ressortant font quatre pas,
Puis enfin se mettent en qute.
Mais voici bien une autre fte:
Le pendu ressuscite; et sur ses pieds tombant,
Attrape les plus paresseuses.
"Nous en savons plus d'un, dit-il en les gobant:
C'est tour de vieille guerre; et vos cavernes creuses
Ne vous sauveront pas, je vous en avertis:
Vous viendrez toutes au logis. "
Il prophtisait vrai: notre matre Mitis
Pour la seconde fois les trompe et les affine,
Blanchit sa robe et s'enfarine,
Et de la sorte dguis,
Se niche et se blottit dans une huche ouverte.
Ce fut  lui bien avis:
La gent trotte-menu s'en vient chercher sa perte.
Un Rat, sans plus, s'abstient d'aller flairer autour:
C'tait un vieux routier, il savait plus d'un tour;
Mme il avait perdu sa queue  la bataille.
"Ce bloc enfarin ne me dit rien qui vaille,
S'cria-t-il de loin au Gnral des Chats.
Je souponne dessous encor quelque machine.
Rien ne te sert d'tre farine;
Car, quand tu serais sac, je n'approcherais pas.
C'tait bien dit  lui; j'approuve sa prudence:
Il tait expriment,
Et savait que la mfiance
Est mre de la sret.

IV, 1 Le Lion amoureux

A Mademoiselle de Svign

Svign, de qui les attraits
Servent aux Grces de modle,
Et qui naqutes toute belle,
A votre indiffrence prs,
Pourriez-vous tre favorable
Aux jeux innocents d'une Fable,
Et voir, sans vous pouvanter,
Un Lion qu'Amour sut dompter?
Amour est un trange matre.
Heureux qui peut ne le connatre
Que par rcit, lui ni ses coups!
Quand on en parle devant vous,
Si la vrit vous offense,
La Fable au moins se peut souffrir:
Celle-ci prend bien l'assurance
De venir  vos pieds s'offrir,
Par zle et par reconnaissance.

Du temps que les btes parlaient,
Les Lions entre autres voulaient
Etre admis dans notre alliance.
Pourquoi non? puisque leur engeance
Valait la ntre en ce temps-l,
Ayant courage, intelligence,
Et belle hure outre cela.
Voici comment il en alla:
Un Lion de haut parentage,
En passant par un certain pr,
Rencontra Bergre  son gr:
Il la demande en mariage.
Le pre aurait fort souhait
Quelque gendre un peu moins terrible.
La donner lui semblait bien dur;
La refuser n'tait pas sr;
Mme un refus et fait possible
Qu'on et vu quelque beau matin
Un mariage clandestin.
Car outre qu'en toute manire
La belle tait pour les gens fiers,
Fille se coiffe volontiers
D'amoureux  longue crinire.
Le Pre donc ouvertement
N'osant renvoyer notre amant,
Lui dit: "Ma fille est dlicate;
Vos griffes la pourront blesser
Quand vous voudrez la caresser.
Permettez donc qu' chaque patte
On vous les rogne, et pour les dents,
Qu'on vous les lime en mme temps.
Vos baisers en seront moins rudes,
Et pour vous plus dlicieux;
Car ma fille y rpondra mieux,
Etant sans ces inquitudes.
Le Lion consent  cela,
Tant son me tait aveugle!
Sans dents ni griffes le voil,
Comme place dmantele.
On lcha sur lui quelques chiens:
Il fit fort peu de rsistance.
Amour, Amour, quand tu nous tiens
On peut bien dire: "Adieu prudence. "

IV, 2 Le Berger et la Mer

Du rapport d'un troupeau, dont il vivait sans soins,
Se contenta longtemps un voisin d'Amphitrite:
Si sa fortune tait petite,
Elle tait sre tout au moins.
A la fin, les trsors dchargs sur la plage
Le tentrent si bien qu'il vendit son troupeau,
Trafiqua de l'argent, le mit entier sur l'eau.
Cet argent prit par naufrage.
Son matre fut rduit  garder les Brebis,
Non plus Berger en chef comme il tait jadis,
Quand ses propres Moutons paissaient sur le rivage:
Celui qui s'tait vu Coridon ou Tircis
Fut Pierrot, et rien davantage.
Au bout de quelque temps il fit quelques profits,
Racheta des btes  laine;
Et comme un jour les vents, retenant leur haleine,
Laissaient paisiblement aborder les vaisseaux:
"Vous voulez de l'argent,  Mesdames les Eaux,
Dit-il; adressez-vous, je vous prie,  quelque autre:
Ma foi! vous n'aurez pas le ntre. "

Ceci n'est pas un conte  plaisir invent.
Je me sers de la vrit
Pour montrer, par exprience,
Qu'un sou, quand il est assur,
Vaut mieux que cinq en esprance;
Qu'il se faut contenter de sa condition;
Qu'aux conseils de la Mer et de l'Ambition
Nous devons fermer les oreilles.
Pour un qui s'en louera, dix mille s'en plaindront.
La Mer promet monts et merveilles;
Fiez-vous-y, les vents et les voleurs viendront.

IV, 3 La Mouche et la Fourmi

La Mouche et la Fourmi contestaient de leur prix.
"O Jupiter! dit la premire,
Faut-il que l'amour propre aveugle les esprits
D'une si terrible manire,
Qu'un vil et rampant animal
A la fille de l'air ose se dire gal!
Je hante les Palais, je m'assieds  ta table:
Si l'on t'immole un boeuf, j'en gote devant toi;
Pendant que celle-ci, chtive et misrable,
Vit trois jours d'un ftu qu'elle a tran chez soi.
Mais, ma mignonne, dites-moi,
Vous campez-vous jamais sur la tte d'un Roi
D'un Empereur, ou d'une Belle?
Je le fais; et je baise un beau sein quand je veux;
Je me joue entre des cheveux;
Je rehausse d'un teint la blancheur naturelle;
Et la dernire main que met  sa beaut
Une femme allant en conqute,
C'est un ajustement des Mouches emprunt.
Puis allez-moi rompre la tte
De vos greniers. - Avez-vous dit?
Lui rpliqua la mnagre.
Vous hantez les Palais; mais on vous y maudit.
Et quant  goter la premire
De ce qu'on sert devant les Dieux,
Croyez-vous qu'il en vaille mieux?
Si vous entrez partout, aussi font les profanes.
Sur la tte des Rois et sur celle des Anes
Vous allez vous planter; je n'en disconviens pas;
Et je sais que d'un prompt trpas
Cette importunit bien souvent est punie.
Certain ajustement, dites-vous, rend jolie.
J'en conviens: il est noir ainsi que vous et moi.
Je veux qu'il ait nom Mouche: est-ce un sujet pourquoi
Vous fassiez sonner vos mrites?
Nomme-t-on pas aussi Mouches les parasites?
Cessez donc de tenir un langage si vain:
N'ayez plus ces hautes penses.
Les Mouches de cour sont chasses;
Les Mouchards sont pendus; et vous mourrez de faim,
De froid, de langueur, de misre,
Quand Phbus rgnera sur un autre hmisphre.
Alors je jouirai du fruit de mes travaux.
Je n'irai, par monts ni par vaux,
M'exposer au vent,  la pluie;
Je vivrai sans mlancolie.
Le soin que j'aurai pris de soin m'exemptera.
Je vous enseignerai par l
Ce que c'est qu'une fausse ou vritable gloire.
Adieu: je perds le temps: laissez-moi travailler;
Ni mon grenier, ni mon armoire
Ne se remplit  babiller. "

IV, 4 Le Jardinier et son Seigneur

Un amateur du jardinage,
Demi-bourgeois, demi-manant,
Possdait en certain Village
Un jardin assez propre, et le clos attenant.
Il avait de plant vif ferm cette tendue.
L croissait  plaisir l'oseille et la laitue,
De quoi faire  Margot pour sa fte un bouquet,
Peu de jasmin d'Espagne, et force serpolet.
Cette flicit par un Livre trouble
Fit qu'au Seigneur du Bourg notre homme se plaignit.
"Ce maudit animal vient prendre sa goule
Soir et matin, dit-il, et des piges se rit;
Les pierres, les btons y perdent leur crdit:
Il est Sorcier, je crois. -Sorcier? je l'en dfie,
Repartit le Seigneur . Ft-il diable, Miraut,
En dpit de ses tours, l'attrapera bientt.
Je vous en dferai, bon homme, sur ma vie.
- Et quand? - Et ds demain, sans tarder plus longtemps. "
La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
"C, djeunons, dit-il: vos poulets sont-ils tendres?
La fille du logis, qu'on vous voie, approchez:
Quand la marierons-nous? quand aurons-nous des gendres?
Bon homme, c'est ce coup qu'il faut, vous m'entendez
Qu'il faut fouiller  l'escarcelle. "
Disant ces mots, il fait connaissance avec elle,
Auprs de lui la fait asseoir,
Prend une main, un bras, lve un coin du mouchoir,
Toutes sottises dont la Belle
Se dfend avec grand respect;
Tant qu'au pre  la fin cela devient suspect.
Cependant on fricasse, on se rue en cuisine.
"De quand sont vos jambons? ils ont fort bonne mine.
- Monsieur, ils sont  vous. - Vraiment! dit le Seigneur,
Je les reois, et de bon coeur. "
Il djeune trs bien; aussi fait sa famille,
Chiens, chevaux, et valets, tous gens bien endents:
Il commande chez l'hte, y prend des liberts,
Boit son vin, caresse sa fille.
L'embarras des chasseurs succde au djeun.
Chacun s'anime et se prpare:
Les trompes et les cors font un tel tintamarre
Que le bon homme est tonn.
Le pis fut que l'on mit en piteux quipage
Le pauvre potager; adieu planches, carreaux;
Adieu chicore et porreaux;
Adieu de quoi mettre au potage.
Le Livre tait gt dessous un matre chou.
On le qute; on le lance, il s'enfuit par un trou,
Non pas trou, mais troue, horrible et large plaie
Que l'on fit  la pauvre haie
Par ordre du Seigneur; car il et t mal
Qu'on n'et pu du jardin sortir tout  cheval.
Le bon homme disait: "Ce sont l jeux de Prince."
Mais on le laissait dire; et les chiens et les gens
Firent plus de dgt en une heure de temps
Que n'en auraient fait en cent ans
Tous les livres de la Province.

Petits Princes, videz vos dbats entre vous:
De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
Ni les faire entrer sur vos terres.

IV, 5 L'Ane et le petit Chien

Ne forons point notre talent,
Nous ne ferions rien avec grce:
Jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse,
Ne saurait passer pour galant.
Peu de gens, que le Ciel chrit et gratifie,
Ont le don d'agrer infus avec la vie.
C'est un point qu'il leur faut laisser,
Et ne pas ressembler  l'Ane de la Fable,
Qui pour se rendre plus aimable
Et plus cher  son matre, alla le caresser.
"Comment? disait-il en son me,
Ce Chien, parce qu'il est mignon,
Vivra de pair  compagnon
Avec Monsieur, avec Madame;
Et j'aurai des coups de bton?
Que fait-il? il donne la patte;
Puis aussitt il est bais:
S'il en faut faire autant afin que l'on me flatte,
Cela n'est pas bien malais. "
Dans cette admirable pense,
Voyant son Matre en joie, il s'en vient lourdement,
Lve une corne toute use,
La lui porte au menton fort amoureusement,
Non sans accompagner, pour plus grand ornement,
De son chant gracieux cette action hardie.
"Oh! oh! quelle caresse! et quelle mlodie!
Dit le Matre aussitt. Hol, Martin bton! "
Martin bton accourt; l'Ane change de ton.
Ainsi finit la comdie.

IV, 6 Le Combat des Rats et des Belettes

La nation des Belettes,
Non plus que celle des Chats,
Ne veut aucun bien aux Rats;
Et sans les portes trtes
De leurs habitations,
L'animal  longue chine
En ferait, je m'imagine,
De grandes destructions.
Or une certaine anne
Qu'il en tait  foison,
Leur Roi, nomm Ratapon,
Mit en campagne une arme.
Les Belettes, de leur part,
Dployrent l'tendard.
Si l'on croit la renomme,
La Victoire balana:
Plus d'un guret s'engraissa
Du sang de plus d'une bande.
Mais la perte la plus grande
Tomba presque en tous endroits
Sur le peuple Souriquois.
Sa droute fut entire,
Quoi que pt faire Artarpax,
Psicarpax, Mridarpax,
Qui, tout couverts de poussire,
Soutinrent assez longtemps
Les efforts des combattants.
Leur rsistance fut vaine:
Il fallut cder au sort:
Chacun s'enfuit au plus fort,
Tant Soldat que Capitaine.
Les Princes prirent tous.
La racaille, dans des trous
Trouvant sa retraite prte,
Se sauva sans grand travail.
Mais les Seigneurs sur leur tte
Ayant chacun un plumail,
Des cornes ou des aigrettes,
Soit comme marques d'honneur,
Soit afin que les Belettes
En conussent plus de peur,
Cela causa leur malheur.
Trou, ni fente, ni crevasse
Ne fut large assez pour eux,
Au lieu que la populace
Entrait dans les moindres creux.
La principale jonche
Fut donc des principaux Rats.
Une tte empanache
N'est pas petit embarras.
Le trop superbe quipage
Peut souvent en un passage
Causer du retardement.
Les petits, en toute affaire
Esquivent fort aisment;
Les grands ne le peuvent faire.

IV, 7 Le Singe et le Dauphin

C'tait chez les Grecs un usage
Que sur la mer tous voyageurs
Menaient avec eux en voyage
Singes et Chiens de Bateleurs.
Un Navire en cet quipage
Non loin d'Athnes fit naufrage,
Sans les Dauphins tout et pri.
Cet animal est fort ami
De notre espce: en son histoire
Pline le dit, il le faut croire.
Il sauva donc tout ce qu'il put.
Mme un Singe en cette occurrence,
Profitant de la ressemblance,
Lui pensa devoir son salut.
Un Dauphin le prit pour un homme,
Et sur son dos le fit asseoir
Si gravement qu'on et cru voir
Ce chanteur que tant on renomme.
Le Dauphin l'allait mettre  bord,
Quand, par hasard, il lui demande:
"Etes-vous d'Athnes la grande?
- Oui, dit l'autre; on m'y connat fort:
S'il vous y survient quelque affaire,
Employez-moi; car mes parents
Y tiennent tous les premiers rangs:
Un mien cousin est Juge-Maire. "
Le Dauphin dit: "Bien grand merci:
Et le Pire a part aussi
A l'honneur de votre prsence?
Vous le voyez souvent? je pense.
- Tous les jours: il est mon ami,
C'est une vieille connaissance."
Notre Magot prit, pour ce coup,
Le nom d'un port pour un nom d'homme.
De telles gens il est beaucoup
Qui prendraient Vaugirard pour Rome,
Et qui, caquetants au plus dru,
Parlent de tout, et n'ont rien vu.
Le Dauphin rit, tourne la tte,
Et, le Magot considr,
Il s'aperoit qu'il n'a tir
Du fond des eaux rien qu'une bte.
Il l'y replonge, et va trouver
Quelque homme afin de le sauver.

IV, 8 L'Homme et l'Idole de bois

Certain Paen chez lui gardait un Dieu de bois,
De ces Dieux qui sont sourds, bien qu'ayants des oreilles.
Le paen cependant s'en promettait merveilles.
Il lui cotait autant que trois.
Ce n'taient que voeux et qu'offrandes,
Sacrifices de boeufs couronns de guirlandes.
Jamais Idole, quel qu'il ft,
N'avait eu cuisine si grasse,
Sans que pour tout ce culte  son hte il cht
Succession, trsor, gain au jeu, nulle grce.
Bien plus, si pour un sou d'orage en quelque endroit
S'amassait d'une ou d'autre sorte,
L'homme en avait sa part, et sa bourse en souffrait.
La pitance du Dieu n'en tait pas moins forte.
A la fin, se fchant de n'en obtenir rien,
Il vous prend un levier, met en pices l'Idole,
Le trouve rempli d'or: Quand je t'ai fait du bien,
M'as-tu valu, dit-il, seulement une obole?
Va, sors de mon logis: cherche d'autres autels.
Tu ressembles aux naturels
Malheureux, grossiers et stupides:
On n'en peut rien tirer qu'avecque le bton.
Plus je te remplissais, plus mes mains taient vides:
J'ai bien fait de changer de ton.

IV, 9 Le Geai par des plumes du Paon

Un Paon muait; un Geai prit son plumage;
Puis aprs se l'accommoda;
Puis parmi d'autres Paons tout fier se panada,
Croyant tre un beau personnage.
Quelqu'un le reconnut: il se vit bafou,
Bern, siffl, moqu, jou,
Et par Messieurs les Paons plum d'trange sorte;
Mme vers ses pareils s'tant rfugi,
Il fut par eux mis  la porte.
Il est assez de geais  deux pieds comme lui,
Qui se parent souvent des dpouilles d'autrui,
Et que l'on nomme plagiaires.
Je m'en tais; et ne veux leur causer nul ennui:
Ce ne sont pas l mes affaires.

IV, 10 Le Chameau et les Btons flottants

Le premier qui vit un Chameau
S'enfuit  cet objet nouveau;
Le second approcha; le troisime osa faire
Un licou pour le Dromadaire.
L'accoutumance ainsi nous rend tout familier.
Ce qui nous paraissait terrible et singulier
S'apprivoise avec notre vue,
Quand ce vient  la continue.
Et puisque nous voici tombs sur ce sujet,
On avait mis des gens au guet,
Qui voyant sur les eaux de loin certain objet,
Ne purent s'empcher de dire
Que c'tait un puissant navire.
Quelques moments aprs, l'objet devient brlot,
Et puis nacelle, et puis ballot,
Enfin btons flottants sur l'onde.
J'en sais beaucoup de par le monde
A qui ceci conviendrait bien:
De loin c'est quelque chose, et de prs ce n'est rien.

IV, 11 La Grenouille et le Rat

Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,
Qui souvent s'engeigne soi-mme.
J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui:
Il m'a toujours sembl d'une nergie extrme.
Mais afin d'en venir au dessein que j'ai pris,
Un rat plein d'embonpoint, gras, et des mieux nourris,
Et qui ne connaissait l'Avent ni le Carme,
Sur le bord d'un marais gayait ses esprits.
Une Grenouille approche, et lui dit en sa langue:
Venez me voir chez moi, je vous ferai festin.
Messire Rat promit soudain:
Il n'tait pas besoin de plus longue harangue.
Elle allgua pourtant les dlices du bain,
La curiosit, le plaisir du voyage,
Cent rarets  voir le long du marcage:
Un jour il conterait  ses petits-enfants
Les beauts de ces lieux, les moeurs des habitants,
Et le gouvernement de la chose publique
Aquatique.
Un point sans plus tenait le galand empch:
Il nageait quelque peu; mais il fallait de l'aide.
La Grenouille  cela trouve un trs bon remde:
Le Rat fut  son pied par la patte attach;
Un brinc de jonc en fit l'affaire.
Dans le marais entrs, notre bonne commre
S'efforce de tirer son hte au fond de l'eau,
Contre le droit des gens, contre la foi jure;
Prtend qu'elle en fera gorge-chaude et cure;
(C'tait,  son avis, un excellent morceau).
Dj dans son esprit la galande le croque.
Il atteste les Dieux; la perfide s'en moque.
Il rsiste; elle tire. En ce combat nouveau,
Un Milan qui dans l'air planait, faisait la ronde,
Voit d'en haut le pauvret se dbattant sur l'onde.
Il fond dessus, l'enlve, et, par mme moyen
La Grenouille et le lien.
Tout en fut; tant et si bien,
Que de cette double proie
L'oiseau se donne au coeur joie,
Ayant de cette faon
A souper chair et poisson.

La ruse la mieux ourdie
Peut nuire  son inventeur;
Et souvent la perfidie
Retourne sur son auteur.

IV, 12 Tribut envoy par les animaux  Alexandre

Une Fable avait cours parmi l'antiquit,
Et la raison ne m'en est pas connue.
Que le Lecteur en tire une moralit.
Voici la Fable toute nue.

La Renomme ayant dit en cent lieux
Qu'un fils de Jupiter, un certain Alexandre,
Ne voulant rien laisser de libre sous les Cieux,
Commandait que sans plus attendre,
Tout peuple  ses pieds s'allt rendre,
Quadrupdes, Humains, Elphants, Vermisseaux,
Les Rpubliques des Oiseaux;
La Desse aux cent bouches, dis-je,
Ayant mis partout la terreur
En publiant l'Edit du nouvel Empereur,
Les Animaux, et toute espce lige
De son seul apptit, crurent que cette fois
Il fallait subir d'autres lois.
On s'assemble au dsert. Tous quittent leur tanire.
Aprs divers avis, on rsout, on conclut
D'envoyer hommage et tribut.
Pour l'hommage et pour la manire,
Le Singe en fut charg: l'on lui mit par crit
Ce que l'on voulait qui ft dit.
Le seul tribut les tint en peine.
Car que donner? il fallait de l'argent.
On en prit d'un Prince obligeant,
Qui possdant dans son domaine
Des mines d'or fournit ce qu'on voulut.
Comme il fut question de porter ce tribut,
Le Mulet et l'Ane s'offrirent,
Assists du Cheval ainsi que du Chameau.
Tous quatre en chemin ils se mirent,
Avec le Singe, Ambassadeur nouveau.
La Caravane enfin rencontre en un passage
Monseigneur le Lion. Cela ne leur plut point.
Nous nous rencontrons tout  point,
Dit-il, et nous voici compagnons de voyage.
J'allais offrir mon fait  part;
Mais bien qu'il soit lger, tout fardeau m'embarrasse.
Obligez-moi de me faire la grce
Que d'en porter chacun un quart.
Ce ne vous sera pas une charge trop grande,
Et j'en serai plus libre, et bien plus en tat,
En cas que les Voleurs attaquent notre bande,
Et que l'on en vienne au combat.
Econduire un Lion rarement se pratique.
Le voil donc admis, soulag, bien reu,
Et, malgr le Hros de Jupiter issu,
Faisant chre et vivant sur la bourse publique.
Ils arrivrent dans un pr
Tout bord de ruisseaux, de fleurs tout diapr,
O maint Mouton cherchait sa vie:
Sjour du frais, vritable partie
Des Zphirs. Le Lion n'y fut pas, qu' ces gens
Il se plaignit d'tre malade.
Continuez votre Ambassade,
Dit-il; je sens un feu qui me brle au dedans,
Et veux chercher ici quelque herbe salutaire.
Pour vous, ne perdez point de temps:
Rendez-moi mon argent, j'en puis avoir affaire.
On dballe; et d'abord le Lion s'cria,
D'un ton qui tmoignait sa joie:
Que de filles,  Dieux, mes pices de monnoie
Ont produites! Voyez; la plupart sont dj
Aussi grandes que leurs mres.
Le crot m'en appartient. Il prit tout l-dessus;
Ou bien s'il ne prit tout, il n'en demeura gures.
Le Singe et les sommiers confus,
Sans oser rpliquer, en chemin se remirent.
Au fils de Jupiter on dit qu'ils se plaignirent,
Et n'en eurent point de raison.
Qu'et-il fait? C'et t Lion contre Lion;
Et le proverbe dit: Corsaires  Corsaires,
L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires.

IV, 13 Le Cheval s'tant voulu venger du Cerf

De tout temps les Chevaux ne sont ns pour les hommes.
Lorsque le genre humain de gland se contentait,
Ane, Cheval, et Mule, aux forts habitait;
Et l'on ne voyait point, comme au sicle o nous sommes,
Tant de selles et tant de bts,
Tant de harnois pour les combats,
Tant de chaises, tant de carrosses,
Comme aussi ne voyait-on pas
Tant de festins et tant de noces.
Or un Cheval eut alors diffrent
Avec un Cerf plein de vitesse,
Et ne pouvant l'attraper en courant,
Il eut recours  l'Homme, implora son adresse.
L'Homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
Ne lui donna point de repos
Que le Cerf ne ft pris, et n'y laisst la vie;
Et cela fait, le Cheval remercie
L'Homme son bienfaiteur, disant: Je suis  vous;
Adieu. Je m'en retourne en mon sjour sauvage.
- Non pas cela, dit l'Homme; il fait meilleur chez nous:
Je vois trop quel est votre usage.
Demeurez donc; vous serez bien trait.
Et jusqu'au ventre en la litire.

Hlas! que sert la bonne chre
Quand on n'a pas la libert?
Le Cheval s'aperut qu'il avait fait folie;
Mais il n'tait plus temps: dj son curie
Etait prte et toute btie.
Il y mourut en tranant son lien.
Sage s'il et remis une lgre offense.
Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
C'est l'acheter trop cher, que l'acheter d'un bien
Sans qui les autres ne sont rien.

IV, 14 Le Renard et le Buste

Les Grands, pour la plupart, sont masques de thtre;
Leur apparence impose au vulgaire idoltre.
L'Ane n'en sait juger que par ce qu'il en voit.
Le Renard au contraire  fond les examine,
Les tourne de tout sens; et quand il s'aperoit
Que leur fait n'est que bonne mine,
Il leur applique un mot qu'un Buste de Hros
Lui fit dire fort  propos.
C'tait un Buste creux, et plus grand que nature.
Le Renard, en louant l'effort de la sculpture:
Belle tte, dit-il; mais de cervelle point.
Combien de grands Seigneurs sont Bustes en ce point?

IV, 15 Le Loup, la Chvre et le Chevreau

IV, 16 Le Loup, la Mre et l'Enfant

La Bique allant remplir sa tranante mamelle
Et patre l'herbe nouvelle,
Ferma sa porte au loquet,
Non sans dire  son Biquet:
Gardez-vous sur votre vie
D'ouvrir que l'on ne vous die,
Pour enseigne et mot du guet:
Foin du Loup et de sa race!
Comme elle disait ces mots,
Le Loup de fortune passe;
Il les recueille  propos,
Et les garde en sa mmoire.
La Bique, comme on peut croire,
N'avait pas vu le glouton.
Ds qu'il la voit partie, il contrefait son ton,
Et d'une voix papelarde
Il demande qu'on ouvre, en disant Foin du Loup,
Et croyant entrer tout d'un coup.
Le Biquet souponneux par la fente regarde.
Montrez-moi patte blanche, ou je n'ouvrirai point,
S'cria-t-il d'abord. (Patte blanche est un point
Chez les Loups, comme on sait, rarement en usage.)
Celui-ci, fort surpris d'entendre ce langage,
Comme il tait venu s'en retourna chez soi.
O serait le Biquet s'il et ajout foi
Au mot du guet, que de fortune
Notre Loup avait entendu?
Deux srets valent mieux qu'une,
Et le trop en cela ne fut jamais perdu.

Ce Loup me remet en mmoire
Un de ses compagnons qui fut encor mieux pris.
Il y prit; voici l'histoire.
Un Villageois avait  l'cart son logis.
Messer Loup attendait chape-chute  la porte.
Il avait vu sortir gibier de toute sorte:
Veaux de lait, Agneaux et Brebis,
Rgiments de Dindons, enfin bonne Provende.
Le larron commenait pourtant  s'ennuyer.
Il entend un enfant crier.
La mre aussitt le gourmande,
Le menace, s'il ne se tait,
De le donner au Loup. L'Animal se tient prt,
Remerciant les Dieux d'une telle aventure,
Quand la Mre, apaisant sa chre gniture,
Lui dit: Ne criez point; s'il vient, nous le tuerons.
- Qu'est ceci? s'cria le mangeur de Moutons.
Dire d'un, puis d'un autre? Est-ce ainsi que l'on traite
Les gens faits comme moi? me prend-on pour un sot?
Que quelque jour ce beau marmot
Vienne au bois cueillir la noisette!
Comme il disait ces mots, on sort de la maison:
Un chien de cour l'arrte. Epieux et fourches-fires
L'ajustent de toutes manires.
Que veniez-vous chercher en ce lieu? lui dit-on.
Aussitt il conta l'affaire.
Merci de moi, lui dit la Mre,
Tu mangeras mon Fils! L'ai-je fait  dessein
Qu'il assouvisse un jour ta faim?
On assomma la pauvre bte.
Un manant lui coupa le pied droit et la tte:
Le Seigneur du Village  sa porte les mit,
Et ce dicton picard  l'entour fut crit:
Biaux chires Leups, n'coutez mie
Mre tenchent chen fieux qui crie.

IV, 17 Parole de Socrate

Socrate un jour faisant btir,
Chacun censurait son ouvrage:
L'un trouvait les dedans, pour ne lui point mentir,
Indignes d'un tel personnage;
L'autre blmait la face, et tous taient d'avis
Que les appartements en taient trop petits.
Quelle maison pour lui! L'on y tournait  peine.
Plt au ciel que de vrais amis,
Telle qu'elle est, dit-il, elle pt tre pleine!
Le bon Socrate avait raison
De trouver pour ceux-l trop grande sa maison.
Chacun se dit ami; mais fol qui s'y repose:
Rien n'est plus commun que ce nom,
Rien n'est plus rare que la chose.

IV, 18 Le Vieillard et ses Enfants

Toute puissance est faible,  moins que d'tre unie.
Ecoutez l-dessus l'esclave de Phrygie.
Si j'ajoute du mien  son invention,
C'est pour peindre nos moeurs, et non point par envie;
Je suis trop au-dessous de cette ambition.
Phdre enchrit souvent par un motif de gloire;
Pour moi, de tels pensers me seraient malsants.
Mais venons  la Fable ou plutt  l'Histoire
De celui qui tcha d'unir tous ses enfants.

Un Vieillard prt d'aller o la mort l'appelait:
Mes chers enfants, dit-il ( ses fils, il parlait),
Voyez si vous romprez ces dards lis ensemble;
Je vous expliquerai le noeud qui les assemble.
L'an les ayant pris, et fait tous ses efforts,
Les rendit, en disant: "Je le donne aux plus forts. "
Un second lui succde, et se met en posture;
Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure.
Tous perdirent leur temps, le faisceau rsista;
De ces dards joints ensemble un seul ne s'clata.
Faibles gens! dit le pre, il faut que je vous montre
Ce que ma force peut en semblable rencontre.
On crut qu'il se moquait; on sourit, mais  tort.
Il spare les dards, et les rompt sans effort.
Vous voyez, reprit-il, l'effet de la concorde.
Soyez joints, mes enfants, que l'amour vous accorde.
Tant que dura son mal, il n'eut autre discours.
Enfin se sentant prt de terminer ses jours:
Mes chers enfants, dit-il, je vais o sont nos pres.
Adieu, promettez-moi de vivre comme frres;
Que j'obtienne de vous cette grce en mourant.
Chacun de ses trois fils l'en assure en pleurant.
Il prend  tous les mains; il meurt; et les trois frres
Trouvent un bien fort grand, mais fort ml d'affaires.
Un crancier saisit, un voisin fait procs.
D'abord notre Trio s'en tire avec succs.
Leur amiti fut courte autant qu'elle tait rare.
Le sang les avait joints, l'intrt les spare.
L'ambition, l'envie, avec les consultants,
Dans la succession entrent en mme temps.
On en vient au partage, on conteste, on chicane.
Le Juge sur cent points tour  tour les condamne.
Cranciers et voisins reviennent aussitt;
Ceux-l sur une erreur, ceux-ci sur un dfaut.
Les frres dsunis sont tous d'avis contraire:
L'un veut s'accommoder, l'autre n'en veut rien faire.
Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard
Profiter de ces dards unis et pris  part.

IV, 19 L'Oracle et l'Impie

Vouloir tromper le Ciel, c'est folie  la Terre;
Le Ddale des coeurs en ses dtours n'enserre
Rien qui ne soit d'abord clair par les Dieux.
Tout ce que l'homme fait, il le fait  leurs yeux
Mme les actions que dans l'ombre il croit faire.
Un Paen qui sentait quelque peu le fagot,
Et qui croyait en Dieu, pour user de ce mot,
Par bnfice d'inventaire,
Alla consulter Apollon.
Ds qu'il fut en son sanctuaire:
Ce que je tiens, dit-il, est-il en vie ou non?
Il tenait un moineau, dit-on,
Prt d'touffer la pauvre bte,
Ou de la lcher aussitt
Pour mettre Apollon en dfaut.
Apollon reconnut ce qu'il avait en tte:
Mort ou vif, lui dit-il, montre-nous ton moineau,
Et ne me tends plus de panneau;
Tu te trouverais mal d'un pareil stratagme.
Je vois de loin, j'atteins de mme.

IV, 20 L'Avare qui a perdu son trsor

L'Usage seulement fait la possession.
Je demande  ces gens de qui la passion
Est d'entasser toujours, mettre somme sur somme,
Quel avantage ils ont que n'ait pas un autre homme.
Diogne l-bas est aussi riche qu'eux,
Et l'avare ici-haut comme lui vit en gueux.
L'homme au trsor cach qu'Esope nous propose,
Servira d'exemple  la chose.
Ce malheureux attendait
Pour jouir de son bien une seconde vie;
Ne possdait pas l'or, mais l'or le possdait.
Il avait dans la terre une somme enfouie,
Son coeur avec, n'ayant autre dduit
Que d'y ruminer jour et nuit,
Et rendre sa chevance  lui-mme sacre.
Qu'il allt ou qu'il vnt, qu'il bt ou qu'il manget,
On l'et pris de bien court,  moins qu'il ne songet
A l'endroit o gisait cette somme enterre.
Il y fit tant de tours qu'un Fossoyeur le vit,
Se douta du dpt, l'enleva sans rien dire.
Notre Avare un beau jour ne trouva que le nid.
Voil mon homme aux pleurs; il gmit, il soupire.
Il se tourmente, il se dchire.
Un passant lui demande  quel sujet ses cris.
C'est mon trsor que l'on m'a pris.
- Votre trsor? o pris? - Tout joignant cette pierre.
- Eh! sommes-nous en temps de guerre,
Pour l'apporter si loin? N'eussiez-vous pas mieux fait
De le laisser chez vous en votre cabinet,
Que de le changer de demeure?
Vous auriez pu sans peine y puiser  toute heure.
- A toute heure? bons Dieux! ne tient-il qu' cela?
L'argent vient-il comme il s'en va?
Je n'y touchais jamais. - Dites-moi donc, de grce,
Reprit l'autre, pourquoi vous vous affligez tant,
Puisque vous ne touchiez jamais  cet argent:
Mettez une pierre  la place,
Elle vous vaudra tout autant.

IV, 21 L'Oeil du Matre

Un Cerf s'tant sauv dans une table  boeufs
Fut d'abord averti par eux
Qu'il chercht un meilleur asile.
Mes frres, leur dit-il, ne me dcelez pas:
Je vous enseignerai les ptis les plus gras;
Ce service vous peut quelque jour tre utile,
Et vous n'en aurez point regret.
Les Boeufs  toutes fins promirent le secret.
Il se cache en un coin, respire, et prend courage.
Sur le soir on apporte herbe frache et fourrage
Comme l'on faisait tous les jours.
L'on va, l'on vient, les valets font cent tours.
L'Intendant mme, et pas un d'aventure
N'aperut ni corps, ni ramure,
Ni Cerf enfin. L'habitant des forts
Rend dj grce aux Boeufs, attend dans cette table
Que chacun retournant au travail de Crs,
Il trouve pour sortir un moment favorable.
L'un des Boeufs ruminant lui dit: Cela va bien;
Mais quoi! l'homme aux cent yeux n'a pas fait sa revue.
Je crains fort pour toi sa venue.
Jusque-l, pauvre Cerf, ne te vante de rien.
L-dessus le Matre entre et vient faire sa ronde.
Qu'est-ce-ci? dit-il  son monde.
Je trouve bien peu d'herbe en tous ces rteliers.
Cette litire est vieille: allez vite aux greniers.
Je veux voir dsormais vos btes mieux soignes.
Que cote-t-il d'ter toutes ces araignes?
Ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers?
En regardant  tout, il voit une autre tte
Que celles qu'il voyait d'ordinaire en ce lieu.
Le Cerf est reconnu; chacun prend un pieu;
Chacun donne un coup  la bte.
Ses larmes ne sauraient la sauver du trpas.
On l'emporte, on la sale, on en fait maint repas,
Dont maint voisin s'jouit d'tre.
Phdre sur ce sujet dit fort lgamment:
Il n'est, pour voir, que l'oeil du Matre.
Quant  moi, j'y mettrais encor l'oeil de l'Amant.

IV, 22 L'Alouette et ses Petits avec le Matre d'un champ

Ne t'attends qu' toi seul, c'est un commun Proverbe.
Voici comme Esope le mit
En crdit.
Les Alouettes font leur nid
Dans les bls, quand ils sont en herbe,
C'est--dire environ le temps
Que tout aime et que tout pullule dans le monde:
Monstres marins au fond de l'onde,
Tigres dans les Forts, Alouettes aux champs.
Une pourtant de ces dernires
Avait laiss passer la moiti d'un Printemps
Sans goter le plaisir des amours printanires.
A toute force enfin elle se rsolut
D'imiter la Nature, et d'tre mre encore.
Elle btit un nid, pond, couve, et fait clore
A la hte; le tout alla du mieux qu'il put.
Les bls d'alentour mrs avant que la nite
Se trouvt assez forte encor
Pour voler et prendre l'essor,
De mille soins divers l'Alouette agite
S'en va chercher pture, avertit ses enfants
D'tre toujours au guet et faire sentinelle.
Si le possesseur de ces champs
Vient avecque son fils (comme il viendra), dit-elle,
Ecoutez bien; selon ce qu'il dira,
Chacun de nous dcampera.
Sitt que l'Alouette eut quitt sa famille,
Le possesseur du champ vient avecque son fils.
Ces bls sont mrs, dit-il: allez chez nos amis
Les prier que chacun, apportant sa faucille,
Nous vienne aider demain ds la pointe du jour.
Notre Alouette de retour
Trouve en alarme sa couve.
L'un commence: Il a dit que l'Aurore leve,
L'on fit venir demain ses amis pour l'aider...
- S'il n'a dit que cela, repartit l'Alouette,
Rien ne nous presse encor de changer de retraite;
Mais c'est demain qu'il faut tout de bon couter.
Cependant soyez gais; voil de quoi manger.
Eux repus, tout s'endort, les petits et la mre.
L'aube du jour arrive; et d'amis point du tout.
L'Alouette  l'essor, le Matre s'en vient faire
Sa ronde ainsi qu' l'ordinaire.
Ces bls ne devraient pas, dit-il, tre debout.
Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose
Sur de tels paresseux  servir ainsi lents.
Mon fils, allez chez nos parents
Les prier de la mme chose.
L'pouvante est au nid plus forte que jamais.
Il a dit ses parents, mre, c'est  cette heure...
- Non, mes enfants dormez en paix;
Ne bougeons de notre demeure.
L'Alouette eut raison, car personne ne vint.
Pour la troisime fois le Matre se souvint
De visiter ses bls. Notre erreur est extrme,
Dit-il, de nous attendre  d'autres gens que nous.
Il n'est meilleur ami ni parent que soi-mme.
Retenez bien cela, mon fils; et savez-vous
Ce qu'il faut faire? Il faut qu'avec notre famille
Nous prenions ds demain chacun une faucille:
C'est l notre plus court, et nous achverons
Notre moisson quand nous pourrons.
Ds lors que ce dessein fut su de l'Alouette:
C'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfants.
Et les petits, en mme temps,
Voletants, se culebutants,
Dlogrent tous sans trompette.

V, 1 Le Bcheron et Mercure

A.M.L.C.D.B.

Votre got a servi de rgle  mon ouvrage.
J'ai tent les moyens d'acqurir son suffrage.
Vous voulez qu'on vite un soin trop curieux,
Et des vains ornements l'effort ambitieux.
Je le veux comme vous; cet effort ne peut plaire.
Un auteur gte tout quand il veut trop bien faire.
Non qu'il faille bannir certains traits dlicats:
Vous les aimez, ces traits, et je ne les hais pas.
Quant au principal but qu'Esope se propose,
J'y tombe au moins mal que je puis.
Enfin si dans ces Vers je ne plais et n'instruis,
Il ne tient pas  moi, c'est toujours quelque chose.
Comme la force est un point
Dont je ne me pique point,
Je tche d'y tourner le vice en ridicule,
Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule.
C'est l tout mon talent; je ne sais s'il suffit.
Tantt je peins en un rcit
La sotte vanit jointe avecque l'envie,
Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie.
Tel est ce chtif animal
Qui voulut en grosseur au Boeuf se rendre gal.
J'oppose quelquefois, par une double image,
Le vice  la vertu, la sottise au bon sens,
Les Agneaux aux Loups ravissants,
La Mouche  la Fourmi, faisant de cet ouvrage
Une ample Comdie  cent actes divers,
Et dont la scne est l'Univers.
Hommes, Dieux, Animaux, tout y fait quelque rle:
Jupiter comme un autre: Introduisons celui
Qui porte de sa part aux Belles la parole:
Ce n'est pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui.

Un Bcheron perdit son gagne-pain,
C'est sa cogne; et la cherchant en vain,
Ce fut piti l-dessus de l'entendre.
Il n'avait pas des outils  revendre.
Sur celui-ci roulait tout son avoir.
Ne sachant donc o mettre son espoir,
Sa face tait de pleurs toute baigne.
O ma cogne!  ma pauvre cogne!
S'criait-il, Jupiter, rends-la-moi;
Je tiendrai l'tre encore un coup de toi.
Sa plainte fut de l'Olympe entendue.
Mercure vient. Elle n'est pas perdue,
Lui dit ce dieu, la connatras-tu bien?
Je crois l'avoir prs d'ici rencontre.
Lors une d'or  l'homme tant montre,
Il rpondit: Je n'y demande rien.
Une d'argent succde  la premire,
Il la refuse. Enfin une de bois:
Voil, dit-il, la mienne cette fois;
Je suis content si j'ai cette dernire.
- Tu les auras, dit le Dieu, toutes trois.
Ta bonne foi sera rcompense.
- En ce cas-l je les prendrai, dit-il.
L'Histoire en est aussitt disperse;
Et Boquillons de perdre leur outil,
Et de crier pour se le faire rendre.
Le Roi des Dieux ne sait auquel entendre.
Son fils Mercure aux criards vient encor,
A chacun d'eux il en montre une d'or.
Chacun et cru passer pour une bte
De ne pas dire aussitt: La voil!
Mercure, au lieu de donner celle-l,
Leur en dcharge un grand coup sur la tte.

Ne point mentir, tre content du sien,
C'est le plus sr: cependant on s'occupe
A dire faux pour attraper du bien:
Que sert cela? Jupiter n'est pas dupe.

V, 2 Le Pot de terre et le Pot de fer

Le Pot de fer proposa
Au Pot de terre un voyage.
Celui-ci s'en excusa,
Disant qu'il ferait que sage
De garder le coin du feu:
Car il lui fallait si peu,
Si peu, que la moindre chose
De son dbris serait cause.
Il n'en reviendrait morceau.
Pour vous, dit-il, dont la peau
Est plus dure que la mienne,
Je ne vois rien qui vous tienne.
- Nous vous mettrons  couvert,
Repartit le Pot de fer.
Si quelque matire dure
Vous menace d'aventure,
Entre deux je passerai,
Et du coup vous sauverai.
Cette offre le persuade.
Pot de fer son camarade
Se met droit  ses cts.
Mes gens s'en vont  trois pieds,
Clopin-clopant comme ils peuvent,
L'un contre l'autre jets
Au moindre hoquet qu'ils treuvent.
Le Pot de terre en souffre; il n'eut pas fait cent pas
Que par son compagnon il fut mis en clats,
Sans qu'il et lieu de se plaindre.
Ne nous associons qu'avecque nos gaux.
Ou bien il nous faudra craindre
Le destin d'un de ces Pots.

V, 3 Le petit Poisson et le Pcheur

Petit poisson deviendra grand,
Pourvu que Dieu lui prte vie.
Mais le lcher en attendant,
Je tiens pour moi que c'est folie;
Car de le rattraper il n'est pas trop certain.
Un Carpeau qui n'tait encore que fretin
Fut pris par un Pcheur au bord d'une rivire.
Tout fait nombre, dit l'homme en voyant son butin;
Voil commencement de chre et de festin:
Mettons-le en notre gibecire.
Le pauvre Carpillon lui dit en sa manire:
Que ferez-vous de moi? je ne saurais fournir
Au plus qu'une demi-bouche;
Laissez-moi Carpe devenir:
Je serai par vous repche.
Quelque gros Partisan m'achtera bien cher,
Au lieu qu'il vous en faut chercher
Peut-tre encor cent de ma taille
Pour faire un plat. Quel plat? croyez-moi; rien qui vaille.
- Rien qui vaille? Eh bien soit, repartit le Pcheur;
Poisson, mon bel ami, qui faites le Prcheur,
Vous irez dans la pole; et vous avez beau dire,
Ds ce soir on vous fera frire.

Un tien vaut, ce dit-on, mieux que deux tu l'auras:
L'un est sr, l'autre ne l'est pas.

V, 4 Les Oreilles du Livre

Un animal cornu blessa de quelques coups
Le Lion, qui plein de courroux,
Pour ne plus tomber en la peine,
Bannit des lieux de son domaine
Toute bte portant des cornes  son front.
Chvres, Bliers, Taureaux aussitt dlogrent,
Daims, et Cerfs de climat changrent;
Chacun  s'en aller fut prompt.
Un Livre, apercevant l'ombre de ses oreilles,
Craignit que quelque Inquisiteur
N'allt interprter  cornes leur longueur,
Ne les soutnt en tout  des cornes pareilles.
Adieu, voisin Grillon, dit-il, je pars d'ici;
Mes oreilles enfin seraient cornes aussi;
Et quand je les aurais plus courtes qu'une Autruche,
Je craindrais mme encor. Le Grillon repartit:
Cornes cela? Vous me prenez pour cruche;
Ce sont oreilles que Dieu fit.
- On les fera passer pour cornes,
Dit l'animal craintif, et cornes de Licornes.
J'aurai beau protester; mon dire et mes raisons
Iront aux Petites-Maisons.

V, 5 Le Renard ayant la queue coupe

Un vieux Renard, mais des plus fins,
Grand croqueur de Poulets, grand preneur de Lapins,
Sentant son Renard d'une lieue,
Fut enfin au pige attrap.
Par grand hasard en tant chapp,
Non pas franc, car pour gage il y laissa sa queue:
S'tant, dis-je, sauv sans queue, et tout honteux,
Pour avoir des pareils (comme il tait habile),
Un jour que les Renards tenaient conseil entre eux:
Que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile,
Et qui va balayant tous les sentiers fangeux?
Que nous sert cette queue? Il faut qu'on se la coupe:
Si l'on me croit, chacun s'y rsoudra.
- Votre avis est fort bon, dit quelqu'un de la troupe;
Mais tournez-vous, de grce, et l'on vous rpondra.
A ces mots, il se fit une telle hue,
Que le pauvre court ne put tre entendu.
Prtendre ter la queue et t temps perdu;
La mode en fut continue.

V, 6 La Vieille et les deux Servantes

Il tait une vieille ayant deux Chambrires.
Elles filaient si bien que les soeurs filandires
Ne faisaient que brouiller au prix de celles-ci.
La Vieille n'avait point de plus pressant souci
Que de distribuer aux Servantes leur tche.
Ds que Tthis chassait Phbus aux crins dors,
Tourets entraient en jeu, fuseaux taient tirs;
De, del, vous en aurez;
Point de cesse, point de relche.
Ds que l'Aurore, dis-je, en son char remontait,
Un misrable Coq  point nomm chantait.
Aussitt notre Vieille encor plus misrable
S'affublait d'un jupon crasseux et dtestable,
Allumait une lampe, et courait droit au lit
O de tout leur pouvoir, de tout leur apptit,
Dormaient les deux pauvres Servantes.
L'une entr'ouvrait un oeil, l'autre tendait un bras;
Et toutes deux, trs malcontentes,
Disaient entre leurs dents: Maudit Coq, tu mourras.
Comme elles l'avaient dit, la bte fut grippe.
Le rveille-matin eut la gorge coupe.
Ce meurtre n'amenda nullement leur march.
Notre couple au contraire  peine tait couch
Que la Vieille, craignant de laisser passer l'heure,
Courait comme un Lutin par toute sa demeure.
C'est ainsi que le plus souvent,
Quand on pense sortir d'une mauvaise affaire,
On s'enfonce encor plus avant:
Tmoin ce Couple et son salaire.
La Vieille, au lieu du Coq, les fit tomber par l
De Charybde en Scylla.

V, 7 Le Satyre et le Passant

Au fond d'un antre sauvage,
Un Satyre et ses enfants
Allaient manger leur potage
Et prendre l'cuelle aux dents.

On les et vus sur la mousse
Lui, sa femme, et maint petit;
Ils n'avaient tapis ni housse,
Mais tous fort bon apptit.

Pour se sauver de la pluie,
Entre un Passant morfondu.
Au brouet on le convie:
Il n'tait pas attendu.

Son hte n'eut pas la peine
De le semondre deux fois;
D'abord avec son haleine
Il se rchauffe les doigts.

Puis sur le mets qu'on lui donne
Dlicat il souffle aussi;
Le Satyre s'en tonne:
Notre hte,  quoi bon ceci?

- L'un refroidit mon potage,
L'autre rchauffe ma main.
- Vous pouvez, dit le Sauvage,
Reprendre votre chemin.

Ne plaise aux Dieux que je couche
Avec vous sous mme toit.
Arrire ceux dont la bouche
Souffle le chaud et le froid!

V, 8 Le Cheval et le Loup

Un certain Loup, dans la saison
Que les tides Zphyrs ont l'herbe rajeunie,
Et que les animaux quittent tous la maison,
Pour s'en aller chercher leur vie;
Un loup, dis-je, au sortir des rigueurs de l'Hiver,
Aperut un Cheval qu'on avait mis au vert.
Je laisse  penser quelle joie!
Bonne chasse, dit-il, qui l'aurait  son croc.
Eh! que n'es-tu Mouton? car tu me serais hoc:
Au lieu qu'il faut ruser pour avoir cette proie.
Rusons donc. Ainsi dit, il vient  pas compts,
Se dit Ecolier d'Hippocrate;
Qu'il connat les vertus et les proprits
De tous les Simples de ces prs,
Qu'il sait gurir, sans qu'il se flatte,
Toutes sortes de maux. Si Dom Coursier voulait
Ne point celer sa maladie,
Lui Loup gratis le gurirait.
Car le voir en cette prairie
Patre ainsi sans tre li
Tmoignait quelque mal, selon la Mdecine.
J'ai, dit la Bte chevaline,
Une apostume sous le pied.
- Mon fils, dit le docteur, il n'est point de partie
Susceptible de tant de maux.
J'ai l'honneur de servir Nosseigneurs les Chevaux,
Et fais aussi la Chirurgie.
Mon galand ne songeait qu' bien prendre son temps,
Afin de happer son malade.
L'autre qui s'en doutait lui lche une ruade,
Qui vous lui met en marmelade
Les mandibules et les dents.
C'est bien fait, dit le Loup en soi-mme fort triste;
Chacun  son mtier doit toujours s'attacher.
Tu veux faire ici l'Arboriste,
Et ne fus jamais que Boucher.

V, 9 Le Laboureur et ses Enfants

Travaillez, prenez de la peine:
C'est le fonds qui manque le moins.
Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans tmoins.
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'hritage
Que nous ont laiss nos parents.
Un trsor est cach dedans.
Je ne sais pas l'endroit; mais un peu de courage
Vous le fera trouver, vous en viendrez  bout.
Remuez votre champ ds qu'on aura fait l'Ot.
Creusez, fouiller, bchez; ne laissez nulle place
O la main ne passe et repasse.
Le pre mort, les fils vous retournent le champ
De, del, partout; si bien qu'au bout de l'an
Il en rapporta davantage.
D'argent, point de cach. Mais le pre fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trsor.

V, 10 La Montagne qui accouche

Une Montagne en mal d'enfant
Jetait une clameur si haute,
Que chacun au bruit accourant
Crut qu'elle accoucherait, sans faute,
D'une Cit plus grosse que Paris:
Elle accoucha d'une Souris.

Quand je songe  cette Fable
Dont le rcit est menteur
Et le sens est vritable,
Je me figure un Auteur
Qui dit: Je chanterai la guerre
Que firent les Titans au Matre du tonnerre.
C'est promettre beaucoup: mais qu'en sort-il souvent?
Du vent.

V, 11 La Fortune et le jeune Enfant

Sur le bord d'un puits trs profond
Dormait tendu de son long
Un Enfant alors dans ses classes.
Tout est aux Ecoliers couchette et matelas.
Un honnte homme en pareil cas
Aurait fait un saut de vingt brasses.
Prs de l tout heureusement
La Fortune passa, l'veilla doucement,
Lui disant: Mon mignon, je vous sauve la vie.
Soyez une autre fois plus sage, je vous prie.
Si vous fussiez tomb, l'on s'en ft pris  moi;
Cependant c'tait votre faute.
Je vous demande, en bonne foi,
Si cette imprudence si haute
Provient de mon caprice. Elle part  ces mots.
Pour moi, j'approuve son propos.
Il n'arrive rien dans le monde
Qu'il ne faille qu'elle en rponde.
Nous la faisons de tous Echos.
Elle est prise  garant de toutes aventures.
Est-on sot, tourdi, prend-on mal ses mesures;
On pense en tre quitte en accusant son sort:
Bref la Fortune a toujours tort.

V, 12 Les Mdecins

Le Mdecin Tant-pis allait voir un malade
Que visitait aussi son confrre Tant-mieux;
Ce dernier esprait, quoique son camarade
Soutnt que le gisant irait voir ses aeux.
Tous deux s'tant trouvs diffrents pour la cure,
Leur malade paya le tribut  Nature,
Aprs qu'en ses conseils Tant-pis eut t cru.
Ils triomphaient encor sur cette maladie.
L'un disait: il est mort, je l'avais bien prvu.
- S'il m'et cru, disait l'autre, il serait plein de vie.

V, 13 La Poule aux oeufs d'or

L'avarice perd tout en voulant tout gagner.
Je ne veux, pour le tmoigner,
Que celui dont la Poule,  ce que dit la Fable,
Pondait tous les jours un oeuf d'or.
Il crut que dans son corps elle avait un trsor.
Il la tua, l'ouvrit, et la trouva semblable
A celles dont les oeufs ne lui rapportaient rien,
S'tant lui-mme t le plus beau de son bien.
Belle leon pour les gens chiches:
Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus
Qui du soir au matin sont pauvres devenus
Pour vouloir trop tt tre riches?

V, 14 L'Ane portant des reliques

Un Baudet, charg de Reliques,
S'imagina qu'on l'adorait.
Dans ce penser il se carrait,
Recevant comme siens l'Encens et les Cantiques.
Quelqu'un vit l'erreur, et lui dit:
Matre Baudet, tez-vous de l'esprit
Une vanit si folle.
Ce n'est pas vous, c'est l'Idole
A qui cet honneur se rend,
Et que la gloire en est due.
D'un Magistrat ignorant
C'est la Robe qu'on salue.

V, 15 Le Cerf et la Vigne

Un Cerf,  la faveur d'une Vigne fort haute
Et telle qu'on en voit en de certains climats,
S'tant mis  couvert et sauv du trpas.
Les Veneurs pour ce coup croyaient leurs chiens en faute.
Ils les rappellent donc. Le Cerf hors de danger
Broute sa bienfaitrice, ingratitude extrme!
On l'entend, on retourne, on le fait dloger,
Il vient mourir en ce lieu mme.
J'ai mrit, dit-il, ce juste chtiment:
Profitez-en, ingrats. Il tombe en ce moment.
La Meute en fait cure. Il lui fut inutile
De pleurer aux Veneurs  sa mort arrivs.
Vraie image de ceux qui profanent l'asile
Qui les a conservs.

V, 16 Le Serpent et la Lime

On conte qu'un serpent voisin d'un Horloger
(C'tait pour l'Horloger un mauvais voisinage),
Entra dans sa boutique, et cherchant  manger
N'y rencontra pour tout potage
Qu'une Lime d'acier qu'il se mit  ronger.
Cette Lime lui dit, sans se mettre en colre:
Pauvre ignorant! et que prtends-tu faire?
Tu te prends  plus dur que toi.
Petit Serpent  tte folle,
Plutt que d'emporter de moi
Seulement le quart d'une obole,
Tu te romprais toutes les dents.
Je ne crains que celles du temps.

Ceci s'adresse  vous, esprits du dernier ordre,
Qui n'tant bons  rien cherchez sur tout  mordre.
Vous vous tourmentez vainement.
Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages
Sur tant de beaux ouvrages?
Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant.

V, 17 Le Livre et la Perdrix

Il ne se faut jamais moquer des misrables:
Car qui peut s'assurer d'tre toujours heureux?
Le sage Esope dans ses Fables
Nous en donne un exemple ou deux.
Celui qu'en ces Vers je propose,
Et les siens, ce sont mme chose.
Le Livre et la Perdrix, concitoyens d'un champ,
Vivaient dans un tat, ce semble, assez tranquille,
Quand une Meute s'approchant
Oblige le premier  chercher un asile.
Il s'enfuit dans son fort, met les chiens en dfaut,
Sans mme en excepter Briffaut.
Enfin il se trahit lui-mme.
Par les esprits sortants de son corps chauff.
Miraut sur leur odeur ayant philosoph
Conclut que c'est son Livre, et d'une ardeur extrme
Il le pousse, et Rustaut, qui n'a jamais menti,
Dit que le Livre est reparti.
Le pauvre malheureux vient mourir  son gte.
La Perdrix le raille, et lui dit:
Tu te vantais d'tre si vite:
Qu'as-tu fait de tes pieds? Au moment qu'elle rit,
Son tour vient; on la trouve. Elle croit que ses ailes
La sauront garantir  toute extrmit;
Mais la pauvrette avait compt
Sans l'Autour aux serres cruelles.

V, 18 L'Aigle et le Hibou

L'Aigle et le Chat-huant leurs querelles cessrent,
Et firent tant qu'ils s'embrassrent.
L'un jura foi de Roi, l'autre foi de Hibou,
Qu'ils ne se goberaient leurs petits peu ni prou.
Connaissez-vous les miens? dit l'Oiseau de Minerve.
- Non, dit l'Aigle.- Tant pis, reprit le triste Oiseau.
Je crains en ce cas pour leur peau:
C'est hasard si je les conserve.
Comme vous tes Roi, vous ne considrez
Qui ni quoi: Rois et Dieux mettent, quoi qu'on leur die,
Tout en mme catgorie.
Adieu mes nourrissons si vous les rencontrez.
- Peignez-les-moi, dit l'Aigle, ou bien me les montrez.
Je n'y toucherai de ma vie.
Le Hibou repartit: Mes petits sont mignons,
Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons.
Vous les reconnatrez sans peine  cette marque.
N'allez pas l'oublier; retenez-la si bien
Que chez moi la maudite Parque
N'entre point par votre moyen.
Il avint qu'au Hibou Dieu donna gniture,
De faon qu'un beau soir qu'il tait en pture,
Notre Aigle aperut d'aventure,
Dans les coins d'une roche dure,
Ou dans les trous d'une masure
(Je ne sais pas lequel des deux),
De petits monstres fort hideux,
Rechigns, un air triste, une voix de Mgre.
Ces enfants ne sont pas, dit l'Aigle,  notre ami.
Croquons-les. Le galand n'en fit pas  demi.
Ses repas ne sont point repas  la lgre.
Le Hibou, de retour, ne trouve que les pieds
De ses chers nourrissons, hlas! pour toute chose.
Il se plaint, et les Dieux sont par lui supplis
De punir le brigand qui de son deuil est cause.
Quelqu'un lui dit alors: N'en accuse que toi
Ou plutt la commune loi
Qui veut qu'on trouve son semblable
Beau, bien fait, et sur tous aimable.
Tu fis de tes enfants  l'Aigle ce portrait;
En avaient-ils le moindre trait?

V, 19 Le Lion s'en allant en guerre

Le Lion dans sa tte avait une entreprise.
Il tint conseil de guerre, envoya ses Prvots,
Fit avertir les animaux:
Tous furent du dessein, chacun selon sa guise.
L'Elphant devait sur son dos
Porter l'attirail ncessaire
Et combattre  son ordinaire,
L'Ours s'apprter pour les assauts;
Le Renard mnager de secrtes pratiques,
Et le Singe amuser l'ennemi par ses tours.
Renvoyez, dit quelqu'un, les Anes qui sont lourds,
Et les Livres sujets  des terreurs paniques.
- Point du tout, dit le Roi, je les veux employer.
Notre troupe sans eux ne serait pas complte.
L'Ane effraiera les gens, nous servant de trompette,
Et le Livre pourra nous servir de courrier.
Le monarque prudent et sage
De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,
Et connat les divers talents:
Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens.

V, 20 L'Ours et les deux Compagnons

Deux compagnons presss d'argent
A leur voisin Fourreur vendirent
La peau d'un Ours encor vivant,
Mais qu'ils tueraient bientt, du moins  ce qu'ils dirent.
C'tait le Roi des Ours au compte de ces gens.
Le Marchand  sa peau devait faire fortune.
Elle garantirait des froids les plus cuisants,
On en pourrait fourrer plutt deux robes qu'une.
Dindenaut prisait moins ses Moutons qu'eux leur Ours:
Leur,  leur compte, et non  celui de la Bte.
S'offrant de la livrer au plus tard dans deux jours,
Ils conviennent de prix, et se mettent en qute,
Trouvent l'Ours qui s'avance, et vient vers eux au trot.
Voil mes gens frapps comme d'un coup de foudre.
Le march ne tint pas; il fallut le rsoudre:
D'intrts contre l'Ours, on n'en dit pas un mot.
L'un des deux Compagnons grimpe au fate d'un arbre;
L'autre, plus froid que n'est un marbre,
Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,
Ayant quelque part ou dire
Que l'Ours s'acharne peu souvent
Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.
Seigneur Ours, comme un sot, donna dans ce panneau.
Il voit ce corps gisant, le croit priv de vie,
Et de peur de supercherie
Le tourne, le retourne, approche son museau,
Flaire aux passages de l'haleine.
C'est, dit-il, un cadavre; Otons-nous, car il sent.
A ces mots, l'Ours s'en va dans la fort prochaine.
L'un de nos deux Marchands de son arbre descend,
Court  son compagnon, lui dit que c'est merveille
Qu'il n'ait eu seulement que la peur pour tout mal.
Eh bien, ajouta-t-il, la peau de l'animal?
Mais que t'a-t-il dit  l'oreille?
Car il s'approchait de bien prs,
Te retournant avec sa serre.
- Il m'a dit qu'il ne faut jamais.
Vendre la peau de l'Ours qu'on ne l'ait mis par terre.

V, 21 L'Ane vtu de la peau du lion

De la peau du Lion l'Ane s'tant vtu
Etait craint partout  la ronde,
Et bien qu'animal sans vertu,
Il faisait trembler tout le monde.
Un petit bout d'oreille chapp par malheur
Dcouvrit la fourbe et l'erreur.
Martin fit alors son office.
Ceux qui ne savaient pas la ruse et la malice
S'tonnaient de voir que Martin
Chasst les Lions au moulin.

Force gens font du bruit en France,
Par qui cet Apologue est rendu familier.
Un quipage cavalier
Fait les trois quarts de leur vaillance.

VI, 1 Le Ptre et le Lion

VI, 2 Le Lion et le Chasseur

Les Fables ne sont pas ce qu'elles semblent tre.
Le plus simple animal nous y tient lieu de Matre.
Une Morale nue apporte de l'ennui;
Le conte fait passer le prcepte avec lui.
En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire,
Et conter pour conter me semble peu d'affaire.
C'est par cette raison qu'gayant leur esprit,
Nombre de gens fameux en ce genre ont crit.
Tous ont fui l'ornement et le trop d'tendue.
On ne voit point chez eux de parole perdue.
Phdre tait si succinct qu'aucuns l'en ont blm.
Esope en moins de mots s'est encore exprim.
Mais sur tous certain Grec renchrit et se pique
D'une lgance Laconique.
Il renferme toujours son conte en quatre Vers;
Bien ou mal, je le laisse  juger aux Experts.
Voyons-le avec Esope en un sujet semblable.
L'un amne un Chasseur, l'autre un Ptre, en sa Fable.
J'ai suivi leur projet quant  l'vnement,
Y cousant en chemin quelque trait seulement.
Voici comme  peu prs Esope le raconte.

Un Ptre  ses brebis trouvant quelque mconte,
Voulut  toute force attraper le Larron.
Il s'en va prs d'un antre, et tend  l'environ
Des lacs  prendre Loups, souponnant cette engeance.
Avant que partir de ces lieux,
Si tu fais, disait-il,  Monarque des Dieux,
Que le drle  ces lacs se prenne en ma prsence
Et que je gote ce plaisir,
Parmi vingt Veaux je veux choisir
Le plus gras, et t'en faire offrande.
A ces mots sort de l'antre un Lion grand et fort.
Le Ptre se tapit, et dit  demi mort:
Que l'homme ne sait gure, hlas! ce qu'il demande!
Pour trouver le Larron qui dtruit mon troupeau,
Et le voir en ces lacs pris avant que je parte,
O monarque des Dieux, je t'ai promis un veau:
Je te promets un boeuf si tu fais qu'il s'carte.
C'est ainsi que l'a dit le principal Auteur:
Passons  son imitateur.

Un Fanfaron amateur de la chasse,
Venant de perdre un Chien de bonne race,
Qu'il souponnait dans le corps d'un Lion,
Vit un berger. Enseigne-moi, de grce,
De mon voleur, lui dit-il, la maison,
Que de ce pas je me fasse raison.
Le Berger dit: C'est vers cette montagne.
En lui payant de tribut un Mouton
Par chaque mois, j'erre dans la campagne
Comme il me plat, et je suis en repos.
Dans le moment qu'ils tenaient ces propos,
Le Lion sort, et vient d'un pas agile.
Le Fanfaron aussitt d'esquiver.
O Jupiter, montre-moi quelque asile,
S'cria-t-il, qui me puisse sauver.

La vraie preuve de courage
N'est que dans le danger que l'on touche du doigt.
Tel le cherchait, dit-il, qui changeant de langage
S'enfuit aussitt qu'il le voit.

VI, 3 Phbus et Bore

Bore et le Soleil virent un Voyageur
Qui s'tait muni par bonheur
Contre le mauvais temps. (On entrait dans l'Automne,
Quand la prcaution aux voyageurs est bonne)
Il pleut; le Soleil luit; et l'charpe d'Iris
Rend ceux qui sortent avertis
Qu'en ces mois le manteau leur est fort ncessaire;
Les Latins les nommaient douteux pour cette affaire.
Notre homme s'tait donc  la pluie attendu:
Bon manteau bien doubl; bonne toffe bien forte.
Celui-ci, dit le Vent, prtend avoir pourvu
A tous les accidents; mais il n'a pas prvu
Que je saurai souffler de sorte
Qu'il n'est bouton qui tienne: il faudra, si je veux,
Que le manteau s'en aille au Diable.
L'battement pourrait nous en tre agrable:
Vous plat-il de l'avoir? - Eh bien, gageons nous deux,
(Dit Phbus) sans tant de paroles,
A qui plus tt aura dgarni les paules
Du Cavalier que nous voyons.
Commencez. Je vous laisse obscurcir mes rayons.
Il n'en fallut pas plus. Notre souffleur  gage
Se gorge de vapeurs, s'enfle comme un ballon,
Fait un vacarme de dmon,
Siffle, souffle, tempte, et brise en son passage
Maint toit qui n'en peut mais, fait prir maint bateau:
Le tout au sujet d'un manteau.
Le Cavalier eut soin d'empcher que l'orage
Ne se pt engouffrer dedans.
Cela le prserva; le Vent perdit son temps:
Plus il se tourmentait, plus l'autre tenait ferme;
Il eut beau faire agir le collet et les plis.
Sitt qu'il fut au bout du terme
Qu' la gageure on avait mis,
Le Soleil dissipe la nue,
Recre, et puis pntre enfin le Cavalier,
Sous son balandras fait qu'il sue,
Le contraint de s'en dpouiller.
Encore n'usa-t-il pas de toute sa puissance.
Plus fait douceur que violence.

VI, 4 Jupiter et le Mtayer

Jupiter eut jadis une ferme  donner,
Mercure en fit l'annonce; et gens se prsentrent,
Firent des offres, coutrent:
Ce ne fut pas sans bien tourner.
L'un allguait que l'hritage
Etait frayant et rude, et l'autre un autre si.
Pendant qu'ils marchandaient ainsi,
Un d'eux, le plus hardi, mais non pas le plus sage,
Promit d'en rendre tant, pourvu que Jupiter
Le laisst disposer de l'air,
Lui donnt saison  sa guise,
Qu'il et du chaud, du froid, du beau temps, de la bise,
Enfin du sec et du mouill,
Aussitt qu'il aurait bill.
Jupiter y consent. Contrat pass; notre homme
Tranche du Roi des airs, pleut, vente et fait en somme
Un climat pour lui seul: ses plus proches voisins
Ne s'en sentaient non plus que les Amricains.
Ce fut leur avantage; ils eurent bonne anne,
Pleine moisson, pleine vine.
Monsieur le Receveur fut trs mal partag.
L'an suivant voil tout chang.
Il ajuste d'une autre sorte
La temprature des Cieux.
Son champ ne s'en trouve pas mieux,
Celui de ses voisins fructifie et rapporte.
Que fait-il? Il recourt au Monarque des Dieux:
Il confesse son imprudence.
Jupiter en usa comme un Matre fort doux.
Concluons que la Providence
Sait ce qu'il nous faut, mieux que nous.

VI, 5 Le Cochet, le Chat, et le Souriceau

Un Souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,
Fut presque pris au dpourvu.
Voici comme il conta l'aventure  sa mre:
J'avais franchi les Monts qui bornent cet Etat,
Et trottais comme un jeune Rat
Qui cherche  se donner carrire,
Lorsque deux animaux m'ont arrt les yeux:
L'un doux, bnin et gracieux,
Et l'autre turbulent, et plein d'inquitude.
Il a la voix perante et rude,
Sur la tte un morceau de chair,
Une sorte de bras dont il s'lve en l'air
Comme pour prendre sa vole,
La queue en panache tale.
Or c'tait un Cochet dont notre Souriceau
Fit  sa mre le tableau,
Comme d'un animal venu de l'Amrique.
Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,
Faisant tel bruit et tel fracas,
Que moi, qui grce aux Dieux, de courage me pique,
En ai pris la fuite de peur,
Le maudissant de trs bon coeur.
Sans lui j'aurais fait connaissance
Avec cet animal qui m'a sembl si doux.
Il est velout comme nous,
Marquet, longue queue, une humble contenance;
Un modeste regard, et pourtant l'oeil luisant:
Je le crois fort sympathisant
Avec Messieurs les Rats; car il a des oreilles
En figure aux ntres pareilles.
Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'clat
L'autre m'a fait prendre la fuite.
- Mon fils, dit la Souris, ce doucet est un Chat,
Qui sous son minois hypocrite
Contre toute ta parent
D'un malin vouloir est port.
L'autre animal tout au contraire
Bien loign de nous mal faire,
Servira quelque jour peut-tre  nos repas.
Quant au Chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.
Garde-toi, tant que tu vivras,
De juger des gens sur la mine.

VI, 6 Le Renard, le Singe, et les Animaux

Les Animaux, au dcs d'un Lion,
En son vivant Prince de la contre,
Pour faire un Roi s'assemblrent, dit-on.
De son tui la couronne est tire.
Dans une chartre un Dragon la gardait.
Il se trouva que sur tous essaye
A pas un d'eux elle ne convenait.
Plusieurs avaient la tte trop menue,
Aucuns trop grosse, aucuns mme cornue.
Le Singe aussi fit l'preuve en riant,
Et par plaisir la Tiare essayant,
Il fit autour force grimaceries,
Tours de souplesse, et mille singeries,
Passa dedans ainsi qu'en un cerceau.
Aux Animaux cela sembla si beau
Qu'il fut lu: chacun lui fit hommage.
Le Renard seul regretta son suffrage,
Sans toutefois montrer son sentiment.
Quand il eut fait son petit compliment,
Il dit au Roi: Je sais, Sire, une cache,
Et ne crois pas qu'autre que moi la sache.
Or tout trsor, par droit de Royaut,
Appartient, Sire,  votre Majest.
Le nouveau Roi bille aprs la finance,
Lui-mme y court pour n'tre pas tromp.
C'tait un pige: il y fut attrap.
Le Renard dit, au nom de l'assistance:
Prtendrais-tu nous gouverner encor,
Ne sachant pas te conduire toi-mme?
Il fut dmis; et l'on tomba d'accord
Qu' peu de gens convient le Diadme.

VI, 7 Le Mulet se vantant de sa gnalogie

Le Mulet d'un prlat se piquait de noblesse,
Et ne parlait incessamment
Que de sa mre la Jument,
Dont il contait mainte prouesse:
Elle avait fait ceci, puis avait t l.
Son fils prtendait pour cela
Qu'on le dt mettre dans l'Histoire.
Il et cru s'abaisser servant un Mdecin.
Etant devenu vieux, on le mit au moulin.
Son pre l'Ane alors lui revint en mmoire.
Quand le malheur ne serait bon
Qu' mettre un sot  la raison,
Toujours serait-ce  juste cause
Qu'on le dit bon  quelque chose.

VI, 8 Le Vieillard et l'Ane

Un Vieillard sur son Ane aperut en passant
Un Pr plein d'herbe et fleurissant.
Il y lche sa bte, et le Grison se rue
Au travers de l'herbe menue,
Se vautrant, grattant, et frottant,
Gambadant, chantant et broutant,
Et faisant mainte place nette.
L'ennemi vient sur l'entrefaite:
Fuyons, dit alors le Vieillard.
- Pourquoi? rpondit le paillard.
Me fera-t-on porter double bt, double charge?
- Non pas, dit le Vieillard, qui prit d'abord le large.
- Et que m'importe donc, dit l'Ane,  qui je sois?
Sauvez-vous, et me laissez patre:
Notre ennemi, c'est notre Matre:
Je vous le dis en bon Franois.

VI, 9 Le Cerf se voyant dans l'eau

Dans le cristal d'une fontaine
Un Cerf se mirant autrefois
Louait la beaut de son bois,
Et ne pouvait qu'avecque peine
Souffrir ses jambes de fuseaux,
Dont il voyait l'objet se perdre dans les eaux.
Quelle proportion de mes pieds  ma tte!
Disait-il en voyant leur ombre avec douleur:
Des taillis les plus hauts mon front atteint le fate;
Mes pieds ne me font point d'honneur.
Tout en parlant de la sorte,
Un Limier le fait partir;
Il tche  se garantir;
Dans les forts il s'emporte.
Son bois, dommageable ornement,
L'arrtant  chaque moment,
Nuit  l'office que lui rendent
Ses pieds, de qui ses jours dpendent.
Il se ddit alors, et maudit les prsents
Que le Ciel lui fait tous les ans.

Nous faisons cas du beau, nous mprisons l'utile;
Et le beau souvent nous dtruit.
Ce Cerf blme ses pieds qui le rendent agile;
Il estime un bois qui lui nuit.

VI, 10 Le Livre et la Tortue

Rien ne sert de courir; il faut partir  point.
Le Livre et la Tortue en sont un tmoignage.
Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point
Sitt que moi ce but. - Sitt? Etes-vous sage?
Repartit l'animal lger.
Ma commre, il vous faut purger
Avec quatre grains d'ellbore.
- Sage ou non, je parie encore.
Ainsi fut fait: et de tous deux
On mit prs du but les enjeux:
Savoir quoi, ce n'est pas l'affaire,
Ni de quel juge l'on convint.
Notre Livre n'avait que quatre pas  faire;
J'entends de ceux qu'il fait lorsque prt d'tre atteint
Il s'loigne des chiens, les renvoie aux Calendes,
Et leur fait arpenter les landes.
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour dormir, et pour couter
D'o vient le vent, il laisse la Tortue
Aller son train de Snateur.
Elle part, elle s'vertue;
Elle se hte avec lenteur.
Lui cependant mprise une telle victoire,
Tient la gageure  peu de gloire,
Croit qu'il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose,
Il s'amuse  toute autre chose
Qu' la gageure. A la fin quand il vit
Que l'autre touchait presque au bout de la carrire,
Il partit comme un trait; mais les lans qu'il fit
Furent vains: la Tortue arriva la premire.
Eh bien! lui cria-t-elle, avais-je pas raison?
De quoi vous sert votre vitesse?
Moi, l'emporter! et que serait-ce
Si vous portiez une maison?

VI, 11 L'Ane et ses Matres

L'Ane d'un Jardinier se plaignait au destin
De ce qu'on le faisait lever devant l'Aurore.
Les Coqs, lui disait-il, ont beau chanter matin;
Je suis plus matineux encore.
Et pourquoi? Pour porter des herbes au march.
Belle ncessit d'interrompre mon somme!
Le sort de sa plainte touch
Lui donne un autre Matre; et l'Animal de somme
Passe du Jardinier aux mains d'un Corroyeur.
La pesanteur des peaux, et leur mauvaise odeur
Eurent bientt choqu l'impertinente Bte.
J'ai regret, disait-il,  mon premier Seigneur.
Encor quand il tournait la tte,
J'attrapais, s'il m'en souvient bien,
Quelque morceau de chou qui ne me cotait rien.
Mais ici point d'aubaine; ou, si j'en ai quelqu'une,
C'est de coups. Il obtint changement de fortune,
Et sur l'tat d'un Charbonnier
Il fut couch tout le dernier.
Autre plainte. Quoi donc! dit le Sort en colre,
Ce Baudet-ci m'occupe autant
Que cent Monarques pourraient faire.
Croit-il tre le seul qui ne soit pas content?
N'ai-je en l'esprit que son affaire?

Le Sort avait raison; tous gens sont ainsi faits:
Notre condition jamais ne nous contente:
La pire est toujours la prsente.
Nous fatiguons le Ciel  force de placets.
Qu' chacun Jupiter accorde sa requte,
Nous lui romprons encor la tte.

VI, 12 Le Soleil et les Grenouilles

Aux noces d'un Tyran tout le Peuple en liesse
Noyait son souci dans les pots.
Esope seul trouvait que les gens taient sots
De tmoigner tant d'allgresse.
Le Soleil, disait-il, eut dessein autrefois
De songer  l'Hymne.
Aussitt on out d'une commune voix
Se plaindre de leur destine
Les Citoyennes des Etangs.
Que ferons-nous, s'il lui vient des enfants?
Dirent-elles au Sort, un seul Soleil  peine
Se peut souffrir. Une demi-douzaine
Mettra la Mer  sec et tous ses habitants.
Adieu joncs et marais: notre race est dtruite.
Bientt on la verra rduite
A l'eau du Styx. Pour un pauvre Animal,
Grenouilles,  mon sens, ne raisonnaient pas mal.

VI, 13 Le Villageois et le Serpent

Esope conte qu'un Manant,
Charitable autant que peu sage,
Un jour d'Hiver se promenant
A l'entour de son hritage,
Aperut un Serpent sur la neige tendu,
Transi, gel, perclus, immobile rendu,
N'ayant pas  vivre un quart d'heure.
Le Villageois le prend, l'emporte en sa demeure,
Et sans considrer quel sera le loyer
D'une action de ce mrite,
Il l'tend le long du foyer,
Le rchauffe, le ressuscite.
L'Animal engourdi sent  peine le chaud,
Que l'me lui revient avecque la colre.
Il lve un peu la tte, et puis siffle aussitt,
Puis fait un long repli, puis tche  faire un saut
Contre son bienfaiteur, son sauveur et son pre.
Ingrat, dit le Manant, voil donc mon salaire?
Tu mourras. A ces mots, plein de juste courroux,
Il vous prend sa cogne, il vous tranche la Bte,
Il fait trois Serpents de deux coups,
Un tronon, la queue, et la tte.
L'insecte sautillant cherche  se runir,
Mais il ne put y parvenir.

Il est bon d'tre charitable;
Mais envers qui? c'est l le point.
Quant aux ingrats, il n'en est point
Qui ne meure enfin misrable.

VI, 14 Le Lion malade et le Renard

De par le Roi des Animaux,
Qui dans son antre tait malade,
Fut fait savoir  ses vassaux
Que chaque espce en ambassade
Envoyt gens le visiter,
Sous promesse de bien traiter
Les Dputs, eux et leur suite,
Foi de Lion trs bien crite.
Bon passe-port contre la dent;
Contre la griffe tout autant.
L'Edit du Prince s'excute.
De chaque espce on lui dpute.
Les Renards gardant la maison,
Un d'eux en dit cette raison:
Les pas empreints sur la poussire
Par ceux qui s'en vont faire au malade leur cour,
Tous, sans exception, regardent sa tanire;
Pas un ne marque de retour.
Cela nous met en mfiance.
Que Sa Majest nous dispense.
Grand merci de son passe-port.
Je le crois bon; mais dans cet antre
Je vois fort bien comme l'on entre,
Et ne vois pas comme on en sort.

VI, 15 L'oiseleur, l'Autour, et l'Alouette

Les injustices des pervers
Servent souvent d'excuse aux ntres.
Telle est la loi de l'Univers:
Si tu veux qu'on t'pargne, pargne aussi les autres.

Un Manant au miroir prenait des Oisillons.
Le fantme brillant attire une Alouette.
Aussitt un Autour planant sur les sillons
Descend des airs, fond, et se jette
Sur celle qui chantait, quoique prs du tombeau.
Elle avait vit la perfide machine,
Lorsque, se rencontrant sous la main de l'oiseau,
Elle sent son ongle maline.
Pendant qu' la plumer l'Autour est occup,
Lui-mme sous les rets demeure envelopp.
Oiseleur, laisse-moi, dit-il en son langage;
Je ne t'ai jamais fait de mal.
L'oiseleur repartit: Ce petit animal
T'en avait-il fait davantage?

VI, 16 Le Cheval et l'Ane

En ce monde il se faut l'un l'autre secourir.
Si ton voisin vient  mourir,
C'est sur toi que le fardeau tombe.

Un Ane accompagnait un Cheval peu courtois,
Celui-ci ne portant que son simple harnois,
Et le pauvre Baudet si charg qu'il succombe.
Il pria le Cheval de l'aider quelque peu:
Autrement il mourrait devant qu'tre  la ville.
La prire, dit-il, n'en est pas incivile:
Moiti de ce fardeau ne vous sera que jeu.
Le Cheval refusa, fit une ptarade:
Tant qu'il vit sous le faix mourir son camarade,
Et reconnut qu'il avait tort.
Du Baudet, en cette aventure,
On lui fit porter la voiture,
Et la peau par-dessus encor.

VI, 17 Le Chien qui lche sa proie pour l'ombre

Chacun se trompe ici-bas.
On voit courir aprs l'ombre
Tant de fous, qu'on n'en sait pas
La plupart du temps le nombre.
Au Chien dont parle Esope il faut les renvoyer.
Ce Chien, voyant sa proie en l'eau reprsente,
La quitta pour l'image, et pensa se noyer;
La rivire devint tout d'un coup agite.
A toute peine il regagna les bords,
Et n'eut ni l'ombre ni le corps.

VI, 18 Le Chartier embourb

Le Phaton d'une voiture  foin
Vit son char embourb. Le pauvre homme tait loin
De tout humain secours. C'tait  la campagne
Prs d'un certain canton de la basse Bretagne
Appel Quimpercorentin.
On sait assez que le destin
Adresse l les gens quand il veut qu'on enrage.
Dieu nous prserve du voyage!
Pour venir au Chartier embourb dans ces lieux,
Le voil qui dteste et jure de son mieux.
Pestant en sa fureur extrme
Tantt contre les trous, puis contre ses chevaux,
Contre son char, contre lui-mme.
Il invoque  la fin le Dieu dont les travaux
Sont si clbres dans le monde:
Hercule, lui dit-il, aide-moi; si ton dos
A port la machine ronde,
Ton bras peut me tirer d'ici.
Sa prire tant faite, il entend dans la nue
Une voix qui lui parle ainsi:
Hercule veut qu'on se remue,
Puis il aide les gens. Regarde d'o provient
L'achoppement qui te retient.
Ote d'autour de chaque roue
Ce malheureux mortier, cette maudite boue
Qui jusqu' l'essieu les enduit.
Prends ton pic et me romps ce caillou qui te nuit.
Comble-moi cette ornire. As-tu fait? - Oui, dit l'homme.
- Or bien je vas t'aider, dit la voix: prends ton fouet.
- Je l'ai pris. Qu'est ceci? mon char marche  souhait.
Hercule en soit lou. Lors la voix: Tu vois comme
Tes chevaux aisment se sont tirs de l.
Aide-toi, le Ciel t'aidera.

VI, 19 Le Charlatan

Le monde n'a jamais manqu de Charlatans.
Cette science de tout temps
Fut en Professeurs trs fertile.
Tantt l'un en Thtre affronte l'Achron,
Et l'autre affiche par la Ville
Qu'il est un Passe-Cicron.
Un des derniers se vantait d'tre
En Eloquence si grand Matre,
Qu'il rendrait disert un badaud,
Un manant, un rustre, un lourdaud;
Oui, Messieurs, un lourdaud; un Animal, un Ane:
Que l'on amne un Ane, un Ane renforc,
Je le rendrai Matre pass;
Et veux qu'il porte la soutane.
Le prince sut la chose; il manda le Rhteur.
J'ai, dit-il, dans mon curie
Un fort beau Roussin d'Arcadie:
J'en voudrais faire un Orateur.
- Sire, vous pouvez tout, reprit d'abord notre homme.
On lui donna certaine somme.
Il devait au bout de dix ans
Mettre son Ane sur les bancs;
Sinon, il consentait d'tre en place publique
Guind la hart au col, trangl court et net,
Ayant au dos sa Rhtorique,
Et les oreilles d'un Baudet.
Quelqu'un des Courtisans lui dit qu' la potence
Il voulait l'aller voir, et que, pour un pendu,
Il aurait bonne grce et beaucoup de prestance;
Surtout qu'il se souvnt de faire  l'assistance
Un discours o son art ft au long tendu,
Un discours pathtique, et dont le formulaire
Servt  certains Cicrons
Vulgairement nomms larrons.
L'autre reprit: Avant l'affaire,
Le Roi, l'Ane, ou moi, nous mourrons.

Il avait raison. C'est folie
De compter sur dix ans de vie.
Soyons bien buvants, bien mangeants,
Nous devons  la mort de trois l'un en dix ans.

VI, 20 La Discorde

La Desse Discorde ayant brouill les Dieux,
Et fait un grand procs l-haut pour une pomme,
On la fit dloger des Cieux.
Chez l'Animal qu'on appelle Homme
On la reut  bras ouverts,
Elle et Que-si-que-non, son frre,
Avecque Tien-et-mien son pre.
Elle nous fit l'honneur en ce bas Univers
De prfrer notre Hmisphre
A celui des mortels qui nous sont opposs;
Gens grossiers, peu civiliss,
Et qui, se mariant sans Prtre et sans Notaire,
De la Discorde n'ont que faire.
Pour la faire trouver aux lieux o le besoin
Demandait qu'elle ft prsente,
La Renomme avait le soin
De l'avertir; et l'autre diligente
Courait vite aux dbats et prvenait la Paix,
Faisait d'une tincelle un feu long  s'teindre.
La Renomme enfin commena de se plaindre
Que l'on ne lui trouvait jamais
De demeure fixe et certaine.
Bien souvent l'on perdait  la chercher sa peine.
Il fallait donc qu'elle et un sjour affect,
Un sjour d'o l'on pt en toutes les familles
L'envoyer  jour arrt.
Comme il n'tait alors aucun Couvent de Filles,
On y trouva difficult.
L'Auberge enfin de l'Hymne
Lui fut pour maison assigne.

VI, 21 La Jeune Veuve

La perte d'un poux ne va point sans soupirs.
On fait beaucoup de bruit, et puis on se console.
Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole;
Le Temps ramne les plaisirs.
Entre la Veuve d'une anne
Et la veuve d'une journe
La diffrence est grande: on ne croirait jamais
Que ce ft la mme personne.
L'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits.
Aux soupirs vrais ou faux celle-l s'abandonne;
C'est toujours mme note et pareil entretien:
On dit qu'on est inconsolable;
On le dit, mais il n'en est rien,
Comme on verra par cette Fable,
Ou plutt par la vrit.
L'Epoux d'une jeune beaut
Partait pour l'autre monde. A ses cts sa femme
Lui criait: Attends-moi, je te suis; et mon me,
Aussi bien que la tienne, est prte  s'envoler.
Le Mari fait seul le voyage.
La Belle avait un pre, homme prudent et sage:
Il laissa le torrent couler.
A la fin, pour la consoler,
Ma fille, lui dit-il, c'est trop verser de larmes:
Qu'a besoin le dfunt que vous noyiez vos charmes?
Puisqu'il est des vivants, ne songez plus aux morts.
Je ne dis pas que tout  l'heure
Une condition meilleure
Change en des noces ces transports;
Mais, aprs certain temps, souffrez qu'on vous propose
Un poux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose
Que le dfunt.- Ah! dit-elle aussitt,
Un Clotre est l'poux qu'il me faut.
Le pre lui laissa digrer sa disgrce.
Un mois de la sorte se passe.
L'autre mois on l'emploie  changer tous les jours
Quelque chose  l'habit, au linge,  la coiffure.
Le deuil enfin sert de parure,
En attendant d'autres atours.
Toute la bande des Amours
Revient au colombier: les jeux, les ris, la danse,
Ont aussi leur tour  la fin.
On se plonge soir et matin
Dans la fontaine de Jouvence.
Le Pre ne craint plus ce dfunt tant chri;
Mais comme il ne parlait de rien  notre Belle:
O donc est le jeune mari
Que vous m'avez promis? dit-elle.

VI, Epilogue

Bornons ici cette carrire.
Les longs Ouvrages me font peur.
Loin d'puiser une matire,
On n'en doit prendre que la fleur.
Il s'en va temps que je reprenne
Un peu de forces et d'haleine
Pour fournir  d'autres projets.
Amour, ce tyran de ma vie,
Veut que je change de sujets:
Il faut contenter son envie.
Retournons  Psych: Damon, vous m'exhortez
A peindre ses malheurs et ses flicits:
J'y consens: peut-tre ma veine
En sa faveur s'chauffera.
Heureux si ce travail est la dernire peine
Que son poux me causera!


VII, Avertissement

Voici un second recueil de Fables que je prsente au public; j'ai jug  propos de donner  la plupart de celles-ci un air et un tour un peu diffrent de celui que j'ai donn aux premires, tant  cause de la diffrence des sujets, que pour remplir de plus de varit mon Ouvrage. Les traits familiers que j'ai sems avec assez d'abondance dans les deux autres Parties convenaient bien mieux aux inventions d'Esope qu' ces dernires, o j'en use plus sobrement pour ne pas tomber en des rptitions: car le nombre de ces traits n'est pas infini. Il a donc fallu que j'aie cherch d'autres enrichissements, et tendu davantage les circonstances de ces rcits, qui d'ailleurs me semblaient le demander de la sorte. Pour peu que le lecteur y prenne garde, il le reconnatra lui-mme; ainsi je ne tiens pas qu'il soit ncessaire d'en taler ici les raisons: non plus que dire o j'ai puis ces derniers sujets. Seulement je dirai par reconnaissance que j'en dois la plus grande partie  Pilpay sage Indien. Son livre a t traduit en toutes les Langues. Les gens du pays le croient fort ancien, et original  l'gard d'Esope, si ce n'est Esope lui-mme sous le nom du sage Locman. Quelques autres m'ont fourni des sujets assez heureux. Enfin j'ai tch de mettre en ces deux dernires Parties toute la diversit dont j'tais capable. Il s'est gliss quelques fautes dans l'impression; j'en ai fait faire un Errata; mais ce sont de lgers remdes pour un dfaut considrable. Si on veut avoir quelque plaisir de la lecture de cet Ouvrage, il faut que chacun fasse corriger ces fautes  la main dans son Exemplaire, ainsi qu'elles sont marques par chaque Errata, aussi bien pour les deux premires Parties, que pour les dernires.

VII, A Madame de Montespan

L'apologue est un don qui vient des immortels;
Ou si c'est un prsent des hommes,
Quiconque nous l'a fait mrite des Autels.
Nous devons, tous tant que nous sommes,
Eriger en divinit
Le Sage par qui fut ce bel art invent.
C'est proprement un charme: il rend l'me attentive,
Ou plutt il la tient captive,
Nous attachant  des rcits
Qui mnent  son gr les coeurs et les esprits.
O vous qui l'imitez, Olympe, si ma Muse
A quelquefois pris place  la table des Dieux,
Sur ses dons aujourd'hui daignez porter les yeux,
Favorisez les jeux o mon esprit s'amuse.
Le temps qui dtruit tout, respectant votre appui
Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage:
Tout Auteur qui voudra vivre encore aprs lui
Doit s'acqurir votre suffrage.
C'est de vous que mes vers attendent tout leur prix:
Il n'est beaut dans nos crits
Dont vous ne connaissez jusques aux moindres traces;
Eh qui connat que vous les beauts et les grces?
Paroles et regards, tout est charme dans vous.
Ma Muse en un sujet si doux
Voudrait s'tendre davantage;
Mais il faut rserver  d'autres cet emploi,
Et d'un plus grand matre que moi
Votre louange est le partage.
Olympe, c'est assez qu' mon dernier ouvrage
Votre nom serve un jour de rempart et d'abri:
Protgez dsormais le livre favori
Par qui j'ose esprer une seconde vie.
Sous vos seuls auspices ces vers
Seront jugs malgr l'envie,
Dignes des yeux de l'Univers.
Je ne mrite pas une faveur si grande;
La Fable en son nom la demande:
Vous savez quel crdit ce mensonge a sur nous;
S'il procure  mes vers le bonheur de vous plaire,
Je croirai lui devoir un temple pour salaire;
Mais je ne veux btir des temples que pour vous.

VII, 1 Les Animaux malades de la peste

Un mal qui rpand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)
Capable d'enrichir en un jour l'Achron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous taient frapps:
On n'en voyait point d'occups
A chercher le soutien d'une mourante vie;
Nul mets n'excitait leur envie;
Ni Loups ni Renards n'piaient
La douce et l'innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient:
Plus d'amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit: Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos pchs cette infortune;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du cleste courroux,
Peut-tre il obtiendra la gurison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dvouements:
Ne nous flattons donc point; voyons sans indulgence
L'tat de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes apptits gloutons
J'ai dvor force moutons.
Que m'avaient-ils fait? Nulle offense:
Mme il m'est arriv quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dvouerai donc, s'il le faut; mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi:
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable prisse.
- Sire, dit le Renard, vous tes trop bon Roi;
Vos scrupules font voir trop de dlicatesse;
Et bien, manger moutons, canaille, sotte espce,
Est-ce un pch? Non, non. Vous leur ftes Seigneur
En les croquant beaucoup d'honneur.
Et quant au Berger l'on peut dire
Qu'il tait digne de tous maux,
Etant de ces gens-l qui sur les animaux
Se font un chimrique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mtins,
Au dire de chacun, taient de petits saints.
L'Ane vint  son tour et dit: J'ai souvenance
Qu'en un pr de Moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pr la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu'il fallait dvouer ce maudit animal,
Ce pel, ce galeux, d'o venait tout leur mal.
Sa peccadille fut juge un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable!
Rien que la mort n'tait capable
D'expier son forfait: on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misrable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

VII, 2 Le Mal Mari

Que le bon soit toujours camarade du beau,
Ds demain je chercherai femme;
Mais comme le divorce entre eux n'est pas nouveau,
Et que peu de beaux corps, htes d'une belle me,
Assemblent l'un et l'autre point,
Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point.
J'ai vu beaucoup d'Hymens, aucuns d'eux ne me tentent:
Cependant des humains presque les quatre parts
S'exposent hardiment au plus grand des hasards;
Les quatre parts aussi des humains se repentent.
J'en vais allguer un qui, s'tant repenti,
Ne put trouver d'autre parti,
Que de renvoyer son pouse,
Querelleuse, avare, et jalouse.
Rien ne la contentait, rien n'tait comme il faut,
On se levait trop tard, on se couchait trop tt,
Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose;
Les valets enrageaient, l'poux tait  bout:
Monsieur ne songe  rien, Monsieur dpense tout,
Monsieur court, Monsieur se repose.
Elle en dit tant, que Monsieur  la fin
Lass d'entendre un tel lutin,
Vous la renvoie  la campagne
Chez ses parents. La voil donc compagne
De certaines Philis qui gardent les dindons
Avec les gardeurs de cochons.
Au bout de quelque temps, qu'on la crut adoucie,
Le mari la reprend. Eh bien! qu'avez-vous fait?
Comment passiez-vous votre vie?
L'innocence des champs est-elle votre fait?
- Assez, dit-elle; mais ma peine
Etait de voir les gens plus paresseux qu'ici;
Ils n'ont des troupeaux nul souci.
Je leur savais bien dire, et m'attirais la haine
De tous ces gens si peu soigneux.
- Eh, Madame, reprit son poux tout  l'heure,
Si votre esprit est si hargneux
Que le monde qui ne demeure
Qu'un moment avec vous, et ne revient qu'au soir,
Est dj lass de vous voir,
Que feront des valets qui toute la journe
Vous verront contre eux dchane?
Et que pourra faire un poux
Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous?
Retournez au village: adieu. Si de ma vie
Je vous rappelle et qu'il m'en prenne envie,
Puiss-je chez les morts avoir pour mes pchs
Deux femmes comme vous sans cesse  mes cts.

VII, 3 Le Rat qui s'est retir du monde

Les Levantins en leur lgende
Disent qu'un certain Rat las des soins d'ici-bas,
Dans un fromage de Hollande
Se retira loin du tracas.
La solitude tait profonde,
S'tendant partout  la ronde.
Notre ermite nouveau subsistait l-dedans.
Il fit tant de pieds et de dents
Qu'en peu de jours il eut au fond de l'ermitage
Le vivre et le couvert: que faut-il davantage?
Il devint gros et gras; Dieu prodigue ses biens
A ceux qui font voeu d'tre siens.
Un jour, au dvot personnage
Des dputs du peuple Rat
S'en vinrent demander quelque aumne lgre:
Ils allaient en terre trangre
Chercher quelque secours contre le peuple chat;
Ratopolis tait bloque:
On les avait contraints de partir sans argent,
Attendu l'tat indigent
De la Rpublique attaque.
Ils demandaient fort peu, certains que le secours
Serait prt dans quatre ou cinq jours.
Mes amis, dit le Solitaire,
Les choses d'ici-bas ne me regardent plus:
En quoi peut un pauvre Reclus
Vous assister? que peut-il faire,
Que de prier le Ciel qu'il vous aide en ceci?
J'espre qu'il aura de vous quelque souci.
Ayant parl de cette sorte.
Le nouveau Saint ferma sa porte.
Qui dsignai-je,  votre avis,
Par ce Rat si peu secourable?
Un Moine? Non, mais un Dervis:
Je suppose qu'un Moine est toujours charitable.

VII, 4 Le Hron, la Fille
 
Un jour, sur ses longs pieds, allait je ne sais o,
Le Hron au long bec emmanch d'un long cou.
Il ctoyait une rivire.
L'onde tait transparente ainsi qu'aux plus beaux jours;
Ma commre la carpe y faisait mille tours
Avec le brochet son compre.
Le Hron en et fait aisment son profit:
Tous approchaient du bord, l'oiseau n'avait qu' prendre;
Mais il crut mieux faire d'attendre
Qu'il et un peu plus d'apptit.
Il vivait de rgime, et mangeait  ses heures.
Aprs quelques moments l'apptit vint: l'oiseau
S'approchant du bord vit sur l'eau
Des Tanches qui sortaient du fond de ces demeures.
Le mets ne lui plut pas; il s'attendait  mieux
Et montrait un got ddaigneux
Comme le rat du bon Horace.
Moi des Tanches? dit-il, moi Hron que je fasse
Une si pauvre chre? Et pour qui me prend-on?
La Tanche rebute il trouva du goujon.
Du goujon! c'est bien l le dner d'un Hron!
J'ouvrirais pour si peu le bec! aux Dieux ne plaise!
Il l'ouvrit pour bien moins: tout alla de faon
Qu'il ne vit plus aucun poisson.
La faim le prit, il fut tout heureux et tout aise
De rencontrer un limaon.
Ne soyons pas si difficiles:
Les plus accommodants ce sont les plus habiles:
On hasarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de rien ddaigner;
Surtout quand vous avez  peu prs votre compte.
Bien des gens y sont pris; ce n'est pas aux Hrons
Que je parle; coutez, humains, un autre conte;
Vous verrez que chez vous j'ai puis ces leons.
Certaine fille un peu trop fire
Prtendait trouver un mari
Jeune, bien fait et beau, d'agrable manire.
Point froid et point jaloux; notez ces deux points-ci.
Cette fille voulait aussi
Qu'il et du bien, de la naissance,
De l'esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir?
Le destin se montra soigneux de la pourvoir:
Il vint des partis d'importance.
La belle les trouva trop chtifs de moiti.
Quoi moi? quoi ces gens-l? l'on radote, je pense.
A moi les proposer! hlas ils font piti.
Voyez un peu la belle espce!
L'un n'avait en l'esprit nulle dlicatesse;
L'autre avait le nez fait de cette faon-l;
C'tait ceci, c'tait cela,
C'tait tout; car les prcieuses
Font dessus tous les ddaigneuses.
Aprs les bons partis, les mdiocres gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de se moquer. Ah vraiment je suis bonne
De leur ouvrir la porte: Ils pensent que je suis
Fort en peine de ma personne.
Grce  Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin, quoique en solitude.
La belle se sut gr de tous ces sentiments.
L'ge la fit dchoir: adieu tous les amants.
Un an se passe et deux avec inquitude.
Le chagrin vient ensuite: elle sent chaque jour
Dloger quelques Ris, quelques jeux, puis l'amour;
Puis ses traits choquer et dplaire;
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire
Qu'elle chappt au temps cet insigne larron:
Les ruines d'une maison
Se peuvent rparer; que n'est cet avantage
Pour les ruines du visage!
Sa prciosit changea lors de langage.
Son miroir lui disait: Prenez vite un mari.
Je ne sais quel dsir le lui disait aussi;
Le dsir peut loger chez une prcieuse.
Celle-ci fit un choix qu'on n'aurait jamais cru,
Se trouvant  la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru.

VII, 5 Les Souhaits

Il est au Mogol des follets
Qui font office de valets,
Tiennent la maison propre, ont soin de l'quipage,
Et quelquefois du jardinage.
Si vous touchez  leur ouvrage,
Vous gtez tout. Un d'eux prs du Gange autrefois
Cultivait le jardin d'un assez bon Bourgeois.
Il travaillait sans bruit, avait beaucoup d'adresse,
Aimait le matre et la matresse,
Et le jardin surtout. Dieu sait si les zphirs
Peuple ami du Dmon l'assistaient dans sa tche!
Le follet de sa part travaillant sans relche
Comblait ses htes de plaisirs.
Pour plus de marques de son zle,
Chez ces gens pour toujours il se ft arrt,
Nonobstant la lgret
A ses pareils si naturelle;
Mais ses confrres les esprits
Firent tant que le chef de cette rpublique,
Par caprice ou par politique,
Le changea bientt de logis.
Ordre lui vient d'aller au fond de la Norvge
Prendre le soin d'une maison
En tout temps couverte de neige;
Et d'Indou qu'il tait on vous le fait lapon.
Avant que de partir l'esprit dit  ses htes:
On m'oblige de vous quitter:
Je ne sais pas pour quelles fautes;
Mais enfin il le faut, je ne puis arrter
Qu'un temps fort court, un mois, peut-tre une semaine,
Employez-la; formez trois souhaits, car je puis
Rendre trois souhaits accomplis,
Trois sans plus. Souhaiter, ce n'est pas une peine
Etrange et nouvelle aux humains.
Ceux-ci pour premier voeu demandent l'abondance;
Et l'abondance,  pleines mains,
Verse en leurs coffres la finance,
En leurs greniers le bl, dans leurs caves les vins;
Tout en crve. Comment ranger cette chevance?
Quels registres, quels soins, quel temps il leur fallut!
Tous deux sont empchs si jamais on le fut.
Les voleurs contre eux complotrent;
Les grands Seigneurs leur empruntrent;
Le Prince les taxa! Voil les pauvres gens
Malheureux par trop de fortune.
Otez-nous de ces biens l'affluence importune,
Dirent-ils l'un et l'autre; heureux les indigents!
La pauvret vaut mieux qu'une telle richesse.
Retirez-vous, trsors, fuyez; et toi Desse,
Mre du bon esprit, compagne du repos,
O mdiocrit, reviens vite. A ces mots
La mdiocrit revient; on lui fait place,
Avec elle ils rentrent en grce,
Au bout de deux souhaits tant aussi chanceux
Qu'ils taient, et que sont tous ceux
Qui souhaitent toujours et perdent en chimres
Le temps qu'ils feraient mieux de mettre  leurs affaires.
Le follet en rit avec eux.
Pour profiter de sa largesse,
Quand il voulut partir et qu'il fut sur le point,
Ils demandrent la sagesse:
C'est un trsor qui n'embarrasse point.

VII, 6 La Cour du Lion

Sa Majest Lionne un jour voulut connatre
De quelles nations le Ciel l'avait fait matre.
Il manda donc par dputs
Ses vassaux de toute nature,
Envoyant de tous les cts
Une circulaire criture,
Avec son sceau. L'crit portait
Qu'un mois durant le Roi tiendrait
Cour plnire, dont l'ouverture
Devait tre un fort grand festin,
Suivi des tours de Fagotin.
Par ce trait de magnificence
Le Prince  ses sujets talait sa puissance.
En son Louvre il les invita.
Quel Louvre! un vrai charnier, dont l'odeur se porta
D'abord au nez des gens. L'Ours boucha sa narine:
Il se ft bien pass de faire cette mine,
Sa grimace dplut. Le Monarque irrit
L'envoya chez Pluton faire le dgot.
Le Singe approuva fort cette svrit,
Et flatteur excessif il loua la colre
Et la griffe du Prince, et l'antre, et cette odeur:
Il n'tait ambre, il n'tait fleur,
Qui ne ft ail au prix. Sa sotte flatterie
Eut un mauvais succs, et fut encore punie.
Ce Monseigneur du Lion-l
Fut parent de Caligula.
Le Renard tant proche: Or , lui dit le Sire,
Que sens-tu? dis-le-moi: parle sans dguiser.
L'autre aussitt de s'excuser,
Allguant un grand rhume: il ne pouvait que dire
Sans odorat; bref, il s'en tire.
Ceci vous sert d'enseignement:
Ne soyez  la cour, si vous voulez y plaire,
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincre,
Et tchez quelquefois de rpondre en Normand.

VII, 7 Les Vautours et les Pigeons

Mars autrefois mit tout l'air en mute.
Certain sujet fit natre la dispute
Chez les oiseaux; non ceux que le Printemps
Mne  sa Cour, et qui, sous la feuille,
Par leur exemple et leurs sons clatants
Font que Vnus est en nous rveille;
Ni ceux encor que la Mre d'Amour
Met  son char: mais le peuple Vautour,
Au bec retors,  la tranchante serre,
Pour un chien mort se fit, dit-on, la guerre.
Il plut du sang; je n'exagre point.
Si je voulais conter de point en point
Tout le dtail, je manquerais d'haleine.
Maint chef prit, maint hros expira;
Et sur son roc Promthe espra
De voir bientt une fin  sa peine.
C'tait plaisir d'observer leurs efforts;
C'tait piti de voir tomber les morts.
Valeur, adresse, et ruses, et surprises,
Tout s'employa. Les deux troupes prises
D'ardent courroux n'pargnaient nuls moyens
De peupler l'air que respirent les ombres:
Tout lment remplit de citoyens
Le vaste enclos qu'ont les royaumes sombres.
Cette fureur mit la compassion
Dans les esprits d'une autre nation
Au col changeant, au coeur tendre et fidle.
Elle employa sa mdiation
Pour accorder une telle querelle;
Ambassadeurs par le peuple pigeon
Furent choisis, et si bien travaillrent,
Que les Vautours plus ne se chamaillrent.
Ils firent trve, et la paix s'ensuivit:
Hlas! ce fut aux dpens de la race
A qui la leur aurait d rendre grce.
La gent maudite aussitt poursuivit
Tous les pigeons, en fit ample carnage,
En dpeupla les bourgades, les champs.
Peu de prudence eurent les pauvres gens,
D'accommoder un peuple si sauvage.
Tenez toujours diviss les mchants;
La sret du reste de la terre
Dpend de l: Semez entre eux la guerre,
Ou vous n'aurez avec eux nulle paix.
Ceci soit dit en passant; je me tais.


VII, 8 Le Coche et la Mouche

Dans un chemin montant, sablonneux, malais,
Et de tous les cts au Soleil expos,
Six forts chevaux tiraient un Coche.
Femmes, Moine, vieillards, tout tait descendu.
L'attelage suait, soufflait, tait rendu.
Une Mouche survient, et des chevaux s'approche;
Prtend les animer par son bourdonnement;
Pique l'un, pique l'autre, et pense  tout moment
Qu'elle fait aller la machine,
S'assied sur le timon, sur le nez du Cocher;
Aussitt que le char chemine,
Et qu'elle voit les gens marcher,
Elle s'en attribue uniquement la gloire;
Va, vient, fait l'empresse; il semble que ce soit
Un Sergent de bataille allant en chaque endroit
Faire avancer ses gens, et hter la victoire.
La Mouche en ce commun besoin
Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin;
Qu'aucun n'aide aux chevaux  se tirer d'affaire.
Le Moine disait son Brviaire;
Il prenait bien son temps! une femme chantait;
C'tait bien de chansons qu'alors il s'agissait!
Dame Mouche s'en va chanter  leurs oreilles,
Et fait cent sottises pareilles.
Aprs bien du travail le Coche arrive au haut.
Respirons maintenant, dit la Mouche aussitt:
J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
Ca, Messieurs les Chevaux, payez-moi de ma peine.

Ainsi certaines gens, faisant les empresss,
S'introduisent dans les affaires:
Ils font partout les ncessaires,
Et, partout importuns, devraient tre chasss.

VII, 9 La Laitire et le Pot au lait

Perrette sur sa tte ayant un Pot au lait
Bien pos sur un coussinet,
Prtendait arriver sans encombre  la ville.
Lgre et court vtue elle allait  grands pas;
Ayant mis ce jour-l, pour tre plus agile,
Cotillon simple, et souliers plats.
Notre laitire ainsi trousse
Comptait dj dans sa pense
Tout le prix de son lait, en employait l'argent,
Achetait un cent d'oeufs, faisait triple couve;
La chose allait  bien par son soin diligent.
Il m'est, disait-elle, facile,
D'lever des poulets autour de ma maison:
Le Renard sera bien habile,
S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc  s'engraisser cotera peu de son;
Il tait quand je l'eus de grosseur raisonnable:
J'aurai le revendant de l'argent bel et bon.
Et qui m'empchera de mettre en notre table,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau?
Perrette l-dessus saute aussi, transporte.
Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couve;
La dame de ces biens, quittant d'un oeil marri
Sa fortune ainsi rpandue,
Va s'excuser  son mari
En grand danger d'tre battue.
Le rcit en farce en fut fait;
On l'appela le Pot au lait.

Quel esprit ne bat la campagne?
Qui ne fait chteaux en Espagne?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitire, enfin tous,
Autant les sages que les fous?
Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux:
Une flatteuse erreur emporte alors nos mes:
Tout le bien du monde est  nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un dfi;
Je m'carte, je vais dtrner le Sophi;
On m'lit roi, mon peuple m'aime;
Les diadmes vont sur ma tte pleuvant:
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-mme;
Je suis gros Jean comme devant.

VII, 10 Le Cur et le Mort

Un mort s'en allait tristement
S'emparer de son dernier gte;
Un Cur s'en allait gaiement
Enterrer ce mort au plus vite.
Notre dfunt tait en carrosse port,
Bien et dment empaquet,
Et vtu d'une robe, hlas! qu'on nomme bire,
Robe d'hiver, robe d't,
Que les morts ne dpouillent gure.
Le Pasteur tait  ct,
Et rcitait  l'ordinaire
Maintes dvotes oraisons,
Et des psaumes et des leons,
Et des versets et des rpons:
Monsieur le Mort, laissez-nous faire,
On vous en donnera de toutes les faons;
Il ne s'agit que du salaire.
Messire Jean Chouart couvait des yeux son mort,
Comme si l'on et d lui ravir ce trsor,
Et des regards semblait lui dire:
Monsieur le Mort, j'aurai de vous
Tant en argent, et tant en cire,
Et tant en autres menus cots.
Il fondait l-dessus l'achat d'une feuillette
Du meilleur vin des environs;
Certaine nice assez propette
Et sa chambrire Pquette
Devaient voir des cotillons.
Sur cette agrable pense
Un heurt survient, adieu le char.
Voil Messire Jean Chouart
Qui du choc de son mort a la tte casse:
Le Paroissien en plomb entrane son Pasteur;
Notre Cur suit son Seigneur;
Tous deux s'en vont de compagnie.
Proprement toute notre vie;
Est le cur Chouart, qui sur son mort comptait,
Et la fable du Pot au lait.

VII, 11 L'Homme qui court aprs la Fortune et l'Homme qui l'attend dans son lit

Qui ne court aprs la Fortune?
Je voudrais tre en lieu d'o je pusse aisment
Contempler la foule importune
De ceux qui cherchent vainement
Cette fille du sort de Royaume en Royaume,
Fidles courtisans d'un volage fantme.
Quand ils sont prs du bon moment,
L'inconstante aussitt  leurs dsirs chappe:
Pauvres gens, je les plains, car on a pour les fous
Plus de piti que de courroux.
Cet homme, disent-ils, tait planteur de choux,
Et le voil devenu pape:
Ne le valons-nous pas? - Vous valez cent fois mieux;
Mais que vous sert votre mrite?
La Fortune a-t-elle des yeux?
Et puis la papaut vaut-elle ce qu'on quitte,
Le repos, le repos, trsor si prcieux
Qu'on en faisait jadis le partage des Dieux?
Rarement la Fortune  ses htes le laisse.
Ne cherchez point cette Desse,
Elle vous cherchera; son sexe en use ainsi.
Certain couple d'amis en un bourg tabli,
Possdait quelque bien: l'un soupirait sans cesse
Pour la Fortune; il dit  l'autre un jour:
Si nous quittions notre sjour?
Vous savez que nul n'est prophte
En son pays: cherchons notre aventure ailleurs.
- Cherchez, dit l'autre ami, pour moi je ne souhaite
Ni climats ni destins meilleurs.
Contentez-vous; suivez votre humeur inquite;
Vous reviendrez bientt. Je fais voeu cependant
De dormir en vous attendant.
L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare,
S'en va par voie et par chemin.
Il arriva le lendemain
En un lieu que devait la Desse bizarre
Frquenter sur tout autre; et ce lieu c'est la cour.
L donc pour quelque temps il fixe son sjour,
Se trouvant au coucher, au lever,  ces heures
Que l'on sait tre les meilleures;
Bref, se trouvant  tout, et n'arrivant  rien.
Qu'est ceci? ce dit-il, cherchons ailleurs du bien.
La Fortune pourtant habite ces demeures.
Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci,
Chez celui-l; d'o vient qu'aussi
Je ne puis hberger cette capricieuse?
On me l'avait bien dit, que des gens de ce lieu
L'on n'aime pas toujours l'humeur ambitieuse.
Adieu Messieurs de cour; Messieurs de cour adieu:
Suivez jusques au bout une ombre qui vous flatte.
La Fortune a, dit-on, des temples  Surate;
Allons l. Ce fut un de dire et s'embarquer.
Ames de bronze, humains, celui-l fut sans doute
Arm de diamant, qui tenta cette route,
Et le premier osa l'abme dfier.
Celui-ci pendant son voyage
Tourna les yeux vers son village
Plus d'une fois, essuyant les dangers
Des pirates, des vents, du calme et des rochers,
Ministres de la mort. Avec beaucoup de peines
On s'en va la chercher en des rives lointaines,
La trouvant assez tt sans quitter la maison.
L'homme arrive au Mogol; on lui dit qu'au Japon
La Fortune pour lors distribuait ses grces.
Il y court; les mers taient lasses
De le porter; et tout le fruit
Qu'il tira de ses longs voyages,
Ce fut cette leon que donnent les sauvages:
Demeure en ton pays, par la nature instruit.
Le Japon ne fut pas plus heureux  cet homme
Que le Mogol l'avait t;
Ce qui lui fit conclure en somme,
Qu'il avait  grand tort son village quitt.
Il renonce aux courses ingrates,
Revient en son pays, voit de loin ses pnates,
Pleure de joie, et dit: Heureux, qui vit chez soi;
De rgler ses dsirs faisant tout son emploi.
Il ne sait que par our dire
Ce que c'est que la cour, la mer, et ton empire,
Fortune, qui nous fais passer devant les yeux
Des dignits, des biens, que jusqu'au bout du monde
On suit, sans que l'effet aux promesses rponde.
Dsormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux.
En raisonnant de cette sorte,
Et contre la Fortune ayant pris ce conseil,
Il la trouve assise  la porte
De son ami plong dans un profond sommeil.

VII, 12 Les deux Coqs

Deux Coqs vivaient en paix: une Poule survint,
Et voil la guerre allume.
Amour, tu perdis Troie; et c'est de toi que vint
Cette querelle envenime,
O du sang des Dieux mme on vit le Xanthe teint.
Longtemps entre nos Coqs le combat se maintint:
Le bruit s'en rpandit par tout le voisinage.
La gent qui porte crte au spectacle accourut.
Plus d'une Hlne au beau plumage
Fut le prix du vainqueur; le vaincu disparut.
Il alla se cacher au fond de sa retraite,
Pleura sa gloire et ses amours,
Ses amours qu'un rival tout fier de sa dfaite
Possdait  ses yeux. Il voyait tous les jours
Cet objet rallumer sa haine et son courage.
Il aiguisait son bec, battait l'air et ses flancs,
Et s'exerant contre les vents
S'armait d'une jalouse rage.
Il n'en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits
S'alla percher, et chanter sa victoire.
Un Vautour entendit sa voix:
Adieu les amours et la gloire.
Tout cet orgueil prit sous l'ongle du Vautour.
Enfin par un fatal retour
Son rival autour de la Poule
S'en revint faire le coquet:
Je laisse  penser quel caquet,
Car il eut des femmes en foule.
La Fortune se plat  faire de ces coups;
Tout vainqueur insolent  sa perte travaille.
Dfions-nous du sort, et prenons garde  nous
Aprs le gain d'une bataille.

VII, 13 L'Ingratitude et l'Injustice des hommes envers la fortune

Un trafiquant sur mer par bonheur s'enrichit.
Il triompha des vents pendant plus d'un voyage,
Gouffre, banc, ni rocher, n'exigea de page
D'aucun de ses ballots; le sort l'en affranchit.
Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune
Recueillirent leur droit tandis que la Fortune
Prenait soin d'amener son marchand  bon port.
Facteurs, associs, chacun lui fit fidle.
Il vendit son tabac, son sucre, sa canle.
Ce qu'il voulut, sa porcelaine encor:
Le luxe et la folie enflrent son trsor;
Bref il plut dans son escarcelle.
On ne parlait chez lui que par doubles ducats.
Et mon homme d'avoir chiens, chevaux et carrosses.
Ses jours de jene taient des noces.
Un sien ami, voyant ces somptueux repas,
Lui dit: Et d'o vient donc un si bon ordinaire?
- Et d'o me viendrait-il que de mon savoir-faire?
Je n'en dois rien qu' moi, qu' mes soins, qu'au talent
De risquer  propos, et bien placer l'argent.
Le profit lui semblant une fort douce chose,
Il risqua de nouveau le gain qu'il avait fait:
Mais rien, pour cette fois, ne lui vint  souhait.
Son imprudence en fut la cause.
Un vaisseau mal frt prit au premier vent.
Un autre mal pourvu des armes ncessaires
Fut enlev par les Corsaires.
Un troisime au port arrivant,
Rien n'eut cours ni dbit. Le luxe et la folie
N'taient plus tels qu'auparavant.
Enfin ses facteurs le trompant,
Et lui-mme ayant fait grand fracas, chre lie,
Mis beaucoup en plaisirs, en btiments beaucoup,
Il devint pauvre tout d'un coup.
Son ami le voyant en mauvais quipage,
Lui dit: D'o vient cela? - De la fortune, hlas!
- Consolez-vous, dit l'autre; et s'il ne lui plat pas
Que vous soyez heureux; tout au moins soyez sage.
Je ne sais s'il crut ce conseil;
Mais je sais que chacun impute, en cas pareil,
Son bonheur  son industrie,
Et si de quelque chec notre faute est suivie,
Nous disons injures au sort.
Chose n'est ici plus commune:
Le bien nous le faisons, le mal c'est la fortune,
On a toujours raison, le destin toujours tort.

VII, 14 Les Devineresses

C'est souvent du hasard que nat l'opinion;
Et c'est l'opinion qui fait toujours la vogue.
Je pourrais fonder ce prologue
Sur gens de tous tats; tout est prvention,
Cabale, enttement, point ou peu de justice:
C'est un torrent; qu'y faire? Il faut qu'il ait son cours.
Cela fut et sera toujours.
Une femme  Paris faisait la Pythonisse.
On l'allait consulter sur chaque vnement:
Perdait-on un chiffon, avait-on un amant,
Un mari vivant trop, au gr de son pouse,
Une mre fcheuse, une femme jalouse;
Chez la Devineuse on courait,
Pour se faire annoncer ce que l'on dsirait.
Son fait consistait en adresse.
Quelques termes de l'art, beaucoup de hardiesse,
Du hasard quelquefois, tout cela concourait:
Tout cela bien souvent faisait crier miracle.
Enfin, quoique ignorante  vingt et trois carats,
Elle passait pour un oracle.
L'oracle tait log dedans un galetas.
L cette femme emplit sa bourse,
Et sans avoir d'autre ressource,
Gagne de quoi donner un rang  son mari:
Elle achte un office, une maison aussi.
Voil le galetas rempli
D''une nouvelle htesse,  qui toute la ville,
Femmes, filles, valets, gros Messieurs, tout enfin,
Allait comme autrefois demander son destin:
Le galetas devint l'antre de la Sibylle.
L'autre femelle avait achaland ce lieu.
Cette dernire femme eut beau faire, eut beau dire,
Moi devine! on se moque; Eh Messieurs, sais-je lire?
Je n'ai jamais appris que ma croix de par-dieu.
Point de raison; fallut deviner et prdire,
Mettre  part force bons ducats,
Et gagner malgr soi plus que deux Avocats.
Le meuble et l'quipage aidaient fort  la chose:
Quatre siges boiteux, un manche de balai,
Tout sentait son sabbat et sa mtamorphose:
Quand cette femme aurait dit vrai
Dans une chambre tapisse,
On s'en serait moqu; la vogue tait passe
Au galetas; il avait le crdit:
L'autre femme se morfondit.
L'enseigne fait la chalandise.
J'ai vu dans le Palais une robe mal mise
Gagner gros: les gens l'avaient prise
Pour matre tel, qui tranait aprs soi
Force coutants; demandez-moi pourquoi.

VII, 15 Le Chat, la Belette et le petit Lapin

Du palais d'un jeune Lapin
Dame Belette un beau matin
S'empara; c'est une ruse.
Le Matre tant absent, ce lui fut chose aise.
Elle porta chez lui ses pnates un jour
Qu'il tait all faire  l'Aurore sa cour,
Parmi le thym et la rose.
Aprs qu'il eut brout, trott, fait tous ses tours,
Janot Lapin retourne aux souterrains sjours.
La Belette avait mis le nez  la fentre.
O Dieux hospitaliers, que vois-je ici paratre?
Dit l'animal chass du paternel logis:
O l, Madame la Belette,
Que l'on dloge sans trompette,
Ou je vais avertir tous les rats du pays.
La Dame au nez pointu rpondit que la terre
Etait au premier occupant.
C'tait un beau sujet de guerre
Qu'un logis o lui-mme il n'entrait qu'en rampant.
Et quand ce serait un Royaume
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
En a pour toujours fait l'octroi
A Jean fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
Plutt qu' Paul, plutt qu' moi.
Jean Lapin allgua la coutume et l'usage.
Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis
Rendu matre et seigneur, et qui de pre en fils,
L'ont de Pierre  Simon, puis  moi Jean, transmis.
Le premier occupant est-ce une loi plus sage?
- Or bien sans crier davantage,
Rapportons-nous, dit-elle,  Raminagrobis.
C'tait un chat vivant comme un dvot ermite,
Un chat faisant la chattemite,
Un saint homme de chat, bien fourr, gros et gras,
Arbitre expert sur tous les cas.
Jean Lapin pour juge l'agre.
Les voil tous deux arrivs
Devant sa majest fourre.
Grippeminaud leur dit: Mes enfants, approchez,
Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause.
L'un et l'autre approcha ne craignant nulle chose.
Aussitt qu' porte il vit les contestants,
Grippeminaud le bon aptre
Jetant des deux cts la griffe en mme temps,
Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.
Ceci ressemble fort aux dbats qu'ont parfois
Les petits souverains se rapportants aux Rois.

VII, 16 La Tte et la Queue du serpent

Le serpent a deux parties
Du genre humain ennemies,
Tte et queue; et toutes deux
Ont acquis un nom fameux
Auprs des Parques cruelles:
Si bien qu'autrefois entre elles
Il survint de grands dbats
Pour le pas.
La tte avait toujours march devant la queue.
La queue au Ciel se plaignit,
Et lui dit:
Je fais mainte et mainte lieue,
Comme il plat  celle-ci.
Croit-elle que toujours j'en veuille user ainsi?
Je suis son humble servante.
On m'a faite Dieu merci
Sa soeur et non sa suivante.
Toutes deux de mme sang
Traitez-nous de mme sorte:
Aussi bien qu'elle je porte
Un poison prompt et puissant.
Enfin voil ma requte:
C'est  vous de commander,
Qu'on me laisse prcder
A mon tour ma soeur la tte.
Je la conduirai si bien,
Qu'on ne se plaindra de rien.
Le Ciel eut pour ses voeux une bont cruelle.
Souvent sa complaisance a de mchants effets.
Il devrait tre sourd aux aveugles souhaits.
Il ne le fut pas lors: et la guide nouvelle,
Qui ne voyait au grand jour
Pas plus clair que dans un four,
Donnait tantt contre un marbre,
Contre un passant, contre un arbre.
Droit aux ondes du Styx elle mena sa soeur.
Malheureux les Etats tombs dans son erreur.

VII, 17 Un Animal dans la lune

Pendant qu'un Philosophe assure,
Que toujours par leurs sens les hommes sont dups,
Un autre Philosophe jure,
Qu'ils ne nous ont jamais tromps.
Tous les deux ont raison, et la Philosophie
Dit vrai, quand elle dit que les sens tromperont
Tant que sur leur rapport les hommes jugeront;
Mais aussi si l'on rectifie
L'image de l'objet sur son loignement,
Sur le milieu qui l'environne,
Sur l'organe et sur l'instrument,
Les sens ne tromperont personne.
La nature ordonna ces choses sagement:
J'en dirai quelque jour les raisons amplement.
J'aperois le Soleil; quelle en est la figure?
Ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour:
Mais si je le voyais l-haut dans son sjour,
Que serait-ce  mes yeux que l'oeil de la nature?
Sa distance me fait juger de sa grandeur;
Sur l'angle et les cts ma main la dtermine;
L'ignorant le croit plat, j'paissis sa rondeur;
Je le rends immobile, et la terre chemine.
Bref je dmens mes yeux en toute sa machine.
Ce sens ne me nuit point par son illusion.
Mon me en toute occasion
Dveloppe le vrai cach sous l'apparence.
Je ne suis point d'intelligence
Avecque mes regards peut-tre un peu trop prompts,
Ni mon oreille lente  m'apporter les sons.
Quand l'eau courbe un bton ma raison le redresse,
La raison dcide en matresse.
Mes yeux, moyennant ce secours,
Ne me trompent jamais, en me mentant toujours.
Si je crois leur rapport, erreur assez commune,
Une tte de femme est au corps de la Lune.
Y peut-elle tre? Non. D'o vient donc cet objet?
Quelques lieux ingaux font de loin cet effet.
La Lune nulle part n'a sa surface unie:
Montueuse en des lieux, en d'autres aplanie,
L'ombre avec la lumire y peut tracer souvent,
Un Homme, un Boeuf, un Elphant.
Nagure l'Angleterre y vit chose pareille,
La lunette place, un animal nouveau
Parut dans cet astre si beau;
Et chacun de crier merveille:
Il tait arriv l-haut un changement
Qui prsageait sans doute un grand vnement.
Savait-on si la guerre entre tant de puissances
N'en tait point l'effet? Le Monarque accourut:
Il favorise en Roi ces hautes connaissances.
Le Monstre dans la Lune  son tour lui parut.
C'tait une Souris cache entre les verres:
Dans la lunette tait la source de ces guerres.
On en rit. Peuple heureux, quand pourront les Franois
Se donner, comme vous, entiers  ces emplois?
Mars nous fait recueillir d'amples moissons de gloire:
C'est  nos ennemis de craindre les combats,
A nous de les chercher, certains que la victoire,
Amante de Louis, suivra partout ses pas.
Ses lauriers nous rendront clbres dans l'histoire.
Mme les filles de Mmoire
Ne nous ont point quitts: nous gotons des plaisirs:
La paix fait nos souhaits et non point nos soupirs.
Charles en sait jouir: Il saurait dans la guerre
Signaler sa valeur, et mener l'Angleterre
A ces jeux qu'en repos elle voit aujourd'hui.
Cependant s'il pouvait apaiser la querelle,
Que d'encens! Est-il rien de plus digne de lui?
La carrire d'Auguste a-t-elle t moins belle
Que les fameux exploits du premier des Csars?
O peuple trop heureux, quand la paix viendra-t-elle
Nous rendre comme vous tout entiers aux beaux-arts?

VIII, 1 La Mort et le Mourant

La Mort ne surprend point le sage;
Il est toujours prt  partir,
S'tant su lui-mme avertir
Du temps o l'on se doit rsoudre  ce passage.
Ce temps, hlas! embrasse tous les temps:
Qu'on le partage en jours, en heures, en moments,
Il n'en est point qu'il ne comprenne
Dans le fatal tribut; tous sont de son domaine;
Et le premier instant o les enfants des rois
Ouvrent les yeux  la lumire,
Est celui qui vient quelquefois
Fermer pour toujours leur paupire.
Dfendez-vous par la grandeur,
Allguez la beaut, la vertu, la jeunesse,
La mort ravit tout sans pudeur
Un jour le monde entier accrotra sa richesse.
Il n'est rien de moins ignor,
Et puisqu'il faut que je le die,
Rien o l'on soit moins prpar.
Un mourant qui comptait plus de cent ans de vie,
Se plaignait  la Mort que prcipitamment
Elle le contraignait de partir tout  l'heure,
Sans qu'il et fait son testament,
Sans l'avertir au moins. Est-il juste qu'on meure
Au pied lev? dit-il: attendez quelque peu.
Ma femme ne veut pas que je parte sans elle;
Il me reste  pourvoir un arrire-neveu;
Souffrez qu' mon logis j'ajoute encore une aile.
Que vous tes pressante,  Desse cruelle!
- Vieillard, lui dit la mort, je ne t'ai point surpris;
Tu te plains sans raison de mon impatience.
Eh n'as-tu pas cent ans? trouve-moi dans Paris
Deux mortels aussi vieux, trouve-m'en dix en France.
Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
Qui te dispost  la chose:
J'aurais trouv ton testament tout fait,
Ton petit-fils pourvu, ton btiment parfait;
Ne te donna-t-on pas des avis quand la cause
Du marcher et du mouvement,
Quand les esprits, le sentiment,
Quand tout faillit en toi? Plus de got, plus d'oue:
Toute chose pour toi semble tre vanouie:
Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus:
Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus
Je t'ai fait voir tes camarades,
Ou morts, ou mourants, ou malades.
Qu'est-ce que tout cela, qu'un avertissement?
Allons, vieillard, et sans rplique.
Il n'importe  la rpublique
Que tu fasses ton testament.
La mort avait raison. Je voudrais qu' cet ge
On sortt de la vie ainsi que d'un banquet,
Remerciant son hte, et qu'on fit son paquet;
Car de combien peut-on retarder le voyage?
Tu murmures, vieillard; vois ces jeunes mourir,
Vois-les marcher, vois-les courir
A des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
Mais sres cependant, et quelquefois cruelles.
J'ai beau te le crier; mon zle est indiscret:
Le plus semblable aux morts meurt le plus  regret.

VIII, 2 Le Savetier et le Financier

Un Savetier chantait du matin jusqu'au soir:
C'tait merveilles de le voir,
Merveilles de l'our; il faisait des passages,
Plus content qu'aucun des sept sages.
Son voisin au contraire, tant tout cousu d'or,
Chantait peu, dormait moins encor.
C'tait un homme de finance.
Si sur le point du jour parfois il sommeillait,
Le Savetier alors en chantant l'veillait,
Et le Financier se plaignait,
Que les soins de la Providence
N'eussent pas au march fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire.
En son htel il fait venir
Le chanteur, et lui dit: Or , sire Grgoire,
Que gagnez-vous par an? - Par an? Ma foi, Monsieur,
Dit avec un ton de rieur,
Le gaillard Savetier, ce n'est point ma manire
De compter de la sorte; et je n'entasse gure
Un jour sur l'autre: il suffit qu' la fin
J'attrape le bout de l'anne:
Chaque jour amne son pain.
- Eh bien que gagnez-vous, dites-moi, par journe?
- Tantt plus, tantt moins: le mal est que toujours;
(Et sans cela nos gains seraient assez honntes,)
Le mal est que dans l'an s'entremlent des jours
Qu'il faut chommer; on nous ruine en Ftes.
L'une fait tort  l'autre; et Monsieur le Cur
De quelque nouveau Saint charge toujours son prne.
Le Financier riant de sa navet
Lui dit: Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trne.
Prenez ces cent cus: gardez-les avec soin,
Pour vous en servir au besoin.
Le Savetier crut voir tout l'argent que la terre
Avait depuis plus de cent ans
Produit pour l'usage des gens.
Il retourne chez lui: dans sa cave il enserre
L'argent et sa joie  la fois.
Plus de chant; il perdit la voix
Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.
Le sommeil quitta son logis,
Il eut pour htes les soucis,
Les soupons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avait l'oeil au guet; Et la nuit,
Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l'argent: A la fin le pauvre homme
S'en courut chez celui qu'il ne rveillait plus!
Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
Et reprenez vos cent cus.

VIII, 3 Le Lion, le Loup, et le Renard

Un Lion dcrpit, goutteux, n'en pouvant plus,
Voulait que l'on trouvt remde  la vieillesse:
Allguer l'impossible aux Rois, c'est un abus.
Celui-ci parmi chaque espce
Manda des Mdecins; il en est de tous arts:
Mdecins au Lion viennent de toutes parts;
De tous cts lui vient des donneurs de recettes.
Dans les visites qui sont faites,
Le Renard se dispense, et se tient clos et coi.
Le Loup en fait sa cour, daube au coucher du Roi
Son camarade absent; le Prince tout  l'heure
Veut qu'on aille enfumer Renard dans sa demeure,
Qu'on le fasse venir. Il vient, est prsent;
Et, sachant que le Loup lui faisait cette affaire:
Je crains, Sire, dit-il, qu'un rapport peu sincre,
Ne m'ait  mpris imput
D'avoir diffr cet hommage;
Mais j'tais en plerinage;
Et m'acquittais d'un voeu fait pour votre sant.
Mme j'ai vu dans mon voyage
Gens experts et savants; leur ai dit la langueur
Dont votre Majest craint  bon droit la suite.
Vous ne manquez que de chaleur:
Le long ge en vous l'a dtruite:
D'un Loup corch vif appliquez-vous la peau
Toute chaude et toute fumante;
Le secret sans doute en est beau
Pour la nature dfaillante.
Messire Loup vous servira,
S'il vous plat, de robe de chambre.
Le Roi gote cet avis-l:
On corche, on taille, on dmembre
Messire Loup. Le Monarque en soupa,
Et de sa peau s'enveloppa;
Messieurs les courtisans, cessez de vous dtruire:
Faites si vous pouvez votre cour sans vous nuire.
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien.
Les daubeurs ont leur tour d'une ou d'autre manire:
Vous tes dans une carrire
O l'on ne se pardonne rien.

VIII, 4 Le Pouvoir des Fables

A M. De Barillon

La qualit d'Ambassadeur
Peut-elle s'abaisser  des contes vulgaires?
Vous puis-je offrir mes vers et leurs grces lgres?
S'ils osent quelquefois prendre un air de grandeur,
Seront-ils point traits par vous de tmraires?
Vous avez bien d'autres affaires
A dmler que les dbats
Du Lapin et de la Belette.
Lisez-les, ne les lisez pas;
Mais empchez qu'on ne nous mette
Toute l'Europe sur les bras.
Que de mille endroits de la terre
Il nous vienne des ennemis,
J'y consens; mais que l'Angleterre
Veuille que nos deux Rois se lassent d'tre amis,
J'ai peine  digrer la chose.
N'est-il point encor temps que Louis se repose?
Quel autre Hercule enfin ne se trouverait las
De combattre cette Hydre? et faut-il qu'elle oppose
Une nouvelle tte aux efforts de son bras?
Si votre esprit plein de souplesse,
Par loquence, et par adresse,
Peut adoucir les coeurs, et dtourner ce coup,
Je vous sacrifierai cent moutons; c'est beaucoup
Pour un habitant du Parnasse.
Cependant faites-moi la grce
De prendre en don ce peu d'encens.
Prenez en gr mes voeux ardents,
Et le rcit en vers qu'ici je vous ddie.
Son sujet vous convient; je n'en dirai pas plus:
Sur les Eloges que l'Envie
Doit avouer qui vous sont dus,
Vous ne voulez pas qu'on appuie.

Dans Athne autrefois peuple vain et lger,
Un Orateur voyant sa patrie en danger,
Courut  la Tribune; et d'un art tyrannique,
Voulant forcer les coeurs dans une rpublique,
Il parla fortement sur le commun salut.
On ne l'coutait pas: l'Orateur recourut
A ces figures violentes
Qui savent exciter les mes les plus lentes.
Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu'il put.
Le vent emporta tout; personne ne s'mut.
L'animal aux ttes frivoles
Etant fait  ces traits, ne daignait l'couter.
Tous regardaient ailleurs: il en vit s'arrter
A des combats d'enfants, et point  ses paroles.
Que fit le harangueur? Il prit un autre tour.
Crs, commena-t-il, faisait voyage un jour
Avec l'Anguille et l'Hirondelle:
Un fleuve les arrte; et l'Anguille en nageant,
Comme l'Hirondelle en volant,
Le traversa bientt. L'assemble  l'instant
Cria tout d'une voix: Et Crs, que fit-elle?
- Ce qu'elle fit? un prompt courroux
L'anima d'abord contre vous.
Quoi, de contes d'enfants son peuple s'embarrasse!
Et du pril qui le menace
Lui seul entre les Grecs il nglige l'effet!
Que ne demandez-vous ce que Philippe fait?
A ce reproche l'assemble,
Par l'Apologue rveille,
Se donne entire  l'Orateur:
Un trait de Fable en eut l'honneur.
Nous sommes tous d'Athne en ce point; et moi-mme,
Au moment que je fais cette moralit,
Si Peau d'ne m'tait cont,
J'y prendrais un plaisir extrme,
Le monde est vieux, dit-on: je le crois, cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant.

VIII, 5 L'Homme et la Puce

Par des voeux importuns nous fatiguons les Dieux:
Souvent pour des sujets mme indignes des hommes.
Il semble que le Ciel sur tous tant que nous sommes
Soit oblig d'avoir incessamment les yeux,
Et que le plus petit de la race mortelle,
A chaque pas qu'il fait,  chaque bagatelle,
Doive intriguer l'Olympe et tous ses citoyens,
Comme s'il s'agissait des Grecs et des Troyens.
Un Sot par une puce eut l'paule mordue.
Dans les plis de ses draps elle alla se loger,
Hercule, se dit-il, tu devais bien purger
La terre de cette Hydre au printemps revenue.
Que fais-tu, Jupiter, que du haut de la nue
Tu n'en perdes la race afin de me venger?
Pour tuer une puce il voulait obliger
Ces Dieux  lui prter leur foudre et leur massue.

VIII, 6 Les Femmes et le Secret

Rien ne pse tant qu'un secret:
Le porter loin est difficile aux Dames:
Et je sais mme sur ce fait
Bon nombre d'hommes qui sont femmes.
Pour prouver la sienne un mari s'cria
La nuit tant prs d'elle: O dieux! qu'est-ce cela?
Je n'en puis plus; on me dchire;
Quoi j'accouche d'un oeuf! - D'un oeuf? - Oui, le voil
Frais et nouveau pondu. Gardez bien de le dire:
On m'appellerait poule. Enfin n'en parlez pas.
La femme neuve sur ce cas,
Ainsi que sur mainte autre affaire,
Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire.
Mais ce serment s'vanouit
Avec les ombres de la nuit.
L'pouse indiscrte et peu fine,
Sort du lit quand le jour fut  peine lev:
Et de courir chez sa voisine.
Ma commre, dit-elle, un cas est arriv:
N'en dites rien surtout, car vous me feriez battre.
Mon mari vient de pondre un oeuf gros comme quatre.
Au nom de Dieu gardez-vous bien
D'aller publier ce mystre.
- Vous moquez-vous? dit l'autre: Ah! vous ne savez gure
Quelle je suis. Allez, ne craignez rien.
La femme du pondeur s'en retourne chez elle.
L'autre grille dj de conter la nouvelle:
Elle va la rpandre en plus de dix endroits.
Au lieu d'un oeuf elle en dit trois.
Ce n'est pas encore tout, car une autre commre
En dit quatre, et raconte  l'oreille le fait,
Prcaution peu ncessaire,
Car ce n'tait plus un secret.
Comme le nombre d'oeufs, grce  la renomme,
De bouche en bouche allait croissant,
Avant la fin de la journe
Ils se montaient  plus d'un cent.

VIII, 7 Le Chien qui porte  son cou le dn de son matre

Nous n'avons pas les yeux  l'preuve des belles,
Ni les mains  celle de l'or:
Peu de gens gardent un trsor
Avec des soins assez fidles.
Certain Chien, qui portait la pitance au logis,
S'tait fait un collier du dn de son matre.
Il tait temprant plus qu'il n'et voulu l'tre
Quand il voyait un mets exquis:
Mais enfin il l'tait et tous tant que nous sommes
Nous nous laissons tenter  l'approche des biens.
Chose trange! on apprend la temprance aux chiens,
Et l'on ne peut l'apprendre aux hommes.
Ce Chien-ci donc tant de la sorte atourn,
Un mtin passe, et veut lui prendre le dn.
Il n'en eut pas toute la joie
Qu'il esprait d'abord: le Chien mit bas la proie,
Pour la dfendre mieux n'en tant plus charg.
Grand combat: D'autres chiens arrivent;
Ils taient de ceux-l qui vivent
Sur le public, et craignent peu les coups.
Notre Chien se voyant trop faible contre eux tous,
Et que la chair courait un danger manifeste,
Voulut avoir sa part; Et lui sage: il leur dit:
Point de courroux, Messieurs, mon lopin me suffit:
Faites votre profit du reste.
A ces mots le premier il vous happe un morceau.
Et chacun de tirer, le mtin, la canaille;
A qui mieux mieux; ils firent tous ripaille;
Chacun d'eux eut part au gteau.

Je crois voir en ceci l'image d'une Ville,
O l'on met les deniers  la merci des gens.
Echevins, Prvt des Marchands,
Tout fait sa main: le plus habile
Donne aux autres l'exemple; Et c'est un passe-temps
De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.
Si quelque scrupuleux par des raisons frivoles
Veut dfendre l'argent, et dit le moindre mot,
On lui fait voir qu'il est un sot.
Il n'a pas de peine  se rendre:
C'est bientt le premier  prendre.

VIII, 8 Le Rieur et les Poissons

On cherche les Rieurs; et moi je les vite.
Cet art veut sur tout autre un suprme mrite.
Dieu ne cra que pour les sots
Les mchants diseurs de bons mots.
J'en vais peut-tre en une Fable
Introduire un; peut-tre aussi
Que quelqu'un trouvera que j'aurai russi.
Un Rieur tait  la table
D'un Financier; et n'avait en son coin
Que de petits poissons: tous les gros taient loin.
Il prend donc les menus, puis leur parle  l'oreille,
Et puis il feint  la pareille,
D'couter leur rponse. On demeura surpris:
Cela suspendit les esprits.
Le Rieur alors d'un ton sage
Dit qu'il craignait qu'un sien ami
Pour les grandes Indes parti,
N'et depuis un an fait naufrage.
Il s'en informait donc  ce menu fretin:
Mais tous lui rpondaient qu'ils n'taient pas d'un ge
A savoir au vrai son destin;
Les gros en sauraient davantage.
N'en puis-je donc, Messieurs, un gros interroger?
De dire si la compagnie
Prit got  la plaisanterie,
J'en doute; mais enfin, il les sut engager
A lui servir d'un monstre assez vieux pour lui dire
Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus
Qui n'en taient pas revenus,
Et que depuis cent ans sous l'abme avaient vus
Les anciens du vaste empire.

VIII, 9 Le Rat et l'Hutre

Un Rat hte d'un champ, Rat de peu de cervelle,
Des Lares paternels un jour se trouva sou.
Il laisse l le champ, le grain, et la javelle,
Va courir le pays, abandonne son trou.
Sitt qu'il fut hors de la case,
Que le monde, dit-il, est grand et spacieux!
Voil les Apennins, et voici le Caucase:
La moindre taupine tait mont  ses yeux.
Au bout de quelques jours le voyageur arrive
En un certain canton o Thtys sur la rive
Avait laiss mainte Hutre; et notre Rat d'abord
Crut voir en les voyant des vaisseaux de haut bord.
Certes, dit-il, mon pre tait un pauvre sire:
Il n'osait voyager, craintif au dernier point:
Pour moi, j'ai dj vu le maritime empire:
J'ai pass les dserts, mais nous n'y bmes point.
D'un certain magister le Rat tenait ces choses,
Et les disait  travers champs;
N'tant pas de ces Rats qui les livres rongeants
Se font savants jusques aux dents.
Parmi tant d'Hutres toutes closes,
Une s'tait ouverte, et billant au Soleil,
Par un doux Zphir rjouie,
Humait l'air, respirait, tait panouie,
Blanche, grasse, et d'un got,  la voir, nonpareil.
D'aussi loin que le Rat voir cette Hutre qui bille:
Qu'aperois-je? dit-il, c'est quelque victuaille;
Et, si je ne me trompe  la couleur du mets,
Je dois faire aujourd'hui bonne chre, ou jamais.
L-dessus matre Rat plein de belle esprance,
Approche de l'caille, allonge un peu le cou,
Se sent pris comme aux lacs; car l'Hutre tout d'un coup
Se referme, et voil ce que fait l'ignorance.

Cette Fable contient plus d'un enseignement.
Nous y voyons premirement:
Que ceux qui n'ont du monde aucune exprience
Sont aux moindres objets frapps d'tonnement:
Et puis nous y pouvons apprendre,
Que tel est pris qui croyait prendre.

VIII, 10 L'Ours et l'Amateur des Jardins

Certain Ours montagnard, Ours  demi lch,
Confin par le sort dans un bois solitaire,
Nouveau Bellrophon vivait seul et cach:
Il ft devenu fou; la raison d'ordinaire
N'habite pas longtemps chez les gens squestrs:
Il est bon de parler, et meilleur de se taire,
Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrs.
Nul animal n'avait affaire
Dans les lieux que l'Ours habitait;
Si bien que tout Ours qu'il tait
Il vint  s'ennuyer de cette triste vie.
Pendant qu'il se livrait  la mlancolie,
Non loin de l certain vieillard
S'ennuyait aussi de sa part.
Il aimait les jardins, tait Prtre de Flore,
Il l'tait de Pomone encore:
Ces deux emplois sont beaux: Mais je voudrais parmi
Quelque doux et discret ami.
Les jardins parlent peu; si ce n'est dans mon livre;
De faon que, lass de vivre
Avec des gens muets notre homme un beau matin
Va chercher compagnie, et se met en campagne.
L'Ours port d'un mme dessein
Venait de quitter sa montagne:
Tous deux, par un cas surprenant
Se rencontrent en un tournant.
L'homme eut peur: mais comment esquiver; et que faire?
Se tirer en Gascon d'une semblable affaire
Est le mieux: il sut donc dissimuler sa peur.
L'Ours trs mauvais complimenteur,
Lui dit: Viens-t'en me voir. L'autre reprit: Seigneur,
Vous voyez mon logis; si vous me vouliez faire
Tant d'honneur que d'y prendre un champtre repas,
J'ai des fruits, j'ai du lait: Ce n'est peut-tre pas
De Nosseigneurs les Ours le manger ordinaire;
Mais j'offre ce que j'ai. L'Ours l'accepte; et d'aller.
Les voil bons amis avant que d'arriver.
Arrivs, les voil se trouvant bien ensemble;
Et bien qu'on soit  ce qu'il semble
Beaucoup mieux seul qu'avec des sots,
Comme l'Ours en un jour ne disait pas deux mots
L'Homme pouvait sans bruit vaquer  son ouvrage.
L'Ours allait  la chasse, apportait du gibier,
Faisait son principal mtier
D'tre bon moucheur, cartait du visage
De son ami dormant, ce parasite ail,
Que nous avons mouche appel.
Un jour que le vieillard dormait d'un profond somme,
Sur le bout de son nez une allant se placer
Mit l'Ours au dsespoir, il eut beau la chasser.
Je t'attraperai bien, dit-il. Et voici comme.
Aussitt fait que dit; le fidle moucheur
Vous empoigne un pav, le lance avec roideur,
Casse la tte  l'homme en crasant la mouche,
Et non moins bon archer que mauvais raisonneur:
Roide mort tendu sur la place il le couche.
Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami;
Mieux vaudrait un sage ennemi.

VIII, 11 Les deux Amis

Deux vrais amis vivaient au Monomotapa:
L'un ne possdait rien qui n'appartnt  l'autre:
Les amis de ce pays-l
Valent bien dit-on ceux du ntre.
Une nuit que chacun s'occupait au sommeil,
Et mettait  profit l'absence du Soleil,
Un de nos deux Amis sort du lit en alarme:
Il court chez son intime, veille les valets:
Morphe avait touch le seuil de ce palais.
L'Ami couch s'tonne, il prend sa bourse, il s'arme;
Vient trouver l'autre, et dit: Il vous arrive peu
De courir quand on dort; vous me paraissiez homme
A mieux user du temps destin pour le somme:
N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu?
En voici. S'il vous est venu quelque querelle,
J'ai mon pe, allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toujours seul? Une esclave assez belle
Etait  mes cts: voulez-vous qu'on l'appelle?
- Non, dit l'ami, ce n'est ni l'un ni l'autre point:
Je vous rends grce de ce zle.
Vous m'tes en dormant un peu triste apparu;
J'ai craint qu'il ne ft vrai, je suis vite accouru.
Ce maudit songe en est la cause.
Qui d'eux aimait le mieux, que t'en semble, Lecteur?
Cette difficult vaut bien qu'on la propose.
Qu'un ami vritable est une douce chose.
Il cherche vos besoins au fond de votre coeur;
Il vous pargne la pudeur
De les lui dcouvrir vous-mme.
Un songe, un rien, tout lui fait peur
Quand il s'agit de ce qu'il aime.

VIII, 12 Le Cochon, la Chvre et le Mouton

Une Chvre, un Mouton, avec un Cochon gras,
Monts sur mme char s'en allaient  la foire:
Leur divertissement ne les y portait pas;
On s'en allait les vendre,  ce que dit l'histoire:
Le Charton n'avait pas dessein
De les mener voir Tabarin,
Dom Pourceau criait en chemin
Comme s'il avait eu cent Bouchers  ses trousses.
C'tait une clameur  rendre les gens sourds:
Les autres animaux, cratures plus douces,
Bonnes gens, s'tonnaient qu'il crit au secours;
Ils ne voyaient nul mal  craindre.
Le Charton dit au Porc: Qu'as-tu tant  te plaindre?
Tu nous tourdis tous, que ne te tiens-tu coi?
Ces deux personnes-ci plus honntes que toi,
Devraient t'apprendre  vivre, ou du moins  te taire.
Regarde ce Mouton; a-t-il dit un seul mot?
Il est sage. - Il est un sot,
Repartit le Cochon: s'il savait son affaire,
Il crierait comme moi, du haut de son gosier,
Et cette autre personne honnte
Crierait tout du haut de sa tte.
Ils pensent qu'on les veut seulement dcharger,
La Chvre de son lait, le Mouton de sa laine.
Je ne sais pas s'ils ont raison;
Mais quant  moi, qui ne suis bon
Qu' manger, ma mort est certaine.
Adieu mon toit et ma maison.
Dom Pourceau raisonnait en subtil personnage:
Mais que lui servait-il? Quand le mal est certain,
La plainte ni la peur ne changent le destin;
Et le moins prvoyant est toujours le plus sage.

VIII, 13 Tircis et Amarante

Pour Mademoiselle de Sillery

J'avais Esope quitt
Pour tre tout  Boccace:
Mais une divinit
Veut revoir sur le Parnasse
Des Fables de ma faon;
Or d'aller lui dire, Non,
Sans quelque valable excuse,
Ce n'est pas comme on en use
Avec des Divinits,
Surtout quand ce sont de celles
Que la qualit de belles
Fait Reines des volonts.
Car afin que l'on le sache,
C'est Sillery qui s'attache
A vouloir que, de nouveau,
Sire Loup, Sire Corbeau
Chez moi se parlent en rime.
Qui dit Sillery, dit tout;
Peu de gens en leur estime
Lui refusent le haut bout;
Comment le pourrait-on faire?
Pour venir  notre affaire,
Mes contes  son avis
Sont obscurs; les beaux esprits
N'entendent pas toute chose:
Faisons donc quelques rcits
Qu'elle dchiffre sans glose.
Amenons des Bergers et puis nous rimerons
Ce que disent entre eux les Loups et les Moutons.
Tircis disait un jour  la jeune Amarante:
Ah! si vous connaissiez comme moi certain mal
Qui nous plat et qui nous enchante!
Il n'est bien sous le ciel qui vous part gal:
Souffrez qu'on vous le communique;
Croyez-moi; n'ayez point de peur:
Voudrais-je vous tromper, vous pour qui je me pique
Des plus doux sentiments que puisse avoir un coeur?
Amarante aussitt rplique:
Comment l'appelez-vous, ce mal? quel est son nom?
- L'amour. - Ce mot est beau: dites-moi quelque marque
A quoi je le pourrai connatre: que sent-on?
- Des peines prs de qui le plaisir des Monarques
Est ennuyeux et fade: on s'oublie, on se plat
Toute seule en une fort.
Se mire-t-on prs un rivage?
Ce n'est pas soi qu'on voit, on ne voit qu'une image
Qui sans cesse revient et qui suit en tous lieux:
Pour tout le reste on est sans yeux.
Il est un Berger du village
Dont l'abord, dont la voix, dont le nom fait rougir:
On soupire  son souvenir:
On ne sait pas pourquoi; cependant on soupire;
On a peur de le voir encor qu'on le dsire.
Amarante dit  l'instant:
Oh! oh! c'est l ce mal que vous me prchez tant?
Il ne m'est pas nouveau: je pense le connatre.
Tircis  son but croyait tre,
Quand la belle ajouta: Voil tout justement
Ce que je sens pour Clidamant.
L'autre pensa mourir de dpit et de honte.
Il est force gens comme lui
Qui prtendent n'agir que pour leur propre compte,
Et qui font le march d'autrui.

VIII, 14 Les Obsques de la Lionne

La femme du Lion mourut:
Aussitt chacun accourut
Pour s'acquitter envers le Prince
De certains compliments de consolation,
Qui sont surcrot d'affliction.
Il fit avertir sa Province
Que les obsques se feraient
Un tel jour, en tel lieu; ses Prvts y seraient
Pour rgler la crmonie,
Et pour placer la compagnie.
Jugez si chacun s'y trouva.
Le Prince aux cris s'abandonna,
Et tout son antre en rsonna.
Les Lions n'ont point d'autre temple.
On entendit  son exemple
Rugir en leurs patois Messieurs les Courtisans.
Je dfinis la cour un pays o les gens
Tristes, gais, prts  tout,  tout indiffrents,
Sont ce qu'il plat au Prince, ou s'ils ne peuvent l'tre,
Tchent au moins de le partre,
Peuple camlon, peuple singe du matre,
On dirait qu'un esprit anime mille corps;
C'est bien l que les gens sont de simples ressorts.
Pour revenir  notre affaire
Le Cerf ne pleura point, comment et-il pu faire?
Cette mort le vengeait; la Reine avait jadis
Etrangl sa femme et son fils.
Bref il ne pleura point. Un flatteur l'alla dire,
Et soutint qu'il l'avait vu rire.
La colre du Roi, comme dit Salomon,
Est terrible, et surtout celle du roi Lion:
Mais ce Cerf n'avait pas accoutum de lire.
Le Monarque lui dit: Chtif hte des bois
Tu ris, tu ne suis pas ces gmissantes voix.
Nous n'appliquerons point sur tes membres profanes
Nos sacrs ongles; venez Loups,
Vengez la Reine, immolez tous
Ce tratre  ses augustes mnes.
Le Cerf reprit alors: Sire, le temps de pleurs
Est pass; la douleur est ici superflue.
Votre digne moiti couche entre des fleurs,
Tout prs d'ici m'est apparue;
Et je l'ai d'abord reconnue.
Ami, m'a-t-elle dit, garde que ce convoi,
Quand je vais chez les Dieux, ne t'oblige  des larmes.
Aux Champs Elysiens j'ai got mille charmes,
Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
Laisse agir quelque temps le dsespoir du Roi.
J'y prends plaisir. A peine on eut ou la chose,
Qu'on se mit  crier: Miracle, apothose!
Le Cerf eut un prsent, bien loin d'tre puni.
Amusez les Rois par des songes,
Flattez-les, payez-les d'agrables mensonges,
Quelque indignation dont leur coeur soit rempli,
Ils goberont l'appt, vous serez leur ami.

VIII, 15 Le Rat et l'Elphant

Se croire un personnage est fort commun en France.
On y fait l'homme d'importance,
Et l'on n'est souvent qu'un bourgeois:
C'est proprement le mal Franois.
La sotte vanit nous est particulire.
Les Espagnols sont vains, mais d'une autre manire.
Leur orgueil me semble en un mot
Beaucoup plus fou, mais pas si sot.
Donnons quelque image du ntre
Qui sans doute en vaut bien un autre.
Un Rat des plus petits voyait un Elphant
Des plus gros, et raillait le marcher un peu lent
De la bte de haut parage,
Qui marchait  gros quipage.
Sur l'animal  triple tage
Une Sultane de renom,
Son Chien, son Chat et sa Guenon,
Son Perroquet, sa vieille, et toute sa maison,
S'en allait en plerinage.
Le Rat s'tonnait que les gens
Fussent touchs de voir cette pesante masse:
Comme si d'occuper ou plus ou moins de place
Nous rendait, disait-il, plus ou moins importants.
Mais qu'admirez-vous tant en lui vous autres hommes?
Serait-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants?
Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes,
D'un grain moins que les Elphants.
Il en aurait dit davantage;
Mais le Chat sortant de sa cage,
Lui fit voir en moins d'un instant
Qu'un Rat n'est pas un Elphant.

VIII, 16 L'Horoscope

On rencontre sa destine
Souvent par des chemins qu'on prend pour l'viter.
Un pre eut pour toute ligne
Un fils qu'il aima trop, jusques  consulter
Sur le sort de sa gniture
Les diseurs de bonne aventure.
Un de ces gens lui dit, que des Lions sur tout
Il loignt l'enfant jusques  certain ge;
Jusqu' vingt ans, point davantage.
Le pre pour venir a bout
D'une prcaution sur qui roulait la vie
De celui qu'il aimait, dfendit que jamais
On lui laisst passer le seuil de son Palais.
Il pouvait sans sortir contenter son envie,
Avec ses compagnons tout le jour badiner,
Sauter, courir, se promener.
Quand il fut en l'ge o la chasse
Plat le plus aux jeunes esprits,
Cet exercice avec mpris
Lui fut dpeint: mais, quoi qu'on fasse,
Propos, conseil, enseignement,
Rien ne change un temprament.
Le jeune homme, inquiet, ardent, plein de courage,
A peine se sentit des bouillons d'un tel ge,
Qu'il soupira pour ce plaisir.
Plus l'obstacle tait grand, plus fort fut le dsir.
Il savait le sujet des fatales dfenses;
Et comme ce logis, plein de magnificences,
Abondait partout en tableaux,
Et que la laine et les pinceaux
Traaient de tous cts chasses et paysages,
En cet endroit des animaux,
En ce autre des personnages,
Le jeune homme s'mut, voyant peint un Lion.
Ah! monstre, cria-t-il, c'est toi qui me fais vivre
Dans l'ombre et dans les fers. A ces mots, il se livre
Aux transports violents de l'indignation,
Porte le poing sur l'innocente bte.
Sous la tapisserie un clou se rencontra.
Ce clou le blesse; il pntra
Jusqu'aux ressorts de l'me; et cette chre tte
Pour qui l'art d'Esculape en vain fit ce qu'il put,
Dut sa perte  ces soins qu'on prit pour son salut.
Mme prcaution nuisit au pote Eschyle.
Quelque Devin le menaa, dit-on,
De la chute d'une maison.
Aussitt il quitta la ville,
Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les Cieux.
Un Aigle, qui portait en l'air une Tortue,
Passa par l, vit l'homme, et sur sa tte nue,
Qui parut un morceau de rocher  ses yeux,
Etant de cheveux dpourvue,
Laissa tomber sa proie, afin de la casser:
Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.
De ces exemples il rsulte
Que cet art, s'il est vrai, fait tomber dans les maux
Que craint celui qui le consulte;
Mais je l'en justifie, et maintiens qu'il est faux.
Je ne crois point que la nature
Se soit li les mains, et nous les lie encor,
Jusqu'au point de marquer dans les cieux notre sort.
Il dpend d'une conjoncture
De lieux, de personnes, de temps;
Non des conjonctions de tous ces charlatans.
Ce Berger et ce Roi sont sous mme plante;
L'un d'eux porte le sceptre et l'autre la houlette:
Jupiter le voulait ainsi.
Qu'est-ce que Jupiter? un corps sans connaissance.
D'o vient donc que son influence
Agit diffremment sur ces deux hommes-ci?
Puis comment pntrer jusques  notre monde?
Comment percer des airs la campagne profonde?
Percer Mars, le Soleil, et des vides sans fin?
Un atome la peut dtourner en chemin:
O l'iront retrouver les faiseurs d'horoscope?
L'tat o nous voyons l'Europe
Mrite que du moins quelqu'un d'eux l'ait prvu;
Que ne l'a-t-il donc dit? Mais nul d'eux ne l'a su.
L'immense loignement, le point, et sa vitesse,
Celle aussi de nos passions,
Permettent-ils  leur faiblesse
De suivre pas  pas toutes nos actions?
Notre sort en dpend: sa course entre-suivie,
Ne va, non plus que nous, jamais d'un mme pas;
Et ces gens veulent au compas,
Tracer les cours de notre vie!
Il ne se faut point arrter
Aux deux faits ambigus que je viens de conter.
Ce Fils par trop chri, ni le bonhomme Eschyle,
N'y font rien. Tout aveugle et menteur qu'est cet art,
Il peut frapper au but une fois entre mille;
Ce sont des effets du hasard.

VIII, 17 L'Ane et le Chien

Il se faut entr'aider, c'est la loi de nature:
L'Ane un jour pourtant s'en moqua:
Et ne sais comme il y manqua;
Car il est bonne crature.
Il allait par pays accompagn du Chien,
Gravement, sans songer  rien,
Tous deux suivis d'un commun matre.
Ce matre s'endormit: l'Ane se mit  patre:
Il tait alors dans un pr,
Dont l'herbe tait fort  son gr.
Point de chardons pourtant; il s'en passa pour l'heure:
Il ne faut pas toujours tre si dlicat;
Et faute de servir ce plat
Rarement un festin demeure.
Notre Baudet s'en sut enfin
Passer pour cette fois. Le Chien mourant de faim
Lui dit: Cher compagnon, baisse-toi, je te prie;
Je prendrai mon dn dans le panier au pain.
Point de rponse, mot; le Roussin d'Arcadie
Craignit qu'en perdant un moment,
Il ne perdt un coup de dent.
Il fit longtemps la sourde oreille:
Enfin il rpondit: Ami, je te conseille
D'attendre que ton matre ait fini son sommeil;
Car il te donnera sans faute  son rveil,
Ta portion accoutume.
Il ne saurait tarder beaucoup.
Sur ces entrefaites un Loup
Sort du bois, et s'en vient; autre bte affame.
L'Ane appelle aussitt le Chien  son secours.
Le Chien ne bouge, et dit: Ami, je te conseille
De fuir, en attendant que ton matre s'veille;
Il ne saurait tarder; dtale vite, et cours.
Que si ce Loup t'atteint, casse-lui la mchoire.
On t'a ferr de neuf; et si tu me veux croire,
Tu l'tendras tout plat. Pendant ce beau discours
Seigneur Loup trangla le Baudet sans remde.
Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide.

VIII, 18 Le Bassa et le Marchand

Un Marchand Grec en certaine contre
Faisait trafic. Un Bassa l'appuyait;
De quoi le Grec en Bassa le payait,
Non en Marchand: tant c'est chre denre
Qu'un protecteur. Celui-ci cotait tant,
Que notre Grec s'allait partout plaignant.
Trois autres Turcs d'un rang moindre en puissance
Lui vont offrir leur support en commun.
Eux trois voulaient moins de reconnaissance
Qu' ce Marchand il n'en cotait pour un.
Le Grec coute: avec eux il s'engage;
Et le Bassa du tout est averti:
Mme on lui dit qu'il jouera s'il est sage,
A ces gens-l quelque mchant parti,
Les prvenant, les chargeant d'un message
Pour Mahomet, droit en son paradis,
Et sans tarder: Sinon ces gens unis
Le prviendront, bien certain qu' la ronde
Il a des gens tout prts pour le venger.
Quelque poison l'envoira protger
Les trafiquants qui sont en l'autre monde.
Sur cet avis le Turc se comporta
Comme Alexandre; et plein de confiance
Chez le Marchand tout droit il s'en alla;
Se mit  table: on vit tant d'assurance
En ces discours et dans tout son maintien,
Qu'on ne crut point qu'il se doutt de rien.
Ami, dit-il, je sais que tu me quittes;
Mme l'on veut que j'en craigne les suites;
Mais je te crois un trop homme de bien:
Tu n'as point l'air d'un donneur de breuvage.
Je n'en dis pas l-dessus davantage.
Quant  ces gens qui pensent t'appuyer,
Ecoute-moi. Sans tant de Dialogue,
Et de raisons qui pourraient t'ennuyer,
Je ne te veux conter qu'un apologue.
Il tait un Berger, son Chien, et son troupeau.
Quelqu'un lui demanda ce qu'il prtendait faire
D'un Dogue de qui l'ordinaire
Etait un pain entier. Il fallait bien et beau
Donner cet animal au Seigneur du village.
Lui Berger pour plus de mnage
Aurait deux ou trois mtineaux,
Qui lui dpensant moins veilleraient aux troupeaux
Bien mieux que cette bte seule.
Il mangeait plus que trois: mais on ne disait pas
Qu'il avait aussi triple gueule
Quand les Loups livraient des combats.
Le Berger s'en dfait: il prend trois chiens de taille
A lui dpenser moins, mais  fuir la bataille.
Le troupeau s'en sentit, et tu te sentiras
Du choix de semblable canaille.
Si tu fais bien, tu reviendras  moi.
Le Grec le crut. Ceci montre aux Provinces
Que, tout compt mieux vaut en bonne foi
S'abandonner  quelque puissant Roi,
Que s'appuyer de plusieurs petits princes.

VIII, 19 L'Avantage de la science

Entre deux Bourgeois d'une Ville
S'mut jadis un diffrend.
L'un tait pauvre, mais habile,
L'autre riche, mais ignorant.
Celui-ci sur son concurrent
Voulait emporter l'avantage:
Prtendait que tout homme sage
Etait tenu de l'honorer.
C'tait tout homme sot; car pourquoi rvrer
Des biens dpourvus de mrite?
La raison m'en semble petite.
Mon ami, disait-il souvent
Au savant,
Vous vous croyez considrable;
Mais, dites-moi, tenez-vous table?
Que sert  vos pareils de lire incessamment?
Ils sont toujours logs  la troisime chambre,
Vtus au mois de Juin comme au mois de Dcembre,
Ayant pour tout Laquais leur ombre seulement.
La Rpublique a bien affaire
De gens qui ne dpensent rien:
Je ne sais d'homme ncessaire
Que celui dont le luxe pand beaucoup de bien.
Nous en usons, Dieu sait: notre plaisir occupe
L'Artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe,
Et celle qui la porte, et vous, qui ddiez
A Messieurs les gens de Finance
De mchants livres bien pays.
Ces mots remplis d'impertinence
Eurent le sort qu'ils mritaient.
L'homme lettr se tut, il avait trop  dire.
La guerre le vengea bien mieux qu'une satire.
Mars dtruisit le lieu que nos gens habitaient.
L'un et l'autre quitta sa Ville.
L'ignorant resta sans asile;
Il reut partout des mpris:
L'autre reut partout quelque faveur nouvelle:
Cela dcida leur querelle.
Laissez dire les sots; le savoir a son prix.

VIII, 20 Jupiter et les Tonnerres

Jupiter voyant nos fautes,
Dit un jour du haut des airs:
Remplissons de nouveaux htes
Les cantons de l'Univers
Habits par cette race
Qui m'importune et me lasse.
Va-t'en, Mercure, aux Enfers:
Amne-moi la furie
La plus cruelle des trois.
Race que j'ai trop chrie,
Tu priras cette fois.
Jupiter ne tarda gure
A modrer son transport.
O vous Rois qu'il voulut faire
Arbitres de notre sort,
Laissez entre la colre
Et l'orage qui la suit
L'intervalle d'une nuit.
Le Dieu dont l'aile est lgre,
Et la langue a des douceurs,
Alla voir les noires Soeurs.
A Tisiphone et Mgre
Il prfra, ce dit-on,
L'impitoyable Alecton.
Ce choix la rendit si fire,
Qu'elle jura par Pluton
Que toute l'engeance humaine
Serait bientt du domaine
Des dits de l-bas.
Jupiter n'approuva pas
Le serment de l'Eumnide.
Il la renvoie, et pourtant
Il lance un foudre  l'instant
Sur certain peuple perfide.
Le tonnerre ayant pour guide
Le pre mme de ceux
Qu'il menaait de ses feux,
Se contenta de leur crainte;
Il n'embrasa que l'enceinte
D'un dsert inhabit.
Tout pre frappe  ct.
Qu'arriva-t-il? Notre engeance
Prit pied sur cette indulgence.
Tout l'Olympe s'en plaignit:
Et l'assembleur de nuages
Jura le Styx, et promit
De former d'autres orages;
Ils seraient srs. On sourit:
On lui dit qu'il tait pre,
Et qu'il laisst pour le mieux
A quelqu'un des autres Dieux
D'autres tonnerres  faire.
Vulcan entreprit l'affaire.
Ce Dieu remplit ses fourneaux
De deux sortes de carreaux.
L'un jamais ne se fourvoie,
Et c'est celui que toujours
L'Olympe en corps nous envoie.
L'autre s'carte en son cours;
Ce n'est qu'aux monts qu'il en cote;
Bien souvent mme il se perd,
Et ce dernier en sa route
Nous vient du seul Jupiter.

VIII, 21 Le Faucon et le Chapon

Une tratresse voix bien souvent vous appelle;
Ne vous pressez donc nullement:
Ce n'tait pas un sot, non, non, et croyez-m'en,
Que le Chien de Jean de Nivelle.
Un citoyen du Mans, Chapon de son mtier
Etait somm de comparatre
Par-devant les lares du matre,
Au pied d'un tribunal que nous nommons foyer.
Tous les gens lui criaient pour dguiser la chose,
Petit, petit, petit: mais, loin de s'y fier,
Le Normand et demi laissait les gens crier:
Serviteur, disait-il, votre appt est grossier;
On ne m'y tient pas; et pour cause.
Cependant un Faucon sur sa perche voyait
Notre Manceau qui s'enfuyait.
Les Chapons ont en nous fort peu de confiance,
Soit instinct, soit exprience.
Celui-ci qui ne fut qu'avec peine attrap,
Devait le lendemain tre d'un grand soup,
Fort  l'aise, en un plat, honneur dont la volaille
Se serait passe aisment.
L'Oiseau chasseur lui dit: Ton peu d'entendement
Me rend tout tonn. Vous n'tes que racaille,
Gens grossiers, sans esprit,  qui l'on n'apprend rien.
Pour moi, je sais chasser, et revenir au matre.
Le vois-tu pas  la fentre?
Il t'attend: es-tu sourd? - Je n'entends que trop bien,
Repartit le Chapon; mais que me veut-il dire,
Et ce beau Cuisinier arm d'un grand couteau?
Reviendrais-tu pour cet appeau:
Laisse-moi fuir, cesse de rire
De l'indocilit qui me fait envoler,
Lorsque d'un ton si doux on s'en vient m'appeler.
Si tu voyais mettre  la broche
Tous les jours autant de Faucons
Que j'y vois mettre de Chapons,
Tu ne me ferais pas un semblable reproche.

VIII, 22 Le Chat et le Rat

Quatre animaux divers, le Chat grippe-fromage,
Triste-oiseau le Hibou, Ronge-maille le Rat,
Dame Belette au long corsage,
Toutes gens d'esprit sclrat,
Hantaient le tronc pourri d'un pin vieux et sauvage.
Tant y furent, qu'un soir  l'entour de ce pin
L'homme tendit ses rets. Le Chat de grand matin
Sort pour aller chercher sa proie.
Les derniers traits de l'ombre empchent qu'il ne voie
Le filet; il y tombe, en danger de mourir;
Et mon Chat de crier, et le Rat d'accourir,
L'un plein de dsespoir, et l'autre plein de joie.
Il voyait dans les lacs son mortel ennemi.
Le pauvre Chat dit: Cher ami,
Les marques de ta bienveillance
Sont communes en mon endroit:
Viens m'aider  sortir du pige o l'ignorance
M'a fait tomber. C'est  bon droit
Que, seul entre les tiens par amour singulire
Je t'ai toujours choy, t'aimant comme mes yeux.
Je n'en ai point regret, et j'en rends grce aux Dieux.
J'allais leur faire ma prire;
Comme tout dvot Chat en use les matins,
Ce rseau me retient: ma vie est en tes mains;
Viens dissoudre ces noeuds. - Et quelle rcompense
En aurai-je? reprit le Rat.
- Je jure ternelle alliance
Avec toi, repartit le Chat.
Dispose de ma griffe, et sois en assurance:
Envers et contre tous je te protgerai,
Et la Belette mangerai
Avec l'poux de la Chouette.
Ils t'en veulent tous deux. Le Rat dit: Idiot!
Moi ton librateur? Je ne suis pas si sot.
Puis il s'en va vers sa retraite.
La Belette tait prs du trou.
Le Rat grimpe plus haut; il y voit le Hibou:
Dangers de toutes parts; le plus pressant l'emporte.
Ronge-maille retourne au Chat, et fait en sorte
Qu'il dtache un chanon, puis un autre, et puis tant
Qu'il dgage enfin l'hypocrite.
L'homme parat en cet instant.
Les nouveaux allis prennent tous deux la fuite.
A quelque temps de l, notre Chat vit de loin
Son Rat qui se tenait  l'erte et sur ses gardes.
Ah! mon frre, dit-il, viens m'embrasser; ton soin
Me fait injure; tu regardes
Comme ennemi ton alli.
Penses-tu que j'aie oubli
Qu'aprs Dieu je te dois la vie?
- Et moi, reprit le Rat, penses-tu que j'oublie
Ton naturel? Aucun trait
Peut-il forcer un Chat  la reconnaissance?
S'assure-t-on sur l'alliance
Qu'a faite la ncessit?

VIII, 23 Le Torrent et la Rivire

Avec grand bruit et grand fracas
Un Torrent tombait des montagnes:
Tout fuyait devant lui; l'horreur suivait ses pas;
Il faisait trembler les campagnes.
Nul voyageur n'osait passer
Une barrire si puissante:
Un seul vit des voleurs, et se sentant presser,
Il mit entre eux et lui cette onde menaante.
Ce n'tait que menace, et bruit, sans profondeur;
Notre homme enfin n'eut que la peur.
Ce succs lui donnant courage,
Et les mmes voleurs le poursuivant toujours,
Il rencontra sur son passage
Une Rivire dont le cours
Image d'un sommeil doux, paisible et tranquille
Lui fit croire d'abord ce trajet fort facile.
Point de bords escarps, un sable pur et net.
Il entre, et son cheval le met
A couvert des voleurs, mais non de l'onde noire:
Tous deux au Styx allrent boire;
Tous deux,  nager malheureux,
Allrent traverser au sjour tnbreux,
Bien d'autres fleuves que les ntres.
Les gens sans bruit sont dangereux:
Il n'en est pas ainsi des autres.

VIII, 24 L'Education

Laridon et Csar, frres dont l'origine
Venait de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis,
A deux matres divers chus au temps jadis,
Hantaient, l'un les forts, et l'autre la cuisine.
Ils avaient eu d'abord chacun un autre nom;
Mais la diverse nourriture
Fortifiant en l'un cette heureuse nature,
En l'autre l'altrant, un certain marmiton
Nomma celui-ci Laridon:
Son frre, ayant couru mainte haute aventure,
Mis maint Cerf aux abois, maint Sanglier abattu,
Fut le premier Csar que la gent chienne ait eu.
On eut soin d'empcher qu'une indigne matresse
Ne fit en ses enfants dgnrer son sang:
Laridon nglig tmoignait sa tendresse
A l'objet le premier passant.
Il peupla tout de son engeance:
Tournebroches par lui rendus communs en France
Y font un corps  part, gens fuyants les hasards,
Peuple antipode des Csars.
On ne suit pas toujours ses aeux ni son pre:
Le peu de soin, le temps, tout fait qu'on dgnre:
Faute de cultiver la nature et ses dons,
O combien de Csars deviendront Laridons!

VIII, 25 Les deux Chiens et l'Ane mort

Les vertus devraient tre soeurs,
Ainsi que les vices sont frres:
Ds que l'un de ceux-ci s'empare de nos coeurs,
Tous viennent  la file, il ne s'en manque gures:
J'entends de ceux qui n'tant pas contraires
Peuvent loger sous mme toit.
A l'gard des vertus, rarement on les voit
Toutes en un sujet minemment places
Se tenir par la main sans tre disperses.
L'un est vaillant, mais prompt; l'autre est prudent, mais froid.
Parmi les animaux le Chien se pique d'tre
Soigneux et fidle  son matre;
Mais il est sot, il est gourmand:
Tmoin ces deux mtins qui dans l'loignement
Virent un Ane mort qui flottait sur les ondes.
Le vent de plus en plus l'loignait de nos Chiens.
Ami, dit l'un, tes yeux sont meilleurs que les miens.
Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes.
J'y crois voir quelque chose. Est-ce un Boeuf, un Cheval?
- H qu'importe quel animal?
Dit l'un de ces mtins; voil toujours cure.
Le point est de l'avoir; car le trajet est grand;
Et de plus il nous faut nager contre le vent.
Buvons toute cette eau; notre gorge altre
En viendra bien  bout: ce corps demeurera
Bientt  sec, et ce sera
Provision pour la semaine.
Voil mes Chiens  boire; ils perdirent l'haleine,
Et puis la vie; ils firent tant
Qu'on les vit crever  l'instant.
L'homme est ainsi bti: Quand un sujet l'enflamme
L'impossibilit disparat  son me.
Combien fait-il de voeux, combien perd-il de pas?
S'outrant pour acqurir des biens ou de la gloire?
Si j'arrondissais mes tats!
Si je pouvais remplir mes coffres de ducats!
Si j'apprenais l'hbreu, les sciences, l'histoire!
Tout cela, c'est la mer  boire;
Mais rien  l'homme ne suffit:
Pour fournir aux projets que forme un seul esprit
Il faudrait quatre corps; encor loin d'y suffire
A mi-chemin je crois que tous demeureraient:
Quatre Mathusalems bout  bout ne pourraient
Mettre  fin ce qu'un seul dsire.

VIII, 26 Dmocrite et les Abdritains

Que j'ai toujours ha les pensers du vulgaire!
Qu'il me semble profane, injuste, et tmraire;
Mettant de faux milieux entre la chose et lui,
Et mesurant par soi ce qu'il voit en autrui!
Le matre d'Epicure en fit l'apprentissage.
Son pays le crut fou: Petits esprits! mais quoi?
Aucun n'est prophte chez soi.
Ces gens taient les fous, Dmocrite le sage.
L'erreur alla si loin qu'Abdre dputa
Vers Hippocrate, et l'invita,
Par lettres et par ambassade,
A venir rtablir la raison du malade.
Notre concitoyen, disaient-ils en pleurant,
Perd l'esprit: la lecture a gt Dmocrite.
Nous l'estimerions plus s'il tait ignorant.
Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite:
Peut-tre mme ils sont remplis
De Dmocrites infinis.
Non content de ce songe il y joint les atomes,
Enfants d'un cerveau creux, invisibles fantmes;
Et, mesurant les cieux sans bouger d'ici-bas,
Il connat l'univers et ne se connat pas.
Un temps fut qu'il savait accorder les dbats;
Maintenant il parle  lui-mme.
Venez, divin mortel; sa folie est extrme.
Hippocrate n'eut pas trop de foi pour ces gens:
Cependant il partit: Et voyez, je vous prie,
Quelles rencontres dans la vie
Le sort cause;
Hippocrate arriva dans le temps
Que celui qu'on disait n'avoir raison ni sens
Cherchait dans l'homme et dans la bte
Quel sige a la raison, soit le coeur, soit la tte.
Sous un ombrage pais, assis prs d'un ruisseau,
Les labyrinthes d'un cerveau
L'occupaient. Il avait  ses pieds maint volume,
Et ne vit presque pas son ami s'avancer,
Attach selon sa coutume.
Leur compliment fut court, ainsi qu'on peut penser.
Le sage est mnager du temps et des paroles.
Ayant donc mis  part les entretiens frivoles,
Et beaucoup raisonn sur l'homme et sur l'esprit,
Ils tombrent sur la morale.
Il n'est pas besoin que j'tale
Tout ce que l'un et l'autre dit.
Le rcit prcdent suffit
Pour montrer que le peuple est juge rcusable.
En quel sens est donc vritable
Ce que j'ai lu dans certain lieu,
Que sa voix est la voix de Dieu?

VIII, 27 Le Loup et le Chasseur

Fureur d'accumuler, monstre de qui les yeux
Regardent comme un point tous les bienfaits des Dieux,
Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage?
Quel temps demandes-tu pour suivre mes leons?
L'homme, sourd  ma voix comme  celle du sage,
Ne dira-t-il jamais: C'est assez, jouissons?
- Hte-toi, mon ami, tu n'as pas tant  vivre.
Je te rebats ce mot, car il vaut tout un livre:
Jouis. - Je le ferai. - Mais quand donc? - Ds demain.
- Eh! mon ami, la mort te peut prendre en chemin.
Jouis ds aujourd'hui: redoute un sort semblable
A celui du Chasseur et du Loup de ma fable.
Le premier de son arc avait mis bas un daim.
Un Faon de Biche passe, et le voil soudain
Compagnon du dfunt; tous deux gisent sur l'herbe.
La proie tait honnte; un Daim avec un Faon,
Tout modeste Chasseur en et t content:
Cependant un Sanglier, monstre norme et superbe,
Tente encor notre archer, friand de tels morceaux.
Autre habitant du Styx: la Parque et ses ciseaux
Avec peine y mordaient; la Desse infernale
Reprit  plusieurs fois l'heure au monstre fatale.
De la force du coup pourtant il s'abattit.
C'tait assez de biens; mais quoi? rien ne remplit
Les vastes apptits d'un faiseur de conqutes.
Dans le temps que le Porc revient  soi, l'archer
Voit le long d'un sillon une perdrix marcher,
Surcrot chtif aux autres ttes.
De son arc toutefois il bande les ressorts.
Le sanglier, rappelant les restes de sa vie,
Vient  lui, le dcoud, meurt veng sur son corps;
Et la perdrix le remercie.
Cette part du rcit s'adresse au convoiteux:
L'avare aura pour lui le reste de l'exemple.
Un Loup vit, en passant, ce spectacle piteux.
O fortune, dit-il, je te promets un temple.
Quatre corps tendus! que de biens! mais pourtant
Il faut les mnager, ces rencontres sont rares.
(Ainsi s'excusent les avares.)
J'en aurai, dit le Loup, pour un mois, pour autant.
Un, deux, trois, quatre corps, ce sont quatre semaines,
Si je sais compter, toutes pleines.
Commenons dans deux jours; et mangeons cependant
La corde de cet arc; il faut que l'on l'ait faite
De vrai boyau; l'odeur me le tmoigne assez.
En disant ces mots, il se jette
Sur l'arc qui se dtend, et fait de la sagette
Un nouveau mort, mon Loup a les boyaux percs.
Je reviens  mon texte. Il faut que l'on jouisse;
Tmoin ces deux gloutons punis d'un sort commun;
La convoitise perdit l'un;
L'autre prit par l'avarice.

IX,1 Le Dpositaire infidle

Grce aux Filles de Mmoire,
J'ai chant des animaux;
Peut-tre d'autres Hros
M'auraient acquis moins de gloire.
Le Loup en langue des Dieux
Parle au Chien dans mes ouvrages;
Les Btes  qui mieux mieux
Y font divers personnages;
Les uns fous, les autres sages,
De telle sorte pourtant
Que les fous vont l'emportant;
La mesure en est plus pleine.
Je mets aussi sur la Scne
Des Trompeurs, des Sclrats,
Des Tyrans et des Ingrats,
Mainte imprudence pcore,
Force Sots, force Flatteurs;
Je pourrais y joindre encore
Des lgions de menteurs:
Tout homme ment, dit le Sage.
S'il n'y mettait seulement
Que les gens du bas tage,
On pourrait aucunement
Souffrir ce dfaut aux hommes;
Mais que tous tant que nous sommes
Nous mentions, grand et petit,
Si quelque autre l'avait dit,
Je soutiendrais le contraire;
Et mme qui mentirait
Comme Esope et comme Homre,
Un vrai menteur ne serait.
Le doux charme de maint songe
Par leur bel art invent,
Sous les habits du mensonge
Nous offre la vrit.
L'un et l'autre a fait un livre
Que je tiens digne de vivre
Sans fin, et plus, s'il se peut:
Comme eux ne ment pas qui veut.
Mais mentir comme sut faire
Un certain Dpositaire,
Pay par son propre mot,
Est d'un mchant et d'un sot.
Voici le fait. Un trafiquant de Perse,
Chez son voisin, s'en allant en commerce,
Mit en dpt un cent de fer un jour.
Mon fer, dit-il, quand il fut de retour.
- Votre fer? Il n'est plus. J'ai regret de vous dire
Qu'un Rat l'a mang tout entier.
J'en ai grond mes gens: mais qu'y faire? un Grenier
A toujours quelque trou. Le trafiquant admire
Un tel prodige, et feint de le croire pourtant.
Au bout de quelques jours, il dtourne l'enfant
Du perfide voisin; puis  souper convie
Le pre qui s'excuse, et lui dit en pleurant:
Dispensez-moi, je vous supplie:
Tous plaisirs pour moi sont perdus.
J'aimais un fils plus que ma vie;
Je n'ai que lui; que dis-je? hlas! je ne l'ai plus.
On me l'a drob. Plaignez mon infortune.
Le Marchand repartit: Hier au soir sur la brune
Un chat-huant s'en vint votre fils enlever.
Vers un vieux btiment je le lui vis porter.
Le pre dit: Comment voulez-vous que je croie
Qu'un hibou pt jamais emporter cette proie?
Mon fils en un besoin et pris le Chat-huant.
- Je ne vous dirai point, reprit l'autre, comment;
Mais enfin je l'ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je,
Et ne vois rien qui vous oblige
D'en douter un moment aprs ce que je dis.
Faut-il que vous trouviez trange
Que les Chats-huants d'un pays
O le quintal de fer par un seul Rat se mange,
Enlvent un garon pesant un demi-cent?
L'autre vit o tendait cette feinte aventure:
Il rendit le fer au Marchand,
Qui lui rendit sa gniture.
Mme dispute avint entre deux voyageurs.
L'un d'eux tait de ces conteurs
Qui n'ont jamais rien vu qu'avec un microscope.
Tout est Gant chez eux. Ecoutez-les, l'Europe,
Comme l'Afrique aura des monstres  foison.
Celui-ci se croyait l'hyperbole permise.
J'ai vu, dit-il, un chou plus grand qu'une maison.
- Et moi, dit l'autre, un pot aussi grand qu'une Eglise.
Le premier se moquant, l'autre reprit: Tout doux;
On le fit pour cuire vos choux.
L'homme au pot fut plaisant; l'homme au fer fut habile.
Quand l'absurde est outr, l'on lui fait trop d'honneur
De vouloir par raison combattre son erreur;
Enchrir est plus court, sans s'chauffer la bile.

IX,2 Les deux Pigeons

Deux Pigeons s'aimaient d'amour tendre.
L'un d'eux s'ennuyant au logis
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L'autre lui dit: Qu'allez-vous faire?
Voulez-vous quitter votre frre?
L'absence est le plus grand des maux:
Non pas pour vous, cruel. Au moins, que les travaux,
Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage.
Encor si la saison s'avanait davantage!
Attendez les zphyrs. Qui vous presse? Un corbeau
Tout  l'heure annonait malheur  quelque oiseau.
Je ne songerai plus que rencontre funeste,
Que Faucons, que rseaux. Hlas, dirai-je, il pleut:
Mon frre a-t-il tout ce qu'il veut,
Bon soup, bon gte, et le reste?
Ce discours branla le coeur
De notre imprudent voyageur;
Mais le dsir de voir et l'humeur inquite
L'emportrent enfin. Il dit: Ne pleurez point:
Trois jours au plus rendront mon me satisfaite;
Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures  mon frre.
Je le dsennuierai: quiconque ne voit gure
N'a gure  dire aussi. Mon voyage dpeint
Vous sera d'un plaisir extrme.
Je dirai: J'tais l; telle chose m'avint;
Vous y croirez tre vous-mme.
A ces mots en pleurant ils se dirent adieu.
Le voyageur s'loigne; et voil qu'un nuage
L'oblige de chercher retraite en quelque lieu.
Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage
Maltraita le Pigeon en dpit du feuillage.
L'air devenu serein, il part tout morfondu,
Sche du mieux qu'il peut son corps charg de pluie,
Dans un champ  l'cart voit du bl rpandu,
Voit un pigeon auprs; cela lui donne envie:
Il y vole, il est pris: ce bl couvrait d'un las,
Les menteurs et tratres appas.
Le las tait us! si bien que de son aile,
De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin.
Quelque plume y prit; et le pis du destin
Fut qu'un certain Vautour  la serre cruelle
Vit notre malheureux, qui, tranant la ficelle
Et les morceaux du las qui l'avait attrap,
Semblait un forat chapp.
Le vautour s'en allait le lier, quand des nues
Fond  son tour un Aigle aux ailes tendues.
Le Pigeon profita du conflit des voleurs,
S'envola, s'abattit auprs d'une masure,
Crut, pour ce coup, que ses malheurs
Finiraient par cette aventure;
Mais un fripon d'enfant, cet ge est sans piti,
Prit sa fronde et, du coup, tua plus d' moiti
La volatile malheureuse,
Qui, maudissant sa curiosit,
Tranant l'aile et tirant le pi,
Demi-morte et demi-boiteuse,
Droit au logis s'en retourna.
Que bien, que mal, elle arriva
Sans autre aventure fcheuse.
Voil nos gens rejoints; et je laisse  juger
De combien de plaisirs ils payrent leurs peines.
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?
Que ce soit aux rives prochaines;
Soyez-vous l'un  l'autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau;
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste;
J'ai quelquefois aim! je n'aurais pas alors
Contre le Louvre et ses trsors,
Contre le firmament et sa vote cleste,
Chang les bois, chang les lieux
Honors par les pas, clairs par les yeux
De l'aimable et jeune Bergre
Pour qui, sous le fils de Cythre,
Je servis, engag par mes premiers serments.
Hlas! quand reviendront de semblables moments?
Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants
Me laissent vivre au gr de mon me inquite?
Ah! si mon coeur osait encor se renflammer!
Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrte?
Ai-je pass le temps d'aimer?

IX,3 Le Singe et le Lopard

Le Singe avec le Lopard
Gagnaient de l'argent  la foire:
Ils affichaient chacun  part.
L'un d'eux disait: Messieurs, mon mrite et ma gloire
Sont connus en bon lieu; le Roi m'a voulu voir;
Et, si je meurs, il veut avoir
Un manchon de ma peau; tant elle est bigarre,
Pleine de taches, marquete,
Et vergete, et mouchete.
La bigarrure plat; partant chacun le vit.
Mais ce fut bientt fait, bientt chacun sortit.
Le Singe de sa part disait: Venez de grce,
Venez, Messieurs. Je fais cent tours de passe-passe.
Cette diversit dont on vous parle tant,
Mon voisin Lopard l'a sur soi seulement;
Moi, je l'ai dans l'esprit: votre serviteur Gille,
Cousin et gendre de Bertrand,
Singe du Pape en son vivant,
Tout frachement en cette ville
Arrive en trois bateaux exprs pour vous parler;
Car il parle, on l'entend; il sait danser, baller,
Faire des tours de toute sorte,
Passer en des cerceaux; et le tout pour six blancs!
Non, Messieurs, pour un sou; si vous n'tes contents,
Nous rendrons  chacun son argent  la porte.
Le Singe avait raison: ce n'est pas sur l'habit
Que la diversit me plat, c'est dans l'esprit:
L'une fournit toujours des choses agrables;
L'autre en moins d'un moment lasse les regardants.
Oh! que de grands seigneurs, au Lopard semblables,
N'ont que l'habit pour tous talents!

IX,4 Le Gland et la Citrouille

Dieu fait bien ce qu'il fait. Sans en chercher la preuve
En tout cet Univers, et l'aller parcourant,
Dans les Citrouilles je la treuve.
Un villageois considrant,
Combien ce fruit est gros et sa tige menue:
A quoi songeait-il, dit-il, l'Auteur de tout cela?
Il a bien mal plac cette Citrouille-l!
H parbleu! Je l'aurais pendue
A l'un des chnes que voil.
C'et t justement l'affaire;
Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.
C'est dommage, Garo, que tu n'es point entr
Au conseil de celui que prche ton Cur:
Tout en et t mieux; car pourquoi, par exemple,
Le Gland, qui n'est pas gros comme mon petit doigt,
Ne pend-il pas en cet endroit?
Dieu s'est mpris: plus je contemple
Ces fruits ainsi placs, plus il semble  Garo
Que l'on a fait un quiproquo.
Cette rflexion embarrassant notre homme:
On ne dort point, dit-il, quand on a tant d'esprit.
Sous un chne aussitt il va prendre son somme.
Un gland tombe: le nez du dormeur en ptit.
Il s'veille; et portant la main sur son visage,
Il trouve encor le Gland pris au poil du menton.
Son nez meurtri le force  changer de langage;
Oh, oh, dit-il, je saigne! et que serait-ce donc
S'il ft tomb de l'arbre une masse plus lourde,
Et que ce Gland et t gourde?
Dieu ne l'a pas voulu: sans doute il eut raison;
J'en vois bien  prsent la cause.
En louant Dieu de toute chose,
Garo retourne  la maison.

IX,5 L'Ecolier, le Pdant, et le Matre d'un jardin

Certain enfant qui sentait son Collge,
Doublement sot et doublement fripon
Par le jeune ge, et par le privilge
Qu'ont les Pdants de gter la raison,
Chez un voisin drobait, ce dit-on,
Et fleurs et fruits. Ce voisin, en Automne,
Des plus beaux dons que nous offre Pomone
Avait la fleur, les autres le rebut.
Chaque saison apportait son tribut:
Car au Printemps il jouissait encore
Des plus beaux dons que nous prsente Flore.
Un jour dans son jardin il vit notre Ecolier
Qui grimpant sans gard sur un arbre fruitier,
Gtait jusqu'aux boutons, douce et frle esprance,
Avant-coureurs des biens que promet l'abondance.
Mme il branchait l'arbre, et fit tant  la fin
Que le possesseur du jardin
Envoya faire plainte au matre de la Classe.
Celui-ci vint suivi d'un cortge d'enfants.
Voil le verger plein de gens
Pires que le premier. Le Pdant, de sa grce,
Accrut le mal en amenant
Cette jeunesse mal instruite:
Le tout,  ce qu'il dit, pour faire un chtiment
Qui pt servir d'exemple, et dont toute sa suite
Se souvnt  jamais comme d'une leon.
L-dessus il cita Virgile et Cicron,
Avec force traits de science.
Son discours dura tant que la maudite engeance
Eut le temps de gter en cent lieux le jardin.
Je hais les pices d'loquence
Hors de leur place, et qui n'ont point de fin,
Et ne sais bte au monde pire
Que l'Ecolier, si ce n'est le Pdant.
Le meilleur de ces deux pour voisin,  vrai dire,
Ne me plairait aucunement.

IX,6 Le Statuaire et la Statue de Jupiter

Un bloc de marbre tait si beau
Qu'un Statuaire en fit l'emplette.
Qu'en fera, dit-il, mon ciseau?
Sera-t-il Dieu, table ou cuvette?

Il sera Dieu: mme je veux
Qu'il ait en sa main un tonnerre.
Tremblez, humains. Faites des voeux;
Voil le matre de la terre.

L'artisan exprima si bien
Le caractre de l'Idole,
Qu'on trouva qu'il ne manquait rien
A Jupiter que la parole.

Mme l'on dit que l'ouvrier
Eut  peine achev l'image,
Qu'on le vit frmir le premier,
Et redouter son propre ouvrage.

A la faiblesse du sculpteur
Le Pote autrefois n'en dut gure,
Des dieux dont il fut l'inventeur
Craignant la haine et la colre.

Il tait enfant en ceci:
Les enfants n'ont l'me occupe
Que du continuel souci
Qu'on ne fche point leur poupe.

Le coeur suit aisment l'esprit:
De cette source est descendue
L'erreur paenne, qui se vit
Chez tant de peuples rpandue.

Ils embrassaient violemment
Les intrts de leur chimre.
Pygmalion devint amant
De la Vnus dont il fut pre.

Chacun tourne en ralits,
Autant qu'il peut, ses propres songes:
L'homme est de glace aux vrits;
Il est de feu pour les mensonges.

IX,7 La Souris mtamorphose en fille

Une Souris tomba du bec d'un Chat-Huant:
Je ne l'eusse pas ramasse;
Mais un Bramin le fit; je le crois aisment:
Chaque pays a sa pense.
La Souris tait fort froisse:
De cette sorte de prochain
Nous nous soucions peu: mais le peuple bramin
Le traite en frre; ils ont en tte
Que notre me au sortir d'un Roi,
Entre dans un ciron, ou dans telle autre bte
Qu'il plat au Sort. C'est l l'un des points de leur loi.
Pythagore chez eux a puis ce mystre.
Sur un tel fondement le Bramin crut bien faire
De prier un Sorcier qu'il loget la Souris
Dans un corps qu'elle et eu pour hte au temps jadis.
Le sorcier en fit une fille
De l'ge de quinze ans, et telle, et si gentille,
Que le fils de Priam pour elle aurait tent
Plus encor qu'il ne fit pour la grecque beaut.
Le Bramin fut surpris de chose si nouvelle.
Il dit  cet objet si doux:
Vous n'avez qu' choisir; car chacun est jaloux
De l'honneur d'tre votre poux.
- En ce cas je donne, dit-elle,
Ma voix au plus puissant de tous.
- Soleil, s'cria lors le Bramin  genoux,
C'est toi qui seras notre gendre.
- Non, dit-il, ce nuage pais
Est plus puissant que moi, puisqu'il cache mes traits;
Je vous conseille de le prendre.
- Et bien, dit le Bramin au nuage volant,
Es-tu n pour ma fille? - Hlas non; car le vent
Me chasse  son plaisir de contre en contre;
Je n'entreprendrai point sur les droits de Bore.
Le Bramin fch s'cria:
O vent donc, puisque vent y a,
Viens dans les bras de notre belle.
Il accourait: un mont en chemin l'arrta.
L'teuf passant  celui-l,
Il le renvoie, et dit: J'aurais une querelle
Avec le Rat; et l'offenser
Ce serait tre fou, lui qui peut me percer.
Au mot de Rat, la Damoiselle
Ouvrit l'oreille; il fut l'poux.
Un Rat! un Rat; c'est de ces coups
Qu'Amour fait, tmoin telle et telle:
Mais ceci soit dit entre nous.
On tient toujours du lieu dont on vient. Cette Fable
Prouve assez bien ce point: mais  la voir de prs,
Quelque peu de sophisme entre parmi ses traits:
Car quel poux n'est point au Soleil prfrable
En s'y prenant ainsi? Dirai-je qu'un gant
Est moins fort qu'une puce? elle le mord pourtant.
Le Rat devait aussi renvoyer, pour bien faire,
La belle au chat, le chat au chien,
Le chien au loup. Par le moyen
De cet argument circulaire,
Pilpay jusqu'au Soleil et enfin remont;
Le Soleil et joui de la jeune beaut.
Revenons, s'il se peut,  la mtempsycose:
Le sorcier du Bramin fit sans doute une chose
Qui, loin de la prouver, fait voir sa fausset.
Je prends droit l-dessus contre le Bramin mme:
Car il faut, selon son systme,
Que l'homme, la souris, le ver, enfin chacun
Aille puiser son me en un trsor commun:
Toutes sont donc de mme trempe;
Mais agissant diversement
Selon l'organe seulement
L'une s'lve, et l'autre rampe.
D'o vient donc que ce corps si bien organis
Ne put obliger son htesse
De s'unir au Soleil, un Rat eut sa tendresse?
Tout dbattu, tout bien pes,
Les mes des souris et les mes des belles
Sont trs diffrentes entre elles.
Il en faut revenir toujours  son destin,
C'est--dire,  la loi par le Ciel tablie.
Parlez au diable, employez la magie,
Vous ne dtournerez nul tre de sa fin.

IX,8 Le Fou qui vend la sagesse

Jamais auprs des fous ne te mets  porte.
Je ne te puis donner un plus sage conseil.
Il n'est enseignement pareil
A celui-l de fuir une tte vente.
On en voit souvent dans les cours.
Le Prince y prend plaisir; car ils donnent toujours
Quelque trait aux fripons, aux sots, aux ridicules.
Un Fol allait criant par tous les carrefours
Qu'il vendait la Sagesse; et les mortels crdules
De courir  l'achat: chacun fut diligent.
On essuyait force grimaces;
Puis on avait pour son argent,
Avec un bon soufflet un fil long de deux brasses.
La plupart s'en fchaient; mais que leur servait-il?
C'taient les plus moqus; le mieux tait de rire,
Ou de s'en aller, sans rien dire,
Avec son soufflet et son fil.
De chercher du sens  la chose,
On se ft fait siffler ainsi qu'un ignorant.
La raison est-elle garant
De ce que fait un fou? Le hasard est la cause
De tout ce qui se passe en un cerveau bless.
Du fil et du soufflet pourtant embarrass,
Un des dupes un jour alla trouver un sage,
Qui, sans hsiter davantage,
Lui dit: Ce sont ici hiroglyphes tout purs.
Les gens bien conseills, et qui voudront bien faire,
Entre eux et les gens fous mettront pour l'ordinaire
La longueur de ce fil; sinon je les tiens srs
De quelque semblable caresse.
Vous n'tes point tromp: ce fou vend la sagesse.

IX,9 L'Hutre et les Plaideurs

Un jour deux Plerins sur le sable rencontrent
Une Hutre que le flot y venait d'apporter:
Ils l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent;
A l'gard de la dent il fallut contester.
L'un se baissait dj pour amasser la proie;
L'autre le pousse, et dit: Il est bon de savoir
Qui de nous en aura la joie.
Celui qui le premier a pu l'apercevoir
En sera le gobeur; l'autre le verra faire.
- Si par l on juge l'affaire,
Reprit son compagnon, j'ai l'oeil bon, Dieu merci.
- Je ne l'ai pas mauvais aussi,
Dit l'autre, et je l'ai vue avant vous, sur ma vie.
- Eh bien! vous l'avez vue, et moi je l'ai sentie.
Pendant tout ce bel incident,
Perrin Dandin arrive: ils le prennent pour juge.
Perrin fort gravement ouvre l'Hutre, et la gruge,
Nos deux Messieurs le regardant.
Ce repas fait, il dit d'un ton de Prsident:
Tenez, la cour vous donne  chacun une caille
Sans dpens, et qu'en paix chacun chez soi s'en aille.
Mettez ce qu'il en cote  plaider aujourd'hui;
Comptez ce qu'il en reste  beaucoup de familles;
Vous verrez que Perrin tire l'argent  lui,
Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.

IX,10 Le Loup et le Chien maigre

Autrefois Carpillon fretin
Eut beau prcher, il eut beau dire;
On le mit dans la pole  frire.
Je fis voir que lcher ce qu'on a dans la main,
Sous espoir de grosse aventure,
Est imprudence toute pure.
Le Pcheur eut raison;
Carpillon n'eut pas tort.
Chacun dit ce qu'il peut pour dfendre sa vie.
Maintenant il faut que j'appuie
Ce que j'avanai lors de quelque trait encor.
Certain Loup, aussi sot que le pcheur fut sage,
Trouvant un Chien hors du village,
S'en allait l'emporter; le Chien reprsenta
Sa maigreur: J ne plaise  votre seigneurie
De me prendre en cet tat-l;
Attendez, mon matre marie
Sa fille unique. Et vous jugez
Qu'tant de noce, il faut, malgr moi que j'engraisse.
Le Loup le croit, le Loup le laisse.
Le Loup, quelques jours couls,
Revient voir si son Chien n'est point meilleur  prendre.
Mais le drle tait au logis.
Il dit au Loup par un treillis:
Ami, je vais sortir. Et, si tu veux attendre,
Le portier du logis et moi
Nous serons tout  l'heure  toi.
Ce portier du logis tait un Chien norme,
Expdiant les Loups en forme.
Celui-ci s'en douta. Serviteur au portier,
Dit-il; et de courir. Il tait fort agile;
Mais il n'tait pas fort habile:
Ce Loup ne savait pas encor bien son mtier.

IX,11 Rien de trop

Je ne vois point de crature
Se comporter modrment.
Il est certain temprament
Que le matre de la nature
Veut que l'on garde en tout. Le fait-on? Nullement.
Soit en bien, soit en mal, cela n'arrive gure.
Le bl, riche prsent de la blonde Crs
Trop touffu bien souvent puise les gurets;
En superfluits s'pandant d'ordinaire,
Et poussant trop abondamment,
Il te  son fruit l'aliment.
L'arbre n'en fait pas moins; tant le luxe sait plaire!
Pour corriger le bl, Dieu permit aux moutons
De retrancher l'excs des prodigues moissons.
Tout au travers ils se jetrent,
Gtrent tout, et tout broutrent,
Tant que le Ciel permit aux Loups
D'en croquer quelques-uns: ils les croqurent tous;
S'ils ne le firent pas, du moins ils y tchrent.
Puis le Ciel permit aux humains
De punir ces derniers: les humains abusrent
A leur tour des ordres divins.
De tous les animaux l'homme a le plus de pente
A se porter dedans l'excs.
Il faudrait faire le procs
Aux petits comme aux grands. Il n'est me vivante
Qui ne pche en ceci. Rien de trop est un point
Dont on parle sans cesse, et qu'on n'observe point.

IX,12 Le Cierge

C'est du sjour des Dieux que les Abeilles viennent.
Les premires, dit-on, s'en allrent loger
Au mont Hymette, et se gorger
Des trsors qu'en ce lieu les zphirs entretiennent.
Quand on eut des palais de ces filles du Ciel
Enlev l'ambroisie en leurs chambres enclose,
Ou, pour dire en Franais la chose,
Aprs que les ruches sans miel
N'eurent plus que la Cire, on fit mainte bougie;
Maint Cierge aussi fut faonn.
Un d'eux voyant la terre en brique au feu durcie
Vaincre l'effort des ans, il eut la mme envie;
Et, nouvel Empdocle aux flammes condamn,
Par sa propre et pure folie,
Il se lana dedans. Ce fut mal raisonn;
Ce Cierge ne savait grain de Philosophie.
Tout en tout est divers: tez-vous de l'esprit
Qu'aucun tre ait t compos sur le vtre.
L'Empdocle de Cire au brasier se fondit:
Il n'tait pas plus fou que l'autre.

IX,13 Jupiter et le Passager

O combien le pril enrichirait les Dieux,
Si nous nous souvenions des voeux qu'il nous fait faire!
Mais, le pril pass, l'on ne se souvient gure
De ce qu'on a promis aux Cieux:
On compte seulement ce qu'on doit  la terre.
Jupiter, dit l'impie, est un bon crancier:
Il ne se sert jamais d'Huissier.
- Eh! qu'est-ce donc que le tonnerre?
Comment appelez-vous ces avertissements?
Un Passager, pendant l'orage,
Avait vou cent boeufs au vainqueur des Titans.
Il n'en avait pas un: vouer cent Elphants
N'aurait pas cot davantage.
Il brla quelques os quand il fut au rivage.
Au nez de Jupiter la fume en monta.
Sire Jupin, dit-il, prends mon voeu; le voil:
C'est un parfum de Boeuf que ta grandeur respire.
La fume est ta part: je ne te dois plus rien.
Jupiter fit semblant de rire;
Mais aprs quelques jours le Dieu l'attrapa bien,
Envoyant un songe lui dire
Qu'un tel trsor tait en tel lieu. L'homme au voeu
Courut au trsor comme au feu:
Il trouva des voleurs, et n'ayant dans sa bourse
Qu'un cu pour toute ressource,
Il leur promit cent talents d'or,
Bien compts, et d'un tel trsor:
On l'avait enterr dedans telle Bourgade.
L'endroit parut suspect aux voleurs, de faon
Qu' notre prometteur l'un dit: Mon camarade,
Tu te moques de nous, meurs, et va chez Pluton
Porter tes cent talents en don.

IX,14 Le Chat et le Renard

Le Chat et le Renard, comme beaux petits saints,
S'en allaient en plerinage.
C'taient deux vrais Tartufs, deux archipatelins,
Deux francs Patte-pelus qui, des frais du voyage,
Croquant mainte volaille, escroquant maint fromage,
S'indemnisaient  qui mieux mieux.
Le chemin tait long, et partant ennuyeux,
Pour l'accourcir ils disputrent.
La dispute est d'un grand secours;
Sans elle on dormirait toujours.
Nos plerins s'gosillrent.
Ayant bien disput, l'on parla du prochain.
Le Renard au Chat dit enfin:
Tu prtends tre fort habile:
En sais-tu tant que moi? J'ai cent ruses au sac.
- Non, dit l'autre: je n'ai qu'un tour dans mon bissac,
Mais je soutiens qu'il en vaut mille.
Eux de recommencer la dispute  l'envi,
Sur le que si, que non, tous deux tant ainsi,
Une meute apaisa la noise.
Le Chat dit au Renard: Fouille en ton sac, ami:
Cherche en ta cervelle matoise
Un stratagme sr. Pour moi, voici le mien.
A ces mots sur un arbre il grimpa bel et bien.
L'autre fit cent tours inutiles,
Entra dans cent terriers, mit cent fois en dfaut
Tous les confrres de Brifaut.
Partout il tenta des asiles,
Et ce fut partout sans succs:
La fume y pourvut, ainsi que les bassets.
Au sortir d'un Terrier, deux chiens aux pieds agiles
L'tranglrent du premier bond.
Le trop d'expdients peut gter une affaire;
On perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire.
N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon.

IX,15 Le Mari, la Femme, et le Voleur

Un Mari fort amoureux,
Fort amoureux de sa Femme,
Bien qu'il ft jouissant, se croyait malheureux.
Jamais oeillade de la Dame,
Propos flatteur et gracieux,
Mot d'amiti, ni doux sourire,
Difiant le pauvre Sire,
N'avaient fait souponner qu'il ft vraiment chri.
Je le crois, c'tait un mari.
Il ne tint point  l'hymne
Que content de sa destine
Il n'en remercit les Dieux;
Mais quoi? Si l'amour n'assaisonne
Les plaisirs que l'hymen nous donne,
Je ne vois pas qu'on en soit mieux.
Notre pouse tant donc de la sorte btie,
Et n'ayant caress son mari de sa vie,
Il en faisait sa plainte une nuit. Un voleur
Interrompit la dolance.
La pauvre femme eut si grand'peur
Qu'elle chercha quelque assurance
Entre les bras de son poux.
Ami Voleur, dit-il, sans toi ce bien si doux
Me serait inconnu. Prends donc en rcompense
Tout ce qui peut chez nous tre  ta biensance;
Prends le logis aussi. Les voleurs ne sont pas
Gens honteux, ni fort dlicats:
Celui-ci fit sa main. J'infre de ce conte
Que la plus forte passion
C'est la peur: elle fait vaincre l'aversion,
Et l'amour quelquefois; quelquefois il la dompte;
J'en ai pour preuve cet amant
Qui brla sa maison pour embrasser sa Dame,
L'emportant  travers la flamme.
J'aime assez cet emportement;
Le conte m'en a plu toujours infiniment:
Il est bien d'une me Espagnole,
Et plus grande encore que folle.

IX,16 Le Trsor et les deux Hommes

Un Homme n'ayant plus ni crdit, ni ressource,
Et logeant le Diable en sa bourse,
C'est--dire, n'y logeant rien,
S'imagina qu'il ferait bien
De se pendre, et finir lui-mme sa misre,
Puisque aussi bien sans lui la faim le viendrait faire,
Genre de mort qui ne duit pas
A gens peu curieux de goter le trpas.
Dans cette intention, une vieille masure
Fut la scne o devait se passer l'aventure.
Il y porte une corde, et veut avec un clou
Au haut d'un certain mur attacher le licou.
La muraille, vieille et peu forte,
S'branle aux premiers coups, tombe avec un trsor.
Notre dsespr le ramasse, et l'emporte,
Laisse l le licou, s'en retourne avec l'or,
Sans compter: ronde ou non, la somme plut au sire.
Tandis que le galant  grands pas se retire,
L'homme au trsor arrive, et trouve son argent
Absent.
Quoi, dit-il, sans mourir je perdrai cette somme?
Je ne me pendrai pas? Et vraiment si ferai,
Ou de corde je manquerai.
Le lacs tait tout prt; il n'y manquait qu'un homme:
Celui-ci se l'attache, et se pend bien et beau.
Ce qui le consola peut-tre
Fut qu'un autre et pour lui fait les frais du cordeau.
Aussi bien que l'argent le licou trouva matre.
L'avare rarement finit ses jours sans pleurs:
Il a le moins de part au trsor qu'il enserre,
Thsaurisant pour les voleurs,
Pour ses parents, ou pour la terre.
Mais que dire du troc que la fortune fit?
Ce sont l de ses traits; elle s'en divertit.
Plus le tour est bizarre, et plus elle est contente.
Cette Desse inconstante
Se mit alors en l'esprit
De voir un homme se pendre;
Et celui qui se pendit
S'y devait le moins attendre.

IX,17 Le Singe et le Chat

Bertrand avec Raton, l'un Singe et l'autre Chat,
Commensaux d'un logis, avaient un commun Matre.
D'animaux malfaisants c'tait un trs bon plat;
Ils n'y craignaient tous deux aucun, quel qu'il pt tre.
Trouvait-on quelque chose au logis de gt,
L'on ne s'en prenait point aux gens du voisinage.
Bertrand drobait tout; Raton de son ct
Etait moins attentif aux souris qu'au fromage.
Un jour au coin du feu nos deux matres fripons
Regardaient rtir des marrons.
Les escroquer tait une trs bonne affaire:
Nos galands y voyaient double profit  faire,
Leur bien premirement, et puis le mal d'autrui.
Bertrand dit  Raton: Frre, il faut aujourd'hui
Que tu fasses un coup de matre.
Tire-moi ces marrons. Si Dieu m'avait fait natre
Propre  tirer marrons du feu,
Certes marrons verraient beau jeu.
Aussitt fait que dit: Raton avec sa patte,
D'une manire dlicate,
Ecarte un peu la cendre, et retire les doigts,
Puis les reporte  plusieurs fois;
Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque.
Et cependant Bertrand les croque.
Une servante vient: adieu mes gens. Raton
N'tait pas content, ce dit-on.
Aussi ne le sont pas la plupart de ces Princes
Qui, flatts d'un pareil emploi,
Vont s'chauder en des Provinces
Pour le profit de quelque Roi.

IX,18 Le Milan et le Rossignol

Aprs que le Milan, manifeste voleur,
Eut rpandu l'alarme en tout le voisinage
Et fait crier sur lui les enfants du village,
Un Rossignol tomba dans ses mains, par malheur.
Le hraut du Printemps lui demande la vie:
Aussi bien que manger en qui n'a que le son?
Ecoutez plutt ma chanson;
Je vous raconterai Tre et son envie.
- Qui, Tre? est-ce un mets propre pour les Milans?
- Non pas; c'tait un Roi dont les feux violents
Me firent ressentir leur ardeur criminelle:
Je m'en vais vous en dire une chanson si belle
Qu'elle vous ravira: mon chant plat  chacun.
Le Milan alors lui rplique:
Vraiment, nous voici bien: lorsque je suis  jeun,
Tu me viens parler de musique.
- J'en parle bien aux rois.- Quand un roi te prendra,
Tu peux lui conter ces merveilles.
Pour un milan, il s'en rira:
Ventre affam n'a point d'oreilles.

IX,19 Le Berger et son troupeau

Quoi? toujours il me manquera
Quelqu'un de ce peuple imbcile!
Toujours le Loup m'en gobera!
J'aurai beau les compter: ils taient plus de mille,
Et m'ont laiss ravir notre pauvre Robin;
Robin mouton qui par la ville
Me suivait pour un peu de pain,
Et qui m'aurait suivi jusques au bout du monde.
Hlas! de ma musette il entendait le son!
Il me sentait venir de cent pas  la ronde.
Ah le pauvre Robin mouton!
Quand Guillot eut fini cette oraison funbre
Et rendu de Robin la mmoire clbre.
Il harangua tout le troupeau,
Les chefs, la multitude, et jusqu'au moindre agneau,
Les conjurant de tenir ferme:
Cela seul suffirait pour carter les Loups.
Foi de peuple d'honneur, ils lui promirent tous
De ne bouger non plus qu'un terme.
Nous voulons, dirent-ils, touffer le glouton
Qui nous a pris Robin mouton.
Chacun en rpond sur sa tte.
Guillot les crut, et leur fit fte.
Cependant, devant qu'il ft nuit,
Il arriva nouvel encombre,
Un Loup parut; tout le troupeau s'enfuit:
Ce n'tait pas un Loup, ce n'en tait que l'ombre.
Haranguez de mchants soldats,
Ils promettront de faire rage;
Mais au moindre danger adieu tout leur courage:
Votre exemple et vos cris ne les retiendront pas.

IX, Discours  Madame de la Sablire

Iris, je vous louerais, il n'est que trop ais;
Mais vous avez cent fois notre encens refus,
En cela peu semblable au reste des mortelles,
Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.
Pas une ne s'endort  ce bruit si flatteur,
Je ne les blme point, je souffre cette humeur;
Elle est commune aux Dieux, aux Monarques, aux belles.
Ce breuvage vant par le peuple rimeur,
Le Nectar que l'on sert au matre du Tonnerre,
Et dont nous enivrons tous les Dieux de la terre,
C'est la louange, Iris. Vous ne la gotez point;
D'autres propos chez vous rcompensent ce point,
Propos, agrables commerces,
O le hasard fournit cent matires diverses,
Jusque-l qu'en votre entretien
La bagatelle a part: le monde n'en croit rien.
Laissons le monde et sa croyance.
La bagatelle, la science,
Les chimres, le rien, tout est bon. Je soutiens
Qu'il faut de tout aux entretiens:
C'est un parterre, o Flore pand ses biens;
Sur diffrentes fleurs l'Abeille s'y repose,
Et fait du miel de toute chose.
Ce fondement pos, ne trouvez pas mauvais
Qu'en ces Fables aussi j'entremle des traits
De certaine Philosophie
Subtile, engageante, et hardie.
On l'appelle nouvelle. En avez-vous ou non
Ou parler? Ils disent donc
Que la bte est une machine;
Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts:
Nul sentiment, point d'me, en elle tout est corps.
Telle est la montre qui chemine,
A pas toujours gaux, aveugle et sans dessein.
Ouvrez-la, lisez dans son sein;
Mainte roue y tient lieu de tout l'esprit du monde.
La premire y meut la seconde,
Une troisime suit, elle sonne  la fin.
Au dire de ces gens, la bte est toute telle:
L'objet la frappe en un endroit;
Ce lieu frapp s'en va tout droit,
Selon nous, au voisin en porter la nouvelle.
Le sens de proche en proche aussitt la reoit.
L'impression se fait. Mais comment se fait-elle?
- Selon eux, par ncessit,
Sans passion, sans volont.
L'animal se sent agit
De mouvements que le vulgaire appelle
Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,
Ou quelque autre de ces tats.
Mais ce n'est point cela; ne vous y trompez pas.
- Qu'est-ce donc? - Une montre. - Et nous? - C'est autre chose.
Voici de la faon que Descartes l'expose;
Descartes, ce mortel dont on et fait un Dieu
Chez les Paens, et qui tient le milieu
Entre l'homme et l'esprit, comme entre l'hutre et l'homme
Le tient tel de nos gens, franche bte de somme.
Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur.
Sur tous les animaux, enfants du Crateur,
J'ai le don de penser; et je sais que je pense.
Or vous savez, Iris, de certaine science,
Que, quand la bte penserait,
La bte ne rflchirait
Sur l'objet ni sur sa pense.
Descartes va plus loin, et soutient nettement
Qu'elle ne pense nullement.
Vous n'tes point embarrasse
De le croire, ni moi. Cependant, quand aux bois
Le bruit des cors, celui des voix,
N'a donn nul relche  la fuyante proie,
Qu'en vain elle a mis ses efforts
A confondre et brouiller la voie,
L'animal charg d'ans, vieux Cerf, et de dix cors,
En suppose un plus jeune, et l'oblige par force
A prsenter aux chiens une nouvelle amorce.
Que de raisonnements pour conserver ses jours!
Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
Et le change, et cent stratagmes
Dignes des plus grands chefs, dignes d'un meilleur sort!
On le dchire aprs sa mort:
Ce sont tous ses honneurs suprmes.
Quand la Perdrix
Voit ses petits
En danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle,
Qui ne peut fuir encor par les airs le trpas,
Elle fait la blesse, et va tranant de l'aile,
Attirant le Chasseur, et le Chien sur ses pas,
Dtourne le danger, sauve ainsi sa famille;
Et puis, quand le Chasseur croit que son Chien la pille,
Elle lui dit adieu, prend sa vole, et rit
De l'Homme, qui confus des yeux en vain la suit.

Non loin du Nord il est un monde
O l'on sait que les habitants
Vivent ainsi qu'aux premiers temps
Dans une ignorance profonde:
Je parle des humains; car quant aux animaux,
Ils y construisent des travaux
Qui des torrents grossis arrtent le ravage,
Et font communiquer l'un et l'autre rivage.
L'difice rsiste, et dure en son entier;
Aprs un lit de bois, est un lit de mortier.
Chaque Castor agit; commune en est la tche;
Le vieux y fait marcher le jeune sans relche.
Maint matre d'oeuvre y court, et tient haut le bton.
La rpublique de Platon
Ne serait rien que l'apprentie
De cette famille amphibie.
Ils savent en hiver lever leurs maisons,
Passent les tangs sur des ponts,
Fruit de leur art, savant ouvrage;
Et nos pareils ont beau le voir,
Jusqu' prsent tout leur savoir
Est de passer l'onde  la nage.

Que ces Castors ne soient qu'un corps vide d'esprit,
Jamais on ne pourra m'obliger  le croire;
Mais voici beaucoup plus: coutez ce rcit,
Que je tiens d'un Roi plein de gloire.
Le dfenseur du Nord vous sera mon garant;
Je vais citer un prince aim de la victoire;
Son nom seul est un mur  l'empire Ottoman;
C'est le roi polonais. Jamais un Roi ne ment.
Il dit donc que, sur sa frontire,
Des animaux entre eux ont guerre de tout temps:
Le sang qui se transmet des pres aux enfants
En renouvelle la matire.
Ces animaux, dit-il, sont germains du Renard,
Jamais la guerre avec tant d'art
Ne s'est faite parmi les hommes,
Non pas mme au sicle o nous sommes.
Corps de garde avanc, vedettes, espions,
Embuscades, partis, et mille inventions
D'une pernicieuse et maudite science,
Fille du Styx, et mre des hros,
Exercent de ces animaux
Le bon sens et l'exprience.
Pour chanter leurs combats, l'Achron nous devrait
Rendre Homre. Ah s'il le rendait,
Et qu'il rendt aussi le rival d'Epicure!
Que dirait ce dernier sur ces exemples-ci?
Ce que j'ai dj dit, qu'aux btes la nature
Peut par les seuls ressorts oprer tout ceci;
Que la mmoire est corporelle,
Et que, pour en venir aux exemples divers
Que j'ai mis en jour dans ces vers,
L'animal n'a besoin que d'elle.
L'objet, lorsqu'il revient, va dans son magasin
Chercher, par le mme chemin,
L'image auparavant trace,
Qui sur les mmes pas revient pareillement,
Sans le secours de la pense,
Causer un mme vnement.
Nous agissons tout autrement,
La volont nous dtermine,
Non l'objet, ni l'instinct. Je parle, je chemine;
Je sens en moi certain agent;
Tout obit dans ma machine
A ce principe intelligent.
Il est distinct du corps, se conoit nettement,
Se conoit mieux que le corps mme:
De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprme.
Mais comment le corps l'entend-il?
C'est l le point: je vois l'outil
Obir  la main; mais la main, qui la guide?
Eh! qui guide les Cieux et leur course rapide?
Quelque Ange est attach peut-tre  ces grands corps.
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts:
L'impression se fait. Le moyen, je l'ignore:
On ne l'apprend qu'au sein de la Divinit;
Et, s'il faut en parler avec sincrit,
Descartes l'ignorait encore.
Nous et lui l-dessus nous sommes tous gaux.
Ce que je sais, Iris, c'est qu'en ces animaux
Dont je viens de citer l'exemple,
Cet esprit n'agit pas, l'homme seul est son temple.
Aussi faut-il donner  l'animal un point
Que la plante, aprs tout, n'a point.
Cependant la plante respire:
Mais que rpondra-t-on  ce que je vais dire?

IX, Les deux Rats, le Renard, et l'Oeuf

Deux Rats cherchaient leur vie; ils trouvrent un OEuf.
Le dn suffisait  gens de cette espce!
Il n'tait pas besoin qu'ils trouvassent un Boeuf.
Pleins d'apptit, et d'allgresse,
Ils allaient de leur oeuf manger chacun sa part,
Quand un Quidam parut. C'tait matre Renard;
Rencontre incommode et fcheuse.
Car comment sauver l'oeuf? Le bien empaqueter,
Puis des pieds de devant ensemble le porter,
Ou le rouler, ou le traner,
C'tait chose impossible autant que hasardeuse.
Ncessit l'ingnieuse
Leur fournit une invention.
Comme ils pouvaient gagner leur habitation,
L'cornifleur tant  demi-quart de lieue,
L'un se mit sur le dos, prit l'oeuf entre ses bras,
Puis, malgr quelques heurts et quelques mauvais pas,
L'autre le trana par la queue.
Qu'on m'aille soutenir aprs, un tel rcit,
Que les btes n'ont point d'esprit.
Pour moi, si j'en tais le matre,
Je leur en donnerais aussi bien qu'aux enfants.
Ceux-ci pensent-ils pas ds leurs plus jeunes ans?
Quelqu'un peut donc penser ne se pouvant connatre.
Par un exemple tout gal,
J'attribuerais  l'animal
Non point une raison selon notre manire,
Mais beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort:
Je subtiliserais un morceau de matire,
Que l'on ne pourrait plus concevoir sans effort,
Quintessence d'atome, extrait de la lumire,
Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor
Que le feu: car enfin, si le bois fait la flamme,
La flamme en s'purant peut-elle pas de l'me
Nous donner quelque ide, et sort-il pas de l'or
Des entrailles du plomb? Je rendrais mon ouvrage
Capable de sentir, juger, rien davantage,
Et juger imparfaitement,
Sans qu'un Singe jamais fit le moindre argument.
A l'gard de nous autres hommes,
Je ferais notre lot infiniment plus fort:
Nous aurions un double trsor;
L'un cette me pareille en tout-tant que nous sommes,
Sages, fous, enfants, idiots,
Htes de l'univers, sous le nom d'animaux;
L'autre encore une autre me, entre nous et les Anges
Commune en un certain degr
Et ce trsor  part cr
Suivrait parmi les airs les clestes phalanges,
Entrerait dans un point sans en tre press,
Ne finirait jamais quoique ayant commenc:
Choses relles, quoique tranges.
Tant que l'enfance durerait,
Cette fille du Ciel en nous ne paratrait
Qu'une tendre et faible lumire;
L'organe tant plus fort, la raison percerait
Les tnbres de la matire,
Qui toujours envelopperait
L'autre me, imparfaite et grossire.

X, 1 L'Homme et la Couleuvre

Un Homme vit une Couleuvre.
Ah! mchante, dit-il, je m'en vais faire une oeuvre
Agrable  tout l'univers.
A ces mots, l'animal pervers
(C'est le serpent que je veux dire
Et non l'homme: on pourrait aisment s'y tromper),
A ces mots, le serpent, se laissant attraper,
Est pris, mis en un sac; et, ce qui fut le pire,
On rsolut sa mort, ft-il coupable ou non.
Afin de le payer toutefois de raison,
L'autre lui fit cette harangue:
Symbole des ingrats, tre bon aux mchants,
C'est tre sot, meurs donc: ta colre et tes dents
Ne me nuiront jamais. Le Serpent, en sa langue,
Reprit du mieux qu'il put: S'il fallait condamner
Tous les ingrats qui sont au monde,
A qui pourrait-on pardonner?
Toi-mme tu te fais ton procs. Je me fonde
Sur tes propres leons; jette les yeux sur toi.
Mes jours sont en tes mains, tranche-les: ta justice,
C'est ton utilit, ton plaisir, ton caprice;
Selon ces lois, condamne-moi;
Mais trouve bon qu'avec franchise
En mourant au moins je te dise
Que le symbole des ingrats
Ce n'est point le serpent, c'est l'homme. Ces paroles
Firent arrter l'autre; il recula d'un pas.
Enfin il repartit: Tes raisons sont frivoles:
Je pourrais dcider, car ce droit m'appartient;
Mais rapportons-nous-en. - Soit fait, dit le reptile.
Une Vache tait l, l'on l'appelle, elle vient;
Le cas est propos; c'tait chose facile:
Fallait-il pour cela, dit-elle, m'appeler?
La Couleuvre a raison; pourquoi dissimuler?
Je nourris celui-ci depuis longues annes;
Il n'a sans mes bienfaits pass nulles journes;
Tout n'est que pour lui seul; mon lait et mes enfants
Le font  la maison revenir les mains pleines;
Mme j'ai rtabli sa sant, que les ans
Avaient altre, et mes peines
Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin.
Enfin me voil vieille; il me laisse en un coin
Sans herbe; s'il voulait encor me laisser patre!
Mais je suis attache; et si j'eusse eu pour matre
Un serpent, et-il su jamais pousser si loin
L'homme, tout tonn d'une telle sentence,
Dit au Serpent: Faut-il croire ce qu'elle dit?
C'est une radoteuse; elle a perdu l'esprit.
Croyons ce Boeuf. - Croyons, dit la rampante bte.
Ainsi dit, ainsi fait. Le Boeuf vient  pas lents.
Quand il eut rumin tout le cas en sa tte,
Il dit que du labeur des ans
Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants,
Parcourant sans cesser ce long cercle de peines
Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines
Ce que Crs nous donne, et vend aux animaux;
Que cette suite de travaux
Pour rcompense avait, de tous tant que nous sommes,
Force coups, peu de gr; puis, quand il tait vieux,
On croyait l'honorer chaque fois que les hommes
Achetaient de son sang l'indulgence des Dieux.
Ainsi parla le Boeuf. L'Homme dit: Faisons taire
Cet ennuyeux dclamateur;
Il cherche de grands mots, et vient ici se faire,
Au lieu d'arbitre, accusateur.
Je le rcuse aussi. L'arbre tant pris pour juge,
Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge
Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents;
Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs.
L'ombrage n'tait pas le seul bien qu'il st faire;
Il courbait sous les fruits; cependant pour salaire
Un rustre l'abattait, c'tait l son loyer,
Quoique pendant tout l'an libral il nous donne
Ou des fleurs au Printemps, ou du fruit en Automne;
L'ombre l'Et, l'Hiver les plaisirs du foyer.
Que ne l'mondait-on, sans prendre la cogne?
De son temprament il et encor vcu.
L'Homme trouvant mauvais que l'on l'et convaincu,
Voulut  toute force avoir cause gagne.
Je suis bien bon, dit-il, d'couter ces gens-l.
Du sac et du serpent aussitt il donna
Contre les murs, tant qu'il tua la bte.
On en use ainsi chez les grands.
La raison les offense; ils se mettent en tte
Que tout est n pour eux, quadrupdes, et gens,
Et serpents.
Si quelqu'un desserre les dents,
C'est un sot. - J'en conviens. Mais que faut-il donc faire?
- Parler de loin, ou bien se taire.

X, 2 La Tortue et les deux Canards

Une Tortue tait,  la tte lgre,
Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays,
Volontiers on fait cas d'une terre trangre:
Volontiers gens boiteux hassent le logis.
Deux Canards  qui la commre
Communiqua ce beau dessein,
Lui dirent qu'ils avaient de quoi la satisfaire:
Voyez-vous ce large chemin?
Nous vous voiturerons, par l'air, en Amrique,
Vous verrez mainte Rpublique,
Maint Royaume, maint peuple, et vous profiterez
Des diffrentes moeurs que vous remarquerez.
Ulysse en fit autant. On ne s'attendait gure
De voir Ulysse en cette affaire.
La Tortue couta la proposition.
March fait, les oiseaux forgent une machine
Pour transporter la plerine.
Dans la gueule en travers on lui passe un bton.
Serrez bien, dirent-ils; gardez de lcher prise.
Puis chaque Canard prend ce bton par un bout.
La Tortue enleve on s'tonne partout
De voir aller en cette guise
L'animal lent et sa maison,
Justement au milieu de l'un et l'autre Oison.
Miracle, criait-on. Venez voir dans les nues
Passer la Reine des Tortues.
- La Reine. Vraiment oui. Je la suis en effet;
Ne vous en moquez point. Elle et beaucoup mieux fait
De passer son chemin sans dire aucune chose;
Car lchant le bton en desserrant les dents,
Elle tombe, elle crve aux pieds des regardants.
Son indiscrtion de sa perte fut cause.
Imprudence, babil, et sotte vanit,
Et vaine curiosit,
Ont ensemble troit parentage.
Ce sont enfants tous d'un lignage.

X, 3 Les Poissons et le Cormoran

Il n'tait point d'tang dans tout le voisinage
Qu'un Cormoran n'et mis  contribution.
Viviers et rservoirs lui payaient pension.
Sa cuisine allait bien: mais, lorsque le long ge
Eut glac le pauvre animal,
La mme cuisine alla mal.
Tout Cormoran se sert de pourvoyeur lui-mme.
Le ntre, un peu trop vieux pour voir au fond des eaux,
N'ayant ni filets ni rseaux,
Souffrait une disette extrme.
Que fit-il? Le besoin, docteur en stratagme,
Lui fournit celui-ci. Sur le bord d'un Etang
Cormoran vit une Ecrevisse.
Ma commre, dit-il, allez tout  l'instant
Porter un avis important
A ce peuple. Il faut qu'il prisse:
Le matre de ce lieu dans huit jours pchera.
L'Ecrevisse en hte s'en va
Conter le cas: grande est l'mute.
On court, on s'assemble, on dpute
A l'Oiseau: Seigneur Cormoran,
D'o vous vient cet avis? Quel est votre garand?
Etes-vous sr de cette affaire?
N'y savez-vous remde? Et qu'est-il bon de faire?
- Changer de lieu, dit-il. - Comment le ferons-nous?
- N'en soyez point en soin: je vous porterai tous,
L'un aprs l'autre, en ma retraite.
Nul que Dieu seul et moi n'en connat les chemins:
Il n'est demeure plus secrte.
Un Vivier que nature y creusa de ses mains,
Inconnu des tratres humains,
Sauvera votre rpublique.
On le crut. Le peuple aquatique
L'un aprs l'autre fut port
Sous ce rocher peu frquent.
L Cormoran le bon aptre,
Les ayant mis en un endroit
Transparent, peu creux, fort troit,
Vous les prenait sans peine, un jour l'un, un jour l'autre.
Il leur apprit  leurs dpens
Que l'on ne doit jamais avoir de confiance
En ceux qui sont mangeurs de gens.
Ils y perdirent peu, puisque l'humaine engeance
En aurait aussi bien croqu sa bonne part;
Qu'importe qui vous mange? homme ou loup; toute panse
Me parat une  cet gard;
Un jour plus tt, un jour plus tard,
Ce n'est pas grande diffrence.

X, 4 L'Enfouisseur et son Compre

Un Pinsemaille avait tant amass
Qu'il ne savait o loger sa finance.
L'avarice, compagne et soeur de l'ignorance,
Le rendait fort embarrass
Dans le choix d'un dpositaire;
Car il en voulait un, et voici sa raison:
L'objet tente; il faudra que ce monceau s'altre,
Si je le laisse  la maison;
Moi-mme de mon bien je serai le larron.
Le larron, Quoi jouir, c'est se voler soi-mme!
Mon ami, j'ai piti de ton erreur extrme;
Apprends de moi cette leon:
Le bien n'est bien qu'en tant que l'on s'en peut dfaire.
Sans cela c'est un mal. Veux-tu le rserver
Pour un ge et des temps qui n'en ont plus que faire?
La peine d'acqurir, le soin de conserver,
Otent le prix  l'or, qu'on croit si ncessaire.
Pour se dcharger d'un tel soin,
Notre homme et pu trouver des gens srs au besoin;
Il aima mieux la terre, et prenant son compre,
Celui-ci l'aide. Ils vont enfouir le trsor.
Au bout de quelque temps, l'homme va voir son or:
Il ne retrouva que le gte.
Souponnant  bon droit le compre, il va vite
Lui dire: Apprtez-vous; car il me reste encor
Quelques deniers: je veux les joindre  l'autre masse.
Le compre aussitt va remettre en sa place
L'argent vol, prtendant bien
Tout reprendre  la fois sans qu'il y manqut rien.
Mais, pour ce coup, l'autre fut sage:
Il retint tout chez lui, rsolu de jouir,
Plus n'entasser, plus n'enfouir;
Et le pauvre voleur, ne trouvant plus son gage,
Pensa tomber de sa hauteur.
Il n'est pas malais de tromper un trompeur.

X, 5 Le Loup et les Bergers

Un Loup rempli d'humanit
(S'il en est de tels dans le monde)
Fit un jour sur sa cruaut,
Quoiqu'il ne l'exert que par ncessit,
Une rflexion profonde.
Je suis ha, dit-il, et de qui? De chacun.
Le Loup est l'ennemi commun:
Chiens, chasseurs, villageois, s'assemblent pour sa perte.
Jupiter est l-haut tourdi de leurs cris;
C'est par l que de loups l'Angleterre est dserte:
On y mit notre tte  prix.
Il n'est hobereau qui ne fasse
Contre nous tels bans publier;
Il n'est marmot osant crier
Que du Loup aussitt sa mre ne menace.
Le tout pour un Ane rogneux,
Pour un Mouton pourri, pour quelque Chien hargneux,
Dont j'aurai pass mon envie.
Et bien, ne mangeons plus de chose ayant eu vie;
Paissons l'herbe, broutons; mourons de faim plutt.
Est-ce une chose si cruelle?
Vaut-il mieux s'attirer la haine universelle?
Disant ces mots il vit des Bergers pour leur rt
Mangeants un agneau cuit en broche.
Oh, oh, dit-il, je me reproche
Le sang de cette gent. Voil ses gardiens
S'en repaissants, eux et leurs chiens;
Et moi, Loup, j'en ferai scrupule?
Non, par tous les Dieux. Non. Je serais ridicule.
Thibaut l'agnelet passera
Sans qu' la broche je le mette;
Et non seulement lui, mais la mre qu'il tette,
Et le pre qui l'engendra.
Ce Loup avait raison. Est-il dit qu'on nous voie
Faire festin de toute proie,
Manger les animaux, et nous les rduirons
Aux mets de l'ge d'or autant que nous pourrons?
Ils n'auront ni croc ni marmite?
Bergers, bergers, le loup n'a tort
Que quand il n'est pas le plus fort:
Voulez-vous qu'il vive en ermite?

X, 6 L'Araigne et l'Hirondelle

O Jupiter, qui sus de ton cerveau,
Par un secret d'accouchement nouveau,
Tirer Pallas, jadis mon ennemie,
Entends ma plainte une fois en ta vie.
Progn me vient enlever les morceaux;
Caracolant, frisant l'air et les eaux,
Elle me prend mes mouches  ma porte:
Miennes je puis les dire; et mon rseau
En serait plein sans ce maudit oiseau:
Je l'ai tissu de matire assez forte.
Ainsi, d'un discours insolent,
Se plaignait l'Araigne autrefois tapissire,
Et qui, lors tant filandire,
Prtendait enlacer tout insecte volant.
La soeur de Philomle, attentive  sa proie,
Malgr le bestion happait mouches dans l'air,
Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie,
Que ses enfants gloutons, d'un bec toujours ouvert,
D'un ton demi-form, bgayante couve,
Demandaient par des cris encore mal entendus.
La pauvre Aragne n'ayant plus
Que la tte et les pieds, artisans superflus,
Se vit elle-mme enleve.
L'Hirondelle, en passant, emporta toile, et tout,
Et l'animal pendant au bout.
Jupin pour chaque tat mit deux tables au monde.
L'adroit, le vigilant, et le fort sont assis
A la premire; et les petits
Mangent leur reste  la seconde.

X, 7 La Perdrix et les Coqs

Parmi de certains Coqs incivils, peu galants,
Toujours en noise et turbulents,
Une Perdrix tait nourrie.
Son sexe et l'hospitalit,
De la part de ces Coqs peuple  l'amour port
Lui faisaient esprer beaucoup d'honntet:
Ils feraient les honneurs de la mnagerie.
Ce peuple cependant, fort souvent en furie,
Pour la Dame trangre ayant peu de respec,
Lui donnait fort souvent d'horribles coups de bec.
D'abord elle en fut afflige;
Mais sitt qu'elle eut vu cette troupe enrage
S'entre-battre elle-mme, et se percer les flancs,
Elle se consola: Ce sont leurs moeurs, dit-elle,
Ne les accusons point; plaignons plutt ces gens.
Jupiter sur un seul modle
N'a pas form tous les esprits:
Il est des naturels de Coqs et de Perdrix.
S'il dpendait de moi, je passerais ma vie
En plus honnte compagnie.
Le matre de ces lieux en ordonne autrement.
Il nous prend avec des tonnelles,
Nous loge avec des Coqs, et nous coupe les ailes:
C'est de l'homme qu'il faut se plaindre seulement.

X, 8 Le Chien  qui on a coup les oreilles

Qu'ai-je fait pour me voir ainsi
Mutil par mon propre matre?
Le bel tat o me voici!
Devant les autres Chiens oserai-je paratre?
O rois des animaux, ou plutt leurs tyrans,
Qui vous ferait choses pareilles?
Ainsi criait Mouflar, jeune dogue; et les gens
Peu touchs de ses cris douloureux et perants,
Venaient de lui couper sans piti les oreilles.
Mouflar y croyait perdre; il vit avec le temps
Qu'il y gagnait beaucoup; car tant de nature
A piller ses pareils, mainte msaventure
L'aurait fait retourner chez lui
Avec cette partie en cent lieux altre:
Chien hargneux a toujours l'oreille dchire.
Le moins qu'on peut laisser de prise aux dents d'autrui
C'est le mieux. Quand on n'a qu'un endroit  dfendre,
On le munit de peur d'esclandre:
Tmoin matre Mouflar arm d'un gorgerin,
Du reste ayant d'oreille autant que sur ma main;
Un Loup n'et su par o le prendre.

X, 9 Le Berger et le Roi

Deux dmons  leur gr partagent notre vie,
Et de son patrimoine ont chass la raison.
Je ne vois point de coeur qui ne leur sacrifie.
Si vous me demandez leur tat et leur nom,
J'appelle l'un Amour, et l'autre Ambition.
Cette dernire tend le plus loin son empire;
Car mme elle entre dans l'amour.
Je le ferais bien voir; mais mon but est de dire
Comme un Roi fit venir un Berger  sa Cour.
Le conte est du bon temps, non du sicle o nous sommes.
Ce Roi vit un troupeau qui couvrait tous les champs,
Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans,
Grce aux soins du Berger, de trs notables sommes.
Le Berger plut au Roi par ces soins diligents.
Tu mrites, dit-il, d'tre Pasteur de gens;
Laisse l tes moutons, viens conduire des hommes.
Je te fais Juge Souverain.
Voil notre Berger la balance  la main.
Quoiqu'il n'et gure vu d'autres gens qu'un Hermite,
Son troupeau, ses mtins, le loup, et puis c'est tout,
Il avait du bon sens; le reste vient ensuite.
Bref, il en vint fort bien  bout.
L'Hermite son voisin accourut pour lui dire:
Veill-je? et n'est-ce point un songe que je vois?
Vous favori! vous grand! Dfiez-vous des Rois:
Leur faveur est glissante, on s'y trompe; et le pire
C'est qu'il en cote cher; de pareilles erreurs
Ne produisent jamais que d'illustres malheurs.
Vous ne connaissez pas l'attrait qui vous engage.
Je vous parle en ami. Craignez tout. L'autre rit,
Et notre Hermite poursuivit:
Voyez combien dj la cour vous rend peu sage.
Je crois voir cet Aveugle  qui dans un voyage
Un serpent engourdi de froid
Vint s'offrir sous la main: il le prit pour un fouet.
Le sien s'tait perdu, tombant de sa ceinture.
Il rendait grce au Ciel de l'heureuse aventure,
Quand un passant cria: Que tenez-vous,  Dieux!
Jetez cet animal tratre et pernicieux,
Ce Serpent. - C'est un fouet . - C'est un Serpent, vous dis-je.
A me tant tourmenter quel intrt m'oblige?
Prtendez-vous garder ce trsor? - Pourquoi non?
Mon fouet tait us; j'en retrouve un fort bon;
Vous n'en parlez que par envie.
L'aveugle enfin ne le crut pas;
Il en perdit bientt la vie.
L'animal dgourdi piqua son homme au bras.
Quant  vous, j'ose vous prdire
Qu'il vous arrivera quelque chose de pire.
- Eh! que me saurait-il arriver que la mort?
- Mille dgots viendront, dit le Prophte Hermite.
Il en vint en effet; l'Hermite n'eut pas tort.
Mainte peste de Cour fit tant, par maint ressort,
Que la candeur du Juge, ainsi que son mrite,
Furent suspects au Prince. On cabale, on suscite
Accusateurs, et gens grevs par ses arrts.
De nos biens, dirent-ils, il s'est fait un Palais.
Le Prince voulut voir ces richesses immenses;
Il ne trouva partout que mdiocrit,
Louanges du dsert et de la pauvret;
C'taient l ses magnificences.
Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix.
Un grand coffre en est plein, ferm de dix serrures.
Lui-mme ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris
Tous les machineurs d'impostures.
Le coffre tant ouvert, on y vit des lambeaux,
L'habit d'un gardeur de troupeaux,
Petit chapeau, jupon, panetire, houlette,
Et, je pense, aussi sa musette.
Doux trsors, ce dit-il, chers gages, qui jamais
N'attirtes sur vous l'envie et le mensonge,
Je vous reprends; sortons de ces riches Palais
Comme l'on sortirait d'un songe.
Sire, pardonnez-moi cette exclamation.
J'avais prvu ma chute en montant sur le fate.
Je m'y suis trop complu; mais qui n'a dans la tte
Un petit grain d'ambition?

X, 10 Les Poissons et le Berger qui joue de la flte

Tircis, qui pour la seule Annette
Faisait rsonner les accords
D'une voix et d'une musette
Capables de toucher les morts,
Chantait un jour le long des bords
D'une onde arrosant des prairies,
Dont Zphire habitait les campagnes fleuries.
Annette cependant  la ligne pchait;
Mais nul poisson ne s'approchait.
La Bergre perdait ses peines.
Le Berger qui par ses chansons,
Et attir des inhumaines,
Crut, et crut mal, attirer des poissons.
Il leur chanta ceci: Citoyens de cette onde,
Laissez votre Naade en sa grotte profonde.
Venez voir un objet mille fois plus charmant.
Ne craignez point d'entrer aux prisons de la Belle:
Ce n'est qu' nous qu'elle est cruelle:
Vous serez traits doucement,
On n'en veut point  votre vie:
Un vivier vous attend, plus clair que fin cristal.
Et, quand  quelques-uns l'appt serait fatal,
Mourir des mains d'Annette est un sort que j'envie.
Ce discours loquent ne fit pas grand effet:
L'auditoire tait sourd aussi bien que muet.
Tircis eut beau prcher: ses paroles mielles
S'en tant aux vents envoles,
Il tendit un long rets. Voil les poissons pris,
Voil les poissons mis aux pieds de la Bergre.
O vous Pasteurs d'humains et non pas de brebis,
Rois, qui croyez gagner par raisons les esprits
D'une multitude trangre,
Ce n'est jamais par l que l'on en vient  bout;
Il y faut une autre manire:
Servez-vous de vos rets, la puissance fait tout.

X, 11 Les deux Perroquets, le Roi, et son fils

Deux Perroquets, l'un pre et l'autre fils,
Du rt d'un Roi faisaient leur ordinaire.
Deux demi-dieux, l'un fils et l'autre pre,
De ces oiseaux. faisaient leurs favoris.
L'ge liait une amiti sincre
Entre ces gens: les deux pres s'aimaient;
Les deux enfants, malgr leur coeur frivole,
L'un avec l'autre aussi s'accoutumaient,
Nourris ensemble, et compagnons d'cole.
C'tait beaucoup d'honneur au jeune Perroquet;
Car l'enfant tait Prince, et son pre Monarque.
Par le temprament que lui donna la parque,
Il aimait les oiseaux. Un Moineau fort coquet,
Et le plus amoureux de toute la Province,
Faisait aussi sa part des dlices du Prince.
Ces deux rivaux un jour ensemble se jouants,
Comme il arrive aux jeunes gens,
Le jeu devint une querelle.
Le Passereau, peu circonspec,
S'attira de tels coups de bec,
Que, demi-mort et tranant l'aile,
On crut qu'il n'en pourrait gurir
Le Prince indign fit mourir
Son Perroquet. Le bruit en vint au pre.
L'infortun vieillard crie et se dsespre,
Le tout en vain; ses cris sont superflus;
L'oiseau parleur est dj dans la barque;
Pour dire mieux, l'Oiseau ne parlant plus
Fait qu'en fureur sur le fils du Monarque
Son pre s'en va fondre, et lui crve les yeux.
Il se sauve aussitt, et choisit pour asile
Le haut d'un Pin. L dans le sein des Dieux
Il gote sa vengeance en lieu sr et tranquille.
Le Roi lui-mme y court, et dit pour l'attirer:
Ami, reviens chez moi: que nous sert de pleurer?
Haine, vengeance, et deuil, laissons tout  la porte.
Je suis contraint de dclarer,
Encor que ma douleur soit forte,
Que le tort vient de nous: mon fils fut l'agresseur.
Mon fils! non. C'est le sort qui du coup est l'auteur.
La Parque avait crit de tout temps en son livre
Que l'un de nos enfants devait cesser de vivre,
L'autre de voir, par ce malheur.
Consolons-nous tous deux, et reviens dans ta cage.
Le Perroquet dit: Sire Roi,
Crois-tu qu'aprs un tel outrage
Je me doive fier  toi?
Tu m'allgues le sort: prtends-tu par ta foi
Me leurrer de l'appt d'un profane langage?
Mais que la providence ou bien que le destin
Rgle les affaires du monde
Il est crit l-haut qu'au fate de ce pin
Ou dans quelque Fort profonde,
J'achverai mes jours loin du fatal objet
Qui doit t'tre un juste sujet
De haine et de fureur. Je sais que la vengeance
Est un morceau de Roi, car vous vivez en Dieux.
Tu veux oublier cette offense:
Je le crois: cependant il me faut pour le mieux
Eviter ta main et tes yeux.
Sire Roi mon ami, va-t'en, tu perds ta peine;
Ne me parle point de retour;
L'absence est aussi bien un remde  la haine
Qu'un appareil contre l'amour.

X, 12 La Lionne et l'Ourse

Mre Lionne avait perdu son fan.
Un chasseur l'avait pris. La pauvre infortune
Poussait un tel rugissement
Que toute la Fort tait importune.
La nuit ni son obscurit,
Son silence et ses autres charmes,
De la Reine des bois n'arrtait les vacarmes
Nul animal n'tait du sommeil visit.
L'Ourse enfin lui dit: Ma commre,
Un mot sans plus; tous les enfants
Qui sont passs entre vos dents
N'avaient-ils ni pre ni mre?
- Ils en avaient. - S'il est ainsi,
Et qu'aucun de leur mort n'ait nos ttes rompues,
Si tant de mres se sont tues,
Que ne vous taisez-vous aussi?
- Moi me taire! moi, malheureuse!
Ah j'ai perdu mon fils! Il me faudra traner
Une vieillesse douloureuse!
- Dites-moi, qui vous force  vous y condamner?
- Hlas! c'est le Destin qui me hait. Ces paroles
Ont t de tout temps en la bouche de tous.
Misrables humains, ceci s'adresse  vous:
Je n'entends rsonner que des plaintes frivoles.
Quiconque en pareil cas se croit ha des Cieux,
Qu'il considre Hcube, il rendra grce aux Dieux.

X, 13 Les deux Aventuriers et le Talisman

Aucun chemin de fleurs ne conduit  la gloire.
Je n'en veux pour tmoin qu'Hercule et ses travaux.
Ce Dieu n'a gure de rivaux:
J'en vois peu dans la Fable, encor moins dans l'Histoire.
En voici pourtant un que de vieux Talismans
Firent chercher fortune au pays des Romans.
Il voyageait de compagnie.
Son camarade et lui trouvrent un poteau
Ayant au haut cet criteau:
Seigneur aventurier, s'il te prend quelque envie
De voir ce que n'a vu nul Chevalier errant,
Tu n'as qu' passer ce torrent;
Puis, prenant dans tes bras un Elphant de pierre
Que tu verras couch par terre,
Le porter, d'une haleine, au sommet de ce mont,
Qui menace les Cieux de son superbe front.
L'un des deux chevaliers saigna du nez. Si l'onde
Est rapide autant que profonde,
Dit-il, et suppos qu'on la puisse passer,
Pourquoi de l'Elphant s'aller embarrasser?
Quelle ridicule entreprise!
Le sage l'aura fait par tel art et de guise
Qu'on le pourra porter peut-tre quatre pas;
Mais jusqu'au haut du mont, d'une haleine, il n'est pas
Au pouvoir d'un mortel,  moins que la figure
Ne soit d'un Elphant nain, pygme, avorton,
Propre  mettre au bout d'un bton:
Auquel cas, o l'honneur d'une telle aventure?
On nous veut attraper dedans cette criture:
Ce sera quelque nigme  tromper un enfant. .
Le raisonneur parti, l'aventureux se lance,
Les yeux clos,  travers cette eau.
Ni profondeur ni violence
Ne purent l'arrter, et, selon l'criteau,
Il vit son Elphant couch sur l'autre rive.
Il le prend, il l'emporte, au haut du mont arrive,
Rencontre une esplanade, et puis une cit.
Un cri par l'Elphant est aussitt jet:
Le peuple aussitt sort en armes.
Tout autre Aventurier au bruit de ces alarmes
Aurait fui: celui-ci loin de tourner le dos
Veut vendre au moins sa vie, et mourir en Hros.
Il fut tout tonn d'our cette cohorte
Le proclamer Monarque au lieu de son Roi mort.
Il ne se fit prier que de la bonne sorte,
Encor que le fardeau ft, dit-il, un peu fort.
Sixte en disait autant quand on le fit saint Pre.
(Serait-ce bien une misre
Que d'tre Pape ou d'tre Roi?)
On reconnut bientt son peu de bonne foi.
Fortune aveugle suit aveugle hardiesse.
Le sage quelquefois fait bien d'excuter,
Avant que de donner le temps  la sagesse
D'envisager le fait, et sans la consulter.

X, 14 Discours  Monsieur le Duc de La Rochefoucault

Je me suis souvent dit, voyant de quelle sorte
L'homme agit et qu'il se comporte
En mille occasions, comme les animaux:
Le Roi de ces gens-l n'a pas moins de dfauts
Que ses sujets, et la nature
A mis dans chaque crature
Quelque grain d'une masse o puisent les esprits:
J'entends les esprits corps, et ptris de matire.
Je vais prouver ce que je dis.
A l'heure de l'afft, soit lorsque la lumire
Prcipite ses traits dans l'humide sjour,
Soit lorsque le Soleil rentre dans sa carrire,
Et que, n'tant plus nuit, il n'est pas encor jour,
Au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe;
Et nouveau Jupiter du haut de cet olympe,
Je foudroie,  discrtion,
Un lapin qui n'y pensait gure.
Je vois fuir aussitt toute la nation
Des lapins qui sur la bruyre,
L'oeil veill, l'oreille au guet,
S'gayaient, et de thym parfumaient leur banquet.
Le bruit du coup fait que la bande
S'en va chercher sa sret
Dans la souterraine cit;
Mais le danger s'oublie, et cette peur si grande
S'vanouit bientt. Je revois les lapins
Plus gais qu'auparavant revenir sous mes mains.
Ne reconnat-on pas en cela les humains?
Disperss par quelque orage,
A peine ils touchent le port
Qu'ils vont hasarder encor
Mme vent, mme naufrage.
Vrais lapins, on les revoit
Sous les mains de la fortune.
Joignons  cet exemple une chose commune.
Quand des chiens trangers passent par quelque endroit,
Qui n'est pas de leur dtroit,
Je laisse  penser quelle fte.
Les chiens du lieu n'ayants en tte
Qu'un intrt de gueule,  cris,  coups de dents,
Vous accompagnent ces passants
Jusqu'aux confins du territoire.
Un intrt de biens, de grandeur, et de gloire,
Aux Gouverneurs d'Etats,  certains courtisans,
A gens de tous mtiers en fait tout autant faire.
On nous voit tous, pour l'ordinaire,
Piller le survenant, nous jeter sur sa peau.
La coquette et l'auteur sont de ce caractre;
Malheur  l'crivain nouveau.
Le moins de gens qu'on peut  l'entour du gteau,
C'est le droit du jeu, c'est l'affaire.
Cent exemples pourraient appuyer mon discours;
Mais les ouvrages les plus courts
Sont toujours les meilleurs. En cela j'ai pour guides
Tous les matres de l'art, et tiens qu'il faut laisser
Dans les plus beaux sujets quelque chose  penser:
Ainsi ce discours doit cesser.
Vous qui m'avez donn ce qu'il a de solide,
Et dont la modestie gale la grandeur,
Qui ne ptes jamais couter sans pudeur
La louange la plus permise,
La plus juste et la mieux acquise,
Vous enfin dont  peine ai-je encore obtenu
Que votre nom ret ici quelques hommages,
Du temps et des censeurs dfendant mes ouvrages,
Comme un nom qui, des ans et des peuples connu,
Fait honneur  la France, en grands noms plus fconde
Qu'aucun climat de l'Univers,
Permettez-moi du moins d'apprendre  tout le monde
Que vous m'avez donn le sujet de ces Vers.

X, 15 Le Marchand, le Gentilhomme, le Ptre, et le Fils de roi

Quatre chercheurs de nouveaux mondes,
Presque nus chapps  la fureur des ondes,
Un Trafiquant, un Noble, un Ptre, un Fils de Roi,
Rduits au sort de Blisaire,
Demandaient aux passants de quoi
Pouvoir soulager leur misre.
De raconter quel sort les avait assembls,
Quoique sous divers points tous quatre ils fussent ns,
C'est un rcit de longue haleine.
Ils s'assirent enfin au bord d'une fontaine.
L le conseil se tint entre les pauvres gens.
Le prince s'tendit sur le malheur des grands.
Le Ptre fut d'avis qu'loignant la pense
De leur aventure passe,
Chacun fit de son mieux et s'appliqut au soin
De pourvoir au commun besoin.
La plainte, ajouta-t-il, gurit-elle son homme?
Travaillons! c'est de quoi nous mener jusqu' Rome.
Un Ptre ainsi parler! Ainsi parler; croit-on
Que le Ciel n'ait donn qu'aux ttes couronnes
De l'esprit et de la raison,
Et que de tout berger, comme de tout mouton,
Les connaissances soient bornes?
L'avis de celui-ci fut d'abord trouv bon
Par les trois chous au bord de l'Amrique.
L'un (c'tait le Marchand) savait l'arithmtique:
A tant par mois, dit-il, j'en donnerai leon.
- J'enseignerai la politique,
Reprit le Fils de roi. Le Noble poursuivit:
Moi, je sais le blason; j'en veux tenir cole:
Comme si devers l'Inde, on et eu dans l'esprit
La sotte vanit de ce jargon frivole.
Le Ptre dit: Amis, vous parlez bien; mais quoi!
Le mois a trente jours; jusqu' cette chance
Jenerons-nous, par votre foi?
Vous me donnez une esprance
Belle, mais loigne; et cependant j'ai faim.
Qui pourvoira de nous au dner de demain?
Ou plutt sur quelle assurance
Fondez-vous, dites-moi, le souper d'aujourd'hui?
Avant tout autre, c'est celui
Dont il s'agit: votre science
Est courte l-dessus: ma main y supplera.
A ces mots, le Ptre s'en va
Dans un bois: il y fit des fagots dont la vente
Pendant cette journe et pendant la suivante,
Empcha qu'un long jene  la fin ne fit tant
Qu'ils allassent l-bas exercer leur talent.
Je conclus de cette aventure
Qu'il ne faut pas tant d'art pour conserver ses jours,
Et grce aux dons de la nature,
La main est le plus sr et le plus prompt secours.

XI, 1 Le Lion

Sultan Lopard autrefois
Eut, ce dit-on, par mainte aubaine,
Force boeufs dans ses prs, force Cerfs dans ses bois,
Force moutons parmi la plaine.
Il naquit un Lion dans la fort prochaine.
Aprs les compliments et d'une et d'autre part,
Comme entre grands il se pratique,
Le Sultan fit venir son Vizir le Renard,
Vieux routier, et bon politique.
Tu crains, ce lui dit-il, Lionceau mon voisin;
Son pre est mort, que peut-il faire?
Plains plutt le pauvre orphelin.
Il a chez lui plus d'une affaire,
Et devra beaucoup au destin
S'il garde ce qu'il a, sans tenter de conqute.
Le Renard dit, branlant la tte:
Tels orphelins, Seigneur, ne me font point piti:
Il faut de celui-ci conserver l'amiti,
Ou s'efforcer de le dtruire,
Avant que la griffe et la dent
Lui soit crue, et qu'il soit en tat de nous nuire.
N'y perdez pas un seul moment.
J'ai fait son horoscope: il crotra par la guerre;
Ce sera le meilleur Lion
Pour ses amis qui soit sur terre:
Tchez donc d'en tre, sinon
Tchez de l'affaiblir. La harangue fut vaine.
Le Sultan dormait lors; et dedans son domaine
Chacun dormait aussi, btes, gens: tant qu'enfin
Le Lionceau devient vrai Lion. Le tocsin
Sonne aussitt sur lui, l'alarme se promne
De toutes parts; et le Vizir,
Consult l-dessus dit avec un soupir:
Pourquoi l'irritez-vous? La chose est sans remde.
En vain nous appelons mille gens  notre aide:
Plus ils sont, plus il cote; et je ne les tiens bons
Qu' manger leur part des moutons.
Apaisez le Lion: seul il passe en puissance
Ce monde d'allis vivants sur notre bien.
Le Lion en a trois qui ne lui cotent rien,
Son courage, sa force, avec sa vigilance.
Jetez-lui promptement sous la griffe un mouton:
S'il n'en est pas content, jetez-en davantage.
Joignez-y quelque boeuf: choisissez pour ce don
Tout le plus gras du pturage.
Sauvez le reste ainsi. Ce conseil ne plut pas.
Il en prit mal; et force tats
Voisins du Sultan en ptirent:
Nul n'y gagna, tous y perdirent.
Quoi que ft ce monde ennemi,
Celui qu'ils craignaient fut le matre.
Proposez-vous d'avoir le Lion pour ami,
Si vous voulez le laisser cratre.

XI, 2 Les Dieux voulant instruire un fils de Jupiter

Pour Monseigneur le duc de Maine

Jupiter eut un fils, qui, se sentant du lieu
Dont il tirait son origine,
Avait l'me toute divine.
L'enfance n'aime rien: celle du jeune Dieu
Faisait sa principale affaire
Des doux soins d'aimer et de plaire.
En lui l'amour et la raison
Devancrent le temps, dont les ailes lgres
N'amnent que trop tt, hlas! chaque saison.
Flore aux regards riants, aux charmantes manires,
Toucha d'abord le coeur du jeune Olympien.
Ce que la passion peut inspirer d'adresse,
Sentiments dlicats et remplis de tendresse,
Pleurs, soupirs, tout en fut: bref, il n'oublia rien.
Le fils de Jupiter devait par sa naissance
Avoir un autre esprit, et d'autres dons des Cieux,
Que les enfants des autres Dieux.
Il semblait qu'il n'agt que par rminiscence,
Et qu'il et autrefois fait le mtier d'amant,
Tant il le fit parfaitement.
Jupiter cependant voulut le faire instruire.
Il assembla les Dieux, et dit: J'ai su conduire
Seul et sans. compagnon jusqu'ici l'Univers,
Mais il est des emplois divers
Qu'aux nouveaux Dieux je distribue.
Sur cet enfant chri j'ai donc jet la vue:
C'est mon sang; tout est plein dj de ses Autels.
Afin de mriter le sang des immortels,
Il faut qu'il sache tout. Le matre du Tonnerre
Eut  peine achev, que chacun applaudit.
Pour savoir tout, l'enfant n'avait que trop d'esprit.
Je veux, dit le Dieu de la guerre,
Lui montrer moi-mme cet art
Par qui maints hros ont eu part
Aux honneurs de l'Olympe et grossi cet empire.
- Je serai son matre de lyre,
Dit le blond et docte Apollon.
- Et moi, reprit Hercule  la peau de Lion,
Son matre  surmonter les vices,
A dompter les transports, monstres empoisonneurs,
Comme Hydres renaissants sans cesse dans les coeurs:
Ennemi des molles dlices,
Il apprendra de moi les sentiers peu battus
Qui mnent aux honneurs sur les pas des vertus.
Quand ce vint au Dieu de Cythre,
Il dit qu'il lui montrerait tout.
L'Amour avait raison: de quoi ne vient  bout
L'esprit joint au dsir de plaire?

XI, 3 Le Fermier, le Chien, et le Renard

Le Loup et le Renard sont d'tranges voisins:
Je ne btirai point autour de leur demeure.
Ce dernier guettait  toute heure
Les poules d'un Fermier; et quoique des plus fins,
Il n'avait pu donner d'atteinte  la volaille.
D'une part l'apptit, de l'autre le danger,
N'taient pas au compre un embarras lger.
H quoi! dit-il, cette canaille
Se moque impunment de moi?
Je vais, je viens, je me travaille,
J'imagine cent tours; le rustre, en paix chez soi,
Vous fait argent de tout, convertit en monnoie
Ses chapons, sa poulaille; il en a mme au croc:
Et moi, matre pass, quand j'attrape un vieux coq,
Je suis au comble de la joie!
Pourquoi sire Jupin m'a-t-il donc appel
Au mtier de Renard? Je jure les puissances
De l'Olympe et du Styx, il en sera parl.
Roulant en son coeur ces vengeances,
Il choisit une nuit librale en pavots:
Chacun tait plong dans un profond repos;
Le matre du logis, les valets, le chien mme,
Poules, poulets, chapons, tout dormait. Le Fermier,
Laissant ouvert son poulailler,
Commit une sottise extrme.
Le voleur tourne tant qu'il entre au lieu guett,
Le dpeuple, remplit de meurtres la cit:
Les marques de sa cruaut
Parurent avec l'Aube: on vit un talage
De corps sanglants et de carnage.
Peu s'en fallut que le Soleil
Ne rebrousst d'horreur vers le manoir liquide.
Tel, et d'un spectacle pareil,
Apollon irrit contre le fier Atride
Joncha son camp de morts: on vit presque dtruit
L'ost des Grecs, et ce fut l'ouvrage d'une nuit.
Tel encore autour de sa tente
Ajax,  l'me impatiente,
De moutons et de boucs fit un vaste dbris,
Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse
Et les auteurs de l'injustice
Par qui l'autre emporta le prix.
Le Renard autre Ajax aux volailles funeste,
Emporte ce qu'il peut, laisse tendu le reste.
Le Matre ne trouva de recours qu' crier
Contre ses gens, son chien, c'est l'ordinaire usage.
Ah! maudit animal, qui n'es bon qu' noyer,
Que n'avertissais-tu ds l'abord du carnage?
- Que ne l'vitiez-vous? c'et t plus tt fait:
Si vous, matre et fermier,  qui touche le fait,
Dormez sans avoir soin que la porte soit close,
Voulez-vous que moi chien qui n'ai rien  la chose,
Sans aucun intrt je perde le repos?
Ce Chien parlait trs  propos:
Son raisonnement pouvait tre
Fort bon dans la bouche d'un Matre;
Mais, n'tant que d'un simple chien,
On trouva qu'il ne valait rien.
On vous sangla le pauvre drille.
Toi donc, qui que tu sois,  pre de famille
(Et je ne t'ai jamais envi cet honneur),
T'attendre aux yeux d'autrui quand tu dors, c'est erreur.
Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte.
Que si quelque affaire t'importe,
Ne la fais point par procureur.

XI, 4 Le Songe d'un habitant du Mogol

Jadis certain Mogol vit en songe un Vizir
Aux champs Elysiens possesseur d'un plaisir
Aussi pur qu'infini, tant en prix qu'en dure;
Le mme songeur vit en une autre contre
Un Ermite entour de feux,
Qui touchait de piti mme les malheureux.
Le cas parut trange, et contre l'ordinaire:
Minos en ces deux morts semblait s'tre mpris.
Le dormeur s'veilla, tant il en fut surpris.
Dans ce songe pourtant souponnant du mystre,
Il se fit expliquer l'affaire.
L'interprte lui dit: Ne vous tonnez point;
Votre songe a du sens; et, si j'ai sur ce point
Acquis tant soit peu d'habitude,
C'est un avis des Dieux. Pendant l'humain sjour,
Ce Vizir quelquefois cherchait la solitude;
Cet Ermite aux Vizirs allait faire sa cour.

Si j'osais ajouter au mot de l'interprte,
J'inspirerais ici l'amour de la retraite:
Elle offre  ses amants des biens sans embarras,
Biens purs, prsents du Ciel, qui naissent sous les pas.
Solitude o je trouve une douceur secrte,
Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goter l'ombre et le frais?
Oh! qui m'arrtera sous vos sombres asiles!
Quand pourront les neuf Soeurs, loin des cours et des villes,
M'occuper tout entier, et m'apprendre des Cieux
Les divers mouvements inconnus  nos yeux,
Les noms et les vertus de ces clarts errantes
Par qui sont nos destins et nos moeurs diffrentes!
Que si je ne suis n pour de si grands projets,
Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets!
Que je peigne en mes Vers quelque rive fleurie!
La Parque  filets d'or n'ourdira point ma vie;
Je ne dormirai point sous de riches lambris;
Mais voit-on que le somme en perde de son prix?
En est-il moins profond, et moins plein de dlices?
Je lui voue au dsert de nouveaux sacrifices.
Quand le moment viendra d'aller trouver les morts,
J'aurai vcu sans soins, et mourrai sans remords.

XI, 5 Le Lion, le Singe, et les deux Anes

Le Lion, pour bien gouverner,
Voulant apprendre la morale,
Se fit un beau jour amener
Le Singe matre s arts chez la gent animale.
La premire leon que donna le Rgent
Fut celle-ci: Grand Roi, pour rgner sagement,
Il faut que tout Prince prfre
Le zle de l'Etat  certain mouvement
Qu'on appelle communment
Amour propre; car c'est le pre,
C'est l'auteur de tous les dfauts
Que l'on remarque aux animaux.
Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte,
Ce n'est pas chose si petite
Qu'on en vienne  bout en un jour:
C'est beaucoup de pouvoir modrer cet amour.
Par l, votre personnage auguste
N'admettra jamais rien en soi
De ridicule ni d'injuste
- Donne-moi, repartit le Roi,
Des exemples de l'un et l'autre.
- Toute espce, dit le docteur,
(Et je commence par la ntre)
Toute profession s'estime dans son coeur,
Traite les autres d'ignorantes,
Les qualifie impertinentes,
Et semblables discours qui ne nous cotent rien.
L'amour-propre, au rebours, fait qu'au degr suprme
On porte ses pareils; car c'est un bon moyen
De s'lever aussi soi-mme.
De tout ce que dessus j'argumente trs bien
Qu'ici-bas maint talent n'est que pure grimace,
Cabale, et certain art de se faire valoir,
Mieux su des ignorants que des gens de savoir.
L'autre jour, suivant  la trace
Deux Anes qui, prenant tour  tour l'encensoir
Se louaient tour  tour, comme c'est la manire,
J'ous que l'un des deux disait  son confrre:
Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot
L'homme, cet animal si parfait? Il profane
Notre auguste nom, traitant d'ne
Quiconque est ignorant, d'esprit lourd, idiot:
Il abuse encore d'un mot,
Et traite notre rire, et nos discours de braire.
Les humains sont plaisants de prtendre exceller
Par-dessus nous; non, non; c'est  vous de parler,
A leurs Orateurs de se taire:
Voil les vrais braillards; mais laissons l ces gens:
Vous m'entendez, je vous entends:
Il suffit; et quant aux merveilles
Dont votre divin chant vient frapper les oreilles,
Philomle est au prix novice dans cet Art:
Vous surpassez Lambert. L'autre Baudet repart:
Seigneur, j'admire en vous des qualits pareilles.
Ces Anes, non contents de s'tre ainsi gratts,
S'en allrent dans les Cits
L'un l'autre se prner: chacun d'eux croyait faire,
En prisant ses pareils, une fort bonne affaire,
Prtendant que l'honneur en reviendrait sur lui.
J'en connais beaucoup aujourd'hui,
Non parmi les baudets, mais parmi les puissances
Que le Ciel voulut mettre en de plus hauts degrs,
Qui changeraient entre eux les simples excellences,
S'ils osaient, en des majests.
J'en dis peut-tre plus qu'il ne faut, et suppose
Que votre majest gardera le secret.
Elle avait souhait d'apprendre quelque trait
Qui lui fit voir entre autre chose
L'amour propre donnant du ridicule aux gens.
L'injuste aura son tour: il y faut plus de temps.
Ainsi parla ce Singe. On ne m'a pas su dire
S'il traita l'autre point; car il est dlicat;
Et notre matre s Arts, qui n'tait pas un fat,
Regardait ce Lion comme un terrible sire.

XI, 6 Le Loup et le Renard

Mais d'o vient qu'au Renard Esope accorde un point?
C'est d'exceller en tours pleins de matoiserie.
J'en cherche la raison, et ne la trouve point.
Quand le Loup a besoin de dfendre sa vie,
Ou d'attaquer celle d'autrui,
N'en sait-il pas autant que lui?
Je crois qu'il en sait plus; et j'oserais peut-tre
Avec quelque raison contredire mon matre.
Voici pourtant un cas o tout l'honneur chut
A l'hte des terriers. Un soir il aperut
La Lune au fond d'un puits: l'orbiculaire image
Lui parut un ample fromage.
Deux seaux alternativement
Puisaient le liquide lment:
Notre Renard, press par une faim canine,
S'accommode en celui qu'au haut de la machine
L'autre seau tenait suspendu.
Voil l'animal descendu,
Tir d'erreur, mais fort en peine,
Et voyant sa perte prochaine.
Car comment remonter, si quelque autre affam,
De la mme image charm,
Et succdant  sa misre,
Par le mme chemin ne le tirait d'affaire?
Deux jours s'taient passs sans qu'aucun vnt au puits.
Le temps qui toujours marche avait pendant deux nuits
Echancr selon l'ordinaire
De l'astre au front d'argent la face circulaire.
Sire Renard tait dsespr.
Compre Loup, le gosier altr,
Passe par l; l'autre dit: Camarade,
Je veux vous rgaler; voyez-vous cet objet?
C'est un fromage exquis. Le dieu Faune l'a fait,
La vache Io donna le lait.
Jupiter, s'il tait malade,
Reprendrait l'apptit en ttant d'un tel mets.
J'en ai mang cette chancrure,
Le reste vous sera suffisante pture.
Descendez dans un seau que j'ai mis l exprs.
Bien qu'au moins mal qu'il pt il ajustt l'histoire,
Le Loup fut un sot de le croire.
Il descend, et son poids, emportant l'autre part,
Reguinde en haut matre Renard.
Ne nous en moquons point: nous nous laissons sduire
Sur aussi peu de fondement;
Et chacun croit fort aisment
Ce qu'il craint et ce qu'il dsire.

XI, 7 Le Paysan du Danube

Il ne faut point juger des gens sur l'apparence.
Le conseil en est bon; mais il n'est pas nouveau.
Jadis l'erreur du Souriceau
Me servit  prouver le discours que j'avance.
J'ai, pour le fonder  prsent,
Le bon Socrate, Esope, et certain Paysan
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurle
Nous fait un portrait fort fidle.
On connat les premiers: quant  l'autre, voici
Le personnage en raccourci.
Son menton nourrissait une barbe touffue,
Toute sa personne velue
Reprsentait un Ours, mais un Ours mal lch.
Sous un sourcil pais il avait l'oeil cach,
Le regard de travers, nez tortu, grosse lvre,
Portait sayon de poil de chvre,
Et ceinture de joncs marins.
Cet homme ainsi bti fut dput des Villes
Que lave le Danube: il n'tait point d'asiles
O l'avarice des Romains
Ne pntrt alors, et ne portt les mains.
Le dput vint donc, et fit cette harangue:
Romains, et vous, Snat, assis pour m'couter,
Je supplie avant tout les Dieux de m'assister:
Veuillent les Immortels, conducteurs de ma langue,
Que je ne dise rien qui doive tre repris.
Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits
Que tout mal et toute injustice:
Faute d'y recourir, on viole leurs lois.
Tmoin nous, que punit la Romaine avarice:
Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits,
L'instrument de notre supplice.
Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour
Ne transporte chez vous les pleurs et la misre;
Et mettant en nos mains par un juste retour
Les armes dont se sert sa vengeance svre,
Il ne vous fasse en sa colre
Nos esclaves  votre tour.
Et pourquoi sommes-nous les vtres? Qu'on me die
En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.
Quel droit vous a rendus matres de l'Univers?
Pourquoi venir troubler une innocente vie?
Nous cultivions en paix d'heureux champs, et nos mains
Etaient propres aux Arts ainsi qu'au labourage:
Qu'avez-vous appris aux Germains?
Ils ont l'adresse et le courage;
S'ils avaient eu l'avidit,
Comme vous, et la violence,
Peut-tre en votre place ils auraient la puissance,
Et sauraient en user sans inhumanit.
Celle que vos Prteurs ont sur nous exerce
N'entre qu' peine en la pense.
La majest de vos Autels
Elle-mme en est offense;
Car sachez que les immortels
Ont les regards sur nous. Grces  vos exemples,
Ils n'ont devant les yeux que des objets d'horreur,
De mpris d'eux, et de leurs Temples,
D'avarice qui va jusques  la fureur.
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome;
La terre, et le travail de l'homme
Font pour les assouvir des efforts superflus.
Retirez-les: on ne veut plus
Cultiver pour eux les campagnes;
Nous quittons les cits, nous fuyons aux montagnes;
Nous laissons nos chres compagnes;
Nous ne conversons plus qu'avec des Ours affreux,
Dcourags de mettre au jour des malheureux,
Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime.
Quant  nos enfants dj ns,
Nous souhaitons de voir leurs jours bientt borns:
Vos prteurs au malheur nous font joindre le crime.
Retirez-les: ils ne nous apprendront
Que la mollesse et que le vice;
Les Germains comme eux deviendront
Gens de rapine et d'avarice.
C'est tout ce que j'ai vu dans Rome  mon abord:
N'a-t-on point de prsent  faire?
Point de pourpre  donner? C'est en vain qu'on espre
Quelque refuge aux lois: encor leur ministre
A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort
Doit commencer  vous dplaire.
Je finis. Punissez de mort
Une plainte un peu trop sincre.
A ces mots, il se couche et chacun tonn
Admire le grand coeur, le bon sens, l'loquence,
Du sauvage ainsi prostern.
On le cra Patrice; et ce fut la vengeance
Qu'on crut qu'un tel discours mritait. On choisit
D'autres prteurs, et par crit
Le Snat demanda ce qu'avait dit cet homme,
Pour servir de modle aux parleurs  venir.
On ne sut pas longtemps  Rome
Cette loquence entretenir.

XI, 8 Le Vieillard et les trois jeunes Hommes

Un octognaire plantait.
Passe encor de btir; mais planter  cet ge!
Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage;
Assurment il radotait.
Car, au nom des Dieux, je vous prie,
Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir?
Autant qu'un Patriarche il vous faudrait vieillir.
A quoi bon charger votre vie
Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous?
Ne songez dsormais qu' vos erreurs passes:
Quittez le long espoir et les vastes penses;
Tout cela ne convient qu' nous.
- Il ne convient pas  vous-mmes,
Repartit le Vieillard. Tout tablissement
Vient tard et dure peu. La main des Parques blmes
De vos jours et des miens se joue galement.
Nos termes sont pareils par leur courte dure.
Qui de nous des clarts de la vote azure
Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment
Qui vous puisse assurer d'un second seulement?
Mes arrire-neveux me devront cet ombrage:
Eh bien dfendez-vous au Sage
De se donner des soins pour le plaisir d'autrui?
Cela mme est un fruit que je gote aujourd'hui:
J'en puis jouir demain, et quelques jours encore;
Je puis enfin compter l'Aurore
Plus d'une fois sur vos tombeaux.
Le Vieillard eut raison; l'un des trois jouvenceaux
Se noya ds le port allant  l'Amrique;
L'autre, afin de monter aux grandes dignits,
Dans les emplois de Mars servant la Rpublique,
Par un coup imprvu vit ses jours emports.
Le troisime tomba d'un arbre
Que lui-mme il voulut enter;
Et pleurs du Vieillard, il grava sur leur marbre
Ce que je viens de raconter.

XI, 9 Les Souris et le Chat-Huant

Il ne faut jamais dire aux gens:
Ecoutez un bon mot, oyez une merveille.
Savez-vous si les coutants
En feront une estime  la vtre pareille?
Voici pourtant un cas qui peut tre except:
Je le maintiens prodige, et tel que d'une fable
Il a l'air et les traits, encor que vritable.
On abattit un pin pour son antiquit,
Vieux Palais d'un hibou, triste et sombre retraite
De l'oiseau qu'Atropos prend pour son interprte.
Dans son tronc caverneux, et min par le temps,
Logeaient, entre autres habitants,
Force Souris sans pieds, toutes rondes de graisse.
L'Oiseau les nourrissait parmi des tas de bl,
Et de son bec avait leur troupeau mutil;
Cet Oiseau raisonnait, il faut qu'on le confesse.
En son temps aux Souris le compagnon chassa.
Les premires qu'il prit du logis chappes,
Pour y remdier, le drle estropia
Tout ce qu'il prit ensuite. Et leurs jambes coupes
Firent qu'il les mangeait  sa commodit,
Aujourd'hui l'une, et demain l'autre.
Tout manger  la fois, l'impossibilit
S'y trouvait, joint aussi le soin de sa sant.
Sa prvoyance allait aussi loin que la ntre:
Elle allait jusqu' leur porter
Vivres et grains pour subsister.
Puis, qu'un Cartsien s'obstine
A traiter ce Hibou de montre et de machine!
Quel ressort lui pouvait donner
Le conseil de tronquer un peuple mis en mue?
Si ce n'est pas l raisonner,
La raison m'est chose inconnue.
Voyez que d'arguments il fit:
Quand ce peuple est pris, il s'enduit:
Donc il faut le croquer aussitt qu'on le happe.
Tout: il est impossible. Et puis, pour le besoin
N'en dois-je pas garder? Donc il faut avoir soin
De le nourrir sans qu'il chappe.
Mais comment? Otons-lui les pieds. Or, trouvez-moi
Chose par les humains  sa fin mieux conduite.
Quel autre art de penser Aristote et sa suite
Enseignent-ils, par votre foi?

Ceci n'est point une fable; et la chose, quoique merveilleuse et presque incroyable, est vritablement arrive. J'ai peut-tre port trop loin la prvoyance de ce Hibou; car je ne prtends pas tablir dans les btes un progrs de raisonnement tel que celui-ci; mais ces exagrations sont permises  la posie, surtout dans la manire d'crire dont je me sers.

XI, Epilogue

C'est ainsi que ma Muse, aux bords d'une onde pure,
Traduisait en langue des Dieux
Tout ce que disent sous les cieux
Tant d'tres empruntants la voix de la nature.
Trucheman de peuples divers,
Je les faisais servir d'Acteurs en mon ouvrage;
Car tout parle dans l'Univers;
Il n'est rien qui n'ait son langage.
Plus loquents chez eux qu'ils ne sont dans mes Vers,
Si ceux que j'introduis me trouvent peu fidle,
Si mon oeuvre n'est pas un assez bon modle,
J'ai du moins ouvert le chemin:
D'autres pourront y mettre une dernire main.
Favoris des neuf Soeurs, achevez l'entreprise:
Donnez mainte leon que j'ai sans doute omise;
Sous ces inventions il faut l'envelopper:
Mais vous n'avez que trop de quoi vous occuper:
Pendant le doux emploi de ma Muse innocente,
Louis dompte l'Europe, et d'une main puissante
Il conduit  leur fin les plus nobles projets
Qu'ait jamais forms un Monarque.
Favoris des neuf Soeurs, ce sont l des sujets
Vainqueurs du temps et de la Parque.

XII, A Monseigneur le duc de Bourgogne

Monseigneur,

Je ne puis employer pour mes Fables de protection qui me soit plus glorieuse que la vtre. Ce got exquis et ce jugement si solide que vous faites paratre dans toutes choses au del d'un ge o  peine les autres Princes sont-ils touchs de ce qui les environne avec le plus d'clat, tout cela, joint au devoir de vous obir et  la passion de vous plaire, m'a oblig de vous prsenter un Ouvrage dont l'original a t l'admiration de tous les sicles aussi bien que celle de tous les sages. Vous m'avez mme ordonn de continuer; et, si vous me permettez de le dire, il y a des sujets dont je vous suis redevable et o vous avez jet des grces qui ont t admires de tout le monde. Nous n'avons plus besoin de consulter ni Apollon ni les Muses, ni aucune des Divinits du Parnasse: elles se rencontrent toutes dans les prsents que vous a faits la Nature, et dans cette science de bien juger des Ouvrages de l'esprit,  quoi vous joignez dj celle de connatre toutes les rgles qui y conviennent. Les Fables d'Esope sont une ample matire pour ces talents; elles embrassent toutes sortes d'vnements et de caractres. Ces mensonges sont proprement une manire d'histoire o on ne flatte personne. Ce ne sont pas choses de peu d'importance que ces sujets. Les Animaux sont les prcepteurs des Hommes dans mon Ouvrage. Je ne m'tendrai pas davantage l-dessus: vous voyez mieux que moi le profit qu'on en peut tirer. Si vous vous connaissez maintenant en Orateurs et en Potes, vous vous connatrez encore mieux quelque jour en bon Politiques et en bons Gnraux d'Arme; et vous vous tromperez aussi peu au choix des Personnes qu'au mrite des Actions. Je ne suis pas d'un ge  esprer d'en tre tmoin. Il faut que je me contente de travailler sous vos ordres. L'envie de vous plaire me tiendra lieu d'une imagination que les ans ont affaiblie. Quand vous souhaiterez quelque Fable, je la trouverai dans ce fonds-l. Je voudrais bien que vous y puissiez trouver des louanges dignes du Monarque qui fait maintenant le destin de tant de Peuples et de Nations, et qui rend toutes les parties du Monde attentives  ses Conqutes,  ses Victoires, et  la Paix qui semble se rapprocher, et dont il impose les conditions avec toute la modration que peuvent souhaiter nos Ennemis. Je me le figure comme un Conqurant qui veut mettre des bornes  sa Gloire et  sa Puissance, et de qui on pourrait dire,  meilleur titre qu'on ne l'a dit d'Alexandre, qu'il va tenir les Etats de l'Univers, en obligeant les Ministres de tant de Princes de s'assembler pour terminer une guerre qui ne peut tre que ruineuse  leurs Matres. Ce sont des sujets au-dessus de nos paroles: je les laisse  de meilleures Plumes que la mienne, et suis avec un profond respect,

Monseigneur,

Votre trs humble, trs obissant, et trs fidle serviteur,

De La Fontaine.

XII, 1 Les Compagnons d'Ulysse

A Monseigneur Le Duc de Bourgogne

Prince, l'unique objet du soin des Immortels,
Souffrez que mon encens parfume vos Autels.
Je vous offre un peu tard ces Prsents de ma Muse;
Les ans et les travaux me serviront d'excuse:
Mon esprit diminue, au lieu qu' chaque instant
On aperoit le vtre aller en augmentant.
Il ne va pas, il court, il semble avoir des ailes.
Le Hros dont il tient des qualits si belles
Dans le mtier de Mars brle d'en faire autant:
Il ne tient pas  lui que, forant la victoire,
Il ne marche  pas de gant
Dans la carrire de la Gloire.
Quelque Dieu le retient: c'est notre Souverain,
Lui qu'un mois a rendu matre et vainqueur du Rhin;
Cette rapidit fut alors ncessaire:
Peut-tre elle serait aujourd'hui tmraire.
Je m'en tais; aussi bien les Ris et les Amours
Ne sont pas souponns d'aimer les longs discours.
De ces sortes de Dieux votre Cour se compose.
Ils ne vous quittent point. Ce n'est pas qu'aprs tout
D'autres Divinits n'y tiennent le haut bout:
Le sens et la raison y rglent toute chose.
Consultez ces derniers sur un fait o les Grecs,
Imprudents et peu circonspects,
S'abandonnrent  des charmes
Qui mtamorphosaient en btes les humains.
Les Compagnons d'Ulysse, aprs dix ans d'alarmes,
Erraient au gr du vent, de leur sort incertains.
Ils abordrent un rivage
O la fille du dieu du jour,
Circ, tenait alors sa Cour.
Elle leur fit prendre un breuvage
Dlicieux, mais plein d'un funeste poison.
D'abord ils perdent la raison;
Quelques moments aprs, leur corps et leur visage
Prennent l'air et les traits d'animaux diffrents.
Les voil devenus Ours, Lions, Elphants;
Les uns sous une masse norme,
Les autres sous une autre forme;
Il s'en vit de petits, exemplum, ut talpa.
Le seul Ulysse en chappa.
Il sut se dfier de la liqueur tratresse.
Comme il joignait  la sagesse
La mine d'un Hros et le doux entretien,
Il fit tant que l'Enchanteresse
Prit un autre poison peu diffrent du sien.
Une Desse dit tout ce qu'elle a dans l'me:
Celle-ci dclara sa flamme.
Ulysse tait trop fin pour ne pas profiter
D'une pareille conjoncture.
Il obtint qu'on rendrait  ces Grecs leur figure.
Mais la voudront-ils bien, dit la Nymphe, accepter?
Allez le proposer de ce pas  la troupe.
Ulysse y court, et dit: L'empoisonneuse coupe
A son remde encore; et je viens vous l'offrir:
Chers amis, voulez-vous hommes redevenir?
On vous rend dj la parole.
Le Lion dit, pensant rugir:
Je n'ai pas la tte si folle;
Moi renoncer aux dons que je viens d'acqurir?
J'ai griffe et dent, et mets en pices qui m'attaque.
Je suis Roi: deviendrai-je un Citadin d'Ithaque?
Tu me rendras peut-tre encor simple Soldat:
Je ne veux point changer d'tat.
Ulysse du Lion court  l'Ours: Eh! mon frre,
Comme te voil fait! je t'ai vu si joli!
- Ah! vraiment nous y voici,
Reprit l'Ours  sa manire.
Comme me voil fait? comme doit tre un ours.
Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre?
Est-ce  la tienne  juger de la ntre?
Je me rapporte aux yeux d'une Ourse mes amours.
Te dplais-je? va-t'en, suis ta route et me laisse:
Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse;
Et te dis tout net et tout plat:
Je ne veux point changer d'tat.
Le prince grec au Loup va proposer l'affaire;
Il lui dit, au hasard d'un semblable refus:
Camarade, je suis confus
Qu'une jeune et belle Bergre
Conte aux chos les apptits gloutons
Qui t'ont fait manger ses moutons.
Autrefois on t'et vu sauver sa bergerie:
Tu menais une honnte vie.
Quitte ces bois, et redevien,
Au lieu de loup, homme de bien.
- En est-il? dit le Loup. Pour moi, je n'en vois gure.
Tu t'en viens me traiter de bte carnassire:
Toi qui parles, qu'es-tu? N'auriez-vous pas sans moi
Mang ces animaux que plaint tout le Village?
Si j'tais Homme, par ta foi,
Aimerais-je moins le carnage?
Pour un mot quelquefois vous vous tranglez tous:
Ne vous tes-vous pas l'un  l'autre des Loups?
Tout bien considr, je te soutiens en somme
Que sclrat pour sclrat,
Il vaut mieux tre un Loup qu'un Homme:
Je ne veux point changer d'tat.
Ulysse fit  tous une mme semonce,
Chacun d'eux fit mme rponce,
Autant le grand que le petit.
La libert, les bois, suivre leur apptit,
C'tait leurs dlices suprmes:
Tous renonaient au ls des belles actions.
Ils croyaient s'affranchir suivants leurs passions,
Ils taient esclaves d'eux-mmes.
Prince, j'aurais voulu vous choisir un sujet
O je pusse mler le plaisant  l'utile:
C'tait sans doute un beau projet
Si ce choix et t facile.
Les compagnons d'Ulysse enfin se sont offerts.
Ils ont force pareils en ce bas Univers:
Gens  qui j'impose pour peine
Votre censure et votre haine.

XII, 2 Le Chat et les deux Moineaux

A Monseigneur le duc de Bourgogne

Un chat contemporain d'un fort jeune Moineau
Fut log prs de lui ds l'ge du berceau;
La Cage et le Panier avaient mmes Pnates.
Le Chat tait souvent agac par l'Oiseau:
L'un s'escrimait du bec, l'autre jouait des pattes.
Ce dernier toutefois pargnait son ami.
Ne le corrigeant qu' demi
Il se ft fait un grand scrupule
D'armer de pointes sa frule.
Le Passereau moins circonspect,
Lui donnait force coups de bec.
En sage et discrte personne,
Matre Chat excusait ces jeux:
Entre amis, il ne faut jamais qu'on s'abandonne
Aux traits d'un courroux srieux.
Comme ils se connaissaient tous deux ds leur bas ge,
Une longue habitude en paix les maintenait;
Jamais en vrai combat le jeu ne se tournait;
Quand un Moineau du voisinage
S'en vint les visiter, et se fit compagnon
Du ptulant Pierrot et du sage Raton.
Entre les deux oiseaux, il arriva querelle;
Et Raton de prendre parti.
Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle
D'insulter ainsi notre ami!
Le Moineau du voisin viendra manger le ntre?
Non, de par tous les Chats! Entrant lors au combat,
Il croque l'tranger. Vraiment, dit matre Chat,
Les Moineaux ont un got exquis et dlicat!
Cette rflexion fit aussi croquer l'autre.
Quelle Morale puis-je infrer de ce fait?
Sans cela toute Fable est un oeuvre imparfait.
J'en crois voir quelques traits; mais leur ombre m'abuse,
Prince, vous les aurez incontinent trouvs:
Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma Muse;
Elle et ses Soeurs n'ont pas l'esprit que vous avez.

XII, 3 Du Thsauriseur et du Singe

Un Homme accumulait. On sait que cette erreur
Va souvent jusqu' la fureur.
Celui-ci ne songeait que Ducats et Pistoles.
Quand ces biens sont oisifs, je tiens qu'ils sont frivoles.
Pour sret de son Trsor,
Notre Avare habitait un lieu dont Amphitrite
Dfendait aux voleurs de toutes parts l'abord.
L d'une volupt selon moi fort petite,
Et selon lui fort grande, il entassait toujours:
Il passait les nuits et les jours
A compter, calculer, supputer sans relche,
Calculant, supputant, comptant comme  la tche:
Car il trouvait toujours du mcompte  son fait.
Un gros Singe plus sage,  mon sens, que son matre,
Jetait quelque Doublon toujours par la fentre
Et rendait le compte imparfait:
La chambre, bien cadenasse,
Permettait de laisser l'argent sur le comptoir.
Un beau jour dom Bertrand se mit dans la pense
D'en faire un sacrifice au liquide manoir.
Quant  moi, lorsque je compare
Les plaisirs de ce Singe  ceux de cet Avare,
Je ne sais bonnement auxquels donner le prix.
Dom Bertrand gagnerait prs de certains esprits;
Les raisons en seraient trop longues  dduire.
Un jour donc l'animal, qui ne songeait qu' nuire,
Dtachait du monceau, tantt quelque Doublon,
Un Jacobus, un Ducaton,
Et puis quelque Noble  la rose;
Eprouvait son adresse et sa force  jeter
Ces morceaux de mtal qui se font souhaiter
Par les humains sur toute chose.
S'il n'avait entendu son Compteur  la fin
Mettre la clef dans la serrure,
Les Ducats auraient tous pris le mme chemin,
Et couru la mme aventure;
Il les aurait fait tous voler jusqu'au dernier
Dans le gouffre enrichi par maint et maint naufrage.
Dieu veuille prserver maint et maint Financier
Qui n'en fait pas meilleur usage.

XII, 4 Les Deux Chvres

Ds que les Chvres ont brout,
Certain esprit de libert
Leur fait chercher fortune; elles vont en voyage
Vers les endroits du pturage
Les moins frquents des humains.
L s'il est quelque lieu sans route et sans chemins,
Un rocher, quelque mont pendant en prcipices,
C'est o ces Dames vont promener leurs caprices;
Rien ne peut arrter cet animal grimpant.
Deux Chvres donc s'mancipant,
Toutes deux ayant patte blanche,
Quittrent les bas prs, chacune de sa part.
L'une vers l'autre allait pour quelque bon hasard.
Un ruisseau se rencontre, et pour pont une planche.
Deux Belettes  peine auraient pass de front
Sur ce pont;
D'ailleurs, l'onde rapide et le ruisseau profond
Devaient faire trembler de peur ces Amazones.
Malgr tant de dangers, l'une de ces personnes
Pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant.
Je m'imagine voir avec Louis le Grand
Philippe Quatre qui s'avance
Dans l'le de la Confrence.
Ainsi s'avanaient pas  pas,
Nez  nez, nos Aventurires,
Qui, toutes deux tant fort fires,
Vers le milieu du pont ne se voulurent pas
L'une  l'autre cder. Elles avaient la gloire
De compter dans leur race ( ce que dit l'Histoire)
L'une certaine Chvre au mrite sans pair
Dont Polyphme fit prsent  Galate,
Et l'autre la chvre Amalthe,
Par qui fut nourri Jupiter.
Faute de reculer, leur chute fut commune;
Toutes deux tombrent dans l'eau.
Cet accident n'est pas nouveau
Dans le chemin de la Fortune.

XII, A Monseigneur le duc de Bourgogne

qui avait demand  M. de la Fontaine
une fable qui ft nomme le Chat et la Souris.

Pour plaire au jeune Prince  qui la Renomme
Destine un Temple en mes Ecrits,
Comment composerai-je une Fable nomme
Le Chat et la Souris?
Dois-je reprsenter dans ces Vers une belle
Qui, douce en apparence, et toutefois cruelle,
Va se jouant des coeurs que ses charmes ont pris
Comme le Chat et la Souris?
Prendrai-je pour sujet les jeux de la Fortune?
Rien ne lui convient mieux, et c'est chose commune
Que de lui voir traiter ceux qu'on croit ses amis
Comme le Chat fait la Souris,
Introduirai-je un Roi qu'entre ses favoris
Elle respecte seul, Roi qui fixe sa roue,
Qui n'est point empch d'un monde d'Ennemis,
Et qui des plus puissants, quand il lui plat, se joue
Comme le Chat de la Souris?
Mais insensiblement, dans le tour que j'ai pris,
Mon dessein se rencontre; et si je ne m'abuse,
Je pourrais tout gter par de plus longs rcits.
Le jeune Prince alors se jouerait de ma Muse
Comme le Chat de la Souris.

XII, 5 Le vieux Chat et la jeune Souris

Une jeune Souris de peu d'exprience
Crut flchir un vieux Chat, implorant sa clmence,
Et payant de raisons le Raminagrobis:
Laissez-moi vivre: une Souris
De ma taille et de ma dpense
Est-elle  charge en ce logis?
Affamerais-je,  votre avis,
L'Hte et l'Htesse, et tout leur monde?
D'un grain de bl je me nourris;
Une noix me rend toute ronde.
A prsent je suis maigre; attendez quelque temps.
Rservez ce repas  messieurs vos Enfants.
Ainsi parlait au Chat la Souris attrape.
L'autre lui dit: Tu t'es trompe.
Est-ce  moi que l'on tient de semblables discours?
Tu gagnerais autant de parler  des sourds.
Chat, et vieux, pardonner? cela n'arrive gures.
Selon ces lois, descends l-bas,
Meurs, et va-t'en, tout de ce pas,
Haranguer les soeurs Filandires.
Mes Enfants trouveront assez d'autres repas.
Il tint parole; Et pour ma Fable
Voici le sens moral qui peut y convenir:
La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir;
La vieillesse est impitoyable.

XII, 6 Le Cerf malade

En pays pleins de Cerfs un Cerf tomba malade.
Incontinent maint camarade
Accourt  son grabat le voir, le secourir,
Le consoler du moins: multitude importune.
Eh! Messieurs, laissez-moi mourir.
Permettez qu'en forme commune
La parque m'expdie, et finissez vos pleurs.
Point du tout: les Consolateurs
De ce triste devoir tout au long s'acquittrent;
Quand il plut  Dieu s'en allrent.
Ce ne fut pas sans boire un coup,
C'est--dire sans prendre un droit de pturage.
Tout se mit  brouter les bois du voisinage.
La pitance du Cerf en dchut de beaucoup;
Il ne trouva plus rien  frire.
D'un mal il tomba dans un pire,
Et se vit rduit  la fin
A jener et mourir de faim.
Il en cote  qui vous rclame,
Mdecins du corps et de l'me.
O temps,  moeurs! J'ai beau crier,
Tout le monde se fait payer.

XII, 7 La Chauve-Souris, le Buisson, et le Canard

Le Buisson, le Canard, et la Chauve-Souris,
Voyant tous trois qu'en leur pays
Ils faisaient petite fortune,
Vont trafiquer au loin, et font bourse commune.
Ils avaient des Comptoirs, des Facteurs, des Agents
Non moins soigneux qu'intelligents,
Des Registres exacts de mise et de recette.
Tout allait bien; quand leur emplette,
En passant par certains endroits
Remplis d'cueils, et fort troits,
Et de Trajet trs difficile,
Alla tout emballe au fond des magasins
Qui du Tartare sont voisins.
Notre Trio poussa maint regret inutile;
Ou plutt il n'en poussa point,
Le plus petit Marchand est savant sur ce point;
Pour sauver son crdit, il faut cacher sa perte.
Celle que par malheur nos gens avaient soufferte
Ne put se rparer: le cas fut dcouvert.
Les voil sans crdit, sans argent, sans ressource,
Prts  porter le bonnet vert.
Aucun ne leur ouvrit sa bourse.
Et le sort principal, et les gros intrts,
Et les Sergents, et les procs,
Et le crancier  la porte,
Ds devant la pointe du jour,
N'occupaient le Trio qu' chercher maint dtour
Pour contenter cette cohorte.
Le Buisson accrochait les passants  tous coups.
Messieurs, leur disait-il, de grce, apprenez-nous
En quel lieu sont les marchandises
Que certains gouffres nous ont prises.
Le plongeon sous les eaux s'en allait les chercher.
L'oiseau Chauve-Souris n'osait plus approcher
Pendant le jour nulle demeure:
Suivi de Sergents  toute heure,
En des trous il s'allait cacher.
Je connais maint detteur qui n'est ni souris-chauve,
Ni Buisson, ni Canard, ni dans tel cas tomb,
Mais simple grand Seigneur, qui tous les jours se sauve
Par un escalier drob.

XII, 8 La Querelle des chiens et des chats, et celle des chats et des souris

La Discorde a toujours rgn dans l'Univers;
Notre monde en fournit mille exemples divers:
Chez nous cette Desse a plus d'un Tributaire.
Commenons par les Elments:
Vous serez tonns de voir qu' tous moments
Ils seront appoints contraire.
Outre ces quatre potentats,
Combien d'tres de tous tats
Se font une guerre ternelle!
Autrefois un logis plein de Chiens et de Chats,
Par cent Arrts rendus en forme solennelle,
Vit terminer tous leurs dbats.
Le Matre ayant rgl leurs emplois, leurs Repas,
Et menac du fouet quiconque aurait querelle,
Ces animaux vivaient entr'eux comme cousins.
Cette union si douce, et presque fraternelle,
Edifiait tous les voisins.
Enfin elle cessa. Quelque plat de potage,
Quelque os par prfrence  quelqu'un d'eux donn,
Fit que l'autre parti s'en vint tout forcen
Reprsenter un tel outrage.
J'ai vu des chroniqueurs attribuer le cas
Aux passe-droits qu'avait une chienne en gsine.
Quoi qu'il en soit, cet altercas
Mit en combustion la salle et la cuisine;
Chacun se dclara pour son Chat, pour son Chien.
On fit un Rglement dont les Chats se plaignirent,
Et tout le quartier tourdirent.
Leur Avocat disait qu'il fallait bel et bien
Recourir aux Arrts. En vain ils les cherchrent.
Dans un coin o d'abord leurs Agents les cachrent,
Les Souris enfin les mangrent.
Autre procs nouveau: Le peuple Souriquois
En ptit. Maint vieux Chat, fin, subtil, et narquois,
Et d'ailleurs en voulant  toute cette race,
Les guetta, les prit, fit main basse
Le Matre du logis ne s'en trouva que mieux.
J'en reviens  mon dire. On ne voit, sous les Cieux
Nul animal, nul tre, aucune Crature,
Qui n'ait son oppos: c'est la loi de Nature.
D'en chercher la raison, ce sont soins superflus.
Dieu fit bien ce qu'il fit, et je n'en sais pas plus.
Ce que je sais, c'est qu'aux grosses paroles
On en vient sur un rien, plus des trois quarts du temps.
Humains, il vous faudrait encore  soixante ans
Renvoyer chez les Barbacoles.

XII, 9 Le Loup et le Renard

D'o vient que personne en la vie
N'est satisfait de son tat?
Tel voudrait bien tre Soldat
A qui le Soldat porte envie.

Certain Renard voulut, dit-on,
Se faire Loup. H! qui peut dire
Que pour le mtier de Mouton
Jamais aucun Loup ne soupire?

Ce qui m'tonne est qu' huit ans
Un Prince en Fable ait mis la chose,
Pendant que sous mes cheveux blancs
Je fabrique  force de temps
Des Vers moins senss que sa Prose.

Les traits dans sa Fable sems
Ne sont en l'ouvrage du pote
Ni tous, ni si bien exprims.
Sa louange en est plus complte.

De la chanter sur la Musette,
C'est mon talent; mais je m'attends
Que mon Hros, dans peu de temps,
Me fera prendre la trompette.

Je ne suis pas un grand Prophte;
Cependant je lis dans les Cieux
Que bientt ses faits glorieux
Demanderont plusieurs Homres;
Et ce temps-ci n'en produit gures.
Laissant  part tous ces mystres,
Essayons de conter la Fable avec succs.

Le Renard dit au Loup: Notre cher, pour tous mets
J'ai souvent un vieux Coq, ou de maigres Poulets;
C'est une viande qui me lasse.
Tu fais meilleure chre avec moins de hasard.
J'approche des maisons, tu te tiens  l'cart.
Apprends-moi ton mtier, Camarade, de grce;
Rends-moi le premier de ma race
Qui fournisse son croc de quelque Mouton gras:
Tu ne me mettras point au nombre des ingrats.
- Je le veux, dit le Loup; il m'est mort un mien frre:
Allons prendre sa peau, tu t'en revtiras.
Il vint, et le Loup dit: Voici comme il faut faire
Si tu veux carter les Mtins du troupeau.
Le Renard, ayant mis la peau,
Rptait les leons que lui donnait son matre.
D'abord il s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien;
Puis enfin il n'y manqua rien.
A peine il fut instruit autant qu'il pouvait l'tre,
Qu'un Troupeau s'approcha. Le nouveau Loup y court
Et rpand la terreur dans les lieux d'alentour.
Tel, vtu des armes d'Achille,
Patrocle mit l'alarme au Camp et dans la Ville:
Mres, Brus et Vieillards au Temple couraient tous.
L'ost au Peuple blant crut voir cinquante Loups.
Chien, Berger, et Troupeau, tout fuit vers le Village,
Et laisse seulement une Brebis pour gage.
Le larron s'en saisit. A quelque pas de l
Il entendit chanter un Coq du voisinage.
Le Disciple aussitt droit au Coq s'en alla,
Jetant bas sa robe de classe,
Oubliant les Brebis, les leons, le Rgent,
Et courant d'un pas diligent.
Que sert-il qu'on se contrefasse?
Prtendre ainsi changer est une illusion:
L'on reprend sa premire trace
A la premire occasion.
De votre esprit, que nul autre n'gale,
Prince, ma Muse tient tout entier ce projet:
Vous m'avez donn le sujet,
Le dialogue, et la morale.

XII, 10 L'Ecrevisse et sa Fille

Les Sages quelquefois, ainsi que l'Ecrevisse,
Marchent  reculons, tournent le dos au port.
C'est l'art des Matelots; c'est aussi l'artifice
De ceux qui, pour couvrir quelque puissant effort,
Envisagent un point directement contraire,
Et font vers ce lieu-l courir leur adversaire.
Mon sujet est petit, cet accessoire est grand.
Je pourrais l'appliquer  certain Conqurant
Qui tout seul dconcerte une Ligue  cent ttes.
Ce qu'il n'entreprend pas, et ce qu'il entreprend,
N'est d'abord qu'un secret, puis devient des conqutes.
En vain l'on a les yeux sur ce qu'il veut cacher;
Ce sont arrts du sort qu'on ne peut empcher:
Le torrent,  la fin, devient insurmontable.
Cent dieux sont impuissants contre un seul Jupiter.
LOUIS et le Destin me semblent de concert
Entraner l'Univers. Venons  notre Fable.

Mre Ecrevisse un jour  sa Fille disait:
Comme tu vas, bon Dieu! ne peux-tu marcher droit?
- Et comme vous allez vous-mme! dit la fille.
Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille?
Veut-on que j'aille droit quand on y va tortu?
Elle avait raison; la vertu
De tout exemple domestique
Est universelle, et s'applique
En bien, en mal, en tout; fait des sages, des sots:
Beaucoup plus de ceux-ci. Quant  tourner le dos
A son but, j'y reviens; la mthode en est bonne,
Surtout au mtier de Bellone;
Mais il faut le faire  propos.

XII, 11 L'Aigle et la Pie

L'Aigle, Reine des airs, avec Margot la Pie,
Diffrentes d'humeur, de langage, et d'esprit
Et d'habit,
Traversaient un bout de prairie.
Le hasard les assemble en un coin dtourn.
L'Agasse eut peur; mais l'Aigle, ayant fort bien dn,
La rassure, et lui dit: Allons de compagnie;
Si le Matre des Dieux assez souvent s'ennuie,
Lui qui gouverne l'Univers,
J'en puis bien faire autant, moi qu'on sait qui le sers.
Entretenez-moi donc, et sans crmonie.
Caquet bon-bec alors de jaser au plus dru,
Sur ceci, sur cela, sur tout. L'homme d'Horace,
Disant le bien, le mal,  travers champs, n'et su
Ce qu'en fait de babil y savait notre Agasse.
Elle offre d'avertir de tout ce qui se passe,
Sautant, allant de place en place,
Bon espion, Dieu sait. Son offre ayant dplu,
L'Aigle lui dit tout en colre:
Ne quittez point votre sjour,
Caquet bon-bec, ma mie: adieu. Je n'ai que faire
D'une babillarde  ma Cour:
C'est un fort mchant caractre.
Margot ne demandait pas mieux.
Ce n'est pas ce qu'on croit, que d'entrer chez les Dieux:
Cet honneur a souvent de mortelles angoisses.
Rediseurs, Espions, gens  l'air gracieux,
Au coeur tout diffrent, s'y rendent odieux,
Quoiqu'ainsi que la Pie il faille dans ces lieux
Porter habit de deux paroisses.

XII, 12 Le Milan, le Roi, et le Chasseur

A son Altesse Srnissime Monseigneur le Prince de Conti

Comme les Dieux sont bons, ils veulent que les Rois
Le soient aussi: c'est l'indulgence
Qui fait le plus beau de leurs droits,
Non les douceurs de la vengeance:
Prince, c'est votre avis. On sait que le courroux
S'teint en votre coeur sitt qu'on l'y voit natre.
Achille qui du sien ne put se rendre matre,
Fut par l moins Hros que vous.
Ce titre n'appartient qu' ceux d'entre les hommes
Qui, comme en l'ge d'or, font cent biens ici-bas.
Peu de Grands sont ns tels en cet ge o nous sommes,
L'Univers leur sait gr du mal qu'ils ne font pas.
Loin que vous suiviez ces exemples,
Mille actes gnreux vous promettent des Temples.
Apollon, Citoyen de ces Augustes lieux,
Prtend y clbrer votre nom sur sa Lyre.
Je sais qu'on vous attend dans le Palais des Dieux:
Un sicle de sjour doit ici vous suffire.
Hymen veut sjourner tout un sicle chez vous.
Puissent ses plaisirs les plus doux
Vous composer des destines
Par ce temps  peine bornes!
Et la Princesse et vous n'en mritez pas moins:
J'en prends ses charmes pour tmoins;
Pour tmoins j'en prends les merveilles
Par qui le Ciel, pour vous prodigue en ses prsents,
De qualits qui n'ont qu'en vous seuls leurs pareilles
Voulut orner vos jeunes ans.
Bourbon de son esprit ces grces assaisonne,
Le Ciel joignit en sa personne
Ce qui sait se faire estimer
A ce qui sait se faire aimer.
Il ne m'appartient pas d'taler votre joie;
Je me tais donc, et vais rimer
Ce que fit un Oiseau de proie.
Un Milan, de son nid antique possesseur,
Etant pris vif par un Chasseur,
D'en faire au Prince un don cet homme se propose.
La raret du fait donnait prix  la chose,
L'Oiseau, par le Chasseur humblement prsent,
Si ce conte n'est apocriphe,
Va tout droit imprimer sa griffe
Sur le nez de sa Majest.
- Quoi! sur le nez du Roi?- Du Roi mme en personne.
- Il n'avait donc alors ni Sceptre ni Couronne?
- Quand il en aurait eu, 'aurait t tout un:
Le nez Royal fut pris comme un nez du commun.
Dire des Courtisans les clameurs et la peine
Serait se consumer en efforts impuissants,
Le Roi n'clata point: les cris sont indcents
A la Majest Souveraine.
L'Oiseau garda son poste: on ne put seulement
Hter son dpart d'un moment.
Son Matre le rappelle, et crie, et se tourmente,
Lui prsente le leurre, et le poing; mais en vain.
On crut que jusqu'au lendemain
Le maudit animal  la serre insolente
Nicherait l malgr le bruit
Et sur le nez sacr voudrait passer la nuit.
Tcher de l'en tirer irritait son caprice.
Il quitte enfin le Roi, qui dit: Laissez aller
Ce Milan, et celui qui m'a cru rgaler.
Ils se sont acquitts tous deux de leur office,
L'un en Milan, et l'autre en Citoyen des bois:
Pour moi, qui sais comment doivent agir les Rois,
Je les affranchis du supplice.
Et la Cour d'admirer. Les Courtisans ravis,
Elvent de tels faits, par eux si mal suivis:
Bien peu, mme des Rois, prendraient un tel modle;
Et le Veneur l'chappa belle,
Coupable seulement, tant lui que l'animal,
D'ignorer le danger d'approcher trop du Matre.
Ils n'avaient appris  connatre
Que les htes des bois: tait-ce un si grand mal?
Pilpay fait prs du Gange arriver l'aventure.
L, nulle humaine Crature
Ne touche aux animaux pour leur sang pancher.
Le Roi mme ferait scrupule d'y toucher.
Savons-nous, disent-ils, si cet Oiseau de proie
N'tait point au sige de Troie?
Peut-tre y tint-il lieu d'un Prince ou d'un Hros
Des plus hupps et des plus hauts:
Ce qu'il fut autrefois il pourra l'tre encore.
Nous croyons, aprs Pythagore,
Qu'avec les Animaux de forme nous changeons:
Tantt Milans, tantt Pigeons,
Tantt Humains, puis Volatilles
Ayant dans les airs leurs familles.

Comme l'on conte en deux faons
L'accident du Chasseur, voici l'autre manire.
Un certain Fauconnier ayant pris, ce dit-on,
A la chasse un Milan (ce qui n'arrive gure),
En voulut au Roi faire un don,
Comme de chose singulire.
Ce cas n'arrive pas quelquefois en cent ans;
C'est le non plus ultra de la Fauconnerie.
Ce chasseur perce donc un gros de Courtisans,
Plein de zle, chauff, s'il le fut de sa vie.
Par ce parangon des prsents
Il croyait sa fortune faite:
Quand l'Animal porte-sonnette,
Sauvage encore et tout grossier,
Avec ses ongles tout d'acier,
Prend le nez du Chasseur, happe le pauvre sire:
Lui de crier; chacun de rire,
Monarque et Courtisans. Qui n'et ri? Quant  moi,
Je n'en eusse quitt ma part pour un empire.
Qu'un Pape rie, en bonne foi
Je ne l'ose assurer; mais je tiendrais un Roi
Bien malheureux, s'il n'osait rire:
C'est le plaisir des Dieux. Malgr son noir souci,
Jupiter et le Peuple Immortel rit aussi.
Il en fit des clats,  ce que dit l'Histoire,
Quand Vulcain, clopinant, lui vint donner  boire.
Que le peuple immortel se montrt sage ou non,
J'ai chang mon sujet avec juste raison;
Car, puisqu'il s'agit de morale,
Que nous et du Chasseur l'aventure fatale
Enseign de nouveau? L'on a vu de tout temps
Plus de sots Fauconniers que de rois indulgents.

XII, 13 Le Renard, les Mouches, et le Hrisson

Aux traces de son sang, un vieux hte des bois,
Renard fin, subtil et matois,
Bless par des Chasseurs, et tomb dans la fange,
Autrefois attira ce Parasite ail
Que nous avons mouche appel.
Il accusait les Dieux, et trouvait fort trange
Que le Sort  tel point le voult affliger,
Et le fit aux Mouches manger.
Quoi! se jeter sur moi, sur moi le plus habile
De tous les Htes des Forts!
Depuis quand les Renards sont-ils un si bon mets?
Et que me sert ma queue? Est-ce un poids inutile?
Va! le Ciel te confonde, animal importun.
Que ne vis-tu sur le commun?
Un Hrisson du voisinage,
Dans mes vers nouveau personnage,
Voulut le dlivrer de l'importunit
Du Peuple plein d'avidit:
Je les vais de mes dards enfiler par centaines,
Voisin Renard, dit-il, et terminer tes peines.
- Garde-t'en bien, dit l'autre, ami, ne le fais pas;
Laisse-les, je te prie, achever leurs repas.
Ces animaux sont sols; une troupe nouvelle
Viendrait fondre sur moi, plus pre et plus cruelle.
Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas:
Ceux-ci sont courtisans, ceux-l sont magistrats.
Aristote appliquait cet apologue aux hommes.
Les exemples en sont communs,
Surtout au pays o nous sommes.
Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns.

XII, 14 L'Amour et la Folie

Tout est mystre dans l'Amour,
Ses flches, son Carquois, son Flambeau, son Enfance.
Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour
Que d'puiser cette Science.
Je ne prtends donc point tout expliquer ici.
Mon but est seulement de dire,  ma manire,
Comment l'Aveugle que voici
(C'est un Dieu), comment, dis-je, il perdit la lumire;
Quelle suite eut ce mal, qui peut-tre est un bien;
J'en fais juge un Amant, et ne dcide rien.
La Folie et l'Amour jouaient un jour ensemble.
Celui-ci n'tait pas encor priv des yeux.
Une dispute vint: l'Amour veut qu'on assemble
L-dessus le Conseil des Dieux.
L'autre n'eut pas la patience;
Elle lui donne un coup si furieux,
Qu'il en perd la clart des Cieux.
Vnus en demande vengeance.
Femme et mre, il suffit pour juger de ses cris:
Les Dieux en furent tourdis,
Et Jupiter, et Nmsis,
Et les Juges d'Enfer, enfin toute la bande.
Elle reprsenta l'normit du cas.
Son fils, sans un bton, ne pouvait faire un pas:
Nulle peine n'tait pour ce crime assez grande.
Le dommage devait tre aussi rpar.
Quand on eut bien considr
L'intrt du Public, celui de la Partie,
Le rsultat enfin de la suprme Cour
Fut de condamner la Folie
A servir de guide  l'Amour.

XII, 15 Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue, et le Rat

A Madame de la Sablire

Je vous gardais un Temple dans mes vers:
Il n'et fini qu'avecque l'Univers.
Dj ma main en fondait la dure
Sur ce bel Art qu'ont les Dieux invent,
Et sur le nom de la Divinit
Que dans ce Temple on aurait adore.
Sur le portail j'aurais ces mots crits
PALAIS SACRE DE LA DEESSE IRIS;
Non celle-l qu'a Junon  ses gages;
Car Junon mme et le Matre des Dieux
Serviraient l'autre, et seraient glorieux
Du seul honneur de porter ses messages.
L'Apothose  la vote et paru;
L, tout l'Olympe en pompe et t vu
Plaant Iris sous un Dais de lumire.
Les murs auraient amplement contenu
Toute sa vie, agrable matire,
Mais peu fconde en ces vnements
Qui des Etats font les renversements.
Au fond du Temple et t son image,
Avec ses traits, son souris, ses appas,
Son art de plaire et de n'y penser pas,
Ses agrments  qui tout rend hommage.
J'aurais fait voir  ses pieds des mortels
Et des Hros, des demi-Dieux encore,
Mme des Dieux; ce que le Monde adore
Vient quelquefois parfumer ses Autels.
J'eusse en ses yeux fait briller de son me
Tous les trsors, quoique imparfaitement:
Car ce coeur vif et tendre infiniment,
Pour ses amis et non point autrement,
Car cet esprit, qui, n du Firmament,
A beaut d'homme avec grces de femme,
Ne se peut pas, comme on veut, exprimer.
O vous, Iris, qui savez tout charmer,
Qui savez plaire en un degr suprme,
Vous que l'on aime  l'gal de soi-mme
(Ceci soit dit sans nul soupon d'amour;
Car c'est un mot banni de votre Cour;
Laissons-le donc), agrez que ma Muse
Achve un jour cette bauche confuse.
J'en ai plac l'ide et le projet,
Pour plus de grce, au devant d'un sujet
O l'amiti donne de telles marques,
Et d'un tel prix, que leur simple rcit
Peut quelque temps amuser votre esprit.
Non que ceci se passe entre Monarques:
Ce que chez vous nous voyons estimer
N'est pas un Roi qui ne sait point aimer:
C'est un Mortel qui sait mettre sa vie
Pour son ami. J'en vois peu de si bons.
Quatre animaux, vivants de compagnie,
Vont aux humains en donner des leons.

La Gazelle, le Rat, le Corbeau, la Tortue,
Vivaient ensemble unis: douce socit.
Le choix d'une demeure aux humains inconnue
Assurait leur flicit.
Mais quoi! l'homme dcouvre enfin toutes retraites.
Soyez au milieu des dserts,
Au fond des eaux, en haut des airs,
Vous n'viterez point ses embches secrtes.
La Gazelle s'allait battre innocemment,
Quand un chien, maudit instrument
Du plaisir barbare des hommes,
Vint sur l'herbe venter les traces de ses pas.
Elle fuit, et le Rat  l'heure du repas
Dit aux amis restants: D'o vient que nous ne sommes
Aujourd'hui que trois convis?
La Gazelle dj nous a-t-elle oublis?
A ces paroles, la Tortue
S'crie, et dit: Ah! si j'tais
Comme un Corbeau d'ailes pourvue,
Tout de ce pas je m'en irais
Apprendre au moins quelle contre,
Quel accident tient arrte
Notre compagne au pied lger:
Car,  l'gard du coeur, il en faut mieux juger.
Le Corbeau part  tire d'aile:
Il aperoit de loin l'imprudente Gazelle
Prise au pige, et se tourmentant.
Il retourne avertir les autres  l'instant.
Car de lui demander quand, pourquoi, ni comment
Ce malheur est tomb sur elle,
Et perdre en vains discours cet utile moment,
Comme et fait un Matre d'Ecole,
Il avait trop de jugement.
Le Corbeau donc vole et revole.
Sur son rapport, les trois amis
Tiennent conseil. Deux sont d'avis
De se transporter sans remise
Aux lieux o la Gazelle est prise.
L'autre, dit le Corbeau, gardera le logis:
Avec son marcher lent, quand arriverait-elle?
Aprs la mort de la Gazelle.
Ces mots  peine dits, ils s'en vont secourir
Leur chre et fidle Compagne,
Pauvre Chevrette de montagne.
La Tortue y voulut courir:
La voil comme eux en campagne,
Maudissant ses pieds courts avec juste raison,
Et la ncessit de porter sa maison.
Rongemaille (le Rat eut  bon droit ce nom)
Coupe les noeuds du lacs: on peut penser la joie.
Le Chasseur vient et dit: Qui m'a ravi ma proie?
Rongemaille,  ces mots, se retire en un trou,
Le Corbeau sur un arbre, en un bois la Gazelle;
Et le Chasseur,  demi fou
De n'en avoir nulle nouvelle,
Aperoit la Tortue, et retient son courroux.
D'o vient, dit-il, que je m'effraie?
Je veux qu' mon souper celle-ci me dfraie.
Il la mit dans son sac. Elle et pay pour tous,
Si le Corbeau n'en et averti la Chevrette.
Celle-ci, quittant sa retraite,
Contrefait la boiteuse, et vient se prsenter.
L'homme de suivre, et de jeter
Tout ce qui lui pesait: si bien que Rongemaille
Autour des noeuds du sac tant opre et travaille
Qu'il dlivre encor l'autre soeur,
Sur qui s'tait fond le souper du Chasseur.

Pilpay conte qu'ainsi la chose s'est passe.
Pour peu que je voulusse invoquer Apollon,
J'en ferais, pour vous plaire, un Ouvrage aussi long
Que l'Iliade ou l'Odysse.
Rongemaille ferait le principal hros,
Quoiqu' vrai dire ici chacun soit ncessaire.
Portemaison l'Infante y tient de tels propos
Que Monsieur du Corbeau va faire
Office d'Espion, et puis de Messager.
La Gazelle a d'ailleurs l'adresse d'engager
Le Chasseur  donner du temps  Rongemaille.
Ainsi chacun en son endroit
S'entremet, agit, et travaille.
A qui donner le prix? Au coeur si l'on m'en croit.

XII, 16 La Fort et le Bcheron

Un Bcheron venait de rompre ou d'garer
Le bois dont il avait emmanch sa cogne.
Cette perte ne put sitt se rparer
Que la Fort n'en ft quelque temps pargne.
L'Homme enfin la prie humblement
De lui laisser tout doucement
Emporter une unique branche,
Afin de faire un autre manche.
Il irait employer ailleurs son gagne-pain;
Il laisserait debout maint chne et maint sapin
Dont chacun respectait la vieillesse et les charmes.
L'innocente Fort lui fournit d'autres armes.
Elle en eut du regret. Il emmanche son fer.
Le misrable ne s'en sert
Qu' dpouiller sa bienfaitrice
De ses principaux ornements.
Elle gmit  tous moments:
Son propre don fait son supplice.

Voil le train du Monde et de ses Sectateurs:
On s'y sert du bienfait contre les bienfaiteurs.
Je suis las d'en parler; mais que de doux ombrages
Soient exposs  ces outrages,
Qui ne se plaindrait l-dessus?
Hlas! j'ai beau crier et me rendre incommode:
L'ingratitude et les abus
N'en seront pas moins  la mode.

XII, 17 Le Renard, le Loup, et le Cheval

Un renard, jeune encor, quoique des plus madrs,
Vit le premier Cheval qu'il et vu de sa vie.
Il dit  certain Loup, franc novice: Accourez:
Un animal pat dans nos prs,
Beau, grand; j'en ai la vue encor toute ravie.
- Est-il plus fort que nous? dit le Loup en riant.
Fais-moi son Portrait, je te prie.
- Si j'tais quelque Peintre ou quelque Etudiant,
Repartit le Renard, j'avancerais la joie
Que vous aurez en le voyant.
Mais venez. Que sait-on? peut-tre est-ce une proie
Que la Fortune nous envoie.
Ils vont; et le cheval, qu' l'herbe on avait mis,
Assez peu curieux de semblables amis,
Fut presque sur le point d'enfiler la venelle.
Seigneur, dit le Renard, vos humbles serviteurs
Apprendraient volontiers comment on vous appelle.
Le Cheval, qui n'tait dpourvu de cervelle,
Leur dit: Lisez mon nom, vous le pouvez, Messieurs:
Mon Cordonnier l'a mis autour de ma semelle.
Le Renard s'excusa sur son peu de savoir.
Mes parents, reprit-il, ne m'ont point fait instruire;
Ils sont pauvres et n'ont qu'un trou pour tout avoir.
Ceux du Loup, gros Messieurs, l'ont fait apprendre  lire.
Le Loup, par ce discours flatt,
S'approcha; mais sa vanit
Lui cota quatre dents: le Cheval lui desserre
Un coup; et haut le pied. Voil mon Loup par terre
Mal en point, sanglant et gt.
Frre, dit le Renard, ceci nous justifie
Ce que m'ont dit des gens d'esprit:
Cet animal vous a sur la mchoire crit
Que de tout inconnu le Sage se mfie.

XII, 18 Le Renard et les Poulets d'Inde

Contre les assauts d'un Renard
Un arbre  des Dindons servait de citadelle.
Le perfide ayant fait tout le tour du rempart,
Et vu chacun en sentinelle,
S'cria: Quoi! Ces gens se moqueront de moi!
Eux seuls seront exempts de la commune loi!
Non, par tous les Dieux, non. Il accomplit son dire.
La lune, alors luisant, semblait, contre le sire,
Vouloir favoriser la dindonnire gent.
Lui, qui n'tait novice au mtier d'assigeant,
Eut recours  son sac de ruses sclrates,
Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes,
Puis contrefit le mort, puis le ressuscit.
Harlequin n'et excut
Tant de diffrents personnages.
Il levait sa queue, il la faisait briller,
Et cent mille autres badinages.
Pendant quoi nul Dindon n'et os sommeiller:
L'ennemi les lassait en leur tenant la vue
Sur mme objet toujours tendue.
Les pauvres gens tant  la longue blouis
Toujours il en tombait quelqu'un: autant de pris,
Autant de mis  part; prs de moiti succombe.
Le compagnon les porte en son garde-manger.
Le trop d'attention qu'on a pour le danger
Fait le plus souvent qu'on y tombe.

XII, 19 Le Singe

Il est un Singe dans Paris
A qui l'on avait donn femme.
Singe en effet d'aucuns maris,
Il la battait: la pauvre Dame
En a tant soupir qu'enfin elle n'est plus.
Leur fils se plaint d'trange sorte,
Il clate en cris superflus:
Le pre en rit;
sa femme est morte.
Il a dj d'autres amours
Que l'on croit qu'il battra toujours.
Il hante la taverne et souvent il s'enivre.
N'attendez rien de bon du Peuple imitateur,
Qu'il soit Singe ou qu'il fasse un Livre:
La pire espce, c'est l'Auteur.

XII, 20 Le Philosophe scythe

Un Philosophe austre, et n dans la Scythie,
Se proposant de suivre une plus douce vie,
Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux
Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,
Homme galant les Rois, homme approchant des Dieux,
Et, comme ces derniers satisfait et tranquille.
Son bonheur consistait aux beauts d'un Jardin.
Le Scythe l'y trouva, qui la serpe  la main,
De ses arbres  fruit retranchait l'inutile,
Ebranchait, mondait, tait ceci, cela,
Corrigeant partout la Nature,
Excessive  payer ses soins avec usure.
Le Scythe alors lui demanda:
Pourquoi cette ruine. Etait-il d'homme sage
De mutiler ainsi ces pauvres habitants?
Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage;
Laissez agir la faux du temps:
Ils iront aussi tt border le noir rivage.
- J'te le superflu, dit l'autre, et l'abattant,
Le reste en profite d'autant.
Le Scythe, retourn dans sa triste demeure,
Prend la serpe  son tour, coupe et taille  toute heure;
Conseille  ses voisins, prescrit  ses amis
Un universel abatis.
Il te de chez lui les branches les plus belles,
Il tronque son Verger contre toute raison,
Sans observer temps ni saison,
Lunes ni vieilles ni nouvelles.
Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien
Un indiscret Stocien:
Celui-ci retranche de l'me
Dsirs et passions, le bon et le mauvais,
Jusqu'aux plus innocents souhaits.
Contre de telles gens, quant  moi, je rclame.
Ils tent  nos coeurs le principal ressort;
Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

XII, 21 L'Elphant et le Singe de Jupiter

Autrefois l'Elphant et le Rhinocros,
En dispute du pas et des droits de l'Empire,
Voulurent terminer la querelle en champ clos.
Le jour en tait pris, quand quelqu'un vint leur dire
Que le Singe de Jupiter,
Portant un Caduce, avait paru dans l'air.
Ce Singe avait nom Gille,  ce que dit l'Histoire.
Aussitt l'Elphant de croire
Qu'en qualit d'Ambassadeur
Il venait trouver sa Grandeur.
Tout fier de ce sujet de gloire,
Il attend matre Gille, et le trouve un peu lent
A lui prsenter sa crance.
Matre Gille enfin, en passant,
Va saluer son Excellence.
L'autre tait prpar sur la lgation;
Mais pas un mot: l'attention
Qu'il croyait que les Dieux eussent  sa querelle
N'agitait pas encor chez eux cette nouvelle.
Qu'importe  ceux du Firmament
Qu'on soit Mouche ou bien Elphant?
Il se vit donc rduit  commencer lui-mme:
Mon cousin Jupiter, dit-il, verra dans peu
Un assez beau combat, de son Trne suprme.
Toute sa Cour verra beau jeu.
- Quel combat? dit le Singe avec un front svre.
L'Elphant repartit: Quoi! vous ne savez pas
Que le Rhinocros me dispute le pas;
Qu'Elphantide a guerre avecque Rhinocre?
Vous connaissez ces lieux, ils ont quelque renom.
- Vraiment je suis ravi d'en apprendre le nom,
Repartit Matre Gille: on ne s'entretient gure
De semblables sujets dans nos vastes Lambris.
L'Elphant, honteux et surpris,
Lui dit: Et parmi nous que venez-vous donc faire?
- Partager un brin d'herbe entre quelques Fourmis:
Nous avons soin de tout. Et quant  votre affaire,
On n'en dit rien encor dans le conseil des Dieux:
Les petits et les grands sont gaux  leurs yeux.

XII, 22 Un Fou et un Sage

Certain Fou poursuivait  coups de pierre un Sage.
Le Sage se retourne et lui dit: Mon ami,
C'est fort bien fait  toi; reois cet cu-ci:
Tu fatigues assez pour gagner davantage.
Toute peine, dit-on, est digne de loyer.
Vois cet homme qui passe; il a de quoi payer.
Adresse-lui tes dons, ils auront leur salaire.
Amorc par le gain, notre Fou s'en va faire
Mme insulte  l'autre Bourgeois.
On ne le paya pas en argent cette fois.
Maint estafier accourt; on vous happe notre homme,
On vous l'chine, on vous l'assomme.
Auprs des Rois il est de pareils fous:
A vos dpens ils font rire le Matre.
Pour rprimer leur babil, irez-vous
Les maltraiter? Vous n'tes pas peut-tre
Assez puissant. Il faut les engager
A s'adresser  qui peut se venger.

XII, 23 Le Renard anglais

A Madame Harvey

Le bon coeur est chez vous compagnon du bon sens
Avec cent qualits trop longues  dduire,
Une noblesse d'me, un talent pour conduire
Et les affaires et les gens,
Une humeur franche et libre, et le don d'tre amie
Malgr Jupiter mme et les temps orageux.
Tout cela mritait un loge pompeux;
Il en et t moins selon votre gnie:
La pompe vous dplat, l'loge vous ennuie.
J'ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux
Y coudre encore un mot ou deux
En faveur de votre patrie:
Vous l'aimez. Les Anglais pensent profondment;
Leur esprit, en cela, suit leur temprament.
Creusant dans les sujets, et forts d'expriences,
Ils tendent partout l'empire des Sciences.
Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour.
Vos gens  pntrer l'emportent sur les autres;
Mme les Chiens de leur sjour
Ont meilleur nez que n'ont les ntres.
Vos Renards sont plus fins. Je m'en vais le prouver.
Par un d'eux, qui, pour se sauver
Mit en usage un stratagme
Non encor pratiqu, des mieux imagins.
Le sclrat, rduit en un pril extrme,
Et presque mis  bout par ces Chiens au bon nez,
Passa prs d'un patibulaire.
L, des animaux ravissants,
Blaireaux, Renards, Hiboux, race encline  mal faire,
Pour l'exemple pendus, instruisaient les passants.
Leur confrre aux abois entre ces morts s'arrange.
Je crois voir Annibal qui, press des Romains
Met leurs chefs en dfaut, ou leur donne le change,
Et sait en vieux Renard s'chapper de leurs mains.
Les clefs de Meute, parvenues
A l'endroit o pour mort le tratre se pendit,
Remplirent l'air de cris: leur matre les rompit,
Bien que de leurs abois ils perassent les nues.
Il ne put souponner ce tour assez plaisant.
Quelque terrier, dit-il, a sauv mon galant,
Mes chiens n'appellent point au-del des colonnes
O sont tant d'honntes personnes.
Il y viendra, le drle! Il y vint,  son dam.
Voil maint basset clabaudant;
Voil notre Renard au charnier se guindant.
Matre pendu croyait qu'il en irait de mme
Que le Jour qu'il tendit semblables panneaux;
Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux.
Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagme.
Le Chasseur, pour trouver sa propre sret,
N'aurait pas cependant un tel tour invent;
Non point par peu d'esprit; est-il quelqu'un qui nie
Que tout Anglais n'en ait bonne provision?
Mais le peu d'amour pour la vie
Leur nuit en mainte occasion.

Je reviens  vous, non pour dire
D'autres traits sur votre sujet
Trop abondant pour ma Lyre:
Peu de nos chants, peu de nos Vers,
Par un encens flatteur amusent l'Univers
Et se font couter des nations tranges.
Votre Prince vous dit un jour
Qu'il aimait mieux un trait d'amour
Que quatre Pages de louanges.
Agrez seulement le don que je vous fais
Des derniers efforts de ma Muse.
C'est peu de chose; elle est confuse
De ces Ouvrages imparfaits.
Cependant ne pourriez-vous faire
Que le mme hommage pt plaire
A celle qui remplit vos climats d'habitants
Tirs de l'Ile de Cythre?
Vous voyez par l que j'entends
Mazarin, des Amours Desse tutlaire.

XII, 24 Daphnis et Alcimadure

Imitation de Thocrite

A Madame de la Msangre

Aimable fille d'une mre
A qui seule aujourd'hui mille coeurs font la cour,
Sans ceux que l'amiti rend soigneux de vous plaire,
Et quelques-uns encor que vous garde l'Amour,
Je ne puis qu'en cette Prface
Je ne partage entre elle et vous
Un peu de cet encens qu'on recueille au Parnasse,
Et que j'ai le secret de rendre exquis et doux.
Je vous dirai donc... Mais tout dire,
Ce serait trop; il faut choisir,
Mnageant ma voix et ma Lyre,
Qui bientt vont manquer de force et de loisir.
Je louerai seulement un coeur, plein de tendresse,
Ces nobles sentiments, ces grces, cet esprit:
Vous n'auriez en cela ni Matre ni Matresse,
Sans celle dont sur vous l'loge rejaillit.
Gardez d'environner ces roses
De trop d'pines, si jamais
L'Amour vous dit les mmes choses:
Il les dit mieux que je ne fais;
Aussi sait-il punir ceux qui ferment l'oreille
A ses conseils. Vous l'allez voir.

Jadis une jeune merveille
Mprisait de ce Dieu le souverain pouvoir:
On l'appelait Alcimadure:
Fier et farouche objet, toujours courant aux bois,
Toujours sautant aux prs, dansant sur la verdure,
Et ne connaissant autres lois
Que son caprice; au reste, galant les plus belles,
Et surpassant les plus cruelles;
N'ayant trait qui ne plt, pas mme en ses rigueurs:
Quelle l'et-on trouve au fort de ses faveurs!
Le jeune et beau Daphnis, Berger de noble race,
L'aima pour son malheur: jamais la moindre grce
Ni le moindre regard, le moindre mot enfin,
Ne lui fut accord par ce coeur inhumain.
Las de continuer une poursuite vaine,
Il ne songea plus qu' mourir;
Le dsespoir le fit courir
A la porte de l'Inhumaine.
Hlas! ce fut aux vents qu'il raconta sa peine;
On ne daigna lui faire ouvrir
Cette maison fatale, o parmi ses Compagnes,
L'Ingrate, pour le jour de sa nativit,
Joignait aux fleurs de sa beaut
Les trsors des jardins et des vertes campagnes.
J'esprais, cria-t-il, expirer  vos yeux;
Mais je vous suis trop odieux,
Et ne m'tonne pas qu'ainsi que tout le reste
Vous me refusiez mme un plaisir si funeste.
Mon pre, aprs ma mort, et je l'en ai charg,
Doit mettre  vos pieds l'hritage
Que votre coeur a nglig.
Je veux que l'on y joigne aussi le pturage,
Tous mes troupeaux, avec mon chien,
Et que du reste de mon bien
Mes Compagnons fondent un Temple
O votre image se contemple,
Renouvelants de fleurs l'Autel  tout moment.
J'aurai prs de ce temple un simple monument;
On gravera sur la bordure:
Daphnis mourut d'amour. Passant, arrte-toi;
Pleure, et dis: "Celui-ci succomba sous la loi
De la cruelle Alcimadure. "
A ces mots, par la Parque il se sentit atteint.
Il aurait poursuivi; la douleur le prvint.
Son ingrate sortit triomphante et pare.
On voulut, mais en vain, l'arrter un moment
Pour donner quelques pleurs au sort de son amant:
Elle insulta toujours au fils de Cythre,
Menant ds ce soir mme, au mpris de ses lois,
Ses compagnes danser autour de sa statue.
Le dieu tomba sur elle et l'accabla du poids:
Une voix sortit de la nue,
Echo redit ces mots dans les airs pandus:
Que tout aime  prsent: l'insensible n'est plus.
Cependant de Daphnis l'Ombre au Styx descendue
Frmit et s'tonna la voyant accourir.
Tout l'Erbe entendit cette Belle homicide
S'excuser au Berger, qui ne daigna l'our
Non plus qu'Ajax Ulysse, et Didon son perfide.

XII, 25 Philmon et Baucis

Sujet tir des Mtamorphoses d'Ovide

A Monseigneur le duc de Vendme

Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux;
Ces deux Divinits n'accordent  nos voeux
Que des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille:
Des soucis dvorants c'est l'ternel asile;
Vritables Vautours, que le fils de Japet
Reprsente, enchan sur son triste sommet.
L'humble toit est exempt d'un tribut si funeste:
Le sage y vit en paix, et mprise le reste;
Content de ces douceurs, errant parmi les bois,
Il regarde  ses pieds les favoris des Rois;
Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne
Que la Fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.
Approche-t-il du but, quitte-t-il ce sjour,
Rien ne trouble sa fin: c'est le soir d'un beau jour.
Philmon et Baucis nous en offrent l'exemple:
Tous deux virent changer leur Cabane en un Temple.
Hymne et l'Amour, par des dsirs constants,
Avaient uni leurs coeurs ds leur plus doux Printemps.
Ni le temps ni l'hymen n'teignirent leur flamme;
Clothon prenait plaisir  filer cette trame.
Ils surent cultiver, sans se voir assists,
Leur enclos et leur champ par deux fois vingt Ets.
Eux seuls ils composaient toute leur Rpublique:
Heureux de ne devoir  pas un domestique
Le plaisir ou le gr des soins qu'ils se rendaient!
Tout vieillit: sur leur front les rides s'tendaient;
L'amiti modra leurs feux sans les dtruire,
Et par des traits d'amour sut encor se produire.
Ils habitaient un bourg plein de gens dont le coeur
Joignait aux durets un sentiment moqueur.
Jupiter rsolut d'abolir cette engeance.
Il part avec son fils, le Dieu de l'Eloquence;
Tous deux en Plerins vont visiter ces lieux:
Mille logis y sont, un seul ne s'ouvre aux Dieux.
Prts enfin  quitter un sjour si profane,
Ils virent  l'cart une troite cabane,
Demeure hospitalire, humble et chaste maison.
Mercure frappe: on ouvre; aussitt Philmon
Vient au-devant des dieux, et leur tient ce langage:
Vous me semblez tous deux fatigus du voyage,
Reposez-vous. Usez du peu que nous avons;
L'aide des Dieux a fait que nous le conservons;
Usez-en; saluez ces Pnates d'argile:
Jamais le Ciel ne fut aux humains si facile
Que quand Jupiter mme tait de simple bois;
Depuis qu'on l'a fait d'or, il est sourd  nos voix.
Baucis, ne tardez point: faites tidir cette onde;
Encor que le pouvoir au dsir ne rponde,
Nos Htes agrront les soins qui leur sont dus.
Quelques restes de feu sous la cendre pandus
D'un souffle haletant par Baucis s'allumrent:
Des branches de bois sec aussitt s'enflammrent.
L'onde tide, on lava les pieds des Voyageurs.
Philmon les pria d'excuser ces longueurs;
Et, pour tromper l'ennui d'une attente importune,
Il entretint les Dieux, non point sur la Fortune,
Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des rois,
Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois
Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare.
Cependant par Baucis le festin se prpare.
La table o l'on servit le champtre repas
Fut d'ais non faonns  l'aide du compas:
Encore assure-t-on, si l'histoire en est crue,
Qu'en un de ses supports le temps l'avait rompue.
Baucis en gala les appuis chancelants
Du dbris d'un vieux vase, autre injure des ans.
Un tapis tout us couvrit deux escabelles:
Il ne servait pourtant qu'aux ftes solennelles.
Le linge orn de fleurs fut couvert, pour tous mets,
D'un peu de lait, de fruits, et des dons de Crs.
Les divins Voyageurs, altrs de leur course,
Mlaient au vin grossier le cristal d'une source.
Plus le vase versait, moins il s'allait vidant:
Philmon reconnut ce miracle vident;
Baucis n'en fit pas moins: tous deux s'agenouillrent;
A ce signe d'abord leurs yeux se dessillrent.
Jupiter leur parut avec ces noirs sourcis
Qui font trembler les Cieux sur leurs Ples assis.
Grand Dieu, dit Philmon, excusez notre faute:
Quels humains auraient cru recevoir un tel Hte?
Ces mets, nous l'avouons, sont peu dlicieux:
Mais, quand nous serions Rois, que donner  des Dieux?
C'est le coeur qui fait tout: que la terre et que l'onde
Apprtent un repas pour les Matres du monde;
Ils lui prfreront les seuls prsents du coeur.
Baucis sort  ces mots pour rparer l'erreur.
Dans le verger courait une perdrix prive,
Et par de tendres soins ds l'enfance leve;
Elle en veut faire un mets, et la poursuit en vain:
La volatille chappe  sa tremblante main;
Entre les pieds des Dieux elle cherche un asile.
Ce recours  l'oiseau ne fut pas inutile:
Jupiter intercde. Et dj les vallons
Voyaient l'ombre en croissant tomber du haut des monts.
Les Dieux sortent enfin, et font sortir leurs Htes.
De ce Bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes:
Suivez-nous. Toi, Mercure, appelle les vapeurs.
O gens durs! vous n'ouvrez vos logis ni vos coeurs!
Il dit: et les Autans troublent dj la plaine.
Nos deux Epoux suivaient, ne marchant qu'avec peine;
Un appui de roseau soulageait leurs vieux ans:
Moiti secours des Dieux, moiti peur, se htants,
Sur un mont assez proche enfin ils arrivrent;
A leurs pieds aussitt cent nuages crevrent.
Des ministres du Dieu les escadrons flottants
Entranrent, sans choix, animaux, habitants,
Arbres, maisons, vergers, toute cette demeure;
Sans vestige du Bourg, tout disparut sur l'heure.
Les vieillards dploraient ces svres destins.
Les animaux prir! car encor les humains,
Tous avaient d tomber sous les clestes armes.
Baucis en rpandit en secret quelques larmes.
Cependant l'humble Toit devient Temple, et ses murs
Changent leur frle enduit aux marbres les plus durs.
De pilastres massifs les cloisons revtues
En moins de deux instants s'lvent jusqu'aux nues;
Le chaume devient or; tout brille en ce pourpris;
Tous ces vnements sont peints sur le lambris.
Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d'Apelle!
Ceux-ci furent tracs d'une main immortelle.
Nos deux Epoux, surpris, tonns, confondus,
Se crurent, par miracle, en l'Olympe rendus.
Vous comblez, dirent-ils, vos moindres cratures;
Aurions-nous bien le coeur et les mains assez pures
Pour prsider ici sur les honneurs divins,
Et Prtres vous offrir les voeux des Plerins?
Jupiter exaua leur prire innocente.
Hlas! dit Philmon, si votre main puissante
Voulait favoriser jusqu'au bout deux mortels,
Ensemble nous mourrions en servant vos Autels:
Clothon ferait d'un coup ce double sacrifice;
D'autres mains nous rendraient un vain et triste office:
Je ne pleurerais point celle-ci, ni ses yeux
Ne troubleraient non plus de leurs larmes ces lieux.
Jupiter  ce voeu fut encor favorable.
Mais oserai-je dire un fait presque incroyable?
Un jour qu'assis tous deux dans le sacr parvis
Ils contaient cette histoire aux plerins ravis,
La troupe,  l'entour d'eux, debout prtait l'oreille;
Philmon leur disait: Ce lieu plein de merveille
N'a pas toujours servi de Temple aux Immortels:
Un Bourg tait autour, ennemi des Autels,
Gens barbares, gens durs, habitacle d'impies;
Du cleste courroux tous furent les hosties.
Il ne resta que nous d'un si triste dbris:
Vous en verrez tantt la suite en nos lambris;
Jupiter l'y peignit. En contant ces Annales,
Philmon regardait Baucis par intervalles;
Elle devenait arbre, et lui tendait les bras;
Il veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas.
Il veut parler, l'corce a sa langue presse.
L'un et l'autre se dit adieu de la pense:
Le corps n'est tantt plus que feuillage et que bois.
D'tonnement la Troupe, ainsi qu'eux, perd la voix,
Mme instant, mme sort  leur fin les entrane;
Baucis devient Tilleul, Philmon devient Chne.
On les va voir encore, afin de mriter
Les douceurs qu'en hymen Amour leur fit goter:
Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre.
Pour peu que des Epoux sjournent sous leur ombre,
Ils s'aiment jusqu'au bout, malgr l'effort des ans.
Ah! si. .. Mais autre part j'ai port mes prsents.
Clbrons seulement cette Mtamorphose.
Des fidles tmoins m'ayant cont la chose,
Clio me conseilla de l'tendre en ces Vers,
Qui pourront quelque jour l'apprendre  l''Univers:
Quelque jour on verra chez les Races futures
Sous l'appui d'un grand nom passer ces Aventures.
Vendme, consentez au los que j'en attends:
Faites-moi triompher de l'Envie et du Temps;
Enchanez ces dmons, que sur nous ils n'attentent,
Ennemis des Hros et de ceux qui les chantent.
Je voudrais pouvoir dire en un style assez haut
Qu'ayant mille vertus vous n'avez nul dfaut.
Toutes les clbrer serait oeuvre infinie;
L'entreprise demande un plus vaste gnie:
Car quel mrite enfin ne vous fait estimer?
Sans parler de celui qui force  vous aimer?
Vous joignez  ces dons l'amour des beaux Ouvrages,
Vous y joignez un got plus sr que nos suffrages:
Don du Ciel, qui peut seul tenir lieu des prsents
Que nous font  regret le travail et les ans.
Peu de gens levs, peu d'autres encor mme,
Font voir par ces faveurs que Jupiter les aime.
Si quelque enfant des Dieux les possde, c'est vous;
Je l'ose dans ces Vers soutenir devant tous.
Clio, sur son giron,  l'exemple d'Homre,
Vient de les retoucher, attentive  vous plaire:
On dit qu'elle et ses soeurs, par l'ordre d'Apollon,
Transportent dans Anet tout le sacr Vallon:
Je le crois. Puissions-nous chanter sous les ombrages
Des arbres dont ce lieu va border ses rivages!
Puissent-ils tout d'un coup lever leurs sourcis,
Comme on vit autrefois Philmon et Baucis!

XII, 26 La Matrone d'Ephse

S'il est un conte us, commun et rebattu,
C'est celui qu'en ces vers j'accommode  ma guise.
- Et pourquoi donc le choisis-tu?
Qui t'engage  cette entreprise?
N'a-t-elle point dj produit assez d'crits?
Quelle grce aura ta Matrone
Au prix de celle de Ptrone?
Comment la rendras-tu nouvelle  nos esprits?
- Sans rpondre aux censeurs, car c'est chose infinie,
Voyons si dans mes vers je l'aurai rajeunie.

Dans Ephse, il fut autrefois
Une dame en sagesse et vertus sans gale,
Et selon la commune voix
Ayant su raffiner sur l'amour conjugale.
Il n'tait bruit que d'elle et de sa chastet:
On l'allait voir par raret:
C'tait l'honneur du sexe: heureuse sa patrie:
Chaque mre  sa bru l'allguait pour patron;
Chaque poux la prnait  sa femme chrie;
D'elle descendent ceux de la prudoterie,
Antique et clbre maison.
Son mari l'aimait d'amour folle.
Il mourut. De dire comment,
Ce serait un dtail frivole;
Il mourut, et son testament
N'tait plein que de legs qui l'auraient console,
Si les biens rparaient la perte d'un mari
Amoureux autant que chri.
Mainte veuve pourtant fait la dchevele,
Qui n'abandonne pas le soin du demeurant,
Et du bien qu'elle aura fait le compte en pleurant.
Celle-ci par ses cris mettait tout en alarme;
Celle-ci faisait un vacarme,
Un bruit, et des regrets  percer tous les coeurs;
Bien qu'on sache qu'en ces malheurs
De quelque dsespoir qu'une me soit atteinte,
La douleur est toujours moins forte que la plainte,
Toujours un peu de faste entre parmi les pleurs.
Chacun fit son devoir de dire  l'afflige
Que tout a sa mesure, et que de tels regrets
Pourraient pcher par leur excs:
Chacun rendit par l sa douleur rengrge.
Enfin ne voulant plus jouir de la clart
Que son poux avait perdue,
Elle entre dans sa tombe, en ferme volont
D'accompagner cette ombre aux enfers descendue.
Et voyez ce que peut l'excessive amiti;
(Ce mouvement aussi va jusqu' la folie)
Une esclave en ce lieu la suivit par piti,
Prte  mourir de compagnie.
Prte, je m'entends bien; c'est--dire en un mot
N'ayant examin qu' demi ce complot,
Et jusques  l'effet courageuse et hardie.
L'esclave avec la dame avait t nourrie.
Toutes deux s'entraimaient, et cette passion
Etait crue avec l'ge au coeur des deux femelles:
Le monde entier  peine et fourni deux modles
D'une telle inclination.

Comme l'esclave avait plus de sens que la dame,
Elle laissa passer les premiers mouvements,
Puis tcha, mais en vain, de remettre cette me
Dans l'ordinaire train des communs sentiments.
Aux consolations la veuve inaccessible
S'appliquait seulement  tout moyen possible
De suivre le dfunt aux noirs et tristes lieux:
Le fer aurait t le plus court et le mieux,
Mais la dame voulait patre encore ses yeux
Du trsor qu'enfermait la bire,
Froide dpouille et pourtant chre.
C'tait l le seul aliment
Qu'elle prt en ce monument.
La faim donc fut celle des portes
Qu'entre d'autres de tant de sortes,
Notre veuve choisit pour sortir d'ici-bas.
Un jour se passe, et deux sans autre nourriture
Que ses frquents soupirs, que ses frquents hlas,
Qu'un inutile et long murmure
Contre les dieux, le sort, et toute la nature.
Enfin sa douleur n'omit rien,
Si la douleur doit s'exprimer si bien.
Encore un autre mort faisait sa rsidence
Non loin de ce tombeau, mais bien diffremment,
Car il n'avait pour monument
Que le dessous d'une potence.
Pour exemple aux voleurs on l'avait l laiss.
Un soldat bien rcompens
Le gardait avec vigilance.
Il tait dit par ordonnance
Que si d'autres voleurs, un parent, un ami
L'enlevaient, le soldat nonchalant, endormi,
Remplirait aussitt sa place,
C'tait trop de svrit;
Mais la publique utilit
Dfendait que l'on fit au garde aucune grce.
Pendant la nuit il vit aux fentes du tombeau
Briller quelque clart, spectacle assez nouveau.
Curieux, il y court, entend de loin la dame
Remplissant l'air de ses clameurs.
Il entre, est tonn, demande  cette femme,
Pourquoi ces cris, pourquoi ces pleurs,
Pourquoi cette triste musique,
Pourquoi cette maison noire et mlancolique.
Occupe  ses pleurs  peine elle entendit
Toutes ces demandes frivoles,
Le mort pour elle y rpondit;
Cet objet sans autres paroles
Disait assez par quel malheur
La dame s'enterrait ainsi toute vivante.
Nous avons fait serment, ajouta la suivante,
De nous laisser mourir de faim et de douleur.
Encore que le soldat ft mauvais orateur,
Il leur fit concevoir ce que c'est que la vie.
La dame cette fois eut de l'attention;
Et dj l'autre passion
Se trouvait un peu ralentie.
Le temps avait agi. Si la foi du serment,
Poursuivit le soldat, vous dfend l'aliment,
Voyez-moi manger seulement,
Vous n'en mourrez pas moins. Un tel temprament
Ne dplut pas aux deux femelles:
Conclusion qu'il obtint d'elles
Une permission d'apporter son soup;
Ce qu'il fit; et l'esclave eut le coeur fort tent
De renoncer ds lors  la cruelle envie
De tenir au mort compagnie.
Madame, ce dit-elle, un penser m'est venu:
Qu'importe  votre poux que vous cessiez de vivre?
Croyez-vous que lui-mme il ft homme  vous suivre
Si par votre trpas vous l'aviez prvenu?
Non Madame, il voudrait achever sa carrire.
La ntre sera longue encor si nous voulons.
Se faut-il  vingt ans enfermer dans la bire?
Nous aurons tout loisir d'habiter ces maisons.
On ne meurt que trop tt; qui nous presse? attendons;
Quant  moi je voudrais ne mourir que ride.
Voulez-vous emporter vos appas chez les morts?
Que vous servira-t-il d'en tre regarde?
Tantt en voyant les trsors
Dont le Ciel prit plaisir d'orner votre visage,
Je disais: hlas! c'est dommage,
Nous-mmes nous allons enterrer tout cela.
A ce discours flatteur la dame s'veilla.
Le Dieu qui fait aimer prit son temps; il tira
Deux traits de son carquois; de l'un il entama
Le soldat jusqu'au vif; l'autre effleura la dame:
Jeune et belle elle avait sous ses pleurs de l'clat,
Et des gens de got dlicat
Auraient bien pu l'aimer, et mme tant leur femme.
Le garde en fut pris: les pleurs et la piti,
Sorte d'amour ayant ses charmes,
Tout y fit: une belle, alors qu'elle est en larmes
En est plus belle de moiti.
Voil donc notre veuve coutant la louange,
Poison qui de l'amour est le premier degr;
La voil qui trouve  son gr
Celui qui le lui donne; il fait tant qu'elle mange,
Il fait tant que de plaire, et se rend en effet
Plus digne d'tre aim que le mort le mieux fait.
Il fait tant enfin qu'elle change;
Et toujours par degrs, comme l'on peut penser:
De l'un  l'autre il fait cette femme passer;
Je ne le trouve pas trange.
Elle coute un Amant, elle en fait un Mari;
Le tout au nez du mort qu'elle avait tant chri.
Pendant cet hymne un voleur se hasarde
D'enlever le dpt commis aux soins du garde.
Il en entend le bruit; il y court  grands pas;
Mais en vain, la chose tait faite.
Il revient au tombeau conter son embarras,
Ne sachant o trouver retraite.
L'Esclave alors lui dit le voyant perdu:
L'on vous a pris votre pendu?
Les lois ne vous feront, dites-vous, nulle grce?
Si Madame y consent j'y remdierai bien.
Mettons notre mort en la place,
Les passants n'y connatront rien.
La Dame y consentit. O volages femelles!
La femme est toujours femme; il en est qui sont belles,
Il en est qui ne le sont pas.
S'il en tait d'assez fidles,
Elles auraient assez d'appas.

Prudes vous vous devez dfier de vos forces.
Ne vous vantez de rien. Si votre intention
Est de rsister aux amorces,
La ntre est bonne aussi; mais l'excution
Nous trompe galement; tmoin cette Matrone.
Et n'en dplaise au bon Ptrone,
Ce n'tait pas un fait tellement merveilleux
Qu'il en dt proposer l'exemple  nos neveux.
Cette veuve n'eut tort qu'au bruit qu'on lui vit faire;
Qu'au dessein de mourir, mal conu, mal form;
Car de mettre au patibulaire,
Le corps d'un mari tant aim,
Ce n'tait pas peut-tre une si grande affaire.
Cela lui sauvait l'autre; et tout considr,
Mieux vaut goujat debout qu'Empereur enterr.

XII, 27 Belphgor

Nouvelle tire de Machiavel

Un jour Satan, Monarque des enfers,
Faisait passer ses sujets en revue.
L confondus tous les tats divers,
Princes et Rois, et la tourbe menue,
Jetaient maint pleur, poussaient maint et maint cri,
Tant que Satan en tait tourdi.
Il demandait en passant  chaque me:
Qui t'a jete en l'ternelle flamme?
L'une disait: hlas c'est mon mari;
L'autre aussitt rpondait: c'est ma femme.
Tant et tant fut ce discours rpt,
Qu'enfin Satan dit en plein consistoire:
Si ces gens-ci disent la vrit
Il est ais d'augmenter notre gloire.
Nous n'avons donc qu' le vrifier.
Pour cet effet, il nous faut envoyer
Quelque dmon plein d'art et de prudence;
Qui non content d'observer avec soin
Tous les hymens dont il sera tmoin,
Y joigne aussi sa propre exprience.
Le Prince ayant propos sa sentence,
Le noir Snat suivit tout d'une voix.
De Belphgor aussitt on fit choix.
Ce diable tait tout yeux et tout oreilles,
Grand plucheur, clairvoyant  merveilles,
Capable enfin de pntrer dans tout,
Et de pousser l'examen jusqu'au bout.
Pour subvenir aux frais de l'entreprise,
On lui donna mainte et mainte remise,
Toutes  vue, et qu'en lieux diffrents
Il pt toucher par des correspondants.
Quant au surplus, les fortunes humaines,
Les biens, les maux, les plaisirs et les peines,
Bref ce qui suit notre condition,
Fut une annexe  sa lgation.
Il se pouvait tirer d'affliction,
Par ses bons tours et par son industrie,
Mais non mourir, ni revoir sa patrie,
Qu'il n'et ici consum certain temps:
Sa mission devait durer dix ans.
Le voil donc qui traverse et qui passe
Ce que le Ciel voulut mettre d'espace
Entre ce monde et l'ternelle nuit;
Il n'en mit gure, un moment y conduit.
Notre dmon s'tablit  Florence,
Ville pour lors de luxe et de dpense.
Mme il la crut propre pour le trafic.
L sous le nom du seigneur Roderic,
Il se logea, meubla, comme un riche homme;
Grosse maison, grand train, nombre de gens;
Anticipant tous les jours sur la somme
Qu'il ne devait consumer qu'en dix ans.
On s'tonnait d'une telle bombance.
Il tenait table, avait de tous cts
Gens  ses frais, soit pour ses volupts,
Soit pour le faste et la magnificence.
L'un des plaisirs o plus il dpensa
Fut la louange: Apollon l'encensa;
Car il est matre en l'art de flatterie.
Diable n'eut onc tant d'honneurs en sa vie.
Son coeur devint le but de tous les traits
Qu'amour lanait: il n'tait point de belle
Qui n'employt ce qu'elle avait d'attraits
Pour le gagner, tant sauvage ft-elle:
Car de trouver une seule rebelle,
Ce n'est la mode  gens de qui la main
Par les prsents s'aplanit tout chemin.
C'est un ressort en tous desseins utile.
Je l'ai j dit, et le redis encor;
Je ne connais d'autre premier mobile
Dans l'Univers, que l'argent et que l'or.
Notre envoy cependant tenait compte
De chaque hymen, en journaux diffrents;
L'un, des poux satisfaits et contents,
Si peu rempli que le diable en eut honte.
L'autre journal incontinent fut plein.
A Belphgor il ne restait enfin
Que d'prouver la chose par lui-mme.
Certaine fille  Florence tait lors;
Belle, et bien faite, et peu d'autres trsors;
Noble d'ailleurs, mais d'un orgueil extrme;
Et d'autant plus que de quelque vertu
Un tel orgueil paraissait revtu.
Pour Roderic on en fit la demande.
Le Pre dit que Madame Honnesta,
C'tait son nom, avait eu jusques l
Force partis;
mais que parmi la bande
Il pourrait bien Roderic prfrer,
Et demandait temps pour dlibrer.
On en convient. Le poursuivant s'applique
A gagner celle o ses voeux s'adressaient.
Ftes et bals, srnades, musique,
Cadeaux, festins, bien fort appetissaient,
Altraient fort le fonds de l'ambassade.
Il n'y plaint rien, en use en grand Seigneur,
S'puise en dons: l'autre se persuade
Qu'elle lui fait encor beaucoup d'honneur.
Conclusion, qu'aprs force prires,
Et des faons de toutes les manires,
Il eut un oui de Madame Honnesta.
Auparavant le Notaire y passa:
Dont Belphgor se moquant en son me:
H quoi, dit-il, on acquiert une femme
Comme un chteau! Ces gens ont tout gt.
Il eut raison: tez d'entre les hommes
La simple foi, le meilleur est t.
Nous nous jetons, pauvres gens que nous sommes,
Dans les procs en prenant le revers.
Les si, les cas, les contrats sont la porte
Par o la noise entra dans l'univers:
N'esprons pas que jamais elle en sorte.
Solennits et lois n'empchent pas
Qu'avec l'hymen amour n'ait des dbats.
C'est le coeur seul qui peut rendre tranquille.
Le coeur fait tout, le reste est inutile.
Qu'ainsi ne soit, voyons d'autres tats.
Chez les amis tout s'excuse, tout passe;
Chez les Amants tout plat, tout est parfait;
Chez les Epoux tout ennuie et tout lasse.
Le devoir nuit: chacun est ainsi fait.
Mais, dira-t-on, n'est-il en nulles guises
D'heureux mnage? Aprs mr examen,
J'appelle un bon, voire un parfait hymen,
Quand les conjoints se souffrent leurs sottises.
Sur ce point-l c'est assez raisonn:
Ds que chez lui le Diable eut amen
Son pouse, il jugea par lui-mme
Ce qu'est l'hymen avec un tel dmon:
Toujours dbats, toujours quelque sermon
Plein de sottise en un degr suprme.
Le bruit fut tel que Madame Honnesta
Plus d'une fois les voisins veilla:
Plus d'une fois on courut  la noise:
Il lui fallait quelque simple bourgeoise,
Ce disait-elle: un petit trafiquant
Traiter ainsi les filles de mon rang!
Mritait-il femme si vertueuse?
Sur mon devoir je suis trop scrupuleuse:
J'en ai regret et si je faisais bien
Il n'est pas sr qu'Honnesta ne fit rien:
Ces prudes-l nous en font bien accroire.
Nos deux Epoux,  ce que dit l'histoire,
Sans disputer n'taient pas un moment.
Souvent leur guerre avait pour fondement
Le jeu, la jupe ou quelque ameublement,
D't, d'hiver, d'entre-temps, bref un monde
D'inventions propres  tout gter.
Le pauvre diable eut lieu de regretter
De l'autre enfer la demeure profonde.
Pour comble enfin Roderic pousa
La parent de Madame Honnesta,
Ayant sans cesse et le pre et la mre,
Et la grand'soeur avec le petit frre;
De ses deniers mariant la grand'soeur,
Et du petit payant le prcepteur.
Je n'ai pas dit la principale cause
De sa ruine infaillible accident;
Et j'oubliais qu'il eut un intendant.
Un intendant? Qu'est-ce que cette chose?
Je dfinis cet tre un animal
Qui comme on dit sait pcher en eau trouble,
Et plus le bien de son matre va mal,
Plus le sien crot, plus son profit redouble?
Tant qu'aisment lui-mme achterait
Ce qui de net au Seigneur resterait:
Dont par raison bien et dment dduite
On pourrait voir chaque chose rduite
En son tat, s'il arrivait qu'un jour
L'autre devnt l'Intendant  son tour,
Car regagnant ce qu'il eut tant matre,
Ils reprendraient tous deux leur premier tre.
Le seul recours du pauvre Roderic,
Son seul espoir, tait certain trafic
Qu'il prtendait devoir remplir sa bourse,
Espoir douteux, incertaine ressource.
Il tait dit que tout serait fatal
A notre poux, ainsi tout alla mal.
Ses agents tels que la plupart des ntres,
En abusaient: il perdit un vaisseau,
Et vit aller le commerce  vau-l'eau,
Tromp des uns, mal servi par les autres.
Il emprunta. Quand ce vint  payer,
Et qu' sa porte il vit le crancier,
Force lui fut d'esquiver par la fuite,
Gagnant les champs, o de l'pre poursuite
Il se sauva chez un certain fermier,
En certain coin rempar de fumier.
A Matheo, c'tait le nom du Sire,
Sans tant tourner il dit ce qu'il tait;
Qu'un double mal chez lui le tourmentait,
Ses cranciers et sa femme encor pire:
Qu'il n'y savait remde que d'entrer
Au corps des gens, et de s'y remparer,
D'y tenir bon: irait-on l le prendre?
Dame Honnesta viendrait-elle y prner
Qu'elle a regret de se bien gouverner?
Chose ennuyeuse et qu'il est las d'entendre.
Que de ces corps trois fois il sortirait
Sitt que lui Matheo l'en prierait;
Trois fois sans plus et ce pour rcompense
De l'avoir mis  couvert des Sergens.
Tout aussitt l'Ambassadeur commence
Avec grand bruit d'entrer au corps des gens.
Ce que le sien, ouvrage fantastique,
Devint alors, l'histoire n'en dit rien.
Son coup d'essai fut une fille unique
O le galant se trouvait assez bien;
Mais Matheo moyennant grosse somme
L'en fit sortir au premier mot qu'il dit.
C'tait  Naples, il se transporte  Rome;
Saisit un corps: Matheo l'en bannit,
Le chasse encore: autre somme nouvelle.
Trois fois enfin, toujours d'un corps femelle,
Remarquez bien, notre Diable sortit.
Le Roi de Naples avait lors une fille,
Honneur du sexe, espoir de sa famille;
Maint jeune prince tait son poursuivant.
L d'Honnesta Belphgor se sauvant,
On ne le put tirer de cet asile.
Il n'tait bruit aux champs comme  la ville
Que d'un manant qui chassait les esprits.
Cent mille cus d'abord lui sont promis.
Bien afflig de manquer cette somme
(Car ces trois fois l'empchaient d'esprer
Que Belphgor se laisst conjurer)
Il la refuse: il se dit un pauvre homme,
Pauvre pcheur, qui sans savoir comment,
Sans dons du Ciel, par hasard seulement,
De quelques corps a chass quelque Diable,
Apparemment chtif, et misrable,
Et ne connat celui-ci nullement.
Il a beau dire; on le force, on l'amne,
On le menace, on lui dit que sous peine
D'tre pendu, d'tre mis haut et court
En un gibet, il faut que sa puissance
Se manifeste avant la fin du jour.
Ds l'heure mme on vous met en prsence
Notre Dmon et son Conjurateur.
D'un tel combat le Prince est spectateur.
Chacun y court: n'est fils de bonne mre
Qui pour le voir ne quitte toute affaire.
D'un ct sont le gibet et la hart,
Cent mille cus bien compts d'autre part.
Matheo tremble, et lorgne la finance.
L'esprit malin voyant sa contenance,
Riait sous cape, allguait les trois fois;
Dont Matheo suait en son harnois,
Pressait, priait, conjurait avec larmes.
Le tout en vain: plus il est en alarmes,
Plus l'autre rit. Enfin le manant dit
Que sur ce Diable il n'avait nul crdit.
On vous le happe et mne  la potence.
Comme il allait haranguer l'assistance,
Ncessit lui suggra ce tour:
Il dit tout bas qu'on battt le tambour,
Ce qui fut fait; de quoi l'esprit immonde
Un peu surpris au manant demanda:
Pourquoi ce bruit? coquin, qu'entends-je l?
L'autre rpond: C'est Madame Honnesta
Qui vous rclame, et va pour tout le monde
Cherchant l'poux que le Ciel lui donna.
Incontinent le Diable dcampa,
S'enfuit au fond des enfers et conta
Tout le succs qu'avait eu son voyage:
Sire, dit-il, le noeud du mariage
Damne aussi dru qu'aucuns autres tats.
Votre grandeur voit tomber ici-bas,
Non par flocons, mais menu comme pluie,
Ceux que l'hymen fait de sa confrrie,
J'ai par moi-mme examin le cas.
Non que de soi la chose ne soit bonne:
Elle eut jadis un plus heureux destin;
Mais comment tout se corrompt  la fin,
Plus beau fleuron n'est en votre couronne.
Satan le crut: il fut rcompens;
Encore qu'il et son retour avanc;
Car qu'et-il fait? Ce n'tait pas merveilles
Qu'ayant sans cesse un Diable  ses oreilles,
Toujours le mme et toujours sur un ton,
Il ft contraint d'enfiler la venelle;
Dans les enfers encore en change-t-on;
L'autre peine est  mon sens plus cruelle.
Je voudrais voir quelque Saint y durer.
Elle et  Job fait tourner la cervelle.
De tout ceci que prtends-je infrer?
Premirement je ne sais pire chose
Que de changer son logis en prison;
En second lieu si par quelque raison
Votre ascendant  l'hymen vous expose,
N'pousez point d'Honnesta s'il se peut;
N'a pas pourtant une Honnesta qui veut.

XII, 28 Les Filles de Mine

Sujet tir des Mtamorphoses d'Ovide

Je chante dans ces vers les filles de Mine,
Troupe aux arts de Pallas ds l'enfance adonne,
Et de qui le travail fit entrer en courroux
Bacchus,  juste droit de ses honneurs jaloux.
Tout dieu veut aux humains se faire reconnatre:
On ne voit point les champs rpondre aux soins du matre,
Si dans les jours sacrs, autour de ses gurets,
Il ne marche en triomphe  l'honneur de Crs.
La Grce tait en jeux pour le fils de Smle;
Seules on vit trois soeurs condamner ce saint zle.
Alcitho, l'ane, ayant pris ses fuseaux,
Dit aux autres: Quoi donc! toujours les dieux nouveaux!
L'Olympe ne peut plus contenir tant de ttes,
Ni l'an fournir de jours assez pour tant de ftes.
Je ne dis rien des voeux dus aux travaux divers
De ce dieu qui purgea de monstres l'univers:
Mais  quoi sert Bacchus, qu' causer des querelles?
Affaiblir les plus sains? enlaidir les plus belles?
Souvent mener au Styx par de tristes chemins?
Et nous irions chommer la peste des humains?
Pour moi, j'ai rsolu de poursuivre ma tche.
Se donne qui voudra ce jour-ci du relche:
Ces mains n'en prendront point. Je suis encor d'avis
Que nous rendions le temps moins long par des rcits:
Toutes trois, tour  tour, racontons quelque histoire.
Je pourrais retrouver sans peine en ma mmoire
Du monarque des dieux les divers changements;
Mais, comme chacun sait tous ces vnements,
Disons ce que l'amour inspire  nos pareilles,
Non toutefois qu'il faille, en contant ses merveilles,
Accoutumer nos coeurs  goter son poison;
Car, ainsi que Bacchus, il trouble la raison:
Rcitons-nous les maux que ses biens nous attirent.
Alcitho se tut, et ses soeurs applaudirent.
Aprs quelques moments, haussant un peu la voix:
Dans Thbes, reprit-elle, on conte qu'autrefois
Deux jeunes coeurs s'aimaient d'une gale tendresse:
Pirame, c'est l'amant, eut Thisb pour matresse.
Jamais couple ne fut si bien assorti qu'eux:
L'un bien fait, l'autre belle, agrables tous deux,
Tous deux dignes de plaire, ils s'aimrent sans peine;
D'autant plus tt pris, qu'une invincible haine
Divisant leurs parents ces deux amants unit,
Et concourut aux traits dont l'Amour se servit.
Le hasard, non le choix, avait rendu voisines
Leurs maisons, o rgnaient ces guerres intestines:
Ce fut un avantage  leurs dsirs naissants.
Le cours en commena par des jeux innocents:
La premire tincelle eut embras leur me,
Qu'ils ignoraient encor ce que c'tait que flamme.
Chacun favorisait leurs transports mutuels,
Mais c'tait  l'insu de leurs parents cruels.
La dfense est un charme: on dit qu'elle assaisonne
Les plaisirs, et surtout ceux que l'amour nous donne.
D'un des logis  l'autre, elle instruisit du moins
Nos amants  se dire avec signes leurs soins.
Ce lger rconfort ne les put satisfaire;
Il fallut recourir  quelque autre mystre.
Un vieux mur entr'ouvert sparait leurs maisons;
Le temps avait min ses antiques cloisons:
L souvent de leurs maux ils dploraient la cause;
Les paroles passaient, mais c'tait peu de chose.
Se plaignant d'un tel sort, Pirame dit un jour:
Chre Thisb, le Ciel veut qu'on s'aide en amour;
Nous avons  nous voir une peine infinie:
Fuyons de nos parents l'injuste tyrannie.
J'en ai d'autres en Grce; ils se tiendront heureux
Que vous daignez chercher un asile chez eux;
Leur amiti, leurs biens, leur pouvoir, tout m'invite
A prendre le parti dont je vous sollicite.
C'est votre seul repos qui me le fait choisir,
Car je n'ose parler, hlas! de mon dsir.
Faut-il croire  votre sacrifice,
De crainte de vains bruits faut-il que je languisse?
Ordonnez, j'y consens; tout me semblera doux;
Je vous aime, Thisb, moins pour moi que pour vous.
- J'en pourrais dire autant, lui repartit l'Amante:
Votre amour tant pure, encor que vhmente,
Je vous suivrai partout; notre commun repos
Me doit mettre au-dessus de tous les vains propos;
Tant que de ma vertu je serai satisfaite,
Je rirai des discours d'une langue indiscrte,
Et m'abandonnerai sans crainte  votre ardeur,
Contente que je suis des soins de ma pudeur.

Jugez ce que sentit Pirame  ces paroles ,
Je n'en fais point ici de peintures frivoles:
Supplez au peu d'art que le Ciel mit en moi;
Vous-mmes peignez-vous cet amant hors de soi.
Demain, dit-il, il faut sortir avant l'Aurore;
N'attendez point les traits que son char fait clore.
Trouvez-vous aux degrs du Terme de Crs;
L, nous nous attendrons; le rivage est tout prs,
Une barque est au bord; les rameurs, le vent mme.
Tout pour notre dpart montre une hte extrme;
L'augure en est heureux, notre sort va changer;
Et les dieux sont pour nous, si je sais bien juger.
Thisb consent  tout; elle en donne pour gage
Deux baisers, par le mur arrts au passage,
Heureux mur! tu devais servir mieux leur dsir:
Ils n'obtinrent de toi qu'une ombre de plaisir.
Le lendemain, Thisb sort, et prvient Pirame;
L'impatience, hlas! matresse de son me,
La fait arriver seule et sans guide aux degrs.
L'ombre et le jour luttaient dans les champs azurs.
Une lionne vient, monstre imprimant la crainte;
D'un carnage rcent sa gueule est toute teinte.
Thisb fuit; et son voile, emport par les airs,
Source d'un sort cruel, tombe dans ces dserts.
La lionne le voit, le souille, le dchire;
Et, l'ayant teint de sang, aux forts se retire.
Thisb s'tait cache en un buisson pais.
Pirame arrive, et voit ces vestiges tout frais:
O dieux! que devient-il? Un froid court dans ses veines;
Il aperoit le voile tendu dans ces plaines;
Il se lve; et le sang, joint aux traces des pas,
L'empche de douter d'un funeste trpas.
Thisb! s'cria-t-il, Thisb, je t'ai perdue!
Te voil, par ma faute, aux Enfers descendue!
Je l'ai voulu: c'est moi qui suis le monstre affreux
Par qui tu t'en vas voir le sjour tnbreux:
Attends-moi, je te vais rejoindre aux rives sombres;
Mais m'oserai-je  toi prsenter chez les ombres?
Jouis au moins du sang que je te vais offrir,
Malheureux de n'avoir qu'une mort  souffrir.
Il dit, et d'un poignard coupe aussitt sa trame.
Thisb vient; Thisb voit tomber son cher Pirame.
Que devint-elle aussi? Tout lui manque  la fois,
Le sens et les esprits, aussi bien que la voix.
Elle revient enfin; Clothon, pour l'amour d'elle,
Laisse  Pirame ouvrir sa mourante prunelle.
Il ne regarde point la lumire des cieux;
Sur Thisb seulement il tourne encor les yeux.
Il voudrait lui parler, sa langue est retenue:
Il tmoigne mourir content de l'avoir vue.
Thisb prend le poignard; et, dcouvrant son sein:
Je n'accuserai point, dit-elle, ton dessein,
Bien moins encor l'erreur de ton me alarme:
Ce serait t'accuser de m'avoir trop aime.
Je ne t'aime pas moins: tu vas voir que mon coeur
N'a, non plus que le tien, mrit son malheur.
Cher Amant! reois donc ce triste sacrifice.
Sa main et le poignard font alors leur office;
Elle tombe, et, tombant range ses vtements:
Dernier trait de pudeur mme aux derniers moments.
Les Nymphes d'alentour lui donnrent des larmes,
Et du sang des Amants teignirent par des charmes
Le fruit d'un mrier proche, et blanc jusqu' ce jour,
Eternel monument d'un si parfait amour.
Cette histoire attendrit les filles de Mine.
L'une accusait l'Amant, l'autre la Destine;
Et toute d'une voix conclurent que nos coeurs
De cette passion devraient tre vainqueurs:
Elle meurt quelquefois avant qu'tre contente;
L'est-elle, elle devient aussitt languissante;
Sans l'hymen on n'en doit recueillir aucun fruit,
Et cependant l'hymen est ce qui la dtruit.
Il y joint, dit Clymne, une pre jalousie,
Poison le plus cruel dont l'me soit saisie:
Je n'en veux pour tmoin que l'erreur de Procris.
Alcitho ma soeur, attachant vos esprits,
Des tragiques amours vous a cont l'lite:
Celles que je vais dire ont aussi leur mrite.
J'accourcirai le temps, ainsi qu'elle,  mon tour.
Peu s'en faut que Phbus ne partage le jour;
A ses rayons perants opposons quelques voiles.
Voyons combien nos mains ont avanc nos toiles:
Je veux que, sur la mienne, avant que d'tre au soir,
Un progrs tout nouveau se fasse apercevoir.
Cependant donnez-moi quelque heure de silence:
Ne vous rebutez point de mon peu d'loquence;
Souffrez-en les dfauts, et songez seulement
Au fruit qu'on peut tirer de cet vnement.

Cphale aimait Procris; il tait aim d'elle:
Chacun se proposait leur hymen pour modle.
Ce qu'Amour fait sentir de piquant et de doux
Comblait abondamment les voeux de ces Epoux.
Ils ne s'aimaient que trop! leurs soins et leur tendresse
Approchaient des transports d'Amant et de Matresse.
Le Ciel mme envia cette flicit:
Cphale eut  combattre une Divinit.
Il tait jeune et beau; l'Aurore en fut charme,
N'tant pas  ces biens chez elle accoutume.
Nos belles cacheraient un pareil sentiment:
Chez les Divinits on en use autrement.
Celle-ci dclara ses pensers  Cphale;
Il eut beau lui parler de la foi conjugale:
Les jeunes Dits qui n'ont qu'un vieil Epoux
Ne se soumettent point  ces lois comme nous:
La Desse enleva ce Hros si fidle.
De modrer ces feux il pria l'Immortelle:
Elle le fit; l'amour devint simple amiti.
Retournez, dit l'Aurore, avec votre moiti;
Je ne troublerai plus votre ardeur ni la sienne:
Recevez seulement ces marques de la mienne.
(C'tait un javelot toujours sr de ses coups.)
Un jour cette Procris qui ne vit que pour vous
Fera le dsespoir de votre me charme,
Et vous aurez regret de l'avoir tant aime.
Tout oracle est douteux, et porte un double sens:
Celui-ci mit d'abord notre Epoux en suspens.
J'aurai regret aux voeux que j'ai forms pour elle!
Et comment? n'est-ce point qu'elle m'est infidle?
Ah! finissent mes jours plutt que de le voir!
Eprouvons toutefois ce que peut son devoir.
Des Mages aussitt consultant la science,
D'un feint adolescent il prend la ressemblance,
S'en va trouver Procris, lve jusqu'aux Cieux
Ses beauts, qu'il soutient tre dignes des Dieux;
Joint les pleurs aux soupirs, comme un Amant sait faire,
Et ne peut s'claircir par cet art ordinaire.
Il fallut recourir  ce qui porte coup,
Aux prsents: il offrit, donna, promit beaucoup,
Promit tant, que Procris lui parut incertaine;
Toute chose a son prix. Voil Cphale en peine:
Il renonce aux cits, s'en va dans les forts,
Conte aux vents, conte aux bois ses dplaisirs secrets,
S'imagine en chassant dissiper son martyre.
C'tait pendant ces mois o le chaud qu'on respire
Oblige d'implorer l'haleine des Zphirs.
Doux Vents, s'criait-il, prtez-moi des soupirs!
Venez, lgers Dmons par qui nos champs fleurissent;
Aure, fais-les venir; je sais qu'ils t'obissent:
Ton emploi dans ces lieux est de tout ranimer.
On l'entendit: on crut qu'il venait de nommer
Quelque objet de ses voeux, autre que son Epouse.
Elle en est avertie; et la voil jalouse.
Maint voisin charitable entretient ses ennuis.
Je ne le puis plus voir, dit-elle, que les nuits!
Il aime donc cette Aure, et me quitte pour elle?
- Nous vous plaignons; il l'aime, et sans cesse il l'appelle:
Les chos de ces lieux n'ont plus d'autres emplois
Que celui d'enseigner le nom d'Aure  nos bois;
Dans tous les environs le nom d'Aure rsonne.
Profitez d'un avis qu'en passant on vous donne:
L'intrt qu'on y prend est de vous obliger.
Elle en profite, hlas! et ne fait qu'y songer.
Les Amants sont toujours de lgre croyance.
S'ils pouvaient conserver un rayon de prudence,
(Je demande un grand point, la prudence en amours)
Ils seraient aux rapports insensibles et sourds;
Notre Epouse ne fut l'une ni l'autre chose.
Elle se lve un jour; et lorsque tout repose,
Que de l'aube au teint frais la charmante douceur
Force tout au sommeil, hormis quelque chasseur,
Elle cherche Cphale: un bois l'offre  sa vue.
Il invoquait dj cette Aure prtendue:
Viens me voir, disait-il, chre Desse, accours!
Je n'en puis plus, je meurs; fais que par ton secours
La peine que je sens se trouve soulage.
L'pouse se prtend par ces mots outrage:
Elle croit y trouver, non le sens qu'ils cachaient,
Mais celui seulement que ses soupons cherchaient.
O triste jalousie!  passion amre!
Fille d'un fol amour, que l'erreur a pour mre!
Ce qu'on voit par tes yeux cause assez d'embarras
Sans voir encore par eux ce que l'on ne voit pas!
Procris s'tait cache en la mme retraite
Qu'un fan de biche avait pour demeure secrte.
Il en sort; et le bruit trompe aussitt l'Epoux.
Cphale prend le dard toujours sr de ses coups,
Le lance en cet endroit, et perce sa jalouse:
Malheureux assassin d'une si chre Epouse!
Un cri lui fait d'abord souponner quelque erreur;
Il accourt, voit sa faute; et, tout plein de fureur,
Du mme javelot il veut s'ter la vie.
L'Aurore et les Destins arrtent cette envie;
Cet office lui fut plus cruel qu'indulgent:
L'infortun Mari sans cesse s'affligeant
Et accru par ses pleurs le nombre des fontaines,
Si la desse enfin, pour terminer ses peines,
N'et obtenu du Sort que l'on trancht ses jours:
Triste fin d'un hymen bien divers en son cours!
Fuyons ce noeud, mes soeurs, je ne puis trop le dire:
Jugez par le meilleur quel peut tre le pire.
S'il ne nous est permis d'aimer que sous ses lois,
N'aimons point. Ce dessein fut pris par toutes trois.
Toutes trois, pour chasser de si tristes penses,
A revoir leur travail se montrent empresses.
Clymne, en un tissu riche, pnible et grand,
Avait presque achev le fameux diffrend
D'entre le dieu des eaux et Pallas la savante.
On voyait en lointain une ville naissante;
L'honneur de la nommer, entre eux deux contest,
Dpendait du prsent de chaque dit.
Neptune fit le sien d'un symbole de guerre:
Un coup de son trident fit sortir de la terre
Un animal fougueux, un Coursier plein d'ardeur:
Chacun de ce prsent admirait la grandeur.
Minerve l'effaa, donnant  la contre
L'Olivier, qui de paix est la marque assure.
Elle emporta le prix, et nomma la cit:
Athne offrit ses voeux  cette dit;
Pour les lui prsenter on choisit cent pucelles,
Toutes sachant broder, aussi sages que belles.
Les premires portaient force prsents divers;
Tout le reste entourait la desse aux yeux pers;
Avec un doux souris elle acceptait l'hommage.
Clymne ayant enfin reploy son ouvrage,
La jeune Iris commence en ces mots son rcit:

Rarement pour les pleurs mon talent russit;
Je suivrai toutefois la matire impose.
Tlamon pour Cloris avait l'me embrase,
Cloris pour Tlamon brlait de son ct.
La naissance, l'esprit, les grces, la beaut,
Tout se trouvait en eux, hormis ce que les hommes
Font marcher avant tout dans ce sicle o nous sommes:
Ce sont les biens, c'est l'or, mrite universel.
Ces Amants, quoique pris d'un dsir mutuel,
N'osaient au blond Hymen sacrifier encore,
Faute de ce mtal que tout le monde adore.
Amour s'en passerait; l'autre tat ne le peut:
Soit raison, soit abus, le Sort ainsi le veut.
Cette loi, qui corrompt les douceurs de la vie,
Fut par le jeune Amant d'une autre erreur suivie.
Le Dmon des Combats vint troubler l'Univers:
Un Pays contest par des Peuples divers
Engagea Tlamon dans un dur exercice;
Il quitta pour un temps l'amoureuse milice.
Cloris y consentit, mais non pas sans douleur:
Il voulut mriter son estime et son coeur.
Pendant que ses exploits terminent la querelle,
Un parent de Cloris meurt, et laisse  la belle
D'amples possessions et d'immenses trsors.
Il habitait les lieux o Mars rgnait alors.
La belle s'y transporte; et partout rvre,
Partout des deux partis Cloris considre,
Voit de ses propres yeux les champs o Tlamon
Venait de consacrer un trophe  son nom.
Lui de sa part accourt; et, tout couvert de gloire,
Il offre  ses amours les fruits de sa victoire.
Leur rencontre se fit non loin de l'lment
Qui doit tre vit de tout heureux amant.
Ds ce jour l'ge d'or les et joints sans mystre;
L'ge de fer en tout a coutume d'en faire.
Cloris ne voulut donc couronner tous ces biens
Qu'au sein de sa patrie, et de l'aveu des siens.
Tout chemin, hors la mer, allongeant leur souffrance,
Ils commettent aux flots cette douce esprance.
Zphyre les suivait quand, presque en arrivant,
Un pirate survient, prend le dessus du vent,
Les attaque, les bat. En vain, par sa vaillance,
Tlamon jusqu'au bout porte la rsistance:
Aprs un long combat son parti fut dfait,
Lui pris; et ses efforts n'eurent pour tout effet
Qu'un esclavage indigne. O dieux! qui l'et pu croire?
Le sort, sans respecter ni son sang ni sa gloire,
Ni son bonheur prochain, ni les voeux de Cloris,
Le fit tre forat aussitt qu'il fut pris.

Le Destin ne fut pas  Cloris si contraire.
Un clbre Marchand l'achte du Corsaire:
Il l'emmne; et bientt la Belle, malgr soi,
Au milieu de ses fers range tout sous sa loi.
L'Epouse du Marchand la voit avec tendresse.
Ils en font leur Compagne, et leur fils sa Matresse.
Chacun veut cet hymen: Cloris  leurs dsirs
Rpondait seulement par de profonds soupirs.
Damon, c'tait ce fils, lui tient ce doux langage:
Vous soupirez toujours, toujours votre visage
Baign de pleurs nous marque un dplaisir secret.
Qu'avez-vous? vos beaux yeux verraient-ils  regret
Ce que peuvent leurs traits et l'excs de ma flamme?
Rien ne vous force ici; dcouvrez-nous votre me:
Cloris, c'est moi qui suis l'esclave, et non pas vous.
Ces lieux,  votre gr, n'ont-ils rien d'assez doux?
Parlez; nous sommes prts  changer de demeure:
Mes parents m'ont promis de partir tout  l'heure.
Regrettez-vous les biens que vous avez perdus?
Tout le ntre est  vous; ne le ddaignez plus.
J'en sais qui l'agreraient; j'ai su plaire  plus d'une;
Pour vous, vous mritez toute une autre fortune.
Quelle que soit la ntre, usez-en; vous voyez
Ce que nous possdons, et nous-mme  vos pieds.
Ainsi parle Damon; et Cloris tout en larmes
Lui rpond en ces mots, accompagns de charmes:
Vos moindres qualits, et cet heureux sjour
Mme aux filles des dieux donneraient de l'amour;
Jugez donc si Cloris, esclave et malheureuse,
Voit l'offre de ces biens d'une me ddaigneuse.
Je sais quel est leur prix: mais de les accepter,
Je ne puis; et voudrais vous pouvoir couter;
Ce qui me le dfend, ce n'est point l'esclavage:
Si toujours la naissance leva mon courage,
Je me vois, grce aux Dieux, en des mains o je puis
Garder ces sentiments malgr tous mes ennuis;
Je puis mme avouer (hlas! faut-il le dire?)
Qu'un autre a sur mon coeur conserv son empire.
Je chris un Amant, ou mort, ou dans les fers;
Je prtends le chrir encor dans les enfers.
Pourriez-vous estimer le coeur d'une inconstante?
Je ne suis dj plus aimable ni charmante;
Cloris n'a plus ces traits que l'on trouvait si doux,
Et doublement esclave est indigne de vous.
Touch de ce discours, Damon prend cong d'elle.
Fuyons, dit-il en soi; j'oublierai cette Belle:
Tout passe, et mme un jour ses larmes passeront:
Voyons ce que l'absence et le temps produiront.
A ces mots il s'embarque; et, quittant le rivage,
Il court de mer en mer, aborde en lieu sauvage,
Trouve des malheureux de leurs fers chapps,
Et sur le bord d'un bois  chasser occups.
Tlamon, de ce nombre, avait bris sa chane:
Aux regards de Damon il se prsente  peine,
Que son air, sa fiert, son esprit, tout enfin
Fait qu' l'abord Damon admire son destin;
Puis le plaint, puis l'emmne, et puis lui dit sa flamme.
D'une Esclave, dit-il, je n'ai pu toucher l'me:
Elle chrit un mort! Un mort! ce qui n'est plus
L'emporte dans son coeur! mes voeux sont superflus.
L-dessus, de Cloris il lui fait la peinture.
Tlamon dans son me admire l'aventure,
Dissimule, et se laisse emmener au sjour
O Cloris lui conserve un si parfait amour.
Comme il voulait cacher avec soin sa fortune,
Nulle peine pour lui n'tait vile et commune.
On apprend leur retour et leur dbarquement;
Cloris, se prsentant  l'un et l'autre Amant,
Reconnat Tlamon sous un faix qui l'accable.
Ses chagrins le rendaient pourtant mconnaissable;
Un oeil indiffrent  le voir et err,
Tant la peine et l'amour l'avaient dfigur!
Le fardeau qu'il portait ne fut qu'un vain obstacle,
Cloris le reconnat, et tombe  ce spectacle:
Elle perd tous ses sens et de honte et d'amour
Tlamon, d'autre part, tombe presque  son tour.
On demande  Cloris la cause de sa peine:
Elle la dit; ce fut sans s'attirer de haine.
Son rcit ingnu redoubla la piti
Dans des coeurs prvenus d'une juste amiti.
Damon dit que son zle avait chang de face:
On le crut. Cependant, quoi qu'on dise et qu'on fasse,
D'un triomphe si doux l'honneur et le plaisir
Ne se perd qu'en laissant des restes de dsir.
On crut pourtant Damon. Il restreignit son zle
A sceller de l'Hymen une union si belle;
Et, par un sentiment  qui rien n'est gal,
Il pria ses parents de doter son rival:
Il l'obtint, renonant ds lors  l'Hymne.
Le soir tant venu de l'heureuse journe,
Les noces se faisaient  l'ombre d'un ormeau;
L'enfant d'un voisin vit s'y percher un corbeau:
Il fait partir de l'arc une flche maudite,
Perce les deux poux d'une atteinte subite.
Cloris mourut du coup, non sans que son Amant
Attirt ses regards en ce dernier moment.
Il s'crie, en voyant finir ses destines:
Quoi! la Parque a tranch le cours de ses annes!
Dieux, qui l'avez voulu, ne suffisait-il pas
Que la haine du Sort avant mon trpas?
En achevant ces mots, il acheva de vivre:
Son amour, non le coup, l'obligea de la suivre:
Bless lgrement, il passa chez les morts:
Le Styx vit nos Epoux accourir sur ses bords.
Mme accident finit leurs prcieuses trames;
Mme tombe eut leurs corps, mme sjour leurs mes.
Quelques-uns ont crit (mais ce fait est peu sr)
Que chacun d'eux devint statue et marbre dur:
Le couple infortun face  face repose.
Je ne garantis point cette mtamorphose:
On en doute. - On la croit plus que vous ne pensez,
Dit Climne; et, cherchant dans les sicles passs
Quelque exemple d'amour et de vertu parfaite,
Tout ceci me fut dit par un sage Interprte.
J'admirai, je plaignis ces Amants malheureux:
On les allait unir; tout concourait pour eux;
Ils touchaient au moment; l'attente en tait sre:
Hlas! il n'en est point de telle en la nature;
Sur le point de jouir tout s'enfuit de nos mains:
Les Dieux se font un jeu de l'espoir des humains.
- Laissons, reprit Iris, cette triste pense.
La Fte est vers sa fin, grce au Ciel, avance;
Et nous avons pass tout ce temps en rcits
Capables d'affliger les moins sombres esprits:
Effaons, s'il se peut, leur image funeste.
Je prtends de ce jour mieux employer le reste,
Et dire un changement, non de corps, mais de coeur.
Le miracle en est grand; Amour en fut l'auteur:
Il en fait tous les jours de diverse manire;
Je changerai de style en changeant de matire.
Zoon plaisait aux yeux; mais ce n'est pas assez:
Son peu d'esprit, son humeur sombre,
Rendaient ces talents mal placs.
Il fuyait les cits, il ne cherchait que l'ombre,
Vivait parmi les bois, concitoyen des ours.
Et passait sans aimer les plus beaux de ses jours.
Nous avons condamn l'amour, m'allez-vous dire:
J'en blme en nous l'excs; mais je n'approuve pas
Qu'insensible aux plus doux appas
Jamais un homme ne soupire.
H quoi! ce long repos est-il d'un si grand prix?
Les morts sont donc heureux? Ce n'est pas mon avis:
Je veux des passions; et si l'tat le pire
Est le nant, je ne sais point
De nant plus complet qu'un coeur froid  ce point.
Zoon n'aimant donc rien, ne s'aimant pas lui-mme,
Vit Iole endormie, et le voil frapp:
Voil son coeur dvelopp.
Amour, par son savoir suprme,
Ne l'eut pas fait amant, qu'il en fit un hros.
Zoon rend grce au Dieu qui troublait son repos:
Il regarde en tremblant cette jeune merveille.
A la fin Iole s'veille;
Surprise et dans l'tonnement,
Elle veut fuir, mais son Amant
L'arrte, et lui tient ce langage:
Rare et charmant objet, pourquoi me fuyez-vous?
Je ne suis plus celui qu'on trouvait si sauvage:
C'est l'effet de vos traits, aussi puissants que doux;
Ils m'ont l'me et l'esprit et la raison donne.
Souffrez que, vivant sous vos lois,
J'emploie  vous servir des biens que je vous dois.
Iole,  ce discours encor plus tonne,
Rougit, et sans rpondre elle court au hameau,
Et raconte  chacun ce miracle nouveau.
Ses compagnes d'abord s'assemblent autour d'elle:
Zoon suit en triomphe, et chacun applaudit.
Je ne vous dirai point, mes soeurs, tout ce qu'il fit,
Ni ses soins pour plaire  la belle:
Leur hymen se conclut. Un Satrape voisin,
Le propre jour de cette fte,
Enlve  Zoon sa conqute:
On ne souponnait point qu'il et un tel dessein.
Zoon accourt au bruit, recouvre ce cher gage,
Poursuit le ravisseur, et le joint et l'engage
En un combat de main  main.
Iole en est le prix aussi bien que le juge.
Le Satrape, vaincu, trouve encor du refuge
En la bont de son rival.
Hlas! cette bont lui devint inutile;
Il mourut du regret de cet hymen fatal:
Aux plus infortuns la tombe sert d'asile.
Il prit pour hritire, en finissant ses jours,
Iole, qui mouilla de pleurs son mausole.
Que sert-il d'tre plaint quand l'me est envole?
Ce satrape et mieux fait d'oublier ses amours.
La jeune Iris  peine achevait cette histoire;
Et ses soeurs avouaient qu'un chemin  la gloire,
C'est l'amour: on fait tout pour se voir estim;
Est-il quelque chemin plus court pour tre aim?
Quel charme de s'our louer par une bouche
Qui mme sans s'ouvrir nous enchante et nous touche
Ainsi disaient ces soeurs. Un orage soudain
Jette un secret remords dans leur profane sein.
Bacchus entre, et sa cour, confus et long cortge:
O sont, dit-il, ces soeurs  la main sacrilge?
Que Pallas les dfende, et vienne en leur faveur
Opposer son AEgide  ma juste fureur:
Rien ne m'empchera de punir leur offense.
Voyez: et qu'on se rie aprs de ma puissance!
Il n'eut pas dit, qu'on vit trois monstres au plancher,
Ails, noirs et velus, en un coin s'attacher.
On cherche les trois Soeurs; on n'en voit nulle trace:
Leurs mtiers sont briss; on lve en leur place
Une Chapelle au Dieu, pre du vrai Nectar.
Pallas a beau se plaindre, elle a beau prendre part
Au destin de ces Soeurs par elle protges;
Quand quelque dieu, voyant ses bonts ngliges,
Nous fait sentir son ire, un autre n'y peut rien:
L'Olympe s'entretient en paix par ce moyen.
Profitons, s'il se peut, d'un si fameux exemple:
Chommons: c'est faire assez qu'aller de Temple en Temple
Rendre  chaque immortel les voeux qui lui sont dus:
Les jours donns aux Dieux ne sont jamais perdus.

XII, 29 Le Juge arbitre, l'Hospitalier, et le Solitaire

Trois Saints, galement jaloux de leur salut,
Ports d'un mme esprit, tendaient  mme but.
Ils s'y prirent tous trois par des routes diverses:
Tous chemins vont  Rome: ainsi nos Concurrents
Crurent pouvoir choisir des sentiers diffrents.
L'un, touch des soucis, des longueurs, des traverses,
Qu'en apanage on voit aux Procs attachs
S'offrit de les juger sans rcompense aucune,
Peu soigneux d'tablir ici-bas sa fortune.
Depuis qu'il est des Lois, l'Homme, pour ses pchs,
Se condamne  plaider la moiti de sa vie.
La moiti? les trois quarts, et bien souvent le tout.
Le Conciliateur crut qu'il viendrait  bout
De gurir cette folle et dtestable envie.
Le second de nos Saints choisit les Hpitaux.
Je le loue; et le soin de soulager ces maux
Est une charit que je prfre aux autres.
Les Malades d'alors, tant tels que les ntres,
Donnaient de l'exercice au pauvre Hospitalier;
Chagrins, impatients, et se plaignant sans cesse:
Il a pour tels et tels un soin particulier;
Ce sont ses amis; il nous laisse.
Ces plaintes n'taient rien au prix de l'embarras
O se trouva rduit l'appointeur de dbats:
Aucun n'tait content; la sentence arbitrale
A nul des deux ne convenait:
Jamais le Juge ne tenait
A leur gr la balance gale.
De semblables discours rebutaient l'Appointeur:
Il court aux Hpitaux, va voir leur Directeur:
Tous deux ne recueillant que plainte et que murmure,
Affligs, et contraints de quitter ces emplois,
Vont confier leur peine au silence des bois.
L, sous d'pres rochers, prs d'une source pure,
Lieu respect des vents, ignor du Soleil,
Ils trouvent l'autre Saint, lui demandent conseil.
Il faut, dit leur ami, le prendre de soi-mme.
Qui mieux que vous sait vos besoins?
Apprendre  se connatre est le premier des soins
Qu'impose  tous mortels la Majest suprme.
Vous tes-vous connus dans le monde habit?
L'on ne le peut qu'aux lieux pleins de tranquillit:
Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrme.
Troublez l'eau: vous y voyez-vous?
Agitez celle-ci. - Comment nous verrions-nous?
La vase est un pais nuage
Qu'aux effets du cristal nous venons d'opposer.
- Mes Frres, dit le Saint, laissez-la reposer,
Vous verrez alors votre image.
Pour vous mieux contempler demeurez au dsert.
Ainsi parla le Solitaire.
Il fut cru; l'on suivit ce conseil salutaire.
Ce n'est pas qu'un emploi ne doive tre souffert.
Puisqu'on plaide, et qu'on meurt, et qu'on devient malade,
Il faut des Mdecins, il faut des Avocats.
Ces secours, grce  Dieu, ne nous manqueront pas:
Les honneurs et le gain, tout me le persuade.
Cependant on s'oublie en ces communs besoins.
O vous dont le Public emporte tous les soins,
Magistrats, Princes et Ministres,
Vous que doivent troubler mille accidents sinistres,
Que le malheur abat, que le bonheur corrompt,
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.
Si quelque bon moment  ces pensers vous donne,
Quelque flatteur vous interrompt.
Cette leon sera la fin de ces Ouvrages:
Puisse-t-elle tre utile aux sicles  venir!
Je la prsente aux Rois, je la propose aux Sages:
Par o saurais-je mieux finir?

Le Soleil et les Grenouilles

Fable non publie dans le livre des Fables du vivant de La Fontaine

Les Filles du limon tiraient du Roi des Astres
Assistance et protection.
Guerre ni pauvret, ni semblables dsastres
Ne pouvaient approcher de cette Nation.
Elle faisait valoir en cent lieux son empire.
Les reines des tangs, Grenouilles veux-je dire,
Car que cote-t-il d'appeler
Les choses par noms honorables?
Contre leur bienfaiteur osrent cabaler,
Et devinrent insupportables.
L'imprudence, l'orgueil, et l'oubli des bienfaits,
Enfants de la bonne fortune,
Firent bientt crier cette troupe importune;
On ne pouvait dormir en paix:
Si l'on et cru leur murmure,
Elles auraient par leurs cris
Soulev grands et petits
Contre l'oeil de la Nature.
Le Soleil,  leur dire, allait tout consumer;
Il fallait promptement s'armer,
Et lever des troupes puissantes.
Aussitt qu'il faisait un pas,
Ambassades Croassantes
Allaient dans tous les Etats.
A les our, tout le monde,
Toute la machine ronde
Roulait sur les intrts
De quatre mchants marais.
Cette plainte tmraire
Dure toujours; et pourtant
Grenouilles devraient se taire,
Et ne murmurer pas tant:
Car si le Soleil se pique,
Il le leur fera sentir;
La Rpublique aquatique
Pourrait bien s'en repentir.

La Ligue des rats

Fable non publie dans le livre des Fables du vivant de La Fontaine

Une Souris craignait un Chat
Qui ds longtemps la guettait au passage.
Que faire en cet tat? Elle, prudente et sage,
Consulte son Voisin: c'tait un matre Rat,
Dont la rateuse Seigneurie
S'tait loge en bonne Htellerie,
Et qui cent fois s'tait vant, dit-on,
De ne craindre de Chat ou Chatte
Ni coup de dent, ni coup de patte.
Dame Souris, lui dit ce fanfaron,
Ma foi, quoi que je fasse,
Seul, je ne puis chasser le Chat qui vous menace;
Mais assemblant tous les Rats d'alentour,
Je lui pourrai jouer d'un mauvais tour.
La Souris fait une humble rvrence;
Et le Rat court en diligence
A l'Office, qu'on nomme autrement la Dpense,
O maints Rats assembls
Faisaient, aux frais de l'Hte, une entire bombance.
Il arrive les sens troubls,
Et les poumons tout essouffls.
Qu'avez-vous donc? lui dit un de ces Rats. Parlez.
- En deux mots, rpond-il, ce qui fait mon voyage,
C'est qu'il faut promptement secourir la Souris,
Car Raminagrobis
Fait en tous lieux un trange ravage.
Ce Chat, le plus diable des Chats,
S'il manque de Souris, voudra manger des Rats.
Chacun dit: Il est vrai. Sus, sus, courons aux armes.
Quelques Rates, dit-on, rpandirent des larmes.
N'importe, rien n'arrte un si noble projet;
Chacun se met en quipage;
Chacun met dans son sac un morceau de fromage,
Chacun promet enfin de risquer le paquet.
Ils allaient tous comme  la fte,
L'esprit content, le coeur joyeux.
Cependant le Chat, plus fin qu'eux,
Tenait dj la Souris par la tte.
Ils s'avancrent  grands pas
Pour secourir leur bonne Amie.
Mais le Chat, qui n'en dmord pas,
Gronde et marche au-devant de la troupe ennemie.
A ce bruit, nos trs prudents Rats,
Craignant mauvaise destine,
Font, sans pousser plus loin leur prtendu fracas,
Une retraite fortune.
Chaque Rat rentre dans son trou;
Et si quelqu'un en sort, gare encor le Matou.
