UN CUEIL FUYANT

L'anne 1866 fut marque par un vnement bizarre, un phnomne inexpliqu et inexplicable que personne n'a sans doute oubli. Sans parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et surexcitaient l'esprit public  l'intrieur des continents les gens de mer furent particulirement mus. Les ngociants, armateurs, capitaines de navires, skippers et masters de l'Europe et de l'Amrique, officiers des marines militaires de tous pays, et, aprs eux, les gouvernements des divers tats des deux continents, se proccuprent de ce fait au plus haut point.
En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'taient rencontrs sur mer avec " une chose norme " un objet long, fusiforme, parfois phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine.
Les faits relatifs  cette apparition, consigns aux divers livres de bord, s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet ou de l'tre en question, la vitesse inoue de ses mouvements, la puissance surprenante de sa locomotion, la vie particulire dont il semblait dou. Si c'tait un ctac, il surpassait en volume tous ceux que la science avait classs jusqu'alors. Ni Cuvier, ni Lacpde, ni M. Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis l'existence d'un tel monstre -  moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de leurs propres yeux de savants.
A prendre la moyenne des observations faites  diverses reprises - en rejetant les valuations timides qui assignaient  cet objet une longueur de deux cents pieds et en repoussant les opinions exagres qui le disaient large d'un mille et long de trois - on pouvait affirmer, cependant, que cet tre phnomnal dpassait de beaucoup toutes les dimensions admises jusqu' ce jour par les ichtyologistes - s'il existait toutefois.
Or, il existait, le fait en lui-mme n'tait plus niable, et, avec ce penchant qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra l'motion produite dans le monde entier par cette surnaturelle apparition. Quant  la rejeter au rang des fables, il fallait y renoncer.
En effet, le 20 juillet 1866, le steamer Governor-Higginson, de Calcutta and Burnach steam navigation Company, avait rencontr cette masse mouvante  cinq milles dans l'est des ctes de l'Australie. Le capitaine Baker se crut, tout d'abord, en prsence d'un cueil inconnu; il se disposait mme  en dterminer la situation exacte, quand deux colonnes d'eau, projetes par l'inexplicable objet, s'lancrent en sifflant  cent cinquante pieds dans l'air. Donc,  moins que cet cueil ne ft soumis aux expansions intermittentes d'un geyser, le Governor-Higginson avait affaire bel et bien  quelque mammifre aquatique, inconnu jusque-l, qui rejetait par ses vents des colonnes d'eau, mlanges d'air et de vapeur.
Pareil fait fut galement observ le 23 juillet de la mme anne, dans les mers du Pacifique, par le Cristobal-Colon, de West India and Pacific steam navigation Company. Donc, ce ctac extraordinaire pouvait se transporter d'un endroit  un autre avec une vlocit surprenante, puisque  trois jours d'intervalle, le Governor-Higginson et le Cristobal-Colon l'avaient observ en deux points de la carte spars par une distance de plus de sept cents lieues marines.
Quinze jours plus tard,  deux mille lieues de l I'Helvetia, de la Compagnie Nationale, et le Shannon, du Royal-Mail, marchant  contrebord dans cette portion de l'Atlantique comprise entre les tats-Unis et l'Europe, se signalrent respectivement le monstre par 4215' de latitude nord, et 6035' de longitude  l'ouest du mridien de Greenwich. Dans cette observation simultane, on crut pouvoir valuer la longueur minimum du mammifre  plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le Shannon et l'Helvetia taient de dimension infrieure  lui, bien qu'ils mesurassent cent mtres de l'trave  l'tambot. Or, les plus vastes baleines, celles qui frquentent les parages des les Aloutiennes, le Kulammak et l'Umgullick, n'ont jamais dpass la longueur de cinquante-six mtres, - si mme elles l'atteignent.
Ces rapports arrivs coup sur coup, de nouvelles observations faites  bord du transatlantique le Pereire, un abordage entre l'Etna, de la ligne Inman, et le monstre, un procs-verbal dress par les officiers de la frgate franaise la Normandie, un trs srieux relvement obtenu par l'tat-major du commodore Fitz-James  bord du Lord-Clyde, murent profondment l'opinion publique. Dans les pays d'humeur lgre, on plaisanta le phnomne, mais les pays graves et pratiques, l'Angleterre, l'Amrique, l'Allemagne, s'en proccuprent vivement.
Partout dans les grands centres, le monstre devint  la mode; on le chanta dans les cafs, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur les thtres. Les canards eurent l une belle occasion de pondre des oeufs de toute couleur. On vit rapparatre dans les journaux -  court de copie - tous les tres imaginaires et gigantesques, depuis la baleine blanche, le terrible " Moby Dick " des rgions hyperborennes, jusqu'au Kraken dmesur, dont les tentacules peuvent enlacer un btiment de cinq cents tonneaux et l'entraner dans les abmes de l'Ocan. On reproduisit mme les procs-verbaux des temps anciens les opinions d'Aristote et de Pline, qui admettaient l'existence de ces monstres, puis les rcits norvgiens de l'vque Pontoppidan, les relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont la bonne foi ne peut tre souponne, quand il affirme avoir vu, tant  bord du Castillan, en 1857, cet norme serpent qui n'avait jamais frquent jusqu'alors que les mers de l'ancien Constitutionnel.
Alors clata l'interminable polmique des crdules et des incrdules dans les socits savantes et les journaux scientifiques. La " question du monstre " enflamma les esprits. Les journalistes, qui font profession de science en lutte avec ceux qui font profession d'esprit, versrent des flots d'encre pendant cette mmorable campagne; quelques-uns mme, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de mer, ils en vinrent aux personnalits les plus offensantes.
Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux articles de fond de l'Institut gographique du Brsil, de l'Acadmie royale des sciences de Berlin, de l'Association Britannique, de l'Institution Smithsonnienne de Washington, aux discussions du The Indian Archipelago, du Cosmos de l'abb Moigno, des Mittheilungen de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la France et de l'tranger, la petite presse ripostait avec une verve intarissable. Ses spirituels crivains parodiant un mot de Linn, cit par les adversaires du monstre, soutinrent en effet que " la nature ne faisait pas de sots ", et ils adjurrent leurs contemporains de ne point donner un dmenti  la nature, en admettant l'existence des Krakens, des serpents de mer, des " Moby Dick ", et autres lucubrations de marins en dlire. Enfin, dans un article d'un journal satirique trs redout, le plus aim de ses rdacteurs, brochant sur le tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et l'acheva au milieu d'un clat de rire universel. L'esprit avait vaincu la science.
Pendant les premiers mois de l'anne 1867, la question parut tre enterre, et elle ne semblait pas devoir renatre, quand de nouveaux faits furent ports  la connaissance du public. Il ne s'agit plus alors d'un problme scientifique  rsoudre, mais bien d'un danger rel srieux  viter. La question prit une tout autre face. Le monstre redevint lot, rocher, cueil, mais cueil fuyant, indterminable, insaisissable.
Le 5 mars 1867, le Moravian, de Montral Ocan Company, se trouvant pendant la nuit par 2730' de latitude et 7215' de longitude, heurta de sa hanche de tribord un roc qu'aucune carte ne marquait dans ces parages. Sous l'effort combin du vent et de ses quatre cents chevaux-vapeur, il marchait  la vitesse de treize noeuds. Nul doute que sans la qualit suprieure de sa coque, le Moravian, ouvert au choc, ne se ft englouti avec les deux cent trente-sept passagers qu'il ramenait du Canada.
L'accident tait arriv vers cinq heures du matin, lorsque le jour commenait  poindre. Les officiers de quart se prcipitrent  l'arrire du btiment. Ils examinrent l'Ocan avec la plus scrupuleuse attention. Ils ne virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait  trois encablures, comme si les nappes liquides eussent t violemment battues. Le relvement du lieu fut exactement pris, et le Moravian continua sa route sans avaries apparentes. Avait-il heurt une roche sous-marine, ou quelque norme pave d'un naufrage? On ne put le savoir; mais, examen fait de sa carne dans les bassins de radoub, il fut reconnu qu'une partie de la quille avait t brise.
Ce fait, extrmement grave en lui-mme, et peut-tre t oubli comme tant d'autres, si, trois semaines aprs, il ne se ft reproduit dans des conditions identiques. Seulement, grce  la nationalit du navire victime de ce nouvel abordage, grce  la rputation de la Compagnie  laquelle ce navire appartenait, l'vnement eut un retentissement immense.
Personne n'ignore le nom du clbre armateur anglais Cunard. Cet intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et  roues d'une force de quatre cents chevaux, et d'une jauge de onze cent soixante-deux tonneaux. Huit ans aprs, le matriel de la Compagnie s'accroissait de quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres btiments suprieurs en puissance et en tonnage. En 1853, la compagnie Cunard, dont le privilge pour le transport des dpches venait d'tre renouvel, ajouta successivement  son matriel l'Arahia, le Persia, le China, le Scolia, le Java, le Russia, tous navires de premire marche, et les plus vastes qui, aprs le Great-Eastern, eussent jamais sillonn les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possdait douze navires, dont huit  roues et quatre  hlices.
Si je donne ces dtails trs succincts, c'est afin que chacun sache bien quelle est l'importance de cette compagnie de transports maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle entreprise de navigation transocanienne n'a t conduite avec plus d'habilet; nulle affaire n'a t couronne de plus de succs. Depuis vingt-six ans, les navires Cunard ont travers deux mille fois l'Atlantique, et jamais un voyage n'a t manqu, jamais un retard n'a eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un btiment n'ont t perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgr la concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de prfrence  toute autre, ainsi qu'il appert d'un relev fait sur les documents officiels des dernires annes. Ceci dit, personne ne s'tonnera du retentissement que provoqua l'accident arriv  l'un de ses plus beaux steamers.
Le 13 avril 1867, la mer tant belle, la brise maniable, le Scotia se trouvait par 1512' de longitude et 4537' de latitude. Il marchait avec une vitesse de treize noeuds quarante-trois centimes sous la pousse de ses mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec une rgularit parfaite. Son tirant d'eau tait alors de six mtres soixante-dix centimtres, et son dplacement de six mille six cent vingt-quatre mtres cubes.
A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des passagers runis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme, se produisit sur la coque du Scotia, par sa hanche et un peu en arrire de la roue de bbord.
Le Scotia n'avait pas heurt, il avait t heurt, et plutt par un instrument tranchant ou perforant que contondant. L'abordage avait sembl si lger que personne ne s'en ft inquit  bord, sans le cri des caliers qui remontrent sur le pont en s'criant:
" Nous coulons! nous coulons! "
Tout d'abord, les passagers furent trs effrays; mais le capitaine Anderson se hta de les rassurer. En effet, le danger ne pouvait tre imminent. Le Scotia, divis en sept compartiments par des cloisons tanches, devait braver impunment une voie d'eau.
Le capitaine Anderson se rendit immdiatement dans la cale. Il reconnut que le cinquime compartiment avait t envahi par la mer, et la rapidit de l'envahissement prouvait que la voie d'eau tait considrable. Fort heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les chaudires, car les feux se fussent subitement teints.
Le capitaine Anderson fit stopper immdiatement, et l'un des matelots plongea pour reconnatre l'avarie. Quelques instants aprs, on constatait l'existence d'un trou large de deux mtres dans la carne du steamer. Une telle voie d'eau ne pouvait tre aveugle, et le Scotia, ses roues  demi noyes, dut continuer ainsi son voyage. Il se trouvait alors  trois cent mille du cap Clear, et aprs trois jours d'un retard qui inquita vivement Liverpool, il entra dans les bassins de la Compagnie.
Les ingnieurs procdrent alors  la visite du Scotia, qui fut mis en cale sche. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux mtres et demi au-dessous de la flottaison s'ouvrait une dchirure rgulire, en forme de triangle isocle. La cassure de la tle tait d'une nettet parfaite, et elle n'et pas t frappe plus srement  l'emporte-pice. Il fallait donc que l'outil perforant qui l'avait produite ft d'une trempe peu commune - et aprs avoir t lanc avec une force prodigieuse, ayant ainsi perce une tle de quatre centimtres, il avait d se retirer de lui-mme par un mouvement rtrograde et vraiment inexplicable.
Tel tait ce dernier fait, qui eut pour rsultat de passionner  nouveau l'opinion publique. Depuis ce moment, en effet, les sinistres maritimes qui n'avaient pas de cause dtermine furent mis sur le compte du monstre. Ce fantastique animal endossa la responsabilit de tous ces naufrages, dont le nombre est malheureusement considrable; car sur trois mille navires dont la perte est annuellement releve au Bureau- Veritas, le chiffre des navires  vapeur ou  voiles, supposs perdus corps et biens par suite d'absence de nouvelles, ne s'lve pas  moins de deux cents!
Or, ce fut le " monstre " qui, justement ou injustement, fut accus de leur disparition, et, grce  lui, les communications entre les divers continents devenant de plus en plus dangereuses, le public se dclara et demanda catgoriquement que les mers fussent enfin dbarrasses et  tout prix de ce formidable ctac.

LE POUR ET LE CONTRE

A l'poque o ces vnements se produisirent, je revenais d'une exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du Nebraska, aux tats-Unis. En ma qualit de professeur-supplant au Musum d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement franais m'avait joint  cette expdition. Aprs six mois passs dans le Nebraska, charg de prcieuses collections, j'arrivai  New York vers la fin de mars. Mon dpart pour la France tait fix aux premiers jours de mai. Je m'occupais donc, en attendant, de classer mes richesses minralogiques, botaniques et zoologiques, quand arriva l'incident du Scotia.
J'tais parfaitement au courant de la question  l'ordre du jour, et comment ne l'aurais-je pas t? J'avais lu et relu tous les journaux amricains et europens sans tre plus avanc. Ce mystre m'intriguait. Dans l'impossibilit de me former une opinion, je flottais d'un extrme  l'autre. Qu'il y eut quelque chose, cela ne pouvait tre douteux, et les incrdules taient invits  mettre le doigt sur la plaie du Scotia.
A mon arrive  New York, la question brlait. L'hypothse de l'lot flottant, de l'cueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu comptents, tait absolument abandonne. Et, en effet,  moins que cet cueil n'et une machine dans le ventre, comment pouvait-il se dplacer avec une rapidit si prodigieuse?
De mme fut repousse l'existence d'une coque flottante, d'une norme pave, et toujours  cause de la rapidit du dplacement.
Restaient donc deux solutions possibles de la question, qui craient deux clans trs distincts de partisans: d'un ct, ceux qui tenaient pour un monstre d'une force colossale; de l'autre, ceux qui tenaient pour un bateau " sous-marin " d'une extrme puissance motrice.
Or, cette dernire hypothse, admissible aprs tout, ne put rsister aux enqutes qui furent poursuivies dans les deux mondes. Qu'un simple particulier et  sa disposition un tel engin mcanique, c'tait peu probable. O et quand l'eut-il fait construire, et comment aurait-il tenu cette construction secrte?
Seul, un gouvernement pouvait possder une pareille machine destructive, et, en ces temps dsastreux o l'homme s'ingnie  multiplier la puissance des armes de guerre, il tait possible qu'un tat essayt  l'insu des autres ce formidable engin. Aprs les chassepots, les torpilles, aprs les torpilles, les bliers sous-marins, puis la raction. Du moins, je l'espre.
Mais l'hypothse d'une machine de guerre tomba encore devant la dclaration des gouvernements. Comme il s'agissait l d'un intrt public, puisque les communications transocaniennes en souffraient, la franchise des gouvernements ne pouvait tre mise en doute. D'ailleurs, comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin et chapp aux yeux du public? Garder le secret dans ces circonstances est trs difficile pour un particulier, et certainement impossible pour un Etat dont tous les actes sont obstinment surveills par les puissances rivales.
Donc, aprs enqutes faites en Angleterre, en France, en Russie, en Prusse, en Espagne, en Italie, en Amrique, voire mme en Turquie, l'hypothse d'un Monitor sous-marin fut dfinitivement rejete.
A mon arrive  New York, plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur de me consulter sur le phnomne en question. J'avais publi en France un ouvrage in-quarto en deux volumes intitul: Les Mystres des grands fonds sous-marins. Ce livre, particulirement got du monde savant, faisait de moi un spcialiste dans cette partie assez obscure de l'histoire naturelle. Mon avis me fut demand. Tant que je pus nier du fait, je me renfermai dans une absolue ngation. Mais bientt, coll au mur, je dus m'expliquer catgoriquement. Et mme, " l'honorable Pierre Aronnax, professeur au Musum de Paris ", fut mis en demeure par le New York-Herald de formuler une opinion quelconque.
Je m'excutai. Je parlai faute de pouvoir me taire. Je discutai la question sous toutes ses faces, politiquement et scientifiquement, et je donne ici un extrait d'un article trs nourri que je publiai dans le numro du 30 avril.
" Ainsi donc, disais-je, aprs avoir examin une  une les diverses hypothses, toute autre supposition tant rejete, il faut ncessairement admettre l'existence d'un animal marin d'une puissance excessive.
" Les grandes profondeurs de l'Ocan nous sont totalement inconnues. La sonde n'a su les atteindre. Que se passe-t-il dans ces abmes reculs? Quels tres habitent et peuvent habiter  douze ou quinze milles au-dessous de la surface des eaux? Quel est l'organisme de ces animaux? On saurait  peine le conjecturer.
" Cependant, la solution du problme qui m'est soumis peut affecter la forme du dilemme.
" Ou nous connaissons toutes les varits d'tres qui peuplent notre plante, ou nous ne les connaissons pas.
" Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des secrets pour nous en ichtyologie, rien de plus acceptable que d'admettre l'existence de poissons ou de ctacs, d'espces ou mme de genres nouveaux, d'une organisation essentiellement "fondrire", qui habitent les couches inaccessibles  la sonde, et qu'un vnement quelconque, une fantaisie, un caprice, si l'on veut, ramne  de longs intervalles vers le niveau suprieur de l'Ocan.
" Si, au contraire, nous connaissons toutes les espces vivantes, il faut ncessairement chercher l'animal en question parmi les tres marins dj catalogus, et dans ce cas, je serai dispos  admettre l'existence d'un Narwal gant.
" Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de soixante pieds. Quintuplez, dcuplez mme cette dimension, donnez  ce ctac une force proportionnelle  sa taille, accroissez ses armes offensives, et vous obtenez l'animal voulu. Il aura les proportions dtermines par les Officiers du Shannon, l'instrument exig par la perforation du Scotia, et la puissance ncessaire pour entamer la coque d'un steamer.
" En effet, le narwal est arm d'une sorte d'pe d'ivoire, d'une hallebarde, suivant l'expression de certains naturalistes. C'est une dent principale qui a la duret de l'acier. On a trouv quelques-unes de ces dents implantes dans le corps des baleines que le narwal attaque toujours avec succs. D'autres ont t arraches, non sans peine, de carnes de vaisseaux qu'elles avaient perces d'outre en outre, comme un foret perce un tonneau. Le muse de la Facult de mdecine de Paris possde une de ces dfenses longue de deux mtres vingt-cinq centimtres, et large de quarante-huit centimtres  sa base!
" Eh bien! supposez l'arme dix fois plus forte, et l'animal dix fois plus puissant, lancez-le avec une rapidit de vingt milles  l'heure, multipliez sa masse par sa vitesse, et vous obtenez un choc capable de produire la catastrophe demande.
" Donc, jusqu' plus amples informations, j'opinerais pour une licorne de mer, de dimensions colossales, arme, non plus d'une hallebarde, mais d'un vritable peron comme les frgates cuirasses ou les "rams" de guerre, dont elle aurait  la fois la masse et la puissance motrice.
" Ainsi s'expliquerait ce phnomne inexplicable -  moins qu'il n'y ait rien, en dpit de ce qu'on a entrevu, vu, senti et ressenti - ce qui est encore possible! "
Ces derniers mots taient une lchet de ma part; mais je voulais jusqu' un certain point couvrir ma dignit de professeur, et ne pas trop prter  rire aux Amricains, qui rient bien, quand ils rient. Je me rservais une chappatoire. Au fond, j'admettais l'existence du " monstre ".
Mon article fut chaudement discut, ce qui lui valut un grand retentissement. Il rallia un certain nombre de partisans. La solution qu'il proposait, d'ailleurs, laissait libre carrire  l'imagination. L'esprit humain se plat  ces conceptions grandioses d'tres surnaturels. Or la mer est prcisment leur meilleur vhicule, le seul milieu o ces gants prs desquels les animaux terrestres, lphants ou rhinocros, ne sont que des nains - puissent se produire et se dvelopper. Les masses liquides transportent les plus grandes espces connues de mammifres, et peut-tre reclent-elles des mollusques d'une incomparable taille, des crustacs effrayants  contempler, tels que seraient des homards de cent mtres ou des crabes pesant deux cents tonnes! Pourquoi nous? Autrefois, les animaux terrestres, contemporains des poques gologiques, les quadrupdes, les quadrumanes, les reptiles, les oiseaux taient construits sur des gabarits gigantesques. Le Crateur les avait jets dans un moule colossal que le temps a rduit peu  peu. Pourquoi la mer, dans ses profondeurs ignores, n'aurait-elle pas gard ces vastes chantillons de la vie d'un autre ge, elle qui ne se modifie jamais, alors que le noyau terrestre change presque incessamment? Pourquoi ne cacherait-elle pas dans son sein les dernires varits de ces espces titanesques, dont les annes sont des sicles, et les sicles des millnaires?
Mais je me laisse entraner  des rveries qu'il ne m'appartient plus d'entretenir! Trve  ces chimres que le temps a changes pour moi en ralits terribles. Je le rpte, l'opinion se fit alors sur la nature du phnomne, et le public admit sans conteste l'existence d'un tre prodigieux qui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer.
Mais si les uns ne virent l qu'un problme purement scientifique  rsoudre, les autres, plus positifs, surtout en Amrique et en Angleterre, furent d'avis de purger l'Ocan de ce redoutable monstre, afin de rassurer les communications transocaniennes. Les journaux industriels et commerciaux traitrent la question principalement  ce point de vue. La Shipping and Mercantile Gazette, le Lloyd, le Paquebot, la Revue maritime et coloniale, toutes les feuilles dvoues aux Compagnies d'assurances qui menaaient d'lever le taux de leurs primes, furent unanimes sur ce point.
L'opinion publique s'tant prononce, les tats de l'Union se dclarrent les premiers. On fit  New York les prparatifs d'une expdition destine  poursuivre le narwal. Une frgate de grande marche I'Abraham-Lincoln, se mit en mesure de prendre la mer au plus tt. Les arsenaux furent ouverts au commandant Farragut, qui pressa activement l'armement de sa frgate.
Prcisment, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l'on se fut dcid  poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. Pendant deux mois, personne n'en entendit parler. Aucun navire ne le rencontra. Il semblait que cette Licorne et connaissance des complots qui se tramaient contre elle. On en avait tant caus, et mme par le cble transatlantique! Aussi les plaisants prtendaient-ils que cette fine mouche avait arrt au passage quelque tlgramme dont elle faisait maintenant son profit.
Donc, la frgate arme pour une campagne lointaine et pourvue de formidables engins de pche, on ne savait plus o la diriger. Et l'impatience allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un steamer de la ligne de San Francisco de Californie  Shanga avait revu l'animal, trois semaines auparavant, dans les mers septentrionales du Pacifique.
L'motion cause par cette nouvelle fut extrme. On n'accorda pas vingt-quatre heures de rpit au commandant Farragut. Ses vivres taient embarques. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne manquait  son rle d'quipage. Il n'avait qu' allumer ses fourneaux,  chauffer,  dmarrer! On ne lui et pas pardonn une demi-journe de retard! D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu' partir.
Trois heures avant que l'Abraham-Lincoln ne quittt la pier de Brooklyn, je reus une lettre libelle en ces termes:

Monsieur Aronnax, professeur au Musum de Paris, Fifth Avenue hotel.
New York. 

" Monsieur,

Si vous voulez vous joindre  l'expdition de l'Abraham-Lincoln, le gouvernement de l'Union verra avec plaisir que la France soit reprsente par vous dans cette entreprise. Le commandant Farragut tient une cabine  votre disposition.
Trs cordialement, votre 
J.-B. HOBSON, 
Secrtaire de la marine. "

COMME IL PLAIRA A MONSIEUR

Trois secondes avant l'arrive de la lettre de J.-B. Hobson, je ne songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu' tenter le passage du nord-ouest. Trois secondes aprs avoir lu la lettre de l'honorable secrtaire de la marine, je comprenais enfin que ma vritable vocation, l'unique but de ma vie, tait de chasser ce monstre inquitant et d'en purger le monde.
Cependant, je revenais d'un pnible voyage, fatigu, avide de repos. Je n'aspirais plus qu' revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du Jardin des Plantes, mes chres et prcieuses collections! Mais rien ne put me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et j'acceptai sans plus de rflexions l'offre du gouvernement amricain.
" D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ramne en Europe, et la Licorne sera assez aimable pour m'entraner vers les ctes de France! Ce digne animal se laissera prendre dans les mers d'Europe - pour mon agrment personnel - et je ne veux pas rapporter moins d'un demi mtre de sa hallebarde d'ivoire au Musum d'histoire naturelle. "
Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans le nord de l'ocan Pacifique; ce qui, pour revenir en France, tait prendre le chemin des antipodes.
" Conseil! " criai-je d'une voix impatiente.
Conseil tait mon domestique. Un garon dvou qui m'accompagnait dans tous mes voyages; un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait bien, un tre phlegmatique par nature, rgulier par principe, zl par habitude, s'tonnant peu des surprises de la vie, trs adroit de ses mains, apte  tout service, et, en dpit de son nom, ne donnant jamais de conseils - mme quand on ne lui en demandait pas.
A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes, Conseil en tait venu  savoir quelque chose. J'avais en lui un spcialiste, trs ferr sur la classification en histoire naturelle, parcourant avec une agilit d'acrobate toute l'chelle des embranchements des groupes, des classes, des sous-classes, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres, des espces et des varits. Mais sa science s'arrtait l. Classer, c'tait sa vie, et il n'en savait pas davantage. Trs vers dans la thorie de la classification, peu dans la pratique, il n'et pas distingu, je crois, un cachalot d'une baleine! Et cependant, quel brave et digne garon!
Conseil, jusqu'ici et depuis dix ans, m'avait suivi partout o m'entranait la science. Jamais une rflexion de lui sur la longueur ou la fatigue d'un voyage. Nulle objection  boucler sa valise pour un pays quelconque, Chine ou Congo, si loign qu'il ft. Il allait l comme ici, sans en demander davantage. D'ailleurs d'une belle sant qui dfiait toutes les maladies; des muscles solides, mais pas de nerfs, pas l'apparence de nerfs au moral, s'entend.
Ce garon avait trente ans, et son ge tait  celui de son matre comme quinze est  vingt. Qu'on m'excuse de dire ainsi que j'avais quarante ans.
Seulement, Conseil avait un dfaut. Formaliste enrag il ne me parlait jamais qu' la troisime personne - au point d'en tre agaant.
" Conseil! " rptai-je, tout en commenant d'une main fbrile mes prparatifs de dpart.
Certainement, j'tais sr de ce garon si dvou. D'ordinaire, je ne lui demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes voyages, mais cette fois, il s'agissait d'une expdition qui pouvait indfiniment se prolonger, d'une entreprise hasardeuse,  la poursuite d'un animal capable de couler une frgate comme une coque de noix! Il y avait l matire  rflexion, mme pour l'homme le plus impassible du monde! Qu'allait dire Conseil?
" Conseil! " criai-je une troisime fois.
Conseil parut.
" Monsieur m'appelle? dit-il en entrant.
- Oui, mon garon. Prpare-moi, prpare-toi. Nous partons dans deux heures.
- Comme il plaira  monsieur, rpondit tranquillement Conseil.
- Pas un instant  perdre. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de voyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais le plus que tu pourras, et hte-toi!
- Et les collections de monsieur? fit observer Conseil.
- On s'en occupera plus tard.
- Quoi! les archiotherium, les hyracotherium, les orodons, les chropotamus et autres carcasses de monsieur?
- On les gardera  l'htel.
- Et le babiroussa vivant de monsieur?
- On le nourrira pendant notre absence. D'ailleurs, je donnerai l'ordre de nous expdier en France notre mnagerie.
- Nous ne retournons donc pas  Paris? demanda Conseil.
- Si... certainement... rpondis-je vasivement, mais en faisant un crochet.
- Le crochet qui plaira  monsieur.
- Oh! ce sera peu de chose! Un chemin un peu moins direct, voil tout. Nous prenons passage sur l'Abraham-Lincoln...
- Comme il conviendra  monsieur, rpondit paisiblement Conseil.
- Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre... du fameux narwal... Nous allons en purger les mers!... L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux volumes sur les Mystres des grands fonds sous-marins ne peut se dispenser de s'embarquer avec le commandant Farragut. Mission glorieuse, mais... dangereuse aussi! On ne sait pas o l'on va! Ces btes-l peuvent tre trs capricieuses! Mais nous irons quand mme! Nous avons un commandant qui n'a pas froid aux yeux!...
- Comme fera monsieur, je ferai, rpondit Conseil.
- Et songes-y bien! car je ne veux rien te cacher. C'est l un de ces voyages dont on ne revient pas toujours!
- Comme il plaira  monsieur. "
Un quart d'heure aprs, nos malles taient prtes. Conseil avait fait en un tour de main, et j'tais sr que rien ne manquait, car ce garon classait les chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les mammifres.
L'ascenseur de l'htel nous dposa au grand vestibule de l'entresol. Je descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chausse. Je rglai ma note  ce vaste comptoir toujours assig par une foule considrable. Je donnai l'ordre d'expdier pour Paris (France) mes ballots d'animaux empaills et de plantes dessches. Je fis ouvrir un crdit suffisant au babiroussa, et, Conseil me suivant, je sautai dans une voiture.
Le vhicule  vingt francs la course descendit Broadway jusqu' Union-square, suivit Fourth-avenue jusqu' sa jonction avec Bowery-street, prit Katrin-street et s'arrta  la trente-quatrime pier. L, le Katrinferryboat nous transporta, hommes, chevaux et voiture,  Brooklyn, la grande annexe de New York, situe sur la rive gauche de la rivire de l'Est, et en quelques minutes, nous arrivions au quai prs duquel l'Abraham-Lincoln vomissait par ses deux chemines des torrents de fume noire.
Nos bagages furent immdiatement transbords sur le pont de la frgate. Je me prcipitai  bord. Je demandai le commandant Farragut. Un des matelots me conduisit sur la dunette, o je me trouvai en prsence d'un officier de bonne mine qui me tendit la main.
" Monsieur Pierre Aronnax? me dit-il.
- Lui-mme, rpondis-je. Le commandant Farragut?
- En personne. Soyez le bienvenu, monsieur le professeur. Votre cabine vous attend. "
Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je me fis conduire  la cabine qui m'tait destine.
L'Abraham-Lincoln avait t parfaitement choisi et amnag pour sa destination nouvelle. C'tait une frgate de grande marche, munie d'appareils surchauffeurs, qui permettaient de porter  sept atmosphres la tension de sa vapeur. Sous cette pression, I'Abraham-Lincoln atteignait une vitesse moyenne de dix-huit milles et trois diximes  l'heure, vitesse considrable, mais cependant insuffisante pour lutter avec le gigantesque ctac.
Les amnagements intrieurs de la frgate rpondaient  ses qualits nautiques. Je fus trs satisfait de ma cabine, situe  l'arrire, qui s'ouvrait sur le carr des officiers.
" Nous serons bien ici, dis-je  Conseil.
- Aussi bien, n'en dplaise  monsieur, rpondit Conseil, qu'un bernard-l'ermite dans la coquille d'un buccin. "
Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles, et je remontai sur le pont afin de suivre les prparatifs de l'appareillage.
A ce moment, le commandant Farragut faisait larguer les dernires amarres qui retenaient l'Abraham-Lincoln  la pier de Brooklyn. Ainsi donc, un quart d'heure de retard, moins mme, et la frgate partait sans moi, et je manquais cette expdition extraordinaire, surnaturelle, invraisemblable, dont le rcit vridique pourra bien trouver cependant quelques incrdules.
Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour, ni une heure pour rallier les mers dans lesquelles l'animal venait d'tre signal. Il fit venir son ingnieur.
" Sommes-nous en pression? lui demanda-t-il.
- Oui, monsieur, rpondit l'ingnieur.
- Go ahead ", cria le commandant Farragut.
A cet ordre, qui fut transmis  la machine au moyen d'appareils  air comprim, les mcaniciens firent agir la roue de la mise en train. La vapeur siffla en se prcipitant dans les tiroirs entr'ouverts. Les longs pistons horizontaux gmirent et poussrent les bielles de l'arbre. Les branches de l'hlice battirent les flots avec une rapidit croissante, et l'Abraham-lincoln s'avana majestueusement au milieu d'une centaine de ferry-boats et de tenders chargs de spectateurs, qui lui faisaient cortge.
Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la rivire de l'Est taient couverts de curieux. Trois hurrahs, partis de cinq cent mille poitrines. clatrent successivement. Des milliers de mouchoirs s'agitrent au-dessus de la masse compacte et salurent l'Abraham-Lincoln jusqu' son arrive dans les eaux de l'Hudson,  la pointe de cette presqu'le allonge qui forme la ville de New York.
Alors, la frgate, suivant du ct de New-Jersey l'admirable rive droite du fleuve toute charge de villas, passa entre les forts qui la salurent de leurs plus gros canons. L'Abraham-Lincoln rpondit en amenant et en hissant trois fois le pavillon amricain, dont les trente-neuf toiles resplendissaient  sa corne d'artimon; puis, modifiant sa marche pour prendre le chenal balis qui s'arrondit dans la baie intrieure forme par la pointe de Sandy-Hook, il rasa cette langue sablonneuse o quelques milliers de spectateurs l'acclamrent encore une fois.
Le cortge des boats et des tenders suivait toujours la frgate, et il ne la quitta qu' la hauteur du light-boat dont les deux feux marquent l'entre des passes de New York.
Trois heures sonnaient alors. Le pilote descendit dans son canot, et rejoignit la petite golette qui l'attendait sous le vent. Les feux furent pousss; l'hlice battit plus rapidement les flots; la frgate longea la cte jaune et basse de Long-lsland, et,  huit heures du soir, aprs avoir perdu dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland, elle courut  toute vapeur sur les sombres eaux de l'Atlantique.

 NED LAND

Le commandant Farragut tait un bon marin, digne de la frgate qu'il commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en tait l'me. Sur la question du ctac, aucun doute ne s'levait dans son esprit, et il ne permettait pas que l'existence de l'animal ft discute  son bord. Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Lviathan par foi, non par raison. Le monstre existait, il en dlivrerait les mers, il l'avait jur. C'tait une sorte de chevalier de Rhodes, un Dieudonn de Gozon, marchant  la rencontre du serpent qui dsolait son le. Ou le commandant Farragut tuerait le narwal, ou le narwal tuerait le commandant Farragut. Pas de milieu.
Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. Il fallait les entendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances d'une rencontre, et observer la vaste tendue de l'Ocan. Plus d'un s'imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet, qui et maudit une telle corve en toute autre circonstance. Tant que le soleil dcrivait son arc diurne, la mture tait peuple de matelots auxquels les planches du pont brlaient les pieds, et qui n'y pouvaient tenir en place! Et cependant. I'Abraham-Lincoln ne tranchait pas encore de son trave les eaux suspectes du Pacifique.
Quant  l'quipage, il ne demandait qu' rencontrer la licorne,  la harponner. et  la hisser  bord,  la dpecer. Il surveillait la mer avec une scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut parlait d'une certaine somme de deux mille dollars, rserve  quiconque, mousse ou matelot, matre ou officier, signalerait l'animal. Je laisse  penser si les yeux s'exeraient  bord de l'Abraham-Lincoln.
Pour mon compte, je n'tais pas en reste avec les autres, et je ne laissais  personne ma part d'observations quotidiennes. La frgate aurait eu cent fois raison de s'appeler l'Argus. Seul entre tous, Conseil protestait par son indiffrence touchant la question qui nous passionnait, et dtonnait sur l'enthousiasme gnral du bord.
J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son navire d'appareils propres  pcher le gigantesque ctac. Un baleinier n'et pas t mieux arm. Nous possdions tous les engins connus, depuis le harpon qui se lance  la main, jusqu'aux flches barbeles des espingoles et aux balles explosibles des canardires. Sur le gaillard d'avant s'allongeait un canon perfectionn, se chargeant par la culasse, trs pais de parois, trs troit d'me, et dont le modle doit figurer  l'Exposition universelle de 1867. Ce prcieux instrument, d'origine amricaine, envoyait sans se gner, un projectile conique de quatre kilogrammes  une distance moyenne de seize kilomtres.
Donc, I'Abraham-Lincoln ne manquait d'aucun moyen de destruction. Mais il avait mieux encore. Il avait Ned Land, le roi des harponneurs.
Ned Land tait un Canadien, d'une habilet de main peu commune, et qui ne connaissait pas d'gal dans son prilleux mtier. Adresse et sang-froid, audace et ruse, il possdait ces qualits  un degr suprieur, et il fallait tre une baleine bien maligne, ou un cachalot singulirement astucieux pour chapper  son coup de harpon.
Ned Land avait environ quarante ans. C'tait un homme de grande taille - plus de six pieds anglais - vigoureusement bti, l'air grave, peu communicatif, violent parfois, et trs rageur quand on le contrariait. Sa personne provoquait l'attention, et surtout la puissance de son regard qui accentuait singulirement sa physionomie.
Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet homme  son bord. Il valait tout l'quipage,  lui seul, pour l'oeil et le bras. Je ne saurais le mieux comparer qu' un tlescope puissant qui serait en mme temps un canon toujours prt  partir.
Qui dit Canadien, dit Franais, et, si peu communicatif que ft Ned Land, je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi. Ma nationalit l'attirait sans doute. C'tait une occasion pour lui de parler, et pour moi d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui est encore en usage dans quelques provinces canadiennes. La famille du harponneur tait originaire de Qubec, et formait dj un tribu de hardis pcheurs  l'poque o cette ville appartenait  la France.
Peu  peu, Ned prit got  causer. et j'aimais  entendre le rcit de ses aventures dans les mers polaires. Il racontait ses pches et ses combats avec une grande posie naturelle. Son rcit prenait une forme pique, et je croyais couter quelque Homre canadien, chantant l'Iliade des rgions hyperborennes.
Je dpeins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais actuellement. C'est que nous sommes devenus de vieux amis, unis de cette inaltrable amiti qui nat et se cimente dans les plus effrayantes conjonctures! Ah! brave Ned! je ne demande qu' vivre cent ans encore, pour me souvenir plus longtemps de toi!
Et maintenant, quelle tait l'opinion de Ned Land sur la question du monstre marin? Je dois avouer qu'il ne croyait gure  la licorne, et que, seul  bord, il ne partageait pas la conviction gnrale. Il vitait mme de traiter ce sujet, sur lequel je crus devoir l'entreprendre un jour.
Par une magnifique soire du 30 juillet, c'est--dire trois semaines aprs notre dpart, la frgate se trouvait  la hauteur du cap Blanc,  trente milles sous le vent des ctes patagonnes. Nous avions dpass le tropique du Capricorne, et le dtroit de Magellan s'ouvrait  moins de sept cent milles dans le sud. Avant huit jours, I'Abraham-Lincoln sillonnerait les flots du Pacifique.
Assis sur la dunette, Ned Land et moi, nous causions de choses et d'autres, regardant cette mystrieuse mer dont les profondeurs sont restes jusqu'ici inaccessibles aux regards de l'homme. J'amenai tout naturellement la conversation sur la licorne gante, et j'examinai les diverses chances de succs ou d'insuccs de notre expdition. Puis, voyant que Ned me laissait parler sans trop rien dire, je le poussai plus directement.
" Comment, Ned, lui demandai-je, comment pouvez-vous ne pas tre convaincu de l'existence du ctac que nous poursuivons? Avez-vous donc des raisons particulires de vous montrer si incrdule? "
Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de rpondre, frappa de sa main son large front par un geste qui lui tait habituel, ferma les yeux comme pour se recueillir, et dit enfin:
" Peut-tre bien, monsieur Aronnax.
- Cependant, Ned, vous, un baleinier de profession, vous qui tes familiaris avec les grands mammifres marins, vous dont l'imagination doit aisment accepter l'hypothse de ctacs normes, vous devriez tre le dernier  douter en de pareilles circonstances!
- C'est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, rpondit Ned. Que le vulgaire croie  des comtes extraordinaires qui traversent l'espace, ou  l'existence de monstres antdiluviens qui peuplent l'intrieur du globe, passe encore, mais ni l'astronome, ni le gologue n'admettent de telles chimres. De mme, le baleinier. J'ai poursuivi beaucoup de ctacs, j'en ai harponn un grand nombre, j'en ai tu plusieurs, mais si puissants et si bien arms qu'ils fussent, ni leurs queues, ni leurs dfenses n'auraient pu entamer les plaques de tle d'un steamer.
- Cependant, Ned, on cite des btiments que la dent du narwal a traverss de part en part.
- Des navires en bois, c'est possible, rpondit le Canadien, et encore, je ne les ai jamais vus. Donc, jusqu' preuve contraire, je nie que baleines, cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet.
- coutez-moi, Ned...
- Non, monsieur le professeur, non. Tout ce que vous voudrez except cela. Un poulpe gigantesque, peut-tre?...
- Encore moins, Ned. Le poulpe n'est qu'un mollusque, et ce nom mme indique le peu de consistance de ses chairs. Et-il cinq cents pieds de longueur, le poulpe, qui n'appartient point  l'embranchement des vertbrs, est tout  fait inoffensif pour des navires tels que le Scotia ou l'Abraham-Lincoln. Il faut donc rejeter au rang des fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette espce.
- Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d'un ton assez narquois, vous persistez  admettre l'existence d'un norme ctac...?
- Oui, Ned, je vous le rpte avec une conviction qui s'appuie sur la logique des faits. Je crois  l'existence d'un mammifre, puissamment organis, appartenant  l'embranchement des vertbrs, comme les baleines, les cachalots ou les dauphins, et muni d'une dfense corne dont la force de pntration est extrme.
- Hum! fit le harponneur, en secouant la tte de l'air d'un homme qui ne veut pas se laisser convaincre.
- Remarquez, mon digne Canadien, repris-je, que si un tel animal existe, s'il habite les profondeurs de l'Ocan, s'il frquente les couches liquides situes  quelques milles au-dessous de la surface des eaux, il possde ncessairement un organisme dont la solidit dfie toute comparaison.
- Et pourquoi cet organisme si puissant? demanda Ned.
- Parce qu'il faut une force incalculable pour se maintenir dans les couches profondes et rsister  leur pression.
- Vraiment? dit Ned qui me regardait en clignant de l'oeil.
- Vraiment, et quelques chiffres vous le prouveront sans peine.
- Oh! les chiffres! rpliqua Ned. On fait ce qu'on veut avec les chiffres!
- En affaires, Ned, mais non en mathmatiques. coutez-moi. Admettons que la pression d'une atmosphre soit reprsente par la pression d'une colonne d'eau haute de trente-deux pieds. En ralit, la colonne d'eau serait d'une moindre hauteur, puisqu'il s'agit de l'eau de mer dont la densit est suprieure  celle de l'eau douce. Eh bien, quand vous plongez, Ned, autant de fois trente-deux pieds d'eau au-dessus de vous, autant de fois votre corps supporte une pression gale  celle de l'atmosphre, c'est--dire de kilogrammes par chaque centimtre carr de sa surface. Il suit de l qu' trois cent vingt pieds cette pression est de dix atmosphres, de cent atmosphres  trois mille deux cents pieds, et de mille atmosphres  trente-deux mille pieds, soit deux lieues et demie environ. Ce qui quivaut  dire que si vous pouviez atteindre cette profondeur dans l'Ocan, chaque centimtre carr de la surface de votre corps subirait une pression de mille kilogrammes. Or, mon brave Ned, savez-vous ce que vous avez de centimtres carrs en surface?
- Je ne m'en doute pas, monsieur Aronnax.
- Environ dix-sept mille.
- Tant que cela?
- Et comme en ralit la pression atmosphrique est un peu suprieure au poids d'un kilogramme par centimtre carr, vos dix-sept mille centimtres carrs supportent en ce moment une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes.
- Sans que je m'en aperoive?
- Sans que vous vous en aperceviez. Et si vous n'tes pas cras par une telle pression, c'est que l'air pntre  l'intrieur de votre corps avec une pression gale. De l un quilibre parfait entre la pousse intrieure et la pousse extrieure, qui se neutralisent, ce qui vous permet de les supporter sans peine. Mais dans l'eau, c'est autre chose.
- Oui, je comprends, rpondit Ned, devenu plus attentif, parce que l'eau m'entoure et ne me pntre pas.
- Prcisment, Ned. Ainsi donc,  trente-deux pieds au-dessous de la surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes;  trois cent vingt pieds, dix fois cette pression, soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt kilogrammes;  trois mille deux cents pieds, cent fois cette pression, soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes;  trente-deux mille pieds, enfin, mille fois cette pression, soit dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes; c'est--dire que vous seriez aplati comme si l'on vous retirait des plateaux d'une machine hydraulique!
- Diable! fit Ned.
- Eh bien, mon digne harponneur, si des vertbrs, longs de plusieurs centaines de mtres et gros  proportion, se maintiennent  de pareilles profondeurs, eux dont la surface est reprsente par des millions de centimtres carrs, c'est par milliards de kilogrammes qu'il faut estimer la pousse qu'ils subissent. Calculez alors quelle doit tre la rsistance de leur charpente osseuse et la puissance de leur organisme pour rsister  de telles pressions!
- Il faut, rpondit Ned Land, qu'ils soient fabriqus en plaques de tle de huit pouces, comme les frgates cuirasses.
- Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut produire une pareille masse lance avec la vitesse d'un express contre la coque d'un navire.
- Oui... en effet... peut-tre, rpondit le Canadien, branl par ces chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre.
- Eh bien, vous ai-je convaincu?
- Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est que si de tels animaux existent au fond des mers, il faut ncessairement qu'ils soient aussi forts que vous le dites.
- Mais s'ils n'existent pas, entt harponneur, comment expliquez-vous l'accident arriv au Scotia?
- C'est peut-tre..., dit Ned hsitant.
- Allez donc!
- Parce que... a n'est pas vrai! " rpondit le Canadien, en reproduisant sans le savoir une clbre rponse d'Arago.
Mais cette rponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre chose. Ce jour-l, je ne le poussai pas davantage. L'accident du Scotia n'tait pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu le boucher, et je ne pense pas que l'existence du trou puisse se dmontrer plus catgoriquement. Or, ce trou ne s'tait pas fait tout seul, et puisqu'il n'avait pas t produit par des roches sous-marines ou des engins sous-marins, il tait ncessairement d  l'outil perforant d'un animal.
Or, suivant moi, et toutes les raisons prcdemment dduites, cet animal appartenait  l'embranchement des vertbrs,  la classe des mammifres, au groupe des pisciformes, et finalement  l'ordre des ctacs. Quant  la famille dans laquelle il prenait rang, baleine, cachalot ou dauphin, quant au genre dont il faisait partie, quant  l'espce dans laquelle il convenait de le ranger, c'tait une question  lucider ultrieurement. Pour la rsoudre. il fallait dissquer ce monstre inconnu, pour le dissquer le prendre, pour le prendre le harponner - ce qui tait l'affaire de Ned Land - pour le harponner le voir ce qui tait l'affaire de l'quipage - et pour le voir le rencontrer - ce qui tait l'affaire du hasard.

A L'AVENTURE!

Le voyage de l'Abraham-Lincoln, pendant quelque temps, ne fut marqu par aucun incident. Cependant une circonstance se prsenta, qui mit en relief la merveilleuse habilet de Ned Land, et montra quelle confiance on devait avoir en lui.
Au large des Malouines, le 30 juin, la frgate communiqua avec des baleiniers amricains, et nous apprmes qu'ils n'avaient eu aucune connaissance du narwal. Mais l'un d'eux, le capitaine du Monroe, sachant que Ned Land tait embarqu  bord de l'Abraham-Lincoln, demanda son aide pour chasser une baleine qui tait en vue. Le commandant Farragut, dsireux de voir Ned Land  l'oeuvre, l'autorisa  se rendre  bord du Monroe. Et le hasard servit si bien notre Canadien, qu'au lieu d'une baleine, il en harponna deux d'un coup double, frappant l'une droit au coeur, et s'emparant de l'autre aprs une poursuite de quelques minutes!
Dcidment, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne parierai pas pour le monstre.
La frgate prolongea la cte sud-est de l'Amrique avec une rapidit prodigieuse. Le 3 juillet, nous tions  l'ouvert du dtroit de Magellan,  la hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut ne voulut pas prendre ce sinueux passage, et manoeuvra de manire  doubler le cap Horn.
L'quipage lui donna raison  l'unanimit. Et en effet, tait-il probable que l'on pt rencontrer le narwal dans ce dtroit resserr? Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer, " qu'il tait trop gros pour cela! "
Le 6 juillet, vers trois heures du soir, I'Abraham Lincoln,  quinze milles dans le sud, doubla cet lot solitaire, ce roc perdu  l'extrmit du continent amricain, auquel des marins hollandais imposrent le nom de leur villa natale, le cap Horn. La route fut donne vers le nord-ouest, et le lendemain, l'hlice de la frgate battit enfin les eaux du Pacifique.
" Ouvre l'oeil! ouvre l'oeil! " rptaient les matelots de l 'Abraham Lincoln.
Et ils l'ouvraient dmesurment. Les yeux et les lunettes, un peu blouis, il est vrai, par la perspective de deux mille dollars, ne restrent pas un instant au repos. Jour et nuit, on observait la surface de l'Ocan, et les nyctalopes, dont la facult de voir dans l'obscurit accroissait les chances de cinquante pour cent, avaient beau jeu pour gagner la prime.
Moi, que l'appt de l'argent n'attirait gure, je n'tais pourtant pas le moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas, quelques heures au sommeil, indiffrent au soleil ou  la pluie, je ne quittais plus le pont du navire. Tantt pench sur les bastingages du gaillard d'avant, tantt appuy  la lisse de l'arrire, je dvorais d'un oeil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu' perte de vue! Et que de fois j'ai partag l'motion de l'tat-major, de l'quipage, lorsque quelque capricieuse baleine levait son dos noirtre au-dessus des flots. Le pont de la frgate se peuplait en un instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers. Chacun, la poitrine haletante, l'oeil trouble, observait la marche du ctac. Je regardais, je regardais  en user ma rtine,  en devenir aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me rptait d'un ton calme:
" Si monsieur voulait avoir la bont de moins carquiller ses yeux, monsieur verrait bien davantage! "
Mais, vaine motion! L'Abraham-Lincoln modifiait sa route, courait sur l'animal signal, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui disparaissait bientt au milieu d'un concert d'imprcations!
Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. C'tait alors la mauvaise saison australe, car le juillet de cette zone correspond  notre janvier d'Europe; mais la mer se maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un vaste primtre.
Ned Land montrait toujours la plus tenace incrdulit; il affectait mme de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps de borde - du moins quand aucune baleine n'tait en vue. Et pourtant sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services. Mais, huit heures sur douze, cet entt Canadien lisait ou dormait dans sa cabine. Cent fois, je lui reprochai son indiffrence.
" Bah! rpondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et y et-il quelque animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir? Est-ce que nous ne courons pas  l'aventure? On a revu, dit-on, cette bte introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre, mais deux mois dj se sont couls depuis cette rencontre, et  s'en rapporter au temprament de votre narwal, il n'aime point  moisir longtemps dans les mmes parages! Il est dou d'une prodigieuse facilit de dplacement. Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le professeur, la nature ne fait rien  contre sens, et elle ne donnerait pas  un animal lent de sa nature la facult de se mouvoir rapidement, s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la bte existe, elle est dj loin! "
A cela, je ne savais que rpondre. videmment, nous marchions en aveugles. Mais le moyen de procder autrement? Aussi, nos chances taient-elles fort limites. Cependant, personne ne doutait encore du succs, et pas un matelot du bord n'et pari contre le narwal et contre sa prochaine apparition.
Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coup par 105 de longitude, et le 27 du mme mois, nous franchissions l'quateur sur le cent dixime mridien. Ce relvement fait, la frgate prit une direction plus dcide vers l'ouest, et s'engagea dans les mers centrales du Pacifique.
Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu'il valait mieux frquenter les eaux profondes, et s'loigner des continents ou des les dont l'animal avait toujours paru viter l'approche, " sans doute parce qu'il n'y avait pas assez d'eau pour lui! " disait le matre d'quipage. La frgate passa donc au large des Pomotou, des Marquises, des Sandwich, coupa le tropique du Cancer par 132 de longitude, et se dirigea vers les mers de Chine.
Nous tions enfin sur le thtre des derniers bats du monstre! Et, pour tout dire, on ne vivait plus  bord. Les coeurs palpitaient effroyablement, et se prparaient pour l'avenir d'incurables anvrismes. L'quipage entier subissait une surexcitation nerveuse, dont je ne saurais donner l'ide. On ne mangeait pas, on ne dormait plus. Vingt fois par jour, une erreur d'apprciation, une illusion d'optique de quelque matelot perch sur les barres, causaient d'intolrables douleurs, et ces motions, vingt fois rptes, nous maintenaient dans un tat d'rthisme trop violent pour ne pas amener une raction prochaine.
Et en effet, la raction ne tarda pas  se produire. Pendant trois mois, trois mois dont chaque jour durait un sicle! I'Abraham-Lincoln sillonna toutes les mers septentrionales du Pacifique, courant aux baleines signales, faisant de brusques carts de route, virant subitement d'un bord sur l'autre, s'arrtant soudain, forant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de dniveler sa machine, et il ne laissa pas un point inexplor des rivages du Japon  la cte amricaine. Et rien! rien que l'immensit des flots dserts! Rien qui ressemblt  un narwal gigantesque, ni  un lot sous-marin, ni  une pave de naufrage, ni  un cueil fuyant, ni  quoi que ce ft de surnaturel!
La raction se fit donc. Le dcouragement s'empara d'abord des esprits, et ouvrit une brche  l'incrdulit. Un nouveau sentiment se produisit  bord, qui se composait de trois diximes de honte contre sept diximes de fureur. On tait " tout bte " de s'tre laiss prendre  une chimre, mais encore plus furieux! Les montagnes d'arguments entasss depuis un an s'croulrent  la fois, et chacun ne songea plus qu' se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu'il avait si sottement sacrifi.
Avec la mobilit naturelle  l'esprit humain, d'un excs on se jeta dans un autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent fatalement ses plus ardents dtracteurs. La raction monta des fonds du navire, du poste des soutiers jusqu'au carr de l'tat-major, et certainement, sans un enttement trs particulier du commandant Farragut, la frgate et dfinitivement remis le cap au sud.
Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus longtemps. L'Abraham-Lincoln n'avait rien  se reprocher, ayant tout fait pour russir. Jamais quipage d'un btiment de la marine amricaine ne montra plus de patience et plus de zle; son insuccs ne saurait lui tre imput; il ne restait plus qu' revenir.
Une reprsentation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant tint bon. Les matelots ne cachrent point leur mcontentement, et le service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut rvolte  bord, mais aprs une raisonnable priode d'obstination, le commandant Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si dans le dlai de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme de barre donnerait trois tours de roue, et l'Abraham-Lincoln ferait route vers les mers europennes.
Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour rsultat de ranimer les dfaillances de l'quipage. L'Ocan fut observ avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup d'oeil dans lequel se rsume tout le souvenir. Les lunettes fonctionnrent avec une activit fivreuse. C'tait un suprme dfi port au narwal gant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se dispenser de rpondre  cette sommation "  comparatre! "
Deux jours se passrent. L'Abraham-Lincoln se tenait sous petite vapeur. On employait mille moyens pour veiller l'attention ou stimuler l'apathie de l'animal, au cas o il se ft rencontr dans ces parages. D'normes quartiers de lard furent mis  la trane pour la plus grande satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations rayonnrent dans toutes les directions autour de l'Abraham-Lincoln, pendant qu'il mettait en panne, et ne laissrent pas un point de mer inexplor. Mais le soir du 4 novembre arriva sans que se ft dvoil ce mystre sous-marin.
Le lendemain, 5 novembre,  midi, expirait le dlai de rigueur. Aprs le point, le commandant Farragut, fidle  sa promesse, devait donner la route au sud-est, et abandonner dfinitivement les rgions septentrionales du Pacifique.
La frgate se trouvait alors par 3115' de latitude nord et par 13642' de longitude est. Les terres du Japon nous restaient  moins de deux cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l'trave de la frgate.
En ce moment, j'tais appuy  l'avant, sur le bastingage de tribord. Conseil, post prs de moi, regardait devant lui. L'quipage, juch dans les haubans, examinait l'horizon qui se rtrcissait et s'obscurcissait peu  peu. Les officiers, armes de leur lorgnette de nuit, fouillaient l'obscurit croissante. Parfois le sombre Ocan tincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux nuages. Puis, toute trace lumineuse s'vanouissait dans les tnbres.
En observant Conseil, je constatai que ce brave garon subissait tant soit peu l'influence gnrale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-tre, et pour la premire fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un sentiment de curiosit.
" Allons, Conseil, lui dis-je, voil une dernire occasion d'empocher deux mille dollars.
- Que monsieur me permette de le lui dire, rpondit Conseil, je n'ai jamais compt sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas t plus pauvre.
- Tu as raison, Conseil. C'est une sotte affaire, aprs tout, et dans laquelle nous nous sommes lancs trop lgrement. Que de temps perdu, que d'motions inutiles! Depuis six mois dj, nous serions rentrs en France...
- Dans le petit appartement de monsieur, rpliqua Conseil, dans le Musum de monsieur! Et j'aurais dj class les fossiles de monsieur! Et le babiroussa de monsieur serait install dans sa cage du Jardin des Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale!
- Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se moquera de nous!
- Effectivement, rpondit tranquillement Conseil, je pense que l'on se moquera de monsieur. Et, faut-il le dire...?
- Il faut le dire, Conseil.
- Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il mrite!
- Vraiment!
- Quand on a l'honneur d'tre un savant comme monsieur, on ne s'expose pas... "
Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence gnral, une voix venait de se faire entendre. C'tait la voix de Ned Land, et Ned Land s'criait:
" Oh! la chose en question, sous le vent, par le travers  nous! "

A TOUTE VAPEUR

A ce cri, l'quipage entier se prcipita vers le harponneur, commandant, officiers, matres, matelots, mousses, jusqu'aux ingnieurs qui quittrent leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnrent leurs fourneaux. L'ordre de stopper avait t donn, et la frgate ne courait plus que sur son erre.
L'obscurit tait profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu voir. Mon coeur battait  se rompre.
Mais Ned Land ne s'tait pas tromp, et tous, nous apermes l'objet qu'il indiquait de la main.
A deux encablures de l'Abraham-Lincoln et de sa hanche de tribord, la mer semblait tre illumine par dessus. Ce n'tait point un simple phnomne de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le monstre, immerg  quelques toises de la surface des eaux, projetait cet clat trs intense, mais inexplicable, que mentionnaient les rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait tre produite par un agent d'une grande puissance clairante. La partie lumineuse dcrivait sur la mer un immense ovale trs allong, au centre duquel se condensait un foyer ardent dont l'insoutenable clat s'teignait par dgradations successives.
" Ce n'est qu'une agglomration de molcules phosphorescentes, s'cria l'un des officiers.
- Non, monsieur, rpliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou les salpes ne produisent une si puissante lumire. Cet clat est de nature essentiellement lectrique... D'ailleurs, voyez, voyez! il se dplace! il se meut en avant, en arrire! il s'lance sur nous! "
Un cri gnral s'leva de la frgate.
" Silence! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute! Machine en arrire! "
Les matelots se prcipitrent  la barre, les ingnieurs  leur machine. La vapeur fut immdiatement renverse et l'Abraham-Lincoln, abattant sur bbord, dcrivit un demi-cercle.
" La barre droite! Machine en avant! " cria le commandant Farragut.
Ces ordres furent excuts, et la frgate s'loigna rapidement du foyer lumineux.
Je me trompe. Elle voulut s'loigner, mais le surnaturel animal se rapprocha avec une vitesse double de la sienne.
Nous tions haletants. La stupfaction, bien plus que la crainte nous tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit le tour de la frgate qui filait alors quatorze noeuds. et l'enveloppa de ses nappes lectriques comme d'une poussire lumineuse. Puis il s'loigna de deux ou trois milles, laissant une trane phosphorescente comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arrire la locomotive d'un express. Tout d'un coup. des obscures limites de l'horizon, o il alla prendre son lan, le monstre fona subitement vers l'Abraham-Lincoln avec une effrayante rapidit, s'arrta brusquement  vingt pieds de ses prcintes, s'teignit non pas en s'abmant sous les eaux, puisque son clat ne subit aucune dgradation mais soudainement et comme si la source de ce brillant effluve se ft subitement tarie! Puis, il reparut de l'autre ct du navire, soit qu'il l'et tourn, soit qu'il et gliss sous sa coque. A chaque instant une collision pouvait se produire, qui nous et t fatale.
Cependant, je m'tonnais des manoeuvres de la frgate. Elle fuyait et n'attaquait pas. Elle tait poursuivie, elle qui devait poursuivre, et j'en fis l'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire si impassible, tait empreinte d'un indfinissable tonnement.
" Monsieur Aronnax, me rpondit-il, je ne sais  quel tre formidable j'ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frgate au milieu de cette obscurit. D'ailleurs, comment attaquer l'inconnu, comment s'en dfendre? Attendons le jour et les rles changeront.
- Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal?
- Non, monsieur, c'est videmment un narwal gigantesque, mais aussi un narwal lectrique.
- Peut-tre, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une gymnote ou une torpille!
- En effet, rpondit le commandant, et s'il possde en lui une puissance foudroyante, c'est  coup sr le plus terrible animal qui soit jamais sorti de la main du Crateur. C'est pourquoi, monsieur, je me tiendrai sur mes gardes. "
Tout l'quipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea  dormir. L'Abraham-Lincoln, ne pouvant lutter de vitesse, avait modr sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son ct, le narwal, imitant la frgate, se laissait bercer au gr des lames, et semblait dcid  ne point abandonner le thtre de la lutte.
Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression plus juste, il " s'teignit " comme un gros ver luisant. Avait-il fui? Il fallait le craindre, non pas l'esprer. Mais  une heure moins sept minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre, semblable  celui que produit une colonne d'eau, chasse avec une extrme violence.
Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous tions alors sur la dunette, jetant d'avides regards  travers les profondes tnbres.
" Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des baleines?
- Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue m'ait rapport deux mille dollars.
- En effet, vous avez droit  la prime. Mais, dites-moi, ce bruit n'est-il pas celui que font les ctacs rejetant l'eau par leurs vents?
- Le mme bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un ctac qui se tient l dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour.
- S'il est d'humeur  vous entendre, matre Land, rpondis-je d'un ton peu convaincu.
- Que je l'approche  quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien, et il faudra bien qu'il m'coute!
- Mais pour l'approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une baleinire  votre disposition?
- Sans doute, monsieur.
- Ce sera jouer la vie de mes hommes?
- Et la mienne! " rpondit simplement le harponneur.
Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense,  cinq milles au vent de l'Abraham-Lincoln. Malgr la distance, malgr le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les formidables battements de queue de l'animal et jusqu' sa respiration haletante. Il semblait qu'au moment o l'norme narwal venait respirer  la surface de l'ocan, l'air s'engouffrait dans ses poumons, comme fait la vapeur dans les vastes cylindres d'une machine de deux mille chevaux.
" Hum! pensai-je, une baleine qui aurait la force d'un rgiment de cavalerie, ce serait une jolie baleine! "
On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se prpara au combat. Les engins de pche furent disposs le long des bastingages. Le second fit charger ces espingoles qui lancent un harpon  une distance d'un mille, et de longues canardires  balles explosives dont la blessure est mortelle, mme aux plus puissants animaux. Ned Land s'tait content d'affter son harpon, arme terrible dans sa main.
A six heures, l'aube commena  poindre, et avec les premires lueurs de l'aurore disparut l'clat lectrique du narwal. A sept heures, le jour tait suffisamment fait, mais une brume matinale trs paisse rtrcissait l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la percer. De l, dsappointement et colre.
Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. Quelques officiers s'taient dj perchs  la tte des mts.
A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses volutes se levrent peu  peu. L'horizon s'largissait et se purifiait  la fois.
Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre.
" La chose en question, par bbord derrire! " cria le harponneur.
Tous les regards se dirigrent vers le point indiqu.
L,  un mille et demi de la frgate, un long corps noirtre mergeait d'un mtre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agite, produisait un remous considrable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec une telle puissance. Un immense sillage, d'une blancheur clatante, marquait le passage de l'animal et dcrivait une courbe allonge.
La frgate s'approcha du ctac. Je l'examinai en toute libert d'esprit. Les rapports du Shannon et de l'Helvelia avaient un peu exagr ses dimensions, et j'estimai sa longueur  deux cent cinquante pieds seulement. Quant  sa grosseur, je ne pouvais que difficilement l'apprcier; mais, en somme, l'animal me parut tre admirablement proportionn dans ses trois dimensions.
Pendant que j'observais cet tre phnomnal, deux jets de vapeur et d'eau s'lancrent de ses vents, et montrent  une hauteur de quarante mtres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J'en conclus dfinitivement qu'il appartenait  l'embranchement des vertbrs, classe des mammifres, sous-classe des monodelphiens, groupe des pisciformes, ordre des ctacs, famille... Ici, je ne pouvais encore me prononcer. L'ordre des ctacs comprend trois familles: les baleines, les cachalots et les dauphins, et c'est dans cette dernire que sont rangs les narwals. Chacune de ces famille se divise en plusieurs genres, chaque genre en espces, chaque espce en varits. Varit, espce, genre et famille me manquaient encore, mais je ne doutais pas de complter ma classification avec l'aide du ciel et du commandant Farragut.
L'quipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci, aprs avoir attentivement observ l'animal, fit appeler l'ingnieur. L'ingnieur accourut.
" Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression?
- Oui, monsieur, rpondit l'ingnieur.
- Bien. Forcez vos feux, et  toute vapeur! "
Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de la lutte avait sonn. Quelques instants aprs, les deux chemines de la frgate vomissaient des torrents de fume noire, et le pont frmissait sous le tremblotement des chaudires.
L'Abraham-Lincoln, chass en avant par sa puissante hlice, se dirigea droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indiffremment s'approcher  une demi-encablure; puis ddaignant de plonger, il prit une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance.
Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ, sans que la frgate gagnt deux toises sur le ctac Il tait donc vident qu' marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais
Le commandant Farragut tordait avec rage l'paisse touffe de poils qui foisonnait sous son menton.
" Ned Land? " cria-t-il.
Le Canadien vint  l'ordre.
" Eh bien, matre Land, demanda le commandant, me conseillez-vous encore de mettre mes embarcations  la mer?
- Non, monsieur, rpondit Ned Land, car cette bte-l ne se laissera prendre que si elle le veut bien.
- Que faire alors?
- Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre permission, s'entend, je vais m'installer sous les sous-barbes de beaupr, et si nous arrivons  longueur de harpon, je harponne.
- Allez, Ned, rpondit le commandant Farragut. Ingnieur, cria-t-il, faites monter la pression. "
Ned Land se rendit  son poste. Les feux furent plus activement pousss; l'hlice donna quarante-trois tours  la minute, et la vapeur fusa par les soupapes. Le loch jet, on constata que l'Abraham-Lincoln marchait  raison de dix-huit milles cinq diximes  l'heure.
Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles cinq diximes.
Pendant une heure encore, la frgate se maintint sous cette allure, sans gagner une toise! C'tait humiliant pour l'un des plus rapides marcheurs de la marine amricaine. Une sourde colre courait parmi l'quipage. Les matelots injuriaient le monstre, qui, d'ailleurs, ddaignait de leur rpondre. Le commandant Farragut ne se contentait plus de tordre sa barbiche, il la mordait.
L'ingnieur fut encore une fois appel.
" Vous avez atteint votre maximum de pression? Lui demanda le commandant.
- Oui, monsieur, rpondit l'ingnieur.
- Et vos soupapes sont charges?...
- A six atmosphres et demie.
- Chargez-les  dix atmosphres. "
Voil un ordre amricain s'il en fut. On n'et pas mieux fait sur le Mississippi pour distancer une " concurrence "!
" Conseil, dis-je  mon brave serviteur qui se trouvait prs de moi, sais-tu bien que nous allons probablement sauter?
- Comme il plaira  monsieur! " rpondit Conseil.
Eh bien! je l'avouerai, cette chance, il ne me dplaisait pas de la risquer.
Les soupapes furent charges. Le charbon s'engouffra dans les fourneaux. Les ventilateurs envoyrent des torrents d'air sur les brasiers. La rapidit de l'Abraham Lincoln s'accrut. Ses mts tremblaient jusque dans leurs emplantures, et les tourbillons de fume pouvaient  peine trouver passage par les chemines trop troites.
On jeta le loch une seconde fois.
" Eh bien! timonier? demanda le commandant Farragut.
- Dix neuf milles trois diximes, monsieur.
- Forcez les feux. "
L'ingnieur obit. Le manomtre marqua dix atmosphres. Mais le ctac " chauffa " lui aussi, sans doute, car, sans se gner, il fila ses dix-neuf milles et trois diximes.
Quelle poursuite! Non, je ne puis dcrire l'motion qui faisait vibrer tout mon tre. Ned Land se tenait  son poste, le harpon  la main. Plusieurs fois, l'animal se laissa approcher.
" Nous le gagnons! nous le gagnons! " s'cria le Canadien.
Puis, au moment o il se disposait  frapper, le ctac se drobait avec une rapidit que je ne puis estimer  moins de trente milles  l'heure. Et mme, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas de narguer la frgate en en faisant le tour! Un cri de fureur s'chappa de toutes les poitrines!
A midi, nous n'tions pas plus avancs qu' huit heures du matin.
Le commandant Farragut se dcida alors  employer des moyens plus directs.
" Ah! dit-il, cet animal-l va plus vite que l'Abraham-Lincoln! Eh bien: nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. Matre, des hommes  la pice de l'avant. "
Le canon de gaillard fut immdiatement charg et braqu. Le coup partit, mais le boulet passa  quelques pieds au-dessus du ctac, qui se tenait  un demi-mille.
" A un autre plus adroit! cria le commandant, et cinq cents dollars  qui percera cette infernale bte! "
Un vieux canonnier  barbe grise - que je vois encore - , l'oeil calme, la physionomie froide, s'approcha de sa pice, la mit en position et visa longtemps. Une forte dtonation clata,  laquelle se mlrent les hurrahs de l'quipage.
Le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais non pas normalement, et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre  deux milles en mer.
" Ah a! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-l est donc blind avec des plaques de six pouces!
- Maldiction! " s'cria le commandant Farragut.
La chasse recommena, et le commandant Farragut se penchant vers moi, me dit:
" Je poursuivrai l'animal jusqu' ce que ma frgate clate!
- Oui, rpondis-je, et vous aurez raison! "
On pouvait esprer que l'animal s'puiserait, et qu'il ne serait pas indiffrent  la fatigue comme une machine  vapeur. Mais il n'en fut rien. Les heures s'coulrent, sans qu'il donnt aucun signe d'puisement.
Cependant, il faut dire  la louange de l'Abraham-Lincoln qu'il lutta avec une infatigable tnacit. Je n'estime pas  moins de cinq cents kilomtres la distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse journe du 6 novembre! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le houleux ocan.
En ce moment, je crus que notre expdition tait termine, et que nous ne reverrions plus jamais le fantastique animal. Je me trompais.
A dix heures cinquante minutes du soir, la clart lectrique rapparut,  trois milles au vent de la frgate, aussi pure, aussi intense que pendant la nuit dernire.
Le narwal semblait immobile. Peut-tre, fatigu de sa journe, dormait-il, se laissant aller  l'ondulation des lames? Il y avait l une chance dont le commandant Farragut rsolut de profiter.
Il donna ses ordres. L'Abraham-Lincoln fut tenu sous petite vapeur, et s'avana prudemment pour ne pas veiller son adversaire. Il n'est pas rare de rencontrer en plein ocan des baleines profondment endormies que l'on attaque alors avec succs, et Ned Land en avait harponn plus d'une pendant son sommeil. Le Canadien alla reprendre son poste dans les sous-barbes du beaupr.
La frgate s'approcha sans bruit, stoppa  deux encablures de l'animal, et courut sur son erre. On ne respirait plus  bord. Un silence profond rgnait sur le pont. Nous n'tions pas  cent pieds du foyer ardent, dont l'clat grandissait et blouissait nos yeux.
En ce moment, pench sur la lisse du gaillard d'avant je voyais au-dessous de moi Ned Land, accroch d'une main  la martingale, de l'autre brandissant son terrible harpon Vingt pieds  peine le sparaient de l'animal immobile.
Tout d'un coup, son bras se dtendit violemment, et le harpon fut lanc. J'entendis le choc sonore de l'arme, qui semblait avoir heurt un corps dur.
La clart lectrique s'teignit soudain, et deux normes trombes d'eau s'abattirent sur le pont de la frgate, courant comme un torrent de l'avant  l'arrire, renversant les hommes, brisant les saisines des dromes.
Un choc effroyable se produisit, et, lanc par-dessus la lisse, sans avoir le temps de me retenir, je fus prcipit  la mer.

UNE BALEINE D'ESPECE INCONNUE

Bien que j'eusse t surpris par cette chute inattendue, je n'en conservai pas moins une impression trs nette de mes sensations.
Je fus d'abord entran  une profondeur de vingt pieds environ. Je suis bon nageur, sans prtendre galer Byron et Edgar Poe, qui sont des matres, et ce plongeon ne me fit point perdre la tte. Deux vigoureux coups de talons me ramenrent  la surface de la mer.
Mon premier soin fut de chercher des yeux la frgate. L'quipage s'tait-il aperu de ma disparition? L'Abraham-Lincoln avait-il vir de bord? Le commandant Farragut mettait-il une embarcation  la mer? Devais-je esprer d'tre sauv?
Les tnbres taient profondes. J'entrevis une masse noire qui disparaissait vers l'est, et dont les feux de position s'teignirent dans l'loignement. C'tait la frgate. Je me sentis perdu.
" A moi!  moi! " criai-je. en nageant vers l'Abraham-Lincoln d'un bras dsespr.
Mes vtements m'embarrassaient. L'eau les collait  mon corps, ils paralysaient mes mouvements. Je coulais! je suffoquais!...
" A moi! "
Ce fut le dernier cri que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me dbattis, entran dans l'abme...
Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis violemment ramen  la surface de lamer, et j'entendis, oui, j'entendis ces paroles prononces  mon oreille:
" Si monsieur veut avoir l'extrme obligeance de s'appuyer sur mon paule, monsieur nagera beaucoup plus  son aise. "
Je saisis d'une main le bras de mon fidle Conseil.
" Toi! dis-je, toi!
- Moi-mme, rpondit Conseil, et aux ordres de monsieur.
- Et ce choc t'a prcipit en mme temps que moi  la mer?
- Nullement. Mais tant au service de monsieur, j'ai suivi monsieur! "
Le digne garon trouvait cela tout naturel!
" Et la frgate? demandai-je.
- La frgate! rpondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle!
- Tu dis?
- Je dis qu'au moment o je me prcipitai  la mer, j'entendis les hommes de barre s'crier: "L'hlice et le gouvernail sont briss..."
- Briss?
- Oui! briss par la dent du monstre. C'est la seule avarie, je pense, que l'Abraham-Lincoln ait prouve. Mais, circonstance fcheuse pour nous, il ne gouverne plus.
- Alors, nous sommes perdus!
- Peut-tre, rpondit tranquillement Conseil. Cependant, nous avons encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien des choses! "
L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Je nageai plus vigoureusement; mais, gn par mes vtements qui me serraient comme un chape de plomb, j'prouvais une extrme difficult  me soutenir. Conseil s'en aperut.
" Que monsieur me permette de lui faire une incision ", dit-il.
Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en bas d'un coup rapide. Puis, il m'en dbarrassa lestement, tandis que je nageais pour tous deux.
A mon tour, je rendis le mme service  Conseil, et nous continumes de " naviguer " l'un prs de l'autre.
Cependant, la situation n'en tait pas moins terrible. Peut-tre notre disparition n'avait-elle pas t remarque, et l'et-elle t, la frgate ne pouvait revenir sous le vent  nous, tant dmonte de son gouvernail. Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations.
Conseil raisonna froidement dans cette hypothse et fit son plan en consquence. tonnante nature! Ce phlegmatique garon tait l comme chez lui!
Il fut donc dcid que notre seule chance de salut tant d'tre recueillis par les embarcations de l'Abraham-Lincoln, nous devions nous organiser de manire a les attendre le plus longtemps possible. Je rsolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les puiser simultanment, et voici ce qui fut convenu: pendant que l'un de nous, tendu sur le dos, se tiendrait, immobile, les bras croiss, les jambes allonges, l'autre nagerait et le pousserait en avant. Ce rle de remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes, et nous relayant ainsi, nous pouvions surnager pendant quelques heures, et peut-tre jusqu'au lever du jour.
Faible chance! mais l'espoir est si fortement enracin au coeur de l'homme! Puis, nous tions deux. Enfin je l'affirme bien que cela paraisse improbable - , si je cherchais  dtruire en moi toute illusion, si je voulais " dsesprer ", je ne le pouvais pas!
La collision de la frgate et du ctac s'tait produite vers onze heures du soir environ. Je comptais donc sur huit heures de nage jusqu'au lever du soleil. Opration rigoureusement praticable, en nous relayant. La mer assez belle, nous fatiguait peu. Parfois, je cherchais  percer du regard ces paisses tnbres que rompait seule la phosphorescence provoque par nos mouvements. Je regardais ces ondes lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se tachait de plaques livides. On et dit que nous tions plongs dans un bain de mercure.
Vers une heure du matin, je fus pris d'une extrme fatigue. Mes membres se raidirent sous l'treinte de crampes violentes. Conseil dut me soutenir, et le soin de notre conservation reposa sur lui seul. J'entendis bientt haleter le pauvre garon; sa respiration devint courte et presse. Je compris qu'il ne pouvait rsister longtemps.
" Laisse-moi! laisse-moi! lui dis-je.
- Abandonner monsieur! jamais! rpondit-il. Je compte bien me noyer avant lui! "
En ce moment, la lune apparut  travers les franges d'un gros nuage que le vent entranait dans l'est. La surface de la mer tincela sous ses rayons. Cette bienfaisante lumire ranima nos forces. Ma tte se redressa. Mes regards se portrent  tous les points de l'horizon. J'aperus la frgate. Elle tait  cinq mille de nous, et ne formait plus qu'une masse sombre,  peine apprciable! Mais d'embarcations, point!
Je voulus crier. A quoi bon,  pareille distance! Mes lvres gonfles ne laissrent passer aucun son. Conseil put articuler quelques mots, et je l'entendis rpter  plusieurs reprises:
" A nous!  nous! "
Nos mouvements un instant suspendus, nous coutmes. Et, ft-ce un de ces bourdonnements dont le sang oppress emplit l'oreille, mais il me sembla qu'un cri rpondait au cri de Conseil.
" As-tu entendu? murmurai-je.
- Oui! oui! "
Et Conseil jeta dans l'espace un nouvel appel dsespr.
Cette fois, pas d'erreur possible! Une voix humaine rpondait  la ntre! tait-ce la voix de quelque infortun, abandonn au milieu de l'Ocan, quelque autre victime du choc prouv par le navire? Ou plutt une embarcation de la frgate ne nous hlait-elle pas dans l'ombre?
Conseil fit un suprme effort, et, s'appuyant sur mon paule, tandis que je rsistais dans une dernire convulsion, il se dressa  demi hors de l'eau et retomba puis.
" Qu'as-tu vu?
- J'ai vu... murmura-t-il, j'ai vu... mais ne parlons pas... gardons toutes nos forces!... "
Qu'avait-il vu? Alors, je ne sais pourquoi, la pense du monstre me vint pour la premire fois  l'esprit!... Mais cette voix cependant?... Les temps ne sont plus o les Jonas se rfugient dans le ventre des baleines!
Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la tte, regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel rpondait une voix de plus en plus rapproche. Je l'entendais  peine. Mes forces taient  bout; mes doigts s'cartaient; ma main ne me fournissait plus un point d'appui; ma bouche, convulsivement ouverte, s'emplissait d'eau sale; le froid m'envahissait. Je relevai la tte une dernire fois, puis, je m'abmai...
En cet instant, un corps dur me heurta. Je m'y cramponnai. Puis, je sentis qu'on me retirait, qu'on me ramenait  la surface de l'eau, que ma poitrine se dgonflait, et je m'vanouis...
Il est certain que je revins promptement  moi, grce  de vigoureuses frictions qui me sillonnrent le corps. J'entr'ouvris les yeux...
" Conseil! murmurai-je.
- Monsieur m'a sonn? " rpondit Conseil.
En ce moment, aux dernires clarts de la lune qui s'abaissait vers l'horizon, j'aperus une figure qui n'tait pas celle de Conseil, et que je reconnus aussitt.
" Ned! m'criai-je
- En personne, monsieur, et qui court aprs sa prime! rpondit le Canadien.
- Vous avez t prcipit  la mer au choc de la frgate?
- Oui, monsieur le professeur, mais plus favoris que vous, j'ai pu prendre pied presque immdiatement sur un lot flottant.
- Un lot?
- Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque.
- Expliquez-vous, Ned.
- Seulement, j'ai bientt compris pourquoi mon harpon n'avait pu l'entamer et s'tait mouss sur sa peau.
- Pourquoi, Ned, pourquoi?
- C'est que cette bte-l, monsieur le professeur, est faite en tle d'acier! "
Il faut que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes souvenirs, que je contrle moi-mme mes assertions.
Les dernires paroles du Canadien avaient produit un revirement subit dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'tre ou de l'objet  demi immerg qui nous servait de refuge. Je l'prouvai du pied. C'tait videmment un corps dur, impntrable, et non pas cette substance molle qui forme la masse des grands mammifres marins.
Mais ce corps dur pouvait tre une carapace osseuse, semblable  celle des animaux antdiluviens, et j'en serais quitte pour classer le monstre parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les alligators.
Eh bien! non! Le dos noirtre qui me supportait tait lisse, poli, non imbriqu. Il rendait au choc une sonorit mtallique, et, si incroyable que cela ft, il semblait que, dis-je, il tait fait de plaques boulonnes.
Le doute n'tait pas possible! L'animal, le monstre, le phnomne naturel qui avait intrigu le monde savant tout entier, boulevers et fourvoy l'imagination des marins des deux hmisphres, il fallait bien le reconnatre, c'tait un phnomne plus tonnant encore, un phnomne de main d'homme.
La dcouverte de l'existence de l'tre le plus fabuleux, le plus mythologique, n'et pas, au mme degr, surpris ma raison. Que ce qui est prodigieux vienne du Crateur, c'est tout simple. Mais trouver tout  coup, sous ses yeux, l'impossible mystrieusement et humainement ralis, c'tait  confondre l'esprit!
Il n'y avait pas  hsiter cependant. Nous tions tendus sur le dos d'une sorte de bateau sous-marin, qui prsentait, autant que j'en pouvais juger, la forme d'un immense poisson d'acier. L'opinion de Ned Land tait faite sur ce point. Conseil et moi, nous ne pmes que nous y ranger.
" Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un mcanisme de locomotion et un quipage pour le manoeuvrer?
- videmment, rpondit le harponneur, et nanmoins, depuis trois heures que j'habite cette le flottante, elle n'a pas donn sign de vie.
- Ce bateau n'a pas march?
- Non, monsieur Aronnax. Il se laisse bercer au gr des lames, mais il ne bouge pas.
- Nous savons,  n'en pas douter, cependant, qu'il est dou d'une grande vitesse. Or, comme il faut une machine pour produire cette vitesse et un mcanicien pour conduire cette machine, j'en conclus... que nous sommes sauvs.
- Hum! " fit Ned Land d'un ton rserv.
En ce moment, et comme pour donner raison  mon argumentation, un bouillonnement se fit  l'arrire de cet trange appareil, dont le propulseur tait videmment une hlice, et il se mit en mouvement. Nous n'emes que le temps de nous accrocher  sa partie suprieure qui mergeait de quatre-vingts centimtres environ. Trs heureusement sa vitesse n'tait pas excessive.
" Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien  dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas deux dollars de ma peau! "
Moins encore, aurait pu dire le Canadien. Il devenait donc urgent de communiquer avec les tres quelconques renferms dans les flancs de cette machine. Je cherchai  sa surface une ouverture, un panneau, " un trou d'homme ", pour employer l'expression technique; mais les lignes de boulons, solidement rabattues sur la jointure des tles, taient nettes et uniformes.
D'ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurit profonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pntrer  l'intrieur de ce bateau sous-marin.
Ainsi donc, notre salut dpendait uniquement du caprice des mystrieux timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous tions perdus! Ce cas except, je ne doutais pas de la possibilit d'entrer en relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas eux-mmes leur air, il fallait ncessairement qu'ils revinssent de temps en temps  la surface de l'Ocan pour renouveler leur provision de molcules respirables. Donc, ncessit d'une ouverture qui mettait l'intrieur du bateau en communication avec l'atmosphre.
Quant  l'espoir d'tre sauv par le commandant Farragut, il fallait y renoncer compltement. Nous tions entrans vers l'ouest, et j'estimai que notre vitesse, relativement modre, atteignait douze milles  l'heure. L'hlice battait les flots avec une rgularit mathmatique, mergeant quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente  une grande hauteur.
Vers quatre heures du matin, la rapidit de l'appareil s'accrut. Nous rsistions difficilement  ce vertigineux entranement, lorsque les lames nous battaient de plein fouet. Heureusement, Ned rencontra sous sa main un large organeau fix  la partie suprieure du dos de tle, et nous parvnmes  nous y accrocher solidement.
Enfin cette longue nuit s'coula. Mon souvenir incomplet ne permet pas d'en retracer toutes les impressions. Un seul dtail me revient  l'esprit. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus entendre plusieurs fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive produite par des accords lointains. Quel tait donc le mystre de cette navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement l'explication? Quels tres vivaient dans cet trange bateau? Quel agent mcanique lui permettait de se dplacer avec une si prodigieuse vitesse?
Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne tardrent pas  se dchirer. J'allais procder  un examen attentif de la coque qui formait  sa partie suprieure une sorte de plate-forme horizontale, quand je la sentis s'enfoncer peu  peu.
" Eh! mille diables! s'cria Ned Land, frappant du pied la tle sonore, ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers! "
Mais il tait difficile de se faire entendre au milieu des battements assourdissants de l'hlice. Heureusement, le mouvement d'immersion s'arrta.
Soudain, un bruit de ferrures violemment pousses se produisit  l'intrieur du bateau. Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un cri bizarre et disparut
aussitt.
Quelques instants aprs, huit solides gaillards, le visage voil, apparaissaient silencieusement, et nous entranaient dans leur formidable machine.

MOBILIS IN MOBILE

Cet enlvement, si brutalement excut, s'tait accompli avec la rapidit de l'clair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le temps de nous reconnatre. Je ne sais ce qu'ils prouvrent en se sentant introduits dans cette prison flottante; mais, pour mon compte, un rapide frisson me glaa l'piderme. A qui avions-nous affaire? Sans doute  quelques pirates d'une nouvelle espce qui exploitaient la mer  leur faon.
A peine l'troit panneau fut-il referm sur moi, qu'une obscurit profonde m'enveloppa. Mes yeux, imprgns de la lumire extrieure, ne purent rien percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux chelons d'une chelle de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement saisis, me suivaient. Au bas de l'chelle, une porte s'ouvrit et se referma immdiatement sur nous avec un retentissement sonore.
Nous tions seuls. O? Je ne pouvais le dire,  peine l'imaginer. Tout tait noir, mais d'un noir si absolu, qu'aprs quelques minutes, mes yeux n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indtermines qui flottent dans les plus profondes nuits.
Cependant, Ned Land, furieux de ces faons de procder, donnait un libre cours  son indignation.
" Mille diables! s'criait-il, voil des gens qui en remonteraient aux Caldoniens pour l'hospitalit! Il ne leur manque plus que d'tre anthropophages! Je n'en serais pas surpris, mais je dclare que l'on ne me mangera pas sans que je proteste!
- Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, rpondit tranquillement Conseil. Ne vous emportez pas avant l'heure. Nous ne sommes pas encore dans la rtissoire!
- Dans la rtissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four,  coup sr! Il y fait assez noir. Heureusement, mon "bowie-kniff " ne m'a pas quitt, et j'y vois toujours assez clair pour m'en servir. Le premier de ces bandits qui met la main sur moi...
- Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors au harponneur, et ne nous compromettez point par d'inutiles violences. Qui sait si on ne nous coute pas! Tchons plutt de savoir o nous sommes! "
Je marchai en ttonnant. Aprs cinq pas, je rencontrai une muraille de fer, faite de tles boulonnes. Puis, me retournant, je heurtai une table de bois, prs de laquelle taient rangs plusieurs escabeaux. Le plancher de cette prison se dissimulait sous une paisse natte de phormium qui assourdissait le bruit des pas. Les murs nus ne rvlaient aucune trace de porte ni de fentre. Conseil, faisant un tour en sens inverse, me rejoignit, et nous revnmes au milieu de cette cabine, qui devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. Quant  sa hauteur, Ned Land, malgr sa grande taille, ne put la mesurer.
Une demi-heure s'tait dj coule sans que la situation se ft modifie, quand, d'une extrme obscurit, nos yeux passrent subitement  la plus violente lumire. Notre prison s'claira soudain, c'est--dire qu'elle s'emplit d'une matire lumineuse tellement vive que je ne pus d'abord en supporter l'clat. A sa blancheur,  son intensit, je reconnus cet clairage lectrique, qui produisait autour du bateau sous-marin comme un magnifique phnomne de phosphorescence. Aprs avoir involontairement ferm les yeux, je les rouvris, et je vis que l'agent lumineux s'chappait d'un demi-globe dpoli qui s'arrondissait  la partie suprieure de la cabine.
" Enfin! on y voit clair! s'cria Ned Land, qui, son couteau  la main, se tenait sur la dfensive.
- Oui, rpondis-je, risquant l'antithse, mais la situation n'en est pas moins obscure.
- Que monsieur prenne patience ", dit l'impassible Conseil.
Le soudain clairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les moindres dtails. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux. La porte invisible devait tre hermtiquement ferme. Aucun bruit n'arrivait  notre oreille. Tout semblait mort  l'intrieur de ce bateau. Marchait-il, se maintenait-il  la surface de l'Ocan, s'enfonait-il dans ses profondeurs? Je ne pouvais le deviner.
Cependant, le globe lumineux ne s'tait pas allum sans raison. j'esprais donc que les hommes de l'quipage ne tarderaient pas  se montrer. Quand on veut oublier les gens, on n'claire pas les oubliettes.
Je ne me trompais pas. Un bruit de verrou se fit entendre, la porte s'ouvrit, deux hommes parurent.
L'un tait de petite taille, vigoureusement muscl, large d'paules, robuste de membres, la tte forte, la chevelure abondante et noire, la moustache paisse, le regard vif et pntrant, et toute sa personne empreinte de cette vivacit mridionale qui caractrise en France les populations provenales. Diderot a trs justement prtendu que le geste de l'homme est mtaphorique, et ce petit homme en tait certainement la preuve vivante. On sentait que dans son langage habituel, il devait prodiguer les prosopopes, les mtonymies et les hypallages. Ce que. d'ailleurs, je ne fus jamais  mme de vrifier, car il employa toujours devant moi un idiome singulier et absolument incomprhensible.
Le second inconnu mrite une description plus dtaille. Un disciple de Gratiolet ou d'Engel et lu sur sa physionomie  livre ouvert. Je reconnus sans hsiter ses qualits dominantes - la confiance en lui, car sa tte se dgageait noblement sur l'arc form par la ligne de ses paules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance: - le calme, car sa peau, ple plutt que colore, annonait la tranquillit du sang; - l'nergie, que dmontrait la rapide contraction de ses muscles sourciliers; le courage enfin, car sa vaste respiration dnotait une grande expansion vitale.
J'ajouterai que cet homme tait fier, que son regard ferme et calme semblait reflter de hautes penses, et que de tout cet ensemble, de l'homognit des expressions dans les gestes du corps et du visage, suivant l'observation des physionomistes, rsultait une indiscutable franchise.
Je me sentis " involontairement " rassur en sa prsence, et j'augurai bien de notre entrevue.
Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pu le prciser. Sa taille tait haute, son front large, son nez droit, sa bouche nettement dessine. ses dents magnifiques, ses mains fines, allonges, minemment " psychiques " pour employer un mot de la chirognomonie, c'est--dire dignes de servir une me haute et passionne. Cet homme formait certainement le plus admirable type que j'eusse jamais rencontr. Dtail particulier, ses yeux, un peu carts l'un de l'autre, pouvaient embrasser simultanment prs d'un quart de l'horizon. Cette facult je l'ai vrifi plus tard se doublait d'une puissance de vision encore suprieure  celle de Ned Land. Lorsque cet inconnu fixait un objet, la ligne de ses sourcils se fronait, ses larges paupires se rapprochaient de manire  circonscrire la pupille des yeux et  rtrcir ainsi l'tendue du champ visuel, et il regardait! Quel regard! comme il grossissait les objets rapetisss par l'loignement! comme il vous pntrait jusqu' l'me! comme il perait ces nappes liquides, si opaques  nos yeux, et comme il lisait au plus profond des mers!...
Les deux inconnus, coiffs de brets faits d'une fourrure de loutre marine, et chausss de bottes de mer en peau de phoque, portaient des vtements d'un tissu particulier, qui dgageaient la taille et laissaient une grande libert de mouvements.
Le plus grand des deux videmment le chef du bord - nous examina avec une extrme attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant vers son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue que je ne pus reconnatre. C'tait un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont les voyelles semblaient soumises  une accentuation trs varie.
L'autre rpondit par un hochement de tte, et ajouta deux ou trois mots parfaitement incomprhensibles. Puis du regard il parut m'interroger directement.
Je rpondis, en bon franais, que je n'entendais point son langage; mais il ne sembla pas me comprendre, et la situation devint assez embarrassante.
" Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces messieurs en saisiront peut-tre quelques mots! "
Je recommenai le rcit de nos aventures, articulant nettement toutes mes syllabes, et sans omettre un seul dtail. Je dclinai nos noms et qualits; puis, je prsentai dans les formes le professeur Aronnax, son domestique Conseil, et matre Ned Land, le harponneur.
L'homme aux yeux doux et calmes m'couta tranquillement, poliment mme, et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie n'indiqua qu'il et compris mon histoire. Quand j'eus fini, il ne pronona pas un seul mot.
Restait encore la ressource de parler anglais. Peut-tre se ferait-on entendre dans cette langue qui est  peu prs universelle. Je la connaissais, ainsi que la langue allemande, d'une manire suffisante pour la lire couramment, mais non pour la parler correctement. Or, ici, il fallait surtout se faire comprendre.
" Allons,  votre tour, dis-je au harponneur. A vous, matre Land, tirez de votre sac le meilleur anglais qu'ait jamais parl un Anglo-Saxon. et tchez d'tre plus heureux que moi. "
Ned ne se fit pas prier et recommena mon rcit que je compris  peu prs. Le fond fut le mme, mais la forme diffra. Le Canadien, emport par son caractre, y mit beaucoup d'animation. Il se plaignit violemment d'tre emprisonn au mpris du droit des gens, demanda en vertu de quelle loi on le retenait ainsi, invoqua l'habeas corpus, menaa de poursuivre ceux qui le squestraient indment, se dmena, gesticula, cria, et finalement, il fit comprendre par un geste expressif que nous mourions de faim.
Ce qui tait parfaitement vrai, mais nous l'avions  peu prs oubli.
A sa grande stupfaction, le harponneur ne parut pas avoir t plus intelligible que moi. Nos visiteurs ne sourcillrent pas. Il tait vident qu'ils ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday.
Fort embarrass, aprs avoir puis vainement nos ressources philologiques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me dit:
" Si monsieur m'y autorise, je raconterai la chose en allemand.
- Comment! tu sais l'allemand? m'criai-je.
- Comme un Flamand, n'en dplaise  monsieur.
- Cela me plat, au contraire. Va, mon garon. "
Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisime fois les diverses pripties de notre histoire. Mais, malgr les lgantes tournures et la belle accentuation du narrateur, la langue allemande n'eut aucun succs.
Enfin, pouss  bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes premires tudes, et j'entrepris de narrer nos aventures en latin. Cicron se ft bouch les oreilles et m'et renvoy  la cuisine, mais cependant, je parvins  m'en tirer. Mme rsultat ngatif.
Cette dernire tentative dfinitivement avorte, les deux inconnus changrent quelques mots dans leur incomprhensible langage, et se retirrent, sans mme nous avoir adresse un de ces gestes rassurants qui ont cours dans tous les pays du monde. La porte se referma.
" C'est une infamie! s'cria Ned Land, qui clata pour la vingtime fois. Comment! on leur parle franais, anglais, allemand, latin,  ces coquins-l, et il n'en est pas un qui ait la civilit de rpondre!
Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la colre ne mnerait  rien.
- Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible compagnon, que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de fer?
- Bah! fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir longtemps!
- Mes amis, dis-je, il ne faut pas se dsesprer. Nous nous sommes trouvs dans de plus mauvaises passes. Faites-moi donc le plaisir d'attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l'quipage de ce bateau.
- Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. Ce sont des coquins...
- Bon! et de quel pays?
- Du pays des coquins!
- Mon brave Ned, ce pays-l n'est pas encore suffisamment indiqu sur la mappemonde, et j'avoue que la nationalit de ces deux inconnus est difficile  dterminer! Ni Anglais, ni Franais, ni Allemands, voil tout ce que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tent d'admettre que ce commandant et son second sont ns sous de basses latitudes. Il y a du mridional en eux. Mais sont-ils espagnols, turcs, arabes ou indiens, c'est ce que leur type physique ne me permet pas de dcider. Quant  leur langage. il est absolument incomprhensible.
Voil le dsagrment de ne pas savoir toutes les langues, rpondit Conseil, ou le dsavantage de ne pas avoir une langue unique!
- Ce qui ne servirait  rien! rpondit Ned Land. Ne voyez-vous pas que ces gens-l ont un langage  eux, un langage invent pour dsesprer les braves gens qui demandent  dner! Mais, dans tous les pays de la terre ouvrir la bouche, remuer les mchoires, happer des dents et des lvres, est-ce que cela ne se comprend pas de reste? Est-ce que cela ne veut pas dire  Qubec comme aux Pomotou,  Paris comme aux antipodes: J'ai faim! donnez-moi  manger!...
- Oh! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes!... "
Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit. Un stewart entra. Il nous apportait des vtements, vestes et culottes de mer, faites d'une toffe dont je ne reconnus pas la nature. Je me htai de les revtir, et mes compagnons m'imitrent.
Pendant ce temps, le stewart muet, sourd peut-tre avait dispos la table et plac trois couverts.
" Voil quelque chose de srieux, dit Conseil, et cela s'annonce bien.
- Bah! rpondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous qu'on mange ici? du foie de tortue, du filet de requin, du beefsteak de chien de mer!
- Nous verrons bien! " dit Conseil.
Les plats, recouverts de leur cloche d'argent, furent symtriquement poss sur la nappe, et nous prmes place  table. Dcidment, nous avions affaire  des gens civiliss, et sans la lumire lectrique qui nous inondait, je me serais cru dans la salle  manger de l'htel Adelphi,  Liverpool, ou du Grand-Htel,  Paris. Je dois dire toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. L'eau tait frache et limpide, mais c'tait de l'eau - ce qui ne fut pas du got de Ned Land. Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus divers poissons dlicatement apprts; mais, sur certains plats, excellents d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n'aurais mme su dire  quel rgne, vgtal ou animal, leur contenu appartenait. Quant au service de table, il tait lgant et d'un got parfait. Chaque ustensile, cuiller, fourchette, couteau, assiette, portait une lettre entoure d'une devise en exergue, et dont voici le fac-simil exact:
Mobile dans l'lment mobile! Cette devise s'appliquait justement  cet appareil sous-marin,  la condition de traduire la prposition in par dans et non par sur. La lettre N formait sans doute l'initiale du nom de l'nigmatique personnage qui commandait au fond des mers!
Ned et Conseil ne faisaient pas tant de rflexions. Ils dvoraient, et je ne tardai pas  les imiter. J'tais, d'ailleurs, rassur sur notre sort, et il me paraissait vident que nos htes ne voulaient pas nous laisser mourir d'inanition.
Cependant, tout finit ici-bas, tout passe, mme la faim de gens qui n'ont pas mang depuis quinze heures. Notre apptit satisfait, le besoin de sommeil se fit imprieusement sentir. Raction bien naturelle, aprs l'interminable nuit pendant laquelle nous avions lutt contre la mort.
" Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil.
- Et moi, je dors! " rpondit Ned Land.
Mes deux compagnons s'tendirent sur le tapis de la cabine, et furent bientt plongs dans un profond sommeil.
Pour mon compte, je cdai moins facilement  ce violent besoin de dormir. Trop de penses s'accumulaient dans mon esprit, trop de questions insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes paupires entr'ouvertes! O tions-nous? Quelle trange puissance nous emportait? Je sentais - ou plutt je croyais sentir - l'appareil s'enfoncer vers les couches les plus recules de la mer. De violents cauchemars m'obsdaient. J'entrevoyais dans ces mystrieux asiles tout un monde d'animaux inconnus, dont ce bateau sous-marin semblait tre le congnre, vivant, se mouvant, formidable comme eux!... Puis, mon cerveau se calma, mon imagination se fondit en une vague somnolence, et je tombai bientt dans un morne sommeil.

LES COLERES DE NED LAND

Quelle fut la dure de ce sommeil, je l'ignore; mais il dut tre long, car il nous reposa compltement de nos fatigues. Je me rveillai le premier. Mes compagnons n'avaient pas encore boug, et demeuraient tendus dans leur coin comme des masses inertes.
A peine relev de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau dgag, mon esprit net. Je recommenai alors un examen attentif de notre cellule.
Rien n'tait chang  ses dispositions intrieures. La prison tait reste prison, et les prisonniers, prisonniers. Cependant le stewart, profitant de notre sommeil, avait desservi la table. Rien n'indiquait donc une modification prochaine dans cette situation, et je me demandai srieusement si nous tions destins  vivre indfiniment dans cette cage.
Cette perspective me sembla d'autant plus pnible que, si mon cerveau tait libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine singulirement oppresse. Ma respiration se faisait difficilement. L'air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la cellule ft vaste, il tait vident que nous avions consomm en grande partie l'oxygne qu'elle contenait. En effet, chaque homme dpense en une heure, l'oxygne renferm dans cent litres d'air et cet air, charg alors d'une quantit presque gale d'acide carbonique, devient irrespirable.
Il tait donc urgent de renouveler l'atmosphre de notre prison, et, sans doute aussi, L'atmosphre du bateau sous-marin.
L se posait une question  mon esprit. Comment procdait le commandant de cette demeure flottante? Obtenait-il de l'air par des moyens chimiques, en dgageant par la chaleur l'oxygne contenu dans du chlorate de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse caustique? Dans ce cas, il devait avoir conserv quelques relations avec les continents, afin de se procurer les matires ncessaires  cette opration. Se bornait-il seulement  emmagasiner l'air sous de hautes pressions dans des rservoirs, puis  le rpandre suivant les besoins de son quipage? Peut-tre. Ou, procd plus commode. plus conomique, et par consquent plus probable, se contentait-il de revenir respirer  la surface des eaux, comme un ctac. et de renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosphre? Quoi qu'il en soit. et quelle que ft la mthode, il me paraissait prudent de l'employer sans retard.
En effet, j'tais dj rduit  multiplier mes inspirations pour extraire de cette cellule le peu d'oxygne qu'elle renfermait, quand, soudain, je fus rafrachi par un courant d'air pur et tout parfum d'manations salines. C'tait bien la brise de mer, vivifiante et charge d'iode! J'ouvris largement la bouche, et mes poumons se saturrent de fraches molcules. En mme temps, je sentis un balancement, un roulis de mdiocre amplitude, mais parfaitement dterminable. Le bateau, le monstre de tle venait videmment de remonter  la surface de l'Ocan pour y respirer  la faon des baleines. Le mode de ventilation du navire tait donc parfaitement reconnu.
Lorsque j'eus absorb cet air pur  pleine poitrine, je cherchai le conduit, l'" arifre ", si l'on veut, qui laissait arriver jusqu' nous ce bienfaisant effluve. et je ne tardai pas  le trouver. Au-dessus de la porte s'ouvrait un trou d'arage laissant passer une frache colonne d'air, qui renouvelait ainsi l'atmosphre appauvrie de la cellule.
J'en tais l de mes observations, quand Ned et Conseil s'veillrent presque en mme temps, sous l'influence de cette aration revivifiante. Ils se frottrent les yeux, se dtirrent les bras et furent sur pied en un instant.
" Monsieur a bien dormi? me demanda Conseil avec sa politesse quotidienne.
- Fort bien, mon brave garon, rpondis-je. Et, vous, matre Ned Land?
- Profondment, monsieur le professeur. Mais, je ne sais si je me trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer? "
Un marin ne pouvait s'y mprendre, et je racontai au Canadien ce qui s'tait pass pendant son sommeil.
" Bon! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que nous entendions, lorsque le prtendu narwal se trouvait en vue de l'Abraham-Lincoln.
- Parfaitement, matre Land, c'tait sa respiration!
- Seulement, monsieur Aronnax, je n'ai aucune ide de l'heure qu'il est,  moins que ce ne soit l'heure du dner?
- L'heure du dner, mon digne harponneur? Dites, au moins, l'heure du djeuner, car nous sommes certainement au lendemain d'hier.
- Ce qui dmontre, rpondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre heures de sommeil.
- C'est mon avis. rpondis-je.
- Je ne vous contredis point, rpliqua Ned Land. Mais dner ou djeuner, le stewart sera le bienvenu, qu'il apporte l'un ou l'autre.
- L'un et l'autre, dit Conseil
- Juste, rpondit le Canadien, nous avons droit  deux repas, et pour mon compte, je ferai honneur  tous les deux.
- Eh bien! Ned, attendons, rpondis-je. Il est vident que ces inconnus n'ont pas l'intention de nous laisser mourir de faim, car, dans ce cas, le dner d'hier soir n'aurait aucun sens.
 - A moins qu'on ne nous engraisse! riposta Ned.
- Je proteste, rpondis-je. Nous ne sommes point tombs entre les mains de cannibales!
- Une fois n'est pas coutume, rpondit srieusement le Canadien. Qui sait si ces gens-l ne sont pas privs depuis longtemps de chair frache, et dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitus comme monsieur le professeur, son domestique et moi...
- Chassez ces ides, matre Land, rpondis-je au harponneur, et surtout. ne partez pas de l pour vous emporter contre nos htes, ce qui ne pourrait qu'aggraver la situation.
- En tout cas, dit le harponneur, j'ai une faim de tous les diables, et dner ou djeuner, le repas n'arrive gure!
- Matre Land, rpliquai-je, il faut se conformer au rglement du bord, et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du matre-coq.
- Eh bien! on le mettra  l'heure, rpondit tranquillement Conseil.
- Je vous reconnais l, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien. Vous usez peu votre bile et vos nerfs! Toujours calme! Vous seriez capable de dire vos grces avant votre bndicit, et de mourir de faim plutt que de vous plaindre!
- A quoi cela servirait-il? demanda Conseil.
- Mais cela servirait  se plaindre! C'est dj quelque chose. Et si ces pirates - je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier monsieur le professeur qui dfend de les appeler cannibales - , si ces pirates se figurent qu'ils vont me garder dans cette cage o j'touffe, sans apprendre de quels jurons j'assaisonne mes emportements, ils se trompent! Voyons, monsieur Aronnax. parlez franchement. Croyez-vous qu'ils nous tiennent longtemps dans cette bote de fer?
- A dire vrai, je n'en sais pas plus long que vous, ami Land.
- Mais enfin, que supposez-vous?
- Je suppose que le hasard nous a rendus matres d'un secret important. Or, l'quipage de ce bateau sous-marin a intrt  le garder, et si cet intrt est plus grave que la vie de trois hommes, je crois notre existence trs compromise. Dans le cas contraire,  la premire occasion, le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde habit par nos semblables.
- A moins qu'il ne nous enrle parmi son quipage, dit Conseil, et qu'il nous garde ainsi...
- Jusqu'au moment, rpliqua Ned Land, o quelque frgate, plus rapide ou plus adroite que l'Abraham-Lincoln, s'emparera de ce nid de forbans, et enverra son quipage et nous respirer une dernire fois au bout de sa grand'vergue.
- Bien raisonn, matre Land, rpliquai-je. Mais on ne nous a pas encore fait, que je sache, de proposition  cet gard. Inutile donc de discuter le parti que nous devrons prendre, le cas chant. Je vous le rpte, attendons, prenons conseil des circonstances, et ne faisons rien, puisqu'il n'y a rien  faire.
- Au contraire! monsieur le professeur, rpondit le harponneur, qui n'en voulait pas dmordre, il faut faire quelque chose.
- Eh! quoi donc, matre Land?
- Nous sauver.
- Se sauver d'une prison "terrestre" est souvent difficile, mais d'une prison sous-marine, cela me parat absolument impraticable.
- Allons, ami Ned, demanda Conseil, que rpondez-vous  l'objection de monsieur? Je ne puis croire qu'un Amricain soit jamais  bout de ressources! "
Le harponneur. visiblement embarrass, se taisait. Une fuite, dans les conditions o le hasard nous avait jets, tait absolument impossible. Mais un Canadien est  demi franais, et matre Ned Land le fit bien voir par sa rponse.
" Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il aprs quelques instants de rflexion, vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne peuvent s'chapper de leur prison?
- Non, mon ami.
- C'est bien simple, il faut qu'ils s'arrangent de manire  y rester.
- Parbleu! fit Conseil, vaut encore mieux tre dedans que dessus ou dessous!
- Mais aprs avoir jet dehors geliers, porte-clefs et gardiens, ajouta Ned Land.
- Quoi, Ned? vous songeriez srieusement  vous emparer de ce btiment?
- Trs srieusement, rpondit le Canadien.
- C'est impossible.
- Pourquoi donc, monsieur? Il peut se prsenter quelque chance favorable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous empcher d'en profiter. S'ils ne sont qu'une vingtaine d'hommes  bord de cette machine, ils ne feront pas reculer deux Franais et un Canadien, je suppose! "
Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter. Aussi, me contentai-je de rpondre:
" Laissons venir les circonstances, matre Land, et nous verrons. Mais, jusque-l, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir que par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez natre des chances favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la situation sans trop de colre.
- Je vous le promets, monsieur le professeur, rpondit Ned Land d'un ton peu rassurant. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche, pas un geste brutal ne me trahira, quand bien mme le service de la table ne se ferait pas avec toute la rgularit dsirable.
- J'ai votre parole, Ned ", rpondis-je au Canadien.
Puis, la conversation fut suspendue, et chacun de nous se mit  rflchir  part soi. J'avouerai que, pour mon compte, et malgr l'assurance du harponneur, je ne conservais aucune illusion. Je n'admettais pas ces chances favorables dont Ned Land avait parl. Pour tre si srement manoeuvr, le bateau sous-marin exigeait un nombreux quipage, et consquemment, dans le cas d'une lutte, nous aurions affaire  trop forte partie. D'ailleurs, il fallait, avant tout, tre libres, et nous ne l'tions pas. Je ne voyais mme aucun moyen de fuir cette cellule de tle si hermtiquement ferme. Et pour peu que l'trange commandant de ce bateau et un secret  garder - ce qui paraissait au moins probable il ne nous laisserait pas agir librement  son bord. Maintenant, se dbarrasserait-il de nous par la violence, ou nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre? C'tait l l'inconnu. Toutes ces hypothses me semblaient extrmement plausibles, et il fallait tre un harponneur pour esprer de reconqurir sa libert.
Je compris d'ailleurs que les ides de Ned Land s'aigrissaient avec les rflexions qui s'emparaient de son cerveau. J'entendais peu  peu les jugements gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes redevenir menaants. Il se levait, tournait comme une bte fauve en cage, frappait les murs du pied et du poing. D'ailleurs, le temps s'coulait, la faim se faisait cruellement sentir, et, cette fois, le stewart ne paraissait pas. Et c'tait oublier trop longtemps notre position de naufrags, si l'on avait rellement de bonnes intentions  notre gard.
Ned Land, tourment par les tiraillements de son robuste estomac, se montait de plus en plus, et, malgr sa parole, je craignais vritablement une explosion, lorsqu'il se trouverait en prsence de l'un des hommes du bord.
Pendant deux heures encore, la colre de Ned Land s'exalta. Le Canadien appelait, il criait, mais en vain. Les murailles de tle taient sourdes. Je n'entendais mme aucun bruit  l'intrieur de ce bateau, qui semblait mort. Il ne bougeait pas, car j'aurais videmment senti les frmissements de la coque sous l'impulsion de l'hlice. Plong sans doute dans l'abme des eaux, il n'appartenait plus  la terre. Tout ce morne silence tait effrayant.
Quant  notre abandon, notre isolement au fond de cette cellule, je n'osais estimer ce qu'il pourrait durer. Les esprances que j'avais conues aprs notre entrevue avec le commandant du bord s'effaaient peu  peu. La douceur du regard de cet homme, l'expression gnreuse de sa physionomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de mon souvenir. Je revoyais cet nigmatique personnage tel qu'il devait tre, ncessairement impitoyable, cruel. Je le sentais en dehors de l'humanit, inaccessible  tout sentiment de piti, implacable ennemi de ses semblables auxquels il avait d vouer une imprissable haine!
Mais, cet homme, allait-il donc nous laisser prir d'inanition, enferms dans cette prison troite livrs  ces horribles tentations auxquelles pousse la faim farouche? Cette affreuse pense prit dans mon esprit une intensit terrible, et l'imagination aidant, je me sentis envahir par une pouvante insense. Conseil restait calme, Ned Land rugissait.
En ce moment, un bruit se fit entendre extrieurement.
Des pas rsonnrent sur la dalle de mtal. Les serrures furent fouilles, la porte s'ouvrit, le stewart parut.
Avant que j'eusse fait un mouvement pour l'en empcher, le Canadien s'tait prcipit sur ce malheureux; il l'avait renvers; il le tenait  la gorge. Le stewart touffait sous sa main puissante.
Conseil cherchait dj  retirer des mains du harponneur sa victime  demi suffoque, et j'allais joindre mes efforts aux siens, quand, subitement, je fus clou  ma place par ces mots prononcs en franais:
" Calmez-vous, matre Land, et vous, monsieur le professeur, veuillez m'couter! "

L'HOMME DES EAUX

C'tait le commandant du bord qui parlait ainsi.
A ces mots, Ned Land se releva subitement. Le stewart, presque trangl sortit en chancelant sur un signe de son matre; mais tel tait l'empire du commandant  son bord, que pas un geste ne trahit le ressentiment dont cet homme devait tre anim contre le Canadien. Conseil, intress malgr lui, moi stupfait, nous attendions en silence le dnouement de cette scne.
Le commandant, appuy sur l'angle de la table, les bras croiss, nous observait avec une profonde attention. Hsitait-il  parler? Regrettait-il ces mots qu'il venait de prononcer en franais? On pouvait le croire.
Aprs quelques instants d'un silence qu'aucun de nous ne songea  interrompre:
" Messieurs, dit-il d'une voix calme et pntrante, je parle galement le franais, l'anglais, l'allemand et le latin. J'aurais donc pu vous rpondre ds notre premire entrevue, mais je voulais vous connatre d'abord, rflchir ensuite. Votre quadruple rcit, absolument semblable au fond, m'a affirm l'identit de vos personnes. Je sais maintenant que le hasard a mis en ma prsence monsieur Pierre Aronnax, professeur d'histoire naturelle au Musum de Paris, charg d'une mission scientifique  l'tranger, Conseil son domestique, et Ned Land, d'origine canadienne, harponneur  bord de la frgate l'Abraham-Lincoln, de la marine nationale des tats-Unis d'Amrique. "
Je m'inclinai d'un air d'assentiment. Ce n'tait pas une question que me posait le commandant. Donc, pas de rponse  faire. Cet homme s'exprimait avec une aisance parfaite, sans aucun accent. Sa phrase tait nette, ses mots justes, sa facilit d'locution remarquable. Et cependant, je ne " sentais " pas en lui un compatriote.
Il reprit la conversation en ces termes:
" Vous avez trouv sans doute, monsieur, que j'ai longtemps tard  vous rendre cette seconde visite. C'est que, votre identit reconnue, je voulais peser mrement le parti  prendre envers vous. J'ai beaucoup hsit. Les plus fcheuses circonstances vous ont mis en prsence d'un homme qui a rompu avec l'humanit. Vous tes venu troubler mon existence...
- Involontairement, dis-je.
- Involontairement? rpondit l'inconnu, en forant un peu sa voix. Est-ce involontairement que l'Abraham-Lincoln me chasse sur toutes les mers? Est-ce involontairement que vous avez pris passage  bord de cette frgate? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur la coque de mon navire? Est-ce involontairement que matre Ned Land m'a frapp de son harpon? "
Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Mais,  ces rcriminations j'avais une rponse toute naturelle  faire, et je la fis.
" Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu lieu  votre sujet en Amrique et en Europe. Vous ne savez pas que divers accidents, provoqus par le choc de votre appareil sous-marin, ont mu l'opinion publique dans les deux continents. Je vous fais grce des hypothses sans nombre par lesquelles on cherchait  expliquer l'inexplicable phnomne dont seul vous aviez le secret. Mais sachez qu'en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique, I'Abraham-Lincoln croyait chasser quelque puissant monstre marin dont il fallait  tout prix dlivrer l'Ocan. "
Un demi-sourire dtendit les lvres du commandant, puis, d'un ton plus calme:
 " Monsieur Aronnax, rpondit-il, oseriez-vous affirmer que votre frgate n'aurait pas poursuivi et canonn un bateau sous-marin aussi bien qu'un monstre? "
Cette question m'embarrassa, car certainement le commandant Farragut n'et pas hsit. Il et cru de son devoir de dtruire un appareil de ce genre tout comme un narwal gigantesque.
" Vous comprenez donc, monsieur, reprit l'inconnu, que j'ai le droit de vous traiter en ennemis. "
Je ne rpondis rien, et pour cause. A quoi bon discuter une proposition semblable, quand la force peut dtruire les meilleurs arguments.
" J'ai longtemps hsit, reprit le commandant. Rien ne m'obligeait  vous donner l'hospitalit. Si je devais me sparer de vous, je n'avais aucun intrt  vous revoir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce navire qui vous avait servi de refuge. Je m'enfonais sous les mers, et j'oubliais que vous aviez jamais exist. N'tait-ce pas mon droit?
- C'tait peut-tre le droit d'un sauvage, rpondis-je, ce n'tait pas celui d'un homme civilis.
- Monsieur le professeur, rpliqua vivement le commandant, je ne suis pas ce que vous appelez un homme civilis! J'ai rompu avec la socit tout entire pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprcier. Je n'obis donc point  ses rgles, et je vous engage  ne jamais les invoquer devant moi! "
Ceci fut dit nettement. Un clair de colre et de ddain avait allum les yeux de l'inconnu, et dans la vie de cet homme, j'entrevis un pass formidable. Non seulement il s'tait mis en dehors des lois humaines, mais il s'tait fait indpendant, libre dans la plus rigoureuse acception du mot, hors de toute atteinte! Qui donc oserait le poursuivre au fond des mers, puisque,  leur surface, il djouait les efforts tents contre lui? Quel navire rsisterait au choc de son monitor sous-marin? Quelle cuirasse, si paisse qu'elle ft, supporterait les coups de son peron? Nul, entre les hommes, ne pouvait lui demander compte de ses oeuvres. Dieu, s'il y croyait, sa conscience, s'il en avait une, taient les seuls juges dont il put dpendre.
Ces rflexions traversrent rapidement mon esprit. pendant que l'trange personnage se taisait, absorb et comme retir en lui-mme. Je le considrais avec un effroi mlang d'intrt, et sans doute, ainsi qu'Oedipe considrait le Sphinx.
Aprs un assez long silence, le commandant reprit la parole.
" J'ai donc hsit, dit-il, mais j'ai pens que mon intrt pouvait s'accorder avec cette piti naturelle  laquelle tout tre humain a droit. Vous resterez  mon bord, puisque la fatalit vous y a jets. Vous y serez libres, et, en change de cette libert, toute relative d'ailleurs, je ne vous imposerai qu'une seule condition. Votre parole de vous y soumettre me suffira.
- Parlez, monsieur, rpondis-je, je pense que cette condition est de celles qu'un honnte homme peut accepter?
- Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains vnements imprvus m'obligent  vous consigner dans vos cabines pour quelques heures ou quelques jours, suivant le cas. Dsirant ne jamais employer la violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans tous les autres, une obissance passive. En agissant ainsi, je couvre votre responsabilit, je vous dgage entirement, car c'est  moi de vous mettre dans l'impossibilit de voir ce qui ne doit pas tre vu. Acceptez-vous cette condition? "
Il se passait donc  bord des choses tout au moins singulires, et que ne devaient point voir des gens qui ne s'taient pas mis hors des lois sociales! Entre les surprises que l'avenir me mnageait, celle-ci ne devait pas tre la moindre.
" Nous acceptons, rpondis-je. Seulement, je vous demanderai, monsieur, la permission de vous adresser une question, une seule.
- Parlez, monsieur.
- Vous avez dit que nous serions libres  votre bord?
- Entirement.
- Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette libert.
- Mais la libert d'aller, de venir, de voir, d'observer mme tout ce qui se passe ici - sauf en quelques circonstances graves - , la libert enfin dont nous jouissons nous-mmes, mes compagnons et moi. "
Il tait vident que nous ne nous entendions point.
" Pardon, monsieur, repris-je, mais cette libert, ce n'est que celle que tout prisonnier a de parcourir sa prison! Elle ne peut nous suffire.
- Il faudra, cependant, qu'elle vous suffise!
- Quoi! nous devons renoncer  jamais de revoir notre patrie, nos amis, nos parents!
- Oui, monsieur. Mais renoncer  reprendre cet insupportable joug de la terre, que les hommes croient tre la libert, n'est peut-tre pas aussi pnible que vous le pensez!
- Par exemple, s'cria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de ne pas chercher  me sauver!
- Je ne vous demande pas de parole, matre Land rpondit froidement le commandant.
- Monsieur, rpondis-je, emport malgr moi, vous abusez de votre situation envers nous! C'est de la cruaut!
- Non, monsieur, c'est de la clmence! Vous tes mes prisonniers aprs combat! Je vous garde, quand je pourrais d'un mot vous replonger dans les abmes de l'Ocan! Vous m'avez attaqu! Vous tes venus surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pntrer, le secret de toute mon existence! Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur cette terre qui ne doit plus me connatre! Jamais! En vous retenant, ce n'est pas vous que je garde, c'est moi-mme! "
Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre lequel ne prvaudrait aucun argument.
" Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement  choisir entre la vie ou la mort?
- Tout simplement.
- Mes amis, dis-je,  une question ainsi pose, il n'y a rien  rpondre. Mais aucune parole ne nous lie au matre de ce bord.
- Aucune, monsieur ", rpondit l'inconnu.
Puis, d'une voix plus douce, il reprit:
" Maintenant, permettez-moi d'achever ce que j'ai  vous dire. Je vous connais, monsieur Aronnax. Vous, sinon vos compagnons, vous n'aurez peut-tre pas tant  vous plaindre du hasard qui vous lie  mon sort. Vous trouverez parmi les livres qui servent  mes tudes favorites cet ouvrage que vous avez publi sur les grands fonds de la mer. Je l'ai souvent lu. Vous avez pouss votre oeuvre aussi loin que vous le permettait la science terrestre. Mais vous ne savez pas tout, vous n'avez pas tout vu. Laissez-moi donc vous dire, monsieur le professeur, que vous ne regretterez pas le temps pass  mon bord. Vous allez voyager dans le pays des merveilles. L'tonnement, la stupfaction seront probablement l'tat habituel de votre esprit. Vous ne vous blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert  vos yeux. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin - qui sait? le dernier peut-tre - tout ce que j'ai pu tudier au fond de ces mers tant de fois parcourues, et vous serez mon compagnon d'tudes. A partir de ce jour, vous entrez dans un nouvel lment, vous verrez ce que n'a vu encore aucun homme car moi et les miens nous ne comptons plus - et notre plante, grce  moi, va vous livrer ses derniers secrets. "
Je ne puis le nier; ces paroles du commandant firent sur moi un grand effet. J'tais pris l par mon faible, et j'oubliai, pour un instant, que la contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la libert perdue. D'ailleurs, je comptais sur l'avenir pour trancher cette grave question. Ainsi, je me contentai de rpondre:
" Messieurs, si vous avez bris avec l'humanit, je veux croire que vous n'avez pas reni tout sentiment humain. Nous sommes des naufrags charitablement recueillis  votre bord, nous ne l'oublierons pas. Quant  moi, je ne mconnais pas que, si l'intrt de la science pouvait absorber jusqu'au besoin de libert, ce que me promet notre rencontre m'offrirait de grandes compensations. "
Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller notre trait. Il n'en fit rien. Je le regrettai pour lui.
" Une dernire question, dis-je, au moment o cet tre inexplicable semblait vouloir se retirer.
- Parlez, monsieur le professeur. 
- De quel nom dois-je vous appeler?
- Monsieur, rpondit le commandant, je ne suis pour vous que le capitaine Nemo, et vos compagnons et vous, n'tes pour moi que les passagers du Nautilus. "
Le capitaine Nemo appela. Un stewart parut. Le capitaine lui donna ses ordres dans cette langue trangre que je ne pouvais reconnatre. Puis, se tournant vers le Canadien et Conseil:
" Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. Veuillez suivre cet homme.
- a n'est pas de refus! " rpondit le harponneur.
Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule o ils taient renferms depuis plus de trente heures.
" Et maintenant, monsieur Aronnax, notre djeuner est prt. Permettez-moi de vous prcder.
- A vos ordres, capitaine. "
Je suivis le capitaine Nemo, et ds que j'eus franchi la porte, je pris une sorte de couloir lectriquement clair, semblable aux coursives d'un navire. Aprs un parcours d'une dizaine de mtres. une seconde porte s'ouvrit devant moi.
J'entrai alors dans une salle  manger orne et meuble avec un got svre. De hauts dressoirs de chne, incrusts d'ornements d'bne, s'levaient aux deux extrmits de cette salle, et sur leurs rayons  ligne ondule tincelaient des faences, des porcelaines, des verreries d'un prix inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous les rayons que versait un plafond lumineux, dont de fines peintures tamisaient et adoucissaient l'clat.
Au centre de la salle tait une table richement servie. Le capitaine Nemo m'indiqua la place que je devais occuper.
" Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mourir de faim. "
Le djeuner se composait d'un certain nombre de plats dont la mer seule avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j'ignorais la nature et la provenance. J'avouerai que c'tait bon, mais avec un got particulier auquel je m'habituai facilement. Ces divers aliments me parurent riches en phosphore, et je pensai qu'ils devaient avoir une origine marine.
Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien, mais il devina mes penses, et il rpondit de lui-mme aux questions que je brlais de lui adresser.
" La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. Cependant, vous pouvez en user sans crainte. Ils sont sains et nourrissants. Depuis longtemps, j'ai renonc aux aliments de la terre, et je ne m'en porte pas plus mal. Mon quipage, qui est vigoureux, ne se nourrit pas autrement que moi.
- Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits de la mer?
- Oui, monsieur le professeur, la mer fournit  tous mes besoins. Tantt, je mets mes filets a la trane, et je les retire, prts  se rompre. Tantt, je vais chasser au milieu de cet lment qui parat tre inaccessible  l'homme, et je force le gibier qui gte dans mes forts sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur de Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies de l'Ocan. J'ai l une vaste proprit que j'exploite moi-mme et qui est toujours ensemence par la main du Crateur de toutes choses. "
Je regardai le capitaine Nemo avec un certain tonnement, et je lui rpondis:
" Je comprends parfaitement, monsieur, que vos filets fournissent d'excellents poissons  votre table; je comprends moins que vous poursuiviez le gibier aquatique dans vos forts sous-marines; mais je ne comprends plus du tout qu'une parcelle de viande, si petite qu'elle soit, figure dans votre menu.
- Aussi, monsieur, me rpondit le capitaine Nemo, ne fais-je jamais usage de la chair des animaux terrestres.
- Ceci, cependant, repris-je, en dsignant un plat o restaient encore quelques tranches de filet.
- Ce que vous croyez tre de la viande, monsieur le professeur, n'est autre chose que du filet de tortue de mer. Voici galement quelques foies de dauphin que vous prendriez pour un ragot de porc. Mon cuisinier est un habile prparateur, qui excelle  conserver ces produits varis de l'Ocan. Gotez  tous ces mets. Voici une conserve d'holoturies qu'un Malais dclarerait sans rivale au monde, voil une crme dont le lait a t fourni par la mamelle des ctacs, et le sucre par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de vous offrir des confitures d'anmones qui valent celles des fruits les plus savoureux. "
Et je gotais, plutt en curieux qu'en gourmet, tandis que le capitaine Nemo m'enchantait par ses invraisemblables rcits.
" Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice prodigieuse, inpuisable, elle ne me nourrit pas seulement; elle me vtit encore. Ces toffes qui vous couvrent sont tisses avec le byssus de certains coquillages; elles sont teintes avec la pourpre des anciens et nuances de couleurs violettes que j'extrais des aplysis de la Mditerrane. Les parfums que vous trouverez sur la toilette de votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines. Votre lit est fait du plus doux zostre de l'Ocan. Votre plume sera un fanon de baleine, votre encre la liqueur scrte par la seiche ou l'encornet. Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui retournera un jour!
- Vous aimez la mer, capitaine.
- Oui! je l'aime! La mer est tout! Elle couvre les sept diximes du globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C'est l'immense dsert o l'homme n'est jamais seul, car il sent frmir la vie  ses cts. La mer n'est que le vhicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence; elle n'est que mouvement et amour; c'est l'infini vivant, comme l'a dit un de vos potes. Et en effet, monsieur le professeur, la nature s'y manifeste par ses trois rgnes, minral, vgtal, animal. Ce dernier y est largement reprsent par les quatre groupes des zoophytes, par trois classes des articuls, par cinq classes des mollusques, par trois classes des vertbrs, les mammifres, les reptiles et ces innombrables lgions de poissons, ordre infini d'animaux qui compte plus de treize mille espces, dont un dixime seulement appartient  l'eau douce. La mer est le vaste rservoir de la nature. C'est par la mer que le globe a pour ainsi dire commenc, et qui sait s'il ne finira pas par elle! L est la suprme tranquillit. La mer n'appartient pas aux despotes. A sa surface, ils peuvent encore exercer des droits iniques, s'y battre, s'y dvorer, y transporter toutes les horreurs terrestres. Mais  trente pieds au-dessous de son niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s'teint, leur puissance disparat! Ah! monsieur, vivez, vivez au sein des mers! L seulement est l'indpendance! L je ne reconnais pas de matres! L je suis libre! "
Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui dbordait de lui. S'tait-il laiss entraner au-del de sa rserve habituelle? Avait-il trop parl? Pendant quelques instants, il se promena, trs agit. Puis, ses nerfs se calmrent, sa physionomie reprit sa froideur accoutume, et, se tournant vers moi:
" Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous voulez visiter le Nautilus, je suis a vos ordres. "

LE NAUTILUS

Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une double porte, mnage  l'arrire de la salle, s'ouvrit, et j'entrai dans une chambre de dimension gale  celle que je venais de quitter.
C'tait une bibliothque. De hauts meubles en palissandre noir, incrusts de cuivres, supportaient sur leurs larges rayons un grand nombre de livres uniformment relis. Ils suivaient le contour de la salle et se terminaient  leur partie infrieure par de vastes divans, capitonns de cuir marron, qui offraient les courbes les plus confortables. De lgers pupitres mobiles, en s'cartant ou se rapprochant  volont, permettaient d'y poser le livre en lecture. Au centre se dressait une vaste table, couverte de brochures, entre lesquelles apparaissaient quelques journaux dj vieux. La lumire lectrique inondait tout cet harmonieux ensemble, et tombait de quatre globes dpolis  demi engags dans les volutes du plafond. Je regardais avec une admiration relle cette salle si ingnieusement amnage, et je ne pouvais en croire mes yeux.
" Capitaine Nemo, dis-je  mon hte, qui venait de s'tendre sur un divan, voil une bibliothque qui ferait honneur  plus d'un palais des continents, et je suis vraiment merveill, quand je songe qu'elle peut vous suivre au plus profond des mers.
- O trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsieur le professeur? rpondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Musum vous offre-t-il un repos aussi complet?
- Non, monsieur, et je dois ajouter qu'il est bien pauvre auprs du vtre. Vous possdez la six ou sept mille volumes...
- Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me rattachent  la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour o mon Nautilus s'est plong pour la premire fois sous les eaux. Ce jour-l, j'ai achet mes derniers volumes, mes dernires brochures, mes derniers journaux, et depuis lors, je veux croire que l'humanit n'a plus ni pens, ni crit. Ces livres, monsieur le professeur, sont d'ailleurs  votre disposition, et vous pourrez en user librement. "
Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la bibliothque. Livres de science, de morale et de littrature, crits en toute langue, y abondaient; mais je ne vis pas un seul ouvrage d'conomie politique; ils semblaient tre svrement proscrits du bord. Dtail curieux, tous ces livres taient indistinctement classs, en quelque langue qu'ils fussent crits, et ce mlange prouvait que le capitaine du Nautilus devait lire couramment les volumes que sa main prenait au hasard.
Parmi ces ouvrages, je remarquai les chefs-d'oeuvre des matres anciens et modernes, c'est--dire tout ce que l'humanit a produit de plus beau dans l'histoire, la posie, le roman et la science, depuis Homre jusqu' Victor Hugo, depuis Xnophon jusqu' Michelet, depuis Rabelais jusqu' madame Sand. Mais la science, plus particulirement, faisait les frais de cette bibliothque; les livres de mcanique, de balistique. d'hydrographie, de mtorologie, de gographie, de gologie, etc., y tenaient une place non moins importante que les ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils formaient la principale tude du capitaine. Je vis l tout le Humboldt, tout l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de Chasles, de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de Berthelot, de l'abb Secchi, de Petermann, du commandant Maury, d'Agassis etc. Les mmoires de l'Acadmie des sciences, les bulletins des diverses socits de gographie, etc., et, en bon rang, les deux volumes qui m'avaient peut-tre valu cet accueil relativement charitable du capitaine Nemo. Parmi les oeuvres de Joseph Bertrand, son livre intitul les Fondateurs de l'Astronomie me donna mme une date certaine; et comme je savais qu'il avait paru dans le courant de 1865, je pus en conclure que l'installation du Nautilus ne remontait pas  une poque postrieure. Ainsi donc, depuis trois ans, au plus, le capitaine Nemo avait commenc son existence sous-marine. J'esprai, d'ailleurs, que des ouvrages plus rcents encore me permettraient de fixer exactement cette poque; mais j'avais le temps de faire cette recherche, et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade  travers les merveilles du Nautilus.
" Monsieur, dis-je au capitaine, je vous remercie d'avoir mis cette bibliothque  ma disposition. Il y a l des trsors de science, et j'en profiterai.
- Cette salle n'est pas seulement une bibliothque, dit le capitaine Nemo, c'est aussi un fumoir.
- Un fumoir? m'criai-je. On fume donc  bord?
- Sans doute.
- Alors, monsieur, je suis forc de croire que vous avez conserv des relations avec La Havane.
- Aucune, rpondit le capitaine. Acceptez ce cigare, monsieur Aronnax, et, bien qu'il ne vienne pas de La Havane, vous en serez content, si vous tes connaisseur. "
Je pris le cigare qui m'tait offert, et dont la forme rappelait celle du londrs; mais il semblait fabriqu avec des feuilles d'or. Je l'allumai  un petit brasero que supportait un lgant pied de bronze, et j'aspirai ses premires bouffes avec la volupt d'un amateur qui n'a pas fum depuis deux jours.
" C'est excellent, dis-je, mais ce n'est pas du tabac.
- Non, rpondit le capitaine, ce tabac ne vient ni de La Havane ni de l'Orient. C'est une sorte d'algue, riche en nicotine, que la mer me fournit, non sans quelque parcimonie. Regrettez-vous les londrs, monsieur?
- Capitaine, je les mprise  partir de ce jour.
- Fumez donc  votre fantaisie, et sans discuter l'origine de ces cigares. Aucune rgie ne les a contrls, mais ils n'en sont pas moins bons, j'imagine.
- Au contraire. "
A ce moment le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face  celle par laquelle j'tais entr dans la bibliothque, et je passai dans un salon immense et splendidement clair.
C'tait un vaste quadrilatre,  pans coups, long de dix mtres, large de six, haut de cinq. Un plafond lumineux, dcor de lgres arabesques, distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles entasses dans ce muse. Car, c'tait rellement un muse dans lequel une main intelligente et prodigue avait runi tous les trsors de la nature et de l'art, avec ce ple-mle artiste qui distingue un atelier de peintre.
Une trentaine de tableaux de matres,  cadres uniformes, spars par d'tincelantes panoplies, ornaient les parois tendues de tapisseries d'un dessin svre. Je vis l des toiles de la plus haute valeur, et que, pour la plupart, j'avais admires dans les collections particulires de l'Europe et aux expositions de peinture. Les diverses coles des matres anciens taient reprsentes par une madone de Raphal, une vierge de Lonard de Vinci, une nymphe du Corrge, une femme du Titien, une adoration de Vronse, une assomption de Murillo, un portrait d'Holbein, un moine de Vlasquez, un martyr de Ribeira, une kermesse de Rubens, deux paysages flamands de Tniers, trois petits tableaux de genre de Grard Dow, de Metsu, de Paul Potter, deux toiles de Gricault et de Prudhon, quelques marines de Backuysen et de Vernet. Parmi les oeuvres de la peinture moderne, apparaissaient des tableaux signs Delacroix, Ingres, Decamps, Troyon, Meissonnier, Daubigny, etc., et quelques admirables rductions de statues de marbre ou de bronze, d'aprs les plus beaux modles de l'antiquit, se dressaient sur leurs pidestaux dans les angles de ce magnifique muse. Cet tat de stupfaction que m'avait prdit le commandant du Nautilus commenait dj  s'emparer de mon esprit.
" Monsieur le professeur, dit alors cet homme trange, vous excuserez le sans-gne avec lequel je vous reois, et le dsordre qui rgne dans ce salon.
- Monsieur, rpondis-je, sans chercher  savoir qui vous tes, m'est-il permis de reconnatre en vous un artiste?
- Un amateur, tout au plus, monsieur. J'aimais autrefois  collectionner ces belles oeuvres cres par la main de l'homme. J'tais un chercheur avide, un fureteur infatigable, et j'ai pu runir quelques objets d'un haut prix. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre qui est morte pour moi. A mes yeux, vos artistes modernes ne sont dj plus que des anciens; ils ont deux ou trois mille ans d'existence, et je les confonds dans mon esprit. Les matres n'ont pas d'ge.
- Et ces musiciens? dis-je, en montrant des partitions de Weber, de Rossini, de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Meyerbeer, d'Herold, de Wagner, d'Auber, de Gounod, et nombre d'autres, parses sur un pianoorgue de grand modle qui occupait un des panneaux du salon.
- Ces musiciens, me rpondit le capitaine Nemo, ce sont des contemporains d'Orphe, car les diffrences chronologiques s'effacent dans la mmoire des morts - et je suis mort, monsieur le professeur, aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent  six pieds sous terre! "
Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une rverie profonde. Je le considrais avec une vive motion, analysant en silence les trangets de sa physionomie. Accoud sur l'angle d'une prcieuse table de mosaque, il ne me voyait plus, il oubliait ma prsence.
Je respectai ce recueillement, et je continuai de passer en revue les curiosits qui enrichissaient ce salon.
Auprs des oeuvres de l'art, les rarets naturelles tenaient une place trs importante. Elles consistaient principalement en plantes, en coquilles et autres productions de l'Ocan, qui devaient tre les trouvailles personnelles du capitaine Nemo. Au milieu du salon, un jet d'eau, lectriquement clair, retombait dans une vasque faite d'un seul tridacne. Cette coquille, fournie par le plus grand des mollusques acphales, mesurait sur ses bords, dlicatement festonns, une circonfrence de six mtres environ; elle dpassait donc en grandeur ces beaux tridacnes qui furent donns  Franois 1er par la Rpublique de Venise, et dont l'glise Saint-Sulpice,  Paris, a fait deux bnitiers gigantesques.
Autour de cette vasque, sous d'lgantes vitrines fixes par des armatures de cuivre, taient classs et tiquets les plus prcieux produits de la mer qui eussent jamais t livrs aux regards d'un naturaliste. On conoit ma joie de professeur.
L'embranchement des zoophytes offrait de trs curieux spcimens de ses deux groupes des polypes et des chinodermes. Dans le premier groupe, des tubipores, des gorgones disposes en ventail, des ponges douces de Syrie, des isis des Molluques, des pennatules, une virgulaire admirable des mers de Norvge, des ombellulaires varies, des alcyonnaires, toute une srie de ces madrpores que mon matre Milne-Edwards a si sagacement classs en sections, et parmi lesquels je remarquai d'adorables flabellines, des oculines de l'le Bourbon, le " char de Neptune " des Antilles, de superbes varits de coraux, enfin toutes les espces de ces curieux polypiers dont l'assemblage forme des les entires qui deviendront un jour des continents. Dans les chinodermes, remarquables par leur enveloppe pineuse, les astries, les toiles de mer, les pantacrines, les comatules, les astrophons, les oursins, les holoturies, etc., reprsentaient la collection complte des individus de ce groupe.
Un conchyliologue un peu nerveux se serait pm certainement devant d'autres vitrines plus nombreuses o taient classs les chantillons de l'embranchement des mollusques. Je vis l une collection d'une valeur inestimable, et que le temps me manquerait  dcrire tout entire. Parmi ces produits, je citerai, pour mmoire seulement, - l'lgant marteau royal de l'Ocan indien dont les rgulires taches blanches ressortaient vivement sur un fond rouge et brun, - un spondyle imprial, aux vives couleurs, tout hriss d'pines, rare spcimen dans les musums europens, et dont j'estimai la valeur  vingt mille francs, un marteau commun des mers de la Nouvelle-Hollande, qu'on se procure difficilement, - des buccardes exotiques du Sngal, fragiles coquilles blanches  doubles valves, qu'un souffle et dissipes comme une bulle de savon, - plusieurs varits des arrosoirs de Java, sortes de tubes calcaires bords de replis foliacs, et trs disputs par les amateurs, - toute une srie de troques, les uns jaune verdtre, pchs dans les mers d'Amrique, les autres d'un brun roux, amis des eaux de la Nouvelle-Hollande, ceux-ci, venus du golfe du Mexique, et remarquables par leur coquille imbrique, ceux-l, des stellaires trouvs dans les mers australes, et enfin, le plus rare de tous, le magnifique peron de la Nouvelle-Zlande; - puis, d'admirables tellines sulfures, de prcieuses espces de cythres et de Vnus, le cadran treilliss des ctes de Tranquebar, le sabot marbr  nacre resplendissante, les perroquets verts des mers de Chine, le cne presque inconnu du genre Coenodulli, toutes les varits de porcelaines qui servent de monnaie dans l'Inde et en Afrique, la " Gloire de la Mer ", la plus prcieuse coquille des Indes orientales; - enfin des littorines, des dauphinules, des turritelles des janthines, des ovules, des volutes, des olives, des mitres, des casques, des pourpres, des buccins, des harpes, des rochers, des tritons, des crites, des fuseaux, des strombes, des pterocres, des patelles, des hyales, des clodores, coquillages dlicats et fragiles, que la science a baptiss de ses noms les plus charmants.
A part, et dans des compartiments spciaux, se droulaient des chapelets de perles de la plus grande beaut, que la lumire lectrique piquait de pointes de feu, des perles roses, arraches aux pinnes marines de la mer Rouge, des perles vertes de l'haliotyde iris, des perles jaunes, bleues, noires. curieux produits des divers mollusques de tous les ocans et de certaines moules des cours d'eau du Nord, enfin plusieurs chantillons d'un prix inapprciable qui avaient t distills par les pintadines les plus rares. Quelques-unes de ces perles surpassaient en grosseur un oeuf de pigeon; elles valaient, et au-del, celle que le voyageur Tavernier vendit trois millions au shah de Perse, et primaient cette autre perle de l'iman de Mascate, que je croyais sans rivale au monde.
Ainsi donc, chiffrer la valeur de cette collection tait, pour ainsi dire, impossible. Le capitaine Nemo avait d dpenser des millions pour acqurir ces chantillons divers, et je me demandais  quelle source il puisait pour satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur, quand je fus interrompu par ces mots:
" Vous examinez mes coquilles, monsieur le professeur. En effet, elles peuvent intresser un naturaliste; mais, pour moi, elles ont un charme de plus, car je les ai toutes recueillies de ma main, et il n'est pas une mer du globe qui ait chapp  mes recherches.
- Je comprends, capitaine, je comprends cette joie de se promener au milieu de telles richesses. Vous tes de ceux qui ont fait eux-mmes leur trsor. Aucun musum de l'Europe ne possde une semblable collection des produits de l'Ocan. Mais si j'puise mon admiration pour elle, que me restera-t-il pour le navire qui les porte! Je ne veux point pntrer des secrets qui sont les vtres! Cependant, j'avoue que ce Nautilus, la force motrice qu'il renferme en lui, les appareils qui permettent de le manoeuvrer, l'agent si puissant qui l'anime, tout cela excite au plus haut point ma curiosit. Je vois suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la destination m'est inconnue. Puis-je savoir?...
- Monsieur Aronnax, me rpondit le capitaine Nemo, je vous ai dit que vous seriez libre  mon bord, et par consquent, aucune partie du Nautilus ne vous est interdite. Vous pouvez donc le visiter en dtail et je me ferai un plaisir d'tre votre cicrone.
- Je ne sais comment vous remercier, monsieur, mais je n'abuserai pas de votre complaisance. Je vous demanderai seulement  quel usage sont destins ces instruments de physique...
- Monsieur le professeur, ces mmes instruments se trouvent dans ma chambre, et c'est l que j'aurai le plaisir de vous expliquer leur emploi. Mais auparavant, venez visiter la cabine qui vous est rserve. Il faut que vous sachiez comment vous serez install  bord du Nautilus. "
Je suivis le capitaine Nemo, qui, par une des portes perces  chaque pan coup du salon, me fit rentrer dans les coursives du navire. Il me conduisit vers l'avant, et l je trouvai, non pas une cabine, mais une chambre lgante, avec lit, toilette et divers autres meubles.
Je ne pus que remercier mon hte.
" Votre chambre est contigu  la mienne, me dit-il, en ouvrant une porte, et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. "
J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle avait un aspect svre, presque cnobitique. Une couchette de fer, une table de travail, quelques meubles de toilette. Le tout clair par un demi-jour. Rien de confortable. Le strict ncessaire, seulement.
Le capitaine Nemo me montra un sige.
" Veuillez vous asseoir ", me dit-il.
Je m'assis, et il prit la parole en ces termes:

TOUT PAR L'LECTRICIT

" Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments suspendus aux parois de sa chambre, voici les appareils exigs par la navigation du Nautilus. Ici comme dans le salon, je les ai toujours sous les yeux, et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte au milieu de l'Ocan. Les uns vous sont connus, tels que le thermomtre qui donne la temprature intrieure du Nautilus; le baromtre, qui pse le poids de l'air et prdit les changements de temps; l'hygromtre, qui marque le degr de scheresse de l'atmosphre; le storm-glass, dont le mlange, en se dcomposant, annonce l'arrive des temptes; la boussole, qui dirige ma route; le sextant, qui par la hauteur du soleil m'apprend ma latitude; les chronomtres, qui me permettent de calculer ma longitude; et enfin des lunettes de jour et de nuit, qui me servent  scruter tous les points de l'horizon, quand le Nautilus est remont  la surface des flots.
- Ce sont les instruments habituels au navigateur, rpondis-je, et j'en connais l'usage. Mais en voici d'autres qui rpondent sans doute aux exigences particulires du Nautilus. Ce cadran que j'aperois et que parcourt une aiguille mobile, n'est-ce pas un manomtre?
- C'est un manomtre, en effet. Mis en communication avec l'eau dont il indique la pression extrieure, il me donne par l mme la profondeur  laquelle se maintient mon appareil.
- Et ces sondes d'une nouvelle espce?
- Ce sont des sondes thermomtriques qui rapportent la temprature des diverses couches d'eau.
- Et ces autres instruments dont je ne devine pas l'emploi?
- Ici, monsieur le professeur, je dois vous donner quelques explications, dit le capitaine Nemo. Veuillez donc m'couter. "
Il garda le silence pendant quelques instants, puis il dit:
" Il est un agent puissant, obissant, rapide, facile, qui se plie  tous les usages et qui rgne en matre  mon bord. Tout se fait par lui. Il m'claire, il m'chauffe, il est l'me de mes appareils mcaniques. Cet agent, c'est l'lectricit.
- L'lectricit! m'criai-je assez surpris.
- Oui, monsieur.
- Cependant, capitaine, vous possdez une extrme rapidit de mouvements qui s'accorde mal avec le pouvoir de l'lectricit. Jusqu'ici, sa puissance dynamique est reste trs restreinte et n'a pu produire que de petites forces!
- Monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, mon lectricit n'est pas celle de tout le monde, et c'est l tout ce que vous me permettrez de vous en dire.
- Je n'insisterai pas. monsieur, et je me contenterai d'tre trs tonn d'un tel rsultat. Une seule question, cependant,  laquelle vous ne rpondrez pas si elle est indiscrte. Les lments que vous employez pour produire ce merveilleux agent doivent s'user vite. Le zinc, par exemple, comment le remplacez-vous, puisque vous n'avez plus aucune communication avec la terre?
- Votre question aura sa rponse, rpondit le capitaine Nemo. Je vous dirai, d'abord, qu'il existe au fond des mers des mines de zinc, de fer, d'argent, d'or, dont l'exploitation serait trs certainement praticable. Mais je n'ai rien emprunt  ces mtaux de la terre, et j'ai voulu ne demander qu' la mer elle-mme les moyens de produire mon lectricit.
- A la mer?
- Oui, monsieur le professeur, et les moyens ne me manquaient pas. J'aurais pu, en effet, en tablissant un circuit entre des fils plongs  diffrentes profondeurs, obtenir l'lectricit par la diversit de tempratures qu'ils prouvaient; mais j'ai prfr employer un systme plus pratique.
- Et lequel?
- Vous connaissez la composition de l'eau de mer. Sur mille grammes on trouve quatre-vingt-seize centimes et demi d'eau, et deux centimes deux tiers environ de chlorure de sodium; puis. en petite quantit, des chlorures de magnsium et de potassium, du bromure de magnsium, du sulfate de magnsie, du sulfate et du carbonate de chaux. Vous voyez donc que le chlorure de sodium s'y rencontre dans une proportion notable. Or, c'est ce sodium que j'extrais de l'eau de mer et dont je compose mes lments.
- Le sodium?
- Oui, monsieur. Mlang avec le mercure, il forme un amalgame qui tient lieu du zinc dans les lments Bunzen. Le mercure ne s'use jamais. Le sodium seul se consomme, et la mer me le fournit elle-mme. Je vous dirai, en outre, que les piles au sodium doivent tre considres comme les plus nergiques, et que leur force lectromotrice est double de celle des piles au zinc.
- Je comprends bien, capitaine, l'excellence du sodium dans les conditions o vous vous trouvez. La mer le contient. Bien. Mais il faut encore le fabriquer, l'extraire en un mot. Et comment faites-vous? Vos piles pourraient videmment servir  cette extraction; mais, si je ne me trompe, la dpense du sodium ncessite par les appareils lectriques dpasserait la quantit extraite. Il arriverait donc que vous en consommeriez pour le produire plus que vous n'en produiriez!
- Aussi, monsieur le professeur, je ne l'extrais pas par la pile, et j'emploie tout simplement la chaleur du charbon de terre.
- De terre? dis-je en insistant.
Disons le charbon de mer, si vous voulez, rpondit le capitaine Nemo.
- Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille?
- Monsieur Aronnax, vous me verrez  l'oeuvre. Je ne vous demande qu'un peu de patience, puisque vous avez le temps d'tre patient. Rappelez-vous seulement ceci: je dois tout  l'Ocan; il produit l'lectricit, et l'lectricit donne au Nautilus la chaleur, la lumire, le mouvement, la vie en un mot.
- Mais non pas l'air que vous respirez?
- Oh! je pourrais fabriquer l'air ncessaire  ma consommation, mais c'est inutile puisque je remonte  la surface de la mer, quand il me plat. Cependant, si l'lectricit ne me fournit pas l'air respirable, elle manoeuvre, du moins, des pompes puissantes qui l'emmagasinent dans des rservoirs spciaux, ce qui me permet de prolonger, au besoin, et aussi longtemps que je le veux, mon sjour dans les couches profondes.
- Capitaine, rpondis-je, je me contente d'admirer. Vous avez videmment trouv ce que les hommes trouveront sans doute un jour, la vritable puissance dynamique de l'lectricit.
- Je ne sais s'ils la trouveront, rpondit froidement le capitaine Nemo. Quoi qu'il en soit, vous connaissez dj la premire application que j'ai faite de ce prcieux agent. C'est lui qui nous claire avec une galit, une continuit que n'a pas la lumire du soleil. Maintenant, regardez cette horloge; elle est lectrique, et marche avec une rgularit qui dfie celle des meilleurs chronomtres. Je l'ai divise en vingt-quatre heures, comme les horloges italiennes, car pour moi, il n'existe ni nuit, ni jour, ni soleil, ni lune, mais seulement cette lumire factice que j'entrane jusqu'au fond des mers! Voyez, en ce moment, il est dix heures du matin.
- Parfaitement.
- Autre application de l'lectricit. Ce cadran, suspendu devant nos yeux, sert  indiquer la vitesse du Nautilus. Un fil lectrique le met en communication avec l'hlice du loch, et son aiguille m'indique la marche relle de l'appareil. Et, tenez, en ce moment, nous filons avec une vitesse modre de quinze milles  l'heure.
- C'est merveilleux, rpondis-je, et je vois bien, capitaine, que vous avez eu raison d'employer cet agent, qui est destin  remplacer le vent, l'eau et la vapeur.
- Nous n'avons pas fini, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo en se levant, et si vous voulez me suivre, nous visiterons l'arrire du Nautilus. "
En effet, je connaissais dj toute la partie antrieure de ce bateau sous-marin, dont voici la division exacte, en allant du centre  l'peron: la salle  manger de cinq mtres, spare de la bibliothque par une cloison tanche, c'est--dire ne pouvant tre pntre par l'eau, la bibliothque de cinq mtres, le grand salon de dix mtres, spar de la chambre du capitaine par une seconde cloison tanche, ladite chambre du capitaine de cinq mtres, la mienne de deux mtres cinquante, et enfin un rservoir d'air de sept mtres cinquante, qui s'tendait jusqu' l'trave. Total, trente-cinq mtres de longueur. Les cloisons tanches taient perces de portes qui se fermaient hermtiquement au moyen d'obturateurs en caoutchouc, et elles assuraient toute scurit  bord du Nautilus, au cas o une voie d'eau se ft dclare.
Je suivis le capitaine Nemo.  travers les coursives situes en abord, et j'arrivai au centre du navire. L, se trouvait une sorte de puits qui s'ouvrait entre deux cloisons tanches. Une chelle de fer, cramponne  la paroi, conduisait  son extrmit suprieure. Je demandai au capitaine  quel usage servait cette chelle.
" Elle aboutit au canot, rpondit-il.
- Quoi! vous avez un canot? rpliquai-je, assez tonn.
- Sans doute. Une excellente embarcation, lgre et insubmersible, qui sert  la promenade et  la pche.
- Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous tes forc de revenir  la surface de la mer?
- Aucunement. Ce canot adhre  la partie suprieure de la coque du Nautilus,  et occupe une cavit dispose pour le recevoir. Il est entirement pont, absolument tanche, et retenu par de solides boulons. Cette chelle conduit  un trou d'homme perc dans la coque du Nautilus, qui correspond  un trou pareil perc dans le flanc du canot. C'est par cette double ouverture que je m'introduis dans l'embarcation. On referme l'une, celle du Nautilus; je referme l'autre, celle du canot, au moyen de vis de pression; je largue les boulons, et l'embarcation remonte avec une prodigieuse rapidit  la surface de la mer. J'ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos jusque-l, je mte, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je me promne.
- Mais comment revenez-vous  bord?
- Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c'est le Nautilus qui revient.
- A vos ordres!
- A mes ordres. Un fil lectrique me rattache  lui. Je lance un tlgramme, et cela suffit.
- En effet, dis-je, gris par ces merveilles, rien n'est plus simple! "
Aprs avoir dpass la cage de l'escalier qui aboutissait  la plate-forme, je vis une cabine longue de deux mtres, dans laquelle Conseil et Ned Land, enchants de leur repas, s'occupaient  le dvorer  belles dents. Puis, une porte s'ouvrit sur la cuisine longue de trois mtres, situe entre les vastes cambuses du bord.
L, l'lectricit, plus nergique et plus obissante que le gaz lui-mme, faisait tous les frais de la cuisson. Les fils, arrivant sous les fourneaux, communiquaient  des ponges de platine une chaleur qui se distribuait et se maintenait rgulirement. Elle chauffait galement des appareils distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient une excellente eau potable. Auprs de cette cuisine s'ouvrait une salle de bains, confortablement dispose, et dont les robinets fournissaient l'eau froide ou l'eau chaude,  volont.
A la cuisine succdait le poste de l'quipage, long de cinq mtres. Mais la porte en tait ferme, et je ne pus voir son amnagement, qui m'et peut-tre fix sur le nombre d'hommes ncessit par la manoeuvre du Nautilus.
Au fond s'levait une quatrime cloison tanche qui sparait ce poste de la chambre des machines. Une porte s'ouvrit, et je me trouvai dans ce compartiment o le capitaine Nemo - ingnieur de premier ordre,  coup sr - avait dispos ses appareils de locomotion.
Cette chambre des machines, nettement claire, ne mesurait pas moins de vingt mtres en longueur. Elle tait naturellement divise en deux parties; la premire renfermait les lments qui produisaient l'lectricit. et la seconde, le mcanisme qui transmettait le mouvement  l'hlice.
Je fus surpris, tout d'abord, de l'odeur sui generis qui emplissait ce compartiment. Le capitaine Nemo s'aperut de mon impression.
" Ce sont, me dit-il, quelques dgagements de gaz, produits par l'emploi du sodium; mais ce n'est qu'un lger inconvnient. Tous les matins, d'ailleurs, nous purifions le navire en le ventilant  grand air. "
Cependant, j'examinais avec un intrt facile  concevoir la machine du Nautilus.
" Vous le voyez, me dit le capitaine Nemo, j'emploie des lments Bunzen, et non des lments Ruhmkorff. Ceux-ci eussent t impuissants. Les lments Bunzen sont peu nombreux, mais forts et grands, ce qui vaut mieux, exprience faite. L'lectricit produite se rend  l'arrire, o elle agit par des lectro-aimants de glande dimension sur un systme particulier de leviers et d'engrenages qui transmettent le mouvement  l'arbre de l'hlice. Celle-ci. dont le diamtre est de six mtres et le pas de sept mtres cinquante, peut donner jusqu' cent vingt tours par seconde.
- Et vous obtenez alors?
- Une vitesse de cinquante milles  l'heure. "
Il y avait l un mystre, mais je n'insistai pas pour le connatre. Comment l'lectricit pouvait-elle agir avec une telle puissance? O cette force presque illimite prenait-elle son origine? Etait-ce dans sa tension excessive obtenue par des bobines d'une nouvelle sorte? tait-ce dans sa transmission qu'un systme de leviers inconnus pouvait accrotre  l'infini? C'est ce que je ne pouvais comprendre.
" Capitaine Nemo, dis-je, je constate les rsultats et je ne cherche pas  les expliquer. J'ai vu le Nautilus manoeuvrer devant l'Abraham-Lincoln, et je sais  quoi m'en tenir sur sa vitesse. Mais marcher ne suffit pas. Il faut voir o l'on va! Il faut pouvoir se diriger  droite,  gauche, en haut, en bas! Comment atteignez-vous les grandes profondeurs, o vous trouvez une rsistance croissante qui s'value par des centaines d'atmosphres? Comment remontez-vous  la surface de l'Ocan? Enfin, comment vous maintenez-vous dans le milieu qui vous convient? Suis-je indiscret en vous le demandant?
- Aucunement, monsieur le professeur, me rpondit le capitaine, aprs une lgre hsitation. puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau sous-marin. Venez dans le salon. C'est notre vritable cabinet de travail, et l, vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le Nautilus! "

QUELQUES CHIFFRES

Un instant aprs, nous tions assis sur un divan du salon, le cigare aux lvres. Le capitaine mit sous mes yeux une pure qui donnait les plan, coupe et lvation du Nautilus. Puis il commena sa description en ces termes:
" Voici. monsieur Aronnax, les diverses dimensions du bateau qui vous porte. C'est un cylindre trs allong,  bouts coniques. Il affecte sensiblement la forme d'un cigare, forme dj adopte  Londres dans plusieurs constructions du mme genre. La longueur de ce cylindre. de tte en tte, est exactement de soixante-dix mtres, et son bau.  sa plus grande largeur, est de huit mtres. Il n'est donc pas construit tout  fait au dixime comme vos steamers de grande marche, mais ses lignes sont suffisamment longues et sa coule assez prolonge, pour que l'eau dplace s'chappe aisment et n'oppose aucun obstacle a sa marche.
" Ces deux dimensions vous permettent d'obtenir par un simple calcul la surface et le volume du Nautilus. Sa surface comprend mille onze mtres carrs et quarante-cinq centimes; son volume, quinze cents mtres cubes et deux diximes - ce qui revient  dire qu'entirement immerg, il dplace ou pse quinze cents mtres cubes ou tonneaux.
" Lorsque j'ai fait les plans de ce navire destin  une navigation sous-marine, j'ai voulu, qu'en quilibre dans l'eau il plonget des neuf diximes, et qu'il merget d'un dixime seulement. Par consquent, il ne devait dplacer dans ces conditions que les neuf diximes de son volume, soit treize cent cinquante-six mtres cubes et quarante-huit centimes, c'est--dire ne peser que ce mme nombre de tonneaux. J'ai donc d ne pas dpasser ce poids en le construisant suivant les dimensions sus-dites.
" Le Nautilus se compose de deux coques, l'une intrieure, l'autre extrieure, runies entre elles par des fers en T qui lui donnent une rigidit extrme. En effet, grce  cette disposition cellulaire, il rsiste comme un bloc, comme s'il tait plein. Son bord ne peut cder; il adhre par lui-mme et non par le serrage des rivets, et l'homognit de sa construction, due au parfait assemblage des matriaux, lui permet de dfier les mers les plus violentes.
" Ces deux coques sont fabriques en tle d'acier dont la densit par rapport  l'eau est de sept, huit diximes. La premire n'a pas moins de cinq centimtres d'paisseur, et pse trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux quatre-vingt-seize centimes. La seconde enveloppe, la quille, haute de cinquante centimtres et large de vingt-cinq, pesant,  elle seule, soixante-deux tonneaux, la machine, le lest, les divers accessoires et amnagements, les cloisons et les trsillons intrieurs, ont un poids de neuf cent soixante et un tonneaux soixante-deux centimes, qui, ajouts aux trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centimes, forment le total exig de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante-huit centimes. Est-ce entendu?
- C'est entendu, rpondis-je.
- Donc, reprit le capitaine, lorsque le Nautilus se trouve  flot dans ces conditions, il merge d'un dixime. Or, si j'ai dispos des rservoirs d'une capacit gale  ce dixime, soit d'une contenance de cent cinquante tonneaux et soixante-douze centimes, et si je les remplis d'eau, le bateau dplaant alors quinze cent sept tonneaux, ou les pesant, sera compltement immerg. C'est ce qui arrive, monsieur le professeur. Ces rservoirs existent en abord dans les parties infrieures du Nautilus.
J'ouvre des robinets, ils se remplissent, et le bateau s'enfonant vient affleurer la surface de l'eau.
- Bien, capitaine, mais nous arrivons alors  la vritable difficult. Que vous puissiez affleurer la surface de l'Ocan, je le comprends. Mais plus bas, en plongeant au-dessous de cette surface, votre appareil sous-marin ne va-t-il pas rencontrer une pression et par consquent subir une pousse de bas en haut qui doit tre value  une atmosphre par trente pieds d'eau, soit environ un kilogramme par centimtre carr?
- Parfaitement, monsieur.
- Donc,  moins que vous ne remplissiez le Nautilus en entier, je ne vois pas comment vous pouvez l'entraner au sein des masses liquides.
- Monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, il ne faut pas confondre la statique avec la dynamique, sans quoi l'on s'expose  de graves erreurs. Il y a trs peu de travail  dpenser pour atteindre les basses rgions de l'Ocan, car les corps ont une tendance  devenir "fondriers". Suivez mon raisonnement.
- Je vous coute, capitaine.
- Lorsque j'ai voulu dterminer l'accroissement de poids qu'il faut donner au Nautilus pour l'immerger, je n'ai eu  me proccuper que de la rduction du volume que l'eau de mer prouve  mesure que ses couches deviennent de plus en plus profondes.
- C'est vident, rpondis-je.
- Or, si l'eau n'est pas absolument incompressible, elle est, du moins, trs peu compressible. En effet, d'aprs les calculs les plus rcents, cette rduction n'est que de quatre cent trente-six dix millionimes par atmosphre, ou par chaque trente pieds de profondeur. S'agit-il d'aller  mille mtres, je tiens compte alors de la rduction du volume sous une pression quivalente  celle d'une colonne d'eau de mille mtres, c'est--dire sous une pression de cent atmosphres. Cette rduction sera alors de quatre cent trente-six cent millimes. Je devrai donc accrotre le poids de faon  peser quinze cent treize tonneaux soixante-dix-sept centimes, au lieu de quinze cent sept tonneaux deux diximes. L'augmentation ne sera consquemment que de six tonneaux cinquante-sept centimes.
- Seulement?
- Seulement, monsieur Aronnax, et le calcul est facile  vrifier. Or, j'ai des rservoirs supplmentaires capables d'embarquer cent tonneaux. Je puis donc descendre  des profondeurs considrables. Lorsque je veux remonter  la surface et l'affleurer, il me suffit de chasser cette eau, et de vider entirement tous les rservoirs, si je dsire que le Nautilus merge du dixime de sa capacit totale. "
A ces raisonnements appuys sur des chiffres, je n'avais rien  objecter.
" J'admets vos calculs, capitaine, rpondis-je, et j'aurais mauvaise grce  les contester, puisque l'exprience leur donne raison chaque jour. Mais je pressens actuellement en prsence une difficult relle.
- Laquelle, monsieur?
- Lorsque vous tes par mille mtres de profondeur, les parois du Nautilus supportent une pression de cent atmosphres. Si donc,  ce moment, vous voulez vider les rservoirs supplmentaires pour allger votre bateau et remonter  la surface, il faut que les pompes vainquent cette pression de cent atmosphres, qui est de cent kilogrammes par centimtre carr. De l une puissance...
- Que l'lectricit seule pouvait me donner, se hta de dire le capitaine Nemo. Je vous rpte, monsieur, que le pouvoir dynamique de mes machines est  peu prs infini. Les pompes du Nautilus ont une force prodigieuse, et vous avez d le voir, quand leurs colonnes d'eau se sont prcipites comme un torrent sur l'Abraham-Lincoln. D'ailleurs, je ne me sers des rservoirs supplmentaires que pour atteindre des profondeurs moyennes de quinze cent  deux mille mtres, et cela dans le but de mnager mes appareils. Aussi, lorsque la fantaisie me prend de visiter les profondeurs de l'Ocan  deux ou trois lieues au-dessous de sa surface, j'emploie des manoeuvres plus longues, mais non moins infaillibles.
- Lesquelles, capitaine? demandai-je.
- Ceci m'amne naturellement  vous dire comment se manoeuvre le Nautilus.
- Je suis impatient de l'apprendre.
- Pour gouverner ce bateau sur tribord, sur bbord, pour voluer, en un mot, suivant un plan horizontal, je me sers d'un gouvernail ordinaire  large safran, fix sur l'arrire de l'tambot, et qu'une roue et des palans font agir. Mais je puis aussi mouvoir le Nautilus de bas en haut et de haut en bas, dans un plan vertical, au moyen de deux plans inclins, attachs  ses flancs sur son centre de flottaison, plans mobiles, aptes  prendre toutes les positions, et qui se manoeuvrent de l'intrieur au moyen de leviers puissants. Ces plans sont-ils maintenus parallles au bateau, celui-ci se meut horizontalement. Sont-ils inclins, le Nautilus,  suivant la disposition de cette inclinaison et sous la pousse de son hlice, ou s'enfonce suivant une diagonale aussi allonge qu'il me convient, ou remonte suivant cette diagonale. Et mme, si je veux revenir plus rapidement  la surface, j'embraye l'hlice, et la pression des eaux fait remonter verticalement le Nautilus comme un ballon qui, gonfl d'hydrogne, s'lve rapidement dans les airs.
- Bravo! capitaine, m'criais-je. Mais comment le timonier peut-il suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux?
- Le timonier est plac dans une cage vitre, qui fait saillie  la partie suprieure de la coque du Nautilus, et que garnissent des verres lenticulaires.
- Des verres capables de rsister  de telles pressions?
- Parfaitement. Le cristal, fragile au choc, offre cependant une rsistance considrable. Dans des expriences de pche  la lumire lectrique faites en 1864, au milieu des mers du Nord, on a vu des plaques de cette matire, sous une paisseur de sept millimtres seulement, rsister  une pression de seize atmosphres, tout en laissant passer de puissants rayons calorifiques qui lui rpartissaient ingalement la chaleur. Or, les verres dont je me sers n'ont pas moins de vingt et un centimtres  leur centre, c'est--dire trente fois cette paisseur.
- Admis, capitaine Nemo; mais enfin, pour voir, il faut que la lumire chasse les tnbres, et je me demande comment au milieu de l'obscurit des eaux...
- En arrire de la cage du timonier est plac un puissant rflecteur lectrique, dont les rayons illuminent la mer  un demi-mille de distance.
- Ah! bravo, trois fois bravo! capitaine. Je m'explique maintenant cette phosphorescence du prtendu narval, qui a tant intrigu les savants! A ce propos, je vous demanderai si l'abordage du Nautilus et du Scotia, qui a eu un si grand retentissement, a t le rsultat d'une rencontre fortuite?
- Purement fortuite, monsieur. Je naviguais  deux mtres au-dessous de la surface des eaux, quand le choc s'est produit. J'ai d'ailleurs vu qu'il n'avait eu aucun rsultat fcheux.
- Aucun, monsieur. Mais quant  votre rencontre avec l'Abraham-Lincoln?...
- Monsieur le professeur, j'en suis fch pour l'un des meilleurs navires de cette brave marine amricaine mais on m'attaquait et j'ai d me dfendre! Je me suis content, toutefois, de mettre la frgate hors d'tat de me nuire - elle ne sera pas gne de rparer ses avaries au port le plus prochain.
- Ah! commandant, m'criai-je avec conviction, c'est vraiment un merveilleux bateau que votre Nautilus!
- Oui, monsieur le professeur, rpondit avec une vritable motion le capitaine Nemo, et je l'aime comme la chair de ma chair! Si tout est danger sur un de vos navires soumis aux hasards de l'Ocan, si sur cette mer, la premire impression est le sentiment de l'abme, comme l'a si bien dit le Hollandais Jansen, au-dessous et  bord du Nautilus, le coeur de l'homme n'a plus rien  redouter. Pas de dformation  craindre, car la double coque de ce bateau a la rigidit du fer; pas de grement que le roulis ou le tangage fatiguent; pas de voiles que le vent emporte; pas de chaudires que la vapeur dchire; pas d'incendie  redouter, puisque cet appareil est fait de tle et non de bois; pas de charbon qui s'puise, puisque l'lectricit est son agent mcanique; pas de rencontre  redouter, puisqu'il est seul  naviguer dans les eaux profondes; pas de tempte  braver, puisqu'il trouve  quelques mtres au-dessous des eaux l'absolue tranquillit! Voil, monsieur. Voil le navire par excellence! Et s'il est vrai que l'ingnieur ait plus de confiance dans le btiment que le constructeur, et le constructeur plus que le capitaine lui-mme, comprenez donc avec quel abandon je me fie  mon Nautilus, puisque j'en suis tout  la fois le capitaine, le constructeur et l'ingnieur! "
Le capitaine Nemo parlait avec une loquence entranante. Le feu de son regard, la passion de son geste, le transfiguraient. Oui! il aimait son navire comme un pre aime son enfant!
Mais une question, indiscrte peut-tre, se posait naturellement, et je ne pus me retenir de la lui faire.
" Vous tes donc ingnieur, capitaine Nemo?
- Oui, monsieur le professeur, me rpondit-il, j'ai tudi  Londres,  Paris,  New York, du temps que j'tais un habitant des continents de la terre.
- Mais comment avez-vous pu construire, en secret, cet admirable Nautilus?
- Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arriv d'un point diffrent du globe, et sous une destination dguise. Sa quille a t forge au Creusot, son arbre d'hlice chez Pen et C, de Londres, les plaques de tle de sa coque chez Leard, de Liverpool, son hlice chez Scott, de Glasgow. Ses rservoirs ont t fabriqus par Cail et Co, de Paris, sa machine par Krupp, en Prusse, son peron dans les ateliers de Motala, en Sude, ses instruments de prcision chez Hart frres, de New York, etc., et chacun de ces fournisseurs a reu mes plans sous des noms divers.
- Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriqus, il a fallu les monter, les ajuster?
- Monsieur le professeur, j'avais tabli mes ateliers sur un lot dsert, en plein Ocan. L, mes ouvriers c'est--dire mes braves compagnons que j'ai instruits et forms, et moi, nous avons achev notre Nautilus. Puis, l'opration termine, le feu a dtruit toute trace de notre passage sur cet lot que j'aurais fait sauter, si je l'avais pu.
- Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce btiment est excessif?
- Monsieur Aronnax, un navire en fer cote onze cent vingt-cinq francs par tonneau. Or, le Nautilus en jauge quinze cents. Il revient donc  seize cent quatre-vingt-sept mille francs, soit deux millions y compris son amnagement, soit quatre ou cinq millions avec les oeuvres d'art et les collections qu'il renferme.
- Une dernire question, capitaine Nemo.
- Faites, monsieur le professeur. 
- Vous tes donc riche?
- Riche  l'infini, monsieur, et je pourrais, sans me gner, payer les dix milliards de dettes de la France! "
Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi. Abusait-il de ma crdulit? L'avenir devait me l'apprendre.

LE FLEUVE NOIR

La portion du globe terrestre occupe par les eaux est value  trois millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit myriamtres carrs, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions de milles cubes, et formerait une sphre d'un diamtre de soixante lieues dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et, pour comprendre ce nombre, il faut se dire que le quintillion est au milliard ce que le milliard est  l'unit, c'est--dire qu'il y a autant de milliards dans un quintillion que d'units dans un milliard. Or, cette masse liquide, c'est  peu prs la quantit d'eau que verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans.
Durant les poques gologiques,  la priode du feu succda la priode de l'eau. L'Ocan fut d'abord universel. Puis, peu  peu, dans les temps siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des les mergrent, disparurent sous des dluges partiels, se montrrent  nouveau, se soudrent. formrent des continents et enfin les terres se fixrent gographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept milles carrs, soit douze mille neuf cent seize millions d'hectares.
La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq grandes parties: l'Ocan glacial arctique, l'Ocan glacial antarctique, l'Ocan indien, l'Ocan atlantique, l'Ocan pacifique.
L'Ocan pacifique s'tend du nord au sud entre les deux cercles polaires, et de l'ouest a l'est entre l'Asie et l'Amrique sur une tendue de cent quarante-cinq degrs en longitude. C'est la plus tranquille des mers; ses courants sont larges et lents, ses mares mdiocres, ses pluies abondantes. Tel tait l'Ocan que ma destine m'appelait d'abord  parcourir dans les plus tranges conditions.
" Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si vous le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le point de dpart de ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais remonter  la surface des eaux. "
Le capitaine pressa trois fois un timbre lectrique. Les pompes commencrent  chasser l'eau des rservoirs; l'aiguille du manomtre marqua par les diffrentes pressions le mouvement ascensionnel du Nautilus, puis elle s'arrta.
" Nous sommes arrivs ", dit le capitaine.
Je me rendis  l'escalier central qui aboutissait  la plate-forme. Je gravis les marches de mtal, et, par les panneaux ouverts, j'arrivai sur la partie suprieure du Nautilus.
La plate-forme mergeait de quatre-vingts centimtres seulement. L'avant et l'arrire du Nautilus prsentaient cette disposition fusiforme qui le faisait justement comparer  un long cigare. Je remarquai que ses plaques de tles, imbriques lgrement, ressemblaient aux cailles qui revtent le corps des grands reptiles terrestres. Je m'expliquai donc trs naturellement que, malgr les meilleures lunettes, ce bateau et toujours t pris pour un animal marin.
Vers le milieu de la plate-forme, le canot,  demi-engag dans la coque du navire, formait une lgre extumescence. En avant et en arrire s'levaient deux cages de hauteur mdiocre,  parois inclines, et en partie fermes par d'pais verres lenticulaires: l'une destine au timonier qui dirigeait le Nautilus, l'autre o brillait le puissant fanal lectrique qui clairait sa route.
La mer tait magnifique, le ciel pur. A peine si le long vhicule ressentait les larges ondulations de l'Ocan. Une lgre brise de l'est ridait la surface des eaux. L'horizon, dgag de brumes, se prtait aux meilleures observations.
Nous n'avions rien en vue. Pas un cueil, pas un lot. Plus d'Abraham-Lincoln.  L'immensit dserte.
Le capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui devait lui donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que l'astre vint affleurer le bord de l'horizon. Tandis qu'il observait, pas un de ses muscles ne tressaillait, et l'instrument n'et pas t plus immobile dans une main de marbre.
" Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez?... "
Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jauntre des atterrages japonais, et je redescendis au grand salon.
L, le capitaine fit son point et calcula chronomtriquement sa longitude, qu'il contrla par de prcdentes observations d'angle horaires. Puis il me dit:
" Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degrs et quinze minutes de longitude  l'ouest...
- De quel mridien? demandai-je vivement, esprant que la rponse du capitaine m'indiquerait peut-tre sa nationalit.
- Monsieur, me rpondit-il, j'ai divers chronomtres rgls sur les mridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre honneur je me servirai de celui de Paris. "
Cette rponse ne m'apprenait rien. Je m'inclinai, et le commandant reprit:
" Trente-sept degrs et quinze minutes de longitude  l'ouest du mridien de Paris, et par trente degrs et sept minutes de latitude nord, c'est--dire  trois cents milles environ des ctes du Japon. C'est aujourd'hui 8 novembre,  midi, que commence notre voyage d'exploration sous les eaux.
- Dieu nous garde! rpondis-je.
- Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous laisse  vos tudes. J'ai donn la route  l'est-nord-est par cinquante mtres de profondeur. Voici des cartes  grands points, o vous pourrez la suivre. Le salon est  votre disposition, et je vous demande la permission de me retirer. "
Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorb dans mes penses. Toutes se portaient sur ce commandant du Nautilus. Saurais-je jamais  quelle nation appartenait cet homme trange qui se vantait de n'appartenir  aucune? Cette haine qu'il avait voue  l'humanit, cette haine qui cherchait peut-tre des vengeances terribles, qui l'avait provoque? Etait-il un de ces savants mconnus, un de ces gnies " auxquels on a fait du chagrin ", suivant l'expression de Conseil, un Galile moderne, ou bien un de ces hommes de science comme l'Amricain Maury, dont la carrire a t brise par des rvolutions politiques? Je ne pouvais encore le dire. Moi que le hasard venait de jeter  son bord, moi dont il tenait la vie entre les mains, il m'accueillait froidement, mais hospitalirement. Seulement, il n'avait jamais pris la main que je lui tendais. Il ne m'avait jamais tendu la sienne.
Une heure entire, je demeurai plong dans ces rflexions, cherchant  percer ce mystre si intressant pour moi. Puis mes regards se fixrent sur le vaste planisphre tal sur la table, et je plaai le doigt sur le point mme o se croisaient la longitude et la latitude observes.
La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants spciaux, reconnaissables  leur temprature,  leur couleur, et dont le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. La science a dtermin, sur le globe, la direction de cinq courants principaux: un dans l'Atlantique nord, un second dans l'Atlantique sud, un troisime dans le Pacifique nord, un quatrime dans le Pacifique sud, et un cinquime dans l'Ocan indien sud. Il est mme probable qu'un sixime courant existait autrefois dans l'Ocan indien nord, lorsque les mers Caspienne et d'Aral, runies aux grands lacs de l'Asie, ne formaient qu'une seule et mme tendue d'eau.
Or, au point indiqu sur le planisphre, se droulait l'un de ces courants, le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du golfe du Bengale o le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil des Tropiques, traverse le dtroit de Malacca, prolonge la cte d'Asie, s'arrondit dans le Pacifique nord jusqu'aux les Aloutiennes, charriant des troncs de camphriers et autres produits indignes, et tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de l'Ocan. C'est ce courant que le Nautilus allait parcourir. Je le suivais du regard, je le voyais se perdre dans l'immensit du Pacifique, et je me sentais entraner avec lui, quand Ned Land et Conseil apparurent  la porte du salon.
Mes deux braves compagnons restrent ptrifis  la vue des merveilles entasses devant leurs yeux.
" O sommes-nous? o sommes-nous? s'cria le Canadien. Au musum de Qubec?
- S'il plat  monsieur, rpliqua Conseil, ce serait plutt  l'htel du Sommerard!
- Mes amis, rpondis-je en leur faisant signe d'entrer, vous n'tes ni au Canada ni en France, mais bien  bord du Nautilus,  et  cinquante mtres au-dessous du niveau de la mer.
- Il faut croire monsieur, puisque monsieur l'affirme. rpliqua Conseil; mais franchement, ce salon est fait pour tonner mme un Flamand comme moi.
- Etonne-toi, mon ami. et regarde, car, pour un classificateur de ta force. il y a de quoi travailler ici. "
Je n'avais pas besoin d'encourager Conseil. Le brave garon, pench sur les vitrines. murmurait dj des mots de la langue des naturalistes: classe des Gastropodes, famille des Buccinodes, genre des Porcelaines, espces des Cyproea Madagascariensis, etc.
Pendant ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue, m'interrogeait sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je dcouvert qui il tait, d'o il venait, o il allait, vers quelles profondeurs il nous entranait? Enfin mille questions auxquelles je n'avais pas le temps de rpondre.
Je lui appris tout ce que je savais, ou plutt, tout ce que je ne savais pas, et je lui demandai ce qu'il avait entendu ou vu de son ct.
" Rien vu, rien entendu! rpondit le Canadien. Je n'ai pas mme aperu l'quipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait lectrique aussi, lui?
- Electrique!
- Par ma foi! on serait tent de le croire. Mais vous, monsieur Aronnax, demanda Ned Land, qui avait toujours son ide, vous ne pouvez me dire combien d'hommes il y a  bord? Dix, vingt, cinquante, cent?
- Je ne saurais vous rpondre, matre Land. D'ailleurs, croyez-moi, abandonnez, pour le moment, cette ide de vous emparer du Nautilus ou de le fuir. Ce bateau est un des chefs-d'oeuvre de l'industrie moderne, et je regretterais de ne pas l'avoir vu! Bien des gens accepteraient la situation qui nous est faite, ne ft-ce que pour se promener  travers ces merveilles. Ainsi. tenez-vous tranquille, et tchons de voir ce qui se passe autour de nous.
- Voir! s'cria le harponneur, mais on ne voit rien, on ne verra rien de cette prison de tle! Nous marchons, nous naviguons en aveugles... "
- Ned Land prononait ces derniers mots, quand l'obscurit se fit subitement, mais une obscurit absolue. Le plafond lumineux s'teignit, et si rapidement, que mes yeux en prouvrent une impression douloureuse, analogue  celle que produit le passage contraire des profondes tnbres  la plus clatante lumire.
Nous tions rests muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise, agrable ou dsagrable, nous attendait. Mais un glissement se fit entendre. On et dit que des panneaux se manoeuvraient sur les flancs du Nautilus. 
" C'est la fin de la fin! dit Ned Land.
- Ordre des Hydromduses! " murmura Conseil.
Soudain, le jour se fit de chaque ct du salon,  travers deux ouvertures oblongues. Les masses liquides apparurent vivement claires par les effluences lectriques. Deux plaques de cristal nous sparaient de la mer. Je frmis, d'abord,  la pense que cette fragile paroi pouvait se briser; mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient et lui donnaient une rsistance presque infinie.
La mer tait distinctement visible dans un rayon d'un mille autour du Nautilus. Quel spectacle! Quelle plume le pourrait dcrire! Qui saurait peindre les effets de la lumire  travers ces nappes transparentes, et la douceur de ses dgradations successives jusqu'aux couchs infrieures et suprieures de l'Ocan!
On connat la diaphanit de la mer. On sait que sa limpidit l'emporte sur celle de l'eau de roche. Les substances minrales et organiques, qu'elle tient en suspension, accroissent mme sa transparence. Dans certaines parties de l'Ocan, aux Antilles, cent quarante-cinq mtres d'eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante nettet, et la force de pntration des rayons solaires ne parat s'arrter qu' une profondeur de trois cents mtres. Mais, dans ce milieu fluide que parcourait le Nautilus, l'clat lectrique se produisait au sein mme des ondes. Ce n'tait plus de l'eau lumineuse, mais de la lumire liquide.
Si l'on admet l'hypothse d'Erhemberg, qui croit  une illumination phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement rserv pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles, et j'en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumire. De chaque ct, j'avais une fentre ouverte sur ces abmes inexplors. L'obscurit du salon faisait valoir la clart extrieure, et nous regardions comme si ce pur cristal et t la vitre d'un immense aquarium.
Le Nautilus ne semblait pas bouger. C'est que les points de repre manquaient. Parfois, cependant, les lignes d'eau, divises par son peron, filaient devant nos regards avec une vitesse excessive.
Emerveills, nous tions accouds devant ces vitrines, et nul de nous n'avait encore rompu ce silence de stupfaction, quand Conseil dit:
" Vous vouliez voir. ami Ned, eh bien, vous voyez!
- Curieux! curieux! faisait le Canadien - qui oubliant ses colres et ses projets d'vasion, subissait une attraction irrsistible - et l'on viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle!
- Ah! m'criai-je, je comprends la vie de cet homme! Il s'est fait un monde  part qui lui rserve ses plus tonnantes merveilles!
- Mais les poissons? fit observer le Canadien. Je ne vois pas de poissons!
- Que vous importe, ami Ned, rpondit Conseil, puisque vous ne les connaissez pas.
- Moi! un pcheur! s'cria Ned Land.
Et sur ce sujet, une discussion s'leva entre les deux amis, car ils connaissaient les poissons, mais chacun d'une faon trs diffrente.
Tout le monde sait que les poissons forment la quatrime et dernire classe de l'embranchement des vertbrs. On les a trs justement dfinis: " des vertbrs  circulation double et  sang froid, respirant par des branchies et destins  vivre dans l'eau ". Ils composent deux sries distinctes: la srie des poissons osseux. c'est--dire ceux dont l'pine dorsale est faite de vertbres osseuses, et les poissons cartilagineux. c'est--dire ceux dont l'pine dorsale est faite de vertbres cartilagineuses.
Le Canadien connaissait peut-tre cette distinction, mais Conseil en savait bien davantage, et maintenant, li d'amiti avec Ned. il ne pouvait admettre qu'il ft moins instruit que lui. Aussi lui dit-il:
" Ami Ned, vous tes un tueur de poissons, un trs habile pcheur. Vous avez pris un grand nombre de ces intressants animaux. Mais je gagerais que vous ne savez pas comment on les classe.
- Si. rpondit srieusement le harponneur. On les classe en poissons qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas!
- Voil une distinction de gourmand, rpondit Conseil. 
Mais dites-moi si vous connaissez la diffrence qui existe entre les poissons osseux et les poissons cartilagineux?
- Peut-tre bien, Conseil.
- Et la subdivision de ces deux grandes classes?
- Je ne m'en doute pas, rpondit le Canadien.
- Eh bien, ami Ned, coutez et retenez! Les poissons osseux se subdivisent en six ordres: Primo. Les acanthoptrygiens, dont la mchoire suprieure est complte. mobile. et dont les branchies affectent la forme d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles, c'est--dire les trois quarts des poissons connus. Type: la perche commune.
- Assez bonne  manger, rpondit Ned Land.
- Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires ventrales suspendues sous l'abdomen et en arrire des pectorales, sans tre attaches aux os de l'paule - ordre qui se divise en cinq familles, et qui comprend la plus grande partie des poissons d'eau douce. Type: la carpe, le brochet.
- Peuh! fit le Canadien avec un certain mpris, des poissons d'eau douce!
- Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont attaches sous les pectorales et immdiatement suspendues aux os de l'paule. Cet ordre contient quatre familles. Type: plies, limandes, turbots, barbues, soles, etc.
- Excellent! excellent! s'criait le harponneur, qui ne voulait considrer les poissons qu'au point de vue comestible.
- Quarto, reprit Conseil, sans se dmonter, les apodes, au corps allong, dpourvus de nageoires ventrales, et revtus d'une peau paisse et souvent gluante
ordre qui ne comprend qu'une famille. Type: l'anguille, le gymnote.
- Mdiocre! mdiocre! rpondit Ned Land.
- Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les mchoires compltes et libres, mais dont les branchies sont formes de petites houppes. disposes par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne compte qu'une famille. Type: les hippocampes, les pgases dragons.
- Mauvais! mauvais! rpliqua le harponneur.
- Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire est attach fixement sur le cte de l'intermaxillaire qui forme la mchoire, et dont l'arcade palatine s'engrne par suture avec le crne, ce qui la rend immobile ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se compose de deux familles. Types: les ttrodons, les poissons-lunes.
- Bons  dshonorer une chaudire! s'cria le Canadien.
- Avez-vous compris, ami Ned? demanda le savant Conseil.
- Pas le moins du monde, ami Conseil, rpondit le harponneur. Mais allez toujours, car vous tes trs intressant.
- Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil, ils ne comprennent que trois ordres.
- Tant mieux, fit Ned.
- Primo, les cyclostomes, dont les mchoires sont soudes en un anneau mobile, et dont les branchies s'ouvrent par des trous nombreux - ordre ne comprenant qu'une seule famille. Type: la lamproie.
- Faut l'aimer. rpondit Ned Land.
- Secundo, les slaciens, avec branchies semblables  celles des cyclostomes, mais dont la mchoire infrieure est mobile. Cet ordre, qui est le plus important de la classe, comprend deux familles. Types: la raie et les squales.
- Quoi! s'cria Ned, des raies et des requins dans le mme ordre! Eh bien, ami Conseil, dans l'intrt des raies, je ne vous conseille pas de les mettre ensemble dans le mme bocal!
- Tertio, rpondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont ouvertes, comme  l'ordinaire, par une seule fente garnie d'un opercule ordre qui comprend quatre genres. Type: l'esturgeon.
- Ah! ami Conseil, vous avez gard le meilleur pour la fin  mon avis, du moins. Et c'est tout?
- Oui, mon brave Ned, rpondit Conseil, et remarquez que quand on sait cela, on ne sait rien encore. car les familles se subdivisent en genres, en sous-genres. en espces, en varits...
- Eh bien. ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre du panneau, voici des varits qui passent!
- Oui! des poissons, s'cria Conseil. On se croirait devant un aquarium!
- Non, rpondis-je, car l'aquarium n'est qu'une cage, et ces poissons-l sont libres comme l'oiseau dans l'air.
- Eh bien, ami Conseil, nommez-les donc, nommez-les donc! disait Ned Land.
- Moi, rpondit Conseil, je n'en suis pas capable! Cela regarde mon matre! " 
Et en effet, le digne garon. classificateur enrag, n'tait point un naturaliste, et je ne sais pas s'il aurait distingu un thon d'une bonite. En un mot, le contraire du Canadien, qui nommait tous ces poissons sans hsiter.
- Un baliste, avais-je dit.
- Et un baliste chinois! rpondait Ned Land.
- Genre des balistes, famille des sclrodermes, ordre des plectognathes ". murmurait Conseil.
Dcidment,  eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste distingu.
Le Canadien ne s'tait pas tromp. Une troupe de balistes,  corps comprim.  peau grenue, arms d'un aiguillon sur leur dorsale, se jouaient autour du Nautilus, et agitaient les quatre ranges de piquants qui hrissent chaque ct de leur queue. Rien de plus admirable que leur enveloppe, grise par-dessus, blanche par-dessous dont les taches d'or scintillaient dans le sombre remous des lames. Entre eux ondulaient des raies, comme une nappe abandonne aux vents. et parmi elles, j'aperus,  ma grande joie, cette raie chinoise, jauntre  sa partie suprieure, rose tendre sous le ventre et munie de trois aiguillons en arrire de son oeil: espce rare, et mme douteuse au temps de Lacpde, qui ne l'avait jamais vue que dans un recueil de dessins japonais.
Pendant deux heures toute une arme aquatique fit escorte au Nautilus. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils rivalisaient de beaut, d'clat et de vitesse, je distinguai le labre vert, le mulle barberin, marqu d'une double raie noire. Le gobie lotre,  caudale arrondie, blanc de couleur et tachet de violet sur le dos, le scombre japonais, admirable maquereau de ces mers, au corps bleu et  la tte argente, de brillants azurors dont le nom seul emporte toute description des spares rays, aux nageoires varies de bleu et de jaune, des spares fascs, relevs d'une bande noire sur leur caudale, des spares zonphores lgamment corsets dans leurs six ceintures, des aulostones, vritables bouches en flte ou bcasses de mer, dont quelques chantillons atteignaient une longueur d'un mtre, des salamandres du Japon, des murnes chidnes, longs serpents de six pieds, aux yeux vifs et petits, et  la vaste bouche hrisse de dents, etc.
Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. Nos interjections ne tarissaient pas. Ned nommait les poissons, Conseil les classait, moi, je m'extasiais devant la vivacit de leurs allures et la beaut de leurs formes. Jamais il ne m'avait t donn de surprendre ces animaux vivants, et libres dans leur lment naturel.
Je ne citerai pas toutes les varits qui passrent ainsi devant nos yeux blouis, toute cette collection des mers du Japon et de la Chine. Ces poissons accouraient, plus nombreux que les oiseaux dans l'air, attirs sans doute par l'clatant foyer de lumire lectrique.
Subitement, le jour se fit dans le salon. Les panneaux de tle se refermrent. L'enchanteresse vision disparut. Mais longtemps, je rvai encore, jusqu'au moment o mes regards se fixrent sur les instruments suspendus aux parois. La boussole montrait toujours la direction au nord-nord-est, le manomtre indiquait une pression de cinq atmosphres correspondant  une profondeur de cinquante mtres, et le loch lectrique donnait une marche de quinze milles  l'heure.
J'attendais le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L'horloge marquait cinq heures.
Ned Land et Conseil retournrent  leur cabine. Moi, je regagnai ma chambre. Mon dner s'y trouvait prpar. Il se composait d'une soupe  la tortue faite des carets les plus dlicats, d'un surmulet  chair blanche. un peu feuillete, dont le foie prpar  part fit un manger dlicieux, et de filets de cette viande de l'holocante empereur, dont la saveur me parut suprieure  celle du saumon.
Je passai la soire  lire,  crire,  penser. Puis, le sommeil me gagnant, je m'tendis sur ma couche de zostre, et je m'endormis profondment, pendant que le Nautilus se glissait  travers le rapide courant du Fleuve Noir.


UNE INVITATION PAR LETTR

Le lendemain, 9 novembre, je ne me rveillai qu'aprs un long sommeil de douze heures. Conseil vint, suivant son habitude, savoir " comment monsieur avait pass la nuit ". et lui offrir ses services. Il avait laiss son ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que cela toute sa vie.
Je laissai le brave garon babiller  sa fantaisie, sans trop lui rpondre. J'tais proccup de l'absence du capitaine Nemo pendant notre sance de la veille, et j'esprais le revoir aujourd'hui.
Bientt j'eus revtu mes vtements de byssus. Leur nature provoqua plus d'une fois les rflexions de Conseil. Je lui appris qu'ils taient fabriqus avec les filaments lustrs et soyeux qui rattachent aux rochers les " jambonneaux ", sortes de coquilles trs abondantes sur les rivages de la Mditerrane. Autrefois, on en faisait de belles toffes, des bas, des gants, car ils taient  la fois trs moelleux et trs chauds. L'quipage du Nautilus pouvait donc se vtir  bon compte, sans rien demander ni aux cotonniers, ni aux moutons, ni aux vers  soie de la terre.
Lorsque je fus habill, je me rendis au grand salon. Il tait dsert.
Je me plongeai dans l'tude de ces trsors de conchyliologie, entasss sous les vitrines. Je fouillai aussi de vastes herbiers, emplis des plantes marines les plus rares, et qui, quoique dessches, conservaient leurs admirables couleurs. Parmi ces prcieuses hydrophytes, je remarquai des cladostphes verticilles, des padines-paon, des caulerpes  feuilles de vigne, des callithamnes granifres, de dlicates cramies  teintes carlates, des agares disposes en ventails, des actabules, semblables  des chapeaux de champignons trs dprims, et qui furent longtemps classes parmi les zoophytes, enfin toute une srie de varechs.
La journe entire se passa, sans que je fusse honor de la visite du capitaine Nemo. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Peut-tre ne voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses.
La direction du Nautilus se maintint  l'est-nord-est, sa vitesse  douze milles, sa profondeur entre cinquante et soixante mtres.
Le lendemain, 10 novembre, mme abandon, mme solitude. Je ne vis personne de l'quipage. Ned et Conseil passrent la plus grande partie de la journe avec moi. Ils s'tonnrent de l'inexplicable absence du capitaine. Cet homme singulier tait-il malade? Voulait-il modifier ses projets  notre gard?
Aprs tout, suivant la remarque de Conseil. nous jouissions d'une entire libert, nous tions dlicatement et abondamment nourris. Notre hte se tenait dans les termes de son trait. Nous ne pouvions nous plaindre, et d'ailleurs, la singularit mme de notre destine nous rservait de si belles compensations, que nous n'avions pas encore le droit de l'accuser.
Ce jour-l, je commenai le journal de ces aventures, ce qui m'a permis de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude, et, dtail curieux, je l'crivis sur un papier fabriqu avec la zostre marine.
Le 11 novembre, de grand matin, l'air frais rpandu  l'intrieur du Nautilus m'apprit que nous tions revenus  la surface de l'Ocan, afin de renouveler les provisions d'oxygne. Je me dirigeai vers l'escalier central, et je montai sur la plate-forme.
Il tait six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais calme. A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'esprais rencontrer l, viendrait-il? Je n'aperus que le timonier, emprisonn dans sa cage de verre. Assis sur la saillie produite par la coque du canot, j'aspirai avec dlices les manations salines.
Peu  peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires. L'astre radieux dbordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous son regard comme une trane de poudre. Les nuages, parpills dans les hauteurs, se colorrent de tons vifs admirablement nuancs, et de nombreuses " langues de chat " annoncrent du vent pour toute la journe.
Mais que faisait le vent  ce Nautilus que les temptes ne pouvaient effrayer!
J'admirai donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si vivifiant, lorsque j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme.
Je me prparais  saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son second - que j'avais dj vu pendant la premire visite du capitaine - qui apparut. Il s'avana sur la plate-forme. et ne sembla pas s'apercevoir de ma prsence. Sa puissante lunette aux yeux, il scruta tous les points de l'horizon avec une attention extrme. Puis, cet examen fait, il s'approcha du panneau, et pronona une phrase dont voici exactement les termes. Je l'ai retenue, car, chaque matin, elle se reproduisit dans des conditions identiques. Elle tait ainsi conue:
" Nautron respoc lorni virch. "
Ce qu'elle signifiait, je ne saurais le dire.
Ces mots prononcs, le second redescendit. Je pensai que le Nautilus allait reprendre sa navigation sous-marine. Je regagnai donc le panneau, et par les coursives je revins  ma chambre.
Cinq jours s'coulrent ainsi, sans que la situation se modifit. Chaque matin, je montais sur la plate-forme. La mme phrase tait prononce par le mme individu. Le capitaine Nemo ne paraissait pas.
J'avais pris mon parti de ne plus le voir, quand, le 16 novembre, rentr dans ma chambre avec Ned et Conseil, je trouvai sur la table un billet  mon adresse.
Je l'ouvris d'une main impatiente. Il tait crit d'une criture franche et nette, mais un peu gothique et qui rappelait les types allemands.
Ce billet tait libell en ces termes:

Monsieur le professeur Aronnax,  bord du Nautilus. 

16 novembre 1867.

Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax  une partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses forts de l'le Crespo. Il espre que rien n'empchera monsieur le professeur d'y assister, et il verra avec plaisir que ses compagnons se joignent  lui. 
Le commandant du Nautilus, 
Capitaine NEMO. "

" Une chasse! s'cria Ned.
- Et dans ses forts de l'le Crespo! ajouta Conseil.
- Mais il va donc  terre, ce particulier-l? reprit Ned Land.
- Cela me parat clairement indiqu, dis-je en relisant la lettre.
- Eh bien! il faut accepter, rpliqua le Canadien. Une fois sur la terre ferme, nous aviserons  prendre un parti. D'ailleurs, je ne serai pas fch de manger quelques morceaux de venaison frache. "
Sans chercher  concilier ce qu'il y avait de contradictoire entre l'horreur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les les, et son invitation de chasser en fort, je me contentai de rpondre:
" Voyons d'abord ce que c'est que l'le Crespo. "
Je consultai le planisphre, et, par 3240' de latitude nord et 16750' de longitude ouest, je trouvai un lot qui fut reconnu en 1801 par le capitaine Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient Rocca de la Plata, c'est--dire " Roche d'Argent ". Nous tions donc  dix-huit cents milles environ de notre point de dpart, et la direction un peu modifie du Nautilus le ramenait vers le sud-est.
Je montrai  mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique nord.
 " Si le capitaine Nemo va quelquefois  terre, leur dis-je, il choisit du moins des les absolument dsertes! "
Ned Land hocha la tte sans rpondre, puis Conseil et lui me quittrent. Aprs un souper qui me fut servi par le stewart muet et impassible, je m'endormis, non sans quelque proccupation.
Le lendemain, 17 novembre,  mon rveil, je sentis que le Nautilus tait absolument immobile. Je m'habillai lestement, et j'entrai dans le grand salon.
Le capitaine Nemo tait l. Il m'attendait, se leva, salua, et me demanda s'il me convenait de l'accompagner.
Comme il ne fit aucune allusion  son absence pendant ces huit jours, je m'abstins de lui en parler, et je rpondis simplement que mes compagnons et moi nous tions prts  le suivre.
" Seulement, monsieur, ajoutai-je, je me permettrai de vous adresser une question.
- Adressez, monsieur Aronnax, et, si je puis y rpondre, j'y rpondrai.
- Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu toute relation avec la terre, vous possdiez des forts dans l'le Crespo?
- Monsieur le professeur, me rpondit le capitaine, les forts que je possde ne demandent au soleil ni sa lumire ni sa chaleur. Ni les lions, ni les tigres, ni les panthres, ni aucun quadrupde ne les frquentent. Elles ne sont connues que de moi seul. Elles ne poussent que pour moi seul. Ce ne sont point des forts terrestres, mais bien des forts sous-marines.
- Des forts sous-marines! m'criai-je.
- Oui, monsieur le professeur.
- Et vous m'offrez de m'y conduire?
- Prcisment.
- A pied?
- Et mme  pied sec.
- En chassant?
- En chassant.
- Le fusil  la main?
- Le fusil  la main. "
Je regardai le commandant du Nautilus d'un air qui n'avait rien de flatteur pour sa personne.
" Dcidment, il a le cerveau malade, pensai-je. Il a eu un accs qui a dure huit jours, et mme qui dure encore. C'est dommage! Je l'aimais mieux trange que fou! "
Cette pense se lisait clairement sur mon visage, mais le capitaine Nemo se contenta de m'inviter  le suivre, et je le suivis en homme rsign  tout.
Nous arrivmes dans la salle  manger, o le djeuner se trouvait servi.
" Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager mon djeuner sans faon. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous ai promis une promenade en fort, je ne me suis point engag  vous y faire rencontrer un restaurant. Djeunez donc en homme qui ne dnera probablement que fort tard. "
Je fis honneur au repas. Il se composait de divers poissons et de tranches d'holoturies, excellents zoophytes, relevs d'algues trs apritives, telles que la Porphyria laciniata et la Laurentia primafetida. La boisson se composait d'eau limpide  laquelle,  l'exemple du capitaine, j'ajoutai quelques gouttes d'une liqueur fermente, extraite, suivant la mode kamchatkienne, de l'algue connue sous le nom de " Rhodomnie palme ".
Le capitaine Nemo mangea, d'abord, sans prononcer une seule parole. Puis, il me dit:
" Monsieur le professeur, quand je vous ai propos de venir chasser dans mes forts de Crespo, vous m'avez cru en contradiction avec moi-mme. Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de forts sous-marines, vous m'avez cru fou. Monsieur le professeur, il ne faut jamais juger les hommes  la lgre.
- Mais, capitaine, croyez que...
- Veuillez m'couter, et vous verrez si vous devez m'accuser de folie ou de contradiction.
- Je vous coute.
- Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l'homme peut vivre sous l'eau  la condition d'emporter avec lui sa provision d'air respirable. Dans les travaux sous-marins, l'ouvrier, revtu d'un vtement impermable et la tte emprisonne dans une capsule de mtal, reoit l'air de l'extrieur au moyen de pompes foulantes et de rgulateurs d'coulement.
- C'est l'appareil des scaphandres, dis-je.
- En effet, mais dans ces conditions, l'homme n'est pas libre. Il est rattache  la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc, vritable chane qui le rive  la terre, et si nous devions tre ainsi retenus au Nautilus,  nous ne pourrions aller loin.
- Et le moyen d'tre libre? demandai-je.
- C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-Denayrouze, imagin par deux de vos compatriotes, mais que j'ai perfectionn pour mon usage, et qui vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions physiologiques, sans que vos organes en souffrent aucunement. Il se compose d'un rservoir en tle paisse, dans lequel j'emmagasine l'air sous une pression de cinquante atmosphres. Ce rservoir se fixe sur le dos au moyen de bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie suprieure forme une bote d'o l'air, maintenu par un mcanisme  soufflet, ne peut s'chapper qu' sa tension normale. Dans l'appareil Rouquayrol, tel qu'il est employ, deux tuyaux en caoutchouc, partant de cette bote, viennent aboutir  une sorte de pavillon qui emprisonne le nez et la bouche de l'oprateur; l'un sert  l'introduction de l'air inspir, l'autre  l'issue de l'air expir, et la langue ferme celui-ci ou celui-l, suivant les besoins de la respiration. Mais, moi qui affronte des pressions considrables au fond des mers, j'ai d enfermer ma tte, comme celle des scaphandres, dans une sphre de cuivre, et c'est  cette sphre qu'aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et expirateurs.
- Parfaitement, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit s'user vite, et ds qu'il ne contient plus que quinze pour cent d'oxygne, il devient irrespirable.
Sans doute, mais je vous l'ai dit, monsieur Aronnax, les pompes du Nautilus me permettent de l'emmagasiner sous une pression considrable, et, dans ces conditions, le rservoir de l'appareil peut fournir de l'air respirable pendant neuf ou dix heures.
- Je n'ai plus d'objection  faire, rpondis-je. Je vous demanderai seulement, capitaine, comment vous pouvez clairer votre route au fond de l'Ocan?
- Avec l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Si le premier se porte sur le dos, le second s'attache  la ceinture. Il se compose d'une pile de Bunzen que je mets en activit, non avec du bichromate de potasse, mais avec du sodium. Une bobine d'induction recueille l'lectricit produite, et la dirige vers une lanterne d'une disposition particulire. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre qui contient seulement un rsidu de gaz carbonique. Quand l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux, en donnant une lumire blanchtre et continue. Ainsi pourvu, je respire et je vois.
- Capitaine Nemo,  toutes mes objections vous faites de si crasantes rponses que je n'ose plus douter. Cependant, si je suis bien forc d'admettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je demande  faire des rserves pour le fusil dont vous voulez m'armer.
- Mais ce n'est point un fusil  poudre, rpondit le capitaine.
- C'est donc un fusil  vent?
- Sans doute. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre  mon bord, n'ayant ni salptre, ni soufre ni charbon?
- D'ailleurs, dis-je, pour tirer sous l'eau, dans un milieu huit cent cinquante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une rsistance considrable.
- Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons, perfectionns aprs Fulton par les Anglais Philippe Coles et Burley, par le Franais Furcy, par l'Italien Landi, qui sont munis d'un systme particulier de fermeture, et qui peuvent tirer dans ces conditions. Mais je vous le rpte, n'ayant pas de poudre, je l'ai remplace par de l'air  haute pression, que les pompes du Nautilus me fournissent abondamment.
- Mais cet air doit rapidement s'user.
- Eh bien, n'ai-je pas mon rservoir Rouquayrol, qui peut, au besoin, m'en fournir. Il suffit pour cela d'un robinet ad hoc. D'ailleurs, monsieur Aronnax, vous verrez par vous-mme que, pendant ces chasses sous-marines, on ne fait pas grande dpense d'air ni de balles.
- Cependant, il me semble que dans cette demi-obscurit, et au milieu de ce liquide trs dense par rapport  l'atmosphre, les coups ne peuvent porter loin et sont difficilement mortels?
- Monsieur, avec ce fusil tous les coups sont mortels, au contraire, et ds qu'un animal est touch, si lgrement que ce soit, il tombe foudroy.
- Pourquoi?
- Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance, mais de petites capsules de verre - inventes par le chimiste autrichien Leniebroek - et dont j'ai un approvisionnement considrable. Ces capsules de verre, recouvertes d'une armature d'acier, et alourdies par un culot de plomb, sont de vritables petites bouteilles de Leyde, dans lesquelles l'lectricit est force  une trs haute tension. Au plus lger choc, elles se dchargent, et l'animal, si puissant qu'il soit, tombe mort. J'ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses que du numro quatre, et que la charge d'un fusil ordinaire pourrait en contenir dix.
- Je ne discute plus, rpondis-je en me levant de table, et je n'ai plus qu' prendre mon fusil. D'ailleurs, ou vous Irez, j'irai. "
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arrire du Nautilus,  et, en passant devant la cabine de Ned et de Conseil, j'appelai mes deux compagnons qui nous suivirent aussitt.
Puis, nous arrivmes  une cellule situe en abord prs de la chambre des machines, et dans laquelle nous devions revtir nos vtements de promenade.

PROMENADE EN PLAINE

Cette cellule tait,  proprement parler, l'arsenal et le vestiaire du Nautilus. Une douzaine d'appareils de scaphandres, suspendus  la paroi, attendaient les promeneurs.
Ned Land, en les voyant, manifesta une rpugnance vidente  s'en revtir.
" Mais, mon brave Ned, lui dis-je, les forts de l'le de Crespo ne sont que des forts sous-marines!
- Bon! fit le harponneur dsappoint, qui voyait s'vanouir ses rves de viande frache. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vous introduire dans ces habits-l?
- Il le faut bien, matre Ned.
- Libre  vous, monsieur, rpondit le harponneur, haussant les paules, mais quant  moi,  moins qu'on ne m'y force, je n'entrerai jamais l-dedans.
- On ne vous forcera pas, matre Ned, dit le capitaine Nemo.
- Et Conseil va se risquer? demanda Ned.
- Je suis monsieur partout o va monsieur ", rpondit Conseil.
Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'quipage vinrent nous aider  revtir ces lourds vtements impermables, faits en caoutchouc sans couture, et prpars de manire  supporter des pressions considrables. On et dit une armure  la fois souple et rsistante. Ces vtements formaient pantalon et veste. Le pantalon se terminait par d'paisses chaussures, garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu de la veste tait maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient la poitrine, la dfendaient contre la pousse des eaux, et laissaient les poumons fonctionner librement; ses manches finissaient en forme de gants assouplis, qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la main.
Il y avait loin, on le voit, de ces scaphandres perfectionns aux vtements informes, tels que les cuirasses de lige, les soubrevestes, les habits de mer, les coffres, etc., qui furent invents et prns dans le XVIIIe sicle.
Le capitaine Nemo, un de ses compagnons - sorte d'Hercule, qui devait tre d'une force prodigieuse - , Conseil et moi, nous emes bientt revtu ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emboter notre tte dans sa sphre mtallique. Mais, avant de procder  cette opration, je demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils qui nous taient destins.
L'un des hommes du Nautilus me prsenta un fusil simple dont la crosse, faite en tle d'acier et creuse  l'intrieur, tait d'assez grande dimension. Elle servait de rservoir  l'air comprim, qu'une soupape, manoeuvre par une gchette, laissait chapper dans le tube de mtal. Une bote  projectiles, vide dans l'paisseur de la crosse, renfermait une vingtaine de balles lectriques, qui, au moyen d'un ressort, se plaaient automatiquement dans le canon du fusil. Ds qu'un coup tait tir, l'autre tait prt  partir.
" Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement facile. Je ne demande plus qu' l'essayer. Mais comment allons-nous gagner le fond de la mer?
- En ce moment, monsieur le professeur, le Nautilus est chou par dix mtres d'eau, et nous n'avons plus qu' partir.
- Mais comment sortirons-nous?
- Vous l'allez voir. "
Le capitaine Nemo introduisit sa tte dans la calotte sphrique. Conseil et moi, nous en fmes autant, non sans avoir entendu le Canadien nous lancer un " bonne chasse " ironique. Le haut de notre vtement tait termin par un collet de cuivre taraud, sur lequel se vissait ce casque de mtal. Trois trous, protgs par des verres pais, permettaient de voir suivant toutes les directions, rien qu'en tournant la tte  l'intrieur de cette sphre. Ds qu'elle fut en place, les appareils Rouquayrol, placs sur notre dos, commencrent  fonctionner, et, pour mon compte, je respirai  l'aise.
La lampe Ruhmkorff suspendue  ma ceinture, le fusil  la main, j'tais prt  partir. Mais, pour tre franc, emprisonn dans ces lourds vtements et clou au tillac par mes semelles de plomb, il m'et t impossible de faire un pas.
Mais ce cas tait prvu, car je sentis que l'on me poussait dans une petite chambre contigu au vestiaire. Mes compagnons, galement remorqus, me suivaient. J'entendis une porte, munie d'obturateurs, se refermer sur nous, et une profonde obscurit nous enveloppa.
Aprs quelques minutes, un vif sifflement parvint  mon oreille. Je sentis une certaine impression de froid monter de mes pieds  ma poitrine. videmment, de l'intrieur du bateau on avait, par un robinet, donn entre  l'eau extrieure qui nous envahissait, et dont cette chambre fut bientt remplie. Une seconde porte, perce dans le flanc du Nautilus,  s'ouvrit alors. Un demi-jour nous claira. Un instant aprs, nos pieds foulaient le fond de la mer.
Et maintenant. comment pourrais-je retracer les impressions que m'a laisses cette promenade sous les eaux? Les mots sont impuissants  raconter de telles merveilles! Quand le pinceau lui-mme est inhabile  rendre les effets particuliers  l'lment liquide, comment la plume saurait-elle les reproduire?
Le capitaine Nemo marchait en avant, et son compagnon nous suivait  quelques pas en arrire. Conseil et moi, nous restions l'un prs de l'autre, comme si un change de paroles et t possible  travers nos carapaces mtalliques. Je ne sentais dj plus la lourdeur de mes vtements, de mes chaussures, de mon rservoir d'air, ni le poids de cette paisse sphre, au milieu de laquelle ma tte ballottait comme une amande dans sa coquille. Tous ces objets, plongs dans l'eau, perdaient une partie de leur poids gale  celui du liquide dplac. et je me trouvais trs bien de cette loi physique reconnue par Archimde. Je n'tais plus une masse inerte, et j'avais une libert de mouvement relativement grande.
La lumire, qui clairait le sol jusqu' trente pieds au-dessous de la surface de l'Ocan, m'tonna par sa puissance. Les rayons solaires traversaient aisment cette masse aqueuse et en dissipaient la coloration. Je distinguais nettement les objets  une distance de cent mtres. Au-del, les fonds se nuanaient des fines dgradations de l'outremer, puis ils bleuissaient dans les lointains, et s'effaaient au milieu d'une vague obscurit. Vritablement, cette eau qui m'entourait n'tait qu'une sorte d'air, plus dense que l'atmosphre terrestre, mais presque aussi diaphane. Au-dessus de moi, j'apercevais la calme surface de la mer.
Nous marchions sur un sable fin, uni, non rid comme celui des plages qui conserve l'empreinte de la houle. Ce tapis blouissant, vritable rflecteur, repoussait les rayons du soleil avec une surprenante intensit. De l, cette immense rverbration qui pntrait toutes les molcules liquides. Serai-je cru si j'affirme, qu' cette profondeur de trente pieds, j'y voyais comme en plein jour?
Pendant un quart d'heure, je foulai ce sable ardent, sem d'une impalpable poussire de coquillages. La coque du Nautilus,  dessine comme un long cueil, disparaissait peu  peu, mais son fanal, lorsque la nuit se serait faite au milieu des eaux, devait faciliter notre retour  bord, en projetant ses rayons avec une nettet parfaite. Effet difficile  comprendre pour qui n'a vu que sur terre ces nappes blanchtres si vivement accuses. L, la poussire dont l'air est satur leur donne l'apparence d'un brouillard lumineux; mais sur mer, comme sous mer, ces traits lectriques se transmettent avec une incomparable puret.
Cependant, nous allions toujours, et la vaste plaine de sable semblait tre sans bornes. J'cartais de la main les rideaux liquides qui se refermaient derrire moi, et la trace de mes pas s'effaait soudain sous la pression de l'eau.
Bientt, quelques formes d'objets.  peine estompes dans l'loignement, se dessinrent  mes yeux. Je reconnus de magnifiques premiers plans de rochers, tapisss de zoophytes du plus bel chantillon, et je fus tout d'abord frapp d'un effet spcial  ce milieu.
Il tait alors dix heures du matin. Les rayons du soleil frappaient la surface des flots sous un angle assez oblique, et au contact de leur lumire dcompose par la rfraction comme  travers un prisme, fleurs, rochers, plantules, coquillages, polypes, se nuanaient sur leurs bords des sept couleurs du spectre solaire. C'tait une merveille, une fte des yeux, que cet enchevtrement de tons colors, une vritable kalidoscopie de vert, de jaune, d'orange, de violet, d'indigo, de bleu, en un mot, toute la palette d'un coloriste enrag! Que ne pouvais-je communiquer  Conseil les vives sensations qui me montaient au cerveau, et rivaliser avec lui d'interjections admiratives! Que ne savais-je, comme le capitaine Nemo et son compagnon, changer mes penses au moyen de signes convenus! Aussi, faute de mieux, je me parlais  moi-mme. je criais dans la bote de cuivre qui coiffait ma tte, dpensant peut-tre en vaines paroles plus d'air qu'il ne convenait.
Devant ce splendide spectacle, Conseil s'tait arrte comme moi. videmment, le digne garon. en prsence de ces chantillons de zoophytes et de mollusques, classait, classait toujours. Polypes et chinodermes abondaient sur le sol. Les isis varies, les cornulaires qui vivent isolment, des touffes d'oculines vierges, dsignes autrefois sous le nom de " corail blanc ", les fongies hrisses en forme de champignons, les anmones adhrant par leur disque musculaire, figuraient un parterre de fleurs, maill de porpites pares de leur collerette de tentacules azurs. d'toiles de mer qui constellaient le sable, et d'astrophytons verruqueux, fines dentelles brodes par la main des naades, dont les festons se balanaient aux faibles ondulations provoques par notre marche. C'tait un vritable chagrin pour moi d'craser sous mes pas les brillants spcimens de mollusques qui jonchaient le sol par milliers, les peignes concentriques, les marteaux, les donaces, vritables coquilles bondissantes, les troques, les casques rouges, les strombes aile-d'ange, les aphysies, et tant d'autres produits de cet inpuisable Ocan. Mais il fallait marcher, et nous allions en avant, pendant que voguaient au-dessus de nos ttes des troupes de physalies, laissant leurs tentacules d'outre-mer flotter  la trane, des mduses dont l'ombrelle opaline ou rose tendre, festonne d'un liston d'azur, nous abritait des rayons solaires, et des plagies panopyres, qui, dans l'obscurit, eussent sem notre chemin de lueurs phosphorescentes!
Toutes ces merveilles, je les entrevis dans l'espace d'un quart de mille, m'arrtant  peine, et suivant le capitaine Nemo, qui me rappelait d'un geste. Bientt, la nature du sol se modifia. A la plaine de sable succda une couche de vase visqueuse que les Amricains nomment " oaze ", uniquement compose de coquilies siliceuses ou calcaires. Puis, nous parcourmes une prairie d'algues, plantes plagiennes que les eaux n'avaient pas encore arraches, et dont la vgtation tait fougueuse. Ces pelouses  tissu serr, douces au pied, eussent rivalis avec les plus moelleux tapis tisss par la main des hommes. Mais, en mme temps que la verdure s'talait sous nos pas, elle n'abandonnait pas nos ttes. Un lger berceau de plantes marines, classes dans cette exubrante famille des algues, dont on connat plus de deux mille espces, se croisait  la surface des eaux. Je voyais flotter de longs rubans de fucus, les uns globuleux, les autres tubuls, des laurencies, des cladostphes, au feuillage si dli, des rhodymnes palms, semblables  des ventails de cactus. J'observai que les plantes vertes se maintenaient plus prs de la surface de la mer, tandis que les rouges occupaient une profondeur moyenne, laissant aux hydrophytes noires ou brunes le soin de former les jardins et les parterres des couches recules de l'Ocan.
Ces algues sont vritablement un prodige de la cration, une des merveilles de la flore universelle. Cette famille produit  la fois les plus petits et les plus grands vgtaux du globe. Car de mme qu'on a compt quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de cinq millimtres carrs, de mme on a recueilli des fucus dont la longueur dpassait cinq cents mtres.
Nous avions quitt le Nautilus depuis une heure et demie environ. Il tait prs de midi. Je m'en aperus  la perpendicularit des rayons solaires qui ne se rfractaient plus. La magie des couleurs disparut peu  peu, et les nuances de l'meraude et du saphir s'effacrent de notre firmament. Nous marchions d'un pas rgulier qui rsonnait sur le sol avec une intensit tonnante. Les moindres bruits se transmettaient avec une vitesse  laquelle l'oreille n'est pas habitue sur la terre. En effet, l'eau est pour le son un meilleur vhicule que l'air, et il s'y propage avec une rapidit quadruple.
En ce moment, le sol s'abaissa par une pente prononce. La lumire prit une teinte uniforme. Nous atteignmes une profondeur de cent mtres, subissant alors une pression de dix atmosphres. Mais mon vtement de scaphandre tait tabli dans des conditions telles que je ne souffrais aucunement de cette pression. Je sentais seulement une certaine gne aux articulations des doigts, et encore ce malaise ne tarda-t-il pas  disparatre. Quant  la fatigue que devait amener cette promenade de deux heures sous un harnachement dont j'avais si peu l'habitude, elle tait nulle. Mes mouvements, aids par l'eau, se produisaient avec une surprenante facilit.
Arriv  cette profondeur de trois cents pieds, je percevais encore les rayons du soleil, mais faiblement. A leur clat intense avait succd un crpuscule rougetre. moyen terme entre le jour et la nuit. Cependant, nous voyions suffisamment  nous conduire. et il n'tait pas encore ncessaire de mettre les appareils Ruhmkorff en activit.
En ce moment, le capitaine Nemo s'arrta. Il attendit que je l'eusse rejoint, et du doigt, il me montra quelques masses obscures qui s'accusaient dans l'ombre  une petite distance.
" C'est la fort de l'le Crespo ", pensai-je, et je ne me trompais pas.

UNE FORET SOUS-MARINE

Nous tions enfin arrivs  la lisire de cette fort, sans doute l'une des plus belles de l'immense domaine du capitaine Nemo. Il la considrait comme tant sienne, et s'attribuait sur elle les mmes droits qu'avaient les premiers hommes aux premiers jours du monde. D'ailleurs, qui lui et disput la possession de cette proprit sous-marine? Quel autre pionnier plus hardi serait venu, la hache  la main, en dfricher les sombres taillis?
Cette fort se composait de grandes plantes arborescentes, et, ds que nous emes pntr sous ses vastes arceaux. mes regards furent tout d'abord frapps d'une singulire disposition de leurs ramures - disposition que je n'avais pas encore observe jusqu'alors.
Aucune des herbes qui tapissaient le sol, aucune des branches qui hrissaient les arbrisseaux, ne rampait, ni ne se courbait, ni ne s'tendait dans un plan horizontal. Toutes montaient vers la surface de l'Ocan. Pas de filaments, pas de rubans, si minces qu'ils fussent, qui ne se tinssent droit comme des tiges de fer. Les fucus et les lianes se dveloppaient suivant une ligne rigide et perpendiculaire, commande par la densit de l'lment qui les avait produits. Immobiles, d'ailleurs, lorsque je les cartais de la main, ces plantes reprenaient aussitt leur position premire. C'tait ici le rgne de la verticalit.
Bientt, je m'habituai  cette disposition bizarre, ainsi qu' l'obscurit relative qui nous enveloppait. Le sol de la fort tait sem de blocs aigus, difficiles  viter. La flore sous-marine m'y parut tre assez complte, plus riche mme qu'elle ne l'et t sous les zones arctiques ou tropicales, o ses produits sont moins nombreux. Mais, pendant quelques minutes, je confondis involontairement les rgnes entre eux, prenant des zoophytes pour des hydrophytes, des animaux pour des plantes. Et qui ne s'y ft pas tromp? La faune et la flore se touchent de si prs dans ce monde sous-marin!
J'observai que toutes ces productions du rgne vgtal ne tenaient au sol que par un emptement superficiel. Dpourvues de racines, indiffrentes au corps solide, sable, coquillage, test ou galet, qui les supporte, elles ne lui demandent qu'un point d'appui, non la vitalit. Ces plantes ne procdent que d'elles-mmes, et le principe de leur existence est dans cette eau qui les soutient, qui les nourrit. La plupart, au lieu de feuilles, poussaient des lamelles de formes capricieuses, circonscrites dans une gamme restreinte de couleurs, qui ne comprenait que le rose, le carmin, le vert, l'olivtre, le fauve et le brun. Je revis l, mais non plus dessches comme les chantillons du Nautilus, des padines-paons, dployes en ventails qui semblaient solliciter la brise, des cramies carlates, des laminaires allongeant leurs jeunes pousses comestibles, des nrocystes filiformes et fluxueuses, qui s'panouissaient  une hauteur de quinze mtres, des bouquets s'actabules, dont les tiges grandissent par le sommet, et nombre d'autres plantes plagiennes, toutes dpourvues de fleurs. " Curieuse anomalie, bizarre lment, a dit un spirituel naturaliste, o le rgne animal fleurit, et o le rgne vgtal ne fleurit pas! "
Entre ces divers arbrisseaux, grands comme les arbres des zones tempres, et sous leur ombre humide, se massaient de vritables buissons  fleurs vivantes, des haies de zoophytes, sur lesquels s'panouissaient des mandrines zbres de sillons tortueux, des cariophylles jauntres  tentacules diaphanes, des touffes gazonnantes de zoanthaires, et pour complter l'illusion -, les poissons-mouches volaient de branches en branches, comme un essaim de colibris, tandis que de jaunes lpisacanthes,  la mchoire hrisse, aux cailles aigus, des dactyloptres et des monocentres, se levaient sous nos pas, semblables  une troupe de bcassines.
Vers une heure, le capitaine Nemo donna le signal de la halte. J'en fus assez satisfait pour mon compte, et nous nous tendmes sous un berceau d'alaries, dont les longues lanires amincies se dressaient comme des flches.
Cet instant de repos me parut dlicieux. Il ne nous manquait que le charme de la conversation. Mais impossible de parler, impossible de rpondre. J'approchai seulement ma grosse tte de cuivre de la tte de Conseil. Je vis les yeux de ce brave garon briller de contentement, et en signe de satisfaction. il s'agita dans sa carapace de l'air le plus comique du monde.
Aprs quatre heures de cette promenade, je fus trs tonn de ne pas ressentir un violent besoin de manger. A quoi tenait cette disposition de l'estomac, je ne saurais le dire. Mais, en revanche, j'prouvais une insurmontable envie de dormir, ainsi qu'il arrive  tous les plongeurs. Aussi mes yeux se fermrent-ils bientt derrire leur paisse vitre, et je tombai dans une invincible somnolence, que le mouvement de la marche avait seul pu combattre jusqu'alors. Le capitaine Nemo et son robuste compagnon, tendus dans ce limpide cristal, nous donnaient l'exemple du sommeil.
Combien de temps restai-je ainsi plong dans cet assoupissement, je ne pus l'valuer; mais lorsque je me rveillai, il me sembla que le soleil s'abaissait vers l'horizon. Le capitaine Nemo s'tait dj relev, et je commenais  me dtirer les membres, quand une apparition inattendue me remit brusquement sur les pieds.
A quelques pas, une monstrueuse araigne de mer, haute d'un mtre, me regardait de ses yeux louches, prte  s'lancer sur moi. Quoique mon habit de scaphandre ft assez pais pour me dfendre contre les morsures de cet animal, je ne pus retenir un mouvement d'horreur. Conseil et le matelot du Nautilus s'veillrent en ce moment. Le capitaine Nemo montra  son compagnon le hideux crustac, qu'un coup de crosse abattit aussitt, et je vis les horribles pattes du monstre se tordre dans des convulsions terribles.
Cette rencontre me fit penser que d'autres animaux, plus redoutables, devaient hanter ces fonds obscurs, et que mon scaphandre ne me protgerait pas contre leurs attaques. Je n'y avais pas song jusqu'alors, et je rsolus de me tenir sur mes gardes. Je supposais, d'ailleurs, que cette halte marquait le terme de notre promenade; mais je me trompais, et, au lieu de retourner au Nautilus,  le capitaine Nemo continua son audacieuse excursion.
Le sol se dprimait toujours, et sa pente, s'accusant davantage, nous conduisit  de plus grandes profondeurs. Il devait tre  peu prs trois heures, quand nous atteignmes une troite valle, creuse entre de hautes parois  pic, et situe par cent cinquante mtres de fond. Grce  la perfection de nos appareils, nous dpassions ainsi de quatre-vingt-dix mtres la limite que la nature semblait avoir impose jusqu'ici aux excursions sous-marines de l'homme.
Je dis cent cinquante mtres, bien qu'aucun instrument ne me permt d'valuer cette distance. Mais je savais que, mme dans les mers les plus limpides, les rayons solaires ne pouvaient pntrer plus avant. Or, prcisment, l'obscurit devint profonde. Aucun objet n'tait visible  dix pas. Je marchais donc en ttonnant, quand je vis briller subitement une lumire blanche assez vive. Le capitaine Nemo venait de mettre son appareil lectrique en activit. Son compagnon l'imita. Conseil et moi nous suivmes leur exemple. J'tablis, en tournant une vis, la communication entre la bobine et le serpentin de verre, et la mer, claire par nos quatre lanternes, s'illumina dans un rayon de vingt-cinq mtres.
Le capitaine Nemo continua de s'enfoncer dans les obscures profondeurs de la fort dont les arbrisseaux se rarfiaient de plus en plus. J'observai que la vie vgtale disparaissait plus vite que la vie animale. Les plantes plagiennes abandonnaient dj le sol devenu aride, qu'un nombre prodigieux d'animaux, zoophytes, articuls, mollusques et poissons y pullulaient encore.
Tout en marchant, je pensais que la lumire de nos appareils Ruhmkorff devait ncessairement attirer quelques habitants de ces sombres couches. Mais s'ils nous approchrent, ils se tinrent du moins  une distance regrettable pour des chasseurs. Plusieurs fois, je vis le capitaine Nemo s'arrter et mettre son fusil en joue; puis, aprs quelques instants d'observation, il se relevait et reprenait sa marche.
Enfin, vers quatre heures environ, cette merveilleuse excursion s'acheva. Un mur de rochers superbes et d'une masse imposante se dressa devant nous, entassement de blocs gigantesques, norme falaise de granit, creuse de grottes obscures, mais qui ne prsentait aucune rampe praticable. C'taient les accores de l'le Crespo. C'tait la terre.
Le capitaine Nemo s'arrta soudain. Un geste de lui nous fit faire halte, et si dsireux que je fusse de franchir cette muraille, je dus m'arrter. Ici finissaient les domaines du capitaine Nemo. Il ne voulait pas les dpasser. Au-del, c'tait cette portion du globe qu'il ne devait plus fouler du pied.
Le retour commena. Le capitaine Nemo avait repris la tte de sa petite troupe, se dirigeant toujours sans hsiter. Je crus voir que nous ne suivions pas le mme chemin pour revenir au Nautilus. Cette nouvelle route, trs raide, et par consquent trs pnible, nous rapprocha rapidement de la surface de la mer. Cependant, ce retour dans les couches suprieures ne fut pas tellement subit que la dcompression se fit trop rapidement, ce qui aurait pu amener dans notre organisme des dsordres graves, et dterminer ces lsions internes si fatales aux plongeurs. Trs promptement, la lumire reparut et grandit, et, le soleil tant dj bas sur l'horizon, la rfraction borda de nouveau les divers objets d'un anneau spectral.
A dix mtres de profondeur, nous marchions au milieu d'un essaim de petits poissons de toute espce, plus nombreux que les oiseaux dans l'air, plus agiles aussi, mais aucun gibier aquatique, digne d'un coup de fusil. ne s'tait encore offert  nos regards.
En ce moment, je vis l'arme du capitaine, vivement paule, suivre entre les buissons un objet mobile. Le coup partit, j'entendis un faible sifflement, et un animal retomba foudroy  quelques pas.
C'tait une magnifique loutre de mer, une enhydre, le seul quadrupde qui soit exclusivement marin. Cette loutre, longue d'un mtre cinquante centimtres, devait avoir un trs grand prix. Sa peau, d'un brun marron en dessus, et argente en dessous, faisait une de ces admirables fourrures si recherches sur les marchs russes et chinois; la finesse et le lustre de son poil lui assuraient une valeur minimum de deux mille francs. J'admirai fort ce curieux mammifre  la tte arrondie et orne d'oreilles courtes, aux yeux ronds, aux moustaches blanches et semblables  celles du chat, aux pieds palms et unguiculs,  la queue touffue. Ce prcieux carnassier, chass et traqu par les pcheurs, devient extrmement rare, et il s'est principalement rfugi dans les portions borales du Pacifique, o vraisemblablement son espce ne tardera pas  s'teindre.
Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la bte, la chargea sur son paule, et l'on se remit en route.
Pendant une heure, une plaine de sable se droula devant nos pas. Elle remontait souvent  moins de deux mtres de la surface des eaux. Je voyais alors notre image, nettement reflte, se dessiner en sens inverse, et, au-dessus de nous, apparaissait une troupe identique. reproduisant nos mouvements et nos gestes, de tout point semblable, en un mot,  cela prs qu'elle marchait la tte en bas et les pieds en l'air.
Autre effet  noter. C'tait le passage de nuages pais qui se formaient et s'vanouissaient rapidement; mais en rflchissant, je compris que ces prtendus nuages n'taient dus qu' l'paisseur variable des longues lames de fond, et j'apercevais mme les " moutons " cumeux que leur crte brise multipliait sur les eaux. Il n'tait pas jusqu' l'ombre des grands oiseaux qui passaient sur nos ttes, dont je ne surprisse le rapide effleurement  la surface de la mer.
En cette occasion, je fus tmoin de l'un des plus beaux coups de fusil qui ait jamais fait tressaillir les fibres d'un chasseur. Un grand oiseau,  large envergure, trs nettement visible, s'approchait en planant. Le compagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira, lorsqu'il fut  quelques mtres seulement au-dessus des flots. L'animal tomba foudroy, et sa chute l'entrana jusqu' la porte de l'adroit chasseur qui s'en empara. C'tait un albatros de la plus belle espce, admirable spcimen des oiseaux plagiens.
Notre marche n'avait pas t interrompue par cet incident. Pendant deux heures, nous suivmes tantt des plaines sableuses, tantt des prairies de varechs, fort pnibles  traverser. Franchement, je n'en pouvais plus, quand j'aperus une vague lueur qui rompait,  un demi mille, l'obscurit des eaux. C'tait le fanal du Nautilus. Avant vingt minutes, nous devions tre  bord, et l, je respirerais  l'aise, car il me semblait que mon rservoir ne fournissait plus qu'un air trs pauvre en oxygne. Mais je comptais sans une rencontre qui retarda quelque peu notre arrive.
J'tais rest d'une vingtaine de pas en arrire, lorsque je vis le capitaine Nemo revenir brusquement vers moi. De sa main vigoureuse, il me courba  terre, tandis que son compagnon en faisait autant de Conseil. Tout d'abord, je ne sus trop que penser de cette brusque attaque, mais je me rassurai en observant que le capitaine se couchait prs de moi et demeurait immobile.
J'tais donc tendu sur le sol, et prcisment  l'abri d'un buisson de varechs, quand, relevant la tte, j'aperus d'normes masses passer bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes.
Mon sang se glaa dans mes veines! J'avais reconnu les formidables squales qui nous menaaient. C'tait un couple de tintoras, requins terribles,  la queue norme, au regard terne et vitreux, qui distillent une matire phosphorescente par des trous percs autour de leur museau. Monstrueuses mouches  feu, qui broient un homme tout entier dans leurs mchoires de fer! Je ne sais si Conseil s'occupait  les classer, mais pour mon compte, j'observais leur ventre argent, leur gueule formidable, hrisse de dents,  un point de vue peu scientifique, et plutt en victime qu'en naturaliste.
Trs heureusement, ces voraces animaux y voient mal. Ils passrent sans nous apercevoir, nous effleurant de leurs nageoires bruntres, et nous chappmes, comme par miracle,  ce danger plus grand,  coup sr, que la rencontre d'un tigre en pleine fort.
Une demi-heure aprs, guids par la trane lectrique, nous atteignions le Nautilus. La porte extrieure tait reste ouverte, et le capitaine Nemo la referma, ds que nous fmes rentrs dans la premire cellule. Puis, il pressa un bouton. J'entendis manoeuvrer les pompes au dedans du navire, je sentis l'eau baisser autour de moi et, en quelques instants, la cellule fut entirement vide. La porte intrieure s'ouvrit alors, et nous passmes dans le vestiaire.
L, nos habits de scaphandre furent retirs, non sans peine, et, trs harass, tombant d'inanition et de sommeil, je regagnai ma chambre, tout merveill de cette surprenante excursion au fond des mers.


QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE

Le lendemain matin, 18 novembre, j'tais parfaitement remis de mes fatigues de la veille, et je montai sur la plate-forme, au moment ou le second du Nautilus prononait sa phrase quotidienne. Il me vint alors  l'esprit qu'elle se rapportait  l'tat de la mer, ou plutt qu'elle signifiait: " Nous n'avons rien en vue. "
Et en effet, l'Ocan tait dsert. Pas une voile  l'horizon. Les hauteurs de l'le Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer, absorbant les couleurs du prisme,  l'exception des rayons bleus, rflchissait ceux-ci dans toutes les directions et revtait une admirable teinte d'indigo. Une moire,  larges raies, se dessinait rgulirement sur les flots onduleux.
J'admirais ce magnifique aspect de l'Ocan, quand le capitaine Nemo apparut. Il ne sembla pas s'apercevoir de ma prsence, et commena une srie d'observations astronomiques. Puis, son opration termine, il alla s'accouder sur la cage du fanal, et ses regards se perdirent  la surface de l'Ocan.
Cependant, une vingtaine de matelots du Nautilus,  tous gens vigoureux et bien constitues, taient monts sur la plate-forme. Ils venaient retirer les filets qui avaient t mis  la trane pendant la nuit. Ces marins appartenaient videmment  des nations diffrentes, bien que le type europen ft indiqu chez tous. Je reconnus,  ne pas me tromper, des Irlandais, des Franais, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote. Du reste, ces hommes taient sobres de paroles, et n'employaient entre eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas mme souponner l'origine. Aussi, je dus renoncer  les interroger.
Les filets furent hals  bord. C'taient des espces de chaluts, semblables  ceux des ctes normandes, vastes poches qu'une vergue flottante et une chane transfile dans les mailles infrieures tiennent entr'ouvertes. Ces poches, ainsi tranes sur leurs gantiers de fer, balayaient le fond de l'Ocan et ramassaient tous ses produits sur leur passage. Ce jour-l, ils ramenrent de curieux chantillons de ces parages poissonneux, des lophies, auxquels leurs mouvements comiques ont valu le qualificatif d'histrions, des commerons noirs, munis de leurs antennes, des balistes onduls, entours de bandelettes rouges, des ttrodons-croissants, dont le venin est extrmement subtil, quelques lamproies olivtres, des macrorhinques, couverts d'cailles argentes, des trichiures, dont la puissance lectrique est gale  celle du gymnote et de la torpille, des notoptres cailleux,  bandes brunes et transversales, des gades verdtres, plusieurs varits de gobies, etc., enfin, quelques poissons de proportions plus vastes, un caranx  tte prominente, long d'un mtre, plusieurs beaux scombres bonites, chamarrs de couleurs bleues et argentes, et trois magnifiques thons que la rapidit de leur marche n'avait pu sauver du chalut.
J'estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de poissons. C'tait une belle pche, mais non surprenante. En effet, ces filets restent  la trane pendant plusieurs heures et enserrent dans leur prison de fil tout un monde aquatique. Nous ne devions donc pas manquer de vivres d'une excellente qualit, que la rapidit du Nautilus et l'attraction de sa lumire lectrique pouvaient renouveler sans cesse.
Ces divers produits de la mer furent immdiatement affals par le panneau vers les cambuses, destins, les uns  tre mangs frais, les autres  tre conservs.
La pche finie, la provision d'air renouvele, je pensais que le Nautilus allait reprendre son excursion sous-marine, et je me prparais  regagner ma chambre, quand, se tournant vers moi, le capitaine Nemo me dit sans autre prambule:
" Voyez cet ocan, monsieur le professeur, n'est-il pas dou d'une vie relle? N'a-t-il pas ses colres et ses tendresses? Hier, il s'est endormi comme nous, et le voil qui se rveille aprs une nuit paisible! "
Ni bonjour, ni bonsoir! N'et-on pas dit que cet trange personnage continuait avec moi une conversation dj commence?
" Regardez, reprit-il, il s'veille sous les caresses du soleil! Il va revivre de son existence diurne! C'est une intressante tude que de suivre le jeu de son organisme. Il possde un pouls, des artres, il a ses spasmes, et je donne raison  ce savant Maury, qui a dcouvert en lui une circulation aussi relle que la circulation sanguine chez les animaux. "
Il est certain que le capitaine Nemo n'attendait de moi aucune rponse, et il me parut inutile de lui prodiguer les " Evidemment ", les " A coup sr ", et les " Vous avez raison ". Il se parlait plutt  lui-mme, prenant de longs temps entre chaque phrase. C'tait une mditation  voix haute.
" Oui, dit-il, l'Ocan possde une circulation vritable, et, pour la provoquer, il a suffi au Crateur de toutes choses de multiplier en lui le calorique, le sel et les animalcules. Le calorique, en effet, cre des densits diffrentes, qui amnent les courants et les contre-courants. L'vaporation, nulle aux rgions hyperborennes, trs active dans les zones quatoriales, constitue un change permanent des eaux tropicales et des eaux polaires. En outre, j'ai surpris ces courants de haut en bas et de bas en haut, qui forment la vraie respiration de l'Ocan. J'ai vu la molcule d'eau de mer, chauffe  la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre son maximum de densit  deux degrs au-dessous de zro, puis se refroidissant encore, devenir plus lgre et remonter. Vous verrez, aux ples, les consquences de ce phnomne, et vous comprendrez pourquoi, par cette loi de la prvoyante nature, la conglation ne peut jamais se produire qu' la surface des eaux! "
Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase, je me disais: " Le ple! Est-ce que cet audacieux personnage prtend nous conduire jusque-l! "
Cependant, le capitaine s'tait tu, et regardait cet lment si compltement, si incessamment tudi par lui. Puis reprenant:
" Les sels, dit-il, sont en quantit considrable dans la mer, monsieur le professeur, et si vous enleviez tous ceux qu'elle contient en dissolution, vous en feriez une masse de quatre millions et demi de lieues cubes, qui, tale sur le globe, formerait une couche de plus de dix mtres de hauteur. Et ne croyez pas que la prsence de ces sels ne soit due qu' un caprice de la nature. Non. Ils rendent les eaux marines moins vaporables, et empchent les vents de leur enlever une trop grande quantit de vapeurs, qui, en se rsolvant, submergeraient les zones tempres. Rle immense, rle de pondrateur dans l'conomie gnrale du globe! "
Le capitaine Nemo s'arrta, se leva mme, fit quelques pas sur la plate-forme, et revint vers moi:
" Quant aux infusoires, reprit-il, quant  ces milliards d'animalcules, qui existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit cent mille pour peser un milligramme, leur rle n'est pas moins important. Ils absorbent les sels marins, ils s'assimilent les lments solides de l'eau, et, vritables faiseurs de continents calcaires, ils fabriquent des coraux et des madrpores! Et alors la goutte d'eau, prive de son aliment minral, s'allge, remonte  la surface, y absorbe les sels abandonns par l'vaporation, s'alourdit, redescend, et rapporte aux animalcules de nouveaux lments  absorber. De l, un double courant ascendant et descendant, et toujours le mouvement, toujours la vie! La vie, plus intense que sur les continents, plus exubrante, plus infinie, s'panouissant dans toutes les parties de cet ocan, lment de mort pour l'homme, a-t-on dit, lment de vie pour des myriades d'animaux et pour moi! "
Quand le capitaine Nemo parlait ainsi, il se transfigurait et provoquait en moi une extraordinaire motion.
" Aussi, ajouta-t-il, l est la vraie existence! Et je concevrais la fondation de villes nautiques, d'agglomrations de maisons sous-marines, qui, comme le Nautilus reviendraient respirer chaque matin  la surface des mers, villes libres, s'il en fut, cits indpendantes! Et encore, qui sait si quelque despote... "
Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. Puis, s'adressant directement  moi, comme pour chasser une pense funeste:
" Monsieur Aronnax, me demanda-t-il, savez-vous quelle est la profondeur de l'Ocan?
- Je sais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages nous ont appris.
- Pourriez-vous me les citer, afin que je les contrle au besoin?
- En voici quelques-uns, rpondis-je, qui me reviennent  la mmoire. Si je ne me trompe, on a trouv une profondeur moyenne de huit mille deux cents mtres dans l'Atlantique nord, et de deux mille cinq cents mtres dans la Mditerrane. Les plus remarquables sondes ont t faites dans l'Atlantique sud, prs du trente-cinquime degr, et elles ont donn douze mille mtres, quatorze mille quatre-vingt-onze mtres, et quinze mille cent quarante-neuf mtres. En somme, on estime que si le fond de la mer tait nivel, sa profondeur moyenne serait de sept kilomtres environ.
- Bien, monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, nous vous montrerons mieux que cela, je l'espre. Quant  la profondeur moyenne de cette partie du Pacifique, je vous apprendrai qu'elle est seulement de quatre mille mtres. "
Ceci dit, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par l'chelle. Je le suivis, et je regagnai le grand salon. L'hlice se mit aussitt en mouvement, et le loch accusa une vitesse de vingt milles  l'heure.
Pendant les jours, pendant les semaines qui s'coulrent, le capitaine Nemo fut trs sobre de visites. Je ne le vis qu' de rares intervalles. Son second faisait rgulirement le point que je trouvais report sur la carte, de telle sorte que je pouvais relever exactement la route du Nautilus. 
Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Conseil avait racont  son ami les merveilles de notre promenade, et le Canadien regrettait de ne nous avoir point accompagns. Mais j'esprais que l'occasion se reprsenterait de visiter les forts ocaniennes.
Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon s'ouvraient, et nos yeux ne se fatiguaient pas de pntrer les mystres du monde sous-marin.
La direction gnrale du Nautilus tait sud-est, et il se maintenait entre cent mtres et cent cinquante mtres de profondeur. Un jour, cependant, par je ne sais quel caprice, entran diagonalement au moyen de ses plans inclins, il atteignit les couches d'eau situes par deux mille mtres. Le thermomtre indiquait une temprature de 4,25 centigrades, temprature qui, sous cette profondeur, parat tre commune  toutes les latitudes.
Le 26 novembre,  trois heures du matin le Nautilus franchit le tropique du Cancer par 172 de longitude. Le 27, il passa en vue des Sandwich, o l'illustre Cook trouva la mort, le 14 fvrier 1779. Nous avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre point de dpart. Le matin, lorsque j'arrivai sur la plate-forme, j'aperus,  deux milles sous le vent, Haoua, la plus considrable des sept les qui forment cet archipel. Je distinguai nettement sa lisire cultive, les diverses chanes de montagnes qui courent paralllement  la cte, et ses volcans que domine le Mouna-Rea, lev de cinq mille mtres au-dessus du niveau de la mer. Entre autres chantillons de ces parages, les filets rapportrent des flabellaires pavones, polypes comprims de forme gracieuse, et qui sont particuliers  cette partie de l'Ocan.
La direction du Nautilus se maintint au sud-est. Il coupa l'quateur, le 1er dcembre, par 142 de longitude, et le 4 du mme mois, aprs une rapide traverse que ne signala aucun incident, nous emes connaissance du groupe des Marquises. J'aperus  trois milles, par 857' de latitude sud et 13932' de longitude ouest, la pointe Martin de Nouka-Hiva, la principale de ce groupe qui appartient  la France. Je vis seulement les montagnes boises qui se dessinaient  l'horizon, car le capitaine Nemo n'aimait pas  rallier les terres. L, les filets rapportrent de beaux spcimens de poissons, des choryphnes aux nageoires azures et  la queue d'or, dont la chair est sans rivale au monde, des hologymnoses  peu prs dpourvus d'cailles, mais d'un got exquis, des ostorhinques  mchoire osseuse, des thasards jauntres qui valaient la bonite, tous poissons dignes d'tre classs  l'office du bord.
Aprs avoir quitt ces les charmantes protges par le pavillon franais, du 4 au 11 dcembre, le Nautilus parcourut environ deux mille milles. Cette navigation fut marque par la rencontre d'une immense troupe de calmars, curieux mollusques, trs voisins de la seiche. Les pcheurs franais les dsignent sous le nom d'encornets, et ils appartiennent  la classe des cphalopodes et  la famille des dibranchiaux, qui comprend avec eux les seiches et les argonautes. Ces animaux furent particulirement tudis par les naturalistes de l'antiquit, et ils fournissaient de nombreuses mtaphores aux orateurs de l'Agora, en mme temps qu'un plat excellent  la table des riches citoyens, s'il faut en croire Athne, mdecin grec, qui vivait avant Gallien.
Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 dcembre, que le Nautilus rencontra cette arme de mollusques qui sont particulirement nocturnes. On pouvait les compter par millions. Ils migraient des zones tempres vers les zones plus chaudes, en suivant l'itinraire des harengs et des sardines. Nous les regardions  travers les paisses vitres de cristal, nageant  reculons avec une extrme rapidit, se mouvant au moyen de leur tube locomoteur, poursuivant les poissons et les mollusques, mangeant les petits, mangs des gros, et agitant dans une confusion indescriptible les dix pieds que la nature leur a implants sur la tte, comme une chevelure de serpents pneumatiques. Le Nautilus,  malgr sa vitesse, navigua pendant plusieurs heures au milieu de cette troupe d'animaux. et ses filets en ramenrent une innombrable quantit, o je reconnus les neuf espces que d'Orbigny a classes pour l'ocan Pacifique.
On le voit, pendant cette traverse, la mer prodiguait incessamment ses plus merveilleux spectacles. Elle les variait  l'infini. Elle changeait son dcor et sa mise en scne pour le plaisir de nos yeux, et nous tions appels non seulement  contempler les oeuvres du Crateur au milieu de l'lment liquide, mais encore  pntrer les plus redoutables mystres de l'Ocan.
Pendant la journe du 11 dcembre, j'tais occup  lire dans le grand salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les panneaux entr'ouverts. Le Nautilus tait immobile. Ses rservoirs remplis, il se tenait  une profondeur de mille mtres, rgion peut habite des Ocans, dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de rares apparitions.
Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Mac, les Serviteurs de l'estomac, et j'en savourais les leons ingnieuses, lorsque Conseil interrompit ma lecture.
" Monsieur veut-il venir un instant? me dit-il d'une voix singulire.
- Qu'y a-t-il donc, Conseil?
- Que monsieur regarde. "
Je me levai, j'allai m'accouder devant la vitre, et je regardai.
En pleine lumire lectrique, une norme masse noirtre, immobile, se tenait suspendue au milieu des eaux. Je l'observai attentivement, cherchant  reconnatre la nature de ce gigantesque ctac. Mais une pense traversa subitement mon esprit.
" Un navire! m'criai-je.
- Oui, rpondit le Canadien, un btiment dsempar qui a coule a pic! "
Ned Land ne se trompait pas. Nous tions en prsence d'un navire, dont les haubans coups pendaient encore a leurs cadnes. Sa coque paraissait tre en bon tat, et son naufrage datait au plus de quelques heures. Trois tronons de mts, rass  deux pieds au-dessus du pont, indiquaient que ce navire engag avait d sacrifier sa mture. Mais, couch sur le flanc, il s'tait rempli, et il donnait encore la bande  bbord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les flots, mais plus triste encore la vue de son pont o quelques cadavres, amarrs par des cordes, gisaient encore! J'en comptai quatre - quatre hommes, dont l'un se tenait debout, au gouvernail - puis une femme,  demi-sortie par la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant dans ses bras. Cette femme tait jeune. Je pus reconnatre, vivement clairs par les feux du Nautilus, ses traits que l'eau n'avait pas encore dcomposs. Dans un suprme effort, elle avait lev au-dessus de sa tte son enfant, pauvre petit tre dont les bras enlaaient le cou de sa mre! L'attitude des quatre marins me parut effrayante, tordus qu'ils taient dans des mouvements convulsifs, et faisant un dernier effort pour s'arracher des cordes qui les liaient au navire. Seul, plus calme, la face nette et grave, ses cheveux grisonnants colls  son front, la main crispe  la roue du gouvernail, le timonier semblait encore conduire son trois-mts naufrag  travers les profondeurs de l'Ocan!
Quelle scne! Nous tions muets, le coeur palpitant, devant ce naufrage pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographi  sa dernire minute! Et je voyais dj s'avancer, l'oeil en feu, d'normes squales, attirs par cet appt de chair humaine!
Cependant le Nautilus,  voluant, tourna autour du navire submerg, et, un instant, je pus lire sur son tableau d'arrire:
Florida, Sunderland. 

VANIKORO

Ce terrible spectacle inaugurait la srie des catastrophes maritimes, que le Nautilus devait renconter sur sa route. Depuis qu'il suivait des mers plus frquentes, nous apercevions souvent des coques naufrages qui achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus profondment, des canons, des boulets, des ancres, des chanes, et mille autres objets de fer, que la rouille dvorait.
Cependant, toujours entrans par ce Nautilus, o nous vivions comme isols, le 11 dcembre, nous emes connaissance de l'archipel des Pomotou, ancien " groupe dangereux " de Bougainville, qui s'tend sur un espace de cinq cents lieues de l'est-sud-est  l'ouest-nord-ouest. entre 1330' et 2350' de latitude sud, et 12530' et 15130' de longitude ouest, depuis l'le Ducie jusqu' l'le Lazareff. Cet archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues carres, et il est form d'une soixantaine de groupes d'les, parmi lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a impos son protectorat. Ces les sont corallignes. Un soulvement lent, mais continu, provoqu par le travail des polypes, les reliera un jour entre elles. Puis, cette nouvelle le se soudera plus tard aux archipels voisins, et un cinquime continent s'tendra depuis la Nouvelle-Zlande et la Nouvelle-Caldonie jusqu'aux Marquises.
Le jour o je dveloppai cette thorie devant le capitaine Nemo, il me rpondit froidement:
" Ce ne sont pas de nouveaux continents qu'il faut  la terre, mais de nouveaux hommes! "
Les hasards de sa navigation avaient prcisment conduit le Nautilus vers l'le Clermont-Tonnerre, l'une des plus curieuses du groupe, qui fut dcouvert en 1822, par le capitaine Bell, de la Minerve. Je pus alors tudier ce systme madrporique auquel sont dues les les de cet Ocan.
Les madrpores, qu'il faut se garder de confondre avec les coraux, ont un tissu revtu d'un encrotement calcaire, et les modifications de sa structure ont amen M. Milne-Edwards, mon illustre matre,  les classer en cinq sections. Les petits animalcules qui scrtent ce polypier vivent par milliards au fond de leurs cellules. Ce sont leurs dpts calcaires qui deviennent rochers, rcifs, lots, les. Ici, ils forment un anneau circulaire, entourant un lagon ou un petit lac intrieur, que des brches mettent en communication avec la mer. L, ils figurent des barrires de rcifs semblables  celles qui existent sur les ctes de la Nouvelle-Caldonie et de diverses les des Pomotou. En d'autres endroits, comme  la Runion et  Maurice, ils lvent des rcifs frangs, hautes murailles droites, prs desquelles les profondeurs de l'Ocan sont considrables.
En prolongeant  quelques encablures seulement les accores de l'le Clermont-Tonnerre, j'admirai l'ouvrage gigantesque, accompli par ces travailleurs microscopiques. Ces murailles taient spcialement l'oeuvre des madrporaires dsigns par les noms de millepores, de porites, d'astres et de mandrines. Ces polypes se dveloppent particulirement dans les couches agites de la surface de la mer, et par consquent, c'est par leur partie suprieure qu'ils commencent ces substructions, lesquelles s'enfoncent peu  peu avec les dbris de scrtions qui les supportent. Telle est, du moins, la thorie de M. Darwin, qui explique ainsi la formation des atolls - thorie suprieure, selon moi,  celle qui donne pour base aux travaux madrporiques des sommets de montagnes ou de volcans, immergs  quelques pieds au-dessous du niveau de la mer.
Je pus observer de trs prs ces curieuses murailles, car,  leur aplomb, la sonde accusait plus de trois cents mtres de profondeur, et nos nappes lectriques faisaient tinceler ce brillant calcaire.
Rpondant  une question que me posa Conseil, sur la dure d'accroissement de ces barrires colossales, je l'tonnai beaucoup en lui disant que les savants portaient cet accroissement  un huitime de pouce par sicle.
" Donc, pour lever ces murailles, me dit-il, il a fallu?...
- Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge singulirement les jours bibliques. D'ailleurs, la formation de la houille, c'est--dire la minralisation des forts enlises par les dluges, a exig un temps beaucoup plus considrable. Mais j'ajouterai que les jours de la Bible ne sont que des poques et non l'intervalle qui s'coule entre deux levers de soleil, car, d'aprs la Bible elle-mme. Le soleil ne date pas du premier jour de la cration. "
Lorsque le Nautilus revint  la surface de l'Ocan, je pus embrasser dans tout son dveloppement cette le de Clermont-Tonnerre, basse et boise. Ses roches madrporiques furent videmment fertilises par les trombes et les temptes. Un jour, quelque graine, enleve par l'ouragan aux terres voisines, tomba sur les couches calcaires, mles des dtritus dcomposs de poissons et de plantes marines qui formrent l'humus vgtal. Une noix de coco, pousse par les lames, arriva sur cette cte nouvelle. Le germe prit racine. L'arbre, grandissant, arrta la vapeur d'eau. Le ruisseau naquit. La vgtation gagna peu  peu. Quelques animalcules, des vers, des insectes, abordrent sur des troncs arrachs aux les du vent. Les tortues vinrent pondre leurs oeufs. Les oiseaux nichrent dans les jeunes arbres. De cette faon, la vie animale se dveloppa, et, attir par la verdure et la fertilit, l'homme apparut. Ainsi se formrent ces les, oeuvres immenses d'animaux microscopiques.
Vers le soir, Clermont-Tonnerre se fondit dans l'loignement, et la route du Nautilus se modifia d'une manire sensible. Aprs avoir touch le tropique du Capricorne par le cent trente-cinquime degr de longitude, il se dirigea vers l'ouest-nord-ouest, remontant toute la zone intertropicale. Quoique le soleil de l't ft prodigue de ses rayons, nous ne souffrions aucunement de la chaleur, car  trente ou quarante mtres au-dessous de l'eau, la temprature ne s'levait pas au-dessus de dix  douze degrs.
Le 15 dcembre, nous laissions dans l'est le sduisant archipel de la Socit. et la gracieuse Taiti, la reine du Pacifique. J'aperus le matin, quelques milles sous le vent, les sommets levs de cette le. Ses eaux fournirent aux tables du bord d'excellents poissons, des maquereaux, des bonites, des albicores, et des varits d'un serpent de mer nomm munrophis.
Le Nautilus avait franchi huit mille cent milles. Neuf mille sept cent vingt milles taient relevs au loch, lorsqu'il passa entre l'archipel de Tonga-Tabou, o prirent les quipages de l'Argo, du Port-au-Prince et du Duke-of-Portland, et l'archipel des Navigateurs, o fut tu le capitaine de Langle, l'ami de La Prouse. Puis, il eut connaissance de l'archipel Viti, o les sauvages massacrrent les matelots de l'Union et le capitaine Bureau, de Nantes, commandant l'Aimable-Josephine. 
Cet archipel qui se prolonge sur une tendue de cent lieues du nord au sud, et sur quatre-vingt-dix lieues de l'est  l'ouest, est compris entre 60 et 20 de latitude sud, et 174 et 179 de longitude ouest. Il se compose d'un certain nombre d'les, d'lots et d'cueils, parmi lesquels on remarque les les de Viti-Levou, de Vanoua-Levou et de Kandubon.
Ce fut Tasman qui dcouvrit ce groupe en 1643, l'anne mme o Toricelli inventait le baromtre, et o Louis XIV montait sur le trne. Je laisse  penser lequel de ces faits fut le plus utile  l'humanit. Vinrent ensuite Cook en 1714, d'Entrecasteaux en 1793, et enfin Dumont-d'Urville, en 1827, dbrouilla tout le chaos gographique de cet archipel. Le Nautilus s'approcha de la baie de Wailea, thtre des terribles aventures de ce capitaine Dillon, qui, le premier, claira le mystre du naufrage de La Prouse.
Cette baie, drague  plusieurs reprises, fournit abondamment des hutres excellentes. Nous en mangemes immodrment, aprs les avoir ouvertes sur notre table mme, suivant le prcepte de Snque. Ces mollusques appartenaient  l'espce connue sous le nom d'ostrea lamellosa, qui est trs commune en Corse. Ce banc de Wailea devait tre considrable, et certainement, sans des causes multiples de destruction, ces agglomrations finiraient par combler les baies, puisque l'on compte jusqu' deux millions d'oeufs dans un seul individu.
Et si matre Ned Land n'eut pas  se repentir de sa gloutonnerie en cette circonstance, c'est que l'hutre est le seul mets qui ne provoque jamais d'indigestion. En effet, il ne faut pas moins de seize douzaines de ces mollusques acphales pour fournir les trois cent quinze grammes de substance azote, ncessaires  la nourriture quotidienne d'un seul homme.
Le 25 dcembre, le Nautilus naviguait au milieu de l'archipel des Nouvelles-Hbrides, que Quiros dcouvrit en 1606, que Bougainville explora en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. Ce groupe se compose principalement de neuf grandes les, et forme une bande de cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, comprise entre 15 et 2 de latitude sud, et entre 164 et 168 de longitude. Nous passmes assez prs de l'le d'Aurou, qui, au moment des observations de midi, m'apparut comme une masse de bois verts, domine par un pic d'une grande hauteur.
Ce jour-l, c'tait Nol, et Ned Land me sembla regretter vivement la clbration du " Christmas ", la vritable fte de la famille, dont les protestants sont fanatiques.
Je n'avais pas aperu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours, quand le 27, au matin, il entra dans le grand salon, ayant toujours l'air d'un homme qui vous a quitt depuis cinq minutes. J'tais occup  reconnatre sur le planisphre la route du Nautilus. Le capitaine s'approcha, posa un doigt sur un point de la carte, et pronona ce seul mot:
" Vanikoro. "
Ce nom fut magique. C'tait le nom des lots sur lesquels vinrent se perdre les vaisseaux de La Prouse. Je me relevai subitement.
" Le Nautilus nous porte  Vanikoro? demandai-je.
- Oui, monsieur le professeur, rpondit le capitaine.
- Et je pourrai visiter ces les clbres o se brisrent la Boussole et l'Astrolabe?
- Si cela vous plat, monsieur le professeur. 
- Quand serons-nous  Vanikoro? 
- Nous y sommes, monsieur le professeur. "
Suivi du capitaine Nemo, je montait sur la plate-forme, et de l, mes regards parcoururent avidement l'horizon.
Dans le nord-est mergeaient deux les volcaniques d'ingale grandeur, entoures d'un rcif de coraux qui mesurait quarante milles de circuit. Nous tions en prsence de l'le de Vanikoro proprement dite,  laquelle Dumont d'Urville imposa le nom d'le de la Recherche, et prcisment devant le petit havre de Vanou, situ par 164' de latitude sud, et 16432' de longitude est. Les terres semblaient recouvertes de verdure depuis la plage jusqu'aux sommets de l'intrieur, que dominait le mont Kapogo, haut de quatre cent soixante-seize toises.
Le Nautilus, aprs avoir franchi la ceinture extrieure de roches par une troite passe, se trouva en dedans des brisants, o la mer avait une profondeur de trente  quarante brasses. Sous le verdoyant ombrage des paltuviers, j'aperus quelques sauvages qui montrrent une extrme surprise  notre approche. Dans ce long corps noirtre, s'avanant  fleur d'eau, ne voyaient-ils pas quelque ctac formidable dont ils devaient se dfier?
En ce moment, le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du naufrage de La Prouse.
" Ce que tout le monde en sait, capitaine, lui rpondis-je.
- Et pourriez-vous m'apprendre ce que tout le monde en sait? me demanda-t-il d'un ton un peu ironique.
- Trs facilement. "
Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont d'Urville avaient fait connatre, travaux dont voici le rsum trs succinct.
La Prouse et son second, le capitaine de Langle, furent envoys par Louis XVI, en 1785, pour accomplir un voyage de circumnavigation. Ils montaient les corvettes la Boussole et l'Astrolabe, qui ne reparurent plus.
En 1791, le gouvernement franais, justement inquiet du sort des deux corvettes. arma deux grandes fltes, la Recherche et l'Esprance, qui quittrent Brest, le 28 septembre, sous les ordres de Bruni d'Entrecasteaux. Deux mois aprs, on apprenait par la dposition d'un certain Bowen, commandant l'Alhermale, que des dbris de navires naufrags avaient t vus sur les ctes de la Nouvelle-Gorgie. Mais d'Entrecasteaux, ignorant cette communication, - assez incertaine, d'ailleurs - se dirigea vers les les de l'Amiraut, dsignes dans un rapport du capitaine Hunter comme tant le lieu du naufrage de La Prouse.
Ses recherches furent vaines. L'Esprance et la Recherche passrent mme devant Vanikoro sans s'y arrter, et, en somme, ce voyage fut trs malheureux, car il cota la vie  d'Entrecasteaux,  deux de ses seconds et  plusieurs marins de son quipage.
Ce fut un vieux routier du Pacifique, le capitaine Dillon, qui, le premier, retrouva des traces indiscutables des naufrags. Le 15 mai 1824, son navire, le Saint-Patrick, passa prs de l'le de Tikopia, l'une des Nouvelles-Hbrides. L, un lascar, l'ayant accost dans une pirogue, lui vendit une poigne d'pe en argent qui portait l'empreinte de caractres gravs au burin. Ce lascar prtendait, en outre, que, six ans auparavant, pendant un sjour  Vanikoro, il avait vu deux Europens qui appartenaient  des navires chous depuis de longues annes sur les rcifs de l'le.
Dillon devina qu'il s'agissait des navires de La Prouse, dont la disparition avait mu le monde entier. Il voulut gagner Vanikoro, o, suivant le lascar, se trouvaient de nombreux dbris du naufrage; mais les vents et les courants l'en empchrent.
Dillon revint  Calcutta. L, il sut intresser  sa dcouverte la Socit Asiatique et la Compagnie des Indes. Un navire, auquel on donna le nom de la Recherche, fut mis  sa disposition, et il partit, le 23 janvier 1827, accompagn d'un agent franais.
La Recherche, aprs avoir relch sur plusieurs points du Pacifique, mouilla devant Vanikoro, le 7 juillet 1827, dans ce mme havre de Vanou, o le Nautilus flottait en ce moment.
L, il recueillit de nombreux restes du naufrage, des ustensiles de fer, des ancres, des estropes de poulies, des pierriers, un boulet de dix-huit, des dbris d'instruments d'astronomie, un morceau de couronnement, et une cloche en bronze portant cette inscription: " Bazin m'a fait ", marque de la fonderie de l'Arsenal de Brest vers 1785. Le doute n'tait donc plus possible.
Dillon, compltant ses renseignements, resta sur le lieu du sinistre jusqu'au mois d'octobre. Puis, il quitta Vanikoro, se dirigea vers la Nouvelle-Zlande, mouilla  Calcutta, le 7 avril 1828, et revint en France, o il fut trs sympathiquement accueilli par Charles X.
Mais,  ce moment, Dumont d'Urville, sans avoir eu connaissance des travaux de Dillon, tait dj parti pour chercher ailleurs le thtre du naufrage. Et, en effet, on avait appris par les rapports d'un baleinier que des mdailles et une croix de Saint-Louis se trouvaient entre les mains des sauvages de la Louisiade et de la Nouvelle-Caldonie.
Dumont d'Urville, commandant l'Astrolabe, avait donc pris la mer, et, deux mois aprs que Dillon venait de quitter Vanikoro, il mouillait devant Hobart-Town. L, il avait connaissance des rsultats obtenus par Dillon, et, de plus, il apprenait qu'un certain James Hobbs, second de l'Union, de Calcutta, ayant pris terre sur une le situe par 818' de latitude sud et 15630' de longitude est, avait remarqu des barres de fer et des toffes rouges dont se servaient les naturels de ces parages.
Dumont d'Urville, assez perplexe, et ne sachant s'il devait ajouter foi  ces rcits rapports par des journaux peu dignes de confiance, se dcida cependant  se lancer sur les traces de Dillon.
Le 10 fvrier 1828, I 'Astrolabe se prsenta devant Tikopia, prit pour guide et interprte un dserteur fix sur cette le, fit route vers Vanikoro, en eut connaissance le 12 fvrier, prolongea ses rcifs jusqu'au 14, et, le 20 seulement, mouilla au-dedans de la barrire, dans le havre de Vanou.
Le 23, plusieurs des officiers firent le tour de l'le, et rapportrent quelques dbris peu importants. Les naturels, adoptant un systme de dngations et de faux-fuyants, refusaient de les mener sur le lieu du sinistre. Cette conduite, trs louche, laissa croire qu'ils avaient maltrait les naufrags, et, en effet, ils semblaient craindre que Dumont d'Urville ne ft venu venger La Prouse et ses infortuns compagnons.
Cependant, le 26, dcids par des prsents, et comprenant qu'ils n'avaient  craindre aucune reprsaille, ils conduisirent le second, M. Jacquinot, sur le thtre du naufrage.
L, par trois ou quatre brasses d'eau, entre les rcifs Pacou et Vanou, gisaient des ancres, des canons, des saumons de fer et de plomb, empts dans les concrtions calcaires. La chaloupe et la baleinire de l'Astrolabe furent diriges vers cet endroit, et, non sans de longues fatigues, leurs quipages parvinrent  retirer une ancre pesant dix-huit cents livres, un canon de huit en fonte, un saumon de plomb et deux pierriers de cuivre.
Dumont d'Urville, interrogeant les naturels, apprit aussi que La Prouse, aprs avoir perdu ses deux navires sur les rcifs de l'le, avait construit un btiment plus petit, pour aller se perdre une seconde fois... O? On ne savait.
Le commandant de l'Astrolahe fit alors lever, sous une touffe de mangliers, un cnotaphe  la mmoire du clbre navigateur et de ses compagnons. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire, assise sur une base de coraux, et dans laquelle n'entra aucune ferrure qui pt tenter la cupidit des naturels.
Puis, Dumont d'Urville voulut partir; mais ses quipages taient mins par les fivres de ces ctes malsaines, et, trs malade lui-mme, il ne put appareiller que le 17 mars.
Cependant, le gouvernement franais, craignant que Dumont d'Urville ne ft pas au courant des travaux de Dillon, avait envoy  Vanikoro la corvette la Bayonnaise,  commande par Legoarant de Tromelin, qui tait en station sur la cte ouest de l'Amrique. La Bayonnaise mouilla devant Vanikoro, quelques mois aprs le dpart de l'Astrolabe, ne trouva aucun document nouveau, mais constata que les sauvages avaient respect le mausole de La Prouse.
Telle est la substance du rcit que je fis au capitaine Nemo.
" Ainsi, me dit-il, on ne sait encore o est all prir ce troisime navire construit par les naufrags sur l'le de Vanikoro?
- On ne sait. "
Le capitaine Nemo ne rpondit rien, et me fit signe de le suivre au grand salon. Le Nautilus s'enfona de quelques mtres au-dessous des flots, et les panneaux s'ouvrirent.
Je me prcipitai vers la vitre, et sous les emptements de coraux, revtus de fongies, de syphonules, d'alcyons, de cariophylles,  travers des myriades de poissons charmants, des girelles, des glyphisidons, des pomphrides, des diacopes, des holocentres, je reconnus certains dbris que les dragues n'avaient pu arracher, des triers de fer, des ancres, des canons, des boulets, une garniture de cabestan, une trave, tous objets provenant des navires naufrags et maintenant tapisss de fleurs vivantes.
Et pendant que je regardais ces paves dsoles, le capitaine Nemo me dit d'une voix grave:
" Le commandant La Prouse partit le 7 dcembre 1785 avec ses navires la Boussole et l'Astrolabe. Il mouilla d'abord  Botany-Bay, visita l'archipel des Amis, la Nouvelle-Caldonie, se dirigea vers Santa-Cruz et relcha  Namouka, l'une des les du groupe Hapa. Puis, ses navires arrivrent sur les rcifs inconnus de Vanikoro. La Boussole, qui marchait en avant, s'engagea sur la cte mridionale. L'Astrolabe vint  son secours et s'choua de mme. Le premier navire se dtruisit presque immdiatement. Le second, engrav sous le vent, rsista quelques jours. Les naturels firent assez bon accueil aux naufrags. Ceux-ci s'installrent dans l'le, et construisirent un btiment plus petit avec les dbris des deux grands. Quelques matelots restrent volontairement  Vanikoro.
Les autres, affaiblis, malades, partirent avec La Prouse. Ils se dirigrent vers les les Salomon, et ils prirent, corps et biens, sur la cte occidentale de l'le principale du groupe, entre les caps Dception et Satisfaction!
- Et comment le savez-vous? m'criai-je.
- Voici ce que j'ai trouv sur le lieu mme de ce dernier naufrage! "
Le capitaine Nemo me montra une bote de ferblanc, estampille aux armes de France, et toute corrode par les eaux salines. Il l'ouvrit, et je vis une liasse de papiers jaunis, mais encore lisibles.
C'taient les instructions mme du ministre de la Marine au commandant La Prouse, annotes en marge de la main de Louis XVI!
" Ah! c'est une belle mort pour un marin! dit alors le capitaine Nemo. C'est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le ciel que, mes compagnons et moi, nous n'en ayons jamais d'autre! "


LE DTROIT DE TORRES

Pendant la nuit du 27 au 28 dcembre, le Nautilus abandonna les parages de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction tait sud-ouest, et, en trois jours, il franchit les sept cent cinquante lieues qui sparent le groupe de La Prouse de la pointe sud-est de la Papouasie.
Le ler janvier 1863, de grand matin, Conseil me rejoignit sur la plate-forme.
" Monsieur, me dit ce brave garon, monsieur me permettra-t-il de lui souhaiter une bonne anne?
- Comment donc, Conseil, mais exactement comme si j'tais  Paris, dans mon cabinet du Jardin des Plantes. J'accepte tes voeux et je t'en remercie. Seulement, je te demanderai ce que tu entends par "une bonne anne", dans les circonstances o nous nous trouvons. Est-ce l'anne qui amnera la fin de notre emprisonnement, ou l'anne qui verra se continuer cet trange voyage?
- Ma foi, rpondit Conseil, je ne sais trop que dire  monsieur. Il est certain que nous voyons de curieuses choses, et que, depuis deux mois, nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. La dernire merveille est toujours la plus tonnante, et si cette progression se maintient, je ne sais pas comment cela finira. M'est avis que nous ne retrouverons jamais une occasion semblable.
- Jamais, Conseil.
- En outre, monsieur Nemo, qui justifie bien son nom latin, n'est pas plus gnant que s'il n'existait pas.
- Comme tu le dis, Conseil.
- Je pense donc, n'en dplaise  monsieur, qu'une bonne anne serait une anne qui nous permettrait de tout voir...
- De tout voir, Conseil? Ce serait peut-tre long. Mais qu'en pense Ned Land?
- Ned Land pense exactement le contraire de moi, rpondit Conseil. C'est un esprit positif et un estomac imprieux. Regarder les poissons et toujours en manger ne lui suffit pas. Le manque de vin, de pain, de viande, cela ne convient gure  un digne Saxon auquel les beefsteaks sont familiers, et que le brandy ou le gin, pris dans une proportion modre, n'effrayent gure!
- Pour mon compte, Conseil, ce n'est point l ce qui me tourmente, et je m'accommode trs bien du rgime du bord.
- Moi de mme, rpondit Conseil. Aussi je pense autant  rester que matre Land  prendre la fuite. Donc, si l'anne qui commence n'est pas bonne pour moi, elle le sera pour lui, et rciproquement. De cette faon, il y aura toujours quelqu'un de satisfait. Enfin, pour conclure, je souhaite  monsieur ce qui fera plaisir  monsieur.
- Merci, Conseil. Seulement je te demanderai de remettre  plus tard la question des trennes, et de les remplacer provisoirement par une bonne poigne de main. Je n'ai que cela sur moi.
- Monsieur n'a jamais t si gnreux ", rpondit Conseil.
Et l-dessus, le brave garon s'en alla.
Le 2 janvier, nous avions fait onze mille trois cent quarante milles, soit cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre point de dpart dans les mers du Japon. Devant l'peron du Nautilus s'tendaient les dangereux parages de la mer de corail, sur la cte nord-est de l'Australie. Notre bateau prolongeait  une distance de quelques milles ce redoutable banc sur lequel les navires de Cook faillirent se perdre, le 10 juin 1770. Le btiment que montait Cook donna sur un roc, et s'il ne coula pas, ce fut grce  cette circonstance que le morceau de corail, dtach au choc, resta engag dans la coque entr'ouverte.
J'aurais vivement souhait de visiter ce rcif long de trois cent soixante lieues, contre lequel la mer, toujours houleuse, se brisait avec une intensit formidable et comparable aux roulements du tonnerre. Mais en ce moment, les plans inclins du Nautilus nous entranaient  une grande profondeur, et je ne pus rien voir de ces hautes murailles corallignes. Je dus me contenter des divers chantillons de poissons rapports par nos filets. Je remarquai, entre autres, des germons, espces de scombres grands comme des thons. aux flancs bleutres et rays de bandes transversales qui disparaissent avec la vie de l'animal. Ces poissons nous accompagnaient par troupes et fournirent  notre table une chair excessivement dlicate. On prit aussi un grand nombre de spares vertors, longs d'un demi-dcimtre, ayant le got de la dorade, et des pyrapdes volants, vritables hirondelles sous-marines, qui, par les nuits obscures, rayent alternativement les airs et les eaux de leurs lueurs phosphorescentes. Parmi les mollusques et les zoophytes, je trouvai dans les mailles du chalut diverses espces d'alcyoniaires, des oursins, des marteaux, des perons, des. cadrans, des crites, des hyalles. La flore tait reprsente par de belles algues flottantes, des laminaires et des macrocystes, imprgnes du mucilage qui transsudait  travers leurs pores, et parmi lesquelles je recueillis une admirable Nemastoma Geliniaroide, qui fut classe parmi les curiosits naturelles du muse.
Deux jours aprs avoir travers la mer de Corail, le 4 janvier, nous emes connaissance des ctes de la Papouasie. A cette occasion, le capitaine Nemo m'apprit que son intention tait de gagner l'ocan Indien par le dtroit de Torrs. Sa communication se borna l. Ned vit avec plaisir que cette route le rapprochait des mers europennes.
Ce dtroit de Torrs est regard comme non moins dangereux par les cueils qui le hrissent que par les sauvages habitants qui frquentent ses ctes. Il spare de la Nouvelle-Hollande la grande le de la Papouasie, nomme aussi Nouvelle-Guine.
La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de large, et une superficie de quarante mille lieues gographiques. Elle est situe, en latitude, entre 0l9' et 102' sud, et en longitude, entre 12823' et 14615'. A midi, pendant que le second prenait la hauteur du soleil, j'aperus les sommets des monts Arfalxs, levs par plans et termins par des pitons aigus.
Cette terre, dcouverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano, fut visite successivement par don Jos de Meness en 1526, par Grijalva en 1527, par le gnral espagnol Alvar de Saavedra en 1528, par Juigo Ortez en 1545, par le Hollandais Shouten en 1616, par Nicolas Sruick en 1753, par Tasman, Dampier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville, Cook, Forrest, Mac Cluer, par d'Entrecasteaux en 1792, par Duperrey en 1823, et par Dumont d'Urville en 1827. " C'est le foyer des noirs qui occupent toute la Malaisie ". a dit M. de Rienzi, et je ne me doutais gure que les hasards de cette navigation allaient me mettre en prsence des redoutables Andamenes.
Le Nautilus se prsenta donc  l'entre du plus dangereux dtroit du globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent  peine franchir, dtroit que Louis Paz de Torrs affronta en revenant des mers du Sud dans la Mlansie, et dans lequel, en 1840, les corvettes choues de Dumont d'Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. Le Nautilus lui-mme, suprieur  tous les dangers de la mer, allait, cependant, faire connaissance avec les rcifs coralliens.
Le dtroit de Torrs a environ trente-quatre lieues de large, mais il est obstru par une innombrable quantit d'les, d'lots, de brisants, de rochers, qui rendent sa navigation presque impraticable. En consquence, le capitaine Nemo prit toutes les prcautions voulues pour le traverser. Le Nautilus, flottant  fleur d'eau, s'avanait sous une allure modre. Son hlice, comme une queue de ctac, battait les flots avec lenteur.
Profitant de cette situation, mes deux compagnons et moi, nous avions pris place sur la plate-forme toujours dserte. Devant nous s'levait la cage du timonier, et je me trompe fort, ou le capitaine Nemo devait tre l, dirigeant lui-mme son Nautilus.
J'avais sous les yeux les excellentes cartes du dtroit de Torrs leves et dresses par l'ingnieur hydrographe Vincendon Dumoulin et l'enseigne de vaisseau Coupvent-Desbois - maintenant amiral qui faisaient partie de l'tat-major de Dumont d'Urville pendant son dernier voyage de circumnavigation. Ce sont, avec celles du capitaine King, les meilleures cartes qui dbrouillent l'imbroglio de cet troit passage, et je les consultais avec une scrupuleuse attention.
Autour du Nautilus la mer bouillonnait avec furie. Le courant de flots, qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux milles et demi, se brisait sur les coraux dont la tte mergeait  et l.
" Voil une mauvaise mer! me dit Ned Land.
- Dtestable, en effet, rpondis-je, et qui ne convient gure  un btiment comme le Nautilus. 
- Il faut, reprit le Canadien, que ce damn capitaine soit bien certain de sa route, car je vois l des pts de coraux qui mettraient sa coque en mille pices, si elle les effleurait seulement! "
En effet, la situation tait prilleuse, mais le Nautilus semblait se glisser comme par enchantement au milieu de ces furieux cueils. Il ne suivait pas exactement la route de l'Astrolabe et de la Zle qui fut fatale  Dumont d'Urville. Il prit plus au nord, rangea l'le Murray, et revint au sud-ouest, vers le passage de Cumberland. Je croyais qu'il allait y donner franchement, quand, remontant dans le nord-ouest, il se porta,  travers une grande quantit d'les et d'lots peu connus, vers l'le Tound et le canal Mauvais.
Je me demandais dj si le capitaine Nemo, imprudent jusqu' la folie, voulait engager son navire dans cette passe o touchrent les deux corvettes de Dumont d'Urville, quand, modifiant une seconde fois sa direction et coupant droit  l'ouest, il se dirigea vers l'le Gueboroar.
Il tait alors trois heures aprs-midi. Le flot se cassait, la mare tant presque pleine. Le Nautilus s'approcha de cette le que je vois encore avec sa remarquable lisire de pendanus. Nous la rangions  moins de deux milles.
Soudain, un choc me renversa. Le Nautilus venait de toucher contre un cueil, et il demeura immobile, donnant une lgre gte sur bbord.
Quand je me relevai, j'aperus sur la plate-forme le capitaine Nemo et son second. Ils examinaient la situation du navire, changeant quelques mots dans leur incomprhensible idiome.
Voici quelle tait cette situation. A deux milles, par tribord, apparaissait l'le Gueboroar dont la cte s'arrondissait du nord  l'ouest, comme un immense bras. Vers le sud et l'est se montraient dj quelques ttes de coraux que le jusant laissait  dcouvert. Nous nous tions chous au plein. et dans une de ces mers o les mares sont mdiocres, circonstance fcheuse pour le renflouage du Nautilus.  Cependant. Le navire n'avait aucunement souffert, tant sa coque tait solidement lie. Mais s'il ne pouvait ni couler, ni s'ouvrir, il risquait fort d'tre  jamais attach sur ces cueils, et alors c'en tait fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo.
Je rflchissais ainsi, quand le capitaine, froid et calme, toujours matre de lui, ne paraissant ni mu ni contrari, s'approcha:
" Un accident? lui dis-je.
- Non, un incident, me rpondit-il.
- Mais un incident, rpliquai-je, qui vous obligera peut-tre  redevenir un habitant de ces terres que vous fuyez! "
Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier. et fit un geste ngatif. C'tait me dire assez clairement que rien ne le forcerait jamais  remettre les pieds sur un continent. Puis il dit:
" D'ailleurs, monsieur Aronnax, le Nautilus n'est pas en perdition. Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l'Ocan. Notre voyage ne fait que commencer, et je ne dsire pas me priver si vite de l'honneur de votre compagnie.
- Cependant, capitaine Nemo, repris-je sans relever la tournure ironique de cette phrase, le Nautilus s'est chou au moment de la pleine mer. Or, les mares ne sont pas fortes dans le Pacifique, et, si vous ne pouvez dlester le Nautilus - ce qui me parat impossible je ne vois pas comment il sera renflou.
- Les mares ne sont pas fortes dans le Pacifique, vous avez raison, monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, mais, au dtroit de Torrs, on trouve encore une diffrence d'un mtre et demi entre le niveau des hautes et basses mers. C'est aujourd'hui le 4 janvier, et dans cinq jours la pleine lune. Or, je serai bien tonn si ce complaisant satellite ne soulve pas suffisamment ces masses d'eau, et ne me rend pas un service que je ne veux devoir qu' lui seul. "
Ceci dit, le capitaine Nemo, suivi de son second, redescendit  l'intrieur du Nautilus. Quant au btiment, il ne bougeait plus et demeurait immobile. comme si les polypes coralliens l'eussent dj maonn dans leur indestructible ciment.
" Eh bien, monsieur? me dit Ned Land, qui vint  moi aprs le dpart du capitaine.
Eh bien, ami Ned, nous attendrons tranquillement la mare du 9, car il parat que la lune aura la complaisance de nous remettre  flot.
- Tout simplement?
- Tout simplement.
- Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large, mettre sa machine sur ses chanes, et tout faire pour se dhaler?
Puisque la mare suffira! " rpondit simplement Conseil.
Le Canadien regarda Conseil, puis il haussa les paules. C'tait le marin qui parlait en lui.
" Monsieur, rpliqua-t-il, vous pouvez me croire quand je vous dis que ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. Il n'est bon qu' vendre au poids. Je pense donc que le moment est venu de fausser compagnie au capitaine Nemo.
- Ami Ned, rpondis-je, je ne dsespre pas comme vous de ce vaillant Nautilus,  et dans quatre jours nous saurons  quoi nous en tenir sur les mares du Pacifique. D'ailleurs, le conseil de fuir pourrait tre opportun si nous tions en vue des ctes de l'Angleterre ou de la Provence, mais dans les parages de la Papouasie, c'est autre chose, et il sera toujours temps d'en venir  cette extrmit, si le Nautilus ne parvient pas  se relever, ce que je regarderais comme un vnement grave.
- Mais ne saurait-on tter, au moins, de ce terrain? reprit Ned Land. Voil une le. Sur cette le, il y a des arbres. Sous ces arbres. des animaux terrestres, des porteurs de ctelettes et de roastbeefs, auxquels je donnerais volontiers quelques coups de dents.
- Ici, l'ami Ned a raison, dit Conseil, et je me range  son avis. Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous transporter  terre, ne ft-ce que pour ne pas perdre l'habitude de fouler du pied les parties solides de notre plante?
- Je peux le lui demander, rpondis-je, mais il refusera.
- Que monsieur se risque, dit Conseil, et nous saurons  quoi nous en tenir sur l'amabilit du capitaine. "
A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda la permission que je lui demandais, et il le fit avec beaucoup de grce et d'empressement, sans mme avoir exig de moi la promesse de revenir  bord. Mais une fuite  travers les terres de la Nouvelle-Guine et t trs prilleuse, et je n'aurais pas conseill  Ned Land de la tenter. Mieux valait tre prisonnier  bord du Nautilus,  que de tomber entre les mains des naturels de la Papouasie.
Le canot fut mis  notre disposition pour le lendemain matin. Je ne cherchai pas  savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. Je pensai mme qu'aucun homme de l'quipage ne nous serait donn, et que Ned Land serait seul charg de diriger l'embarcation. D'ailleurs, la terre se trouvait  deux milles au plus, et ce n'tait qu'un jeu pour le Canadien de conduire ce lger canot entre les lignes de rcifs si fatales aux grands navires.
Le lendemain, 5 janvier, le canot, dpont, fut arrach de son alvole et lanc  la mer du haut de la plate-forme. Deux hommes suffirent  cette opration. Les avirons taient dans l'embarcation, et nous n'avions plus qu' y prendre place.
A huit heures, arms de fusils et de haches, nous dbordions du Nautilus. La mer tait assez calme. Une petite brise soufflait de terre. Conseil et moi, placs aux avirons, nous nagions vigoureusement, et Ned gouvernait dans les troites passes que les brisants laissaient entre eux. Le canot se maniait bien et filait rapidement.
Ned Land ne pouvait contenir sa joie. C'tait un prisonnier chapp de sa prison, et il ne songeait gure qu'il lui faudrait y rentrer.
" De la viande! rptait-il, nous allons donc manger de la viande, et quelle viande! Du vritable gibier! Pas de pain, par exemple! Je ne dis pas que le poisson ne soit une bonne chose, mais il ne faut pas en abuser, et un morceau de frache venaison, grill sur des charbons ardents, variera agrablement notre ordinaire.
- Gourmand! rpondait Conseil, il m'en fait venir l'eau  la bouche.
- Il reste  savoir, dis-je, si ces forts sont giboyeuses, et si le gibier n'y est pas de telle taille qu'il puisse lui-mme chasser le chasseur.
- Bon! monsieur Aronnax, rpondit le Canadien, dont les dents semblaient tre afftes comme un tranchant de hache, mais je mangerai du tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrupde dans cette le.
- L'ami Ned est inquitant, rpondit Conseil.
- Quel qu'il soit, reprit Ned Land, tout animal  quatre pattes sans plumes, ou  deux pattes avec plumes, sera salu de mon premier coup de fusil.
- Bon! rpondis-je, voil les imprudences de matre Land qui vont recommencer!
- N'ayez pas peur, monsieur Aronnax, rpondit le Canadien, et nagez ferme! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets de ma faon. "
A huit heures et demie, le canot du Nautilus venait s'chouer doucement sur une grve de sable, aprs avoir heureusement franchi l'anneau coralligne qui entourait l'le de Gueboroar.

QUELQUES JOURS A TERRE

Je fus assez vivement impressionn en touchant terre. Ned Land essayait le sol du pied, comme pour en prendre possession. Il n'y avait pourtant que deux mois que nous tions, suivant l'expression du capitaine Nemo, les " passagers du Nautilus ". c'est--dire. en ralit, les prisonniers de son commandant.
En quelques minutes. nous fmes  une porte de fusil de la cte. Le sol tait presque entirement madrporique, mais certains lits de torrents desschs. sems de dbris granitiques, dmontraient que cette le tait due  une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait derrire un rideau de forts admirables. Des arbres normes, dont la taille atteignait parfois deux cents pieds, se reliaient l'un  l'autre par des guirlandes de lianes, vrais hamacs naturels que berait une brise lgre. C'taient des mimosas, des ficus, des casuarinas, des teks, des hibiscus, des pendanus, des palmiers, mlangs  profusion, et sous l'abri de leur vote verdoyante, au pied de leur stype gigantesque, croissaient des orchides des lgumineuses et des fougres.
Mais, sans remarquer tous ces beaux chantillons de la flore papouasienne, le Canadien abandonna l'agrable pour l'utile. Il aperut un cocotier, abattit quelques-uns de ses fruits, les brisa, et nous bmes leur lait, nous mangemes leur amande, avec une satisfaction qui protestait contre l'ordinaire du Nautilus. 
 " Excellent! disait Ned Land.
- Exquis! rpondait Conseil.
- Et je ne pense pas, dit le Canadien. que votre Nemo s'oppose  ce que nous introduisions une cargaison de cocos  son bord?
- Je ne le crois pas, rpondis-je, mais il n'y voudra pas goter!
- Tant pis pour lui! dit Conseil.
- Et tant mieux pour nous! riposta Ned Land. Il en restera davantage.
- Un mot seulement, matre Land, dis-je au harponneur qui se disposait  ravager un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant d'en remplir le canot, il me parat sage de reconnatre si l'le ne produit pas quelque substance non moins utile. Des lgumes frais seraient bien reus  l'office du Nautilus. 
- Monsieur a raison, rpondit Conseil, et je propose de rserver trois places dans notre embarcation, l'une pour les fruits, l'autre pour les lgumes, et la troisime pour la venaison, dont je n'ai pas encore entrevu le plus mince chantillon.
- Conseil, il ne faut dsesprer de rien, rpondit le Canadien.
- Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l'oeil aux aguets. Quoique l'le paraisse inhabite, elle pourrait renfermer, cependant, quelques individus qui seraient moins difficiles que nous sur la nature du gibier!
- H! h! fit Ned Land, avec un mouvement de mchoire trs significatif.
- Eh bien! Ned! s'cria Conseil.
- Ma foi, riposta le Canadien, je commence  comprendre les charmes de l'anthropophagie!
- Ned! Ned! que dites-vous l! rpliqua Conseil. Vous, anthropophage! Mais je ne serai plus en sret prs de vous, moi qui partage votre cabine! Devrai-je donc me rveiller un jour  demi dvor?
- Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger sans ncessit.
- Je ne m'y fie pas, rpondit Conseil. En chasse! Il faut absolument abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l'un de ces matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique pour le servir. "
Tandis que s'changeaient ces divers propos, nous pntrions sous les sombres votes de la fort, et pendant deux heures, nous la parcourmes en tous sens.
Le hasard servit  souhait cette recherche de vgtaux comestibles, et l'un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un aliment prcieux qui manquait  bord.
Je veux parler de l'arbre  pain, trs abondant dans l'le Gueboroar, et j'y remarquai principalement cette varit dpourvue de graines, qui porte en malais le nom de " Rima ".
Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut de quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et forme de grandes feuilles multilobes, dsignait suffisamment aux yeux d'un naturaliste cet " artocarpus " qui a t trs heureusement naturalis aux les Mascareignes. De sa masse de verdure se dtachaient de gros fruits globuleux, larges d'un dcimtre, et pourvus extrieurement de rugosits qui prenaient une disposition hexagonale. Utile vgtal dont la nature a gratifie les rgions auxquelles le bl manque, et qui, sans exiger aucune culture, donne des fruits pendant huit mois de l'anne.
Ned Land les connaissait bien, ces fruits. Il en avait dj mang pendant ses nombreux voyages, et il savait prparer leur substance comestible. Aussi leur vue excita-t-elle ses dsirs, et il n'y put tenir plus longtemps.
" Monsieur, me dit-il, que je meure si je ne gote pas un peu de cette pte de l'arbre  pain!
- Gotez, ami Ned, gotez  votre aise. Nous sommes ici pour faire des expriences, faisons-les.
- Ce ne sera pas long ", rpondit le Canadien.
Et, arm d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui ptilla joyeusement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions les meilleurs fruits de l'artocarpus. Quelques-uns n'avaient pas encore atteint un degr suffisant de maturit, et leur peau paisse recouvrait une pulpe blanche, mais peu fibreuse. D'autres, en trs grand nombre, jauntres et glatineux, n'attendaient que le moment d'tre cueillis.
Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseil en apporta une douzaine  Ned Land, qui les plaa sur un feu de charbons, aprs les avoir coups en tranches paisses, et ce faisant, il rptait toujours:
" Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon!
- Surtout quand on en est priv depuis longtemps, dit Conseil.
- Ce n'est mme plus du pain, ajouta le Canadien. C'est une ptisserie dlicate. Vous n'en avez jamais mange, monsieur?
- Non, Ned.
- Eh bien, prparez-vous  absorber une chose succulente. Si vous n'y revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs! "
Au bout de quelques minutes, la partie des fruits expose au feu fut compltement charbonne. A l'intrieur apparaissait une pte blanche, sorte de mie tendre, dont la saveur rappelait celle de l'artichaut.
Il faut l'avouer, ce pain tait excellent, et j'en mangeai avec grand plaisir.
" Malheureusement, dis-je, une telle pte ne peut se garder frache, et il me parat inutile d'en faire une provision pour le bord.
- Par exemple, monsieur! s'cria Ned Land. Vous parlez l comme un naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites une rcolte de ces fruits que nous reprendrons  notre retour.
- Et comment les prparerez-vous? demandai-je au Canadien.
- En fabriquant avec leur pulpe une pte fermente qui se gardera indfiniment et sans se corrompre. Lorsque je voudrai l'employer, je la ferai cuire  la cuisine du bord, et malgr sa saveur un peu acide, vous la trouverez excellente.
- Alors, matre Ned, je vois qu'il ne manque rien  ce pain...
- Si, monsieur le professeur, rpondit le Canadien, il y manque quelques fruits ou tout ou moins quelques lgumes!
Cherchons les fruits et les lgumes. "
Lorsque notre rcolte fut termine, nous nous mmes en route pour complter ce dner " terrestre ".
Nos recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions fait une ample provision de bananes. Ces produits dlicieux de la zone torride mrissent pendant toute l'anne, et les Malais, qui leur ont donn le nom de " pisang ", les mangent sans les faire cuire. Avec ces bananes, nous recueillmes des jaks normes dont le got est trs accus, des mangues savoureuses, et des ananas d'un grosseur invraisemblable. Mais cette rcolte prit une grande partie de notre temps, que, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de regretter.
Conseil observait toujours Ned. Le harponneur marchait en avant, et, pendant sa promenade  travers la fort, il glanait d'une main sre d'excellents fruits qui devaient complter sa provision.
" Enfin, demanda Conseil, il ne vous manque plus rien, ami Ned?
- Hum! fit le Canadien.
- Quoi! vous vous plaignez?
- Tous ces vgtaux ne peuvent constituer un repas, rpondit Ned. C'est la fin d'un repas, c'est un dessert. Mais le potage? mais le rti?
- En effet, dis-je, Ned nous avait promis des ctelettes qui me semblent fort problmatiques.
- Monsieur, rpondit le Canadien, non seulement la chasse n'est pas finie, mais elle n'est mme pas commence. Patience! Nous finirons bien par rencontrer quelque animal de plume ou de poil, et, si ce n'est pas en cet endroit, ce sera dans un autre...
- Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, ajouta Conseil, car il ne faut pas trop s'loigner. Je propose mme de revenir au canot.
- Quoi! dj! s'cria Ned.
- Nous devons tre de retour avant la nuit, dis-je.
- Mais quelle heure est-il donc? demanda le Canadien.
- Deux heures, au moins, rpondit Conseil.
- Comme le temps passe sur ce sol ferme! s'cria matre Ned Land avec un soupir de regret.
- En route ", rpondit Conseil.
Nous revnmes donc  travers la fort, et nous compltmes notre rcolte en faisant une razzia de chouxpalmistes qu'il fallut cueillir  la cime des arbres, de petits haricots que je reconnus pour tre les " abrou "des Malais, et d'ignames d'une qualit suprieure.
Nous tions surchargs quand nous arrivmes au canot. Cependant, Ned Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort le favorisa. Au moment de s'embarquer, il aperut plusieurs arbres, hauts de vingt-cinq  trente pieds, qui appartenaient  l'espce des palmiers. Ces arbres, aussi prcieux que l'artocarpus, sont justement compts parmi les plus utiles produits de la Malaisie.
C'taient des sagoutiers, vgtaux qui croissent sans culture, se reproduisant, comme les mriers, par leurs rejetons et leurs graines.
Ned Land connaissait la manire de traiter ces arbres. Il prit sa hache, et la maniant avec une grande vigueur, il eut bientt couch sur le sol deux ou trois sagoutiers dont la maturit se reconnaissait  la poussire blanche qui saupoudrait leurs palmes.
Je le regardai faire plutt avec les yeux d'un naturaliste qu'avec les yeux d'un homme affam. Il commena par enlever  chaque tronc une bande d'corce, paisse d'un pouce, qui recouvrait un rseau de fibres allonges formant d'inextricables noeuds, que mastiquait une sorte de farine gommeuse. Cette farine, c'tait le sagou, substance comestible qui sert principalement  l'alimentation des populations mlansiennes.
Ned Land se contenta, pour le moment, de couper ces troncs par morceaux, comme il et fait de bois  brler, se rservant d'en extraire plus tard la farine, de la passer dans une toffe afin de la sparer de ses ligaments fibreux, d'en faire vaporer l'humidit au soleil, et de la laisser durcir dans des moules.
Enfin,  cinq heures du soir, chargs de toutes nos richesses, nous quittions le rivage de l'le, et, une demi-heure aprs, nous accostions le Nautilus. Personne ne parut  notre arrive. L'norme cylindre de tle semblait dsert. Les provisions embarques, je descendis  ma chambre. J'y trouvai mon souper prt. Je mangeai, puis je m'endormis.
Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau  bord. Pas un bruit  l'intrieur, pas un signe de vie. Le canot tait rest le long du bord,  la place mme o nous l'avions laiss. Nous rsolmes de retourner  l'le Gueboroar. Ned Land esprait tre plus heureux que la veille au point de vue du chasseur, et dsirait visiter une autre partie de la fort.
Au lever du soleil, nous tions en route. L'embarcation, enleve par le flot qui portait  terre, atteignit l'le en peu d'instants.
Nous dbarqumes, et, pensant qu'il valait mieux s'en rapporter  l'instinct du Canadien, nous suivmes Ned Land dont les longues jambes menaaient de nous distancer.
Ned Land remonta la cte vers l'ouest, puis, passant  gu quelques lits de torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables forts. Quelques martins-pcheurs rdaient le long des cours d'eau, mais ils ne se laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva que ces volatiles savaient  quoi s'en tenir sur des bipdes de notre espce, et j'en conclus que, si l'le n'tait pas habite, du moins, des tres humains la frquentaient.
Aprs avoir travers une assez grasse prairie, nous arrivmes  la lisire d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand nombre d'oiseaux.
" Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil.
- Mais il y en a qui se mangent! rpondit le harponneur.
- Point, ami Ned, rpliqua Conseil, car je ne vois l que de simples perroquets.
- Ami Conseil, rpondit gravement Ned, le perroquet est le faisan de ceux qui n'ont pas autre chose  manger.
- Et j'ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement prpar, vaut son coup de fourchette. "
En effet, sous l'pais feuillage de ce bois, tout un monde de perroquets voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une ducation plus soigne pour parler la langue humaine. Pour le moment, ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves kakatouas, qui semblaient mditer quelque problme philosophique, tandis que des loris d'un rouge clatant passaient comme un morceau d'tamine emport par la brise, au milieu de kalaos au vol bruyant, de papouas peints des plus fines nuances de l'azur, et de toute une varit de volatiles charmants, mais gnralement peu comestibles.
Cependant, un oiseau particulier  ces terres, et qui n'a jamais dpass la limite des les d'Arrou et des les des Papouas, manquait  cette collection. Mais le sort me rservait de l'admirer avant peu.
Aprs avoir travers un taillis de mdiocre paisseur, nous avions retrouv une plaine obstrue de buissons. Je vis alors s'enlever de magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes obligeait  se diriger contre le vent. Leur vol ondul, la grce de leurs courbes ariennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient et charmaient le regard. Je n'eus pas de peine  les reconnatre.
" Des oiseaux de paradis! m'criai-je.
- Ordre des passereaux, section des clystomores, rpondit Conseil.
- Famille des perdreaux? demanda Ned Land.
- Je ne crois pas, matre Land. Nanmoins, je compte sur votre adresse pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale!
- On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitu  manier le harpon que le fusil. "
Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois, ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer. Tantt ils disposent des lacets au sommet des arbres levs que les paradisiers habitent de prfrence. Tantt ils s'en emparent avec une glu tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont mme jusqu' empoisonner les fontaines o ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant  nous, nous tions rduits  les tirer au vol, ce qui nous laissait peu de chances de les atteindre. Et en effet, nous puismes vainement une partie de nos munitions.
Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le centre de l'le tait franchi, et nous n'avions encore rien tu. La faim nous aiguillonnait. Les chasseurs s'taient fis au produit de leur chasse, et ils avaient eu tort. Trs heureusement, Conseil,  sa grande surprise, fit un coup double et assura le djeuner. Il abattit un pigeon blanc et un ramier, qui, lestement plums et suspendus  une brochette, rtirent devant un feu ardent de bois mort. Pendant que ces intressants animaux cuisaient, Ned prpara des fruits de l'artocarpus. Puis, le pigeon et le ramier furent dvors jusqu'aux os et dclars excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se gaver, parfume leur chair et en fait un manger dlicieux.
" C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil.
- Et maintenant, Ned. que vous manque-t-il? demandai-je au Canadien.
- Un gibier  quatre pattes, monsieur Aronnax, rpondit Ned Land. Tous ces pigeons ne sont que hors-d'oeuvre et amusettes de la bouche. Aussi, tant que je n'aurai pas tu un animal  ctelettes, je ne serai pas content!
- Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier.
- Continuons donc la chasse, rpondit Conseil, mais en revenant vers la mer. Nous sommes arrivs aux premires pentes des montagnes, et je pense qu'il vaut mieux regagner la rgion des forts. "
C'tait un avis sens, et il fut suivi. Aprs une heure de marche, nous avions atteint une vritable fort de sagoutiers. Quelques serpents inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se drobaient  notre approche, et vritablement, je dsesprais de les atteindre, lorsque Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un cri de triomphe, et revint  moi, rapportant un magnifique paradisier.
" Ah! bravo! Conseil, m'criai-je.
- Monsieur est bien bon, rpondit Conseil.
- Mais non, mon garon. Tu as fait l un coup de matre. Prendre un de ces oiseaux vivants, et le prendre  la main!
- Si monsieur veut l'examiner de prs, il verra que je n'ai pas eu grand mrite.
- Et pourquoi, Conseil?
- Parce que cet oiseau est ivre comme une caille.
- Ivre?
- Oui, monsieur, ivre des muscades qu'il dvorait sous le muscadier o je l'ai pris. Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de l'intemprance!
- Mille diables! riposta le Canadien, pour ce que j'ai bu de gin depuis deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher! "
Cependant, j'examinais le curieux oiseau. Conseil ne se trompait pas. Le paradisier, enivr par le suc capiteux, tait rduit  l'impuissance. Il ne pouvait voler. Il marchait  peine. Mais cela m'inquita peu, et je le laissai cuver ses muscades.
Cet oiseau appartenait  la plus belle des huit espces que l'on compte en Papouasie et dans les les voisines. C'tait le paradisier " grand-meraude ", l'un des plus rares. Il mesurait trois dcimtres de longueur. Sa tte tait relativement petite, ses yeux placs prs de l'ouverture du bec, et petits aussi. Mais il offrait une admirable runion de nuances. tant jaune de bec, brun de pieds et d'ongles, noisette aux ailes empourpres  leurs extrmits, jaune ple  la tte et sur le derrire du cou, couleur d'meraude  la gorge, brun marron au ventre et  la poitrine. Deux filets corns et duveteux s'levaient au-dessus de sa queue, que prolongeaient de longues plumes trs lgres, d'une finesse admirable, et ils compltaient l'ensemble de ce merveilleux oiseau que les indignes ont potiquement appel 1'" oiseau du soleil ".
Je souhaitais vivement de pouvoir ramener  Paris ce superbe spcimen des paradisiers, afin d'en faire don au Jardin des Plantes, qui n'en possde pas un seul vivant.
" C'est donc bien rare? demanda le Canadien, du ton d'un chasseur qui estime fort peu le gibier au point de vue de l'art.
- Trs rare, mon brave compagnon, et surtout trs difficile  prendre vivant. Et mme morts, ces oiseaux sont encore l'objet d'un important trafic. Aussi, les naturels ont-ils imagin d'en fabriquer comme on fabrique des perles ou des diamants.
- Quoi! s'cria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis?
- Oui, Conseil.
- Et monsieur connat-il le procd des indignes?
- Parfaitement. Les paradisiers, pendant la mousson d'est, perdent ces magnifiques plumes qui entourent leur queue, et que les naturalistes ont appeles plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les faux-monnayeurs en volatiles, et qu'ils adaptent adroitement  quelque pauvre perruche pralablement mutile. Puis ils teignent la suture, ils vernissent l'oiseau, et ils expdient aux musums et aux amateurs d'Europe ces produits de leur singulire industrie.
- Bon! fit Ned Land, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ses plumes, et tant que l'objet n'est pas destin  tre mang. je n'y vois pas grand mal! "
Mais si mes dsirs taient satisfaits par la possession de ce paradisier, ceux du chasseur canadien ne l'taient pas encore. Heureusement, vers deux heures, Ned Land abattit un magnifique cochon des bois, de ceux que les naturels appellent " bari-outang ". L'animal venait  propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrupde, et il fut bien reu. Ned Land se montra trs glorieux de son coup de fusil. Le cochon, touch par la balle lectrique, tait tomb raide mort.
Le Canadien le dpouilla et le vida proprement, aprs en avoir retir une demi-douzaine de ctelettes destines  fournir une grillade pour le repas du soir. Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore tre marque par les exploits de Ned et de Conseil.
En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe de kangaroos, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes lastiques. Mais ces animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la capsule lectrique ne put les arrter dans leur course.
" Ah! monsieur le professeur, s'cria Ned Land que la rage du chasseur prenait  la tte, quel gibier excellent, cuit  l'tuve surtout! Quel approvisionnement pour le Nautilus! Deux! trois! cinq  terre! Et quand je pense que nous dvorerons toute cette chair, et que ces imbciles du bord n'en auront pas miette! "
Je crois que, dans l'excs de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas tant parl, aurait massacr toute la bande! Mais il se contenta d'une douzaine de ces intressants marsupiaux, qui forment le premier ordre des mammifres aplacentaires - nous dit Conseil.
Ces animaux taient de petite taille. C'tait une espce de ces " kangaroos-lapins ", qui gtent habituellement dans le creux des arbres, et dont la vlocit est extrme; mais s'ils sont de mdiocre grosseur, ils fournissent, du moins, la chair la plus estime.
Nous tions trs satisfaits des rsultats de notre chasse. Le joyeux Ned se proposait de revenir le lendemain  cette le enchante, qu'il voulait dpeupler de tous ses quadrupdes comestibles. Mais il comptait sans les vnements.
A six heures du soir, nous avions regagn la plage. Notre canot tait chou  sa place habituelle. Le Nautilus, semblable  un long cueil, mergeait des flots  deux milles du rivage.
Ned Land, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du dner. Il s'entendait admirablement  toute cette cuisine. Les ctelettes de " bari-outang ", grilles sur des charbons, rpandirent bientt une dlicieuse odeur qui parfuma l'atmosphre!...
Mais je m'aperois que je marche sur les traces du Canadien. Me voici en extase devant une grillade de porc frais! Que l'on me pardonne, comme j'ai pardonn  matre Land, et pour les mmes motifs!
Enfin, le dner fut excellent. Deux ramiers compltrent ce menu extraordinaire. La pte de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques mangues, une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermente de certaines noix de cocos, nous mirent en joie. Je crois mme que les ides de mes dignes compagnons n'avaient pas toute la nettet dsirable.
 " Si nous ne retournions pas ce soir au Nautilus? dit Conseil.
Si nous n'y retournions jamais? " ajouta Ned Land.
En ce moment une pierre vint tomber  nos pieds, et coupa court  la proposition du harponneur.


LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO

Nous avions regard du ct de la fort, sans nous lever, ma main s'arrtant dans son mouvement vers ma bouche, celle de Ned Land achevant son office.
" Une pierre ne tombe pas du ciel, dit Conseil, ou bien elle mrite le nom d'arolithe. "
Une seconde pierre, soigneusement arrondie, qui enleva de la main de Conseil une savoureuse cuisse de ramier, donna encore plus de poids  son observation.
Levs tous les trois, le fusil  l'paule, nous tions prts  rpondre  toute attaque.
" Sont-ce des singes? s'cria Ned Land.
- A peu prs, rpondit Conseil, ce sont des sauvages.
- Au canot! " dis-je en me dirigeant vers la mer.
Il fallait, en effet, battre en retraite, car une vingtaine de naturels, arms d'arcs et de frondes, apparaissaient sur la lisire d'un taillis, qui masquait l'horizon de droite,  cent pas  peine.
Notre canot tait chou  dix toises de nous.
Les sauvages s'approchaient, sans courir, mais ils prodiguaient les dmonstrations les plus hostiles. Les pierres et les flches pleuvaient.
Ned Land n'avait pas voulu abandonner ses provisions, et malgr l'imminence du danger, son cochon d'un ct, ses kangaroos de l'autre, il dtalait avec une certaine rapidit.
En deux minutes, nous tions sur la grve. Charger le canot des provisions et des armes, le pousser  la mer, armer les deux avirons, ce fut l'affaire d'un instant. Nous n'avions pas gagn deux encablures, que cent sauvages, hurlant et gesticulant, entrrent dans l'eau jusqu' la ceinture. Je regardais si leur apparition attirerait sur la plate-forme quelques hommes du Nautilus. Mais non. L'norme engin, couch au large, demeurait absolument dsert.
Vingt minutes plus tard, nous montions  bord. Les panneaux taient ouverts. Aprs avoir amarr le canot, nous rentrmes  l'intrieur du Nautilus. 
Je descendis au salon, d'o s'chappaient quelques accords. Le capitaine Nemo tait l, courb sur son orgue et plong dans une extase musicale.
" Capitaine! " lui dis-je.
Il ne m'entendit pas.
" Capitaine! " repris-je en le touchant de la main.
Il frissonna, et se retournant:
" Ah! c'est vous, monsieur le professeur? me dit-il. Eh bien! avez-vous fait bonne chasse, avez-vous herboris avec succs?
- Oui, capitaine, rpondis-je, mais nous avons malheureusement ramen une troupe de bipdes dont le voisinage me parat inquitant.
- Quels bipdes?
- Des sauvages.
- Des sauvages! rpondit le capitaine Nemo d'un ton ironique. Et vous vous tonnez, monsieur le professeur, qu'ayant mis le pied sur une des terres de ce globe, vous y trouviez des sauvages? Des sauvages, o n'y en a-t-il pas? Et d'ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que vous appelez des sauvages?
- Mais, capitaine...
- Pour mon compte, monsieur, j'en ai rencontr partout.
- Eh bien, rpondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir  bord du Nautilus, vous ferez bien de prendre quelques prcautions.
- Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n'y a pas l de quoi se proccuper.
- Mais ces naturels sont nombreux.
- Combien en avez-vous compt?
- Une centaine, au moins.
- Monsieur Aronnax, rpondit le capitaine Nemo, dont les doigts s'taient replacs sur les touches de l'orgue, quand tous les indignes de la Papouasie seraient runis sur cette plage, le Nautilus n'aurait rien  craindre de leurs attaques! "
Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument, et je remarquai qu'il n'en frappait que les touches noires, ce qui donnait  ses mlodies une couleur essentiellement cossaise. Bientt, il eut oubli ma prsence, et fut plong dans une rverie que je ne cherchai plus  dissiper.
Je remontai sur la plate-forme. La nuit tait dj venue, car, sous cette basse latitude, le soleil se couche rapidement et sans crpuscule. Je n'aperus plus que confusment l'Ile Gueboroar. Mais des feux nombreux, allums sur la plage, attestaient que les naturels ne songeaient pas  la quitter.
Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures, tantt songeant ces indignes mais sans les redouter autrement, car l'imperturbable confiance du capitaine me gagnait - tantt les oubliant, pour admirer les splendeurs de cette nuit des tropiques. Mon souvenir s'envolait vers la France,  la suite de ces toiles zodiacales qui devaient l'clairer dans quelques heures. La lune resplendissait au milieu des constellations du znith. Je pensai alors que ce fidle et complaisant satellite reviendrait aprs-demain,  cette mme place, pour soulever ces ondes et arracher le Nautilus  son lit de coraux. Vers minuit, voyant que tout tait tranquille sur les flots assombris aussi bien que sous les arbres du rivage, je regagnai ma cabine, et je m'endormis paisiblement.
La nuit s'coula sans msaventure. Les Papouas s'effrayaient, sans doute,  la seule vue du monstre chou dans la baie, car, les panneaux, rests ouverts, leur eussent offert un accs facile  l'intrieur du Nautilus.
A six heures du matin - 8 janvier je remontai sur la plate-forme. Les ombres du matin se levaient. L'le montra bientt,  travers les brumes dissipes, ses plages d'abord, ses sommets ensuite.
Les indignes taient toujours l, plus nombreux que la veille - cinq ou six cents peut-tre. Quelques-uns, profitant de la mare basse, s'taient avancs sur les ttes de coraux,  moins de deux encablures du Nautilus. Je les distinguai facilement. C'taient bien de vritables Papouas,  taille athltique, hommes de belle race, au front large et lev, au nez gros mais non pat, aux dents blanches. Leur chevelure laineuse, teinte en rouge, tranchait sur un corps, noir et luisant comme celui des Nubiens. Au lobe de leur oreille, coup et distendu, pendaient des chapelets en os. Ces sauvages taient gnralement nus. Parmi eux, je remarquai quelques femmes, habilles, des hanches au genou, d'une vritable crinoline d'herbes que soutenait une ceinture vgtale. Certains chefs avaient orn leur cou d'un croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. Presque tous, arms d'arcs, de flches et de boucliers, portaient  leur paule une sorte de filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde lance avec adresse.
Un de ces chefs, assez rapproch du Nautilus,  l'examinait avec attention. Ce devait tre un " mado " de haut rang, car il se drapait dans une natte en feuilles de bananiers, dentele sur ses bords et releve d'clatantes couleurs.
J'aurais pu facilement abattre cet indigne, qui se trouvait  petite porte; mais je crus qu'il valait mieux attendre des dmonstrations vritablement hostiles. Entre Europens et sauvages, il convient que les Europens ripostent et n'attaquent pas.
Pendant tout le temps de la mare basse, ces indignes rdrent prs du Nautilus,  mais ils ne se montrrent pas bruyants. Je les entendais rpter frquemment le mot " assai ", et  leurs gestes je compris qu'ils m'invitaient  aller  terre, invitation que je crus devoir dcliner.
Donc, ce jour-l, le canot ne quitta pas le bord, au grand dplaisir de matre Land qui ne put complter ses provisions. Cet adroit Canadien employa son temps  prparer les viandes et farines qu'il avait rapportes de l'le Gueboroar. Quant aux sauvages, ils regagnrent la terre vers onze heures du matin, ds que les ttes de corail commencrent  disparatre sous le flot de la mare montante. Mais je vis leur nombre s'accrotre considrablement sur la plage. Il tait probable qu'ils venaient des les voisines ou de la Papouasie proprement dite. Cependant, je n'avais pas aperu une seule pirogue indigne.
N'ayant rien de mieux  faire, je songeai  draguer ces belles eaux limpides, qui laissaient voir  profusion des coquilles, des zoophytes et des plantes plagiennes. C'tait, d'ailleurs, la dernire journe que le Nautilus allait passer dans ces parages, si, toutefois, il flottait  la pleine mer du lendemain, suivant la promesse du capitaine Nemo.
J'appelai donc Conseil qui m'apporta une petite drague le gre,  peu prs semblable  celles qui servent  pcher les hutres.
" Et ces sauvages? me demanda Conseil. N'en dplaise  monsieur, ils ne me semblent pas trs mchants!
- Ce sont pourtant des anthropophages, mon garon.
- On peut tre anthropophage et brave homme, rpondit Conseil, comme on peut tre gourmand et honnte. L'un n'exclut pas l'autre.
- Bon! Conseil, je t'accorde que ce sont d'honntes anthropophages, et qu'ils dvorent honntement leurs prisonniers. Cependant, comme je ne tiens pas  tre dvor, mme honntement, je me tiendrai sur mes gardes, car le commandant du Nautilus ne parat prendre aucune prcaution. Et maintenant  l'ouvrage. "
Pendant deux heures, notre pche fut activement conduite, mais sans rapporter aucune raret. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas, de harpes, de mlanies, et particulirement des plus beaux marteaux que j'eusse vu jusqu' ce jour. Nous prmes aussi quelques holoturies, des hutres perlires, et une douzaine de petites tortues qui furent rserves pour l'office du bord.
Mais, au moment o je m'y attendais le moins, je mis la main sur une merveille, je devrais dire sur une difformit naturelle, trs rare  rencontrer. Conseil venait de donner un coup de drague, et son appareil remontait charg de diverses coquilles assez ordinaires, quand, tout d'un coup, il me vit plonger rapidement le bras dans le filet, en retirer un coquillage, et pousser un cri de conchyliologue, c'est--dire le cri le plus perant que puisse produire un gosier humain.
" Eh! qu'a donc monsieur? demanda Conseil, trs surpris. Monsieur a-t-il t mordu?
- Non, mon garon, et cependant, j'eusse volontiers pay d'un doigt ma dcouverte!
- Quelle dcouverte?
- Cette coquille, dis-je en montrant l'objet de mon triomphe.
- Mais c'est tout simplement une olive porphyre, genre olive, ordre des pectinibranches, classe des gastropodes, embranchement des mollusques...
- Oui, Conseil, mais au lieu d'tre enroule de droite  gauche, cette olive tourne de gauche  droite!
- Est-il possible! s'cria Conseil.
- Oui, mon garon, c'est une coquille snestre!
- Une coquille snestre! rptait Conseil, le coeur palpitant.
- Regarde sa spire!
- Ah! monsieur peut m'en croire, dit Conseil en prenant la prcieuse coquille d'une main tremblante, mais je n'ai jamais prouv une motion pareille! "
Et il y avait de quoi tre mu! On sait, en effet, comme l'ont fait observer les naturalistes, que la dextrosit est une loi de nature. Les astres et leurs satellites, dans leur mouvement de translation et de rotation, se meuvent de droite  gauche. L'homme se sert plus souvent de sa main droite que de sa main gauche, et, consquemment, ses instruments et ses appareils, escaliers, serrures, ressorts de montres, etc., sont combins de manire a tre employs de droite  gauche. Or, la nature a gnralement suivi cette loi pour l'enroulement de ses coquilles. Elles sont toutes dextres,  de rares exceptions, et quand, par hasard, leur spire est snestre, les amateurs les payent au poids de l'or.
Conseil et moi, nous tions donc plongs dans la contemplation de notre trsor, et je me promettais bien d'en enrichir le Musum, quand une pierre, malencontreusement lance par un indigne, vint briser le prcieux objet dans la main de Conseil.
Je poussai un cri de dsespoir! Conseil se jeta sur mon fusil, et visa un sauvage qui balanait sa fronde  dix mtres de lui. Je voulus l'arrter, mais son coup partit et brisa le bracelet d'amulettes qui pendait au bras de l'indigne.
" Conseil, m'criai-je, Conseil!
- Eh quoi! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commenc l'attaque?
- Une coquille ne vaut pas la vie d'un homme! lui dis-je.
- Ah! le gueux! s'cria Conseil, j'aurais mieux aim qu'il m'et cass l'paule! "
Conseil tait sincre, mais je ne fus pas de son avis. Cependant, la situation avait chang depuis quelques instants, et nous ne nous en tions pas aperus. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le Naulilus.  Ces pirogues, creuses dans des troncs d'arbre, longues, troites, bien combines pour la marche, s'quilibraient au moyen d'un double balancier en bambous qui flottait  la surface de l'eau. Elles taient manoeuvres par d'adroits pagayeurs  demi nus, et je ne les vis pas s'avancer sans inquitude.
C'tait vident que ces Papouas avaient eu dj des relations avec les Europens, et qu'ils connaissaient leurs navires. Mais ce long cylindre de fer allong dans la baie, sans mts, sans chemine, que devaient-ils en penser? Rien de bon, car ils s'en taient d'abord tenus  distance respectueuse. Cependant. Le voyant immobile, ils reprenaient peu  peu confiance, et cherchaient  se familiariser avec lui. Or, c'tait prcisment cette familiarit qu'il fallait empcher. Nos armes, auxquelles la dtonation manquait, ne pouvaient produire qu'un effet mdiocre sur ces indignes. qui n'ont de respect que pour les engins bruyants. La foudre, sans les roulements du tonnerre, effraierait peu les hommes, bien que le danger soit dans l'clair, non dans le bruit.
En ce moment, les pirogues s'approchrent plus prs du Nautilus, et une nue de flches s'abattit sur lui.
" Diable! il grle! dit Conseil, et peut-tre une grle empoisonne!
- Il faut prvenir le capitaine Nemo ", dis-je en rentrant par le panneau.
Je descendis au salon. Je n'y trouvai personne. Je me hasardai  frapper  la porte qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine.
Un " entrez " me rpondit. J'entrai, et je trouvai le capitaine Nemo plong dans un calcul o les x et autres signes algbriques ne manquaient pas.
" Je vous drange? dis-je par politesse.
- En effet, monsieur Aronnax, me rpondit le capitaine, mais je pense que vous avez eu des raisons srieuses de me voir?
- Trs srieuses. Les pirogues des naturels nous entourent, et, dans quelques minutes, nous serons certainement assaillis par plusieurs centaines de sauvages.
- Ah! fit tranquillement le capitaine Nemo, ils sont venus avec leurs pirogues?
- Oui, monsieur.
- Eh bien, monsieur, il suffit de fermer les panneaux.
- Prcisment, et je venais vous dire...
- Rien n'est plus facile ", dit le capitaine Nemo.
Et, pressant un bouton lectrique, il transmit un ordre au poste de l'quipage.
" Voil qui est fait, monsieur, me dit-il, aprs quelques instants. Le canot est en place, et les panneaux sont ferms. Vous ne craignez pas, j'imagine, que ces messieurs dfoncent des murailles que les boulets de votre frgate n'ont pu entamer?
- Non, capitaine, mais il existe encore un danger.
- Lequel, monsieur?
- C'est que demain,  pareille heure, il faudra rouvrir les panneaux pour renouveler l'air du Nautilus... 
- Sans contredit, monsieur, puisque notre btiment respire  la manire des ctacs.
- Or, si  ce moment, les Papouas occupent la plate-forme, je ne vois pas comment vous pourrez les empcher d'entrer.
- Alors, monsieur, vous supposez qu'ils monteront  bord?
- J'en suis certain.
- Eh bien, monsieur, qu'ils montent. Je ne vois aucune raison pour les en empcher. Au fond, ce sont de pauvres diables, ces Papouas, et je ne veux pas que ma visite  l'le Gueboroar cote la vie  un seul de ces malheureux! "
Cela dit, j'allais me retirer; mais le capitaine Nemo me retint et m'invita  m'asseoir prs de lui. Il me questionna avec intrt sur nos excursions  terre, sur nos chasses, et n'eut pas l'air de comprendre ce besoin de viande qui passionnait le Canadien. Puis, la conversation effleura divers sujets, et, sans tre plus communicatif, le capitaine Nemo se montra plus aimable.
Entre autres choses, nous en vnmes  parler de la situation du Nautilus, prcisment chou dans ce dtroit, o Dumont d'Urville fut sur le point de se perdre. Puis  ce propos:
" Ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus intelligents navigateurs que ce d'Urville! C'est votre capitaine Cook,  vous autres, Franais. Infortun savant! Avoir brav les banquises du ple Sud, les coraux de l'Ocanie, les cannibales du Pacifique, pour prir misrablement dans un train de chemin de fer! Si cet homme nergique a pu rflchir pendant les dernires secondes de son existence, vous figurez-vous quelles ont d tre ses suprmes penses! "
En parlant ainsi, le capitaine Nemo semblait mu, et je porte cette motion  son actif.
Puis, la carte  la main, nous revmes les travaux du navigateur franais, ses voyages de circumnavigation, sa double tentative au ple Sud qui amena la dcouverte des terres Adlie et Louis-Philippe, enfin ses levs hydrographiques des principales les de l'Ocanie.
" Ce que votre d'Urville a fait  la surface des mers, me dit le capitaine Nemo, je l'ai fait  l'intrieur de l'Ocan, et plus facilement, plus compltement que lui. L'Astrolabe et la Zle, incessamment ballottes par les ouragans, ne pouvaient valoir le Nautilus, tranquille cabinet de travail, et vritablement sdentaire au milieu des eaux!
- Cependant, capitaine, dis-je, il y a un point de ressemblance entre les corvettes de Dumont d'Urville et le Nautilus. 
- Lequel, monsieur?
- C'est que le Nautilus s'est chou comme elles!
- Le Nautilus ne s'est pas chou, monsieur, me rpondit froidement le capitaine Nemo. Le Nautilus est fait pour reposer sur le lit des mers, et les pnibles travaux, les manoeuvres qu'imposa  d'Urville le renflouage de ses corvettes, je ne les entreprendrai pas. L'Astrolabe et la Zle ont failli prir, mais mon Nautilus ne court aucun danger. Demain, au jour dit,  l'heure dite, la mare le soulvera paisiblement, et il reprendra sa navigation  travers les mers.
- Capitaine, dis-je, je ne doute pas....
- Demain, ajouta le capitaine Nemo en se levant, demain,  deux heures quarante minutes du soir, le Nautilus flottera et quittera sans avarie le dtroit de Torrs. "
Ces paroles prononces d'un ton trs bref, le capitaine Nemo s'inclina lgrement. C'tait me donner cong, et je rentrai dans ma chambre.
L, je trouvai Conseil, qui dsirait connatre le rsultat de mon entrevue avec le capitaine.
" Mon garon, rpondis-je, lorsque j'ai eu l'air de croire que son Nautilus tait menace par les naturels de la Papouasie, le capitaine m'a rpondu trs ironiquement. Je n'ai donc qu'une chose  dire: Aie confiance en lui, et va dormir en paix.
- Monsieur n'a pas besoin de mes services?
- Non, mon ami. Que fait Ned Land?
- Que monsieur m'excuse, rpondit Conseil, mais l'ami Ned confectionne un pt de kangaroo qui sera une merveille! "
Je restai seul, je me couchai, mais je dormis assez mal. J'entendais le bruit des sauvages qui pitinaient sur la plate-forme en poussant des cris assourdissants. La nuit se passa ainsi, et sans que l'quipage sortt de son inertie habituelle. Il ne s'inquitait pas plus de la prsence de ces cannibales que les soldats d'un fort blind ne se proccupent des fourmis qui courent sur son blindage.
A six heures du matin, je me levai... Les panneaux n'avaient pas t ouverts. L'air ne fut donc pas renouvel  l'intrieur, mais les rservoirs, chargs  toute occurrence, fonctionnrent  propos et lancrent quelques mtres cubes d'oxygne dans l'atmosphre appauvrie du Nautilus. 
Je travaillai dans ma chambre jusqu' midi, sans avoir vu, mme un instant, le capitaine Nemo. On ne paraissait faire  bord aucun prparatif de dpart.
J'attendis quelque temps encore, puis, je me rendis au grand salon. La pendule marquait deux heures et demie. Dans dix minutes, le flot devait avoir atteint son maximum de hauteur, et, si le capitaine Nemo n'avait point fait une promesse tmraire, le Nautilus serait immdiatement dgag. Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il pt quitter son lit de corail.
Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientt sentir dans la coque du bateau. J'entendis grincer sur son bordage les asprits calcaires du fond corallien.
A deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le salon.
" Nous allons partir, dit-il.
- Ah! fis-je.
- J'ai donn l'ordre d'ouvrir les panneaux.
- Et les Papouas?
- Les Papouas? rpondit le capitaine Nemo, haussant lgrement les paules.
- Ne vont-ils pas pntrer  l'intrieur du Nautilus?
- Et comment?
- En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir.
- Monsieur Aronnax, rpondit tranquillement le capitaine Nemo, on n'entre pas ainsi par les panneaux du Nautilus,  mme quand ils sont ouverts. "
Je regardai le capitaine.
" Vous ne comprenez pas? me dit-il. 
- Aucunement. 
- Eh bien! venez et vous verrez. "
Je me dirigeai vers l'escalier central. L, Ned Land et Conseil, trs intrigus, regardaient quelques hommes de l'quipage qui ouvraient les panneaux, tandis que des cris de rage et d'pouvantables vocifrations rsonnaient au-dehors.
Les mantelets furent rabattus extrieurement. Vingt figures horribles apparurent. Mais le premier de ces indignes qui mit la main sur la rampe de l'escalier, rejet en arrire par je ne sais quelle force invisible, s'enfuit, poussant des cris affreux et faisant des gambades exorbitantes.
Dix de ses compagnons lui succdrent. Dix eurent le mme sort.
Conseil tait dans l'extase. Ned Land, emport par ses instincts violents, s'lana sur l'escalier. Mais, ds qu'il eut saisi la rampe  deux mains, il fut renvers  son tour.
" Mille diables! s'cria-t-il. Je suis foudroy! "
Ce mot m'expliqua tout. Ce n'tait plus une rampe, mais un cble de mtal, tout charg de l'lectricit du bord, qui aboutissait  la plate-forme. Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse , et cette secousse et t mortelle, si le capitaine Nemo et lanc dans ce conducteur tout le courant de ses appareils! On peut rellement dire, qu'entre ses assaillants et lui, il avait tendu un rseau lectrique que nul ne pouvait impunment franchir.
Cependant, les Papouas pouvants avaient battu en retraite, affols de terreur. Nous, moiti riants, nous consolions et frictionnions le malheureux Ned Land qui jurait comme un possd.
Mais, en ce moment, le Nautilus,  soulev par les dernires ondulations du flot, quitta son lit de corail  cette quarantime minute exactement fixe par le capitaine. Son hlice battit les eaux avec une majestueuse lenteur. Sa vitesse s'accrut peu  peu, et, naviguant  la surface de l'Ocan, il abandonna sain et sauf les dangereuses passes du dtroit de Torrs.


GRI SOMNIA

Le jour suivant, 10 janvier, le Nautilus reprit sa marche entre deux eaux, mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer  moins de trente-cinq milles  l'heure. La rapidit de son hlice tait telle que je ne pouvais ni suivre ses tours ni les compter.
Quand je songeais que ce merveilleux agent lectrique, aprs avoir donn le mouvement, la chaleur, la lumire au Nautilus, le protgeait encore contre les attaques extrieures, et le transformait en une arche sainte  laquelle nul profanateur ne touchait sans tre foudroy, mon admiration n'avait plus de bornes, et de l'appareil, elle remontait aussitt  l'ingnieur qui l'avait cr.
Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 janvier, nous doublmes ce cap Wessel, situ par 135 de longitude et l0 de latitude nord, qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Les rcifs taient encore nombreux, mais plus clairsems, et relevs sur la carte avec une extrme prcision. Le Nautilus vita facilement les brisants de Money  bbord, et les rcifs Victoria  tribord, placs par 1300 de longitude, et sur ce dixime parallle que nous suivions rigoureusement.
Le 13 janvier, le capitaine Nemo. arriv dans la mer de Timor, avait connaissance de l'le de ce nom par 1220 de longitude. Cette le dont la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carres est gouverne par des radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles, c'est--dire issus de la plus haute origine  laquelle un tre humain puisse prtendre. Aussi, ces anctres cailleux foisonnent dans les rivires de l'le, et sont l'objet d'une vnration particulire. On les protge, on les gte, on les adule, on les nourrit, on leur offre des jeunes filles en pture, et malheur  l'tranger qui porte la main sur ces lzards sacrs.
Mais le Nautilus n'eut rien  dmler avec ces vilains animaux. Timor ne fut visible qu'un instant,  midi, pendant que le second relevait sa position. galement, je ne fis qu'entrevoir cette petite le Rotti, qui fait partie du groupe, et dont les femmes ont une rputation de beaut trs tablie sur les marchs malais.
A partir de ce point, la direction du Nautilus, en latitude, s'inflchit vers le sud-ouest. Le cap fut mis sur l'ocan Indien. O la fantaisie du capitaine Nemo allait-elle nous entraner? Remontrait-il vers les ctes de l'Asie? Se rapprocherait-il des rivages de l'Europe? Rsolutions peu probables de la part d'un homme qui fuyait les continents habits? Descendrait-il donc vers le sud? Irait-il doubler le cap de Bonne-Esprance, puis le cap Horn, et pousser au ple antarctique? Reviendrait-il enfin vers ses mers du Pacifique, o son Nautilus trouvait une navigation facile et indpendante? L'avenir devait nous l'apprendre.
Aprs avoir prolong les cueils de Cartier, d'Hibernia, de Seringapatam, de Scott, derniers efforts de l'lment solide contre l'lment liquide, le 14 janvier, nous tions au-del de toutes terres. La vitesse du Nautilus fut singulirement ralentie, et, trs capricieux dans ses allures, tantt il nageait au milieu des eaux, et tantt il flottait  leur surface.
Pendant cette priode du voyage, le capitaine Nemo fit d'intressantes expriences sur les diverses tempratures de la mer  des couches diffrentes. Dans les conditions ordinaires, ces relevs s'obtiennent au moyen d'instruments assez compliqus. dont les rapports sont au moins douteux, que ce soient des sondes thermomtriques, dont les verres se brisent souvent sous la pression des eaux, ou des appareils bass sur la variation de rsistance de mtaux aux courants lectriques. Ces rsultats ainsi obtenus ne peuvent tre suffisamment contrls. Au contraire, le capitaine Nemo allait lui-mme chercher cette temprature dans les profondeurs de la mer, et son thermomtre, mis en communication avec les diverses nappes liquides, lui donnait immdiatement et srement le degr recherch.
C'est ainsi que, soit en surchargeant ses rservoirs, soit en descendant obliquement au moyen de ses plans inclins, le Nautilus atteignit successivement des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept, neuf et dix mille mtres, et le rsultat dfinitif de ces expriences fut que la mer prsentait une temprature permanente de quatre degrs et demi,  une profondeur de mille mtres, sous toutes les latitudes.
Je suivais ces expriences avec le plus vif intrt. Le capitaine Nemo y apportait une vritable passion. Souvent, je me demandai dans quel but il faisait ces observations. tait-ce au profit de ces semblables? Ce n'tait pas probable, car, un jour ou l'autre, ses travaux devaient prir avec lui dans quelque mer ignore! A moins qu'il ne me destint le rsultat de ses expriences. Mais c'tait admettre que mon trange voyage aurait un terme, et ce terme, je ne l'apercevais pas encore.
Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo me fit galement connatre divers chiffres obtenus par lui et qui tablissaient le rapport des densits de l'eau dans les principales mers du globe. De cette communication, je tirai un enseignement personnel qui n'avait rien de scientifique.
C'tait pendant la matine du 15 janvier. Le capitaine, avec lequel je me promenais sur la plate-forme, me demanda si je connaissais les diffrentes densits que prsentent les eaux de la mer. Je lui rpondis ngativement, et j'ajoutai que la science manquait d'observations rigoureuses  ce sujet.
" Je les ai faites, ces observations, me dit-il, et je puis en affirmer la certitude.
- Bien, rpondis-je, mais le Nautilus est un monde  part, et les secrets de ses savants n'arrivent pas jusqu' la terre.
- Vous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, aprs quelques instants de silence. C'est un monde  part. Il est aussi tranger  la terre que les plantes qui accompagnent ce globe autour du soleil, et l'on ne connatra jamais les travaux des savants de Saturne ou de Jupiter. Cependant, puisque le hasard a li nos deux existences, je puis vous communiquer le rsultat de mes observations.
- Je vous coute, capitaine.
- Vous savez, monsieur le professeur, que l'eau de mer est plus dense que l'eau douce, mais cette densit n'est pas uniforme. En effet, si je reprsente par un la densit de l'eau douce, je trouve un vingt-huit millime pour les eaux de l'Atlantique, un vingt-six millime pour les eaux du Pacifique, un trente-millime pour les eaux de la Mditerrane...
- Ah! pensai-je, il s'aventure dans la Mditerrane?
- Un dix-huit millime pour les eaux de la mer Ionienne, et un vingt-neuf millime pour les eaux de l'Adriatique. "
Dcidment, le Nautilus ne fuyait pas les mers frquentes de l'Europe, et j'en conclus qu'il nous ramnerait - peut-tre avant peu vers des continents plus civiliss. Je pensai que Ned Land apprendrait cette particularit avec une satisfaction trs naturelle.
Pendant plusieurs jours, nos journes se passrent en expriences de toutes sortes, qui portrent sur les degrs de salure des eaux  diffrentes profondeurs, sur leur lectrisation, sur leur coloration, sur leur transparence, et dans toutes ces circonstances, le capitaine Nemo dploya une ingniosit qui ne fut gale que par sa bonne grce envers moi. Puis, pendant quelques jours, je ne le revis plus, et demeurai de nouveau comme isol  son bord.
Le 16 janvier, le Nautilus parut s'endormir  quelques mtres seulement au-dessous de la surface des flots. Ses appareils lectriques ne fonctionnaient pas, et son hlice immobile le laissait errer au gr des courants. Je supposai que l'quipage s'occupait de rparations intrieures, ncessites par la violence des mouvements mcaniques de la machine.
Mes compagnons et moi, nous fmes alors tmoins d'un curieux spectacle. Les panneaux du salon taient ouverts, et comme le fanal du Nautilus n'tait pas en activit, une vague obscurit rgnait au milieu des eaux.
Le ciel orageux et couvert d'pais nuages ne donnait aux premires couches de l'Ocan qu'une insuffisante clart.
J'observais l'tat de la mer dans ces conditions, et les plus gros poissons ne m'apparaissaient plus que comme des ombres  peine figures, quand le Nautilus se trouva subitement transport en pleine lumire. Je crus d'abord que le fanal avait t rallum, et qu'il projetait son clat lectrique dans la masse liquide. Je me trompais, et aprs une rapide observation, je reconnus mon erreur.
Le Nautilus flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans cette obscurit devenait blouissante. Elle tait produite par des myriades d'animalcules lumineux, dont l'tincellement s'accroissait en glissant sur la coque mtallique de l'appareil. Je surprenais alors des clairs au milieu de ces nappes lumineuses, comme eussent t des coules de plomb fondu dans une fournaise ardente, ou des masses mtalliques portes au rouge blanc; de telle sorte que par opposition, certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu ign, dont toute ombre semblait devoir tre bannie. Non! ce n'tait plus l'irradiation calme de notre clairage habituel! Il y avait l une vigueur et un mouvement insolites! Cette lumire, on la sentait vivante!
En effet, c'tait une agglomration infinie d'infusoires plagiens, de noctiluques miliaires, vritables globules de gele diaphane, pourvus d'un tentacule filiforme, et dont on a compt jusqu' vingt-cinq mille dans trente centimtres cubes d'eau. Et leur lumire tait encore double par ces lueurs particulires aux mduses, aux astries, aux aurlies, aux pholadesdattes, et autres zoophytes phosphorescents, imprgns du graissin des matires organiques dcomposes par la mer, et peut-tre du mucus secrte par les poissons.
Pendant plusieurs heures, le Nautilus flotta dans ces ondes brillantes, et notre admiration s'accrut  voir les gros animaux marins s'y jouer comme des salamandres. Je vis l, au milieu de ce feu qui ne brle pas, des marsouins lgants et rapides, infatigables clowns des mers, et des istiophores longs de trois mtres, intelligents prcurseurs des ouragans, dont le formidable glaive heurtait parfois la vitre du salon. Puis apparurent des poissons plus petits, des balistes varis, des scomberodes-sauteurs, des nasons-loups, et cent autres qui zbraient dans leur course la lumineuse atmosphre.
Ce fut un enchantement que cet blouissant spectacle! Peut-tre quelque condition atmosphrique augmentait-elle l'intensit de ce phnomne? Peut-tre quelque orage se dchanait-il  la surface des flots? Mais,  cette profondeur de quelques mtres, le Nautilus ne ressentait pas sa fureur, et il se balanait paisiblement au milieu des eaux tranquilles.
Ainsi nous marchions, incessamment charms par quelque merveille nouvelle. Conseil observait et classait ses zoophytes, ses articuls, ses mollusques, ses poissons. Les journes s'coulaient rapidement, et je ne les comptais plus. Ned, suivant son habitude, cherchait  varier l'ordinaire du bord. Vritables colimaons, nous tions faits  notre coquille, et j'affirme qu'il est facile de devenir un parfait colimaon.
Donc, cette existence nous paraissait facile, naturelle, et nous n'imaginions plus qu'il existt une vie diffrente  la surface du globe terrestre, quand un vnement vint nous rappeler  l'tranget de notre situation.
Le 18 janvier, le Nautilus se trouvait par 105 de longitude et 15 de latitude mridionale. Le temps tait menaant, la mer dure et houleuse. Le vent soufflait de l'est en grande brise. Le baromtre, qui baissait depuis quelques jours, annonait une prochaine lutte des lments.
J'tais mont sur la plate-forme au moment o le second prenait ses mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la phrase quotidienne ft prononce. Mais, ce jour-l, elle fut remplace par une autre phrase non moins incomprhensible. Presque aussitt, je vis apparatre le capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette, se dirigrent vers l'horizon.
Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter le point enferm dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa lunette, et changea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci semblait tre en proie  une motion qu'il voulait vainement contenir. Le capitaine Nemo, plus matre de lui, demeurait froid.
Il paraissait, d'ailleurs, faire certaines objections auxquelles le second rpondait par des assurances formelles. Du moins, je le compris ainsi,  la diffrence de leur ton et de leurs gestes.
Quant  moi, j'avais soigneusement regard dans la direction observe, sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne d'horizon d'une parfaite nettet.
Cependant, le capitaine Nemo se promenait d'une extrmit  l'autre de la plate-forme, sans me regarder, peut-tre sans me voir. Son pas tait assur, mais moins rgulier que d'habitude. 11 s'arrtait parfois, et les bras croiss sur la poitrine, il observait la mer. Que pouvait-il chercher sur cet immense espace? Le Nautilus se trouvait alors  quelques centaines de milles de la cte la plus rapproche.
Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinment l'horizon, allant et venant, frappant du pied. contrastant avec son chef par son agitation nerveuse.
D'ailleurs, ce mystre allait ncessairement s'claircir, et avant peu, car, sur un ordre du capitaine Nemo, la machine, accroissant sa puissance propulsive, imprima  l'hlice une rotation plus rapide.
En ce moment, le second attira de nouveau l'attention du capitaine. Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point indiqu. Il l'observa longtemps. De mon ct, trs srieusement intrigu, je descendis au salon, et j'en rapportai une excellente longue-vue dont je me servais ordinairement. Puis, l'appuyant sur la cage du fanal qui formait saillie  l'avant de la plate-forme, je me disposai  parcourir toute la ligne du ciel et de la mer.
Mais, mon oeil ne s'tait pas encore appliqu  l'oculaire, que l'instrument me fut vivement arrach des mains.
Je me retournai. Le capitaine Nemo tait devant moi, mais je ne le reconnus pas. Sa physionomie tait transfigure. Son oeil, brillant d'un feu sombre, se drobait sous son sourcil fronc. Ses dents se dcouvraient  demi. Son corps raide, ses poings ferms, sa tte retire entre les paules, tmoignaient de la haine violente que respirait toute sa personne. Il ne bougeait pas. Ma lunette tombe de sa main, avait roul  ses pieds.
Venais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de colre? S'imaginait-il, cet incomprhensible personnage, que j'avais surpris quelque secret interdit aux htes du Nautilus?
Non! cette haine, je n'en tais pas l'objet, car il ne me regardait pas, et son oeil restait obstinment fix sur l'impntrable point de l'horizon.
Enfin, le capitaine Nemo redevint matre de lui. Sa physionomie, si profondment altre, reprit son calme habituel. Il adressa  son second quelques mots en langue trangre, puis il se retourna vers moi.
" Monsieur Aronnax, me dit-il d'un ton assez imprieux, je rclame de vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient  moi.
- De quoi s'agit-il, capitaine?
- Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu'au moment o je jugerai convenable de vous rendre la libert.
- Vous tes le matre, lui rpondis-je, en le regardant fixement. Mais puis-je vous adresser une question?
- Aucune, monsieur. "
Sur ce mot, je n'avais pas  discuter, mais  obir, puisque toute rsistance et t impossible.
Je descendis  la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur fis part de la dtermination du capitaine. Je laisse  penser comment cette communication fut reue par le Canadien. D'ailleurs, le temps manqua  toute explication. Quatre hommes de l'quipage attendaient  la porte, et ils nous conduisirent  cette cellule o nous avions pass notre premire nuit  bord du Nautilus. 
Ned Land voulut rclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute rponse.
" Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie? " me demanda Conseil.
Je racontai  mes compagnons ce qui s'tait pass. Ils furent aussi tonns que moi, mais aussi peu avancs.
Cependant, j'tais plong dans un abme de rflexions, et l'trange apprhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma pense. J'tais incapable d'accoupler deux ides logiques, et je me perdais dans les plus absurdes hypothses, quand je fus tir de ma contention d'esprit par ces paroles de Ned Land:
" Tiens! le djeuner est servi! "
En effet, la table tait prpare. Il tait vident que le capitaine Nemo avait donn cet ordre en mme temps qu'il faisait hter la marche du Nautilus. 
" Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation? me demanda Conseil.
- Oui, mon garon, rpondis-je.
- Eh bien! que monsieur djeune. C'est prudent, car nous ne savons ce qui peut arriver.
- Tu as raison, Conseil.
- Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donn que le menu du bord.
- Ami Ned, rpliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le djeuner avait manqu totalement! "
Cette raison coupa net aux rcriminations du harponneur.
Nous nous mmes  table. Le repas se fit assez silencieusement. Je mangeai peu. Conseil " se fora ", toujours par prudence, et Ned Land, quoi qu'il en et, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le djeuner termin, chacun de nous s'accota dans son coin.
En ce moment, le globe lumineux qui clairait la cellule s'teignit et nous laissa dans une obscurit profonde. Ned Land ne tarda pas  s'endormir, et, ce qui m'tonna, Conseil se laissa aller aussi  un lourd assoupissement. Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez lui cet imprieux besoin de sommeil, quand je sentis mon cerveau s'imprgner d'une paisse torpeur. Mes yeux, que je voulais tenir ouverts, se fermrent malgr moi. J'tais en proie  une hallucination douloureuse. videmment, des substances soporifiques avaient t mles aux aliments que nous venions de prendre! Ce n'tait donc pas assez de la prison pour nous drober les projets du capitaine Nemo, il fallait encore le sommeil!
J'entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer qui provoquaient un lger mouvement de roulis, cessrent. Le Nautilus avait-il donc quitt la surface de l'Ocan? tait-il rentr dans la couche immobile des eaux?
Je voulus rsister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration s'affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et comme paralyss. Mes paupires, vritables calottes de plomb, tombrent sur mes yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein d'hallucinations, s'empara de tout mon tre. Puis, les visions disparurent, et me laissrent dans un complet anantissement.

LE ROYAUME DU CORAIL

Le lendemain, je me rveillai la tte singulirement dgage. A ma grande surprise, j'tais dans ma chambre. Mes compagnons. sans doute, avaient t rintgrs dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent aperus plus que moi. Ce qui s'tait pass pendant cette nuit, ils l'ignoraient comme je l'ignorais moi-mme, et pour dvoiler ce mystre, je ne comptais que sur les hasards de l'avenir.
Je songeai alors  quitter ma chambre. tais-je encore une fois libre ou prisonnier? Libre entirement. J'ouvris la porte, je pris par les coursives, je montai l'escalier central. Les panneaux, ferms la veille, taient ouverts. J'arrivai sur la plate-forme.
Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne savaient rien. Endormis d'un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun souvenir, ils avaient t trs surpris de se retrouver dans leur cabine.
Quant au Nautilus, il nous parut tranquille et mystrieux comme toujours. Il flottait  la surface des flots sous une allure modre. Rien ne semblait chang  bord.
Ned Land, de ses yeux pntrants, observa la mer. Elle tait dserte. Le Canadien ne signala rien de nouveau  l'horizon, ni voile, ni terre. Une brise d'ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, cheveles par le vent, imprimaient  l'appareil un trs sensible roulis.
Le Nautilus, aprs avoir renouvel son air, se maintint  une profondeur moyenne de quinze mtres, de manire  pouvoir revenir promptement  la surface des flots. Opration qui, contre l'habitude, fut pratique plusieurs fois, pendant cette journe du 19 janvier. Le second montait alors sur la plate-forme, et la phrase accoutume retentissait  l'intrieur du navire.
Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne vis que l'impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son mutisme ordinaires.
Vers deux heures, j'tais au salon. occup  classer mes notes, lorsque le capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un salut presque imperceptible, sans m'adresser la parole. Je me remis  mon travail, esprant qu'il me donnerait peut-tre des explications sur les vnements qui avaient marqu la nuit prcdente. Il n'en fit rien. Je le regardai. Sa figure me parut fatigue; ses yeux rougis n'avaient pas t rafrachis par le sommeil; sa physionomie exprimait une tristesse profonde, un rel chagrin. Il allait et venait, s'asseyait et se relevait, prenait un livre au hasard, l'abandonnait aussitt. consultait ses instruments sans prendre ses notes habituelles, et semblait ne pouvoir tenir un instant en place.
Enfin, il vint vers moi et me dit:
" Etes-vous mdecin, monsieur Aronnax? "
Je m'attendais si peu  cette demande, que je le regardai quelque temps sans rpondre.
" Etes-vous mdecin? rpta-t-il. Plusieurs de vos collgues ont fait leurs tudes de mdecine, Gratiolet, Moquin-Tandon et autres.
- En effet, dis-je, je suis docteur et interne des hpitaux. J'ai pratiqu pendant plusieurs annes avant d'entrer au Musum.
- Bien, monsieur. "
Ma rponse avait videmment satisfait le capitaine Nemo. Mais ne sachant o il en voulait venir, j'attendis de nouvelles questions, me rservant de rpondre suivant les circonstances.
 " Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, consentiriez-vous  donner vos soins  l'un de mes hommes?
- Vous avez un malade?
- Oui.
- Je suis prt  vous suivre.
- Venez. "
J'avouerai que mon coeur battait. Je ne sais pourquoi je voyais une certaine connexit entre cette maladie d'un homme de l'quipage et les vnements de la veille, et ce mystre me proccupait au moins autant que le malade.
Le capitaine Nemo me conduisit  l'arrire du Nautilus,  et me fit entrer dans une cabine situe prs du poste des matelots.
L, sur un lit, reposait un homme d'une quarantaine d'annes,  figure nergique, vrai type de l'Anglo-Saxon.
Je me penchai sur lui. Ce n'tait pas seulement un malade, c'tait un bless. Sa tte, emmaillote de linges sanglants, reposait sur un double oreiller. Je dtachai ces linges, et le bless, regardant de ses grands yeux fixes, me laissa faire, sans profrer une seule plainte.
La blessure tait horrible. Le crne, fracass par un instrument contondant, montrait la cervelle  nu, et la substance crbrale avait subi une attrition profonde. Des caillots sanguins s'taient forms dans la masse diffluente, qui affectait une couleur lie de vin. Il y avait eu  la fois contusion et commotion du cerveau. La respiration du malade tait lente, et quelques mouvements spasmodiques des muscles agitaient sa face. La phlegmasie crbrale tait complte et entranait la paralysie du sentiment et du mouvement.
Je pris le pouls du bless. Il tait intermittent. Les extrmits du corps se refroidissaient dj, et je vis que la mort s'approchait, sans qu'il me part possible de l'enrayer. Aprs avoir pans ce malheureux, je rajustai les linges de sa tte, et je me retournai vers le capitaine Nemo.
" D'o vient cette blessure? Lui demandai-je.
- Qu'importe! rpondit vasivement le capitaine. Un choc du Nautilus a bris un des leviers de la machine, qui a frapp cet homme. Mais votre avis sur son tat? "
J'hsitais  me prononcer.
 " Vous pouvez parler, me dit le capitaine. Cet homme n'entend pas le franais. "
Je regardai une dernire fois le bless, puis je rpondis:
" Cet homme sera mort dans deux heures.
- Rien ne peut le sauver?
- Rien. "
La main du capitaine Nemo se crispa, et quelques larmes glissrent de ses yeux, que je ne croyais pas faits pour pleurer.
Pendant quelques instants, j'observai encore ce mourant dont la vie se retirait peu  peu. Sa pleur s'accroissait encore sous l'clat lectrique qui baignait son lit de mort. Je regardais sa tte intelligente. sillonne de rides prmatures, que le malheur, la misre peut-tre. avaient creuses depuis longtemps. Je cherchais  surprendre le secret de sa vie dans les dernires paroles chappes  ses lvres!
" Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax ", me dit le capitaine Nemo.
Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant, et je regagnai ma chambre. trs mu de cette scne. Pendant toute la journe, je fus agit de sinistres pressentiments. La nuit, je dormis mal, et, entre mes songes frquemment interrompus, je crus entendre des soupirs lointains et comme une psalmodie funbre. tait-ce la prire des morts, murmure dans cette langue que je ne savais comprendre?
Le lendemain matin, je montai sur le pont. Le capitaine Nemo m'y avait prcd. Ds qu'il m'aperut. il vint  moi.
" Monsieur le professeur, me dit-il, vous conviendrait-il de faire aujourd'hui une excursion sous-marine?
- Avec mes compagnons? demandai-je.
- Si cela leur plat.
- Nous sommes  vos ordres, capitaine.
- Veuillez donc aller revtir vos scaphandres. "
Du mourant ou du mort il ne fut pas question. Je rejoignis Ned Land et Conseil. Je leur fis connatre la proposition du capitaine Nemo. Conseil s'empressa d'accepter, et, cette fois, le Canadien se montra trs dispos  nous suivre.
Il tait huit heures du matin. A huit heures et demie, nous tions vtus pour cette nouvelle promenade, et munis des deux appareils d'clairage et de respiration. La double porte fut ouverte, et, accompagns du capitaine Nemo que suivaient une douzaine d'hommes de l'quipage, nous prenions pied  une profondeur de dix mtres sur le sol ferme o reposait le Nautilus. 
Une lgre pente aboutissait  un fond accident. par quinze brasses de profondeur environ. Ce fond diffrait compltement de celui que j'avais visit pendant ma premire excursion sous les eaux de l'Ocan Pacifique. Ici, point de sable fin, point de prairies sous-marines, nulle fort plagienne. Je reconnus immdiatement cette rgion merveilleuse dont, ce jour-l, le capitaine Nemo nous faisait les honneurs. C'tait le royaume du corail.
Dans l'embranchement des zoophytes et dans la classe des alcyonnaires, on remarque l'ordre des gorgonaires qui renferme les trois groupes des gorgoniens, des isidiens et des coralliens. C'est  ce dernier qu'appartient le corail, curieuse substance qui fut tour  tour classe dans les rgnes minral, vgtal et animal. Remde chez les anciens, bijou chez les modernes, ce fut seulement en 1694 que le Marseillais Peysonnel le rangea dfinitivement dans le rgne animal.
Le corail est un ensemble d'animalcules, runis sur un polypier de nature cassante et pierreuse. Ces polypes ont un gnrateur unique qui les a produits par bourgeonnement, et ils possdent une existence propre, tout en participant  la vie commune. C'est donc une sorte de socialisme naturel. Je connaissais les derniers travaux faits sur ce bizarre zoophyte, qui se minralise tout en s'arborisant, suivant la trs juste observation des naturalistes, et rien ne pouvait tre plus intressant pour moi que de visiter l'une de ces forts ptrifies que la nature a plantes au fond des mers.
Les appareils Rumhkorff furent mis en activit, et nous suivmes un banc de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, fermera un jour cette portion de l'ocan indien. La route tait borde d'inextricables buissons forms par l'enchevtrement d'arbrisseaux que couvraient de petites fleurs toiles  rayons blancs. Seulement,  l'inverse des plantes de la terre, ces arborisations, fixes aux rochers du sol, se dirigeaient toutes de haut en bas.
La lumire produisait mille effets charmants en se jouant au milieu de ces ramures si vivement colores. Il me semblait voir ces tubes membraneux et cylindriques trembler sous l'ondulation des eaux. J'tais tent de cueillir leurs fraches corolles ornes de dlicats tentacules, les unes nouvellement panouies, les autres naissant  peine, pendant que de lgers poissons, aux rapides nageoires, les effleuraient en passant comme des voles d'oiseaux. Mais, si ma main s'approchait de ces fleurs vivantes, de ces sensitives animes, aussitt l'alerte se mettait dans la colonie. Les corolles blanches rentraient dans leurs tuis rouges, les fleurs s'vanouissaient sous mes regards, et le buisson se changeait en un bloc de mamelons pierreux.
Le hasard m'avait mis l en prsence des plus prcieux chantillons de ce zoophyte. Ce corail valait celui qui se pche dans la Mditerrane, sur les ctes de France, d'Italie et de Barbarie. Il justifiait par ses tons vifs ces noms potiques de fleur de sang et d'cume de sang que le commerce donne  ses plus beaux produits. Le corail se vend jusqu' cinq cents francs le kilogramme, et en cet endroit, les couches liquides recouvraient la fortune de tout un monde de corailleurs. Cette prcieuse matire, souvent mlange avec d'autres polypiers, formait alors des ensembles compacts et inextricables appels " macciota ", et sur lesquels je remarquai d'admirables spcimens de corail rose.
Mais bientt les buissons se resserrrent, les arborisations grandirent. De vritables taillis ptrifis et de longues traves d'une architecture fantaisiste s'ouvrirent devant nos pas. Le capitaine Nemo s'engagea sous une obscure galerie dont la pente douce nous conduisit  une profondeur de cent mtres. La lumire de nos serpentins produisait parfois des effets magiques, en s'accrochant aux rugueuses asprits de ces arceaux naturels et aux pendentifs disposs comme des lustres, qu'elle piquait de pointes de feu. Entre les arbrisseaux coralliens, j'observai d'autres polypes non moins curieux, des mlites, des iris aux ramifications articules, puis quelques touffes de corallines, les unes vertes, les autres rouges, vritables algues encrotes dans leurs sels calcaires, que les naturalistes, aprs longues discussions, ont dfinitivement ranges dans le rgne vgtal. Mais, suivant la remarque d'un penseur, " c'est peut-tre l le point rel o la vie obscurment se soulve du sommeil de pierre, sans se dtacher encore de ce rude point de dpart ".
Enfin, aprs deux heures de marche, nous avions atteint une profondeur de trois cents mtres environ, c'est--dire la limite extrme sur laquelle le corail commence  se former. Mais l, ce n'tait plus le buisson isol, ni le modeste taillis de basse futaie. C'tait la fort immense, les grandes vgtations minrales, les normes arbres ptrifis, runis par des guirlandes d'lgantes plumarias, ces lianes de la mer, toutes pares de nuances et de reflets. Nous passions librement sous leur haute ramure perdue dans l'ombre des flots, tandis qu' nos pieds, les tubipores, les mandrines, les astres, les fongies, les cariophylles, formaient un tapis de fleurs, sem de gemmes blouissantes.
Quel indescriptible spectacle! Ah! que ne pouvions-nous communiquer nos sensations! Pourquoi tions-nous emprisonns sous ce masque de mtal et de verre! Pourquoi les paroles nous taient-elles interdites de l'un  l'autre! Que ne vivions-nous, du moins, de la vie de ces poissons qui peuplent le liquide lment, ou plutt encore de celle de ces amphibies qui, pendant de longues heures, peuvent parcourir, au gr de leur caprice, le double domaine de la terre et des eaux!
Cependant, le capitaine Nemo s'tait arrt. Mes compagnons et mol nous suspendmes notre marche, et, me retournant, je vis que ses hommes formaient un demi-cercle autour de leur chef. En regardant avec plus d'attention, j'observai que quatre d'entre eux portaient sur leurs paules un objet de forme oblongue.
Nous occupions, en cet endroit. Le centre d'une vaste clairire, entoure par les hautes arborisations de la fort sous-marine. Nos lampes projetaient sur cet espace une sorte de clart crpusculaire qui allongeait dmesurment les ombres sur le sol. A la limite de la clairire, l'obscurit redevenait profonde, et ne recueillait que de petites tincelles retenues par les vives artes du corail.
Ned Land et Conseil taient prs de moi. Nous regardions, et il me vint  la pense que j'allais assister a une scne trange. En observant le sol, je vis qu'il tait gonfl, en de certains points, par de lgres extumescences encrotes de dpts calcaires, et disposes avec une rgularit qui trahissait la main de l'homme.
Au milieu de la clairire, sur un pidestal de rocs grossirement entasss, se dressait une croix de corail, qui tendait ses longs bras qu'on et dit faits d'un sang ptrifi.
Sur un signe du capitaine Nemo, un de ses hommes s'avana, et  quelques pieds de la croix, il commena  creuser un trou avec une pioche qu'il dtacha de sa ceinture.
Je compris tout! Cette clairire c'tait un cimetire, ce trou, une tombe, cet objet oblong, le corps de l'homme mort dans la nuit! Le capitaine Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette demeure commune, au fond de cet inaccessible Ocan!
Non! jamais mon esprit ne fut surexcit  ce point! Jamais ides plus impressionnantes n'envahirent mon cerceau! Je ne voulais pas voir ce que voyait mes yeux!
Cependant, la tombe se creusait lentement. Les poissons fuyaient  et l leur retraite trouble. J'entendais rsonner, sur le sol calcaire, le fer du pic qui tincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au fond des eaux. Le trou s'allongeait, s'largissait, et bientt il fut assez profond pour recevoir le corps.
Alors, les porteurs s'approchrent. Le corps, envelopp dans un tissu de byssus blanc, descendit dans sa humide tombe. Le capitaine Nemo, les bras croiss sur la poitrine, et tous les amis de celui qui les avait aims s'agenouillrent dans l'attitude de la prire... Mes deux compagnons et moi, nous nous tions religieusement inclins.
La tombe fut alors recouverte des dbris arrachs au sol, qui formrent un lger renflement.
Quand ce fut fait, le capitaine Nemo et ses hommes se redressrent; puis, se rapprochant de la tombe, tous flchirent encore le genou, et tous tendirent leur main en signe de suprme adieu...
Alors, la funbre troupe reprit le chemin du Nautilus,  repassant sous les arceaux de la fort, au milieu des taillis, le long des buissons de corail, et toujours montant.
Enfin, les feux du bord apparurent. Leur trane lumineuse nous guida jusqu'au Nautilus. A une heure, nous tions de retour.
Ds que mes vtements furent changs, je remontai sur la plate-forme, et, en proie  une terrible obsession d'ides, j'allai m'asseoir prs du fanal.
Le capitaine Nemo me rejoignit. Je me levai et lui dis:
" Ainsi, suivant mes prvisions, cet homme est mort dans la nuit?
- Oui, monsieur Aronnax, rpondit le capitaine Nemo.
- Et il repose maintenant prs de ses compagnons, dans ce cimetire de corail?
- Oui, oublis de tous, mais non de nous! Nous creusons la tombe, et les polypes se chargent d'y sceller nos morts pour l'ternit! "
Et cachant d'un geste brusque son visage dans ses mains crispes, le capitaine essaya vainement de comprimer un sanglot. Puis il ajouta:
" C'est l notre paisible cimetire,  quelques centaines de pieds au-dessous de la surface des flots!
- Vos morts y dorment, du moins, tranquilles, capitaine, hors de l'atteinte des requins!
- Oui, monsieur, rpondit gravement le capitaine Nemo, des requins et des hommes! "

DEUXIEME PARTIE


L'OCAN INDIEN

Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La premire s'est termine sur cette mouvante scne du cimetire de corail qui a laiss dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de cette mer immense, la vie du capitaine Nemo se droulait tout entire, et il n'tait pas jusqu' sa tombe qu'il n'et prpare dans le plus impntrable de ses abmes. L, pas un des monstres de l'Ocan ne viendrait troubler le dernier sommeil de ces htes du Nautilus,  de ces amis, rivs les uns aux autres, dans la mort aussi bien que dans la vie! " Nul homme, non plus! " avait ajout le capitaine.
Toujours cette mme dfiance, farouche, implacable, envers les socits humaines!
Pour moi, je ne me contentais plus des hypothses qui satisfaisaient Conseil. Ce digne garon persistait  ne voir dans le commandant du Nautilus qu'un de ces savants mconnus qui rendent  l'humanit mpris pour indiffrence. C'tait encore pour lui un gnie incompris qui, las des dceptions de la terre, avait d se rfugier dans cet inaccessible milieu o ses instincts s'exeraient librement. Mais,  mon avis, cette hypothse n'expliquait qu'un des cotes du capitaine Nemo.
En effet, le mystre de cette dernire nuit pendant laquelle nous avions t enchans dans la prison et le sommeil, la prcaution si violemment prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette prte  parcourir l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due  un choc inexplicable du Nautilus, tout cela me poussait dans une voie nouvelle. Non! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les hommes! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de libert, mais peut-tre aussi les intrts de je ne sais quelles terribles reprsailles.
En ce moment, rien n'est vident pour moi, je n'entrevois encore dans ces tnbres que des lueurs, et je dois me borner  crire, pour ainsi dire, sous la dicte des vnements.
D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'chapper du Nautilus est impossible. Nous ne sommes pas mme prisonniers sur parole. Aucun engagement d'honneur ne nous enchane. Nous ne sommes que des captifs, que des prisonniers dguiss sous le nom d'htes par un semblant de courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renonc  l'espoir de recouvrer sa libert. Il est certain qu'il profitera de la premire occasion que le hasard lui offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et cependant, ce ne sera pas sans une sorte de regret que j'emporterai ce que la gnrosit du capitaine nous aura laiss pntrer des mystres du Nautilus! Car enfin, faut-il har cet homme ou l'admirer? Est-ce une victime ou un bourreau? Et puis, pour tre franc, je voudrais. avant de l'abandonner  jamais, je voudrais avoir accompli ce tour du monde sous-marin dont les dbuts sont si magnifiques. Je voudrais avoir observ la complte srie des merveilles entasses sous les mers du globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre! Qu'ai-je dcouvert jusqu'ici? Rien, ou presque rien, puisque nous n'avons encore parcouru que six mille lieues  travers le Pacifique!
Pourtant je sais bien que le Nautilus se rapproche des terres habites, et que, si quelque chance de salut s'offre  nous, il serait cruel de sacrifier mes compagnons  ma passion pour l'inconnu. Il faudra les suivre, peut-tre mme les guider. Mais cette occasion se prsentera-t-elle jamais? L'homme priv par la force de son libre arbitre la dsire, cette occasion, mais le savant, le curieux, la redoute.
Ce jour-l, 21 janvier 1868,  midi, le second vint prendre la hauteur du soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je suivis l'opration. Il me parut vident que cet homme ne comprenait pas le franais, car plusieurs fois je fis  voix haute des rflexions qui auraient d lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il les et comprises, mais il resta impassible et muet.
Pendant qu'il observait au moyen du sextant. un des matelots du Nautilus cet homme vigoureux qui nous avait accompagns lors de notre premire excursion sous-marine  l'le Crespo vint nettoyer les vitres du fanal. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la puissance tait centuple par des anneaux lenticulaires disposs comme ceux des phares, et qui maintenaient sa lumire dans le plan utile. La lampe lectrique tait combine de manire  donner tout son pouvoir clairant. Sa lumire, en effet, se produisait dans le vide, ce qui assurait  la fois sa rgularit et son intensit. Ce vide conomisait aussi les pointes de graphite entre lesquelles se dveloppe l'arc lumineux. conomie importante pour le capitaine Nemo, qui n'aurait pu les renouveler aisment. Mais, dans ces conditions, leur usure tait presque insensible.
Lorsque le Nautilus se prpara  reprendre sa marche sous-marine, je redescendis au salon. Les panneaux se refermrent, et la route fut donne directement  l'ouest.
Nous sillonnions alors les flots de l'ocan Indien, vaste plaine liquide d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares, et dont les eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige  qui se penche  leur surface. Le Nautilus y flottait gnralement entre cent et deux cents mtres de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques jours. A tout autre que moi, pris d'un immense amour de la mer, les heures eussent sans doute paru longues et monotones; mais ces promenades quotidiennes sur la plate-forme o je me retrempais dans l'air vivifiant de l'Ocan, le spectacle de ces riches eaux  travers les vitres du salon, la lecture des livres de la bibliothque, la rdaction de mes mmoires, employaient tout mon temps et ne me laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui.
Notre sant  tous se maintenait dans un tat trs satisfaisant. Le rgime du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je me serais bien pass des variantes que Ned Land, par esprit de protestation, s'ingniait  y apporter. De plus, dans cette temprature constante, il n'y avait pas mme un rhume  craindre. D'ailleurs, ce madrporaire Dendrophylle,  connu en Provence sous le nom de " Fenouil de mer ", et dont il existait une certaine rserve  bord, et fourni avec la chair fondante de ses polypes une pte excellente contre la toux.
Pendant quelques jours, nous vmes une grande quantit d'oiseaux aquatiques, palmipdes, mouettes ou golands. Quelques-uns furent adroitement tus, et, prpars d'une certaine faon, ils fournirent un gibier d'eau trs acceptable. Parmi les grands voiliers, emports  de longues distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots des fatigues du vol, j'aperus de magnifiques albatros au cri discordant comme un braiement d'ne, oiseaux qui appartiennent  la famille des longipennes. La famille des totipalmes tait reprsente par des frgates rapides qui pchaient prestement les poissons de la surface, et par de nombreux phatons ou paille-en-queue, entre autres, ce phaton  brins rouges, gros comme un pigeon, et dont le plumage blanc est nuanc de tons roses qui font valoir la teinte noire des ailes.
Les filets du Nautilus rapportrent plusieurs sortes de tortues marines, du genre caret,  dos bomb, et dont l'caille est trs estime. Ces reptiles, qui plongent facilement, peuvent se maintenir longtemps sous l'eau en fermant la soupape charnue situe  l'orifice externe de leur canal nasal. Quelques-uns de ces carets, lorsqu'on les prit, dormaient encore dans leur carapace,  l'abri des animaux marins. La chair de ces tortues tait gnralement mdiocre, mais leurs oeufs formaient un rgal excellent.
Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand nous surprenions  travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie aquatique. Je remarquai plusieurs espces qu'il ne m'avait pas t donn d'observer jusqu'alors.
Je citerai principalement des ostracions particuliers  la mer Rouge,  la mer des Indes et  cette partie de l'Ocan qui baigne les ctes de l'Amrique quinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous, les oursins, les crustacs, sont protgs par une cuirasse qui n'est ni crtace, ni pierreuse, mais vritablement osseuse. Tantt, elle affecte la forme d'un solide triangulaire, tantt la forme d'un solide quadrangulaire. Parmi les triangulaires, j'en notai quelques-uns d'une longueur d'un demi-dcimtre, d'une chair salubre, d'un got exquis, bruns  la queue, jaunes aux nageoires, et dont je recommande l'acclimatation mme dans les eaux douces, auxquelles d'ailleurs un certain nombre de poissons de mer s'accoutument aisment. Je citerai aussi des ostracions quadrangulaires. surmonts sur le dos de quatre gros tubercules: des ostracions mouchets de points blancs sous la partie infrieure du corps, qui s'apprivoisent comme des oiseaux; des trigones, pourvus d'aiguillons forms par la prolongation de leur crote osseuse, et auxquels leur singulier grognement a valu le surnom de " cochons de mer "; puis des dromadaires  grosses bosses en forme de cne, dont la chair est dure et coriace.
Je relve encore sur les notes quotidiennes tenues par matre Conseil certains poissons du genre ttrodons, particuliers  ces mers, des spenglriens au dos rouge,  la poitrine blanche, qui se distinguent par trois ranges longitudinales de filaments, et des lectriques, longs de sept pouces, pars des plus vives couleurs. Puis, comme chantillons d'autres genres, des ovodes semblables  un oeuf d'un brun noir, sillonns de bandelettes blanches et dpourvus de queue; des diodons. vritables porcs-pics de la mer, munis d'aiguillons et pouvant se gonfler de manire  former une pelote hrisse de dards; des hippocampes communs  tous les ocans; des pgases volants,  museau allong, auxquels leurs nageoires pectorales, trs tendues et disposes en forme d'ailes, permettent sinon de voler, du moins de s'lancer dans les airs; des pigeons spatuls, dont la queue est couverte de nombreux anneaux cailleux; des macrognathes  longue mchoire, excellents poissons longs de vingt-cinq centimtres et brillants des plus agrables couleurs; des calliomores livides, dont la tte est rugueuse; des myriades de blennies-sauteurs, rays de noir, aux longues nageoires pectorales, glissant  la surface des eaux avec une prodigieuse vlocit; de dlicieux vlifres, qui peuvent hisser leurs nageoires comme autant de voiles dployes aux courants favorables; des kurtes splendides, auxquels la nature a prodigu le jaune, le bleu cleste, l'argent et l'or; des trichoptres, dont les ailes sont formes de filaments; des cottes, toujours macules de limon, qui produisent un certain bruissement; des trygles, dont le foie est considr comme poison; des bodians, qui portent sur les yeux une oeillre mobile; enfin des soufflets, au museau long et tubuleux, vritables gobe-mouches de l'Ocan, arms d'un fusil que n'ont prvu ni les Chassepot ni les Remington, et qui tuent les insectes en les frappant d'une simple goutte d'eau.
Dans le quatre-vingt-neuvime genre des poissons classs par Lacpde, qui appartient  la seconde sous-classe des osseux, caractriss par un opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorpne, dont la tte est garnie d'aiguillons et qui ne possde qu'une seule nageoire dorsale; ces animaux sont revtus ou privs de petites cailles, suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. Le second sous-genre nous donna des chantillons de dydactyles longs de trois  quatre dcimtres, rays de jaune, mais dont la tte est d'un aspect fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit plusieurs spcimens de ce poisson bizarre justement surnomm " crapaud de mer ", poisson  tte grande, tantt creuse de sinus profonds, tantt boursoufle de protubrances; hriss d'aiguillons et parsem de tubercules, il porte des cornes irrgulires et hideuses; son corps et sa queue sont garnis de callosits; ses piquants font des blessures dangereuses; il est rpugnant et horrible.
Du 21 au 23 janvier, le Nautilus marcha  raison de deux cent cinquante lieues par vingt-quatre heures, soit cinq cent quarante milles, ou vingt-deux milles  l'heure.
Si nous reconnaissions au passage les diverses varits de poissons, c'est que ceux-ci, attirs par l'clat lectrique, cherchaient  nous accompagner; la plupart, distancs par cette vitesse, restaient bientt en arrire; quelques-uns cependant parvenaient  se maintenir pendant un certain temps dans les eaux du Nautilus.
Le 24 au matin, par 125' de latitude sud et 9433' de longitude, nous emes connaissance de l'le Keeling, soulvement madrporique plant de magnifiques cocos, et qui fut visite par M. Darwin et le capitaine Fitz-Roy. Le Nautilus prolongea  peu de distance les accores de cette le dserte. Ses dragues rapportrent de nombreux chantillons de polypes et d'chinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des mollusques. Quelques prcieux produits de l'espce des dauphinules accrurent les trsors du capitaine Nemo, auquel je joignis une astre punctifre, sorte de polypier parasite souvent fix sur une coquille.
Bientt l'le Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donne au nord-ouest vers la pointe de la pninsule indienne.
" Des terres civilises, me dit ce jour-l Ned Land. Cela vaudra mieux que ces les de la Papouasie, o l'on rencontre plus de sauvages que de chevreuils! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a des routes, des chemins de fer, des villes anglaises, franaises et indoues. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote. Hein! est-ce que le moment n'est pas venu de brler la politesse au capitaine Nemo?
- Non. Ned, non, rpondis-je d'un ton trs dtermin. Laissons courir, comme vous dites, vous autres marins. Le Nautilus se rapproche des continents habits. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise. Une fois arrivs dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous conseillera de tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine Nemo nous permette d'aller chasser sur les ctes du Malabar ou de Coromandel comme dans les forts de la Nouvelle-Guine.
- Eh bien! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission? "
Je ne rpondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond, j'avais  coeur d'puiser jusqu'au bout les hasards de la destine qui m'avait jet  bord du Nautilus. 
A partir de l'le Keeling, notre marche se ralentit gnralement. Elle fut aussi plus capricieuse et nous entrana souvent  de grandes profondeurs. On fit plusieurs fois usage des plans inclins que des leviers intrieurs pouvaient placer obliquement  la ligne de flottaison. Nous allmes ainsi jusqu' deux et trois kilomtres, mais sans jamais avoir vrifi les grands fonds de cette mer indienne que des sondes de treize mille mtres n'ont pas pu atteindre. Quant  la temprature des basses couches, le thermomtre indiqua toujours invariablement quatre degrs au-dessus de zro. J'observai seulement que, dans les nappes suprieures, l'eau tait toujours plus froide sur les hauts fonds qu'en pleine mer.
Le 25 janvier, l'Ocan tant absolument dsert, le Nautilus passa la journe  sa surface, battant les flots de sa puissante hlice et les faisant rejaillir  une grande hauteur. Comment, dans ces conditions, ne l'et-on pas pris pour un ctac gigantesque? Je passai les trois quarts de cette journe sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien  l'horizon, si ce n'est, vers quatre heures du soir, un long steamer qui courait dans l'ouest  contrebord. Sa mture fut visible un instant, mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus, trop ras sur l'eau. Je pensai que ce bateau  vapeur appartenait  la ligne pninsulaire et orientale qui fait le service de l'le de Ceyland  Sydney, en touchant  la pointe du roi George et  Melbourne.
A cinq heures du soir. avant ce rapide crpuscule qui lie le jour  la nuit dans les zones tropicales, Conseil et moi nous fmes merveills par un curieux spectacle.
Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens, prsageait des chances heureuses. Aristote, Athne, Pline, Oppien, avaient tudi ses gots et puis  son gard toute la potique des savants de la Grce et de l'Italie. Ils l'appelrent Nautilus et Pompylius. Mais la science moderne n'a pas ratifi leur appellation, et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d'Argonaute.
Qui et consult Conseil et appris de ce brave garon que l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes; que la premire classe, celle des cphalopodes dont les sujets sont tantt nus, tantt testacs, comprend deux familles, celles des dibranchiaux et des ttrabranchiaux, qui se distinguent par le nombre de leurs branches: que la famille des dibranchiaux renferme trois genres, l'argonaute, le calmar et la seiche, et que la famille des ttrabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si aprs cette nomenclature. un esprit rebelle et confondu l'argonaute, qui est atahulifre, c'est--dire porteur de ventouses, avec le nautile, qui est tentaculifre, c'est--dire porteur de tentacules, il aurait t sans excuse.
Or, c'tait une troupe de ces argonautes qui voyageait alors  la surface de l'Ocan. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils appartenaient  l'espce des argonautes tuberculs qui est spciale aux mers de l'Inde.
Ces gracieux mollusques se mouvaient  reculons au moyen de leur tube locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspire. De leurs huit tentacules. six. allongs et amincis. flottaient sur l'eau, tandis que les deux autres. arrondis en palmes, se tendaient au vent comme une voile lgre. Je voyais parfaitement leur coquille spiraliforme et ondule que Cuvier compare justement  une lgante chaloupe. Vritable bateau en effet. Il transporte l'animal qui l'a scrt, sans que l'animal y adhre.
" L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je  Conseil, mais il ne la quitte jamais.
- Ainsi fait le capitaine Nemo. rpondit judicieusement Conseil. C'est pourquoi il et mieux fait d'appeler son navire l'Argonaute. "
Pendant une heure environ. Le Nautilus flotta au milieu de cette troupe de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain. Comme  un signal, toutes les voiles furent subitement amenes; les bras se replirent, les corps se contractrent. Les coquilles se renversant changrent leur centre de gravit, et toute la flottille disparut sous les flots. Ce fut instantan, et jamais navires d'une escadre ne manoeuvrrent avec plus d'ensemble.
En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames,  peine souleves par la brise, s'allongrent paisiblement sous les prcintes du Nautilus.
Le lendemain, 26 janvier, nous coupions l'quateur sur le quatre-vingt-deuxime mridien, et nous rentrions dans l'hmisphre boral.
Pendant cette journe, une formidable troupe de squales nous fit cortge. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent fort dangereuses. C'taient des squales philipps au dos brun et au ventre blanchtre arms de onze ranges de dents, des squales oeills dont le cou est marqu d'une grande tache noire cercle de blanc qui ressemble  un oeil. des squales isabelle  museau arrondi et sem de points obscurs. Souvent, ces puissants animaux se prcipitaient contre la vitre du salon avec une violence peu rassurante. Ned Land ne se possdait plus alors. Il voulait remonter  la surface des flots et harponner ces monstres, surtout certains squales missoles dont la gueule est pave de dents disposes comme une mosaque, et de grands squales tigrs, longs de cinq mtres, qui le provoquaient avec une insistance toute particulire. Mais bientt le Nautilus,  accroissant sa vitesse, laissa facilement en arrire les plus rapides de ces requins.
Le 27 janvier,  l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrmes  plusieurs reprises, spectacle sinistre! des cadavres qui flottaient  la surface des flots. C'taient les morts des villes indiennes. charris par le Gange jusqu' la haute mer, et que les vautours, les seuls ensevelisseurs du pays, n'avaient pas achev de dvorer. Mais les squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funbre besogne.
Vers sept heures du soir, le Nautilus  demi immerg navigua au milieu d'une mer de lait. A perte de vue l'Ocan semblait tre lactifi. tait-ce l'effet des rayons lunaires? Non, car la lune, ayant deux jours  peine, tait encore perdue au-dessous de l'horizon dans les rayons du soleil. Tout le ciel, quoique clair par le rayonnement sidral, semblait noir par contraste avec la blancheur des eaux.
Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les causes de ce singulier phnomne. Heureusement, j'tais en mesure de lui rpondre.
" C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste tendue de flots blancs qui se voit frquemment sur les ctes d'Amboine et dans ces parages.
- Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause produit un pareil effet. car cette eau ne s'est pas change en lait, je suppose!
- Non, mon garon, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu' la prsence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers lumineux, d'un aspect glatineux et incolore, de l'paisseur d'un cheveu, et dont la longueur ne dpasse pas un cinquime de millimtre. Quelques-unes de ces bestioles adhrent entre elles pendant l'espace de plusieurs lieues.
- Plusieurs lieues! s'cria Conseil.
- Oui, mon garon, et ne cherche pas  supputer le nombre de ces infusoires! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains navigateurs ont flott sur ces mers de lait pendant plus de quarante milles. "
Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut se plonger dans des rflexions profondes, cherchant sans doute  valuer combien quarante milles carrs contiennent de cinquimes de millimtres. Pour moi, je continuai d'observer le phnomne. Pendant plusieurs heures, le Nautilus trancha de son peron ces flots blanchtres, et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur cette eau savonneuse, comme s'il et flott dans ces remous d'cume que les courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre eux.
Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais derrire nous. jusqu'aux limites de l'horizon. Le ciel. rflchissant la blancheur des flots. sembla longtemps imprgn des vagues lueurs d'une aurore borale.


UNE NOUVELLE PROPOSITION
DU CAPITAINE NEMO

Le 28 fvrier, lorsque le Nautilus revint  midi  la surface de la mer, par 94' de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui lui restait  huit milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une agglomration de montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont les formes se modelaient trs capricieusement. Le point termin, je rentrai dans le salon, et lorsque le relvement eut t report sur la carte, je reconnus que nous tions en prsence de l'le de Ceylan, cette perle qui pend au lobe infrieur de la pninsule indienne.
J'allai chercher dans la bibliothque quelque livre relatif  cette le, l'une des plus fertiles du globe. Je trouvai prcisment un volume de Sirr H. C., esq., intitul Ceylan and the Cingalese. Rentr au salon, je notai d'abord les relvements de Ceyland,  laquelle l'antiquit avait prodigu tant de noms divers. Sa situation tait entre 555' et 949' de latitude nord, et entre 7942' et 824' de longitude  l'est du mridien de Greenwich; sa longueur, deux cent soixante-quinze milles; sa largeur maximum, cent cinquante milles; sa circonfrence. neuf cents milles; sa superficie, vingt-quatre mille quatre cent quarante-huit milles, c'est--dire un peu infrieure  celle de l'Irlande.
Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment.
Le capitaine jeta un coup d'oeil sur la carte. Puis, se retournant vers moi:
" L'le de Ceylan, dit-il, une terre clbre par ses pcheries de perles. Vous serait-il agrable, monsieur Aronnax, de visiter l'une de ses pcheries?
- Sans aucun doute, capitaine.
- Bien. Ce sera chose facile. Seulement, si nous voyons les pcheries, nous ne verrons pas les pcheurs. L'exploitation annuelle n'est pas encore commence. N'importe. Je vais donner l'ordre de rallier le golfe de Manaar, o nous arriverons dans la nuit. "
Le capitaine dit quelques mots  son second qui sortit aussitt. Bientt le Nautilus rentra dans son liquide lment, et le manomtre indiqua qu'il s'y tenait  une profondeur de trente pieds.
La carte sous les yeux, je cherchai alors ce golfe de Manaar. Je le trouvai par le neuvime parallle, sur la cte nord-ouest de Ceylan. Il tait form par une ligne allonge de la petite le Manaar. Pour l'atteindre, il fallait remonter tout le rivage occidental de Ceylan.
" Monsieur le professeur, me dit alors le capitaine Nemo, on pche des perles dans le golfe du Bengale, dans la mer des Indes, dans les mers de Chine et du Japon, dans les mers du sud de l'Amrique, au golfe de Panama, au golfe de Californie; mais c'est  Ceylan que cette pche obtient les plus beaux rsultats. Nous arrivons un peu tt, sans doute. Les pcheurs ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de Manaar, et l, pendant trente jours, leurs trois cents bateaux se livrent  cette lucrative exploitation des trsors de la mer. Chaque bateau est mont par dix rameurs et par dix pcheurs. Ceux-ci, diviss en deux groupes, plongent alternativement et descendent  une profondeur de douze mtres au moyen d'une lourde pierre qu'ils saisissent entre leurs pieds et qu'une corde rattache au bateau.
- Ainsi, dis-je, c'est toujours ce moyen primitif qui est encore en usage?
- Toujours, me rpondit le capitaine Nemo, bien que ces pcheries appartiennent au peuple le plus industrieux du globe, aux Anglais, auxquels le trait d'Amiens les a cdes en 1802.
- Il me semble, cependant, que le scaphandre, tel que vous l'employez, rendrait de grands services dans une telle opration.
- Oui, car ces pauvres pcheurs ne peuvent demeurer longtemps sous l'eau. L'Anglais Perceval, dans son voyage  Ceylan, parle bien d'un Cafre qui restait cinq minutes sans remonter  la surface, mais le fait me parat peu croyable. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu' cinquante-sept secondes, et de trs habiles jusqu' quatre-vingt-sept; toutefois ils sont rares, et, revenus  bord, ces malheureux rendent par le nez et les oreilles de l'eau teinte de sang. Je crois que la moyenne de temps que les pcheurs peuvent supporter est de trente secondes, pendant lesquelles ils se htent d'entasser dans un petit filet toutes les hutres perlires qu'ils arrachent; mais, gnralement, ces pcheurs ne vivent pas vieux; leur vue s'affaiblit; des ulcrations se dclarent  leurs yeux; des plaies se forment sur leur corps, et souvent mme ils sont frapps d'apoplexie au fond de la mer.
- Oui, dis-je, c'est un triste mtier, et qui ne sert qu' la satisfaction de quelques caprices. Mais, dites-moi, capitaine, quelle quantit d'hutres peut pcher un bateau dans sa Journe?
- Quarante  cinquante mille environ. On dit mme qu'en 1814, le gouvernement anglais ayant fait pcher pour son propre compte, ses plongeurs, dans vingt journes de travail, rapportrent soixante-seize millions d'hutres.
- Au moins, demandai-je, ces pcheurs sont-ils suffisamment rtribus?
- A peine, monsieur le professeur. A Panama, ils ne gagnent qu'un dollar par semaine. Le plus souvent, ils ont un sol par hutre qui renferme une perle, et combien en ramnent-ils qui n'en contiennent pas!
- Un sol  ces pauvres gens qui enrichissent leurs matres! C'est odieux.
- Ainsi, monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, vos compagnons et vous, vous visiterez le banc de Manaar, et si par hasard quelque pcheur htif s'y trouve dj, eh bien, nous le verrons oprer.
- C'est convenu, capitaine.
- A propos, monsieur Aronnax, vous n'avez pas peur des requins?
- Des requins? " m'criai-je.
Cette question me parut, pour le moins, trs oiseuse.
" Eh bien? reprit le capitaine Nemo.
- Je vous avouerai, capitaine, que je ne suis pas encore trs familiaris avec ce genre de poissons.
- Nous y sommes habitus, nous autres, rpliqua le capitaine Nemo, et avec le temps, vous vous y ferez. D'ailleurs, nous serons arms, et, chemin faisant, nous pourrons peut-tre chasser quelque squale. C'est une chasse intressante. Ainsi donc,  demain, monsieur le professeur, et de grand matin. "
Cela dit d'un ton dgag, le capitaine Nemo quitta le salon.
On vous inviterait  chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse, que vous diriez: " Trs bien! demain nous irons chasser l'ours. " On vous inviterait  chasser le lion dans les plaines de l'Atlas, ou le tigre dans les jungles de l'Inde, que vous diriez: " Ah! ah! il parat que nous allons chasser le tigre ou le lion! " Mais on vous inviterait  chasser le requin dans son lment naturel, que vous demanderiez peut-tre  rflchir avant d'accepter cette invitation.
Pour moi, je passai ma main sur mon front o perlaient quelques gouttes de sueur froide.
" Rflchissons, me dis-je, et prenons notre temps. Chasser des loutres dans les forts sous-marines, comme nous l'avons fait dans les forts de l'le Crespo, passe encore. Mais courir le fond des mers, quand on est  peu prs certain d'y rencontrer des squales, c'est autre chose! Je sais bien que dans certains pays, aux les Andamnes particulirement, les ngres n'hsitent pas  attaquer le requin, un poignard dans une main et un lacet dans l'autre, mais je sais aussi que beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables animaux ne reviennent pas vivants! D'ailleurs, je ne suis pas un ngre, et quand je serais un ngre, je crois que, dans ce cas, une lgre hsitation de ma part ne serait pas dplace. "
Et me voil rvant de requins, songeant  ces vastes mchoires armes de multiples ranges de dents, et capables de couper un homme en deux. Je me sentais dj une certaine douleur autour des reins. Puis, je ne pouvais digrer le sans-faon avec lequel le capitaine avait fait cette dplorable invitation! N'et-on pas dit qu'il s'agissait d'aller traquer sous bois quelque renard inoffensif?
" Bon! pensai-je, jamais Conseil ne voudra venir, et cela me dispensera d'accompagner le capitaine. "
Quant  Ned Land, j'avoue que je ne me sentais pas aussi sr de sa sagesse. Un pril, si grand qu'il ft, avait toujours un attrait pour sa nature batailleuse.
Je repris ma lecture du livre de Sirr, mais je le feuilletai machinalement. Je voyais, entre les lignes, des mchoires formidablement ouvertes.
En ce moment, Conseil et le Canadien entrrent, l'air tranquille et mme joyeux. Ils ne savaient pas ce qui les attendait.
" Ma foi, monsieur, me dit Ned Land, votre capitaine Nemo que le diable emporte! - vient de nous faire une trs aimable proposition.
- Ah! dis-je, vous savez...
- N'en dplaise  monsieur, rpondit Conseil, le commandant du Nautilus nous a invits  visiter demain, en compagnie de monsieur, les magnifiques pcheries de Ceyland. Il l'a fait en termes excellents et s'est conduit en vritable gentleman.
- Il ne vous a rien dit de plus?
- Rien, monsieur, rpondit le Canadien, si ce n'est qu'il vous avait parl de cette petite promenade.
- En effet, dis-je. Et il ne vous a donn aucun dtail sur...
- Aucun, monsieur le naturaliste. Vous nous accompagnerez, n'est-il pas vrai?
- Moi... sans doute! Je vois que vous y prenez got, matre Land.
- Oui! c'est curieux, trs curieux.
- Dangereux peut-tre! ajoutai-je d'un ton insinuant.
- Dangereux, rpondit Ned Land, une simple excursion sur un banc d'hutres! "
Dcidment le capitaine Nemo avait jug inutile d'veiller l'ide de requins dans l'esprit de mes compagnons. Moi, je les regardais d'un oeil troubl, et comme s'il leur manquait dj quelque membre. Devais-je les prvenir? Oui, sans doute, mais je ne savais trop comment m'y prendre.
" Monsieur, me dit Conseil, monsieur voudra-t-il nous donner des dtails sur la pche des perles?
- Sur la pche elle-mme, demandai-je, ou sur les incidents qui...
- Sur la pche, rpondit le Canadien. Avant de s'engager sur le terrain, il est bon de le connatre.
- Eh bien! asseyez-vous, mes amis, et je vais vous apprendre tout ce que l'Anglais Sirr vient de m'apprendre  moi-mme. "
Ned et Conseil prirent place sur un divan, et tout d'abord le Canadien me dit:
" Monsieur, qu'est-ce que c'est qu'une perle?
- Mon brave Ned, rpondis-je, pour le pote, la perle est une larme de la mer; pour les Orientaux, c'est une goutte de rose solidifie; pour les dames, c'est un bijou de forme oblongue, d'un clat hyalin, d'une matire nacre, qu'elles portent au doigt, au cou ou  l'oreille; pour le chimiste, c'est un mlange de phosphate et de carbonate de chaux avec un peu de glatine, et enfin, pour les naturalistes, c'est une simple scrtion maladive de l'organe qui produit la nacre chez certains bivalves.
- Embranchement des mollusques, dit Conseil, classe des acphales, ordre des testacs.
- Prcisment, savant Conseil. Or, parmi ces testacs, l'oreille-de-mer iris, les turbots, les tridacnes, les pinnesmarines, en un mot tous ceux qui scrtent la nacre c'est--dire cette substance bleue, bleutre, violette ou blanche, qui tapisse l'intrieur de leurs valves, sont susceptibles de produire des perles.
- Les moules aussi? demanda le Canadien.
- Oui! les moules de certains cours d'eau de l'Ecosse, du pays de Galles, de l'Irlande, de la Saxe, de la Bohme, de la France.
- Bon! on y fera attention, dsormais, rpondit le Canadien.
- Mais, repris-je, le mollusque par excellence qui distille la perle, c'est l'hutre perlire, la mlagrina-Margaritifera la prcieuse pintadine. La perle n'est qu'une concrtion nacre qui se dispose sous une forme globuleuse. Ou elle adhre  la coquille de l'hutre, ou elle s'incruste dans les plis de l'animal. Sur les valves, la perle est adhrente; sur les chairs, elle est libre. Mais elle a toujours pour noyau un petit corps dur, soit un ovule strile, soit un grain de sable, autour duquel la matire nacre se dpose en plusieurs annes, successivement et par couches minces et concentriques.
- Trouve-t-on plusieurs perles dans une mme hutre? demanda Conseil.
- Oui, mon garon. Il y a de certaines pintadines qui forment un vritable crin. On a mme cit une hutre, mais je me permets d'en douter, qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins.
- Cent cinquante requins! s'cria Ned Land.
- Ai-je dit requins? m'criai-je vivement. Je veux dire cent cinquante perles. Requins n'aurait aucun sens.
- En effet, dit Conseil. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant par quels moyens on extrait ces perles?
- On procde de plusieurs faons, et souvent mme, quand les perles adhrent aux valves, les pcheurs les arrachent avec des pinces. Mais, le plus communment, les pintadines sont tendues sur des nattes de sparterie qui couvrent le rivage. Elles meurent ainsi  l'air libre, et, au bout de dix jours, elles se trouvent dans un tat satisfaisant de putrfaction. On les plonge alors dans de vastes rservoirs d'eau de mer, puis on les ouvre et on les lave. C'est  ce moment que commence le double travail des rogueurs. D'abord, ils sparent les plaques de nacre connues dans le commerce sous le nom de franche argente, de btarde blanche et de batarde noire,  qui sont livres par caisses de cent vingt-cinq  cent cinquante kilogrammes. Puis, ils enlvent le parenchyme de l'hutre, ils le font bouillir, et ils le tamisent afin d'en extraire jusqu'aux plus petites perles.
- Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur? demanda Conseil.
- Non seulement selon leur grosseur, rpondis-je, mais aussi selon leur forme, selon leur eau, c'est--dire leur couleur, et selon leur orient, c'est--dire cet clat chatoyant et diapr qui les rend si charmantes a l'oeil. Les plus belles perles sont appeles perles vierges ou paragons; elles se forment isolment dans le tissu du mollusque; elles sont blanches, souvent opaques, mais quelquefois d'une transparence opaline, et le plus communment sphriques ou piriformes. Sphriques, elles forment les bracelets; piriformes, des pendeloques, et, tant les plus prcieuses, elles se vendent  la pice. Les autres perles adhrent  la coquille de l'hutre, et, plus irrgulires, elles se vendent au poids. Enfin, dans un ordre infrieur se classent les petites perles, connues sous le nom de semences; elles se vendent  la mesure et servent plus particulirement  excuter des broderies sur les ornements d'glise.
- Mais ce travail, qui consiste  sparer les perles selon leur grosseur, doit tre long et difficile, dit le Canadien.
- Non, mon ami. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles percs d'un nombre variable de trous. Les perles qui restent dans les tamis, qui comptent de vingt  quatre-vingts trous, sont de premier ordre. Celles qui ne s'chappent pas des cribles percs de cent  huit cents trous sont de second ordre. Enfin, les perles pour lesquelles l'on emploie les tamis percs de neuf cents  mille trous forment la semence.
- C'est ingnieux, dit Conseil, et je vois que la division, le classement des perles, s'opre mcaniquement. Et monsieur pourra-t-il nous dire ce que rapporte l'exploitation des bancs d'hutres perlires?
- A s'en tenir au livre de Sirr, rpondis-je, les pcheries de Ceylan sont affermes annuellement pour la somme de trois millions de squales.
- De francs! reprit Conseil.
- Oui, de francs! Trois millions de francs, repris-je. Mais je crois que ces pcheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient autrefois. Il en est de mme des pcheries amricaines, qui, sous le rgne de Charles Quint, produisaient quatre millions de francs, prsentement rduits aux deux tiers. En somme, on peut valuer  neuf millions de francs le rendement gnral de l'exploitation des perles.
- Mais, demanda Conseil, est-ce que l'on ne cite pas quelques perles clbres qui ont t cotes  un trs haut prix?
- Oui, mon garon. On dit que Csar offrit  Servillia une perle estime cent vingt mille francs de notre monnaie.
- J'ai mme entendu raconter, dit le Canadien, qu'une certaine dame antique buvait des perles dans son vinaigre.
- Cloptre, riposta Conseil.
- a devait tre mauvais, ajouta Ned Land.
- Dtestable, ami Ned, rpondit Conseil; mais un petit verre de vinaigre qui cote quinze cents mille francs, c'est d'un joli prix.
- Je regrette de ne pas avoir pous cette dame, dit le Canadien en manoeuvrant son bras d'un air peu rassurant.
- Ned Land l'poux de Cloptre! s'cria Conseil.
- Mais j'ai d me marier, Conseil, rpondit srieusement le Canadien, et ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas russi. J'avais mme achet un collier de perles  Kat Tender, ma fiance, qui, d'ailleurs, en a pous un autre. Eh bien, ce collier ne m'avait pas cot plus d'un dollar et demi, et cependant - monsieur le professeur voudra bien me croire les perles qui le composaient n'auraient pas pass par le tamis de vingt trous.
- Mon brave Ned, rpondis-je en riant, c'taient des perles artificielles, de simples globules de verre enduits  l'intrieur d'essence d'Orient.
- Si peu que rien! Ce n'est autre chose que la substance argente de l'caille de l'ablette, recueillie dans l'eau et conserve dans l'ammoniaque. Elle n'a aucune valeur.
- C'est peut-tre pour cela que Kat Tender en a pous un autre, rpondit philosophiquement matre Land.
- Mais, dis-je, pour en revenir aux perles de haute valeur, je ne crois pas que jamais souverain en ait possd une suprieure  celle du capitaine Nemo.
- Celle-ci, dit Conseil, en montrant le magnifique bijou enferm sous sa vitrine.
- Certainement, je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de deux millions de...
- Francs! dit vivement Conseil.
- Oui, dis-je, deux millions de francs, et, sans doute elle n'aura cot au capitaine que la peine de la ramasser.
- Eh! s'cria Ned Land, qui dit que demain, pendant notre promenade, nous ne rencontrerons pas sa pareille!
- Bah! fit Conseil.
- Et pourquoi pas?
- A quoi des millions nous serviraient-ils  bord du Nautilus?
- A bord, non, dit Ned Land, mais... ailleurs.
- Oh! ailleurs! fit Conseil en secouant la tte.
- Au fait, dis-je, matre Land a raison. Et si nous rapportons jamais en Europe ou en Amrique une perle de quelques millions, voil du moins qui donnera une grande authenticit, et, en mme temps, un grand prix au rcit de nos aventures.
- Je le crois, dit le Canadien.
- Mais, dit Conseil, qui revenait toujours au ct instructif des choses, est-ce que cette pche des perles est dangereuse?
- Non, rpondis-je vivement, surtout si l'on prend certaines prcautions.
- Que risque-t-on dans ce mtier? dit Ned Land: d'avaler quelques gorges d'eau de mer!
- Comme vous dites, Ned. A propos, dis-je, en essayant de prendre le ton dgag du capitaine Nemo, est-ce que vous avez peur des requins, brave Ned?
- Moi, rpondit le Canadien, un harponneur de profession! C'est mon mtier de me moquer d'eux!
- Il ne s'agit pas, dis-je, de les pcher avec un merillon, de les hisser sur le pont d'un navire, de leur couper la queue  coups de hache, de leur ouvrir le ventre, de leur arracher le coeur et de le jeter  la mer!
- Alors, il s'agit de...?
- Oui, prcisment.
- Dans l'eau?
- Dans l'eau.
- Ma foi, avec un bon harpon! Vous savez, monsieur, ces requins, ce sont des btes assez mal faonnes. Il faut qu'elles se retournent sur le ventre pour vous happer, et, pendant ce temps... "
Ned Land avait une manire de prononcer le mot " happer " qui donnait froid dans le dos.
" Eh bien, et toi, Conseil, que penses-tu de ces squales?
- Moi, dit Conseil, je serai franc avec monsieur.
- A la bonne heure, pensai-je.
- Si monsieur affronte les requins, dit Conseil, je ne vois pas pourquoi son fidle domestique ne les affronterait pas avec lui! "


UNE PERLE DE DIX MILLIONS

La nuit arriva. Je me couchai. Je dormis assez mal. Les squales jourent un rle important dans mes rves, et je trouvai trs juste et trs injuste  la fois cette tymologie qui fait venir le mot requin du mot " requiem ".
Le lendemain,  quatre heures du matin, je fus rveill par le stewart que le capitaine Nemo avait spcialement mis  mon service. Je me levai rapidement, je m'habillai et je passai dans le salon.
Le capitaine Nemo m'y attendait.
" Monsieur Aronnax, me dit-il, tes-vous prt  partir?
- Je suis prt.
- Veuillez me suivre.
- Et mes compagnons, capitaine?
- Ils sont prvenus et nous attendent.
- N'allons-nous pas revtir nos scaphandres? demandai-je.
- Pas encore. Je n'ai pas laiss le Nautilus approcher de trop prs cette cte, et nous sommes assez au large du banc de Manaar; mais j'ai fait parer le canot qui nous conduira au point prcis de dbarquement et nous pargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils de plongeurs, que nous revtirons au moment o commencera cette exploration sous-marine. "
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central, dont les marches aboutissaient  la plate-forme. Ned et Conseil se trouvaient l, enchants de la " partie de plaisir " qui se prparait. Cinq matelots du Nautilus,  les avirons arms, nous attendaient dans le canot qui avait t boss contre le bord.
La nuit tait encore obscure. Des plaques de nuages couvraient le ciel et ne laissaient apercevoir que de rares toiles. Je portai mes yeux du ct de la terre, mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les trois quarts de l'horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le Nautilus,  ayant remont pendant la nuit la cte occidentale de Ceylan, se trouvait  l'ouest de la baie, ou plutt de ce golfe form par cette terre et l'le de Manaar. L, sous les sombres eaux, s'tendait le banc de pintadines, inpuisable champ de perles dont la longueur dpasse vingt milles.
Le capitaine Nemo, Conseil, Ned Land et moi. nous prmes place  l'arrire du canot. Le patron de l'embarcation se mit  la barre; ses quatre compagnons appuyrent sur leurs avirons; la bosse fut largue et nous dbordmes.
Le canot se dirigea vers le sud. Ses nageurs ne se pressaient pas. J'observai que leurs coups d'aviron, vigoureusement engags sous l'eau, ne se succdaient que de dix secondes en dix secondes, suivant la mthode gnralement usite dans les marines de guerre. Tandis que l'embarcation courait sur son erre, les gouttelettes liquides frappaient en crpitant le fond noir des flots comme des bavures de plomb fondu. Une petite houle, venue du large, imprimait au canot un lger roulis, et quelques crtes de lames clapotaient  son avant.
Nous tions silencieux. A quoi songeait le capitaine Nemo? Peut-tre  cette terre dont il s'approchait. et qu'il trouvait trop prs de lui, contrairement a l'opinion du Canadien, auquel elle semblait encore trop loigne. Quant  Conseil, il tait l en simple curieux.
Vers cinq heures et demie, les premires teintes de l'horizon accusrent plus nettement la ligne suprieure de la cte. Assez plate dans l'est, elle se renflait un peu vers le sud. Cinq milles la sparaient encore, et son rivage se confondait avec les eaux brumeuses. Entre elle et nous, la mer tait dserte. Pas un bateau, pas un plongeur. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous des pcheurs de perles. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait observer, nous arrivions un mois trop tt dans ces parages.
A six heures, le jour se fit subitement, avec cette rapidit particulire aux rgions tropicales, qui ne connaissent ni l'aurore ni le crpuscule. Les rayons solaires percrent le rideau de nuages amoncels sur l'horizon oriental, et l'astre radieux s'leva rapidement.
Je vis distinctement la terre, avec quelques arbres pars  et l.
Le canot s'avana vers l'le de Manaar, qui s'arrondissait dans le sud. Le capitaine Nemo s'tait lev de son banc et observait la mer.
Sur un signe de lui, l'ancre fut mouille, et la chane courut  peine, car le fond n'tait pas  plus d'un mtre, et il formait en cet endroit l'un des plus hauts points du banc de pintadines. Le canot vita aussitt sous la pousse du jusant qui portait au large.
" Nous voici arrivs, monsieur Aronnax, dit alors le capitaine Nemo. Vous voyez cette baie resserre. C'est ici mme que dans un mois se runiront les nombreux bateaux de pche des exploitants, et ce sont ces eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. Cette baie est heureusement dispose pour ce genre de pche. Elle est abrite des vents les plus forts, et la mer n'y est jamais trs houleuse, circonstance trs favorable au travail des plongeurs. Nous allons maintenant revtir nos scaphandres, et nous commencerons notre promenade. "
Je ne rpondis rien, et tout en regardant ces flots suspects, aid des matelots de l'embarcation, je commenai  revtir mon lourd vtement de mer. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s'habillaient aussi. Aucun des hommes du Nautilus ne devait nous accompagner dans cette nouvelle excursion.
Bientt nous fmes emprisonns jusqu'au cou dans le vtement de caoutchouc, et des bretelles fixrent sur notre dos les appareils  air. Quant aux appareils Ruhmkorff, il n'en tait pas question. Avant d'introduire ma tte dans sa capsule de cuivre, j'en fis l'observation au capitaine.
 " Ces appareils nous seraient inutiles, me rpondit le capitaine. Nous n'irons pas  de grandes profondeurs, et les rayons solaires suffiront  clairer notre marche. D'ailleurs, il n'est pas prudent d'emporter sous ces eaux une lanterne lectrique. Son clat pourrait attirer inopinment quelque dangereux habitant de ces parages. "
Pendant que le capitaine Nemo prononait ces paroles, je me retournai vers Conseil et Ned Land. Mais ces deux amis avaient dj embot leur tte dans la calotte mtallique, et ils ne pouvaient ni entendre ni rpondre.
Une dernire question me restait  adresser au capitaine Nemo:
" Et nos armes, lui demandai-je, nos fusils?
- Des fusils!  quoi bon? Vos montagnards n'attaquent-ils pas l'ours un poignard  la main, et l'acier n'est-il pas plus sr que le plomb? Voici une lame solide. Passez-la  votre ceinture et partons. "
Je regardai mes compagnons. Ils taient arms comme nous, et, de plus, Ned Land brandissait un norme harpon qu'il avait dpos dans le canot avant de quitter le Nautilus.
Puis, suivant l'exemple du capitaine, je me laissai coiffer de la pesante sphre de cuivre, et nos rservoirs a air furent immdiatement mis en activit.
Un instant aprs, les matelots de l'embarcation nous dbarquaient les uns aprs les autres, et, par un mtre et demi d'eau, nous prenions pied sur un sable uni. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main. Nous le suivmes, et par une pente douce nous disparmes sous les flots.
L, les ides qui obsdaient mon cerveau m'abandonnrent. Je redevins tonnamment calme. La facilit de mes mouvements accrut ma confiance, et l'tranget du spectacle captiva mon imagination.
Le soleil envoyait dj sous les eaux une clart suffisante. Les moindres objets restaient perceptibles. Aprs dix minutes de marche, nous tions par cinq mtres d'eau, et le terrain devenait  peu prs plat.
Sur nos pas, comme des compagnies de bcassines dans un marais, se levaient des voles de poissons curieux du genre des monoptres, dont les sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue. Je reconnus le javanais, vritable serpent long de huit dcimtres, au ventre livide, que l'on confondrait facilement avec le congre sans les lignes d'or de ses flancs. Dans le genre des stromates, dont le corps est trs comprim et ovale, j'observai des parus aux couleurs clatantes portant comme une faux leur nageoire dorsale, poissons comestibles qui, schs et marins, forment un mets excellent connu sous le nom de karawade puis des tranquebars, appartenant au genre des apsiphorodes, dont le corps est recouvert d'une cuirasse cailleuse  huit pans longitudinaux.
Cependant l'lvation progressive du soleil clairait de plus en plus la masse des eaux. Le sol changeait peu  peu. Au sable fin succdait une vritable chausse de rochers arrondis, revtus d'un tapis de mollusques et de zoophytes. Parmi les chantillons de ces deux embranchements, je remarquai des placnes  valves minces et ingales, sortes d'ostraces particulires  la mer Rouge et  l'ocan Indien, des lucines oranges  coquille orbiculaire, des tarires subules, quelques-unes de ces pourpres persiques qui fournissaient au Nautilus une teinture admirable, des rochers cornus, longs de quinze centimtres, qui se dressaient sous les flots comme des mains prtes  vous saisir, des turbinelles cornigres, toutes hrisses d'pines, des lingules hyantes, des anatines, coquillages comestibles qui alimentent les marchs de l'Hindoustan, des plagies panopyres, lgrement lumineuses, et enfin d'admirables oculines flabelliformes, magnifiques ventails qui forment l'une des plus riches arborisations de ces mers.
Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes couraient de gauches lgions d'articuls, particulirement des ranines dentes, dont la carapace reprsente un triangle un peu arrondi, des birgues spciales  ces parages, des parthenopes horribles, dont l'aspect rpugnait aux regards. Un animal non moins hideux que je rencontrai plusieurs fois, ce fut ce crabe norme observ par M. Darwin, auquel la nature a donn l'instinct et la force ncessaires pour se nourrir de noix de coco; il grimpe aux arbres du rivage, il fait tomber la noix qui se fend dans sa chute, et il l'ouvre avec ses puissantes pinces. Ici, sous ces flots clairs, ce crabe courait avec une agilit sans pareille, tandis que des chlones franches, de cette espce qui frquente les ctes du Malabar, se dplaaient lentement entre les roches branles.
Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur lequel les hutres perlires se reproduisent par millions. Ces mollusques prcieux adhraient aux rocs et y taient fortement attachs par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se dplacer. En quoi ces hutres sont infrieures aux moules elles-mmes auxquelles la nature n'a pas refus toute facult de locomotion.
La pintadine meleagrina,  la mre perle, dont les valves sont  peu prs gales, se prsente sous la forme d'une coquille arrondie, aux paisses parois, trs rugueuses  l'extrieur. Quelques-unes de ces coquilles taient feuilletes et sillonnes de bandes verdtres qui rayonnaient de leur sommet. Elles appartenaient aux jeunes hutres. Les autres,  surface rude et noire, vieilles de dix ans et plus, mesuraient jusqu' quinze centimtres de largeur.
Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux de pintadines, et je compris que cette mine tait vritablement inpuisable, car la force cratrice de la nature l'emporte sur l'instinct destructif de l'homme. Ned Land, fidle a cet instinct, se htait d'emplir des plus beaux mollusques un filet qu'il portait  son ct.
Mais nous ne pouvions nous arrter. Il fallait suivre le capitaine qui semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol remontait sensiblement, et parfois mon bras, que j'levais, dpassait la surface de la mer. Puis le niveau du banc se rabaissait capricieusement. Souvent nous tournions de hauts rocs effils en pyramidions. Dans leurs sombres anfractuosits de gros crustacs, points sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre, nous regardaient de leurs yeux fixes, et sous nos pieds rampaient des myrianes, des glycres, des aricies et des annlides, qui allongeaient dmesurment leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires.
En ce moment s'ouvrit devant nos pas une vaste grotte, creuse dans un pittoresque entassement de rochers tapisss de toutes les hautes-lisses de la flore sous-marine. D'abord, cette grotte me parut profondment obscure. Les rayons solaires semblaient s'y teindre par dgradations successives. Sa vague transparence n'tait plus que de la lumire noye.
Le capitaine Nemo y entra. Nous aprs lui. Mes yeux s'accoutumrent bientt  ces tnbres relatives. Je distinguai les retombes si capricieusement contournes de la vote que supportaient des piliers naturels, largement assis sur leur base granitique, comme les lourdes colonnes de l'architecture toscane. Pourquoi notre incomprhensible guide nous entranait-il au fond de cette crypte sous-marine? J'allais le savoir avant peu.
Aprs avoir descendu une pente assez raide, nos pieds foulrent le fond d'une sorte de puits circulaire. L, le capitaine Nemo s'arrta, et de la main il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore aperu.
C'tait une hutre de dimension extraordinaire, une tridacne gigantesque, un bnitier qui et contenu un lac d'eau sainte, une vasque dont la largeur dpassait deux mtres, et consquemment plus grande que celle qui ornait le salon du Nautilus. 
Je m'approchai de ce mollusque phnomnal. Par son byssus il adhrait  une table de granit, et l il se dveloppait isolment dans les eaux calmes de la grotte. J'estimai le poids de cette tridacne  trois cents kilogrammes. Or, une telle hutre contient quinze kilos de chair, et il faudrait l'estomac d'un Gargantua pour en absorber quelques douzaines.
Le capitaine Nemo connaissait videmment l'existence de ce bivalve. Ce n'tait pas la premire fois qu'il le visitait, et je pensais qu'en nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une curiosit naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intrt particulier  constater l'tat actuel de cette tridacne.
Les deux valves du mollusque taient entr'ouvertes. Le capitaine s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les empcher de se rabattre; puis, de la main, il souleva la tunique membraneuse et frange sur ses bords qui formait le manteau de l'animal.
L, entre les plis foliacs, je vis une perle libre dont la grosseur galait celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidit parfaite, son orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable prix. Emport par la curiosit, j'tendais la main pour la saisir, pour la peser, pour la palper! Mais le capitaine m'arrta, fit un signe ngatif, et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa les deux valves se refermer subitement.
Je compris alors quel tait le dessein du capitaine Nemo. En laissant cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait de s'accrotre insensiblement. Avec chaque anne la scrtion du mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. Seul, le capitaine connaissait la grotte o " mrissait " cet admirable fruit de la nature; seul il l'levait, pour ainsi dire, afin de la transporter un jour dans son prcieux muse. Peut-tre mme, suivant l'exemple des Chinois et des Indiens, avait-il dtermin la production de cette perle en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et de mtal, qui s'tait peu  peu recouvert de la matire nacre. En tout cas, comparant cette perle  celles que je connaissais dj,  celles qui brillaient dans la collection du capitaine, j'estimai sa valeur  dix millions de francs au moins. Superbe curiosit naturelle et non bijou de luxe, car je ne sais quelles oreilles fminines auraient pu la supporter.
La visite  l'opulente tridacne tait termine. Le capitaine Nemo quitta la grotte, et nous remontmes sur le banc de pintadines, au milieu de ces eaux claires que ne troublait pas encore le travail des plongeurs.
Nous marchions isolment, en vritables flneurs, chacun s'arrtant ou s'loignant au gr de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus aucun souci des dangers que mon imagination avait exagrs si ridiculement. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de la mer, et bientt par un mtre d'eau ma tte dpassa le niveau ocanique. Conseil me rejoignit, et collant sa grosse capsule  la mienne, il me fit des yeux un salut amical. Mais ce plateau lev ne mesurait que quelques toises, et bientt nous fmes rentrs dans notre lment. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi.
Dix minutes aprs, le capitaine Nemo s'arrtait soudain. Je crus qu'il faisait halte pour retourner sur ses pas. Non. D'un geste, il nous ordonna de nous blottir prs de lui au fond d'une large anfractuosit. Sa main se dirigea vers un point de la masse liquide, et je regardai attentivement.
A cinq mtres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol. L'inquitante ide des requins traversa mon esprit. Mais je me trompais, et, cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres de l'Ocan.
C'tait un homme, un homme vivant, un Indien, un noir, un pcheur, un pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la rcolte. J'apercevais les fonds de son canot mouill  quelques pieds au-dessus de sa tte. Il plongeait, et remontait successivement. Une pierre taille en pain de sucre et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde la rattachait  son bateau, lui servait  descendre plus rapidement au fond de la mer. C'tait l tout son outillage. Arriv au sol, par cinq mtres de profondeur environ, il se prcipitait  genoux et remplissait son sac de pintadines ramasses au hasard. Puis, il remontait, vidait son sac, ramenait sa pierre, et recommenait son opration qui ne durait que trente secondes.
Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous drobait a ses regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre Indien aurait-il jamais suppos que des hommes, des tres semblables  lui, fussent l, sous les eaux, piant ses mouvements. ne perdant aucun dtail de sa pche!
Plusieurs fois, il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il ne rapportai pas plus d'une dizaine de pintadines  chaque plonge, car il fallait les arracher du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste byssus. Et combien de ces hutres taient prives de ces perles pour lesquelles il risquait sa vie!
Je l'observais avec une attention profonde. Sa manoeuvre se faisait rgulirement, et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pche intressante, quand, tout d'un coup,  un moment o l'Indien tait agenouill sur le sol, je lui vis faire un geste d'effroi? se relever et prendre son lan pour remonter  la surface des flots.
Je compris son pouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus du malheureux plongeur. C'tait un requin de grande taille qui s'avanait diagonalement, l'oeil en feu, les mchoires ouvertes!
J'tais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement.
Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'lana vers l'Indien, qui se jeta de ct et vita la morsure du requin, mais non le battement de sa queue, car cette queue, le frappant  la poitrine, I tendit sur le sol.
Cette scne avait dur quelques secondes  peine. Le requin revint, et, se retournant sur le dos, il s'apprtait  couper l'Indien en deux, quand je sentis le capitaine Nemo, post prs de moi, se lever subitement. Puis, son poignard  la main, il marcha droit au monstre, prt  lutter corps  corps avec lui.
Le squale, au moment o il allait happer le malheureux pcheur, aperut son nouvel adversaire, et se replaant sur le ventre, il se dirigea rapidement vers lui.
Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Repli sur lui-mme, il attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque celui-ci se prcipita sur lui, le capitaine, se jetant de ct avec une prestesse prodigieuse, vita le choc et lui enfona son poignard dans le ventre. Mais, tout n'tait pas dit. Un combat terrible s'engagea.
Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait  flots de ses blessures. La mer se teignit de rouge, et,  travers ce liquide opaque, je ne vis plus rien.
Plus rien, jusqu'au moment o, dans une claircie, j'aperus l'audacieux capitaine, cramponn  l'une des nageoires de l'animal, luttant corps  corps avec le monstre, labourant de coups de poignard le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup dfinitif, c'est--dire l'atteindre en plein coeur. Le squale, se dbattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous menaait de me renverser.
J'aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, clou par l'horreur, je ne pouvais remuer.
Je regardais, l'oeil hagard. Je voyais les phases de la lutte se modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renvers par la masse norme qui pesait sur lui. Puis, les mchoires du requin s'ouvrirent dmesurment comme une cisaille d'usine, et c'en tait fait du capitaine si, prompt comme la pense, son harpon  la main, Ned Land, se prcipitant vers le requin, ne l'et frappe de sa terrible pointe.
Les flots s'imprgnrent d'une masse de sang. Ils s'agitrent sous les mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur. Ned Land n'avait pas manqu son but. C'tait le rle du monstre. Frapp au coeur, il se dbattait dans des spasmes pouvantables, dont le contrecoup renversa Conseil.
Cependant, Ned Land avait dgag le capitaine. Celui-ci, relev sans blessures, alla droit  l'indien, coupa vivement la corde qui le liait  sa pierre, le prit dans ses bras et, d'un vigoureux coup de talon, il remonta  la surface de la mer.
Nous le suivmes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement sauvs, nous atteignions l'embarcation du pcheur.
Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux  la vie. Je ne savais s'il russirait. Je l'esprais, car l'immersion de ce pauvre diable n'avait pas t longue. Mais le coup de queue du requin pouvait l'avoir frapp  mort.
Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du capitaine, je vis, peu  peu, le noy revenir au sentiment. Il ouvrit les yeux. Quelle dut tre sa surpris-je son pouvante mme,  voir les quatre grosses ttes de cuivre qui se penchaient sur lui!
Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d'une poche de son vtement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main? Cette magnifique aumne de l'homme des eaux au pauvre Indien de Ceylan fut accepte par celui-ci d'une main tremblante.
Ses yeux effars indiquaient du reste qu'il ne savait  quels tres surhumains il devait  la fois la fortune et la vie.
Sur un signe du capitaine, nous regagnmes le banc de pintadines, et, suivant la route dj parcourue, aprs une demi-heure de marche nous rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du Nautilus. 
Une fois embarqus, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se dbarrassa de sa lourde carapace de cuivre.
La premire parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien.
" Merci, matre Land, lui dit-il.
- C'est une revanche, capitaine, rpondit Ned Land. Je vous devais cela. "
Un ple sourire glissa sur les lvres du capitaine, et ce fut tout.
"Au Nautilus ", dit-il.
L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous rencontrions le cadavre du requin qui flottait.
A la couleur noire marquant l'extrmit de ses nageoires, je reconnus le terrible mlanoptre de la mer des Indes, de l'espce des requins proprement dits. Sa longueur dpassait vingt-cinq pieds; sa bouche norme occupait le tiers de son corps. C'tait un adulte, ce qui se voyait aux six ranges de dents, disposes en triangles isocles sur la mchoire suprieure.
Conseil le regardait avec un intrt tout scientifique, et je suis sr qu'il le rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux. ordre des chondroptrygiens  branchies fixes, famille des slaciens, genre des squales.
Pendant que je considrais cette masse inerte, une douzaine de ces voraces mlanoptres apparut tout d'un coup autour de l'embarcation; mais, sans se proccuper de nous, ils se jetrent sur le cadavre et s'en disputrent les lambeaux.
A huit heures et demie, nous tions de retour  bord du Nautilus. 
L, je me pris  rflchir sur les incidents de notre excursion au banc de Manaar. Deux observations s'en dgageaient invitablement. L'une, portant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son dvouement pour un tre humain, l'un des reprsentants de cette race qu'il fuyait sous les mers. Quoi qu'il en dt, cet homme trange n'tait pas parvenu encore  tuer son coeur tout entier.
Lorsque je lui fis cette observation, il me rpondit d'un ton lgrement mu:
" Cet Indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des opprims, et je suis encore, et, jusqu' mon dernier souffle, je serai de ce pays-l! "

LA MER ROUGE

Pendant la journe du 29 janvier, l'le de Ceylan disparut sous l'horizon, et le Nautilus,  avec une vitesse de vingt milles  l'heure, se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui sparent les Maledives des Laquedives. Il rangea mme l'le Kittan, terre d'origine madrporique, dcouverte par Vasco de Gama en 1499, et l'une des dix-neuf principales les de cet archipel des Laquedives, situ entre 10 et 1430' de latitude nord, et 69 et 5072' de longitude est.
Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles, ou sept mille cinq cents lieues depuis notre point de dpart dans les mers du Japon.
Le lendemain 30 janvier - lorsque le Nautilus remonta  la surface de l'Ocan, il n'avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au nord-nord-ouest, et se dirigeait vers cette mer d'Oman, creuse entre l'Arabie et la pninsule indienne, qui sert de dbouch au golfe Persique.
C'tait videmment une impasse, sans issue possible. O nous conduisait donc le capitaine Nemo? Je n'aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas le Canadien, qui, ce jour-l, me demanda o nous allions.
" Nous allons, matre Ned, o nous conduit la fantaisie du capitaine.
- Cette fantaisie, rpondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le golfe Persique n'a pas d'issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons gure  revenir sur nos pas. 
- Eh bien! nous reviendrons, matre Land, et si aprs le golfe Persique, le Nautilus veut visiter la mer Rouge, le dtroit de Babel-Mandeb est toujours l pour lui livrer passage.
- Je ne vous apprendrai pas, monsieur, rpondit Ned Land, que la mer Rouge est non moins ferme que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est pas encore perc, et, le ft-il, un bateau mystrieux comme le ntre ne se hasarderait pas dans ses canaux coups d'cluses. Donc, la mer Rouge n'est pas encore le chemin qui nous ramnera en Europe.
- Aussi, n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe.
- Que supposez-vous donc?
- Je suppose qu'aprs avoir visit ces curieux parages de l'Arabie et de l'gypte, le Nautilus redescendra l'Ocan indien, peut-tre  travers le canal de Mozambique, peut-tre au large des Mascareignes, de manire  gagner le cap de Bonne-Esprance.
Et une fois au cap de Bonne-Esprance? demanda le Canadien avec une insistance toute particulire.
- Eh bien, nous pntrerons dans cet Atlantique que nous ne connaissons pas encore. Ah a! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce voyage sous les mers? Vous vous blasez donc sur le spectacle incessamment vari des merveilles sous-marines? Pour mon compte, je verrai avec un extrme dpit finir ce voyage qu'il aura t donn  si peu d'hommes de faire.
- Mais savez-vous, monsieur Aronnax, rpondit le Canadien, que voil bientt trois mois que nous sommes emprisonns  bord de ce Nautilus ?
- Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je ne compte ni les jours, ni les heures.
- Mais la conclusion?
- La conclusion viendra en son temps. D'ailleurs, nous n'y pouvons rien, et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave Ned: "Une chance d'vasion nous est offerte", je la discuterais avec vous. Mais tel n'est pas le cas et,  vous parler franchement, je ne crois pas que le capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers europennes. "
Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du Nautilus,  j'tais incarn dans la peau de son commandant.
Quant  Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme de monologue: " Tout cela est bel et bon, mais,  mon avis, o il y a de la gne, il n'y a plus de plaisir. "
Pendant quatre jours, jusqu'au 3 fvrier, le Nautilus visita la mer d'Oman, sous diverses vitesses et  diverses profondeurs. Il semblait marcher au hasard, comme s'il et hsit sur la route  suivre, mais il ne dpassa jamais le tropique du Cancer.
En quittant cette mer, nous emes un instant connaissance de Mascate, la plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect trange, au milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se dtachent en blanc ses maisons et ses forts. J'aperus le dme arrondi de ses mosques, la pointe lgante de ses minarets, ses fraches et verdoyantes terrasses. Mais ce ne fut qu'une vision, et le Nautilus s'enfona bientt sous les flots sombres de ces parages.
Puis, il prolongea  une distance de six milles les ctes arabiques du Mahrah et de l'Hadramant, et sa ligne ondule de montagnes, releve de quelques ruines anciennes. Le 5 fvrier, nous donnions enfin dans le golfe d'Aden, vritable entonnoir introduit dans ce goulot de Babel-Mandeb, qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge.
Le 6 fvrier, le Nautilus flottait en vue d'Aden, perch sur un promontoire qu'un isthme troit runit au continent, sorte de Gibraltar inaccessible, dont les Anglais ont refait les fortifications, aprs s'en tre empars en 1839. J'entrevis les minarets octogones de cette ville qui fut autrefois l'entrept le plus riche et le plus commerant de la cte, au dire de l'historien Edrisi.
Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu  ce point, allait revenir en arrire; mais je me trompais, et,  ma grande surprise, il n'en fut rien.
Le lendemain, 7 fvrier, nous embouquions le dtroit de Babel-Mandeb, dont le nom veut dire en langue arabe: " la porte des Larmes ". Sur vingt milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilomtres de long, et pour le Nautilus lanc  toute vitesse, le franchir fut l'affaire d'une heure  peine. Mais je ne vis rien, pas mme cette le de Prim, dont le gouvernement britannique a fortifi la position d'Aden. Trop de steamers anglais ou franais des lignes de Suze  Bombay,  Calcutta,  Melbourne,  Bourbon,  Maurice, sillonnaient cet troit passage, pour que le Nautilus tentt de s'y montrer. Aussi se tint-il prudemment entre deux eaux.
Enfin,  midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge.
La mer Rouge, lac clbre des traditions bibliques, que les pluies ne rafrachissent gure, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une excessive vaporation pompe incessamment et qui perd chaque anne une tranche liquide haute d'un mtre et demi! Singulier golfe, qui, ferm et dans les conditions d'un lac, serait peut-tre entirement dessch; infrieur en ceci  ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite, dont le niveau a seulement baiss jusqu'au point o leur vaporation a prcisment gal la somme des eaux reues dans leur sein.
Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomtres de longueur sur une largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptolmes et des empereurs romains, elle fut la grande artre commerciale du monde, et le percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les railways de Suez ont dj ramene en partie.
Je ne voulus mme pas chercher  comprendre ce caprice du capitaine Nemo qui pouvait le dcider  nous entraner dans ce golfe. Mais j'approuvai sans rserve le Nautilus d'y tre entr. Il prit une allure moyenne, tantt se tenant  la surface, tantt plongeant pour viter quelque navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus de cette mer si curieuse.
Le 8 fvrier, ds les premires heures du jour, Moka nous apparut, ville maintenant ruine, dont les murailles tombent au seul bruit du canon, et qu'abritent  et l quelques dattiers verdoyants. Cit importante, autrefois, qui renfermait six marchs publics, vingt-six mosques, et  laquelle ses murs, dfendus par quatorze forts, faisaient une ceinture de trois kilomtres.
Puis, le Nautilus se rapprocha des rivages africains o la profondeur de la mer est plus considrable. L, entre deux eaux d'une limpidit de cristal, par les panneaux ouverts, il nous permit de contempler d'admirables buissons de coraux clatants, et de vastes pans de rochers revtus d'une splendide fourrure verte d'algues et de fucus. Quel indescriptible spectacle, et quelle varit de sites et de paysages  l'arasement de ces cueils et de ces lots volcaniques qui confinent  la cte Iybienne! Mais o ces arborisations apparurent dans toute leur beaut, ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas  rallier. Ce fut sur les ctes du Thama, car alors non seulement ces talages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer, mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se droulaient  dix brasses au-dessus; ceux-ci plus capricieux, mais moins colors que ceux-l dont l'humide vitalit des eaux entretenait la fracheur.
Que d'heures charmantes je passai ainsi  la vitre du salon! Que d'chantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine j'admirai sous l'clat de notre fanal lectrique! Des fongies agariciformes, des actinies de couleur ardoise, entre autres le thalassianthus aster des tubipores disposs comme des fltes et n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles particulires  cette mer, qui s'tablissent dans les excavations madrporiques et dont la base est contourne en courte spirale, et enfin mille spcimens d'un polypier que je n'avais pas observ encore, la vulgaire ponge.
La classe des spongiaires, premire du groupe des polypes, a t prcisment cre par ce curieux produit dont l'utilit est incontestable. L'ponge n'est point un vgtal comme l'admettent encore quelques naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier infrieur  celui du corail. Son animalit n'est pas douteuse, et on ne peut mme adopter l'opinion des anciens qui la regardaient comme un tre intermdiaire entre la plante et l'animal. Je dois dire cependant, que les naturalistes ne sont pas d'accord sur le mode d'organisation de l'ponge. Pour les uns, c'est un polypier, et pour d'autres tels que M. Milne Edwards, c'est un individu isol et unique.
La classe des spongiaires contient environ trois cents espces qui se rencontrent dans un grand nombre de mers, et mme dans certains cours d'eau o elles ont reu le nom de " fluviatiles ". Mais leurs eaux de prdilection sont celles de la Mditerrane, de l'archipel grec, de la cte de Syrie et de la mer Rouge. L se reproduisent et se dveloppent ces ponges fines-douces dont la valeur s'lve jusqu' cent cinquante francs, l'ponge blonde de Syrie, l'ponge dure de Barbarie, etc. Mais puisque je ne pouvais esprer d'tudier ces zoophytes dans les chelles du Levant, dont nous tions spars par l'infranchissable isthme de Suez, je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge.
J'appelai donc Conseil prs de moi, pendant que le Nautilus,  par une profondeur moyenne de huit  neuf mtres, rasait lentement tous ces beaux rochers de la cte orientale.
L croissaient des ponges de toutes formes, des ponges pdicules, foliaces, globuleuses, digites. Elles justifiaient assez exactement ces noms de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d'lan, de pied de lion, de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont attribus les pcheurs, plus potes que les savants. De leur tissu fibreux, enduit d'une substance glatineuse a demi fluide, s'chappaient incessamment de petits filets d'eau, qui aprs avoir port la vie dans chaque cellule, en taient expulss par un mouvement contractile. Cette substance disparat aprs la mort du polype, et se putrfie en dgageant de l'ammoniaque. Il ne reste plus alors que ces fibres cornes ou glatineuses dont se compose l'ponge domestique, qui prend une teinte rousstre, et qui s'emploie  des usages divers, selon son degr d'lasticit, de permabilit ou de rsistance  la macration.
Ces polypiers adhraient aux rochers, aux coquilles des mollusques et mme aux tiges d'hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites anfractuosits, les uns s'talant, les autres se dressant ou pendant comme des excroissances corallignes. J'appris  Conseil que ces ponges se pchaient de deux manires, soit  la drague, soit  la main. Cette dernire mthode qui ncessite l'emploi des plongeurs, est prfrable, car en respectant le tissu du polypier, elle lui laisse une valeur trs suprieure.
Les autres zoophytes qui pullulaient auprs des spongiaires, consistaient principalement en mduses d'une espce trs lgante; les mollusques taient reprsents par des varits de calmars, qui, d'aprs d'Orbigny, sont spciales  la mer Rouge, et les reptiles par des tortues virgata,  appartenant au genre des chlones, qui fournirent  notre table un mets sain et dlicat.
Quant aux poissons, ils taient nombreux et souvent remarquables. Voici ceux que les filets du Nautilus rapportaient plus frquemment  bord: des raies, parmi lesquelles les limmes de forme ovale, de couleur brique, au corps sem d'ingales taches bleues et reconnaissables  leur double aiguillon dentel, des arnacks au dos argent, des pastenaques  la queue pointille, et des bockats, vastes manteaux longs de deux mtres qui ondulaient entre les eaux, des aodons, absolument dpourvus de dents, sortes de cartilagineux qui se rapprochent du squale, des ostracions-dromadaires dont la bosse se termine par un aiguillon recourb, long d'un pied et demi, des ophidies, vritables murnes  la queue argente, au dos bleutre, aux pectorales brunes bordes d'un lisr gris, des fiatoles, espces de stromates, zbrs d'troites raies d'or et pars des trois couleurs de la France, des blmies-garamits, longs de quatre dcimtres, de superbes caranx, dcors de sept bandes transversales d'un beau noir, de nageoires bleues et jaunes, et d'cailles d'or et d'argent, des centropodes, des mulles auriflammes  tte jaune, des scares, des labres, des balistes, des gobies, etc., et mille autres poissons communs aux Ocans que nous avions dj traverss.
Le 9 fvrier, le Nautilus flottait dans cette partie la plus large de la mer Rouge, qui est comprise entre Souakin sur la cte ouest et Quonfodah sur la cte est, sur un diamtre de cent quatre-vingt-dix milles.
Ce jour-l  midi, aprs le point, le capitaine Nemo monta sur la plate-forme o je me trouvai. Je me promis de ne point le laisser redescendre sans l'avoir au moins pressenti sur ses projets ultrieurs. Il vint  moi ds qu'il m'aperut, m'offrit gracieusement un cigare et me dit:
" Eh bien! monsieur le professeur, cette mer Rouge vous plat-elle? Avez-vous suffisamment observ les merveilles qu'elle recouvre, ses poissons et ses zoophytes, ses parterres d'ponges et ses forts de corail? Avez-vous entrevu les villes jetes sur ses bords?
- Oui, capitaine Nemo, rpondis-je, et le Nautilus s'est merveilleusement prt  toute cette tude. Ah! c'est un intelligent bateau!
- Oui, monsieur, intelligent, audacieux et invulnrable! Il ne redoute ni les terribles temptes de la mer Rouge, ni ses courants, ni ses cueils.
- En effet, dis-je, cette mer est cite entre les plus mauvaises, et si je ne me trompe, au temps des Anciens, sa renomme tait dtestable.
- Dtestable, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n'en parlent pas  son avantage, et Strabon dit qu'elle est particulirement dure  l'poque des vents Etsiens et de la saison des pluies. L'Arabe Edrisi qui la dpeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les navires prissaient en grand nombre sur ses bancs de sable, et que personne ne se hasardait  y naviguer la nuit. C'est, prtend-il, une mer sujette  d'affreux ouragans, seme d'les inhospitalires, et "qui n'offre rien de bon" ni dans ses profondeurs, ni  sa surface. En effet, telle est l'opinion qui se trouve dans Arrien, Agatharchide et Artmidore.
- On voit bien, rpliquai-je, que ces historiens n'ont pas navigu  bord du Nautilus. 
- En effet, rpondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les modernes ne sont pas plus avancs que les anciens. Il a fallu bien des sicles pour trouver la puissance mcanique de la vapeur! Qui sait si dans cent ans, on verra un second Nautilus! Les progrs sont lents, monsieur Aronnax.
- C'est vrai, rpondis-je, votre navire avance d'un sicle, de plusieurs peut-tre, sur son poque. Quel malheur qu'un secret pareil doive mourir avec son inventeur! "
Le capitaine Nemo ne me rpondit pas. Aprs quelques minutes de silence:
" Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les dangers qu'offre la navigation de la mer Rouge?
- C'est vrai, rpondis-je, mais leurs craintes n'taient-elles pas exagres?
- Oui et non, monsieur Aronnax, me rpondit le capitaine Nemo, qui me parut possder  fond "sa mer Rouge". Ce qui n'est plus dangereux pour un navire moderne, bien gr, solidement construit, matre de sa direction grce  l'obissante vapeur, offrait des prils de toutes sortes aux btiments des anciens. Il faut se reprsenter ces premiers navigateurs s'aventurant sur des barques faites de planches cousues avec des cordes de palmier, calfates de rsine pile et enduites de graisse de chiens de mer. Ils n'avaient pas mme d'instruments pour relever leur direction, et ils marchaient  l'estime au milieu de courants qu'ils connaissaient  peine. Dans ces conditions, les naufrages taient et devaient tre nombreux. Mais de notre temps, les steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n'ont plus rien  redouter des colres de ce golfe, en dpit des moussons contraires. Leurs capitaines et leurs passagers ne se prparent pas au dpart par des sacrifices propitiatoires, et, au retour, ils ne vont plus, orns de guirlandes et de bandelettes dores, remercier les dieux dans le temple voisin.
- J'en conviens, dis-je, et la vapeur me parat avoir tu la reconnaissance dans le coeur des marins. Mais capitaine, puisque vous semblez avoir spcialement tudi cette mer, pouvez-vous m'apprendre quelle est l'origine de son nom?
- Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications  ce sujet. Voulez-vous connatre l'opinion d'un chroniqueur du XIVe sicle?
- Volontiers.
- Ce fantaisiste prtend que son nom lui fut donn aprs le passage des Isralites, lorsque le Pharaon eut pri dans les flots qui se refermrent  la voix de Mose:
En signe de cette merveille, 
Devint la mer rouge et vermeille. 
Non puis ne surent la nommer 
Autrement que la rouge mer.

- Explication de pote, capitaine Nemo, rpondis-je, mais je ne saurais m'en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion personnelle.
- La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette appellation de mer Rouge une traduction du mot hbreu "Edrom", et si les anciens lui donnrent ce nom, ce fut  cause de la coloration particulire de ses eaux.
- Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune teinte particulire.
- Sans doute, mais en avanant vers le fond du golfe, vous remarquerez cette singulire apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor entirement rouge, comme un lac de sang.
- Et cette couleur, vous l'attribuez  la prsence d'une algue microscopique?
- Oui. C'est une matire mucilagineuse pourpre produite par ces chtives plantules connues sous le nom de trichodesmies, et dont il faut quarante mille pour occuper l'espace d'un millimtre carr. Peut-tre en rencontrerez-vous. quand nous serons  Tor.
- Ainsi. capitaine Nemo, ce n'est pas la premire fois que vous parcourez la mer Rouge  bord du Nautilus?
- Non, monsieur.
- Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Isralites et de la catastrophe des gyptiens, je vous demanderai si vous avez reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique?
- Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison.
- Laquelle?
- C'est que l'endroit mme o Mose a pass avec tout son peuple est tellement ensabl maintenant que les chameaux y peuvent  peine baigner leurs jambes. Vous comprenez que mon Nautilus n'aurait pas assez d'eau pour lui.
- Et cet endroit?... demandai-je.
- Cet endroit est situ un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge s'tendait jusqu'aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit miraculeux ou non, les Isralites n'en ont pas moins pass l pour gagner la Terre promise, et l'arme de Pharaon a prcisment pri en cet endroit. Je pense donc que des fouilles pratiques au milieu de ces sables mettraient  dcouvert une grande quantit d'armes et d'instruments d'origine gyptienne.
- C'est vident, rpondis-je, et il faut esprer pour les archologues que ces fouilles se feront tt ou tard, lorsque des villes nouvelles s'tabliront sur cet isthme, aprs le percement du canal de Suez. Un canal bien inutile pour un navire tel que le Nautilus !
- Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les anciens avaient bien compris cette utilit pour leurs affaires commerciales d'tablir une communication entre la mer Rouge et la Mditerrane; mais ils ne songrent point  creuser un canal direct, et ils prirent le Nil pour intermdiaire. Trs probablement, le canal qui runissait le Nil  la mer Rouge fut commenc sous Ssostris, si l'on en croit la tradition. Ce qui est certain, c'est que, six cent quinze ans avant Jsus-Christ, Necos entreprit les travaux d'un canal aliment par les eaux du Nil,  travers la plaine d'gypte qui regarde l'Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur tait telle que deux trirmes pouvaient y passer de front. Il fut continu par Darius, fils d'Hytaspe. et probablement achev par Ptolme II. Strabon le vit employ  la navigation; mais la faiblesse de sa pente entre son point de dpart, prs de Bubaste, et la mer Rouge, ne le rendait navigable que pendant quelques mois de l'anne. Ce canal servit au commerce jusqu'au sicle des Antonins; abandonn, ensabl, puis rtabli par les ordres du calife Omar, il fut dfinitivement combl en 761 ou 762 par le calife Al-Mansor, qui voulut empcher les vivres d'arriver  Mohammed-ben-Abdoallah, rvolt contre lui. Pendant l'expdition d'gypte, votre gnral Bonaparte retrouva les traces de ces travaux dans le dsert de Suez, et, surpris par la mare. il faillit prir quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth, l mme o Mose avait camp trois mille trois cents ans avant
lui.
- Eh bien, capitaine, ce que les anciens n'avaient os entreprendre, cette jonction entre les deux mers qui abrgera de neuf mille kilomtres la route de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a fait, et avant peu, il aura chang l'Afrique en une le immense.
- Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'tre fier de votre compatriote. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus grands capitaines! Il a commenc comme tant d'autres par les ennuis et les rebuts, mais il a triomph, car il a le gnie de la volont. Et il est triste de penser que cette oeuvre, qui aurait d tre une oeuvre internationale, qui aurait suffi  illustrer un rgne, n'aura russi que par l'nergie d'un seul homme. Donc, honneur  M. de Lesseps!
- Oui, honneur  ce grand citoyen, rpondis-je, tout surpris de l'accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler.
- Malheureusement, reprit-il, je ne puis vous conduire  travers ce canal de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jetes de Port-Sad aprs-demain, quand nous serons dans la Mditerrane.
- Dans la Mditerrane! m'criai-je.
- Oui. monsieur le professeur. Cela vous tonne?
- Ce qui m'tonne, c'est de penser que nous y serons aprs-demain.
- Vraiment?
- Oui, capitaine, bien que je dusse tre habitu  ne m'tonner de rien depuis que je suis  votre bord!
- Mais  quel propos cette surprise?
- A propos de l'effroyable vitesse que vous serez forc d'imprimer au Nautilus s'il doit se retrouver aprs-demain en pleine Mditerrane, ayant fait le tour de l'Afrique et doubl le cap de Bonne-Esprance!
- Et qui vous dit qu'il fera le tour de l'Afrique, monsieur le professeur? Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Esprance!
- Cependant,  moins que le Nautilus ne navigue en terre ferme et qu'il ne passe par-dessus l'isthme...
- Ou par-dessous, monsieur Aronnax.
- Par-dessous?
- Sans doute, rpondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes font aujourd'hui  sa surface.
- Quoi! il existerait un passage!
- Oui, un passage souterrain que j'ai nomm Arabian-Tunnel. Il prend au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Pluse.
- Mais cet isthme n'est compos que de sables mouvants?
- Jusqu' une certaine profondeur. Mais  cinquante mtres seulement se rencontre une inbranlable assise de roc.
- Et c'est par hasard que vous avez dcouvert ce passage? demandai-je de plus en plus surpris.
- Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et mme, raisonnement plus que hasard.
- Capitaine, je vous coute, mais mon oreille rsiste  ce qu'elle entend.
- Ah monsieur! Aures habent et non audient est de tous les temps. Non seulement ce passage existe, mais j'en ai profit plusieurs fois. Sans cela, je ne me serais pas aventur aujourd'hui dans cette impasse de la mer Rouge.
- Est-il indiscret de vous demander comment vous avez dcouvert ce tunnel?
- Monsieur, me rpondit le capitaine, il n'y peut y avoir rien de secret entre gens qui ne doivent plus se quitter. "
Je ne relevai pas l'insinuation et j'attendis le rcit du capitaine Nemo.
" Monsieur le professeur, me dit-il, c'est un simple raisonnement de naturaliste qui m'a conduit a dcouvrir ce passage que je suis seul  connatre. J'avais remarqu que dans la mer Rouge et dans la Mditerrane, il existait un certain nombre de poissons d'espces absolument identiques, des ophidies, des fiatoles, des girelles, des persgues, des joels, des exocets. Certain de ce fait je me demandai s'il n'existait pas de communication entre les deux mers. Si elle existait, le courant souterrain devait forcment aller de la mer Rouge  la Mditerrane par le seul effet de la diffrence des niveaux. Je pchai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. Je leur passai  la queue un anneau de cuivre, et je les rejetai  la mer. Quelques mois plus tard, sur les ctes de Syrie, je reprenais quelques chantillons de mes poissons orns de leur anneau indicateur. La communication entre les deux m'tait donc dmontre. Je la cherchai avec mon Nautilus,  je la dcouvris, je m'y aventurai, et avant peu, monsieur le professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel arabique! "

ARABIAN-TUNNEL

Ce jour mme, je rapportai  Conseil et  Ned Land la partie de cette conversation qui les intressait directement. Lorsque je leur appris que, dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la Mditerrane, Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les paules.
" Un tunnel sous-marin! s'cria-t-il, une communication entre les deux mers! Qui a jamais entendu parler de cela?
- Ami Ned, rpondit Conseil, aviez-vous jamais entendu parler du Nautilus? Non! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les paules si lgrement, et ne repoussez pas les choses sous prtexte que vous n'en avez Jamais entendu parler.
- Nous verrons bien! riposta Ned Land, en secouant la tte. Aprs tout, je ne demande pas mieux que de croire  son passage,  ce capitaine, et fasse le ciel qu'il nous conduise, en effet, dans la Mditerrane. "
Le soir mme, par 2130' de latitude nord, le Nautilus,  flottant  la surface de la mer, se rapprocha de la cte arabe. J'aperus Djeddah, important comptoir de l'gypte, de la Syrie, de la Turquie et des Indes. Je distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions, les navires amarrs le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau obligeait  mouiller en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon, frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois ou de roseaux indiquaient le quartier habit par les Bdouins.
Bientt Djeddah s'effaa dans les ombres du soir, et le Nautilus rentra sous les eaux lgrement phosphorescentes.
Le lendemain, 10 fvrier, plusieurs navires apparurent qui couraient  contre-bord de nous. Le Nautilus reprit sa navigation sous-marine; mais  midi, au moment du point, la mer tant dserte, il remonta jusqu' sa ligne de flottaison.
Accompagn de Ned et de Conseil, je vins m'asseoir sur la plate-forme. La cte  l'est se montrait comme une masse  peine estompe dans un humide brouillard.
Appuys sur les flancs du canot, nous causions de choses et d'autres, quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit:
" Voyez-vous l quelque chose, monsieur le professeur?
- Non, Ned, rpondis-je, mais je n'ai pas vos yeux, vous le savez.
- Regardez bien, reprit Ned, l, par tribord devant,  peu prs  la hauteur du fanal! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer?
- En effet, dis-je, aprs une attentive observation, j'aperois comme un long corps noirtre  la surface des eaux.
- Un autre Nautilus? dit Conseil.
- Non, rpondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c'est l quelque animal marin.
- Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge? demanda Conseil.
- Oui, mon garon, rpondis-je, on en rencontre quelquefois.
- Ce n'est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des yeux l'objet signal. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles connaissances, et je ne me tromperais pas  leur allure.
- Attendons, dit Conseil. Le Nautilus se dirige de ce ct, et avant peu nous saurons  quoi nous en tenir. "
En effet, cet objet noirtre ne fut bientt qu' un mille de nous. Il ressemblait  un gros cueil chou en pleine mer. Qu'tait-ce? Je ne pouvais encore me prononcer.
" Ah! il marche! il plonge! s'cria Ned Land. Mille diables! Quel peut tre cet animal? Il n'a pas la queue bifurque comme les baleines ou les cachalots, et ses nageoires ressemblent  des membres tronqus.
- Mais alors...., fis-je.
- Bon, reprit le Canadien, le voil sur le dos, et il dresse ses mamelles en l'air!
- C'est une sirne, s'cria Conseil, une vritable sirne, n'en dplaise  monsieur. "
Ce nom de sirne me mit sur la voie, et je compris que cet animal appartenait  cet ordre d'tres marins, dont la fable a fait les sirnes, moiti femmes et moiti poissons.
" Non, dis-je  Conseil, ce n'est point une sirne, mais un tre curieux dont il reste  peine quelques chantillons dans la mer Rouge. C'est un dugong.
- Ordre des syrniens, groupe des pisciformes, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifres, embranchement des vertbrs ", rpondit Conseil.
Et lorsque Conseil avait ainsi parl, il n'y avait plus rien  dire.
Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de convoitise  la vue de cet animal. Sa main semblait prte  le harponner. On et dit qu'il attendait le moment de se jeter  la mer pour l'attaquer dans son lment.
" Oh! monsieur, me dit-il d'une voix tremblante d'motion, je n'ai jamais tu de "cela". "
Tout le harponneur tait dans ce mot.
En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plateforme. Il aperut le dugong. Il comprit l'attitude du Canadien, et s'adressant directement  lui:
" Si vous teniez un harpon, matre Land, est-ce qu'il ne vous brlerait pas la main?
- Comme vous dites, monsieur.
- Et il ne vous dplairait pas de reprendre pour un jour votre mtier de pcheur, et d'ajouter ce ctac  la liste de ceux que vous avez dj frapps?
- Cela ne me dplairait point.
- Eh bien, vous pouvez essayer.
- Merci, monsieur, rpondit Ned Land dont les yeux s'enflammrent.
- Seulement, reprit le capitaine, je vous engage  ne pas manquer cet animal, et cela dans votre intrt.
- Est-ce que ce dugong est dangereux  attaquer? demandai-je malgr le haussement d'paule du Canadien.
- Oui, quelquefois, rpondit le capitaine. Cet animal revient sur ses assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour matre Land, ce danger n'est pas  craindre. Son coup d'oeil est prompt, son bras est sr. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le regarde justement comme un fin gibier, et je sais que matre Land ne dteste pas les bons morceaux.
- Ah! fit le Canadien, cette bte-la se donne aussi le luxe d'tre bonne  manger?
- Oui, matre Land. Sa chair, une viande vritable, est extrmement estime, et on la rserve dans toute la Malaisie pour la table des princes. Aussi fait-on  cet excellent animal une chasse tellement acharne que, de mme que le lamantin, son congnre, il devient de plus en plus rare.
- Alors, monsieur le capitaine, dit srieusement Conseil, si par hasard celui-ci tait le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de l'pargner dans l'intrt de la science?
- Peut-tre, rpliqua le Canadien; mais, dans l'intrt de la cuisine, il vaut mieux lui donner la chasse.
- Faites donc, matre Land ", rpondit le capitaine Nemo.
En ce moment sept hommes de l'quipage, muets et impassibles comme toujours, montrent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une ligne semblable  celles qu'emploient les pcheurs de baleines. Le canot fut dpont, arrach de son alvole, lanc  la mer. Six rameurs prirent place sur leurs bancs et le patron se mit  la barre. Ned, Conseil et moi, nous nous assmes  l'arrire.
" Vous ne venez pas, capitaine? demandai-je.
- Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse. "
Le canot dborda, et, enlev par ses six avirons, il se dirigea rapidement vers le dugong, qui flottait alors  deux milles du Nautilus. 
Arriv  quelques encablures du ctac, il ralentit sa marche, et les rames plongrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son harpon  la main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon qui sert  frapper la baleine est ordinairement attach  une trs longue corde qui se dvide rapidement lorsque l'animal bless l'entrane avec lui. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d'une dizaine de brasses, et son extrmit tait seulement frappe sur un petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du dugong sous les eaux.
Je m'tais lev et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien. Ce dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale trs allonge et ses nageoires latrales par de vritables doigts. Sa diffrence avec le lamantin consistait en ce que sa mchoire suprieure tait arme de deux dents longues et pointues, qui formaient de chaque ct des dfenses divergentes.
Ce dugong, que Ned Land se prparait  attaquer, avait des dimensions colossales, et sa longueur dpassait au moins sept mtres. Il ne bougeait pas et semblait dormir  la surface des flots, circonstance qui rendait sa capture plus facile.
Le canot s'approcha prudemment  trois brasses de l'animal. Les avirons restrent suspendus sur leurs dames. Je me levai  demi. Ned Land, le corps un peu rejet en arrire, brandissait son harpon d'une main exerce.
Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le harpon, lanc avec force, n'avait frapp que l'eau sans doute.
" Mille diables! s'cria le Canadien furieux, je l'ai manqu!
- Non, dis-je, l'animal est bless, voici son sang, mais votre engin ne lui est pas rest dans le corps.
- Mon harpon! mon harpon! " cria Ned Land.
Les matelots se remirent  nager, et le patron dirigea l'embarcation vers le baril flottant. Le harpon repch, le canot se mit  la poursuite de l'animal.
Celui-ci revenait de temps en temps  la surface de la mer pour respirer. Sa blessure ne l'avait pas affaibli, car il filait avec une rapidit extrme. L'embarcation, manoeuvre par des bras vigoureux, volait sur ses traces. Plusieurs fois elle l'approcha  quelques brasses, et le Canadien se tenait prt  frapper; mais le dugong se drobait par un plongeon subit, et il tait impossible de l'atteindre.
On juge de la colre qui surexcitait l'impatient Ned Land. Il lanait au malheureux animal les plus nergiques jurons de la langue anglaise. Pour mon compte, je n'en tais encore qu'au dpit de voir le dugong djouer toutes nos ruses.
On le poursuivit sans relche pendant une heure, et je commenais  croire qu'il serait trs difficile de s'en emparer, quand cet animal fut pris d'une malencontreuse ide de vengeance dont il eut  se repentir. Il revint sur le canot pour l'assaillir  son tour.
Cette manoeuvre n'chappa point au Canadien.
" Attention! " dit-il.
Le patron pronona quelques mots de sa langue bizarre, et sans doute il prvint ses hommes de se tenir sur leurs gardes.
Le dugong, arriv  vingt pieds du canot, s'arrta, huma brusquement l'air avec ses vastes narines perces non  l'extrmit, mais  la partie suprieure de son museau. Puis. prenant son lan, il se prcipita sur nous.
Le canot ne put viter son choc;  demi renvers, il embarqua une ou deux tonnes d'eau qu'il fallut vider; mais, grce  l'habilet du patron, abord de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land, cramponn  l'trave, lardait de coups de harpon le gigantesque animal, qui, de ses dents incrustes dans le plat-bord, soulevait l'embarcation hors de l'eau comme un lion fait d'un chevreuil. Nous tions renverss les uns sur les autres, et je ne sais trop comment aurait fini l'aventure, si le Canadien, toujours acharn contre la bte, ne l'et enfin frappe au coeur.
J'entendis le grincement des dents sur la tle, et le dugong disparut, entranant le harpon avec lui. Mais bientt le baril revint  la surface, et peu d'instants aprs, apparut le corps de l'animal, retourn sur le dos. Le canot le rejoignit, le prit  la remorque et se dirigea vers le Nautilus. 
Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le dugong sur la plate-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le dpea sous les yeux du Canadien, qui tenait  suivre tous les dtails de l'opration. Le jour mme, le stewart me servit au dner quelques tranches de cette chair habilement apprte par le cuisinier du bord. Je la trouvai excellente, et mme suprieure  celle du veau, sinon du boeuf.
Le lendemain 11 fvrier, l'office du Nautilus s'enrichit encore d'un gibier dlicat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le Nautilus.  C'tait une espce de sterna nilotica, particulire  l'gypte, dont le bec est noir, la tte grise et pointille, l'oeil entour de points blancs, le dos, les ailes et la queue gristres, le ventre et la gorge blancs, les pattes rouges. On prit aussi quelques douzaines de canards du Nil, oiseaux sauvages d'un haut got, dont le cou et le dessus de la tte sont blancs et tachets de noir.
La vitesse du Nautilus tait alors modre. Il s'avanait en flnant, pour ainsi dire. J'observai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins en moins sale, a mesure que nous approchions de Suez.
Vers cinq heures du soir, nous relevions au nord le cap de Ras-Mohammed. C'est ce cap qui forme l'extrmit de l'Arabie Ptre, comprise entre le golfe de Suez et le golfe d'Acabah.
Le Nautilus pntra dans le dtroit de Jubal, qui conduit au golfe de Suez. J'aperus distinctement une haute montagne, dominant entre les deux golfes le Ras-Mohammed. C'tait le mont Oreb, ce Sina, au sommet duquel Mose vit Dieu face  face, et que l'esprit se figure incessamment couronn d'clairs.
A six heures, le Nautilus, tantt flottant, tantt immerg, passait au large de Tor, assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient teintes de rouge, observation dj faite par le capitaine Nemo. Puis la nuit se fit, au milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le cri du plican et de quelques oiseaux de nuit, le bruit du ressac irrit par les rocs ou le gmissement lointain d'un steamer battant les eaux du golfe de ses pales sonores.
De huit  neuf heures, le Nautilus demeura  quelques mtres sous les eaux. Suivant mon calcul, nous devions tre trs prs de Suez. A travers les panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers vivement clairs par notre lumire lectrique. Il me semblait que le dtroit se rtrcissait de plus en plus.
A neuf heures un quart, le bateau tant revenu  la surface, je montai sur la plate-forme. Trs impatient de franchir le tunnel du capitaine Nemo, je ne pouvais tenir en place, et je cherchais  respirer l'air frais de la nuit.
Bientt, dans l'ombre, j'aperus un feu ple,  demi dcolor par la brume, qui brillait  un mille de nous.
" Un phare flottant ", dit-on prs de moi.
Je me retournai et je reconnus le capitaine.
" C'est le feu flottant de Suez, reprit-il. Nous ne tarderons pas  gagner l'orifice du tunnel.
- L'entre n'en doit pas tre facile?
- Non, monsieur. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage du timonier pour diriger moi-mme la manoeuvre. Et maintenant, si vous voulez descendre, monsieur Aronnax, le Nautilus va s'enfoncer sous les flots, et il ne reviendra  leur surface qu'aprs avoir franchi l'Arabian-Tunnel. "
Je suivis le capitaine Nemo. Le panneau se ferma, les rservoirs d'eau s'emplirent, et l'appareil s'immergea d'une dizaine de mtres.
Au moment o me disposais  regagner ma chambre, le capitaine m'arrta.
" Monsieur le professeur, me dit-il, vous plairait-il de m'accompagner dans la cage du pilote?
- Je n'osais vous le demander, rpondis-je.
- Venez donc. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette navigation  la fois sous-terrestre et sous-marine. "
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. A mi-rampe, il ouvrit une porte, suivit les coursives suprieures et arriva dans la cage du pilote, qui, on le sait, s'levait  l'extrmit de la plate-forme.
C'tait une cabine mesurant six pieds sur chaque face,  peu prs semblable  celles qu'occupent les timoniers des steamboats du Mississipi ou de l'Hudson. Au milieu se manoeuvrait une roue dispose verticalement, engrene sur les drosses du gouvernail qui couraient jusqu' l'arrire du Nautilus. Quatre hublots de verres lenticulaires, vids dans les parois de la cabine, permettaient  l'homme de barre de regarder dans toutes les directions.
Cette cabine tait obscure; mais bientt mes yeux s'accoutumrent  cette obscurit, et j'aperus le pilote, un homme vigoureux, dont les mains s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au-dehors, la mer apparaissait vivement claire par le fanal qui rayonnait en arrire de la cabine,  l'autre extrmit de la plate-forme.
" Maintenant, dit le capitaine Nemo, cherchons notre passage. "
Des fils lectriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des machines, et de l, le capitaine pouvait communiquer simultanment  son Nautilus la direction et le mouvement. Il pressa un bouton de mtal, et aussitt la vitesse de l'hlice fut trs diminue.
Je regardais en silence la haute muraille trs accore que nous longions en ce moment, inbranlable base du massif sableux de la cte. Nous la suivmes ainsi pendant une heure,  quelques mtres de distance seulement. Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole suspendue dans la cabine  ses deux cercles concentriques. Sur un simple geste, le timonier modifiait  chaque instant la direction du Nautilus. 
Je m'tais plac au hublot de bbord, et j'apercevais de magnifiques substructions de coraux, des zoophytes, des algues et des crustacs agitant leurs pattes normes, qui s'allongeaient hors des anfractuosits du roc.
A dix heures un quart, le capitaine Nemo prit lui-mme la barre. Une large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. Le Nautilus s'y engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutum se fit entendre sur ses flancs. C'taient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel prcipitait vers la Mditerrane. Le Nautilus suivait le torrent, rapide comme une flche, malgr les efforts de sa machine qui, pour rsister, battait les flots  contre-hlice.
Sur les murailles troites du passage, je ne voyais plus que des raies clatantes, des lignes droites, des sillons de feu tracs par la vitesse sous l'clat de l'lectricit. Mon coeur palpitait, et je le comprimais de la main.
A dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue du gouvernail, et se retournant vers moi:
" La Mditerrane ", me dit-il.
En moins de vingt minutes, le Nautilus,  entran par ce torrent, venait de franchir l'isthme de Suez.


L'ARCHIPEL GREC

Le lendemain, 12 fvrier, au lever du jour, le Nautilus remonta  la surface des flots. Je me prcipitai sur la plate-forme. A trois milles dans le sud se dessinait la vague silhouette de Pluse. Un torrent nous avait ports d'une mer  l'autre. Mais ce tunnel, facile  descendre, devait tre impraticable  remonter.
Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux insparables compagnons avaient tranquillement dormi, sans se proccuper autrement des prouesses du Nautilus. 
" Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d'un ton lgrement goguenard, et cette Mditerrane?
- Nous flottons  sa surface, ami Ned.
- Hein! fit Conseil, cette nuit mme?...
- Oui, cette nuit mme, en quelques minutes, nous avons franchi cet isthme infranchissable.
- Je n'en crois rien, rpondit le Canadien.
- Et vous avez tort, matre Land, repris-je. Cette cte basse qui s'arrondit vers le sud est la cte gyptienne.
- A d'autres, monsieur, rpliqua l'entt Canadien.
- Mais puisque monsieur l'affirme, lui dit Conseil, il faut croire monsieur.
- D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son tunnel, et j'tais prs de lui, dans la cage du timonier, pendant qu'il dirigeait lui-mme le Nautilus  travers cet troit passage.
- Vous entendez, Ned? dit Conseil.
- Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned, apercevoir les jetes de Port-Sad qui s'allongent dans la mer. "
Le Canadien regarda attentivement.
" En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre capitaine est un matre homme. Nous sommes dans la Mditerrane. Bon. Causons donc, s'il vous plat, de nos petites affaires, mais de faon  ce que personne ne puisse nous entendre. "
Je vis bien o le Canadien voulait en venir. En tout cas, je pensai qu'il valait mieux causer, puisqu'il le dsirait, et tous les trois nous allmes nous asseoir prs du fanal, o nous tions moins exposs  recevoir l'humide embrun des lames.
" Maintenant, Ned, nous vous coutons, dis-je. Qu'avez-vous  nous apprendre?
- Ce que j'ai  vous apprendre est trs simple, rpondit le Canadien. Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo nous entranent jusqu'au fond des mers polaires ou nous ramnent en Ocanie, je demande  quitter le Nautilus.  "
J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait toujours. Je ne voulais en aucune faon entraver la libert de mes compagnons, et cependant je n'prouvais nul dsir de quitter le capitaine Nemo. Grce  lui, grce  son appareil, je compltais chaque jour mes tudes sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds sous-marins au milieu mme de son lment. Retrouverais-je jamais une telle occasion d'observer les merveilles de l'Ocan? Non, certes! Je ne pouvais donc me faire  cette ide d'abandonner le Nautilus avant notre cycle d'investigations accompli.
" Ami Ned, dis-je, rpondez-moi franchement. Vous ennuyez-vous  bord? Regrettez-vous que la destine vous ait jet entre les mains du capitaine Nemo? "
Le Canadien resta quelques instants sans rpondre. Puis, se croisant les bras:
" Franchement, dit-il, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je serai content de l'avoir fait; mais pour l'avoir fait, il faut qu'il se termine. Voil mon sentiment.
- Il se terminera, Ned.
- O et quand?
- O? je n'en sais rien. Quand? je ne peux le dire, ou plutt je suppose qu'il s'achvera, lorsque ces mers n'auront plus rien  nous apprendre. Tout ce qui a commenc a forcment une fin en ce monde.
- Je pense comme monsieur, rpondit Conseil, et il est fort possible qu'aprs avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo nous donne la vole  tous trois.
- La vole! s'cria le Canadien. Une vole, voulez-vous dire?
- N'exagrons pas, matre Land, repris-je. Nous n'avons rien  craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus les ides de Conseil. Nous sommes matres des secrets du Nautilus,  et je n'espre pas que son commandant, pour nous rendre notre libert, se rsigne  les voir courir le monde avec nous.
- Mais alors, qu'esprez-vous donc? demanda le Canadien.
- Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant.
- Ouais! fit Ned Land. Et o serons-nous dans six mois, s'il vous plat, monsieur le naturaliste?
- Peut-tre ici, peut-tre en Chine. Vous le savez, le Nautilus est un rapide marcheur. Il traverse les ocans comme une hirondelle traverse les airs, ou un express les continents. Il ne craint point les mers frquentes. Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les ctes de France, d'Angleterre ou d'Amrique, sur lesquelles une fuite pourra tre aussi avantageusement tente qu'ici?
- Monsieur Aronnax, rpondit le Canadien, vos arguments pchent par la base. Vous parlez au futur: "Nous serons l! Nous serons ici!" Moi je parle au prsent: "Nous sommes ici, et il faut en profiter." "
J'tais press de prs par la logique de Ned Land, et je me sentais battu sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en ma faveur.
 " Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine Nemo vous offre aujourd'hui mme la libert. Accepterez-vous?
- Je ne sais, rpondis-je.
- Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la renouvellera pas plus tard, accepterez-vous? "
Je ne rpondis pas.
" Et qu'en pense l'ami Conseil? demanda Ned Land.
- L'ami Conseil, rpondit tranquillement ce digne garon, l'ami Conseil n'a rien  dire. Il est absolument dsintress dans la question. Ainsi que son matre, ainsi que son camarade Ned, il est clibataire. Ni femme, ni parents, ni enfants ne l'attendent au pays. Il est au service de monsieur, il pense comme monsieur, il parle comme monsieur, et,  son grand regret, on ne doit pas compter sur lui pour faire une majorit. Deux personnes seulement sont en prsence: monsieur d'un ct, Ned Land de l'autre. Cela dit, l'ami Conseil coute, et il est prt  marquer les points. "
Je ne pus m'empcher de sourire,  voir Conseil annihiler si compltement sa personnalit. Au fond, le Canadien devait tre enchant de ne pas l'avoir contre lui.
" Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne discutons qu'entre nous deux. J'ai parl, vous m'avez entendu. Qu'avez-vous  rpondre? "
Il fallait videmment conclure, et les faux-fuyants me rpugnaient.
" Ami Ned, dis-je, voici ma rponse. Vous avez raison contre moi, et mes arguments ne peuvent tenir devant les vtres. Il ne faut pas compter sur la bonne volont du capitaine Nemo. La prudence la plus vulgaire lui dfend de nous mettre en libert. Par contre, la prudence veut que nous profitions de la premire occasion de quitter le Nautilus. 
- Bien, monsieur Aronnax, voil qui est sagement parl.
- Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que l'occasion soit srieuse. Il faut que notre premire tentative de fuite russisse; car si elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de la reprendre, et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas.
- Tout cela est juste, rpondit le Canadien. Mais votre observation s'applique  toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans ou dans deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci: si une occasion favorable se prsente, il faut la saisir.
- D'accord. Et maintenant, me direz-vous. Ned, ce que vous entendez par une occasion favorable?
- Ce serait celle qui. par une nuit sombre, amnerait le Nautilus  peu de distance d'une cte europenne.
 - Et vous tenteriez de vous sauver  la nage?
Oui, si nous tions suffisamment rapprochs d'un rivage, et si le navire flottait  la surface. Non, si nous tions loigns, et si le navire naviguait sous les eaux.
- Et dans ce cas?
- Dans ce cas, je chercherais  m'emparer du canot. Je sais comment il se manoeuvre. Nous nous introduirions  l'intrieur, et les boulons enlevs, nous remonterions  la surface, sans mme que le timonier, plac  l'avant, s'apert de notre fuite.
- Bien, Ned. piez donc cette occasion; mais n'oubliez pas qu'un chec nous perdrait.
- Je ne l'oublierai pas, monsieur.
- Et maintenant, Ned, voulez-vous connatre toute ma pense sur votre projet?
- Volontiers, monsieur Aronnax.
- Eh bien, je pense je ne dis pas j'espre - - je pense que cette occasion favorable ne se prsentera pas.
- Pourquoi cela?
- Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons pas renonc  l'espoir de recouvrer notre libert, et qu'il se tiendra sur ses gardes, surtout dans les mers et en vue des ctes europennes.
- Je suis de l'avis de monsieur, dit Conseil.
- Nous verrons bien, rpondit Ned Land, qui secouait la tte d'un air dtermin.
- Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en l. Plus un mot sur tout ceci. Le jour o vous serez prt, vous nous prviendrez et nous vous suivrons. Je m'en rapporte compltement  vous. "
Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves consquences, se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits semblrent confirmer mes prvisions au grand dsespoir du Canadien. Le capitaine Nemo se dfiait-il de nous dans ces mers frquentes, ou voulait-il seulement se drober  la vue des nombreux navires de toutes nations qui sillonnent la Mditerrane? Je l'ignore, mais il se maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des ctes. Ou le Nautilus mergeait, ne laissant passer que la cage du timonier, ou il s'en allait  de grandes profondeurs, car entre l'archipel grec et l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille mtres.
Aussi, je n'eus connaissance de l'le de Carpathos, l'une des Sporades, que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son doigt sur un point du planisphre:

Est in Carpathio Neptuni gurgite vates Coeruleus Proteus...

C'tait, en effet, l'antique sjour de Prote, le vieux pasteur des troupeaux de Neptune, maintenant l'le de Scarpanto, situe entre Rhodes et la Crte. Je n'en vis que les soubassements granitiques  travers la vitre du salon.
Le lendemain, 14 fvrier, je rsolus d'employer quelques heures  tudier les poissons de l'Archipel; mais par un motif quelconque, les panneaux demeurrent hermtiquement ferms. En relevant la direction du Nautilus,  je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne le de Crte. Au moment o je m'tais embarqu sur I'Abraham-Lincoln,  cette le venait de s'insurger tout entire contre le despotisme turc. Mais ce qu'tait devenue cette insurrection depuis cette poque, je l'ignorais absolument, et ce n'tait pas le capitaine Nemo, priv de toute communication avec la terre, qui aurait pu me l'apprendre.
Je ne fis donc aucune allusion  cet vnement, lorsque, le soir, je me trouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il me sembla taciturne, proccup. Puis, contrairement  ses habitudes, il ordonna d'ouvrir les deux panneaux du salon, et, allant de l'un  l'autre, il observa attentivement la masse des eaux. Dans quel but? Je ne pouvais le deviner, et, de mon ct. j'employai mon temps  tudier les poissons qui passaient devant mes yeux.
Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, cites par Aristote et vulgairement connues sous le nom de " loches de mer ", que l'on rencontre particulirement dans les eaux sales avoisinant le delta du Nil. Prs d'elles se droulaient des pagres  demi phosphorescents, sortes de spares que les gyptiens rangeaient parmi les animaux sacrs, et dont l'arrive dans les eaux du Reuve, dont elles annonaient le fcond dbordement, tait fte par des crmonies religieuses. Je notai galement des cheilines longues de trois dcimtres, poissons osseux  cailles transparentes, dont la couleur livide est mlange de taches rouges; ce sont de grands mangeurs de vgtaux marins, ce qui leur donne un got exquis; aussi ces cheilines taient-elles trs recherches des gourmets de l'ancienne Rome, et leurs entrailles, accommodes avec des laites de murnes, des cervelles de paons et des langues de phnicoptres, composaient ce plat divin qui ravissait Vitellius.
Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon esprit tous les souvenirs de l'antiquit. Ce fut le rmora qui voyage attach au ventre des requins; au dire des anciens, ce petit poisson, accroch  la carne d'un navire, pouvait l'arrter dans sa marche, et l'un d'eux, retenant le vaisseau d'Antoine pendant la bataille d'Actium, facilita ainsi la victoire d'Auguste. A quoi tiennent les destines des nations! J'observai galement d'admirables anthias qui appartiennent  l'ordre des lutjans, poissons sacrs pour les Grecs qui leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux qu'ils frquentaient; leur nom signifie, fleur, et ils le justifiaient par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances comprises dans la gamme du rouge depuis la pleur du rose jusqu' l'clat du rubis, et les fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes yeux ne pouvaient se dtacher de ces merveilles de la mer, quand ils furent frapps soudain par une apparition inattendue.
Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant  sa ceinture une bourse de cuir. Ce n'tait pas un corps abandonn aux flots. C'tait un homme vivant qui nageait d'une main vigoureuse, disparaissant parfois pour aller respirer  la surface et replongeant aussitt.
Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d'une voix mue:
" Un homme! un naufrag! m'criai-je. Il faut le sauver  tout prix! "
Le capitaine ne me rpondit pas et vint s'appuyer  la vitre.
L'homme s'tait rapproch, et, la face colle au panneau, il nous regardait.
A ma profonde stupfaction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le plongeur lui rpondit de la main, remonta immdiatement vers la surface de la mer, et ne reparut plus.
" Ne vous inquitez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap Matapan, surnomm le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades. Un hardi plongeur! L'eau est son lment, et il y vit plus que sur terre, allant sans cesse d'une le  l'autre et jusqu' la Crte.
- Vous le connaissez, capitaine?
- Pourquoi pas, monsieur Aronnax? "
Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble plac prs du panneau gauche du salon. Prs de ce meuble, je vis un coffre cercl de fer, dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du Nautilus,  avec sa devise Mobilis in mobile. 
En ce moment, le capitaine, sans se proccuper de ma prsence, ouvrit le meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de lingots.
C'taient des lingots d'or. D'o venait ce prcieux mtal qui reprsentait une somme norme? O le capitaine recueillait-il cet or, et qu'allait-il faire de celui-ci?
Je ne prononai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un  un ces lingots et les rangea mthodiquement dans le coffre qu'il remplit entirement. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes d'or, c'est--dire prs de cinq millions de francs.
Le coffre fut solidement ferm, et le capitaine crivit sur son couvercle une adresse en caractres qui devaient appartenir au grec moderne.
Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait avec le poste de l'quipage. Quatre homme parurent, et non sans peine ils poussrent le coffre hors du salon. Puis, j'entendis qu'ils le hissaient au moyen de palans sur l'escalier de fer.
En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi:
" Et vous disiez. monsieur le professeur? me demanda-t-il.
- Je ne disais rien, capitaine.
- Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir. "
Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon.
Je rentrai dans ma chambre trs intrigu, on le conoit. J'essayai vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de ce plongeur et ce coffre rempli d'or. Bientt, je sentis  certains mouvements de roulis et de tangage, que le Nautilus quittant les couches infrieures revenait  la surface des eaux.
Puis, j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que l'on dtachait le canot, qu'on le lanait  la mer. Il heurta un instant les flancs du Nautilus, et tout bruit cessa.
Deux heures aprs, le mme bruit, les mmes alles et venues se reproduisaient. L'embarcation, hisse  bord, tait rajuste dans son alvole, et le Nautilus se replongeait sous les flots.
Ainsi donc, ces millions avaient t transports  leur adresse. Sur quel point du continent? Quel tait le correspondant du capitaine Nemo?
Le lendemain, je racontai  Conseil et au Canadien les vnements de cette nuit, qui surexcitaient ma curiosit au plus haut point. Mes compagnons ne furent pas moins surpris que moi.
" Mais o prend-il ces millions? " demanda Ned Land.
A cela, pas de rponse possible. Je me rendis au salon aprs avoir djeun, et je me mis au travail. Jusqu' cinq heures du soir, je rdigeai mes notes. En ce moment - devais-je l'attribuer  une disposition personnelle - je sentis une chaleur extrme, et je dus enlever mon vtement de byssus. Effet incomprhensible, car nous n'tions pas sous de hautes latitudes, et d'ailleurs le Nautilus,  immerg, ne devait prouver aucune lvation de temprature. Je regardai le manomtre. Il marquait une profondeur de soixante pieds,  laquelle la chaleur atmosphrique n'aurait pu atteindre.
Je continuai mon travail. mais la temprature s'leva au point de devenir intolrable.
" Est-ce que le feu serait  bord? " me demandai-je.
J'allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo entra. Il s'approcha du thermomtre, le consulta, et se retournant vers moi:
" Quarante-deux degrs, dit-il.
- Je m'en aperois, capitaine, rpondis-je, et pour peu que cette chaleur augmente, nous ne pourrons la supporter.
- Oh! monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous le voulons bien.
- Vous pouvez donc la modrer  votre gr?
- Non, mais je puis m'loigner du foyer qui la produit.
- Elle est donc extrieure?
- Sans doute. Nous flottons dans un courant d'eau bouillante.
- Est-il possible? m'criai-je.
- Regardez. "
Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer entirement blanche autour du Nautilus.  Une fume de vapeurs sulfureuses se droulait au milieu des flots qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudire. J'appuyai ma main sur une des vitres, mais la chaleur tait telle que je dus la retirer.
" O sommes-nous? demandai-je.
- Prs de l'le Santorin, monsieur le professeur, me rpondit le capitaine, et prcisment dans ce canal qui spare Na-Kamenni de Pala-Kamenni. J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une ruption sous-marine.
Je croyais, dis-je, que la formation de ces les nouvelles tait termine.
- Rien n'est jamais termin dans les parages volcaniques, rpondit le capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaill par les feux souterrains. Dj, en l'an dix-neuf de notre re, suivant Cassiodore et Pline, une le nouvelle, Thia la divine, apparut  la place mme o se sont rcemment forms ces lots. Puis, elle s'abma sous les flots, pour se remontrer en l'an soixante-neuf et s'abmer encore une fois. Depuis cette poque jusqu' nos jours, le travail plutonien fut suspendu. Mais, le 3 fvrier 1866, un nouvel lot, qu'on nomma l'lot de George, mergea au milieu des vapeurs sulfureuses, prs de Na-Kamenni, et s'y souda, le 6 du mme mois. Sept jours aprs, le 13 fvrier, l'lot Aphroessa parut, laissant entre Na-Kamenni et lui un canal de dix mtres. J'tais dans ces mers quand le phnomne se produisit, et j'ai pu en observer toutes les phases. L'lot Aphroessa, de forme arrondie, mesurait trois cents pieds de diamtre sur trente pieds de hauteur. Il se composait de laves noires et vitreuses, mles de fragments feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un lot plus petit, appel Rka, se montra prs de Na-Kamenni, et depuis lors, ces trois lots, souds ensemble, ne forment plus qu'une seule et mme le.
- Et le canal o nous sommes en ce moment? demandai-je.
- Le voici, rpondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de l'Archipel. Vous voyez que j'y ai port les nouveaux lots.
- Mais ce canal se comblera un jour?
- C'est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits lots de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Pala-Kamenni. Il est donc vident que Na et Pala se runiront dans un temps rapproch. Si, au milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui forment les continents, ici, ce sont les phnomnes ruptifs. Voyez, monsieur, voyez le travail qui s'accomplit sous ces flots. "
Je revins vers la vitre. Le Nautilus ne marchait plus. La chaleur devenait intolrable. De blanche qu'elle tait. la mer se faisait rouge, coloration due  la prsence d'un sel de fer. Malgr l'hermtique fermeture du salon, une odeur sulfureuse insupportable se dgageait, et j'apercevais des flammes carlates dont la vivacit tuait l'clat de l'lectricit.
J'tais en nage, j'touffais, j'allais cuire. Oui, en vrit, je me sentais cuire!
" On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au capitaine.
- Non, ce ne serait pas prudent ", rpondit l'impassible Nemo.
Un ordre fut donn. Le Nautilus vira de bord et s'loigna de cette fournaise qu'il ne pouvait impunment braver. Un quart d'heure plus tard, nous respirions  la surface des flots.
La pense me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour effectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer de feu.
Le lendemain, 16 fvrier, nous quittions ce bassin qui. entre Rhodes et Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille mtres, et le Nautilus passant au large de Cerigo, abandonnait l'archipel grec, aprs avoir doubl le cap Matapan.


LA MDITERRANE EN QUARANTE-HUIT HEURES

La Mditerrane, la mer bleue par excellence, la " grande mer " des Hbreux, la " mer " des Grecs, le " mare nostrum " des Romains, borde d'orangers, d'alos, de cactus, de pins maritimes, embaume du parfum des myrtes, encadre de rudes montagnes, sature d'un air pur et transparent, mais incessamment travaille par les feux de la terre, est un vritable monde. C'est l, sur ses rivages et sur ses eaux, dit Michelet, que l'homme se retrempe dans l'un des plus puissants climats du globe.
Mais si beau qu'il soit, je n'ai pu prendre qu'un aperu rapide de ce bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilomtres carrs. Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent mme dfaut, car l'nigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette traverse  grande vitesse. J'estime  six cents lieues environ le chemin que le Nautilus parcourut sous les flots de cette mer, et ce voyage, il l'accomplit en deux fois vingt-quatre heures. Partis le matin du 16 fvrier des parages de la Grce, le 18, au soleil levant, nous avions franchi le dtroit de Gibraltar.
- Il fut vident pour moi que cette Mditerrane, resserre au milieu de ces terres qu'il voulait fuir, dplaisait au capitaine Nemo. Ses flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon trop de regrets. Il n'avait plus ici cette libert d'allures, cette indpendance de manoeuvres que lui laissaient les ocans, et son Nautilus se sentait  l'troit entre ces rivages rapprochs de l'Afrique et de l'Europe.
Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles  l'heure, soit douze lieues de quatre kilomtres. Il va sans dire que Ned Land,  son grand ennui, dut renoncer  ses projets de fuite. Il ne pouvait se servir du canot entran  raison de douze  treize mtres par seconde. Quitter le Nautilus dans ces conditions, c'et t sauter d'un train marchant avec cette rapidit, manoeuvre imprudente s'il en fut. D'ailleurs, notre appareil ne remontait que la nuit  la surface des flots, afin de renouveler sa provision d'air, et il se dirigeait seulement suivant les indications de la boussole et les relvements du loch.
Je ne vis donc de l'intrieur de cette Mditerrane que ce que le voyageur d'un express aperoit du paysage qui fuit devant ses yeux, c'est--dire les horizons lointains, et non les premiers plans qui passent comme un clair. Cependant, Conseil et moi, nous pmes observer quelques-uns de ces poissons mditerranens, que la puissance de leurs nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du Nautilus. Nous restions  l'afft devant les vitres du salon, et nos notes me permettent de refaire en quelques mots l'ichtyologie de cette mer.
Des divers poissons qui l'habitent, j'ai vu les uns, entrevu les autres, sans parler de ceux que la vitesse du Nautilus droba  mes yeux. Qu'il me soit donc permis de les classer d'aprs cette classification fantaisiste. Elle rendra mieux mes rapides observations.
Au milieu de la masse des eaux vivement claires par les nappes lectriques, serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un mtre, qui sont communes  presque tous les climats. Des oxyrhinques, sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos gris cendr et tachet, se dveloppaient comme de vastes chles emports par les courants. D'autres raies passaient si vite que je ne pouvais reconnatre si elles mritaient ce nom d'aigles qui leur fut donn par les Grecs, ou ces qualifications de rat, de crapaud et de chauve-souris, dont les pcheurs modernes les ont affubles. Des
squales-milandres, longs de douze pieds et particulirement redouts des plongeurs, luttaient de rapidit entre eux. Des renards marins, longs de huit pieds et dous d'une extrme finesse d'odorat, apparaissaient comme de grandes ombres bleutres. Des dorades, du genre spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu' treize dcimtres. se montraient dans leur vtement d'argent et d'azur entour de bandelettes, qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires, poissons consacrs  Vnus, et dont l'oeil est enchss dans un sourcil d'or; espce prcieuse, amie de toutes les eaux, douces ou sales, habitant les fleuves, les lacs et les ocans, vivant sous tous les climats, supportant toutes les tempratures, et dont la race, qui remonte aux poques gologiques de la terre, a conserve toute sa beaut des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf  dix mtres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante la vitre des panneaux. montrant leur dos bleutre  petites taches brunes: ils ressemblent aux squales dont ils n'galent pas la force, et se rencontrent dans toutes les mers; au printemps, ils aiment  remonter les grands fleuves,  lutter contre les courants du Volga, du Danube, du P, du Rhin, de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent de harengs, de maquereaux, de saumons et de gades; bien qu'ils appartiennent  la classe des cartilagineux. ils sont dlicats; on les mange frais, schs, marins ou sals, et, autrefois, on les portait triomphalement sur la table des Lucullus. Mais de ces divers habitants de la Mditerrane, ceux que je pus observer le plus utilement, lorsque le Nautilus se rapprochait de la surface, appartenaient au soixante-troisime genre des poissons osseux. C'taient des scombres-thons, au dos bleu-noir, au ventre cuiras d'argent, et dont les rayons dorsaux jettent des lueurs d'or. Ils ont la rputation de suivre la marche des navires dont ils recherchent l'ombre frache sous les feux du ciel tropical, et ils ne la dmentirent pas en accompagnant le Nautilus comme ils accompagnrent autrefois les vaisseaux de Laprouse. Pendant de longues heures, ils luttrent de vitesse avec notre appareil. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces animaux vritablement taills pour la course, leur tte petite, leur corps lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dpassait trois mtres, leurs pectorales doues d'une remarquable vigueur et leurs caudales fourchues. Ils nageaient en triangle, comme certaines troupes d'oiseaux dont ils galaient la rapidit, ce qui faisait dire aux anciens que la gomtrie et la stratgie leur taient familires. Et cependant ils n'chappent point aux poursuites des Provenaux, qui les estiment comme les estimaient les habitants de la Propontide et de l'Italie, et c'est en aveugles, en tourdis, que ces prcieux animaux vont se jeter et prir par milliers dans les madragues marseillaises.
Je citerai, pour mmoire seulement, ceux des poissons mditerranens que Conseil ou moi nous ne fmes qu'entrevoir. C'taient des gymontes-fierasfers blanchtres qui passaient comme d'insaisissables vapeurs, des murnes-congres, serpents de trois  quatre mtres enjolivs de vert, de bleu et de jaune, des gades-merlus, longs de trois pieds, dont le foie formait un morceau dlicat, des coepoles-tnias qui flottaient comme de fines algues, des trygles que les potes appellent poissons-lyres et les marins poissons-siffleurs, et dont le museau est orn de deux lames triangulaires et denteles qui figurent l'instrument du vieil Homre, des trygles-hirondelles, nageant avec la rapidit de l'oiseau dont ils ont pris le nom, des holocentres-mrons,  tte rouge, dont la nageoire dorsale est garnie de filaments, des aloses agrmentes de taches noires, grises, brunes, bleues, jaunes, vertes, qui sont sensibles  la voix argentine des clochettes, et de splendides turbots, ces faisans de la mer, sortes de losanges  nageoires jauntres, pointills de brun, et dont le cot suprieur, le ct gauche, est gnralement marbr de brun et de jaune, enfin des troupes d'admirables mulles rougets, vritables paradisiers de l'Ocan, que les Romains payaient jusqu' dix mille sesterces la pice, et qu'ils faisaient mourir sur leur table, pour suivre d'un oeil cruel leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie jusqu'au blanc ple de la mort.
Et si je ne pus observer ni miralets, ni balistes, ni ttrodons, ni hippocampes, ni jouans, ni centrisques, ni blennies, ni surmulets, ni labres, ni perlans, ni exocets, ni anchois, ni pagels, ni bogues, ni orphes, ni tous ces principaux reprsentants de l'ordre des pleuronectes, les limandes, les flez, les plies, les soles, les carrelets, communs  l'Atlantique et  la Mditerrane, il faut en accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le Nautilus  travers ces eaux opulentes.
Quant aux mammifres marins, je crois avoir reconnu en passant  l'ouvert de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire dorsale du genre des phystres, quelques dauphins du genre des globicphales, spciaux  la Mditerrane et dont la partie antrieure de la tte est zbre de petites lignes claires, et aussi une douzaine de phoques au ventre blanc, au pelage noir, connus sous le nom de moines et qui ont absolument l'air de Dominicains longs de trois mtres.
Pour sa part, Conseil croit avoir aperu une tortue large de six pieds, orne de trois artes saillantes diriges longitudinalement. Je regrettai de ne pas avoir vu ce reptile, car,  la description que m'en fit Conseil, je crus reconnatre le luth qui forme une espce assez rare. Je ne remarquai, pour mon compte, que quelques cacouannes a carapace allonge.
Quant aux zoophytes. je pus admirer. pendant quelques instants. une admirable galolaire orange qui s'accrocha  la vitre du panneau de bbord; c'tait un long filament tnu. s'arborisant en branches infinies et termines par la plus fine dentelle qu'eussent jamais file les rivales d'Arachn. Je ne pus, malheureusement, pcher cet admirable chantillon, et aucun autre zoophyte mditerranen ne se ft sans doute offert  mes regards, si le Nautilus, dans la soire du 16, n'et singulirement ralenti sa vitesse. Voici dans quelles circonstances.
Nous passions alors entre la Sicile et la cte de Tunis. Dans cet espace resserr entre le cap Bon et le dtroit de Messine, le fond de la mer remonte presque subitement. L s'est forme une vritable crte sur laquelle il ne reste que dix-sept mtres d'eau, tandis que de chaque ct la profondeur est de cent soixante-dix mtres. Le Nautilus dut donc manoeuvrer prudemment afin de ne pas se heurter contre cette barrire sous-marine.
Je montrai  Conseil, sur la carte de la Mditerrane, l'emplacement qu'occupait ce long rcif.
" Mais, n'en dplaise  monsieur, fit observer Conseil, c'est comme un isthme vritable qui runit l'Europe  l'Afrique.
- Oui, mon garon, rpondis-je, il barre en entier le dtroit de Libye, et les sondages de Smith ont prouv que les continents taient autrefois runis entre le cap Boco et le cap Furina.
- Je le crois volontiers, dit Conseil.
- J'ajouterai, repris-je, qu'une barrire semblable existe entre Gibraltar et Ceuta, qui, aux temps gologiques, fermait compltement la Mditerrane.
- Eh! fit Conseil, si quelque pousse volcanique relevait un jour ces deux barrires au-dessus des flots!
- Ce n'est gure probable, Conseil.
- Enfin, que monsieur me permette d'achever, si ce phnomne se produisait, ce serait fcheux pour monsieur de Lesseps, qui se donne tant de mal pour percer son isthme!
- J'en conviens, mais, je te le rpte, Conseil, ce phnomne ne se produira pas. La violence des forces souterraines va toujours diminuant. Les volcans, si nombreux aux premiers jours du monde, s'teignent peu  peu, la chaleur interne s'affaiblit, la temprature des couches infrieures du globe baisse d'une quantit apprciable par sicle, et au dtriment de notre globe, car cette chaleur, c'est sa vie.
- Cependant, le soleil...
- Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut-il rendre la chaleur  un cadavre?
- Non, que je sache.
- Eh bien, mon ami, la terre sera un jour ce cadavre refroidi. Elle deviendra inhabitable et sera inhabite comme la lune, qui depuis longtemps a perdu sa chaleur vitale.
- Dans combien de sicles? demanda Conseil.
- Dans quelques centaines de mille ans, mon garon.
- Alors, rpondit Conseil, nous avons le temps d'achever notre voyage, si toutefois Ned Land ne s'en mle pas! "
Et Conseil, rassur, se remit  tudier le haut-fond que le Nautilus rasait de prs avec une vitesse modre.
L, sous un sol rocheux et volcanique, s'panouissait toute une flore vivante, des ponges, des holoturies, des cydippes hyalines ornes de cyrrhes rougetres et qui mettaient une lgre phosphorescence, des beros, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baigns dans les miroitements d'un spectre solaire, des comatules ambulantes, larges d'un mtre, et dont la pourpre rougissait les eaux, des euryales arborescentes de la plus grande beaut, des pavonaces  longues tiges, un grand nombre d'oursins comestibles d'espces varies, et des actinies vertes au tronc gristre, au disque brun, qui se perdaient dans leur chevelure olivtre de tentacules.
Conseil s'tait occup plus particulirement d'observer les mollusques et les articuls, et bien que la nomenclature en soit un peu aride, je ne veux pas faire tort  ce brave garon en omettant ses observations personnelles.
Dans l'embranchement des mollusques, il cite de nombreux ptoncles pectiniformes, des spondyles pieds-d'ne qui s'entassaient les uns sur les autres, des donaces triangulaires, des hyalles tridentes,  nageoires jaunes et  coquilles transparentes, des pleurobranches orangs, des oeufs pointills ou sems de points verdtres, des aplysies connues aussi sous le nom de livres de mer, des dolabelles, des acres charnus, des ombrelles spciales  la Mditerrane, des oreilles de mer dont la coquille produit une nacre trs recherche, des ptoncles flammuls, des anomies que les Languedociens, dit-on, prfrent aux hutres, des clovis si chers aux Marseillais, des praires doubles, blanches et grasses, quelques-uns de ces clams qui abondent sur les ctes de l'Amrique du Nord et dont il se fait un dbit si considrable  New York, des peignes operculaires de couleurs varies, des lithodonces enfonces dans leurs trous et dont je gotais fort le got poivr, des vnricardes sillonnes dont la coquille  sommet bomb prsentait des ctes saillantes, des cynthies hrisses de tubercules carlates, des carniaires  pointe recourbes et semblables  de lgres gondoles, des froles couronnes, des atlantes  coquilles spiraliformes, des thtys grises, tachetes de blanc et recouvertes de leur mantille frange, des olides semblables  de petites limaces, des cavolines rampant sur le dos, des auricules et entre autres l'auricule myosotis,  coquille ovale, des scalaires fauves, des littorines, des janthures, des cinraires, des ptricoles, des lamellaires, des cabochons, des pandores, etc.
Quant aux articuls, Conseil les a, sur ses notes, trs justement diviss en six classes, dont trois appartiennent au monde marin. Ce sont les classes des crustacs, des cirrhopodes et des annlides.
Les crustacs se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces ordres comprend les dcapodes, c'est--dire les animaux dont la tte et le thorax sont le plus gnralement souds entre eux, dont l'appareil buccal est compos de plusieurs paires de membres, et qui possdent quatre, cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires. Conseil avait suivi la mthode de notre matre Milne Edwards, qui fait trois sections des dcapodes: les brachyoures, les macroures et les anomoures. Ces noms sont lgrement barbares, mais ils sont justes et prcis. Parmi les macroures, Conseil cite des amathies dont le front est arm de deux grandes pointes divergentes, l'inachus scorpion, qui - je ne sais pourquoi - symbolisait la sagesse chez les Grecs, des lambres-massna, des lambres-spinimanes, probablement gars sur ce haut-fond, car d'ordinaire ils vivent  de grandes profondeurs, des xhantes, des pilumnes, des rhomboldes, des calappiens granuleux - trs faciles  digrer, fait observer Conseil - des corystes dents, des balies, des cymopolies, des dorripes laineuses, etc. Parmi les macroures, subdiviss en cinq familles, les cuirasss, les fouisseurs, les astaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il cite des langoustes communes, dont la chair est si estime chez les femelles, des scyllares-ours ou cigales de mer, des gbies riveraines, et toutes sortes d'espces comestibles, mais il ne dit rien de la subdivision des astaciens qui comprend les homards, car les langoustes sont les seuls homards de la Mditerrane. Enfin, parmi les anomoures, il vit des drocines communes, abrites derrire cette coquille abandonne dont elles s'emparent, des homoles  front pineux, des bernard-l'ermite, des porcellanes, etc.
L s'arrtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqu pour complter la classe des crustacs par l'examen des stomapodes, des amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des branchiapodes, des ostracodes et des entomostraces. Et pour terminer l'tude des articuls marins, il aurait d citer la classe des cyrrhopodes qui renferme les cyclopes, les argules, et la classe des annlides qu'il n'et pas manqu de diviser en tubicoles et en dorsibranches. Mais le Nautilus,  ayant dpass le haut-fond du dtroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse accoutume. Ds lors plus de mollusques, plus d'articuls, plus de zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des ombres.
Pendant la nuit du 16 au 17 fvrier, nous tions entrs dans ce second bassin mditerranen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent par trois mille mtres. Le Nautilus,  sous l'impulsion de son hlice, glissant sur ses plans inclins, s'enfona jusqu'aux dernires couches de la mer.
L,  dfaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit  mes regards bien des scnes mouvantes et terribles. En effet, nous traversions alors toute cette partie de la Mditerrane si fconde en sinistres. De la cte algrienne aux rivages de la Provence, que de navires ont fait naufrage, que de btiments ont disparu! La Mditerrane n'est qu'un lac, compare aux vastes plaines liquides du Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots changeants, aujourd'hui propice et caressant pour la frle tartane qui semble flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur tourment, dmont par les vents, brisant les plus forts navires de ses lames courtes qui les frappent  coups prcipits.
Ainsi, dans cette promenade rapide  travers les couches profondes, que d'paves j'aperus gisant sur le sol, les unes dj emptes par les coraux, les autres revtues seulement d'une couche de rouille, des ancres, des canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches d'hlice, des morceaux de machines, des cylindres briss, des chaudires dfonces, puis des coques flottant entre deux eaux, celles-ci droites, celles-l renverses.
De ces navires naufrags, les uns avaient pri par collision, les autres pour avoir heurt quelque cueil de granit. J'en vis qui avaient coul  pic, la mture droite, le grement raidi par l'eau. Ils avaient l'air d'tre  l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre le moment du dpart. Lorsque le Nautilus passait entre eux et les enveloppait de ses nappes lectriques, il semblait que ces navires allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numro d'ordre! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ des catastrophes!
J'observai que les fonds mditerranens taient plus encombrs de ces sinistres paves  mesure que le Nautilus se rapprochait du dtroit de Gibraltar. Les ctes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et dans cet troit espace, les rencontres sont frquentes. Je vis l de nombreuses carnes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns couchs, les autres debout, semblables  des animaux formidables. Un de ces bateaux aux flancs ouverts, sa chemine courbe, ses roues dont il ne restait plus que la monture, son gouvernail spar de l'tambot et retenu encore par une chane de fer, son tableau d'arrire rong par les sels marins, se prsentait sous un aspect terrible! Combien d'existences brises dans son naufrage! Combien de victimes entranes sous les flots! Quelque matelot du bord avait-il survcu pour raconter ce terrible dsastre, ou les flots gardaient-ils encore le secret de ce sinistre? Je ne sais pourquoi, il me vint  la pense que ce bateau enfoui sous la mer pouvait tre l'Atlas, disparu corps et biens depuis une vingtaine d'annes, et dont on n'a jamais entendu parler! Ah! quelle sinistre histoire serait  faire que celle de ces fonds mditerranens, de ce vaste ossuaire, o tant de richesses se sont perdues, o tant de victimes ont trouv la mort!
Cependant, le Nautilus, indiffrent et rapide, courait  toute hlice au milieu de ces ruines. Le 18 fvrier, vers trois heures du matin, il se prsentait  l'entre du dtroit de Gibraltar.
L existent deux courants: un courant suprieur, depuis longtemps reconnu, qui amne les eaux de l'Ocan dans le bassin de la Mditerrane; puis un contre-courant infrieur, dont le raisonnement a dmontr aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la Mditerrane, incessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par les fleuves qui s'y jettent, devrait lever chaque anne le niveau de cette mer, car son vaporation est insuffisante pour rtablir l'quilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a d naturellement admettre l'existence d'un courant infrieur qui par le dtroit de Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop-plein de la Mditerrane.
Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le Nautilus. Il s'avana rapidement par l'troite passe. Un instant je pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire de Pline et d'Avienus, avec l'le basse qui le supportait, et quelques minutes plus tard nous flottions sur les flots de l'Atlantique.


LA BAIE DE VIGO

L'Atlantique! Vaste tendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq millions de milles carrs, longue de neuf mille milles sur une largeur moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignore des anciens, sauf peut-tre des Carthaginois, ces Hollandais de l'antiquit, qui dans leurs prgrinations commerciales suivaient les ctes ouest de l'Europe et de l'Afrique! Ocan dont les rivages aux sinuosits parallles embrassent un primtre immense, arros par les plus grands fleuves du monde, le Saint-Laurent, le Mississipi, l'Amazone, la Plata, l'Ornoque, le Niger, le Sngal, l'Elbe, la Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civiliss et des contres les plus sauvages! Magnifique plaine, incessamment sillonne par les navires de toutes les nations, abrite sous tous les pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles, redoutes des navigateurs, le cap Horn et le cap des Temptes!
Le Nautilus en brisait les eaux sous le tranchant de son peron, aprs avoir accompli prs de dix mille lieues en trois mois et demi, parcours suprieur  l'un des grands cercles de la terre. O allions-nous maintenant, et que nous rservait l'avenir?
Le Nautilus, sorti du dtroit de Gibraltar, avait pris le large. Il revint  la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la plate-forme nous furent ainsi rendues.
J'y montai aussitt accompagn de Ned Land et de Conseil. A une distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent qui forme la pointe sud-ouest de la pninsule hispanique. Il ventait un assez fort coup de vent du sud. La mer tait grosse, houleuse. Elle imprimait de violentes secousses de roulis au Nautilus. Il tait presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d'normes paquets de mer battaient  chaque instant. Nous redescendmes donc aprs avoir hum quelques bouffes d'air.
Je regagnai ma chambre. Conseil revint  sa cabine mais le Canadien, l'air assez proccup, me suivit. Notre rapide passage  travers la Mditerrane ne lui avait pas permis de mettre ses projets  excution, et il dissimulait peu son dsappointement.
Lorsque la porte de ma chambre fut ferme, il s'assit et me regarda silencieusement.
" Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien  vous reprocher. Dans les conditions ou naviguait le Nautilus,  songer  le quitter et t de la folie! "
Ned Land ne rpondit rien. Ses lvres serres, ses sourcils froncs, indiquaient chez lui la violente obsession d'une ide fixe.
" Voyons, repris-je, rien n'est dsespr encore. Nous remontons la cte du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, o nous trouverions facilement un refuge. Ah! si le Nautilus,  sorti du dtroit de Gibraltar, avait mis le cap au sud, s'il nous et entrans vers ces rgions  les continents manquent, je partagerais vos inquitudes. Mais, nous le savons maintenant, le capitaine Nemo ne fuit pas les mers civilises, et dans quelques jours, je crois que vous pourrez agir avec quelque scurit. "
Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les lvres:
" C'est pour ce soir ", dit-il.
Je me redressai subitement. J'tais, je l'avoue, peu prpar  cette communication. J'aurais voulu rpondre au Canadien, mais les mots ne me vinrent pas.
 " Nous tions convenus d'attendre une circonstance reprit Ned Land. La circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu' quelques milles de la cte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large. J'ai votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous. "
Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de moi:
" Ce soir,  neuf heures, dit-il. J'ai prvenu Conseil. A ce moment-l, le capitaine Nemo sera enferm dans sa chambre et probablement couch. Ni les mcaniciens, ni les hommes de l'quipage ne peuvent nous voir. Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur Aronnax, vous resterez dans la bibliothque  deux pas de nous, attendant mon signal. Les avirons, le mt et la voile sont dans le canot. Je suis mme parvenu  y porter quelques provisions. Je me suis procur une clef anglaise pour dvisser les crous qui attachent le canot  la coque du Nautilus. Ainsi tout est prt. A ce soir.
- La mer est mauvaise, dis-je.
- J'en conviens, rpond le Canadien, mais il faut risquer cela. La libert vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui sait si demain nous ne serons pas  cent lieues au large? Que les circonstances nous favorisent, et entre dix et onze heures, nous serons dbarqus sur quelque point de la terre ferme ou morts. Donc,  la grce de Dieu et  ce soir! "
Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi. J'avais imagin que, le cas chant, j'aurais eu le temps de rflchir, de discuter. Mon opinitre compagnon ne me le permettait pas. Que lui aurais-je dit, aprs tout? Ned Land avait cent fois raison. C'tait presque une circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma parole et assumer cette responsabilit de compromettre dans un intrt tout personnel l'avenir de mes compagnons? Demain, le capitaine Nemo ne pouvait-il pas nous entraner au large de toutes terres?
En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les rservoirs se remplissaient, et le Nautilus s'enfona sous les flots de l'Atlantique.
Je demeurai dans ma chambre. Je voulais viter le capitaine pour cacher  ses yeux l'motion qui me dominait. Triste Journe que je passai ainsi, entre le dsir de rentrer en possession de mon libre arbitre et le regret d'abandonner ce merveilleux Nautilus, laissant inacheves mes tudes sous-marines! Quitter ainsi cet ocan, " mon Atlantique ", comme je me plaisais  le nommer, sans en avoir observ les dernires couches, sans lui avoir drob ces secrets que m'avaient rvls les mers des Indes et du Pacifique! Mon roman me tombait des mains ds le premier volume, mon rve s'interrompait au plus beau moment! Quelles heures mauvaises s'coulrent ainsi, tantt me voyant en sret,  terre, avec mes compagnons, tantt souhaitant, en dpit de ma raison, que quelque circonstance imprvue empcht la ralisation des projets de Ned Land.
Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais voir si la direction du Nautilus nous rapprochait, en effet, ou nous loignait de la cte. Mais non. Le Nautilus se tenait toujours dans les eaux portugaises. Il pointait au nord en prolongeant les rivages de l'Ocan.
Il fallait donc en prendre son parti et se prparer  fuir. Mon bagage n'tait pas lourd. Mes notes, rien de plus.
Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre vasion, quelles inquitudes, quels torts peut-tre elle lui causerait, et ce qu'il ferait dans le double cas o elle serait ou rvle ou manque! Sans doute je n'avais pas  me plaindre de lui, au contraire. Jamais hospitalit ne fut plus franche que la sienne. En le quittant, je ne pouvais tre tax d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait  lui. C'tait sur la force des choses seule qu'il comptait et non sur notre parole pour nous fixer  jamais auprs de lui. Mais cette prtention hautement avoue de nous retenir ternellement prisonniers  son bord justifiait toutes nos tentatives.
Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite  l'le de Santorin. Le hasard devait-il me mettre en sa prsence avant notre dpart? Je le dsirais et je le craignais tout  la fois. J'coutai si je ne l'entendrais pas marcher dans sa chambre contigu  la mienne. Aucun bruit ne parvint  mon oreille. Cette chambre devait tre dserte.
Alors j'en vins  me demander si cet trange personnage tait  bord. Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitt le Nautilus pour un service mystrieux, mes ides s'taient, en ce qui le concerne, lgrement modifies. Je pensais, bien qu'il et pu dire, que le capitaine Nemo devait avoir conserv avec la terre quelques relations d'une certaine espce. Ne quittait-il jamais le Nautilus? Des semaines entires s'taient souvent coules sans que je l'eusse rencontr. Que faisait-il pendant ce temps, et alors que je le croyais en proie  des accs de misanthropie, n'accomplissait-il pas au loin quelque acte secret dont la nature m'chappait jusqu'ici?
Toutes ces ides et mille autres m'assaillirent  la fois. Le champ des conjectures ne peut tre qu'infini dans l'trange situation o nous sommes. J'prouvais un malaise insupportable. Cette journe d'attente me semblait ternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gr de mon impatience.
Mon dner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai mal, tant trop proccup. Je quittai la table  sept heures. Cent vingt minutes - je les comptais - me sparaient encore du moment o je devais rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait avec violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais, esprant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'ide de succomber dans notre tmraire entreprise tait le moins pnible de mes soucis; mais  la pense de voir notre projet dcouvert avant d'avoir quitt le Nautilus,  la pense d'tre ramen devant le capitaine Nemo irrit, ou, ce qui et t pis, contrist de mon abandon, mon coeur palpitait.
Je voulus revoir le salon une dernire fois. Je pris par les coursives, et j'arrivai dans ce muse o j'avais pass tant d'heures agrables et utiles. Je regardai toutes ces richesses, tous ces trsors, comme un homme  la veille d'un ternel exil et qui part pour ne plus revenir. Ces merveilles de la nature, ces chefs-d'oeuvre de l'art, entre lesquels depuis tant de jours se concentrait ma vie, j'allais les abandonner pour jamais. J'aurais voulu plonger mes regards par la vitre du salon  travers les eaux de l'Atlantique; mais les panneaux taient hermtiquement ferms et un manteau de tle me sparait de cet Ocan que je ne connaissais pas encore.
En parcourant ainsi le salon, j'arrivai prs de la porte, mnage dans le pan coup, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A mon grand tonnement, cette porte tait entrebille. Je reculai involontairement. Si le capitaine Nemo tait dans sa chambre, il pouvait me voir. Cependant, n'entendant aucun bruit, je m'approchai. La chambre tait dserte. Je poussai la porte. Je fis quelques pas  l'intrieur. Toujours le mme aspect svre, cnobitique.
En cet instant, quelques eaux-fortes suspendues  la paroi et que je n'avais pas remarques pendant ma premire visite, frapprent mes regards. C'taient des portraits, des portraits de ces grands hommes historiques dont l'existence n'a t qu'un perptuel dvouement  une grande ide humaine, Kosciusko, le hros tomb au cri de Finis Polonioe, Botzaris, le Lonidas de la Grce moderne, O'Connell, le dfenseur de l'Irlande, Washington, le fondateur de l'Union amricaine, Manin, le patriote italien, Lincoln, tomb sous la balle d'un esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de la race noire, John Brown, suspendu  son gibet, tel que l'a si terriblement dessin le crayon de Victor Hugo.
Quel lien existait-il entre ces mes hroques et l'me du capitaine Nemo? Pouvais-je enfin, de cette runion de portraits, dgager le mystre de son existence? tait-il le champion des peuples opprims, le librateur des races esclaves? Avait-il figur dans les dernires commotions politiques ou sociales de ce sicle. Avait-il t l'un des hros de la terrible guerre amricaine, guerre lamentable et  jamais glorieuse?...
Tout  coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup de marteau sur le timbre m'arracha  mes rves. Je tressaillis comme si un oeil invisible et pu plonger au plus secret de mes penses, et je me prcipitai hors de la chambre.
L, mes regards s'arrtrent sur la boussole. Notre direction tait toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse modre, le manomtre, une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances favorisaient donc les projets du Canadien.
Je regagnai ma chambre. Je me vtis chaudement, bottes de mer, bonnet de loutre, casaque de byssus double de peau de phoque. J'tais prt. J'attendis. Les frmissements de l'hlice troublaient seuls le silence profond qui rgnait  bord. J'coutais, je tendais l'oreille. Quelque clat de voix ne m'apprendrait-il pas, tout  coup, que Ned Land venait d'tre surpris dans ses projets d'vasion? Une inquitude mortelle m'envahit. J'essayai vainement de reprendre mon sang-froid.
A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille prs de la porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au salon qui tait plong dans une demi-obscurit, mais dsert.
J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothque. Mme clart insuffisante, mme solitude. J'allai me poster prs de la porte qui donnait sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned Land.
En ce moment, les frmissements de l'hlice diminurent sensiblement, puis ils cessrent tout  fait. Pourquoi ce changement dans les allures du Nautilus? Cette halte favorisait-elle ou gnait-elle les desseins de Ned Land, je n'aurais pu le dire.
Le silence n'tait plus troubl que par les battements de mon coeur.
Soudain, un lger choc se fit sentir. Je compris que le Nautilus venait de s'arrter sur le fond de l'ocan. Mon inquitude redoubla. Le signal du Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre Ned Land pour l'engager  remettre sa tentative. Je sentais que notre navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires...
En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo parut. Il m'aperut, et, sans autre prambule:
" Ah! Monsieur le professeur, dit-il d'un ton aimable, je vous cherchais. Savez-vous votre histoire d'Espagne? "
On saurait  fond l'histoire de son propre pays que, dans les conditions o je me trouvais, l'esprit troubl, la tte perdue, on ne pourrait en citer un mot.
" Eh bien? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question? Savez-vous l'histoire d'Espagne?
- Trs mal, rpondis-je.
- Voil bien les savants, dit le capitaine ils ne savent pas. Alors, asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux pisode de cette histoire. "
Le capitaine s'tendit sur un divan, et, machinalement, je pris place auprs de lui, dans la pnombre.
" Monsieur le professeur, me dit-il, coutez-moi bien. Cette histoire vous intressera par un certain ct, car elle rpondra  une question que sans doute vous n'avez pu rsoudre.
- Je vous coute, capitaine, dis-je, ne sachant o mon interlocuteur voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait  nos projets de fuite.
- Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez bien, nous remonterons  1702. Vous n'ignorez pas qu' cette poque, votre roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat pour faire rentrer les Pyrnes sous terre, avait impos le duc d'Anjou, son petit-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui rgna plus ou moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au-dehors,  forte partie.
" En effet, l'anne prcdente, les maisons royales de Hollande, d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu  la Haye un trait d'alliance, dans le but d'arracher la couronne d'Espagne  Philippe V, pour la placer sur la tte d'un archiduc, auquel elles donnrent prmaturment le nom de Charles III.
" L'Espagne dut rsister  cette coalition. Mais elle tait  peu prs dpourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait pas,  la condition toutefois que ses galions, chargs de l'or et de l'argent de l'Amrique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de 1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter par une flotte de vingt-trois vaisseaux commands par l'amiral de Chteau-Renaud, car les marines coalises couraient alors l'Atlantique.
" Ce convoi devait se rendre  Cadix, mais l'amiral, ayant appris que la flotte anglaise croisait dans ces parages, rsolut de rallier un port de France.
" Les commandants espagnols du convoi protestrent contre cette dcision. Ils voulurent tre conduits dans un port espagnol, et,  dfaut de Cadix, dans la baie de Vigo, situe sur la cte nord-ouest de l'Espagne, et qui n'tait pas bloque.
" L'amiral de Chteau-Renaud eut la faiblesse d'obir  cette injonction, et les galions entrrent dans la baie de Vigo.
" Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut tre aucunement dfendue. Il fallait donc se hter de dcharger les galions avant l'arrive des flottes coalises, et le temps n'et pas manqu  ce dbarquement, si une misrable question de rivalit n'et surgi tout  coup.
" Vous suivez bien l'enchanement des faits? me demanda le capitaine Nemo.
- Parfaitement, dis-je, ne sachant encore  quel propos m'tait faite cette leon d'histoire.
- Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerants de Cadix avaient un privilge d'aprs lequel ils devaient recevoir toutes les marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, dbarquer les lingots des galions au port de Vigo, c'tait aller contre leur droit. Ils se plaignirent donc  Madrid, et ils obtinrent du faible Philippe V que le convoi, sans procder  son dchargement, resterait en squestre dans la rade de Vigo jusqu'au moment o les flottes ennemies se seraient loignes.
" Or, pendant que l'on prenait cette dcision, le 22 octobre 1702, les vaisseaux anglais arrivrent dans la baie de Vigo. L'amiral de Chteau-Renaud, malgr ses forces infrieures, se battit courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions qui s'engloutirent avec leurs immenses trsors. "
Le capitaine Nemo s'tait arrt. Je l'avoue, je ne voyais pas encore en quoi cette histoire pouvait m'intresser.
" Eh bien? Lui demandai-je.
- Eh bien, monsieur Aronnax, me rpondit le capitaine Nemo, nous sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu' vous d'en pntrer les mystres. "
Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de me remettre. J'obis. Le salon tait obscur, mais  travers les vitres transparentes tincelaient les flots de la mer. Je regardai.
Autour du Nautilus, dans un rayon d'une demi-mille, les eaux apparaissaient imprgnes de lumire lectrique. Le fond sableux tait net et clair. Des hommes de l'quipage, revtus de scaphandres, s'occupaient  dblayer des tonneaux  demi pourris, des caisses ventres, au milieu d'paves encore noircies. De ces caisses, de ces barils, s'chappaient des lingots d'or et d'argent, des cascades de piastres et de bijoux. Le sable en tait jonch. Puis, chargs de ce prcieux butin, ces hommes revenaient au Nautilus, y dposaient leur fardeau et allaient reprendre cette inpuisable pche d'argent et d'or.
Je comprenais. C'tait ici le thtre de la bataille du 22 octobre 1702. Ici mme avaient coul les galions chargs pour le compte du gouvernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant ses besoins, les millions dont il lestait son Nautilus. C'tait pour lui, pour lui seul que l'Amrique avait livr ses prcieux mtaux. Il tait l'hritier direct et sans partage de ces trsors arrachs aux Incas et aux vaincus de Fernand Cortez!
" Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que la mer contnt tant de richesse?
- Je savais, rpondis-je, que l'on value  deux millions de tonnes l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux.
- Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dpenses l'emporteraient sur le profit. Ici, au contraire, je n'ai qu' ramasser ce que les hommes ont perdu, et non seulement dans cette baie de Vigo, mais encore sur mille thtres de naufrages dont ma carte sous-marine a not la place. Comprenez-vous maintenant que je sois riche  milliards?
- Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire qu'en exploitant prcisment cette baie de Vigo, vous n'avez fait que devancer les travaux d'une socit rivale.
- Et laquelle?
- Une socit qui a reu du gouvernement espagnol le privilge de rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont allchs par l'appt d'un norme bnfice, car on value  cinq cents millions la valeur de ces richesses naufrages.
- Cinq cents millions! me rpondit le capitaine Nemo. Ils y taient, mais ils n'y sont plus.
- En effet, dis-je. Aussi un bon avis  ces actionnaires serait-il acte de charit. Qui sait pourtant s'il serait bien reu. Ce que les joueurs regrettent par-dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte de leur argent que celle de leurs folles esprances. Je les plains moins aprs tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de richesses bien rparties eussent pu profiter, tandis qu'elles seront  jamais striles pour eux! "
Je n'avais pas plutt exprim ce regret que je sentis qu'il avait d blesser le capitaine Nemo.
" Striles! rpondit-il en s'animant. Croyez-vous donc, monsieur, que ces richesses soient perdues, alors que c'est moi qui les ramasse? Est-ce pour moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces trsors? Qui vous dit que je n'en fais pas un bon usage? Croyez-vous que j'ignore qu'il existe des tres souffrants, des races opprimes sur cette terre, des misrables  soulager, des victimes  venger? Ne comprenez-vous pas?... "
Le capitaine Nemo s'arrta sur ces dernires paroles, regrettant peut-tre d'avoir trop parl. Mais j'avais devin. Quels que fussent les motifs qui l'avaient forc  chercher l'indpendance sous les mers, avant tout il tait rest un homme! Son coeur palpitait encore aux souffrances de l'humanit, et son immense charit s'adressait aux races asservies comme aux individus!
Et je compris alors  qui taient destins ces millions expdis par le capitaine Nemo, lorsque le Nautilus naviguait dans les eaux de la Crte insurge!


UN CONTINENT DISPARU

Le lendemain matin, 19 fvrier, je vis entrer le Canadien dans ma chambre. J'attendais sa visite. Il avait l'air trs dsappoint.
" Eh bien, monsieur? me dit-il.
- Oui! il a fallu que ce damn capitaine s'arrtt prcisment  l'heure ou nous allions fuir son bateau.
- Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier.
- Son banquier!
- Ou plutt sa maison de banque. J'entends par l cet Ocan o ses richesses sont plus en sret qu'elles ne le seraient dans les caisses d'un tat. "
Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le secret espoir de le ramener  l'ide de ne point abandonner le capitaine; mais mon rcit n'eut d'autre rsultat que le regret nergiquement exprim par Ned de n'avoir pu faire pour son compte une promenade sur le champ de bataille de Vigo.
" Enfin, dit-il, tout n'est pas fini! Ce n'est qu'un coup de harpon perdu! Une autre fois nous russirons, et ds ce soir s'il le faut...
- Quelle est la direction du Nautilus? demandai-je.
- Je l'ignore, rpondit Ned.
- Eh bien!  midi, nous verrons le point. "
Le Canadien retourna prs de Conseil. Ds que je fus habill, je passai dans le salon. Le compas n'tait pas rassurant. La route du Nautilus tait sud-sud-ouest. Nous tournions le dos  l'Europe.
J'attendis avec une certaine impatience que le point fut report sur la carte. Vers onze heures et demie, les rservoirs se vidrent, et notre appareil remonta  la surface de l'Ocan. Je m'lanai vers la plate-forme. Ned Land m'y avait prcd.
Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles  l'horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap San-Roque les vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Esprance. Le temps tait couvert. Un coup de vent se prparait.
Ned rageant, essayait de percer l'horizon brumeux. Il esprait encore que, derrire tout ce brouillard, s'tendait cette terre si dsire.
A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette claircie pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse, nous redescendmes, et le panneau fut referm.
Une heure aprs, lorsque je consultai la carte, je vis que la position du Nautilus tait indique par 1617' de longitude et 3322' de latitude,  cent cinquante lieues de la cte la plus rapproche. Il n'y avait pas moyen de songer  fuir, et je laisse  penser quelles furent les colres du Canadien, quand je lui fis connatre notre situation.
Pour mon compte, je ne me dsolai pas outre mesure. Je me sentis comme soulag du poids qui m'oppressait, et je pus reprendre avec une sorte de calme relatif mes travaux habituels.
Le soir, vers onze heures, je reus la visite trs inattendue du capitaine Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais fatigu d'avoir veill la nuit prcdente. Je rpondis ngativement.
" Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion.
- Proposez, capitaine.
- Vous n'avez encore visit les fonds sous-marins que le jour et sous la clart du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit obscure?
- Trs volontiers.
- Cette promenade sera fatigante, je vous en prviens. Il faudra marcher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas trs bien entretenus.
- Ce que vous me dites l, capitaine, redouble ma curiosit. Je suis prt  vous suivre.
- Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revtir nos scaphandres. "
Arriv au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de l'quipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine Nemo ne m'avait pas mme propos d'emmener Ned ou Conseil.
En quelques instants, nous emes revtu nos appareils. On plaa sur notre dos les rservoirs abondamment chargs d'air, mais les lampes lectriques n'taient pas prpares. Je le fis observer au capitaine.
" Elles nous seraient inutiles ", rpondit-il.
Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus ritrer mon observation, car la tte du capitaine avait dj disparu dans son enveloppe mtallique. J'achevai de me harnacher, je sentis qu'on me plaait dans la main un bton ferr, et quelques minutes plus tard, aprs la manoeuvre habituelle, nous prenions pied sur le fond de l'Atlantique,  une profondeur de trois cents mtres.
Minuit approchait. Les eaux taient profondment obscures, mais le capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougetre, une sorte de large lueur, qui brillait  deux milles environ du Nautilus. Ce qu'tait ce feu, quelles matires l'alimentaient, pourquoi et comment il se revivifiait dans la masse liquide, je n'aurais pu le dire. En tout cas, il nous clairait, vaguement il est vrai, mais je m'accoutumai bientt  ces tnbres particulires, et je compris, dans cette circonstance, l'inutilit des appareils Ruhmkorff.
Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un prs de l'autre, directement sur le feu signal. Le sol plat montait insensiblement. Nous faisions de larges enjambes, nous aidant du bton; mais notre marche tait lente, en somme, car nos pieds s'enfonaient souvent dans une sorte de vase ptrie avec des algues et seme de pierres plates.
Tout en avanant, j'entendais une sorte de grsillement au-dessus de ma tte. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un ptillement continu. J'en compris bientt la cause. C'tait la pluie qui tombait violemment en crpitant  la surface des flots. Instinctivement, la pense me vint que j'allais tre tremp! Par l'eau, au milieu de l'eau! Je ne pus m'empcher de rire  cette ide baroque. Mais pour tout dire, sous l'pais habit du scaphandre, on ne sent plus le liquide lment, et l'on se croit au milieu d'une atmosphre un peu plus dense que l'atmosphre terrestre, voil tout.
Aprs une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les mduses, les crustacs microscopiques, les pennatules l'clairaient lgrement de lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues. Le pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans mon bton ferr, je serais tomb plus d'une fois. En me retournant, je voyais toujours le fanal blanchtre du Nautilus qui commenait  plir dans l'loignement.
Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler taient disposs sur le fond ocanique suivant une certaine rgularit que je ne m'expliquais pas. J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient dans l'obscurit lointaine et dont la longueur chappait  toute valuation. D'autres particularits se prsentaient aussi, que je ne savais admettre. Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb crasaient une litire d'ossements qui craquaient avec un bruit sec. Qu'tait donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi? J'aurais voulu interroger le capitaine, mais son langage par signes, qui lui permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu'ils le suivaient dans ses excursions sous-marines, tait encore incomprhensible pour moi.
Cependant, la clart rougetre qui nous guidait, s'accroissait et enflammait l'horizon. La prsence de ce foyer sous les eaux m'intriguait au plus haut degr. tait-ce quelque effluence lectrique qui se manifestait? Allais-je vers un phnomne naturel encore inconnu des savants de la terre? Ou mme - car cette pense traversa mon cerveau - la main de l'homme intervenait-elle dans cet embrasement? Soufflait-elle cet incendie? Devais-je rencontrer sous ces couches profondes, des compagnons, des amis du capitaine Nemo, vivant comme lui de cette existence trange, et auxquels il allait rendre visite? Trouverais-je l-bas toute une colonie d'exils, qui, las des misres de la terre, avaient cherch et trouv l'indpendance au plus profond de l'Ocan? Toutes ces ides folles, inadmissibles, me poursuivaient, et dans cette disposition d'esprit, surexcit sans cesse par la srie de merveilles qui passaient sous mes yeux, je n'aurais pas t surpris de rencontrer, au fond de cette mer, une de ces villes sous-marines que rvait le capitaine Nemo!
Notre route s'clairait de plus en plus. La lueur blanchissante rayonnait au sommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ. Mais ce que j'apercevais n'tait qu'une simple rverbration dveloppe par le cristal des couches d'eau. Le foyer, source de cette inexplicable dart, occupait le versant oppos de la montagne.
Au milieu des ddales pierreux qui sillonnaient le fond de l'Atlantique, le capitaine Nemo s'avanait sans hsitation. Il connaissait cette sombre route. Il l'avait souvent parcourue, sans doute, et ne pouvait s'y perdre. Je le suivais avec une confiance inbranlable. Il m'apparaissait comme un des gnies de la mer, et quand il marchait devant moi, j'admirais sa haute stature qui se dcoupait en noir sur le fond lumineux de l'horizon.
Il tait une heure du matin. Nous tions arrivs aux premires rampes de la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s'aventurer par les sentiers difficiles d'un vaste taillis.
Oui! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans sve, arbres minraliss sous l'action des eaux, et que dominaient  et l des pins gigantesques. C'tait comme une houillre encore debout, tenant par ses racines au sol effondr, et dont la ramure,  la manire des fines dcoupures de papier noir, se dessinait nettement sur le plafond des eaux. Que l'on se figure une fort du Hartz, accroche aux flancs d'une montagne, mais une fort engloutie. Les sentiers taient encombrs d'algues et de fucus, entre lesquels grouillait un monde de crustacs. J'allais, gravissant les rocs, enjambant les troncs tendus, brisant les lianes de mer qui se balanaient d'un arbre  l'autre, effarouchant les poissons qui volaient de branche en branche. Entran, je ne sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas.
Quel spectacle! Comment le rendre? Comment peindre l'aspect de ces bois et de ces rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres et farouches, leurs dessus colors de tons rouges sous cette clart que doublait la puissance rverbrante des eaux? Nous gravissions des rocs qui s'boulaient ensuite par pans normes avec un sourd grondement d'avalanche. A droite,  gauche, se creusaient de tnbreuses galeries o se perdait le regard. Ici s'ouvraient de vastes clairires, que la main de l'homme semblait avoir dgages, et je me demandais parfois si quelque habitant de ces rgions sous-marines n'allait pas tout  coup m'apparatre.
Mais le capitaine Nemo montait toujours. Je ne voulais pas rester en arrire. Je le suivais hardiment. Mon bton me prtait un utile secours. Un faux pas et t dangereux sur ces troites passes vides aux flancs des gouffres; mais j'y marchais d'un pied ferme et sans ressentir l'ivresse du vertige. Tantt je sautais une crevasse dont la profondeur m'et fait reculer au milieu des glaciers de la terre; tantt je m'aventurais sur le tronc vacillant des arbres jets d'un abme  l'autre, sans regarder sous mes pieds, n'ayant des yeux que pour admirer les sites sauvages de cette rgion. L, des rocs monumentaux, penchant sur leurs bases irrgulirement dcoupes, semblaient dfier les lois de l'quilibre. Entre leurs genoux de pierre, des arbres poussaient comme un jet sous une pression formidable, et soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mmes. Puis, des tours naturelles, de larges pans taills  pic comme des courtines, s'inclinaient sous un angle que les lois de la gravitation n'eussent pas autoris  la surface des rgions terrestres.
Et moi-mme ne sentais-je pas cette diffrence due  la puissante densit de l'eau, quand, malgr mes lourds vtements, ma tte de cuivre, mes semelles de mtal, je m'levais sur des pentes d'une impraticable raideur, les franchissant pour ainsi dire avec la lgret d'un isard ou d'un chamois!
Au rcit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien que je ne pourrai tre vraisemblable! Je suis l'historien des choses d'apparence impossible qui sont pourtant relles, incontestables. Je n'ai point rv. J'ai vu et senti!
Deux heures aprs avoir quitt le Nautilus,  nous avions franchi la ligne des arbres, et  cent pieds au-dessus de nos ttes se dressait le pic de la montagne dont la projection faisait ombre sur l'clatante irradiation du versant oppos. Quelques arbrisseaux ptrifis couraient  et l en zigzags grimaants. Les poissons se levaient en masse sous nos pas comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes. La masse rocheuse tait creuse d'impntrables anfractuosits, de grottes profondes, d'insondables trous, au fond desquels j'entendais remuer des choses formidables. Le sang me refluait jusqu'au coeur, quand j'apercevais une antenne norme qui me barrait la route, ou quelque pince effrayante se refermant avec bruit dans l'ombre des cavits! Des milliers de points lumineux brillaient au milieu des tnbres. C'taient les yeux de crustacs gigantesques, tapis dans leur tanire, des homards gants se redressant comme des hallebardiers et remuant leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques, braqus comme des canons sur leurs affts, et des poulpes effroyables entrelaant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents.
Quel tait ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore? A quel ordre appartenaient ces articuls auxquels le roc formait comme une seconde carapace? O la nature avait-elle trouv le secret de leur existence vgtative, et depuis combien de sicles vivaient-ils ainsi dans les dernires couches de l'Ocan?
Mais je ne pouvais m'arrter. Le capitaine Nemo, familiaris avec ces terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous tions arrivs  un premier plateau, ou d'autres surprises m'attendaient encore. L se dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main de l'homme, et non plus celle du Crateur. C'taient de vastes amoncellements de pierres o l'on distinguait de vagues formes de chteaux, de temples, revtus d'un monde de zoophytes en fleurs, et auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus faisaient un pais manteau vgtal.
Mais qu'tait donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes? Qui avait dispos ces roches et ces pierres comme des dolmens des temps ant-historiques? O tais-je, o m'avait entran la fantaisie du capitaine Nemo?
J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrtai. Je saisis son bras. Mais lui, secouant la tte, et me montrant le dernier sommet de la montagne, sembla me dire:
" Viens! viens encore! viens toujours! "
Je le suivis dans un dernier lan, et en quelques minutes, j'eus gravi le pic qui dominait d'une dizaine de mtres toute cette masse rocheuse.
Je regardai ce ct que nous venions de franchir. La montagne ne s'levait que de sept  huit cents pieds au-dessus de la plaine; mais de son versant oppos, elle dominait d'une hauteur double le fond en contre bas de cette portion de l'Atlantique. Mes regards s'tendaient au loin et embrassaient un vaste espace clair par une fulguration violente. En effet, c'tait un volcan que cette montagne. A cinquante pieds au-dessous du pic, au milieu d'une pluie de pierres et de scories, un large cratre vomissait des torrents de lave, qui se dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. Ainsi pos, ce volcan, comme un immense flambeau, clairait la plaine infrieure jusqu'aux dernires limites de l'horizon.
J'ai dit que le cratre sous-marin rejetait des laves, mais non des flammes. Il faut aux flammes l'oxygne de l'air, et elles ne sauraient se dvelopper sous les eaux; mais des coules de lave, qui ont en elles le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge blanc, lutter victorieusement contre l'lment liquide et se vaporiser  son contact. De rapides courants entranaient tous ces gaz en diffusion, et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la montagne, comme les djections du Vsuve sur un autre Torre del Greco.
En effet, l, sous mes yeux, ruine, abme, jete bas, apparaissait une ville dtruite, ses toits effondrs, ses temples abattus, ses arcs disloqus, ses colonnes gisant  terre, o l'on sentait encore les solides proportions d'une sorte d'architecture toscane; plus loin, quelques restes d'un gigantesque aqueduc; ici l'exhaussement empt d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthnon; l, des vestiges de quai, comme si quelque antique port et abrit jadis sur les bords d'un ocan disparu les vaisseaux marchands et les trirmes de guerre; plus loin encore, de longues lignes de murailles croules, de larges rues dsertes, toute une Pompi enfouie sous les eaux, que le capitaine Nemo ressuscitait  mes regards!
O tais-je? O tais-je? Je voulais le savoir  tout prix, je voulais parler, je voulais arracher la sphre de cuivre qui emprisonnait ma tte.
Mais le capitaine Nemo vint  moi et m'arrta d'un geste. Puis, ramassant un morceau de pierre crayeuse, il s'avana vers un roc de basalte noire et traa ce seul mot:

ATLANTIDE

Quel clair traversa mon esprit! L'Atlantide, l'ancienne Mropide de Thopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent ni par Origne, Porphyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa disparition au compte des rcits lgendaires, admis par Possidonius, Pline, Ammien-Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon, d'Avezac, je l'avais l sous les yeux, portant encore les irrcusables tmoignages de sa catastrophe! C'tait donc cette rgion engloutie qui existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-del des colonnes d'Hercule, o vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre lequel se firent les premires guerres de l'ancienne Grce!
L'historien qui a consign dans ses crits les hauts faits de ces temps hroques, c'est Platon lui-mme. Son dialogue de Time et de Critias a t, pour ainsi dire, trac sous l'inspiration de Solon, pote et lgislateur.
Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Sas, ville dj vieille de huit cents ans, ainsi que le tmoignaient ses annales graves sur le mur sacr de ses temples. L'un de ces vieillards raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette premire cit athnienne, ge de neuf cents sicles, avait t envahie et en partie dtruite par les Atlantes. Ces Atlantes, disait-il, occupaient un continent immense plus grand que l'Afrique et l'Asie runies, qui couvrait une surface comprise du douzime degr de latitude au quarantime degr nord. Leur domination s'tendait mme  l'gypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grce, mais ils durent se retirer devant l'indomptable rsistance des Hellnes. Des sicles s'coulrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements de terre. Une nuit et un jour suffirent  l'anantissement de cette Atlantide dont les plus hauts sommets, Madre, les Aores, les Canaries, les les du cap Vert, mergent encore.
Tels taient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus trange destine, je foulais du pied l'une des montagnes de ce continent! Je touchais de la main ces ruines mille fois sculaires et contemporaines des poques gologiques! Je marchais l mme o avaient march les contemporains du premier homme! J'crasais sous mes lourdes semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres, maintenant minraliss, couvraient autrefois de leur ombre!
Ah! pourquoi le temps me manquait-il! J'aurais voulu descendre les pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent immense qui sans doute reliait l'Afrique  l'Amrique, et visiter ces grandes cits antdiluviennes. L, peut-tre, sous mes regards, s'tendaient Makhimos, la guerrire, Eusebs, la pieuse, dont les gigantesques habitants vivaient des sicles entiers, et auxquels la force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui rsistaient encore  l'action des eaux. Un jour peut-tre, quelque phnomne ruptif les ramnera  la surface des flots, ces ruines englouties! On a signal de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l'Ocan, et bien des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces fonds tourments. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonaient la lutte profonde des lments; les autres ont recueilli des cendres volcaniques projetes hors de la mer. Tout ce sol jusqu' l'quateur est encore travaill par les forces plutoniennes. Et qui sait si, dans une poque loigne, accrus par les djections volcaniques et par les couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes n'apparatront pas  la surface de l'Atlantique!
Pendant que je rvais ainsi, tandis que je cherchais  fixer dans mon souvenir tous les dtails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo, accoud sur une stle moussue, demeurait immobile et comme ptrifi dans une muette extase. Songeait-il  ces gnrations disparues et leur demandait-il le secret de la destine humaine? tait-ce  cette place que cet homme trange venait se retremper dans les souvenirs de l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de la vie moderne? Que n'aurais-je donn pour connatre ses penses, pour les partager, pour les comprendre!
Nous restmes  cette place pendant une heure entire, contemplant la vaste plaine sous l'clat des laves qui prenaient parfois une intensit surprenante. Les bouillonnements intrieurs faisaient courir de rapides frissonnements sur l'corce de la montagne. Des bruits profonds, nettement transmis par ce milieu liquide, se rpercutaient avec une majestueuse ampleur.
En ce moment, la lune apparut un instant  travers la masse des eaux et jeta quelques ples rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une lueur, mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un dernier regard  cette immense plaine; puis de la main il me fit signe de le suivre.
Nous descendmes rapidement la montagne. La fort minrale une fois dpasse, j'aperus le fanal du Nautilus qui brillait comme une toile. Le capitaine marcha droit  lui, et nous tions rentrs  bord au moment o les premires teintes de l'aube blanchissaient la surface de l'Ocan.

LES HOUILLERES SOUS-MARINES

Le lendemain, 20 fvrier, je me rveillais fort tard. Les fatigues de la nuit avaient prolong mon sommeil jusqu' onze heures. Je m'habillai promptement. J'avais hte de connatre la direction du Nautilus. Les instruments m'indiqurent qu'il courait toujours vers le sud avec une vitesse de vingt milles  l'heure par une profondeur de cent mtres.
Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les panneaux tant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce continent submerg.
En effet, le Nautilus rasait  dix mtres du sol seulement la plaine de l'Atlantide. Il filait comme un ballon emport par le vent au-dessus des prairies terrestres; mais il serait plus vrai de dire que nous tions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express. Les premiers plans qui passaient devant nos yeux, c'taient des rocs dcoups fantastiquement, des forts d'arbres passs du rgne vgtal au rgne animal, et dont l'immobile silhouette grimaait sous les flots. C'taient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis d'axidies et d'anmones, hrisses de longues hydrophytes verticales, puis des blocs de laves trangement contourns qui attestaient toute la fureur des expansions plutoniennes.
Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux lectriques, je racontais  Conseil l'histoire de ces Atlantes, qui, au point de vue purement imaginaire, inspirrent  Bailly tant de pages charmantes. Je lui disais les guerres de ces peuples hroques. Je discutais la question de l'Atlantide en homme qui ne peut plus douter. Mais Conseil, distrait, m'coutait peu, et son indiffrence  traiter ce point historique me fut bientt explique.
En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards, et quand passaient des poissons, Conseil, emport dans les abmes de la classification, sortait du monde rel. Dans ce cas, je n'avais plus qu' le suivre et  reprendre avec lui nos tudes ichtyologiques.
Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne diffraient pas sensiblement de ceux que nous avions observs jusqu'ici. C'taient des raies d'une taille gigantesque, longues de cinq mtres et doues d'une grande force musculaire qui leur permet de s'lancer au-dessus des flots, des squales d'espces diverses, entre autres, un glauque de quinze pieds,  dents triangulaires et aigus, que sa transparence rendait presque invisible au milieu des eaux, des sagres bruns, des humantins en forme de prismes et cuirasss d'une peau tuberculeuse, des esturgeons semblables  leurs congnres de la Mditerrane, des syngnathes-trompettes, longs d'un pied et demi, jaune-brun, pourvus de petites nageoires grises, sans dents ni langue, et qui dfilaient comme de fins et souples serpents.
Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makairas noirtres, longs de trois mtres et arms  leur mchoire suprieure d'une pe perante, des vives, aux couleurs animes, connues du temps d'Aristote sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale rendent trs dangereux  saisir, puis, des coryphmes, au dos brun ray de petites raies bleues et encadr dans une bordure d'or, de belles dorades, des chrysostones-lune, sortes de disques  reflets d'azur, qui, clairs en dessus par les rayons solaires, formaient comme des taches d'argent, enfin des xyphias-espadons, longs de huit mtres, marchant par troupes, portant des nageoires jauntres tailles en faux et de longs glaives de six pieds, intrpides animaux, plutt herbivores que piscivores, qui obissaient au moindre signe de leurs femelles comme des maris bien styls.
Mais tout en observant ces divers chantillons de la faune marine, je ne laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide. Parfois, de capricieux accidents du sol obligeaient le Nautilus  ralentir sa vitesse, et il se glissait alors avec l'adresse d'un ctac dans d'troits tranglements de collines. Si ce labyrinthe devenait inextricable, l'appareil s'levait alors comme un arostat, et l'obstacle franchi, il reprenait sa course rapide  quelques mtres au-dessus du fond. Admirable et charmante navigation, qui rappelait les manoeuvres d'une promenade arostatique, avec cette diffrence toutefois que le Nautilus obissait passivement  la main de son timonier.
Vers quatre heures du soir, le terrain, gnralement compos d'une vase paisse et entremle de branches minralises, se modifia peu  peu, il devint plus rocailleux et parut sem de conglomrats, de tufs basaltiques, avec quelques semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses. Je pensai que la rgion des montagnes allait bientt succder aux longues plaines, et, en effet, dans certaines volutions du Nautilus,  j'aperus l'horizon mridional barr par une haute muraille qui semblait fermer toute issue. Son sommet dpassait videmment le niveau de l'Ocan. Ce devait tre un continent, ou tout au moins une le, soit une des Canaries, soit une des les du cap Vert. Le point n'ayant pas t fait -  dessein peut-tre - j'ignorais notre position. En tout cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide, dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion.
La nuit n'interrompit pas mes observations. J'tais rest seul. Conseil avait regagn sa cabine. Le Nautilus, ralentissant son allure, voltigeait au-dessus des masses confuses du sol, tantt les effleurant comme s'il et voulu s'y poser, tantt remontant capricieusement  la surface des flots. J'entrevoyais alors quelques vives constellations  travers le cristal des eaux, et prcisment cinq ou six de ces toiles zodiacales qui tranent  la queue d'Orion.
Longtemps encore, je serais rest  ma vitre, admirant les beauts de la mer et du ciel, quand les panneaux se refermrent. A ce moment, le Nautilus tait arriv  l'aplomb de la haute muraille. Comment manoeuvrerait-il, je ne pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. Le Nautilus ne bougeait plus. Je m'endormis avec la ferme intention de me rveiller aprs quelques heures de sommeil.
Mais, le lendemain, il tait huit heures lorsque je revins au salon. Je regardai le manomtre. Il m'apprit que le Nautilus flottait  la surface de l'Ocan. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la plate-forme. Cependant aucun roulis ne trahissait l'ondulation des lames suprieures.
Je montai jusqu'au panneau. Il tait ouvert. Mais, au lieu du grand jour que j'attendais, je me vis environn d'une obscurit profonde. O tions-nous? M'tais-je tromp? Faisait-il encore nuit? Non! Pas une toile ne brillait, et la nuit n'a pas de ces tnbres absolues.
Je ne savais que penser, quand une voix me dit:
" C'est vous, monsieur le professeur?
- Ah! capitaine Nemo, rpondis-je, o sommes-nous?
- Sous terre, monsieur le professeur.
- Sous terre! m'criai-je! Et le Nautilus flotte encore?
- Il flotte toujours.
- Mais, je ne comprends pas?
- Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous aimez les situations claires, vous serez satisfait. "
Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurit tait si complte que je n'apercevais mme pas le capitaine Nemo. Cependant, en regardant au znith, exactement au-dessus de ma tte, je crus saisir une lueur indcise, une sorte de demi-jour qui emplissait un trou circulaire. En ce moment, le fanal s'alluma soudain, et son vif clat fit vanouir cette vague lumire.
Je regardai, aprs avoir un instant ferm mes yeux blouis par le jet lectrique. Le Nautilus tait stationnaire. Il flottait auprs d'une berge dispose comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment, c'tait un lac emprisonn dans un cirque de murailles qui mesurait deux milles de diamtre, soit six milles de tour. Son niveau, - le manomtre l'indiquait - ne pouvait tre que le niveau extrieur, car une communication existait ncessairement entre ce lac et la mer. Les hautes parois, inclines sur leur base, s'arrondissaient en vote et figuraient un immense entonnoir retourn, dont la hauteur comptait cinq ou six cents mtres. Au sommet s'ouvrait un orifice circulaire par lequel j'avais surpris cette lgre clart, videmment due au rayonnement diurne.
Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intrieures de cette norme caverne, avant de me demander si c'tait l l'ouvrage de la nature ou de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo.
" O sommes-nous? dis-je.
- Au centre mme d'un volcan teint, me rpondit le capitaine, un volcan dont la mer a envahi l'intrieur  la suite de quelque convulsion du sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le Nautilus a pntr dans ce lagon par un canal naturel ouvert  dix mtres au-dessous de la surface de l'Ocan. C'est ici son port d'attache, un port sr, commode, mystrieux, abrit de tous les rhumbs du vent! Trouvez-moi sur les ctes de vos continents ou de vos les une rade qui vaille ce refuge assur contre la fureur des ouragans.
- En effet, rpondis-je, ici vous tes en sret, capitaine Nemo. Qui pourrait vous atteindre au centre d'un volcan? Mais,  son sommet, n'ai-je pas aperu une ouverture?
- Oui, son cratre, un cratre empli jadis de laves, de vapeurs et de flammes, et qui maintenant donne passage  cet air vivifiant que nous respirons.
- Mais quelle est donc cette montagne volcanique? demandai-je.
- Elle appartient  un des nombreux lots dont cette mer est seme. Simple cueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard me l'a fait dcouvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi.
- Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratre du volcan?
- Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu' une centaine de pieds, la base intrieure de cette montagne est praticable, mais au-dessus, les parois surplombent, et leurs rampes ne pourraient tre franchies.
- Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours. Vous tes en sret sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les eaux. Mais,  quoi bon ce refuge? Le Nautilus n'a pas besoin de port.
- Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'lectricit pour se mouvoir, d'lments pour produire son lectricit, de sodium pour alimenter ses lments, de charbon pour faire son sodium, et de houillres pour extraire son charbon. Or, prcisment ici, la mer recouvre des forts entires qui furent enlises dans les temps gologiques; minralises maintenant et transformes en houille, elles sont pour moi une mine inpuisable.
- Vos hommes, capitaine, font donc ici le mtier de mineurs?
- Prcisment. Ces mines s'tendent sous les flots comme les houillres de Newcastle. C'est ici que, revtus du scaphandre, le pic et la pioche  la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je n'ai pas mme demande aux mines de la terre. Lorsque je brle ce combustible pour la fabrication du sodium, la fume qui s'chappe par le cratre de cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan en activit.
- Et nous les verrons  l'oeuvre, vos compagnons?
- Non, pas cette fois, du moins, car je suis press de continuer notre tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux rserves de sodium que je possde. Le temps de les embarquer, c'est--dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon, profitez de cette journe, monsieur Aronnax. "
Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui n'avaient pas encore quitt leur cabine. Je les invitai  me suivre sans leur dire o ils se trouvaient.
Ils montrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'tonnait de rien, regarda comme une chose trs naturelle de se rveiller sous une montagne aprs s'tre endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut d'autre ide que de chercher si la caverne prsentait quelque issue.
Aprs djeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge.
" Nous voici donc encore une fois  terre, dit Conseil.
- Je n'appelle pas cela "la terre", rpondit le Canadien. Et d'ailleurs, nous ne sommes pas dessus, mais dessous. "
Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se dveloppait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur, mesurait cinq cents pieds. Sur cette grve, on pouvait faire aisment le tour du lac. Mais la base des hautes parois formait un sol tourment, sur lequel gisaient, dans un pittoresque entassement, des blocs volcaniques et d'normes pierres ponces. Toutes ces masses dsagrges, recouvertes d'un mail poli sous l'action des feux souterrains, resplendissaient au contact des jets lectriques du fanal. La poussire micace du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait comme une nue d'tincelles.
Le sol s'levait sensiblement en s'loignant du relais des flots, et nous Mmes bientt arrivs  des rampes longues et sinueuses, vritables raidillons qui permettaient de s'lever peu  peu, mais il fallait marcher prudemment au milieu de ces - conglomrats, qu'aucun ciment ne reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits de cristaux de feldspath et de quartz.
La nature volcanique de cette norme excavation s'affirmait de toutes parts. Je le fis observer  mes compagnons.
" Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait tre cet entonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le niveau de ce liquide incandescent s'levait jusqu' l'orifice de la montagne, comme la fonte sur les parois d'un fourneau?
- Je me le figure parfaitement, rpondit Conseil. Mais monsieur me dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opration, et comment il se fait que la fournaise est remplace par les eaux tranquilles d'un lac?
- Trs probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit au-dessous de la surface de l'Ocan cette ouverture qui a servi de passage au Nautilus.  Alors les eaux de l'Atlantique se sont prcipites  l'intrieur de la montagne. Il y a eu lutte terrible entre les deux lments, lutte qui s'est termine  l'avantage de Neptune. Mais bien des sicles se sont couls depuis lors, et le volcan submerg s'est chang en grotte paisible.
- Trs bien, rpliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je regrette, dans notre intrt, que cette ouverture dont parle monsieur le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer.
- Mais, ami Ned, rpliqua Conseil, si ce passage n'et pas t sous-marin, le Nautilus n'aurait pu y pntrer!
- Et j'ajouterai, matre Land, que les eaux ne se seraient pas prcipites sous la montagne et que le volcan serait rest volcan. Donc vos regrets sont superflus. "
Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus raides et troites. De profondes excavations les coupaient parfois, qu'il fallait franchir. Des masses surplombantes voulaient tre tournes. On se glissait sur les genoux, on rampait sur le ventre. Mais, l'adresse de Conseil et la force du Canadien aidant, tous les obstacles furent surmonts.
A une hauteur de trente mtres environ, la nature du terrain se modifia, sans qu'il devnt plus praticable. Aux conglomrats et aux trachytes succdrent de noirs basaltes; ceux-ci tendus par nappes toutes grumeles de soufflures; ceux-l formant des prismes rguliers, disposs comme une colonnade qui supportait les retombes de cette vote immense, admirable spcimen de l'architecture naturelle. Puis, entre ces basaltes serpentaient de longues coules de laves refroidies, incrustes de raies bitumineuses, et, par places, s'tendaient de larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant par le cratre suprieur, inondait d'une vague clart toutes ces djections volcaniques,  jamais ensevelies au sein de la montagne teinte.
Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientt arrte,  une hauteur de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables obstacles. La voussure intrieure revenait en surplomb, et la monte dut se changer en promenade circulaire. A ce dernier plan, le rgne vgtal commenait  lutter avec le rgne minral. Quelques arbustes et mme certains arbres sortaient des anfractuosits de la paroi. Je reconnus des euphorhes qui laissaient couler leur suc caustique. Des hliotropes, trs inhabiles  justifier leur nom, puisque les rayons solaires n'arrivaient jamais jusqu' eux, penchaient tristement leurs grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums  demi passs.  et l, quelques chrysanthmes poussaient timidement au pied d'alos  longues feuilles tristes et maladifs. Mais, entre les coules de laves, j'aperus de petites violettes, encore parfumes d'une lgre odeur, et j'avoue que je les respirai avec dlices. Le parfum, c'est l'me de la fleur, et les fleurs de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas d'me!
Nous tions arrivs au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui cartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand Ned Land s'cria:
" Ah! monsieur, une ruche!
- Une ruche! rpliquai-je, en faisant un geste de parfaite incrdulit.
- Oui! une ruche, rpta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent autour. "
Je m'approchai et je dus me rendre  l'vidence. Il y avait l,  l'orifice d'un trou creus dans le trou d'un dragonnier, quelques milliers de ces ingnieux insectes, si communs dans toutes les Canaries, et dont les produits y sont particulirement estims.
Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et j'aurais eu mauvaise grce  m'y opposer. Une certaine quantit de feuilles sches mlanges de soufre s'allumrent sous l'tincelle de son briquet, et il commena  enfumer les abeilles. Les bourdonnements cessrent peu  peu, et la ruche ventre livra plusieurs livres d'un miel parfum. Ned Land en remplit son havresac.
" Quand j'aurai mlang ce miel avec la pte de l'artocarpus, nous dit-il, je serai en mesure de vous offrir un gteau succulent.
- Parbleu! fit Conseil, ce sera du pain d'pice.
- Va pour le pain d'pice, dis-je, mais reprenons cette intressante promenade. "
A certains dtours du sentier que nous suivions alots, le lac apparaissait dans toute son tendue. Le fanal clairait en entier sa surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations. Le Nautilus gardait une immobilit parfaite. Sur sa plate-forme et sur la berge s'agitaient les hommes de son quipage, ombres noires nettement dcoupes au milieu de cette lumineuse atmosphre.
En ce moment, nous contournions la crte la plus leve de ces premiers plans de roches qui soutenaient la vote. Je vis alors que les abeilles n'taient pas les seuls reprsentants du rgne animal  l'intrieur de ce volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient  et l dans l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perchs sur des pointes de roc. C'taient des perviers au ventre blanc, et des crcelles criardes. Sur les pentes dtalaient aussi, de toute la rapidit de leurs chasses, de belles et grasses outardes. Je laisse  penser si la convoitise du Canadien fut allume  la vue de ce gibier savoureux, et s'il regretta de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya de remplacer le plomb par les pierres, et aprs plusieurs essais infructueux, il parvint  blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que vrit pure, mais il fit si bien que l'animal alla rejoindre dans son sac les gteaux de miel.
Nous dmes alors redescendre vers le rivage, car la crte devenait impraticable. Au-dessus de nous, le cratre bant apparaissait comme une large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait distinguer assez nettement, et je voyais courir des nuages chevels par le vent d'ouest, qui laissaient traner jusqu'au sommet de la montagne leurs brumeux haillons. Preuve certaine que ces nuages se tenaient  une hauteur mdiocre, car le volcan ne s'levait pas  plus de huit cents pieds au-dessus du niveau de l'Ocan.
Une demi-heure aprs le dernier exploit du Canadien nous avions regagn le rivage intrieur. Ici, la flore tait reprsente par de larges tapis de cette criste-marine, petite plante ombellifre trs bonne  confire, qui porte aussi les noms de perce-pierre, de passe-pierre et de fenouil-marin. Conseil en rcolta quelques bottes. Quant  la faune, elle comptait pas milliers des crustacs de toutes sortes, des homards, des crabes-tourteaux, des palmons, des mysis, des faucheurs, des galates et un nombre prodigieux de coquillages, porcelaines, rochers et patelles.
En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et moi nous prmes plaisir  nous tendre sur son sable fin. Le feu avait poli ses parois mailles et tincelantes, toutes saupoudres de la poussire du mica. Ned Land en ttait les murailles et cherchait  sonder leur paisseur. Je ne pus m'empcher de sourire. La conversation se mit alors sur ses ternels projets d'vasion, et je crus pouvoir, sans trop m'avancer, lui donner cette esprance: c'est que le capitaine Nemo n'tait descendu au sud que pour renouveler sa provision de sodium. J'esprais donc que, maintenant, il rallierait les ctes de l'Europe et de l'Amrique; ce qui permettrait au Canadien de reprendre avec plus de succs sa tentative avorte.
Nous tions tendus depuis une heure dans cette grotte charmante. La conversation, anime au dbut, languissait alors. Une certaine somnolence s'emparait de nous. Comme je ne voyais aucune raison de rsister au sommeil, je me laissai aller  un assoupissement profond. Je rvais - on ne choisit pas ses rves - je rvais que mon existence se rduisait  la vie vgtative d'un simple mollusque. Il me semblait que cette grotte formait la double valve de ma coquille...
Tout d'un coup, je fus rveill par la voix de Conseil.
" Alerte! Alerte! criait ce digne garon.
- Qu'y a-t-il? demandai-je, me soulevant  demi.
- L'eau nous gagne! "
Je me redressai. La mer se prcipitait comme un torrent dans notre retraite, et, dcidment, puisque nous n'tions pas des mollusques, il fallait se sauver.
En quelques instants, nous fmes en sret sur le sommet de la grotte mme.
 " Que se passe-t-il donc? demanda Conseil. Quelque nouveau phnomne?
- Eh non! mes amis, rpondis-je, c'est la mare, ce n'est que la mare qui a failli nous surprendre comme le hros de Walter Scott! L'Ocan se gonfle au-dehors, et par une loi toute naturelle d'quilibre, le niveau du lac monte galement. Nous en sommes quittes pour un demi-bain. Allons nous changer au Nautilus.  "
Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achev notre promenade circulaire et nous rentrions  bord. Les hommes de l'quipage achevaient en ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et le Nautilusaurait pu partir  l'instant.
Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Voulait-il attendre la nuit et sortir secrtement par son passage sous-marin? Peut-tre.
Quoi qu'il en soit, le lendemain, le Nautilus,  ayant quitt son port d'attache, naviguait au large de toute terre, et  quelques mtres au-dessous des flots de l'Atlantique.


LA MER DE SARGASSES

La direction du Nautilus ne s'tait pas modifie. Tout espoir de revenir vers les mers europennes devait donc tre momentanment rejet. Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud. O nous entranait-il? Je n'osais l'imaginer.
Ce jour-l, le Nautilus traversa une singulire portion de l'Ocan atlantique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau chaude connu sous le nom de Gulf Stream. Aprs tre sorti des canaux de Floride il se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de pntrer dans le golfe du Mexique, vers le quarante-quatrime degr de latitude nord, ce courant se divise en deux bras; le principal se porte vers les ctes d'Irlande et de Norvge, tandis que le second flchit vers le sud  la hauteur des Acores; puis frappant les rivages africains et dcrivant un ovale allong, il revient vers les Antilles.
Or, ce second bras - c'est plutt un collier qu'un bras - entoure de ses anneaux d'eau chaude cette portion de l'Ocan froide, tranquille, immobile, que l'on appelle la mer de Sargasses. Vritable lac en plein Atlantique, les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans  en faire le tour.
La mer de Sargasses,  proprement parler, couvre toute la partie immerge de l'Atlantide. Certains auteurs ont mme admis que ces nombreuses herbes dont elle est seme sont arraches aux prairies de cet ancien continent. Il est plus probable, cependant, que ces herbages, algues et fucus, enlevs au rivage de l'Europe et de l'Amrique, sont entrans jusqu' cette zone par le Gulf Stream. Ce fut l une des raisons qui amenrent Colomb  supposer l'existence d'un nouveau monde. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivrent  la mer de Sargasses, ils navigurent non sans peine au milieu de ces herbes qui arrtaient leur marche au grand effroi des quipages, et ils perdirent trois longues semaines  les traverser.
Telle tait cette rgion que le Nautilus visitait en ce moment, une prairie vritable, un tapis serr d'algues, de fucus natans, de raisins du tropique, si pais, si compact, que l'trave d'un btiment ne l'et pas dchir sans peine. Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas engager son hlice dans cette masse herbeuse, se tint-il  quelques mtres de profondeur au-dessous de la surface des flots.
Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol " sargazzo " qui signifie varech. Ce varech, le varech-nageur ou porte-baie, forme principalement ce banc immense. Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur de la Gographie physique du globe, ces hydrophytes se runissent dans ce paisible bassin de l'Atlantique:
" L'explication qu'on en peut donner, dit-il, me semble rsulter d'une exprience connue de tout le monde. Si l'on place dans un vase des fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques, et que l'on imprime  l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les fragments parpills se runir en groupe au centre de la surface liquide, c'est--dire au point le moins agit. Dans le phnomne qui nous occupe, le vase, c'est l'Atlantique, le Gulf Stream, c'est le courant circulaire, et la mer de Sargasses, le point central o viennent se runir les corps flottants. "
Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu tudier le phnomne dans ce milieu spcial o les navires pntrent rarement. Au-dessus de nous flottaient des corps de toute provenance, entasss au milieu de ces herbes bruntres, des troncs d'arbres arrachs aux Andes ou aux Montagnes-Rocheuses et flotts par l'Amazone ou le Mississipi, de nombreuses paves, des restes de quilles ou de carnes, des bordages dfoncs et tellement alourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils ne pouvaient remonter  la surface de l'Ocan. Et le temps justifiera un jour cette autre opinion de Maury, que ces matires, ainsi accumules pendant des sicles, se minraliseront sous l'action des eaux et formeront alors d'inpuisables houillres. Rserve prcieuse que prpare la prvoyante nature pour ce moment o les hommes auront puis les mines des continents.
Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai de charmants alcyons stells aux couleurs roses, des actinies qui laissaient traner leur longue chevelure de tentacules, des mduses vertes, rouges, bleues, et particulirement ces grandes rhizostomes de Cuvier, dont l'ombrelle bleutre est borde d'un feston violet.
Toute cette journe du 22 fvrier se passa dans la mer de Sargasses, o les poissons, amateurs de plantes marines et de crustacs, trouvent une abondante nourriture. Le lendemain, l'Ocan avait repris son aspect accoutume.
Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 fvrier au 12 mars, le Nautilus,  tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec une vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine Nemo voulait videmment accomplir son programme sous-marin et je ne doutais pas qu'il ne songet, aprs avoir doubl le cap Horn,  revenir vers les mers australes du Pacifique.
Ned Land avait donc eu raison de craindre. Dans ces larges mers, prives d'les, il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen non plus de s'opposer aux volonts du capitaine Nemo. Le seul parti tait de se soumettre; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la force ou de la ruse, j'aimais  penser qu'on pourrait l'obtenir par la persuasion. Ce voyage termin, le capitaine Nemo ne consentirait-il pas  nous rendre la libert sous serment de ne jamais rvler son existence? Serment d'honneur que nous aurions tenu. Mais il fallait traiter cette dlicate question avec le capitaine. Or, serais-je bien venu  rclamer cette libert? Lui-mme n'avait-il pas dclar, ds le dbut et d'une faon formelle, que le secret de sa vie exigeait notre emprisonnement perptuel  bord du Nautilus? Mon silence, depuis quatre mois, ne devait-il pas lui paratre une acceptation tacite de cette situation? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas pour rsultat de donner des soupons qui pourraient nuire  nos projets, si quelque circonstance favorable se prsentait plus tard de les reprendre? Toutes ces raisons, je les pesais, je les retournais dans mon esprit, je les soumettais  Conseil qui n'tait pas moins embarrass que moi. En somme, bien que je ne fusse pas facile  dcourager, je comprenais que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en jour, surtout en ce moment o le capitaine Nemo courait en tmraire vers le sud de l'Atlantique!
Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionns plus haut, aucun incident particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine. Il travaillait. Dans la bibliothque je trouvais souvent des livres qu'il laissait entr'ouverts, et surtout des livres d'histoire naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins, feuillet par lui, tait couvert de notes en marge, qui contredisaient parfois mes thories et mes systmes. Mais le capitaine se contentait d'purer ainsi mon travail, et il tait rare qu'il discutt avec moi. Quelquefois, j'entendais rsonner les sons mlancoliques de son orgue, dont il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au milieu de la plus secrte obscurit, lorsque le Nautilus s'endormait dans les dserts de l'Ocan.
Pendant cette partie du voyage, nous navigumes des journes entires  la surface des flots. La mer tait comme abandonne. A peine quelques navires  voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap de Bonne-Esprance. Un jour nous fmes poursuivis par les embarcations d'un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque norme baleine d'un haut prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre  ces braves gens leur temps et leurs peines, et il termina la chasse en plongeant sous les eaux. Cet incident avait paru vivement intresser Ned Land. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait d regretter que notre ctac de tle ne pt tre frapp  mort par le harpon de ces pcheurs.
Les poissons observs par Conseil et par moi, pendant cette priode, diffraient peu de ceux que nous avions dj tudis sous d'autres latitudes. Les principaux furent quelques chantillons de ce terrible genre de cartilagineux, divis en trois sous-genres qui ne comptent pas moins de trente-deux espces: des squales-galonns, longs de cinq mtres,  tte dprime et plus large que le corps,  nageoire caudale arrondie, et dont le dos porte sept grandes bandes noires parallles et longitudinales puis des squales-perlons, gris cendr, percs de sept ouvertures branchiales et pourvus d'une seule nageoire dorsale place  peu prs vers le milieu du corps.
Passaient aussi de grands chiens de mer, poissons voraces s'il en fut. On a le droit de ne point croire aux rcits des pcheurs, mais voici ce qu'ils racontent. On a trouv dans le corps de l'un de ces animaux une tte de buffle et un veau tout entier; dans un autre, deux thons et un matelot en uniforme; dans un autre, un soldat avec son sabre; dans un autre enfin, un cheval avec son cavalier. Tout ceci,  vrai dire, n'est pas article de foi. Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se laissa prendre aux filets du Nautilus, et que je ne pus vrifier leur voracit.
Des troupes lgantes et foltres de dauphins nous accompagnrent pendant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six, chassant en meute comme les loups dans les campagnes d'ailleurs, non moins voraces que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de Copenhague, qui retira de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et quinze phoques. C'tait, il est vrai un paulard, appartenant  la plus grande espce connue, et dont la longueur dpasse quelquefois vingt-quatre pieds. Cette famille des delphiniens compte dix genres, et ceux que j'aperus tenaient du genre des delphinorinques, remarquables par un museau excessivement troit et quatre fois long comme le crne. Leur corps, mesurant trois mtres, noir en dessus, tait en dessous d'un blanc ros sem de petites taches trs rares.
Je citerai aussi, dans ces mers, de curieux chantillons de ces poissons de l'ordre des acanthoptrigiens et de la famille des scinoides. Quelques auteurs - plus potes que naturalistes - prtendent que ces poissons chantent mlodieusement, et que leurs voix runies forment un concert qu'un choeur de voix humaines ne saurait galer. Je ne dis pas non, mais ces scnes ne nous donnrent aucune srnade  notre passage, et je le regrette.
Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantit de poissons volants. Rien n'tait plus curieux que de voir les dauphins leur donner la chasse avec une prcision merveilleuse. Quelle que ft la porte de son vol, quelque trajectoire qu'il dcrivt, mme au-dessus du Nautilus, l'infortun poisson trouvait toujours la bouche du dauphin ouverte pour le recevoir. C'taient ou des pirapdes, ou des trigles-milans,  bouche lumineuse, qui, pendant la nuit, aprs avoir trac des raies de feu dans l'atmosphre, plongeaient dans les eaux sombres comme autant d'toiles filantes.
Jusqu'au 13 mars, notre navigation se continua dans ces conditions. Ce jour-l, le Nautilus fut employ  des expriences de sondages qui m'intressrent vivement.
Nous avions fait alors prs de treize mille lieues depuis notre dpart dans les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 45037' de latitude sud et 37053' de longitude ouest. C'taient ces mmes parages o le capitaine Denham de l'Hrald fila quatorze mille mtres de sonde sans trouver de fond. L aussi, le lieutenant Parcker de la frgate amricaine Congress n'avait pu atteindre le sol sous-marin par quinze mille cent quarante mtres.
Le capitaine Nemo rsolut d'envoyer son Nautilus  la plus extrme profondeur  fin de contrler ces diffrents sondages. Je me prparai  noter tous les rsultats de l'exprience. Les panneaux du salon furent ouverts, et les manoeuvres commencrent pour atteindre ces couches si prodigieusement recules.
On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les rservoirs. Peut-tre n'eussent-ils pu accrotre suffisamment la pesanteur spcifique du Nautilus. D'ailleurs, pour remonter, il aurait fallu chasser cette surcharge d'eau, et les pompes n'auraient pas t assez puissantes pour vaincre la pression extrieure.
Le capitaine Nemo rsolut d'aller chercher le fond ocanique par une diagonale suffisamment allonge, au moyen de ses plans latraux qui furent placs sous un angle de quarante-cinq degrs avec les lignes d'eau du Nautilus. Puis, l'hlice fut porte  son maximum de vitesse, et sa quadruple branche battit les flots avec une indescriptible violence.
Sous cette pousse puissante, la coque du Nautilus frmit comme une corde sonore et s'enfona rgulirement sous les eaux. Le capitaine et moi, posts dans le salon, nous suivions l'aiguille du manomtre qui dviait rapidement. Bientt fut dpasse cette zone habitable o rsident la plupart des poissons. Si quelques-uns de ces animaux ne peuvent vivre qu' la surface des mers ou des fleuves, d'autres, moins nombreux, se tiennent  des profondeurs assez grandes. Parmi ces derniers, j'observais l'hexanche, espce de chien de mer muni de six fentes respiratoires, le tlescope aux yeux normes, le malarmat-cuirass, aux thoracines grises, aux pectorales noires, que protgeait son plastron de plaques osseuses d'un rouge ple, puis enfin le grenadier, qui, vivant par douze cents mtres de profondeur, supportait alors une pression de cent vingt atmosphres.
Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observ des poissons  des profondeurs plus considrables.
" Des poissons? me rpondit-il, rarement. Mais dans l'tat actuel de la science, que prsume-t-on, que sait-on?
- Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches de l'Ocan, la vie vgtale disparat plus vite que la vie animale. On sait que, l o se rencontrent encore des tres anims, ne vgte plus une seule hydrophyte. On sait que les plerines, les hutres vivent par deux mille mtres d'eau, et que Mac Clintock, le hros des mers polaires, a retir une toile vivante d'une profondeur de deux mille cinq cents mtres. On sait que l'quipage du Bull-Dog,  de la Marine Royale, a pch une astrie par deux mille six cent vingt brasses, soit plus d'une lieue de profondeur. Mais, capitaine Nemo, peut-tre me direz-vous qu'on ne sait rien?
- Non, monsieur le professeur, rpondit le capitaine, je n'aurai pas cette impolitesse. Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez que des tres puissent vivre  de telles profondeurs?
- Je l'explique par deux raisons, rpondis-je. D'abord, parce que les courants verticaux, dtermins par les diffrences de salure et de densit des eaux, produisent un mouvement qui suffit  entretenir la vie rudimentaire des encrines et des astries.
- Juste, fit le capitaine.
- Ensuite, parce que, si l'oxygne est la base de la vie, on sait que la quantit d'oxygne dissous dans l'eau de mer augmente avec la profondeur au lieu de diminuer. et que la pression des couches basses contribue  l'y comprimer.
- Ah! on sait cela? rpondit le capitaine Nemo, d'un ton lgrement surpris. Eh bien, monsieur le professeur. on a raison de le savoir, car c'est la vrit. J'ajouterai, en effet, que la vessie natatoire des poissons renferme plus d'azote que d'oxygne, quand ces animaux sont pchs  la surface des eaux, et plus d'oxygne que d'azote, au contraire, quand ils sont tirs des grandes profondeurs. Ce qui donne raison  votre systme. Mais continuons nos observations. "
Mes regards se reportrent sur le manomtre. L'instrument indiquait une profondeur de six mille mtres. Notre immersion durait depuis une heure. Le Nautilus, glissant sur ses plans inclins, s'enfonait toujours. Les eaux dsertes taient admirablement transparentes et d'une diaphanit que rien ne saurait peindre. Une heure plus tard, nous tions par treize mille mtres - trois lieues et quart environ - et le fond de l'Ocan ne se laissait pas pressentir.
Cependant, par quatorze mille mtres, j'aperus des pics noirtres qui surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir  des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes mme, et la profondeur de ces abmes demeurait invaluable.
Le Nautilus descendit plus bas encore, malgr les puissantes pressions qu'il subissait. Je sentais ses tles trembler sous la jointure de leurs boulons; ses barreaux s'arquaient; ses cloisons gmissaient; les vitres du salon semblaient se gondoler sous la pression des eaux. Et ce solide appareil et cd sans doute. si, ainsi que l'avait dit son capitaine, il n'et t capable de rsister comme un bloc plein.
En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux, j'apercevais encore quelques coquilles, des serpuls, des spinorbis vivantes, et certains chantillons d'astries.
Mais bientt ces derniers reprsentants de la vie animale disparurent, et, au-dessous de trois lieues, le Nautilus dpassa les limites de l'existence sous-marine, comme fait le ballon qui s'lve dans les airs au-dessus des zones respirables. Nous avions atteint une profondeur de seize mille mtres - quatre lieues - et les flancs du Nautilus supportaient alors une pression de seize cents atmosphres, c'est--dire seize cents kilogrammes par chaque centimtre carr de sa surface!
" Quelle situation! m'criai-je. Parcourir dans ces rgions profondes o l'homme n'est jamais parvenu! Voyez, capitaine, voyez ces rocs magnifiques, ces grottes inhabites, ces derniers rceptacles du globe, o la vie n'est plus possible! Quels sites inconnus et pourquoi faut-il que nous soyons rduits  n'en conserver que le souvenir?
- Vous plairait-il, me demanda le capitaine Nemo, d'en rapporter mieux que le souvenir?
- Que voulez-vous dire par ces paroles?
- Je veux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue photographique de cette rgions sous-marine! "
Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif tait apport dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le milieu liquide clair lectriquement, se distribuait avec une clart parfaite. Nulle ombre, nulle dgradation de notre lumire factice. Le soleil n'et pas t plus favorable  une opration de cette nature. Le Nautilus,  sous la pousse de son hlice, matrise par l'inclinaison de ses plans, demeurait immobile. L'instrument fut braqu sur ces sites du fond ocanique, et en quelques secondes. nous avions obtenu un ngatif d'une extrme puret.
C'est l'preuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches primordiales qui n'ont jamais connu la lumire des cieux, ces granits infrieurs qui forment la puissante assise du globe, ces grottes profondes vides dans la masse pierreuse, ces profils d'une incomparable nettet et dont le trait terminal se dtache en noir, comme s'il tait d au pinceau de certains artistes flamands. Puis, au-del, un horizon de montagnes, une admirable ligne ondule qui compose les arrire-plans du paysage. Je ne puis dcrire cet ensemble de roches lisses. noires, polies, sans une mousse, sans une tache, aux formes trangement dcoupes et solidement tablies sur ce tapis de sable qui tincelait sous les jets de la lumire lectrique.
Cependant, le capitaine Nemo, aprs avoir termin son opration, m'avait dit:
" Remontons monsieur le professeur. Il ne faut pas abuser de cette situation ni exposer trop longtemps le Nautilus  de pareilles pressions.
- Remontons! rpondis-je.
- Tenez-vous bien. "
Je n'avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine me faisait cette recommandation, quand je fus prcipit sur le tapis.
Son hlice embraye sur un signal du capitaine, ses plans dresss verticalement, le Nautilus, emport comme un ballon dans les airs, s'enlevait avec une rapidit foudroyante. Il coupait la masse des eaux avec un frmissement sonore. Aucun dtail n'tait visible. En quatre minutes, il avait franchi les quatre lieues qui le sparaient de la surface de l'Ocan, et, aprs avoir merg comme un poisson volant, il retombait en faisant jaillir les flots  une prodigieuse hauteur.


CACHALOTS ET BALEINES

Pendant la nuit du 13 au 14 mars, le Nautilus reprit sa direction vers le sud. Je pensais qu' la hauteur du cap Horn, il mettrait le cap  l'ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour du monde. Il n'en fit rien et continua de remonter vers les rgions australes. O voulait-il donc aller? Au ple? C'tait insens. Je commenai  croire que les tmrits du capitaine justifiaient suffisamment les apprhensions de Ned Land.
Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets de fuite. Il tait devenu moins communicatif, presque silencieux. Je voyais combien cet emprisonnement prolong lui pesait. Je sentais ce qui s'amassait de colre en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine, ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa violence naturelle ne le portt  quelque extrmit.
Ce jour-l, 14 mars, Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre. Je leur demandai la raison de leur visite.
" Une simple question  vous poser, monsieur, me rpondit le Canadien.
- Parlez, Ned.
- Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait  bord du Nautilus?
- Je ne saurais le dire, mon ami.
- Il me semble, reprit Ned Land, que sa manoeuvre ne ncessite pas un nombreux quipage.
- En effet, rpondis-je, dans les conditions o il se trouve, une dizaine d'hommes au plus doivent suffire  le manoeuvrer.
- Eh bien, dit le Canadien, pourquoi y en aurait-il davantage?
- Pourquoi? " rpliquai-je.
Je regardai fixement Ned Land, dont les intentions taient faciles  deviner.
" Parce que, dis-je, si j'en crois mes pressentiments, si j'ai bien compris l'existence du capitaine, le Nautilus n'est pas seulement un navire. Ce doit tre un lieu de refuge pour ceux qui, comme son commandant, ont rompu toute relation avec la terre.
- Peut-tre, dit Conseil, mais enfin le Nautilus ne peut contenir qu'un certain nombre d'hommes, et monsieur ne pourrait-il valuer ce maximum?
- Comment cela, Conseil?
- Par le calcul. tant donn la capacit du navire que monsieur connat, et, par consquent, la quantit d'air qu'il renferme; sachant d'autre part ce que chaque homme dpense dans l'acte de la respiration, et comparant ces rsultats avec la ncessit o le Nautilus est de remonter toutes les vingt-quatre heures... "
La phrase de Conseil n'en finissait pas, mais je vis bien o il voulait en venir.
" Je te comprends, dis-je; mais ce calcul-l, facile  tablir d'ailleurs, ne peut donner qu'un chiffre trs incertain.
- N'importe, reprit Ned Land, en insistant.
- Voici le calcul, rpondis-je. Chaque homme dpense en une heure l'oxygne contenu dans cent litres d'air, soit en vingt-quatre heures l'oxygne contenu dans deux mille quatre cents litres. Il faut donc chercher combien de fois le Nautilus renferme deux mille quatre cents litres d'air.
- Prcisment, dit Conseil.
- Or, repris-je, la capacit du Nautilus tant de quinze cents tonneaux, et celle du tonneau de mille litres, le Nautilus renferme quinze cent mille litres d'air, qui, diviss par deux mille quatre cents... "
Je calculai rapidement au crayon:
"... donnent au quotient six cent vingt-cinq. Ce qui revient  dire que l'air contenu dans le Nautilus pourrait rigoureusement suffire  six cent vingt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures.
- Six cent vingt-cinq! rpta Ned.
- Mais tenez pour certain, ajoutai-je, que, tant passagers que marins ou officiers, nous ne formons pas la dixime partie de ce chiffre.
- C'est encore trop pour trois hommes! murmura Conseil.
- Donc, mon pauvre Ned, je ne puis que vous conseiller la patience.
- Et mme mieux que la patience, rpondit Conseil, la rsignation. "
Conseil avait employ le mot juste.
" Aprs tout, reprit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours au sud! Il faudra bien qu'il s'arrte, ne ft-ce que devant la banquise, et qu'il revienne vers des mers plus civilises! Alors, il sera temps de reprendre les projets de Ned Land. "
Le Canadien secoua la tte, passa la main sur son front, ne rpondit pas, et se retira.
" Que monsieur me permette de lui faire une observation, me dit alors Conseil. Ce pauvre Ned pense  tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout lui revient de sa vie passe. Tout lui semble regrettable de ce qui nous est interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le coeur gros. Il faut le comprendre. Qu'est-ce qu'il a  faire ici? Rien. Il n'est pas un savant comme monsieur, et ne saurait prendre le mme got que nous aux choses admirables de la mer. Il risquerait tout pour pouvoir entrer dans une taverne de son pays! "
Il est certain que la monotonie du bord devait paratre insupportable au Canadien, habitu  une vie libre et active. Les vnements qui pouvaient le passionner taient rares. Cependant, ce jour-l, un incident vint lui rappeler ses beaux jours de harponneur.
Vers onze heures du matin, tant  la surface de l'Ocan, le Nautilus tomba au milieu d'une troupe de baleines. Rencontre qui ne me surprit pas, car je savais que ces animaux, chasss  outrance, se sont rfugis dans les bassins des hautes latitudes.
Le rle jou par la baleine dans le monde marin, et son influence sur les dcouvertes gographiques, ont t considrables. C'est elle, qui, entranant  sa suite, les Basques d'abord, puis les Asturiens, les Anglais et les Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Ocan et les conduisit d'une extrmit de la terre  l'autre. Les baleines aiment  frquenter les mers australes et borales. D'anciennes lgendes prtendent mme que ces ctacs amenrent les pcheurs jusqu' sept lieues seulement du ple nord. Si le fait est faux, il sera vrai un jour et c'est probablement ainsi, en chassant la baleine dans les rgions arctiques ou antarctiques, que les hommes atteindront ce point inconnu du globe.
Nous tions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. Mais le mois d'octobre de ces latitudes nous donnait de belles journes d'automne. Ce fut le Canadien - il ne pouvait s'y tromper - qui signala une baleine  l'horizon dans l'est. En regardant attentivement, on voyait son dos noirtre s'lever et s'abaisser alternativement au-dessus des flots,  cinq milles du Nautilus. 
" Ah! s'cria Ned Land, si j'tais  bord d'un baleinier, voil une rencontre qui me ferait plaisir! C'est un animal de grande taille! Voyez avec quelle puissance ses vents rejettent des colonnes d'air et de vapeur! Mille diables! pourquoi faut-il que je sois enchan sur ce morceau de tle!
- Quoi! Ned, rpondis-je, vous n'tes pas encore revenu de vos vieilles ides de pche?
- Est-ce qu'un pcheur de baleines, monsieur, peut oublier son ancien mtier? Est-ce qu'on se lasse jamais des motions d'une pareille chasse?
- Vous n'avez jamais pch dans ces mers, Ned?
- Jamais, monsieur. Dans les mers borales seulement, et autant dans le dtroit de Bering que dans celui de Davis.
- Alors la baleine australe vous est encore inconnue. C'est la baleine franche que vous avez chasse jusqu'ici, et elle ne se hasarderait pas  passer les eaux chaudes de l'quateur.
- Ah! monsieur le professeur, que me dites-vous l? rpliqua le Canadien d'un ton passablement incrdule.
- Je dis ce qui est.
- Par exemple! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voil deux ans et demi, j'ai amarin prs du Groenland une baleine qui portait encore dans son flanc le harpon poinonn d'un baleinier de Bering. Or, je vous demande, comment aprs avoir t frapp  l'ouest de l'Amrique, l'animal serait venu se faire tuer  l'est, s'il n'avait, aprs avoir doubl, soit le cap Horn, soit le cap de Bonne Esprance, franchi l'quateur?
- Je pense comme l'ami Ned, dit Conseil, et j'attends ce que rpondra monsieur.
- Monsieur vous rpondra, mes amis, que les baleines sont localises, suivant leurs espces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. Et si l'un de ces animaux est venu du dtroit de Bring dans celui de Davis, c'est tout simplement parce qu'il existe un passage d'une mer  l'autre, soit sur les ctes de l'Amrique, soit sur celles de l'Asie.
- Faut-il vous croire? demanda le Canadien, en fermant un oeil.
- Il faut croire monsieur, rpondit Conseil.
- Ds lors, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais pch dans ces parages, je ne connais point les baleines qui les frquentent?
- Je vous l'ai dit, Ned.
- Raison de plus pour faire leur connaissance, rpliqua Conseil.
- Voyez! voyez! s'cria le Canadien la voix mue. Elle s'approche! Elle vient sur nous! Elle me nargue! Elle sait que je ne peux rien contre elle! "
Ned frappait du pied. Sa main frmissait en brandissant un harpon imaginaire.
" Ces ctacs, demanda-t-il, sont-ils aussi gros que ceux des mers borales?
- A peu prs, Ned.
- C'est que j'ai vu de grosses baleines, monsieur, des baleines qui mesuraient jusqu' cent pieds de longueur!
Je me suis mme laiss dire que le Hullamock et l'Umgallick des les Aloutiennes dpassaient quelquefois cent cinquante pieds.
- Ceci me parat exagr, rpondis-je. Ces animaux ne sont que des baleinoptres, pourvus de nageoires dorsales, et de mme que les cachalots, ils sont gnralement plus petits que la baleine franche.
- Ah! s'cria le Canadien, dont les regards ne quittaient pas l'Ocan, elle se rapproche, elle vient dans les eaux du Nautilus ! "
Puis, reprenant sa conversation:
" Vous parlez, dit-il, du cachalot comme d'une petite bte! On cite cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des ctacs intelligents. Quelques-uns, dit-on, se couvrent d'algues et de fucus. On les prend pour des lots. On campe dessus, on s'y installe, on fait du feu...
- On y btit des maisons, dit Conseil.
- Oui, farceur, rpondit Ned Land. Puis, un beau jour l'animal plonge et entrane tous ses habitants au fond de l'abme.
- Comme dans les voyages de Simbad le marin, rpliquai-je en riant.
- Ah! matre Land, il parat que vous aimez les histoires extraordinaires! Quels cachalots que les vtres! J'espre que vous n'y croyez pas!
- Monsieur le naturaliste, rpondit srieusement le Canadien, il faut tout croire de la part des baleines!
- Comme elle marche, celle-ci! Comme elle se drobe! 
- On prtend que ces animaux-l peuvent faire le tour du monde en quinze jours.
- Je ne dis pas non.
- Mais, ce que vous ne savez sans doute pas, monsieur Aronnax, c'est que, au commencement du monde, les baleines filaient plus rapidement encore.
- Ah! vraiment, Ned! Et pourquoi cela?
- Parce que alors, elles avaient la queue en travers, comme les poissons, c'est--dire que cette queue, comprime verticalement, frappait l'eau de gauche  droite et de droite  gauche. Mais le Crateur, s'apercevant qu'elles marchaient trop vite, leur tordit la queue, et depuis ce temps-l, elles battent les flots de haut en bas au dtriment de leur rapidit.
- Bon, Ned, dis-je, en reprenant une expression du Canadien, faut-il vous croire?
- Pas trop, rpondit Ned Land, et pas plus que si je vous disais qu'il existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille livres.
- C'est beaucoup, en effet, dis-je. Cependant, il faut avouer que certains ctacs acquirent un dveloppement considrable, puisque, dit-on, ils fournissent jusqu' cent vingt tonnes d'huile.
- Pour a, je l'ai vu, dit le Canadien.
- Je le crois volontiers, Ned, comme je crois que certaines baleines galent en grosseur cent lphants. Jugez des effets produits par une telle masse lance  toute vitesse!
- Est-il vrai, demanda Conseil, qu'elles peuvent couler des navires?
- Des navires, je ne le crois pas, rpondis-je. On raconte, cependant, qu'en 1820, prcisment dans ces mers du sud, une baleine se prcipita sur l'Essex et le fit reculer avec une vitesse de quatre mtres par seconde. Des lames pntrrent par l'arrire, et l'Essex sombra presque aussitt. "
Ned me regarda d'un air narquois.
" Pour mon compte, dit-il, j'ai reu un coup de queue de baleine - dans mon canot, cela va sans dire. Mes compagnons et moi, nous avons t lancs  une hauteur de six mtres. Mais auprs de la baleine de monsieur le professeur, la mienne n'tait qu'un baleineau.
- Est-ce que ces animaux-l vivent longtemps? demanda Conseil.
- Mille ans, rpondit le Canadien sans hsiter.
- Et comment le savez-vous, Ned?
- Parce qu'on le dit.
- Et pourquoi le dit-on?
- Parce qu'on le sait.
- Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le raisonnement sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque les pcheurs chassrent pour la premire fois les baleines, ces animaux avaient une taille suprieure  celle qu'ils acquirent aujourd'hui. On suppose donc, assez logiquement, que l'infriorit des baleines actuelles vient de ce qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur complet dveloppement. C'est ce qui a fait dire  Buffon que ces ctacs pouvaient et devaient mme vivre mille ans. Vous entendez? "
Ned Land n'entendait pas. Il n'coutait plus. La baleine s'approchait toujours. Il la dvorait des yeux.
" Ah! s'cria-t-il, ce n'est plus une baleine, c'est dix, c'est vingt, c'est un troupeau tout entier! Et ne pouvoir rien faire! Etre l pieds et poings lis!
- Mais, ami Ned, dit Conseil, pourquoi ne pas demander au capitaine Nemo la permission de chasser?... "
Conseil n'avait pas achev sa phrase, que Ned Land s'tait affal par le panneau et courait  la recherche du capitaine. Quelques instants aprs, tous deux reparaissaient sur la plate-forme.
Le capitaine Nemo observa le troupeau de ctacs qui se jouait sur les eaux  un mille du Nautilus. 
" Ce sont des baleines australes, dit-il. Il y a l la fortune d'une flotte de baleiniers.
- Eh! bien, monsieur, demanda le Canadien, ne pourrais-je leur donner la chasse, ne ft-ce que pour ne pas oublier mon ancien mtier de harponneur?
- A quoi bon, rpondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour dtruire! Nous n'avons que faire d'huile de baleine  bord.
- Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous nous avez autoriss  poursuivre un dugong!
- Il s'agissait alors de procurer de la viande frache  mon quipage. Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privilge rserv  l'homme, mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En dtruisant la baleine australe comme la baleine franche, tres inoffensifs et bons, vos pareils, matre Land, commettent une action blmable. C'est ainsi qu'ils ont dj dpeupl toute la baie de Baffin, et qu'ils anantiront une classe d'animaux utiles. Laissez donc tranquilles ces malheureux ctacs. Ils ont bien assez de leurs ennemis naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous vous en mliez. "
Je laisse  imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours de morale. Donner de semblables raisons  un chasseur, c'tait perdre ses paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait videmment pas ce qu'il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait raison. L'acharnement barbare et inconsidr des pcheurs fera disparatre un jour la dernire baleine de l'Ocan.
Ned Land siffla entre les dents son Yankee doodle, fourra ses mains dans ses poches et nous tourna le dos.
Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de ctacs, et s'adressant  moi:
" J'avais raison de prtendre, que sans compter l'homme, les baleines ont assez d'autres ennemis naturels. Celles-ci vont avoir affaire  forte partie avant peu. Apercevez-vous, monsieur Aronnax,  huit milles sous le vent ces points noirtres qui sont en mouvement?
- Oui, capitaine, rpondis-je.
- Ce sont des cachalots, animaux terribles que j'ai quelquefois rencontrs par troupes de deux ou trois cents! Quant  ceux-l, btes cruelles et malfaisantes, on a raison de les exterminer. "
Le Canadien se retourna vivement  ces derniers mots.
" Eh bien, capitaine, dis-je, il est temps encore, dans l'intrt mme des baleines...
- Inutile de s'exposer, monsieur le professeur. Le Nautilus suffira  disperser ces cachalots. Il est arm d'un peron d'acier qui vaut bien le harpon de matre Land, j'imagine. "
Le Canadien ne se gna pas pour hausser les paules. Attaquer des ctacs  coups d'peron! Qui avait jamais entendu parler de cela?
" Attendez, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo. Nous vous montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. Pas de piti pour ces froces ctacs. Ils ne sont que bouche et dents! "
Bouche et dents! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocphale, dont la taille dpasse quelque fois vingt-cinq mtres. La tte norme de ce ctac occupe environ le tiers de son corps. Mieux arm que la baleine, dont la mchoire suprieure est seulement garnie de fanons, il est muni de vingt-cinq grosses dents, hautes de vingt centimtres, cylindriques et coniques  leur sommet, et qui psent deux livres chacune. C'est  la partie suprieure de cette norme tte et dans de grandes cavits spares par des cartilages, que se trouvent trois  quatre cents kilogrammes de cette huile prcieuse, dite " blanc de baleine ". Le cachalot est un animal disgracieux, plutt ttard que poisson, suivant la remarque de Frdol. Il est mal construit, tant pour ainsi dire " manqu " dans toute la partie gauche de sa charpente, et n'y voyant gure que de l'oeil droit.
Cependant, le monstrueux troupeau s'approchait toujours. Il avait aperu les baleines et se prparait  les attaquer. On pouvait prjuger, d'avance, la victoire des cachalots, non seulement parce qu'ils sont mieux btis pour l'attaque que leurs inoffensifs adversaires. mais aussi parce qu'ils peuvent rester plus longtemps sous les flots, sans venir respirer  leur surface.
Il n'tait que temps d'aller au secours des baleines. Le Nautilus se mit entre deux eaux. Conseil, Ned et moi, nous prmes place devant les vitres du salon. Le capitaine Nemo se rendit prs du timonier pour manoeuvrer son appareil comme un engin de destruction. Bientt, je sentis les battements de l'hlice se prcipiter et notre vitesse s'accrotre.
Le combat tait dj commenc entre les cachalots et les baleines, lorsque le Nautilus arriva. Il manoeuvra de manire  couper la troupe des macrocphales. Ceux-ci, tout d'abord, se montrrent peu mus  la vue du nouveau monstre qui se mlait  la bataille. Mais bientt ils durent se garer de ses coups.
Quelle lutte! Ned Land lui-mme, bientt enthousiasm, finit par battre des mains. Le Nautilus n'tait plus qu'un harpon formidable, brandi par la main de son capitaine. Il se lanait contre ces masses charnues et les traversait de part en part, laissant aprs son passage deux grouillantes moitis d'animal. Les formidables coups de queue qui frappaient ses flancs, il ne les sentait pas. Les chocs qu'il produisait, pas davantage. Un cachalot extermin, il courait  un autre, virait sur place pour ne pas manquer sa proie, allant de l'avant, de l'arrire, docile  son gouvernail, plongeant quand le ctac s'enfonait dans les couches profondes, remontant avec lui lorsqu'il revenait  la surface, le frappant de plein ou d'charpe, le coupant ou le dchirant, et dans toutes les directions et sous toutes les allures, le perant de son terrible peron.
Quel carnage! Quel bruit  la surface des flots! Quels sifflements aigus et quels ronflements particuliers  ces animaux pouvants! Au milieu de ces couches ordinairement si paisibles, leur queue crait de vritables houles.
Pendant une heure se prolongea cet homrique massacre, auquel les macrocphales ne pouvaient se soustraire. Plusieurs fois, dix ou douze runis essayrent d'craser le Nautilus sous leur masse. On voyait,  la vitre, leur gueule norme pave de dents, leur oeil formidable. Ned Land, qui ne se possdait plus, les menaait et les injuriait. On sentait qu'ils se cramponnaient  notre appareil, comme des chiens qui coiffent un ragot sous les taillis. Mais le Nautilus, forant son hlice, les emportait, les entranait, ou les ramenait vers le niveau suprieur des eaux, sans se soucier ni de leur poids norme, ni de leurs puissantes treintes.
Enfin la masse des cachalots s'claircit. Les flots redevinrent tranquilles. Je sentis que nous remontions  la surface de l'Ocan. Le panneau fut ouvert, et nous nous prcipitmes sur la plate-forme.
La mer tait couverte de cadavres mutils. Une explosion formidable n'et pas divis, dchir, dchiquet avec plus de violence ces masses charnues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleutres sur le dos, blanchtres sous le ventre, et tout bossus d'normes protubrances. Quelques cachalots pouvants fuyaient  l'horizon. Les flots taient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles; et le Nautilus flottait au milieu d'une mer de sang.
Le capitaine Nemo nous rejoignit.
 " Eh bien, matre Land? dit-il.
- Eh bien, monsieur, rpondit le Canadien, chez lequel l'enthousiasme s'tait calm, c'est un spectacle terrible, en effet. Mais je ne suis pas un boucher, je suis un chasseur, et ceci n'est qu'une boucherie.
- C'est un massacre d'animaux malfaisants, rpondit le capitaine, et le Nautilus n'est pas un couteau de boucher.
- J'aime mieux mon harpon, rpliqua le Canadien.
- Chacun son arme ", rpondit le capitaine, en regardant fixement Ned Land.
Je craignais que celui-ci ne se laisst emporter  quelque violence qui aurait eu des consquences dplorables. Mais sa colre fut dtourne par la vue d'une baleine que le Nautilus accostait en ce moment.
L'animal n'avait pu chapper  la dent des cachalots. Je reconnus la baleine australe,  tte dprime, qui est entirement noire. Anatomiquement, elle se distingue de la baleine blanche et du Nord-Caper par la soudure des sept vertbres cervicales, et elle compte deux ctes de plus que ses congnres. Le malheureux ctac, couch sur le flanc, le ventre trou de morsures, tait mort. Au bout de sa nageoire mutile pendait encore un petit baleineau qu'il n'avait pu sauver du massacre. Sa bouche ouverte laissait couler l'eau qui murmurait comme un ressac  travers ses fanons.
Le capitaine Nemo conduisit le Nautilus prs du cadavre de l'animal. Deux de ses hommes montrent sur le flanc de la baleine, et je vis, non sans tonnement, qu'ils retiraient de ses mamelles tout le lait qu'elles contenaient, c'est--dire la valeur de deux  trois tonneaux.
Le capitaine m'offrit une tasse de ce lait encore chaud. Je ne pus m'empcher de lui marquer ma rpugnance pour ce breuvage. Il m'assura que ce lait tait excellent, et qu'il ne se distinguait en aucune faon du lait de vache.
Je le gotai et je fus de son avis. C'tait donc pour nous une rserve utile, car, ce lait, sous la forme de beurre sal ou de fromage, devait apporter une agrable varit  notre ordinaire.
De ce jour-l, je remarquai avec inquitude que les dispositions de Ned Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises, et je rsolus de surveiller de prs les faits et gestes du Canadien.


LA BANQUISE

Le Nautilus avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il suivait le cinquantime mridien avec une vitesse considrable. Voulait-il donc atteindre le ple? Je ne le pensais pas, car jusqu'ici toutes les tentatives pour s'lever jusqu' ce point du globe avaient chou. La saison, d'ailleurs, tait dj fort avance, puisque le 13 mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des rgions borales, qui commence la priode quinoxiale.
Le 14 mars, j'aperus des glaces flottantes par 55 de latitude, simples dbris blafards de vingt  vingt-cinq pieds, formant des cueils sur lesquels la mer dferlait. Le Nautilus se maintenait  la surface de l'Ocan. Ned Land, ayant dj pch dans les mers arctiques, tait familiaris avec ce spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous l'admirions pour la premire fois.
Dans l'atmosphre, vers l'horizon du sud, s'tendait une bande blanche d'un blouissant aspect. Les baleiniers anglais lui ont donn le nom de " ice-blinck ". Quelque pais que soient les nuages, ils ne peuvent l'obscurcir. Elle annonce la prsence d'un pack ou banc de glace.
En effet, bientt apparurent des blocs plus considrables dont l'clat se modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces masses montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en et trac les lignes ondules. D'autres, semblables  d'normes amthystes, se laissaient pntrer par la lumire. Celles-ci rverbraient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs cristaux. Celles-l, nuances des vifs reflets du calcaire, auraient suffi  la construction de toute une ville de marbre.
Plus nous descendions au sud, plus ces les flottantes gagnaient en nombre et en importance. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers. C'taient des ptrels, des damiers, des puffins, qui nous assourdissaient de leurs cris. Quelques-uns, prenant le Nautilus pour le cadavre d'une baleine, venaient s'y reposer et piquaient de coups de bec sa tle sonore.
Pendant cette navigation au milieu des glaces, le capitaine Nemo se tint souvent sur la plate-forme. Il observait avec attention ces parages abandonns. Je voyais son calme regard s'animer parfois. Se disait-il que dans ces mers polaires interdites  l'homme, il tait l chez lui, matre de ces infranchissables espaces? Peut-tre. Mais il ne parlait pas. Il restait immobile, ne revenant  lui que lorsque ses instincts de manoeuvrier reprenaient le dessus. Dirigeant alors son Nautilus avec une adresse consomme, il vitait habilement le choc de ces masses dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs milles sur une hauteur qui variait de soixante-dix  quatre-vingts mtres. Souvent l'horizon paraissait entirement ferm. A la hauteur du soixantime degr de latitude, toute passe avait disparu. Mais le capitaine Nemo, cherchant avec soin, trouvait bientt quelque troite ouverture par laquelle il se glissait audacieusement, sachant bien, cependant, qu'elle se refermerait derrire lui.
Ce fut ainsi que le Nautilus, guid par cette main habile, dpassa toutes ces glaces, classes, suivant leur forme ou leur grandeur, avec une prcision qui enchantait Conseil: icebergs ou montagnes, ice-fields ou champs unis et sans limites, drift-ice ou glaces flottantes, packs ou champs briss, nomms palchs quand ils sont circulaires, et streams lorsqu'ils sont faits de morceaux allongs.
La temprature tait assez basse. Le thermomtre, expos  l'air extrieur, marquait deux  trois degrs au-dessous de zro. Mais nous tions chaudement habills de fourrures, dont les phoques ou les ours marins avaient fait les frais. L'intrieur du Nautilus, rgulirement chauff par ses appareils lectriques, dfiait les froids les plus intenses. D'ailleurs, il lui et suffi de s'enfoncer  quelques mtres au-dessous des flots pour y trouver une temprature supportable.
Deux mois plus tt, nous aurions joui sous cette latitude d'un jour perptuel; mais dj la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures, et plus tard, elle devait jeter six mois d'ombre sur ces rgions circumpolaires.
Le 15 mars, la latitude des les New-Shetland et des Orkney du Sud fut dpasse. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus de phoques habitaient ces terres; mais les baleiniers anglais et amricains, dans leur rage de destruction, massacrant les adultes et les femelles pleines, l o existait l'animation de la vie, avaient laiss aprs eux le silence de la mort.
Le 16 mars, vers huit heures du matin, le Nautilus, suivant le cinquante-cinquime mridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les glaces nous entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon. Cependant, le capitaine Nemo marchait de passe en passe et s'levait toujours.
" Mais o va-t-il? demandai-je.
- Devant lui, rpondait Conseil. Aprs tout, lorsqu'il ne pourra pas aller plus loin, il s'arrtera.
- Je n'en jurerais pas! " rpondis-je.
Et, pour tre franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me dplaisait point. A quel degr m'merveillaient les beauts de ces rgions nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des attitudes superbes. Ici, leur ensemble formait une ville orientale, avec ses minarets et ses mosques innombrables. L, une cit croule et comme jete  terre par une convulsion du sol. Aspects incessamment varis par les obliques rayons du soleil, ou perdus dans les brumes grises au milieu des ouragans de neige. Puis, de toutes parts des dtonations, des boulements, de grandes culbutes d'icebergs, qui changeaient le dcor comme le paysage d'un diorama.
Lorsque le Nautilus tait immerg au moment o se rompaient ces quilibres, le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante intensit, et la chute de ces masses crait de redoutables remous jusque dans les couches profondes de l'Ocan. Le Nautilus roulait et tanguait alors comme un navire abandonne  la furie des lments.
Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous tions dfinitivement prisonniers; mais, l'instinct le guidant, sur le plus lger indice le capitaine Nemo dcouvrait des passes nouvelles. Il ne se trompait jamais en observant les minces filets d'eau bleutre qui sillonnaient les ice-fields. Aussi ne mettais-je pas en doute qu'il n'et aventur dj le Nautilus au milieu des mers antarctiques.
Cependant, dans la journe du 16 mars, les champs de glace nous barrrent absolument la route. Ce n'tait pas encore la banquise, mais de vastes ice-fields ciments par le froid. Cet obstacle ne pouvait arrter le capitaine Nemo, et il se lana contre l'ice-field avec une effroyable violence. Le Nautilus entrait comme un coin dans cette masse friable, et la divisait avec des craquements terribles. C'tait l'antique blier pouss par une puissance infinie. Les dbris de glace, haut projets, retombaient en grle autour de nous. Par sa seule force d'impulsion, notre appareil se creusait un chenal. Quelquefois, emport par son lan, il montait sur le champ de glace et l'crasait de son poids, ou par instants, enfourn sous l'ice-field, il le divisait par un simple mouvement de tangage qui produisait de larges dchirures.
Pendant ces journes, de violents grains nous assaillirent. Par certaines brumes paisses, on ne se ft pas vu d'une extrmit de la plate-forme  l'autre. Le vent sautait brusquement  tous les points du compas. La neige s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la briser  coups de pic. Rien qu' la temprature de cinq degrs au-dessous de zro, toutes les parties extrieures du Nautilus se recouvraient de glaces. Un grement n'aurait pu se manoeuvrer, car tous les garants eussent t engags dans la gorge des poulies. Un btiment sans voiles et m par un moteur lectrique qui se passait de charbon, pouvait seul affronter d'aussi hautes latitudes.
Dans ces conditions, le baromtre se tint gnralement trs bas. Il tomba mme  735'. Les indications de la boussole n'offraient plus aucune garantie. Ses aiguilles affoles marquaient des directions contradictoires, en s'approchant du ple magntique mridional qui ne se confond pas avec le sud du monde. En effet, suivant Hansten, ce ple est situ  peu prs par 70 de latitude et 130 de longitude, et d'aprs les observations de Duperrey, par 135 de longitude et 7030' de latitude. Il fallait faire alors des observations nombreuses sur les compas transports  diffrentes parties du navire et prendre une moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait  l'estime pour relever la route parcourue, mthode peu satisfaisante au milieu de ces passes sinueuses dont les points de repre changent incessamment.
Enfin, le 18 mars, aprs vingt assauts inutiles, le Nautilus se vit dfinitivement enray. Ce n'taient plus ni les streams, ni les palks, ni les ice-fields, mais une interminable et immobile barrire forme de montagnes soudes entre elles.
" La banquise! " me dit le Canadien.
Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous avaient prcd, c'tait l'infranchissable obstacle. Le soleil ayant un instant paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez exacte qui donnait notre situation par 5130' de longitude et 6739' de latitude mridionale. C'tait dj un point avanc des rgions antarctiques.
De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant nos yeux. Sous l'peron du Nautilus s'tendait une vaste plaine tourmente, enchevtre de blocs confus, avec tout ce ple-mle capricieux qui caractrise la surface d'un fleuve quelque temps avant la dbcle des glaces, mais sur des proportions gigantesques.  et l, des pics aigus, des aiguilles dlies s'levant  une hauteur de deux cents pieds; plus loin, une suite de falaises tailles  pic et revtues de teintes gristres, vastes miroirs qui refltaient quelques rayons de soleil  demi noys dans les brumes. Puis, sur cette nature dsole, un silence farouche,  peine rompu par le battement d'ailes des ptrels ou des puffins. Tout tait gel alors, mme le bruit.
Le Nautilus dut donc s'arrter dans son aventureuse course au milieu des champs de glace.
" Monsieur, me dit ce jour-l Ned Land, si votre capitaine va plus loin!
- Eh bien?
- Ce sera un matre homme.
- Pourquoi, Ned?
- Parce que personne ne peut franchir la banquise. Il est puissant, votre capitaine; mais, mille diables! il n'est pas plus puissant que la nature, et l o elle a mis des bornes, il faut que l'on s'arrte bon gr mal gr.
- En effet, Ned Land, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu'il y a derrire cette banquise! Un mur, voil ce qui m'irrite le plus!
- Monsieur a raison, dit Conseil. Les murs n'ont t invents que pour agacer les savants. Il ne devrait y avoir de murs nulle part.
- Bon! fit le Canadien. Derrire cette banquise, on sait bien ce qui se trouve.
- Quoi donc? demandai-je.
- De la glace, et toujours de la glace!
- Vous tes certain de ce fait, Ned, rpliquai-je, mais moi je ne le suis pas. Voil pourquoi je voudrais aller voir.
- Eh bien, monsieur le professeur, rpondit le Canadien, renoncez  cette ide. Vous tes arriv  la banquise, ce qui est dj suffisant, et vous n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son Nautilus. Et qu'il le veuille ou non, nous reviendrons vers le nord, c'est--dire au pays des honntes gens. "
Je dois convenir que Ned Land avait raison, et tant que les navires ne seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront s'arrter devant la banquise.
En effet, malgr ses efforts, malgr les moyens puissants employs pour disjoindre les glaces, le Nautilus fut rduit  l'immobilit. Ordinairement, qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir sur ses pas. Mais ici, revenir tait aussi impossible qu'avancer, car les passes s'taient refermes derrire nous, et pour peu que notre appareil demeurt stationnaire, il ne tarderait pas  tre bloqu. Ce fut mme ce qui arriva vers deux heures du soir, et la jeune glace se forma sur ses flancs avec une tonnante rapidit. Je dus avouer que la conduite du capitaine Nemo tait plus qu'imprudente.
J'tais en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine qui observait la situation depuis quelques instants, me dit:
" Eh bien, monsieur le professeur, qu'en pensez-vous? 
- Je pense que nous sommes pris, capitaine.
- Pris! Et comment l'entendez-vous?
- J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrire, ni d'aucun ct. C'est, je crois, ce qui s'appelle "pris", du moins sur les continents habits.
- Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le Nautilus ne pourra pas se dgager?
- Difficilement, capitaine, car la saison est dj trop avance pour que vous comptiez sur une dbcle des glaces.
- Ah! monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo d'un ton ironique, vous serez toujours le mme! Vous ne voyez qu'empchements et obstacles! Moi, je vous affirme que non seulement le Nautilus se dgagera, mais qu'il ira plus loin encore!
- Plus loin au sud? demandai-je en regardant le capitaine.
- Oui, monsieur, il ira au ple.
- Au ple! m'criai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incrdulit.
- Oui, rpondit froidement le capitaine, au ple antarctique,  ce point inconnu o se croisent tous les mridiens du globe. Vous savez si je fais du Nautilus ce que je veux. "
Oui! je le savais. Je savais cet homme audacieux jusqu' la tmrit! Mais vaincre ces obstacles qui hrissent le ple sud, plus inaccessible que ce ple nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs, n'tait-ce pas une entreprise absolument insense, et que, seul, l'esprit d'un fou pouvait concevoir!
Il me vint alors  l'ide de demander au capitaine Nemo s'il avait dj dcouvert ce ple que n'avait jamais foul le pied d'une crature humaine.
" Non, monsieur, me rpondit-il, et nous le dcouvrirons ensemble. L o d'autres ont chou, je n'chouerai pas. Jamais je n'ai promen mon Nautilus aussi loin sur les mers australes; mais, je vous le rpte, il ira plus loin encore.
- Je veux vous croire, capitaine, repris-je d'un ton un peu ironique. Je vous crois! Allons en avant! Il n'y a pas d'obstacles pour nous! Brisons cette banquise! Faisons-la sauter, et si elle rsiste, donnons des ailes au Nautilus, afin qu'il puisse passer par-dessus!
- Par-dessus? monsieur le professeur, rpondit tranquillement le capitaine Nemo. Non point par-dessus, mais par-dessous.
- Par-dessous! " m'criai-je.
Une subite rvlation des projets du capitaine venait d'illuminer mon esprit. J'avais compris. Les merveilleuses qualits du Nautilus allaient le servir encore dans cette surhumaine entreprise!
" Je vois que nous commenons  nous entendre, monsieur le professeur, me dit le capitaine, souriant  demi. Vous entrevoyez dj la possibilit - moi, je dirai le succs - de cette tentative. Ce qui est impraticable avec un navire ordinaire devient facile au Nautilus. Si un continent merge au ple, il s'arrtera devant ce continent. Mais si au contraire c'est la mer libre qui le baigne, il ira au ple mme!
- En effet, dis-je, entran par le raisonnement du capitaine, si la surface de la mer est solidifie par les glaces, ses couches infrieures sont libres, par cette raison providentielle qui a plac  un degr suprieur  celui de la conglation le maximum de densit de l'eau de mer. Et, si je ne me trompe, la partie immerge de cette banquise est  la partie mergeante comme quatre est  un?
- A peu prs, monsieur le professeur. Pour un pied que les icebergs ont au-dessus de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces montagnes de glaces ne dpassent pas une hauteur de cent mtres, elles ne s'enfoncent que de trois cents. Or, qu'est-ce que trois cents mtres pour le Nautilus?
- Rien, monsieur.
- Il pourra mme aller chercher  une profondeur plus grande cette temprature uniforme des eaux marines, et l nous braverons impunment les trente ou quarante degrs de froid de la surface.
- Juste, monsieur, trs juste, rpondis-je en m'animant.
- La seule difficult, reprit le capitaine Nemo, sera de rester plusieurs jours immergs sans renouveler notre provision d'air.
- N'est-ce que cela? rpliquai-je. Le Nautilus a de vastes rservoirs, nous les remplirons, et ils nous fourniront tout l'oxygne dont nous aurons besoin.
- Bien imagin, monsieur Aronnax, rpondit en souriant le capitaine. Mais ne voulant pas que vous puissiez m'accuser de tmrit, je vous soumets d'avance toutes mes objections.
- En avez-vous encore  faire?
- Une seule. Il est possible, si la mer existe au ple sud, que cette mer soit entirement prise, et, par consquent, que nous ne puissions revenir  sa surface!
- Bon, monsieur, oubliez-vous que le Nautilus est arm d'un redoutable peron, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre ces champs de glace qui s'ouvriront au choc?
- Eh! monsieur le professeur, vous avez des ides aujourd'hui!
- D'ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle, pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au ple sud comme au ple nord? Les ples du froid et les ples de la terre ne se confondent ni dans l'hmisphre austral ni dans l'hmisphre boral, et jusqu' preuve contraire, on doit supposer ou un continent ou un ocan dgag de glaces  ces deux points du globe.
- Je le crois aussi, monsieur Aronnax, rpondit le capitaine Nemo. Je vous ferai seulement observer qu'aprs avoir mis tant d'objections contre mon projet, maintenant vous m'crasez d'arguments en sa faveur. "
Le capitaine Nemo disait vrai. J'en tais arriv  le vaincre en audace! C'tait moi qui l'entranais au ple! Je le devanais, je le distanais... Mais non! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que toi le pour et le contre de la question, et il s'amusait  te voir emport dans les rveries de l'impossible!
Cependant, il n'avait pas perdu un instant. A un signal le second parut. Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur incomprhensible langage, et soit que le second et t antrieurement prvenu, soit qu'il trouvt le projet praticable, il ne laissa voir aucune surprise.
Mais si impassible qu'il ft il ne montra pas une plus complte impassibilit que Conseil, lorsque j'annonai  ce digne garon notre intention de pousser jusqu'au ple sud. Un " comme il plaira  monsieur " accueillit ma communication, et je dus m'en contenter. Quant  Ned Land, si jamais paules se levrent haut, ce furent celles du Canadien.
" Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous me faites piti!
- Mais nous irons au ple, matre Ned.
- Possible, mais vous n'en reviendrez pas! "
Et Ned Land rentra dans sa cabine, " pour ne pas faire un malheur ", dit-il en me quittant.
Cependant, les prparatifs de cette audacieuse tentative venaient de commencer. Les puissantes pompes du Nautilus refoulaient l'air dans les rservoirs et l'emmagasinaient  une haute pression. Vers quatre heures, le capitaine Nemo m'annona que les panneaux de la plate-forme allaient tre ferms. Je jetai un dernier regard sur l'paisse banquise que nous allions franchir. Le temps tait clair, l'atmosphre assez pure, le froid trs vif, douze degrs au-dessous de zro; mais le vent s'tant calm, cette temprature ne semblait pas trop insupportable.
Une dizaine d'hommes montrent sur les flancs du Nautilus et, arms de pics, ils cassrent la glace autour de la carne qui fut bientt dgage. Opration rapidement pratique, car la jeune glace tait mince encore. Tous nous rentrmes  l'intrieur. Les rservoirs habituels se remplirent de cette eau tenue libre  la flottaison. Le Nautilus ne tarda pas  descendre.
J'avais pris place au salon avec Conseil. Par la vitre ouverte, nous regardions les couches infrieures de l'Ocan austral. Le thermomtre remontait. L'aiguille du manomtre dviait sur le cadran.
A trois cents mtres environ, ainsi que l'avait prvu le capitaine Nemo, nous flottions sous la surface ondule de la banquise. Mais le Nautiluss'immergea plus bas encore. Il atteignit une profondeur de huit cents mtres. La temprature de l'eau, qui donnait douze degrs  la surface, n'en accusait plus que onze. Deux degrs taient dj gagnes. Il va sans dire que la temprature du Nautilus, leve par ses appareils de chauffage, se maintenait  un degr trs suprieur. Toutes les manoeuvres s'accomplissaient avec une extraordinaire prcision.
" On passera, n'en dplaise  monsieur, me dit Conseil.
- J'y compte bien! " rpondis-je avec le ton d'une profonde conviction.
Sous cette mer libre, le Nautilus avait pris directement le chemin de ple, sans s'carter du cinquante-deuxime mridien. De 6730'  90 vingt-deux degrs et demi en latitude restaient  parcourir, c'est--dire un peu plus de cinq cents lieues. Le Nautilus prit une vitesse moyenne de vingt-six milles  l'heure, la vitesse d'un train express. S'il la conservait, quarante heures lui suffisaient pour atteindre le ple.
Pendant une partie de la nuit, la nouveaut de la situation nous retint, Conseil et moi,  la vitre du salon. La mer s'illuminait sous l'irradiation lectrique du fanal. Mais elle tait dserte. Les poissons ne sjournaient pas dans ces eaux prisonnires. Ils ne trouvaient l qu'un passage pour aller de l'Ocan antarctique  la mer libre du ple. Notre marche tait rapide. On la sentait telle aux tressaillements de la longue coque d'acier.
Vers deux heures du matin, j'allai prendre quelques heures de repos. Conseil m'imita. En traversant les coursives, je ne rencontrai point le capitaine Nemo. Je supposai qu'il se tenait dans la cage du timonier.
Le lendemain 19 mars,  cinq heures du matin, je repris mon poste dans le salon. Le loch lectrique m'indiqua que la vitesse du Nautilus avait t modre. Il remontait alors vers la surface, mais prudemment, en vidant lentement ses rservoirs.
Mon coeur battait. Allions-nous merger et retrouver l'atmosphre libre du ple?
Non. Un choc m'apprit que le Nautilus avait heurt la surface infrieure de la banquise, trs paisse encore,  en juger par la matit du bruit. En effet, nous avions " touch " pour employer l'expression marine, mais en sens inverse et par mille pieds de profondeur. Ce qui donnait deux mille pieds de glaces au-dessus de nous, dont mille mergeaient. La banquise prsentait alors une hauteur suprieure  celle que nous avions releve sur ses bords. Circonstance peu rassurante.
Pendant cette journe, le Nautilus recommena plusieurs fois cette mme exprience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui plafonnait au-dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra par neuf cents mtres, ce qui accusait douze cents mtres d'paisseur dont deux cents mtres s'levaient au-dessus de la surface de l'Ocan. C'tait le double de sa hauteur au moment o le Nautilus s'tait enfonc sous les flots.
Je notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j'obtins ainsi le profil sous-marin de cette chane qui se dveloppait sous les eaux.
Le soir, aucun changement n'tait survenu dans notre situation. Toujours la glace entre quatre cents et cinq cents mtres de profondeur. Diminution vidente, mais quelle paisseur encore entre nous et la surface de l'Ocan!
Il tait huit heures alors. Depuis quatre heures dj, l'air aurait d tre renouvel  l'intrieur du Nautilus, suivant l'habitude quotidienne du bord. Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le capitaine Nemo n'et pas encore demand  ses rservoirs un supplment d'oxygne.
Mon sommeil fut pnible pendant cette nuit. Espoir et crainte m'assigeaient tour  tour. Je me relevai plusieurs fois. Les ttonnements du Nautilus continuaient. Vers trois heures du matin, j'observai que la surface infrieure de la banquise se rencontrait seulement par cinquante mtres de profondeur. Cent cinquante pieds nous sparaient alors de la surface des eaux. La banquise redevenait peu  peu ice-field. La montagne se refaisait la plaine.
Mes yeux ne quittaient plus le manomtre. Nous remontions toujours en suivant, par une diagonale, la surface resplendissante qui tincelait sous les rayons lectriques. La banquise s'abaissait en dessus et en dessous par des rampes allonges. Elle s'amincissait de mille en mille.
Enfin,  six heures du matin, ce jour mmorable du 19 mars, la porte du salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut.
" La mer libre! " me dit-il.


LE POLE SUD

Je me prcipitai vers la plate-forme. Oui! La mer libre. A peine quelques glaons pars, des icebergs mobiles; au loin une mer tendue; un monde d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous ces eaux qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert olive. Le thermomtre marquait trois degrs centigrades au-dessus de zro. C'tait comme un printemps relatif enferm derrire cette banquise, dont les masses loignes se profilaient sur l'horizon du nord.
" Sommes-nous au ple? demandai-je au capitaine, le coeur palpitant.
- Je l'ignore, me rpondit-il. A midi nous ferons le point.
- Mais le soleil se montrera-t-il  travers ces brumes? dis-je en regardant le ciel gristre.
- Si peu qu'il paraisse, il me suffira, rpondit le capitaine. "
A dix milles du Nautilus, vers le sud, un lot solitaire s'levait  une hauteur de deux cents mtres. Nous marchions vers lui, prudemment, car cette mer pouvait tre seme d'cueils.
Une heure aprs, nous avions atteint l'lot. Deux heures plus tard, nous achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre  cinq milles de circonfrence. Un troit canal le sparait d'une terre considrable, un continent peut-tre, dont nous ne pouvions apercevoir les limites.
L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypothses de Maury. L'ingnieur amricain a remarqu, en effet, qu'entre le ple sud et le soixantime parallle, la mer est couverte de glaces flottantes, de dimensions normes, qui ne se rencontrent jamais dans l'Atlantique nord. De ce fait, il a tir cette conclusion que le cercle antarctique renferme des terres considrables, puisque les icebergs ne peuvent se former en pleine mer, mais seulement sur des ctes. Suivant ses calculs, la masse des glaces qui enveloppent le ple austral forme une vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille kilomtres.
Cependant, le Nautilus,  par crainte d'chouer, s'tait arrt  trois encablures d'une grve que dominait un superbe amoncellement de roches. Le canot fut lanc  la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant les instruments, Conseil et moi, nous nous y embarqumes. Il tait dix heures du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute, ne voulait pas se dsavouer en prsence du ple sud.
Quelques coups d'aviron amenrent le canot sur le sable, o il s'choua. Au moment o Conseil allait sauter  terre, je le retins.
" Monsieur, dis-je au capitaine Nemo,  vous l'honneur de mettre pied le premier sur cette terre.
- Oui, monsieur, rpondit le capitaine, et si je n'hsite pas  fouler ce sol du ple, c'est que, jusqu'ici, aucun tre humain n'y a laiss la trace de ses pas. "
Cela dit, il sauta lgrement sur le sable. Une vive motion lui faisait battre le coeur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un petit promontoire, et l, les bras croiss, le regard ardent, immobile, muet, il sembla prendre possession de ces rgions australes. Aprs cinq minutes passes dans cette extase, il se retourna vers nous.
" Quand vous voudrez, monsieur ", me cria-t-il.
Je dbarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot.
Le sol sur un long espace prsentait un tuf de couleur rougetre, comme s'il et t de brique pile. Des scories, des coules de lave, des pierres ponces le recouvraient. On ne pouvait mconnatre son origine volcanique. En de certains endroits, quelques lgres fumerolles, dgageant une odeur sulfureuse, attestaient que les feux intrieurs conservaient encore leur puissance expansive. Cependant, ayant gravi un haut escarpement, je ne vis aucun volcan dans un rayon de plusieurs milles. On sait que dans ces contres antarctiques, James Ross a trouv les cratres de l'rbus et du Terror en pleine activit sur le cent soixante-septime mridien et par 7732' de latitude.
La vgtation de ce continent dsol me parut extrmement restreinte. Quelques lichens de l'espce Unsnea melanoxantha s'talaient sur les roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomes rudimentaires, sortes de cellules disposes entre deux coquilles quartzeuses, de longs fucus pourpres et cramoisis, supports sur de petites vessies natatoires et que le ressac jetait  la cte, composaient toute la maigre flore de cette rgion.
Le rivage tait parsem de mollusques, de petites moules, de patelles, de buccardes lisses, en forme de coeurs, et particulirement de clios au corps oblong et membraneux, dont la tte est forme de deux lobes arrondis. Je vis aussi des myriades de ces clios borales, longues de trois centimtres, dont la baleine avale un monde  chaque bouche. Ces charmants ptropodes, vritables papillons de la mer, animaient les eaux libres sur la lisire du rivage.
Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques arborescences corallignes, de celles qui suivant James Ross, vivent dans les mers antarctiques jusqu' mille mtres de profondeur; puis, de petits alcyons appartenant  l'espce procellaria pelagica,  ainsi qu'un grand nombre d'astries particulires  ces climats, et d'toiles de mer qui constellaient le sol.
Mais o la vie surabondait, c'tait dans les airs. L volaient et voletaient par milliers des oiseaux d'espces varies, qui nous assourdissaient de leurs cris. D'autres encombraient les roches, nous regardant passer sans crainte et se pressant familirement sous nos pas. C'taient des pingouins aussi agiles et souples dans l'eau, o on les a confondus parfois avec de rapides bonites, qu'ils sont gauches et lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et formaient des assembles nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de clameurs.
Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des chassiers, gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et conique, l'oeil encadr d'un cercle rouge. Conseil en fit provision, car ces volatiles, convenablement prpars, forment un mets agrable. Dans les airs passaient des albatros fuligineux d'une envergure de quatre mtres, justement appels les vautours de l'Ocan, des ptrels gigantesques, entre autres des quebrante-huesos,  aux ailes arques, qui sont grands mangeurs de phoques, des damiers, sortes de petits canards dont le dessus du corps est noir et blanc, enfin toute une srie de ptrels, les uns blanchtres, aux ailes bordes de brun, les autres bleus et spciaux aux mers antarctiques, ceux-l " si huileux, dis-je  Conseil, que les habitants des les Fro se contentent d'y adapter une mche avant de les allumer ".
" Un peu plus, rpondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites! Aprs a, on ne peut exiger que la nature les ait pralablement munis d'une mche! "
Aprs un demi-mille, le sol se montra tout cribl de nids de manchots, sortes de terriers disposs pour la ponte, et dont s'chappaient de nombreux oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques centaines, car leur chair noire est trs mangeable. Ils poussaient des braiements d'ne. Ces animaux, de la taille d'une oie, ardoiss sur le corps, blancs en dessous et cravats d'un lisr citron, se laissaient tuer  coups de pierre sans chercher  s'enfuir.
Cependant, la brume ne se levait pas, et,  onze heures, le soleil n'avait point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inquiter. Sans lui, pas d'observations possibles. Comment dterminer alors si nous avions atteint le ple?
Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement accoud sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait impatient, contrari. Mais qu'y faire? Cet homme audacieux et puissant ne commandait pas au soleil comme  la mer.
Midi arriva sans que l'astre du jour se ft montr un seul instant. On ne pouvait mme reconnatre la place qu'il occupait derrire le rideau de brume. Bientt cette brume vint  se rsoudre en neige.
" A demain ", me dit simplement le capitaine, et nous regagnmes le Nautilus au milieu des tourbillons de l'atmosphre.
Pendant notre absence, les filets avaient t tendus, et j'observai avec intrt les poissons que l'on venait de haler  bord. Les mers antarctiques servent de refuge  un trs grand nombre de migrateurs, qui fuient les temptes des zones moins leves pour tomber, il est vrai, sous la dent des marsouins et des phoques. Je notai quelques cottes australes, longs d'un dcimtre, espce de cartilagineux blanchtres traverss de bandes livides et arms d'aiguillons, puis des chimres antarctiques, longues de trois pieds, le corps trs allong, la peau blanche, argente et lisse, la tte arrondie, le dos muni de trois nageoires, le museau termin par une trompe qui se recourbe vers la bouche. Je gotai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgr l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort.
La tempte de neige dura jusqu'au lendemain. Il tait impossible de se tenir sur la plate-forme. Du salon o je notais les incidents de cette excursion au continent polaire, j'entendais les cris des ptrels et des albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le Nautilus ne resta pas immobile, et, prolongeant la cte, il s'avana encore d'une dizaine de milles au sud, au milieu de cette demi-clart que laissait le soleil en rasant les bords de l'horizon.
Le lendemain 20 mars, la neige avait cess. Le froid tait un peu plus vif. Le thermomtre marquait deux degrs au-dessous de zro. Les brouillards se levrent, et j'esprai que, ce jour-l, notre observation pourrait s'effectuer.
Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit, Conseil et moi, et nous mit  terre. La nature du sol tait la mme, volcanique. Partout des traces de laves, de scories, de basaltes, sans que j'aperusse le cratre qui les avait vomis. Ici comme l-bas, des myriades d'oiseaux animaient cette partie du continent polaire. Mais cet empire, ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de mammifres marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. C'taient des phoques d'espces diverses, les uns tendus sur le sol, les autres couchs sur des glaons en drive, plusieurs sortant de la mer ou y rentrant. Ils ne se sauvaient pas  notre approche, n'ayant jamais eu affaire  l'homme, et j'en comptais l de quoi approvisionner quelques centaines de navires.
" Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas accompagns!
- Pourquoi cela, Conseil?
- Parce que l'enrag chasseur aurait tout tu.
- Tout, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous n'aurions pu empcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns de ces magnifiques ctacs. Ce qui et dsoblig le capitaine Nemo, car il ne verse pas inutilement le sang des btes inoffensives.
- Il a raison.
- Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas dj class ces superbes chantillons de la faune marine?
- Monsieur sait bien, rpondit Conseil, que je ne suis pas trs ferr sur la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux...
- Ce sont des phoques et des morses.
- Deux genres, qui appartiennent  la famille des pinnipdes, se hta de dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des unguiculs, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifres, embranchement des vertbrs.
- Bien, Conseil, rpondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses, se divisent en espces, et si je ne me trompe, nous aurons ici l'occasion de les observer. Marchons. "
Il tait huit heures du matin. Quatre heures nous restaient  employer jusqu'au moment o le soleil pourrait tre utilement observ. Je dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s'chancrait dans la falaise granitique du rivage.
L, je puis dire qu' perte de vue autour de nous, les terres et les glaons taient encombrs de mammifres marins, et je cherchais involontairement du regard le vieux Prote, le mythologique pasteur qui gardait ces immenses troupeaux de Neptune. C'taient particulirement des phoques. Ils formaient des groupes distincts, mles et femelles, le pre veillant sur sa famille, la mre allaitant ses petits, quelques jeunes, dj forts, s'mancipant  quelques pas. Lorsque ces mammifres voulaient se dplacer, ils allaient par petits sauts dus  la contraction de leur corps, et ils s'aidaient assez gauchement de leur imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur congnre, forme un vritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur lment par excellence, ces animaux  l'pine dorsale mobile, au bassin troit, au poil ras et serr, aux pieds palms, nagent admirablement. Au repos et sur terre, ils prenaient des attitudes extrmement gracieuses. Aussi, les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux velouts et limpides, leurs poses charmantes, et les potisant  leur manire, mtamorphosrent-ils les mles en tritons, et les femelles en sirnes.
Je fis remarquer  Conseil le dveloppement considrable des lobes crbraux chez ces intelligents ctacs. Aucun mammifre, l'homme except, n'a la matire crbrale plus riche. Aussi, les phoques sont-ils susceptibles de recevoir une certaine ducation; ils se domestiquent aisment, et je pense, avec certains naturalistes, que. convenablement dresss, ils pourraient rendre de grands services comme chiens de pche.
La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable. Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles externes - diffrant en cela des otaries dont l'oreille est saillante - j'observai plusieurs varits de stnorhynques, longs de trois mtres, blancs de poils,  ttes de bull-dogs, arms de dix dents  chaque mchoire, quatre incisives en haut et en bas et deux grandes canines dcoupes en forme de fleur de lis. Entre eux se glissaient des lphants marins, sortes de phoques  trompe courte et mobile, les gants de l'espce, qui sur une circonfrence de vingt pieds mesuraient une longueur de dix mtres. Ils ne faisaient aucun mouvement  notre approche.
 " Ce ne sont pas des animaux dangereux? me demanda Conseil.
- Non, rpondis-je,  moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque dfend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il mette en pices l'embarcation des pcheurs.
- Il est dans son droit, rpliqua Conseil.
- Je ne dis pas non. "
Deux milles plus loin, nous tions arrts par le promontoire qui couvrait la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb  la mer et cumait sous le ressac. Au-del clataient de formidables rugissements, tels qu'un troupeau de ruminants en et pu produire.
" Bon, fit Conseil, un concert de taureaux?
- Non, dis-je, un concert de morses. Ils se battent?
- Ils se battent ou ils jouent.
- N'en dplaise  monsieur, il faut voir cela.
- Il faut le voir, Conseil. "
Et nous voil franchissant les roches noirtres, au milieu d'boulements imprvus, et sur des pierres que la glace rendait fort glissantes. Plus d'une fois, je roulai au dtriment de mes reins. Conseil, plus prudent ou plus solide, ne bronchait gure, et me relevait, disant:
" Si monsieur voulait avoir la bont d'carter les jambes, monsieur conserverait mieux son quilibre. "
Arriv  l'arte suprieure du promontoire, j'aperus une vaste plaine blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'taient des hurlements de joie, non de colre.
Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par la disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives manquent  leur mchoire infrieure, et quant aux canines suprieures, ce sont deux dfenses longues de quatre-vingts centimtres qui en mesurent trente-trois  la circonfrence de leur alvole. Ces dents, faites d'un ivoire compact et sans stries, plus dur que celui des lphants, et moins prompt  jaunir, sont trs recherches. Aussi les morses sont-ils en butte  une chasse inconsidre qui les dtruira bientt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs, massacrant indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en dtruisent chaque anne plus de quatre mille.
En passant auprs de ces curieux animaux, je pus les examiner  loisir, car ils ne se drangeaient pas. Leur peau tait paisse et rugueuse, d'un ton fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni. Quelques-uns avaient une longueur de quatre mtres. Plus tranquilles et moins craintifs que leurs congnres du nord, ils ne confiaient point  des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur campement.
Aprs avoir examin cette cit des morses, je songeai  revenir sur mes pas. Il tait onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans des conditions favorables pour observer, je voulais tre prsent  son opration. Cependant, je n'esprais pas que le soleil se montrt ce jour-l. Des nuages crass sur l'horizon le drobaient  nos yeux. Il semblait que cet astre jaloux ne voult pas rvler  des tres humains ce point inabordable du globe.
Cependant, je songeai  revenir vers le Nautilus.  Nous suivmes un troit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures et demie, nous tions arrivs au point du dbarquement. Le canot chou avait dpos le capitaine  terre. Je l'aperus debout sur un bloc ce basalte. Ses instruments taient prs de lui. Son regard se fixait sur l'horizon du nord, prs duquel le soleil dcrivait alors sa courbe allonge.
Je pris place auprs de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et, ainsi que la veille, le soleil ne se montra pas.
C'tait une fatalit. L'observation manquait encore. Si demain elle ne s'accomplissait pas, il faudrait renoncer dfinitivement  relever notre situation.
En effet, nous tions prcisment au 20 mars. Demain, 21, jour de l'quinoxe, rfraction non compte, le soleil disparatrait sous l'horizon pour six mois, et avec sa disparition commencerait la longue nuit polaire. Depuis l'quinoxe de septembre, il avait merg de l'horizon septentrional, s'levant par des spirales allonges jusqu'au 21 dcembre. A cette poque, solstice d't de ces contres borales, il avait commenc  redescendre, et le lendemain, il devait leur lancer ses derniers rayons.
Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo.
" Vous aviez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je n'obtiens la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre cette opration. Mais aussi, prcisment parce que les hasards de ma navigation m'ont amen, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera facile  relever, si,  midi, le soleil se montre  nos yeux.
- Pourquoi, capitaine?
- Parce que, lorsque l'astre du jour dcrit des spirales si allonges, il est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de l'horizon, et les instruments sont exposs  commettre de graves erreurs.
- Comment procderez-vous donc?
- Je n'emploierai que mon chronomtre, me rpondit le capitaine Nemo. Si demain, 21 mars,  midi, le disque du soleil, en tenant compte de la rfraction, est coup exactement par l'horizon du nord, c'est que je suis au ple sud.
- En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas mathmatiquement rigoureuse, parce que l'quinoxe ne tombe pas ncessairement  midi.
- Sans doute, monsieur, mais l'erreur ne sera pas de cent mtres, et il ne nous en faut pas davantage. A demain donc. "
Le capitaine Nemo retourna  bord. Conseil et moi, nous restmes jusqu' cinq heures  arpenter la plage, observant et tudiant. Je ne rcoltai aucun objet curieux, si ce n'est un oeuf de pingouin, remarquable par sa grosseur, et qu'un amateur et pay plus de mille francs. Sa couleur isabelle, les raies et les caractres qui l'ornaient comme autant d'hiroglyphes, en faisaient un bibelot rare. Je le remis entre les mains de Conseil, et le prudent garon, au pied sr, le tenant comme une prcieuse porcelaine de Chine, le rapporta intact au Nautilus.
L je dposai cet oeuf rare sous une des vitrines du muse. Je soupai avec apptit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le got rappelait celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans avoir invoqu, comme un Indou, les faveurs de l'astre radieux.
Le lendemain, 21 mars, ds cinq heures du matin, je montai sur la plate-forme. J'y trouvai le capitaine Nemo.
" Le temps se dgage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Aprs djeuner, nous nous rendrons  terre pour choisir un poste d'observation. "
Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener avec moi. L'obstin Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnit comme sa fcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Aprs tout, je ne regrettai pas son enttement dans cette circonstance. Vritablement, il y avait trop de phoques  terre, et il ne fallait pas soumettre ce pcheur irrflchi  cette tentation.
Le djeuner termin, je me rendis  terre. Le Nautilus s'tait encore lev de quelques milles pendant la nuit. Il tait au large,  une grande lieue d'une cte, que dominait un pic aigu de quatre a cinq cents mtres. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes de l'quipage, et les instruments, c'est--dire un chronomtre, une lunette et un baromtre.
Pendant notre traverse, je vis de nombreuses baleines qui appartenaient aux trois espces particulires aux mers australes, la baleine franche ou " right-whale " des Anglais, qui n'a pas de nageoire dorsale, le hump-back, baleinoptre  ventre pliss, aux vastes nageoires blanchtres, qui malgr son nom, ne forment pourtant pas des ailes, et le fin-back, brun-jauntre, le plus vif des ctacs. Ce puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il projette  une grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui ressemblent  des tourbillons de fume. Ces diffrents mammifres s'battaient par troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du ple antarctique servait maintenant de refuge aux ctacs trop vivement traqus par les chasseurs.
Je remarquai galement de longs cordons blanchtres de salpes, sortes de mollusques agrgs, et des mduses de grande taille qui se balanaient entre le remous des lames.
A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'claircissait. Les nuages fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide des eaux. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans doute faire son observatoire. Ce fut une ascension pnible sur des laves aigus et des pierres ponces, au milieu d'une atmosphre souvent sature par les manations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine, pour un homme dshabitu de fouler la terre, gravissait les pentes les plus raides avec une souplesse, une agilit que je ne pouvais galer, et qu'et envie un chasseur d'isards.
Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moiti porphyre, moiti basalte. De l, nos regards embrassaient une vaste mer qui, vers le nord traait nettement sa ligne terminale sur le fond du ciel. A nos pieds, des champs blouissants de blancheur. Sur notre tte, un ple azur, dgag de brumes. Au nord, le disque du soleil comme une boule de feu dj corne par le tranchant de l'horizon. Du sein des eaux s'levaient en gerbes magnifiques des jets liquides par centaines. Au loin, le Nautilus,  comme un ctac endormi. Derrire nous, vers le sud et l'est, une terre immense, un amoncellement chaotique de rochers et de glaces dont on n'apercevait pas la limite.
Le capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement sa hauteur au moyen du baromtre, car il devait en tenir compte dans son observation.
A midi moins le quart, le soleil, vu alors par rfraction seulement, se montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur ce continent abandonn,  ces mers que l'homme n'a jamais sillonnes encore.
Le capitaine Nemo, muni d'une lunette  rticules, qui, au moyen d'un miroir, corrigeait la rfraction, observa l'astre qui s'enfonait peu  peu au-dessous de l'horizon en suivant une diagonale trs allonge. Je tenais le chronomtre. Mon coeur battait fort. Si la disparition du demi-disque du soleil concidait avec le midi du chronomtre, nous tions au ple mme.
" Midi! m'criai-je.
- Le ple sud! " rpondit le capitaine Nemo d'une voix grave, en me donnant la lunette qui montrait l'astre du jour prcisment coup en deux portions gales par l'horizon.
Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter peu  peu sur ses rampes.
En ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon paule, me dit:
" Monsieur, en 1600, le Hollandais Ghritk, entran par les courants et les temptes, atteignit 64 de latitude sud et dcouvrit les New-Shetland. En 1773, le 17 janvier, l'illustre Cook, suivant le trente-huitime mridien, arriva par 6730' de latitude. et en 1774, le 30 janvier, sur le cent-neuvime mridien, il atteignit 7115' de latitude. En 1819, le Russe Bellinghausen se trouva sur le soixante-neuvime parallle, et en 1821, sur le soixante-sixime par 111 de longitude ouest. En 1820, l'Anglais Brunsfield fut arrt sur le soixante-cinquime degr. La mme anne, l'Amricain Morrel, dont les rcits sont douteux, remontant sur le quarante-deuxime mridien, dcouvrait la mer libre par 7014' de latitude. En 1825, l'Anglais Powell ne pouvait dpasser le soixante-deuxime degr. La mme anne, un simple pcheur de phoques, l'Anglais Weddel s'levait jusqu' 7214' de latitude sur le trente-cinquime mridien, et jusqu' 7415' sur le trente-sixime. En 1829, l'Anglais Forster, commandant le Chanficleer, prenait possession du continent antarctique par 6326' de latitude et 6626' de longitude. En 1831, l'Anglais Bisco, le ler fvrier, dcouvrait la terre d'Enderby par 6850' de latitude, en 1832, le 5 fvrier, la terre d'Adlade par 67 de latitude. et le 21 fvrier, la terre de Graham par 6445' de latitude. En 1838, le Franais Dumont d'Urville, arrt devant la banquise par 6257' de latitude, relevait la terre Louis-Philippe; deux ans plus tard, dans une nouvelle pointe au sud, il nommait par 6630', le 21 janvier, la terre Adlie, et huit jours aprs, par 6440', la cte Clarie. En 1838, l'Anglais Wilkes s'avanait jusqu'au soixante-neuvime parallle sur le centime mridien. En 1839, l'Anglais Balleny dcouvrait la terre Sabrina, sur la limite du cercle polaire. Enfin, en 1842, l'Anglais James Ross, montant l'rbus et le Terror, le 12 janvier, par 7656' de latitude et 1717' de longitude est, trouvait la terre Victoria; le 23 du mme mois, il relevait le soixante-quatorzime parallle, le plus haut point atteint jusqu'alors; le 27, il tait par 768', le 28, par 7732', le 2 fvrier, par 784', et en 1842, il revenait au soixante-onzime degr qu'il ne put dpasser. Eh bien, moi, capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j'ai atteint le ple sud sur le quatre-vingt-dixime degr, et je prends possession de cette partie du globe gale au sixime des continents reconnus.
- Au nom de qui, capitaine?
- Au mien, monsieur! "
Et ce disant, le capitaine Nemo dploya un pavillon noir, portant un N d'or cartel sur son tamine. Puis, se retournant vers l'astre du jour dont les derniers rayons lchaient l'horizon de la mer:
" Adieu, soleil! s'cria-t-il. Disparais, astre radieux! Couche-toi sous cette mer libre. et laisse une nuit de six mois tendre ses ombres sur mon nouveau domaine! "


ACCIDENT OU INCIDENT

Le lendemain, 22 mars,  six heures du matin, les prparatifs de dpart furent commencs. Les dernires lueurs du crpuscule se fondaient dans la nuit. Le froid tait vif. Les constellations resplendissaient avec une surprenante intensit. Au znith brillait cette admirable Croix du Sud, l'toile polaire des rgions antarctiques.
Le thermomtre marquait douze degrs au-dessous de zro, et quand le vent frachissait, il causait de piquantes morsures. Les glaons se multipliaient sur l'eau libre. La mer tendait  se prendre partout. De nombreuses plaques noirtres, tales  sa surface, annonaient la prochaine formation de la jeune glace. videmment, le bassin austral, gel pendant les six mois de l'hiver, tait absolument inaccessible. Que devenaient les baleines pendant cette priode? Sans doute, elles allaient par-dessous la banquise chercher des mers plus praticables. Pour les phoques et les morses, habitus  vivre sous les plus durs climats, ils restaient sur ces parages glacs. Ces animaux ont l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir toujours ouverts. C'est  ces trous qu'ils viennent respirer; quand les oiseaux, chasss par le froid, ont migr vers le nord, ces mammifres marins demeurent les seuls matres du continent polaire.
Cependant, les rservoirs d'eau s'taient remplis, et le Nautilusdescendait lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arrta. Son hlice battit les flots, et il s'avana droit au nord avec une vitesse de quinze milles  l'heure. Vers le soir, il flottait dj sous l'immense carapace glace de la banquise.
Les panneaux du salon avaient t ferms par prudence, car la coque du Nautilus pouvait se heurter  quelque bloc immerg. Aussi, je passai cette journe  mettre mes notes au net. Mon esprit tait tout entier  ses souvenirs du ple. Nous avions atteint ce point inaccessible sans fatigues, sans danger, comme si notre wagon flottant et gliss sur les rails d'un chemin de fer. Et maintenant, le retour commenait vritablement. Me rserverait-il encore de pareilles surprises? Je le pensais, tant la srie des merveilles sous-marines est inpuisable! Cependant, depuis cinq mois et demi que le hasard nous avait jets  ce bord, nous avions franchi quatorze mille lieues, et sur ce parcours plus tendu que l'quateur terrestre, combien d'incidents ou curieux ou terribles avaient charm notre voyage: la chasse dans les forts de Crespo, l'chouement du dtroit de Torrs, le cimetire de corail, les pcheries de Ceylan, le tunnel arabique, les feux de Santorin, les millions de la baie du Vigo, l'Atlantide, le ple sud! Pendant la nuit, tous ces souvenirs, passant de rve en rve, ne laissrent pas mon cerveau sommeiller un instant.
A trois heures du matin, je fus rveill par un choc violent. Je m'tais redress sur mon lit et j'coutais au milieu de l'obscurit, quand je fus prcipit brusquement au milieu de la chambre. videmment, le Nautilus donnait une bande considrable aprs avoir touch.
Je m'accotai aux parois et je me tranai par les coursives jusqu'au salon qu'clairait le plafond lumineux. Les meubles taient renverss. Heureusement, les vitrines, solidement saisies par le pied, avaient tenu bon. Les tableaux de tribord, sous le dplacement de la verticale se collaient aux tapisseries, tandis que ceux de bbord s'en cartaient d'un pied par leur bordure infrieure. Le Nautilus tait donc couch sur tribord, et, de plus, compltement immobile,
A l'intrieur j'entendais un bruit de pas, des voix confuses. Mais le capitaine Nemo ne parut pas. Au moment o j'allais quitter le salon, Ned Land et Conseil entrrent.
" Qu'y a-t-il? leur dis-je aussitt.
- Je venais le demander  monsieur, rpondit Conseil.
- Mille diables! s'cria le Canadien, je le sais bien moi! Le Nautilusa touch, et  en juger par la gte qu'il donne, je ne crois pas qu'il s'en tire comme la premire fois dans le dtroit de Torrs.
- Mais au moins, demandai-je, est-il revenu  la surface de la mer?
- Nous l'ignorons, rpondit Conseil.
- Il est facile de s'en assurer ", rpondis-je.
Je consultai le manomtre. A ma grande surprise, il indiquait une profondeur de trois cent soixante mtres.
" Qu'est-ce que cela veut dire? m'criai-je.
- Il faut interroger le capitaine Nemo, dit Conseil.
- Mais o le trouver? demanda Ned Land.
- Suivez-moi ", dis-je  mes deux compagnons.
Nous quittmes le salon. Dans la bibliothque, personne. A l'escalier central, au poste de l'quipage, personne. Je supposai que le capitaine Nemo devait tre post dans la cage du timonier. Le mieux tait d'attendre. Nous revnmes tous trois au salon.
Je passerai sous silence les rcriminations du Canadien. Il avait beau jeu pour s'emporter. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout  son aise, sans lui rpondre.
Nous tions ainsi depuis vingt minutes, cherchant  surprendre les moindres bruits qui se produisaient  l'intrieur du Nautilus, quand le capitaine Nemo entra. Il ne sembla pas nous voir. Sa physionomie, habituellement si impassible, rvlait une certaine inquitude. Il observa silencieusement la boussole, le manomtre, et vint poser son doigt sur un point du planisphre, dans cette partie qui reprsentait les mers australes.
Je ne voulus pas l'interrompre. Seulement, quelques instants plus tard, lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis en retournant contre lui une expression dont il s'tait servi au dtroit de Torrs:
" Un incident, capitaine?
- Non, monsieur, rpondit-il, un accident cette fois.
- Grave?
- Peut-tre.
- Le danger est-il immdiat?
- Non.
- Le Nautilus s'est chou?
- Oui.
- Et cet chouement est venu?...
- D'un caprice de la nature, non de l'impritie des hommes. Pas une faute n'a t commise dans nos manoeuvres. Toutefois, on ne saurait empcher l'quilibre de produire ses effets. On peut braver les lois humaines, mais non rsister aux lois naturelles. "
Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer  cette rflexion philosophique. En somme, sa rponse ne m'apprenait rien.
" Puis-je savoir, monsieur, lui demandai-je, quelle est la cause de cet accident?
- Un norme bloc de glace, une montagne entire s'est retourne, me rpondit-il. Lorsque les icebergs sont mins  leur base par des eaux plus chaudes ou par des chocs ritrs, leur centre de gravit remonte. Alors ils se retournent en grand, ils culbutent. C'est ce qui est arriv. L'un de ces blocs, en se renversant, a heurt le Nautilus qui flottait sous les eaux. Puis, glissant sous sa coque et le relevant avec une irrsistible force, il l'a ramen dans des couches moins denses, o il se trouve couch sur le flanc.
Mais ne peut-on dgager le Nautilus en vidant ses rservoirs, de manire  le remettre en quilibre?
- C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre les pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manomtre. Elle indique que le Nautilus remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et jusqu' ce qu'un obstacle arrte son mouvement ascensionnel, notre position ne sera pas change. "
En effet, le Nautilus donnait toujours la mme bande sur tribord. Sans doute, il se redresserait, lorsque le bloc s'arrterait lui-mme. Mais  ce moment, qui sait si nous n'aurions pas heurt la partie suprieure de la banquise, si nous ne serions pas effroyablement presss entre les deux surfaces glaces?
Je rflchissais  toutes les consquences de cette situation. Le capitaine Nemo ne cessait d'observer le manomtre. Le Nautilus, depuis la chute de l'iceberg, avait remont de cent cinquante pieds environ, mais il faisait toujours le mme angle avec la perpendiculaire.
Soudain un lger mouvement se fit sentir dans la coque. videmment, le Nautilus se redressait un peu. Les objets suspendus dans le salon reprenaient sensiblement leur position normale. Les parois se rapprochaient de la verticalit. Personne de nous ne parlait. Le coeur mu, nous observions, nous sentions le redressement. Le plancher redevenait horizontal sous nos pieds. Dix minutes s'coulrent.
" Enfin, nous sommes droit! m'cria-je.
- Oui, dit le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte du salon.
- Mais flotterons-nous? lui demandai-je.
- Certainement, rpondit-il, puisque les rservoirs ne sont pas encore vids, et que vids, le Nautilus devra remonter  la surface de la mer. "
Le capitaine sortit, et je vis bientt que, par ses ordres, on avait arrt la marche ascensionnelle du Nautilus. En effet, il aurait bientt heurt la partie infrieure de la banquise, et mieux valait le maintenir entre deux eaux.
" Nous l'avons chapp belle! dit alors Conseil.
- Oui. Nous pouvions tre crass entre ces blocs de glace, ou tout au moins emprisonns. Et alors, faute de pouvoir renouveler l'air... Oui! nous l'avons chapp belle!
- Si c'est fini! " murmura Ned Land.
Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilit, et je ne rpondis pas. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent en ce moment, et la lumire extrieure fit irruption  travers la vitre dgage.
Nous tions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit; mais,  une distance de dix mtres, sur chaque ct du Nautilus,  s'levait une blouissante muraille de glace. Au-dessus et au-dessous, mme muraille. Au-dessus, parce que la surface infrieure de la banquise se dveloppait comme un plafond immense. Au-dessous, parce que le bloc culbut, ayant gliss peu  peu, avait trouv sur les murailles latrales deux points d'appui qui le maintenaient dans cette position. Le Nautilus tait emprisonn dans un vritable tunnel de glace, d'une largeur de vingt mtres environ, rempli d'une eau tranquille. Il lui tait donc facile d'en sortir en marchant soit en avant soit en arrire, et de reprendre ensuite,  quelques centaines de mtres plus bas, un libre passage sous la banquise.
Le plafond lumineux avait t teint, et cependant, le salon resplendissait d'une lumire intense. C'est que la puissante rverbration des parois de glace y renvoyait violemment les nappes du fanal. Je ne saurais peindre l'effet des rayons voltaques sur ces grands blocs capricieusement dcoups, dont chaque angle, chaque arte, chaque facette, jetait une lueur diffrente, suivant la nature des veines qui couraient dans la glace. Mine blouissante de gemmes, et particulirement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet vert des meraudes.  et l des nuances opalines d'une douceur infinie couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu dont l'oeil ne pouvait soutenir l'clat. La puissance du fanal tait centuple, comme celle d'une lampe  travers les lames lenticulaires d'un phare de premier ordre.
" Que c'est beau! Que c'est beau! s'cria Conseil.
- Oui! dis-je, c'est un admirable spectacle. N'est-ce pas, Ned?
- Eh! mille diables! oui, riposta Ned Land. C'est superbe! Je rage d'tre forc d'en convenir. On n'a jamais rien vu de pareil. Mais ce spectacle-l pourra nous coter cher. Et, s'il faut tout dire, je pense que nous voyons ici des choses que Dieu a voulu interdire aux regards de l'homme! "
Ned avait raison. C'tait trop beau. Tout  coup, un cri de Conseil me fit retourner.
" Qu'y a-t-il? demandai-je.
- Que monsieur ferme les yeux! que monsieur ne regarde pas! "
Conseil, ce disant, appliquait vivement ses mains sur ses paupires.
" Mais qu'as-tu, mon garon?
- Je suis bloui, aveugl! "
Mes regards se portrent involontairement vers la vitre, mais je ne pus supporter le feu qui la dvorait.
Je compris ce qui s'tait pass. Le Nautilus venait de se mettre en marche  grande vitesse. Tous les clats tranquilles des murailles de glace s'taient alors changs en raies fulgurantes. Les feux de ces myriades de diamants se confondaient. Le Nautilus,  emport par son hlice, voyageait dans un fourreau d'clairs.
Les panneaux du salon se refermrent alors. Nous tenions nos mains sur nos yeux tout imprgns de ces lueurs concentriques qui flottent devant la rtine, lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frappe. Il fallut un certain temps pour calmer le trouble de nos regards.
Enfin, nos mains s'abaissrent.
" Ma foi, je ne l'aurais jamais cru, dit Conseil.
- Et moi, je ne le crois pas encore! riposta le Canadien.
- Quand nous reviendrons sur terre, ajouta Conseil, blass sur tant de merveilles de la nature, que penserons-nous de ces misrables continents et des petits ouvrages sortis de la main des hommes! Non! le monde habit n'est plus digne de nous! "
De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent  quel degr d'bullition tait mont notre enthousiasme. Mais le Canadien ne manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide.
" Le monde habit! dit-il en secouant la tte. Soyez tranquille, ami Conseil, nous n'y reviendrons pas! "
Il tait alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit  l'avant du Nautilus. Je compris que son peron venait de heurter un bloc de glace. Ce devait tre une fausse manoeuvre, car ce tunnel sous-marin, obstru de blocs, n'offrait pas une navigation facile. Je pensai donc que le capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces obstacles ou suivrait les sinuosits du tunnel. En tout cas, la marche en avant ne pouvait tre absolument enraye. Toutefois, contre mon attente, le Nautilus prit un mouvement rtrograde trs prononc.
" Nous revenons en arrire? dit Conseil.
- Oui, rpondis-je. Il faut que, de ce ct, le tunnel soit sans issue.
- Et alors?...
- Alors, dis-je, la manoeuvre est bien simple. Nous retournerons sur nos pas, et nous sortirons par l'orifice sud. Voil tout. "
En parlant ainsi, je voulais paratre plus rassur que je ne l'tais rellement. Cependant le mouvement rtrograde du Nautilus s'acclrait, et marchant  contre hlice, il nous entranait avec une grande rapidit.
" Ce sera un retard, dit Ned.
- Qu'importe, quelques heures de plus ou de moins, pourvu qu'on sorte.
- Oui, rpta Ned Land, pourvu qu'on sorte! "
Je me promenai pendant quelques instants du salon  la bibliothque. Mes compagnons assis, se taisaient. Je me jetai bientt sur un divan, et je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement.
Un quart d'heure aprs, Conseil, s'tant approch de moi, me dit:
" Est-ce bien intressant ce que lit monsieur?
- Trs intressant, rpondis-je.
- Je le crois. C'est le livre de monsieur que lit monsieur!
- Mon livre? "
En effet, je tenais  la main l'ouvrage des Grands Fonds sous-marins. Je ne m'en doutais mme pas. Je fermai le livre et repris ma promenade. Ned et Conseil se levrent pour se retirer.
" Restez, mes amis, dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu'au moment o nous serons sortis de cette impasse.
- Comme il plaira  monsieur ", rpondit Conseil.
Quelques heures s'coulrent. J'observais souvent les instruments suspendus  la paroi du salon. Le manomtre indiquait que le Nautilus se maintenait  une profondeur constante de trois cents mtres, la boussole. qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait  une vitesse de vingt milles  l'heure, vitesse excessive dans un espace aussi resserr. Mais le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait trop se hter, et qu'alors, les minutes valaient des sicles.
A huit heures vingt-cinq, un second choc eut lieu. A l'arrire, cette fois. Je plis. Mes compagnons s'taient rapprochs de moi. J'avais saisi la main de Conseil. Nous nous interrogions du regard, et plus directement que si les mots eussent interprt notre pense.
En ce moment, le capitaine entra dans le salon. J'allai  lui.
" La route est barre au sud? lui demandai-je.
- Oui, monsieur. L'iceberg en se retournant a ferm toute issue.
- Nous sommes bloqus?
- Oui. "


FAUTE D'AIR

Ainsi, autour du Nautilus, au-dessus, au-dessous, un impntrable mur de glace. Nous tions prisonniers de la banquise! Le Canadien avait frapp une table de son formidable poing. Conseil se taisait. Je regardai le capitaine. Sa figure avait repris son impassibilit habituelle. Il s'tait crois les bras. Il rflchissait. Le Nautilus ne bougeait plus.
Le capitaine prit alors la parole:
" Messieurs, dit-il d'une voix calme, il y a deux manires de mourir dans les conditions o nous sommes. "
Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de mathmatiques qui fait une dmonstration  ses lves.
" La premire, reprit-il, c'est de mourir crass. La seconde, c'est de mourir asphyxis. Je ne parle pas de la possibilit de mourir de faim, car les approvisionnements du Nautilus dureront certainement plus que nous. Proccupons-nous donc des chances d'crasement ou d'asphyxie.
- Quant  l'asphyxie, capitaine, rpondis-je, elle n'est pas  craindre, car nos rservoirs sont pleins.
- Juste, reprit le capitaine Nemo, mais ils ne donneront que deux jours d'air. Or, voil trente-six heures que nous sommes enfouis sous les eaux, et dj l'atmosphre alourdie du Nautilus demande  tre renouvele. Dans quarante-huit heures, notre rserve sera puise.
- Eh bien, capitaine, soyons dlivrs avant quarante-huit heures!
- Nous le tenterons, du moins, en perant la muraille qui nous entoure.
- De quel ct? demandai-je.
- C'est ce que la sonde nous apprendra. Je vais chouer le Nautilussur le banc infrieur, et mes hommes, revtus de scaphandres, attaqueront l'iceberg par sa paroi la moins paisse.
- Peut-on ouvrir les panneaux du salon?
- Sans inconvnient. Nous ne marchons plus. "
Le capitaine Nemo sortit. Bientt des sifflements m'apprirent que l'eau s'introduisait dans les rservoirs. Le Nautilus s'abaissa lentement et reposa sur le fond de glace par une profondeur de trois cent cinquante mtres, profondeur  laquelle tait immerg le banc de glace infrieur.
" Mes amis, dis-je, la situation est grave, mais je compte sur votre courage et sur votre nergie.
- Monsieur, me rpondit le Canadien, ce n'est pas dans ce moment que je vous ennuierai de mes rcriminations. Je suis prt  tout faire pour le salut commun.
- Bien, Ned, dis-je en tendant la main au Canadien.
- J'ajouterai, reprit-il, qu'habile  manier le pic comme le harpon, si je puis tre utile au capitaine, il peut disposer de moi.
- Il ne refusera pas votre aide. Venez, Ned. "
Je conduisis le Canadien  la chambre ou les hommes du Nautilusrevtaient leurs scaphandres. Je fis part au capitaine de la proposition de Ned, qui fut accepte. Le Canadien endossa son costume de mer et fut aussitt prt que ses compagnons de travail. Chacun d'eux portait sur son dos l'appareil Rouquayrol auquel les rservoirs avaient fourni un large continent d'air pur. Emprunt considrable, mais ncessaire, fait  la rserve du Nautilus. Quant aux lampes Ruhmkorff, elles devenaient inutiles au milieu de ces eaux lumineuses et satures de rayons lectriques.
Lorsque Ned fut habill, je rentrai dans le salon dont les vitres taient dcouvertes, et, post prs de Conseil. j'examinai les couches ambiantes qui supportaient le Nautilus. 
Quelques instants aprs, nous voyions une douzaine d'hommes de l'quipage prendre pied sur le banc de glace, et parmi eux Ned Land, reconnaissable  sa haute taille. Le capitaine Nemo tait avec eux.
Avant de procder au creusement des murailles, il fit pratiquer des sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De longues sondes furent enfonces dans les parois latrales; mais aprs quinze mtres, elles taient encore arrtes par l'paisse muraille. Il tait inutile de s'attaquer  la surface plafonnante, puisque c'tait la banquise elle-mme qui mesurait plus de quatre cents mtres de hauteur. Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface infrieure. L dix mtres de parois nous sparaient de l'eau. Telle tait l'paisseur de cet ice-field. Ds lors, il s'agissait d'en dcouper un morceau gal en superficie  la ligne de flottaison du Nautilus. C'tait environ six mille cinq cents mtres cubes  dtacher, afin de creuser un trou par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace.
Le travail fut immdiatement commenc et conduit avec une infatigable opinitret. Au lieu de creuser autour du Nautilus, ce qui et entran de plus grandes difficults, le capitaine Nemo fit dessiner l'immense fosse  huit mtres de sa hanche de bbord. Puis ses hommes la taraudrent simultanment sur plusieurs points de sa circonfrence. Bientt. Le pic attaqua vigoureusement cette matire compacte, et de gros blocs furent dtachs de la masse. Par un curieux effet de pesanteur spcifique, ces blocs, moins lourds que l'eau, s'envolaient pour ainsi dire  la vote du tunnel. qui s'paississait par le haut de ce dont il diminuait vers le bas. Mais peu importait, du moment que la paroi infrieure s'amincissait d'autant.
Aprs deux heures d'un travail nergique, Ned Land rentra puis. Ses compagnons et lui furent remplacs par de nouveaux travailleurs auxquels nous nous joignmes, Conseil et moi. Le second du Nautilus nous dirigeait.
L'eau me parut singulirement froide, mais je me rchauffai promptement en maniant le pic. Mes mouvements taient trs libres, bien qu'ils se produisissent sous une pression de trente atmosphres.
Quand je rentrai, aprs deux heures de travail, pour prendre quelque nourriture et quelque repos, je trouvai une notable diffrence entre le fluide pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphre du Nautilus, dj charg d'acide carbonique. L'air n'avait pas t renouvel depuis quarante-huit heures, et ses qualits vivifiantes taient considrablement affaiblies. Cependant, en un laps de douze heures, nous n'avions enlev qu'une tranche de glace paisse d'un mtre sur la superficie dessine, soit environ six cents mtres cubes. En admettant que le mme travail ft accompli par douze heures, il fallait encore cinq nuits et quatre jours pour mener  bonne fin cette entreprise.
" Cinq nuits et quatre jours! dis-je  mes compagnons, et nous n'avons que pour deux jours d'air dans les rservoirs.
- Sans compter, rpliqua Ned, qu'une fois sortis de cette damne prison, nous serons encore emprisonns sous la banquise et sans communication possible avec l'atmosphre! "
Rflexion juste. Qui pouvait alors prvoir le minimum de temps ncessaire  notre dlivrance? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas touffs avant que le Nautilus et pu revenir  la surface des flots? tait-il destin  prir dans ce tombeau de glace avec tous ceux qu'il renfermait? La situation paraissait terrible. Mais chacun l'avait envisage en face, et tous taient dcids  faire leur devoir jusqu'au bout.
Suivant mes prvisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un mtre fut enleve  l'immense alvole. Mais, le matin, quand, revtu de mon scaphandre, je parcourus la masse liquide par une temprature de six  sept degrs au-dessous de zro, je remarquai que les murailles latrales se rapprochaient peu  peu. Les couches d'eau loignes de la fosse, que n'chauffaient pas le travail des hommes et le jeu des outils, marquaient une tendance  se solidifier. En prsence de ce nouveau et imminent danger, que devenaient nos chances de salut, et comment empcher la solidification de ce milieu liquide, qui et fait clater comme du verre les parois du Nautilus?
Je ne fis point connatre ce nouveau danger  mes deux compagnons. A quoi bon risquer d'abattre cette nergie qu'ils employaient au pnible travail du sauvetage? Mais, lorsque je fus revenu  bord? je fis observer au capitaine Nemo cette grave complication.
" Je le sais, me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les plus terribles conjonctures. C'est un danger de plus, mais je ne vois aucun moyen d'y parer. La seule chance de salut, c'est d'aller plus vite que la solidification. Il s'agit d'arriver premiers. Voil tout. "
Arriver premiers! Enfin, j'aurais d tre habitu  ces faons de parler!
Cette journe, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec opinitret. Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'tait quitter le Nautilus,  c'tait respirer directement cet air pur emprunt aux rservoirs et fourni par les appareils, c'tait abandonner une atmosphre appauvrie et vicie.
Vers le soir, la fosse s'tait encore creuse d'un mtre. Quand je rentrai  bord, je faillis tre asphyxi par l'acide carbonique dont l'air tait satur. Ah! que n'avions-nous les moyens chimiques qui eussent permis de chasser ce gaz dltre! L'oxygne ne nous manquait pas. Toute cette eau en contenait une quantit considrable et en la dcomposant par nos puissantes piles, elle nous et restitu le fluide vivifiant. J'y avais bien song, mais  quoi bon, puisque l'acide carbonique, produit de notre respiration, avait envahi toutes les parties du navire. Pour l'absorber, il et fallu remplir des rcipients de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette matire manquait  bord, et rien ne la pouvait remplacer
Ce soir-l, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses rservoirs, et lancer quelques colonnes d'air pur  l'intrieur du Nautilus. Sans cette prcaution, nous ne nous serions pas rveills.
Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant le cinquime mtre. Les parois latrales et la surface infrieure de la banquise s'paississaient visiblement. Il tait vident qu'elles se rejoindraient avant que le Nautilus ft parvenu  se dgager. Le dsespoir me prit un instant. Mon pic fut prs de s'chapper de mes mains. A quoi bon creuser, si je devais prir touff, cras par cette eau qui se faisait pierre, un supplice que la frocit des sauvages n'et pas mme invent. Il me semblait que j'tais entre les formidables mchoires d'un monstre qui se rapprochaient irrsistiblement.
En ce moment, le capitaine Nemo, dirigeant le travail, travaillant lui-mme, passa prs de moi. Je le touchai de la main et lui montrai les parois de notre prison. La muraille de tribord s'tait avance  moins de quatre mtres de la coque du Nautilus. 
Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. Nous rentrmes  bord. Mon scaphandre t, je l'accompagnai dans le salon.
" Monsieur Aronnax, me dit-il, il faut tenter quelque hroque moyen, ou nous allons tre scells dans cette eau solidifie comme dans du ciment.
- Oui! dis-je, mais que faire?
- Ah! s'cria-t-il, si mon Nautilus tait assez fort pour supporter cette pression sans en tre cras?
- Eh bien? demandai-je, ne saisissant pas l'ide du capitaine.
- Ne comprenez-vous pas, reprit-il, que cette conglation de l'eau nous viendrait en aide! Ne voyez-vous pas que par sa solidification, elle ferait clater ces champs de glace qui nous emprisonnent, comme elle fait, en se gelant, clater les pierres les plus dures! Ne sentez-vous pas qu'elle serait un agent de salut au lieu d'tre un agent de destruction!
- Oui, capitaine, peut-tre. Mais quelque rsistance  l'crasement que possde le Nautilus, il ne pourrait supporter cette pouvantable pression et s'aplatirait comme une feuille de tle.
- Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours de la nature, mais sur nous-mmes. Il faut s'opposer  cette solidification. Il faut l'enrayer. Non seulement, les parois latrales se resserrent, mais il ne reste pas dix pieds d'eau  l'avant ou  l'arrire du Nautilus.  La conglation nous gagne de tous les cts.
- Combien de temps, demandai-je, l'air des rservoirs nous permettra-t-il de respirer  bord? "
Le capitaine me regarda en face.
" Aprs-demain, dit-il, les rservoirs seront vides! "
Une sueur froide m'envahit. Et cependant, devais-je m'tonner de cette rponse? Le 22 mars, le Nautilus s'tait plong sous les eaux libres du ple. Nous tions au 26. Depuis cinq jours, nous vivions sur les rserves du bord! Et ce qui restait d'air respirable, il fallait le conserver aux travailleurs. Au moment o j'cris ces choses, mon impression est tellement vive encore, qu'une terreur involontaire s'empare de tout mon tre, et que l'air semble manquer  mes poumons!
Cependant, le capitaine Nemo rflchissait, silencieux, immobile. Visiblement, une ide lui traversait l'esprit. Mais il paraissait la repousser. Il se rpondait ngativement  lui-mme. Enfin, ces mots s'chapprent de ses lvres!
" L'eau bouillante! murmura-t-il.
- L'eau bouillante? m'criai-je.
- Oui, monsieur. Nous sommes renferms dans un espace relativement restreint. Est-ce que des jets d'eau bouillante, constamment injecte par les pompes du Nautilus, n'lveraient pas la temprature de ce milieu et ne retarderaient pas sa conglation?
- Il faut l'essayer, dis-je rsolument.
- Essayons, monsieur le professeur. "
Le thermomtre marquait alors moins sept degrs  l'extrieur. Le capitaine Nemo me conduisit aux cuisines o fonctionnaient de vastes appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par vaporation. Ils se chargrent d'eau, et toute la chaleur lectrique des piles fut lance  travers les serpentins baigns par le liquide. En quelques minutes, cette eau avait atteint cent degrs. Elle fut dirige vers les pompes pendant qu'une eau nouvelle la remplaait au fur et  mesure. La chaleur dveloppe par les piles tait telle que l'eau froide, puise  la mer, aprs avoir seulement travers les appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe.
L'injection commena, et trois heures aprs, le thermomtre marquait extrieurement six degrs au-dessous de zro. C'tait un degr de gagn. Deux heures plus tard, le thermomtre n'en marquait que quatre.
" Nous russirons, dis-je au capitaine, aprs avoir suivi et contrl par de nombreuses remarques les progrs de l'opration.
- Je le pense, me rpondit-il. Nous ne serons pas crass. Nous n'avons plus que l'asphyxie  craindre. "
Pendant la nuit, la temprature de l'eau remonta a un degr au-dessous de zro. Les injections ne purent la porter  un point plus lev. Mais comme la conglation de l'eau de mer ne se produit qu' moins deux degrs, je fus enfin rassur contre les dangers de la solidification.
Le lendemain, 27 mars, six mtres de glace avaient t arrachs de l'alvole. Quatre mtres seulement restaient  enlever. C'taient encore quarante-huit heures de travail. L'air ne pouvait plus tre renouvel  l'intrieur du Nautilus. Aussi, cette journe alla-t-elle toujours en empirant.
Une lourdeur intolrable m'accabla. Vers trois heures du soir, ce sentiment d'angoisse fut port en moi  un degr violent. Des billements me disloquaient les mchoires. Mes poumons haletaient en cherchant ce fluide comburant, indispensable  la respiration, et qui se rarfiait de plus en plus. Une torpeur morale s'empara de moi. J'tais tendu sans force, presque sans connaissance. Mon brave Conseil, pris des mmes symptmes, souffrant des mmes souffrances, ne me quittait plus. Il me prenait la main, il m'encourageait, et je l'entendais encore murmurer:
" Ah! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air  monsieur! "
Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi.
Si notre situation,  tous, tait intolrable  l'intrieur, avec quelle hte, avec quel bonheur, nous revtions nos scaphandres pour travailler  notre tour! Les pics rsonnaient sur la couche glace. Les bras se fatiguaient, les mains s'corchaient, mais qu'taient ces fatigues, qu'importaient ces blessures! L'air vital arrivait aux poumons! On respirait! On respirait!
Et cependant, personne ne prolongeait au-del du temps voulu son travail sous les eaux. Sa tche accomplie, chacun remettait  ses compagnons haletants le rservoir qui devait lui verser la vie. Le capitaine Nemo donnait l'exemple et se soumettait le premier  cette svre discipline. L'heure arrivait, il cdait son appareil  un autre et rentrait dans l'atmosphre vicie du bord, toujours calme, sans une dfaillance, sans un murmure.
Ce jour-l, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur encore. Deux mtres seulement restaient  enlever sur toute la superficie. Deux mtres seulement nous sparaient de la mer libre. Mais les rservoirs taient presque vides d'air. Le peu qui restait devait tre conserv aux travailleurs. Pas un atome pour le Nautilus!
Lorsque je rentrai  bord, je fus  demi suffoqu. Quelle nuit! Je ne saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent tre dcrites. Le lendemain, ma respiration tait oppresse. Aux douleurs de tte se mlaient d'tourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre. Mes compagnons prouvaient les mmes symptmes. Quelques hommes de l'quipage rlaient.
Ce jour-l, le sixime de notre emprisonnement, le capitaine Nemo, trouvant trop lents la pioche et le pic, rsolut d'craser la couche de glaces qui nous sparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait conserv son sang-froid et son nergie. Il domptait par sa force morale les douleurs physiques. Il pensait, il combinait, il agissait.
D'aprs son ordre, le btiment fut soulag, c'est--dire soulev de la couche glace par un changement de pesanteur spcifique. Lorsqu'il flotta on le hala de manire  l'amener au-dessus de l'immense fosse dessine suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses rservoirs d'eau s'emplissant, il descendit et s'embotta dans l'alvole.
En ce moment, tout l'quipage rentra  bord, et la double porte de communication fut ferme. Le Nautilus reposait alors sur la couche de glace qui n'avait pas un mtre d'paisseur et que les sondes avaient troue en mille endroits.
Les robinets des rservoirs furent alors ouverts en grand et cent mtres cubes d'eau s'y prcipitrent, accroissant de cent mille kilogrammes le poids du Nautilus.
Nous attendions, nous coutions, oubliant nos souffrances, esprant encore. Nous jouions notre salut sur un dernier coup.
Malgr les bourdonnements qui emplissaient ma tte, j'entendis bientt des frmissements sous la coque du Nautilus. Un dnivellement se produisit. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil  celui du papier qui se dchire, et le Nautilus s'abaissa.
" Nous passons! " murmura Conseil a mon oreille.
Je ne pus lui rpondre. Je saisis sa main. Je la pressai dans une convulsion involontaire.
Tout  coup, emport par son effroyable surcharge, le Nautilus s'enfona comme un boulet sous les eaux, c'est--dire qu'il tomba comme il et fait dans le vide!
Avec toute la force lectrique fut mise sur les pompes qui aussitt commencrent  chasser l'eau des rservoirs. Aprs quelques minutes, notre chute fut enraye. Bientt mme, le manomtre indiqua un mouvement ascensionnel. L'hlice, marchant  toute vitesse, fit tressaillir la coque de tle jusque dans ses boulons, et nous entrana vers le nord.
Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu' la mer libre? Un jour encore? Je serais mort avant!
A demi tendu sur un divan de la bibliothque, je suffoquais. Ma face tait violette, mes lvres bleues, mes facults suspendues. Je ne voyais plus, je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de mon esprit. Mes muscles ne pouvaient se contracter.
Les heures qui s'coulrent ainsi, je ne saurais les valuer. Mais j'eus la conscience de mon agonie qui commenait. Je compris que j'allais mourir...
Soudain je revins  moi. Quelques bouffes d'air pntraient dans mes poumons. tions-nous remonts  la surface des flots? Avions-nous franchi la banquise?
Non! C'taient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se sacrifiaient pour me sauver. Quelques atomes d'air restaient encore au fond d'un appareil. Au lieu de le respirer, ils l'avaient consacr pour moi, et, tandis qu'ils suffoquaient, ils me versaient la vie goutte  goutte! Je voulus repousser l'appareil. Ils me tinrent les mains, et pendant quelques instants, je respirai avec volupt.
Mes regards se portrent vers l'horloge. Il tait onze heures du matin. Nous devions tre au 28 mars. Le Nautilus marchait avec une vitesse effrayante de quarante milles  l'heure. Il se tordait dans les eaux.
O tait le capitaine Nemo? Avait-il succomb? Ses compagnons taient-ils morts avec lui?
En ce moment, le manomtre indiqua que nous n'tions plus qu' vingt pieds de la surface. Un simple champ de glace nous sparait de l'atmosphre. Ne pouvait-on le briser?
Peut-tre! En tout cas, le Nautilus allait le tenter. Je sentis, en effet, qu'il prenait une position oblique, abaissant son arrire et relevant son peron. Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son quilibre. Puis, pouss par sa puissante hlice, il attaqua l'ice-field par en dessous comme un formidable blier. Il le crevait peu  peu, se retirait, donnait  toute vitesse contre le champ qui se dchirait, et enfin, emport par un lan suprme, il s'lana sur la surface glace qu'il crasa de son poids.
Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arrach, et l'air pur s'introduisit  flots dans toutes les parties du Nautilus.


DU CAP HORN A L'AMAZONE

Comment tais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-tre le Canadien m'y avait-il transport. Mais je respirais, je humais l'air vivifiant de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient prs de moi de ces fraches molcules. Les malheureux. trop longtemps privs de nourriture, ne peuvent se jeter inconsidrment sur les premiers aliments qu'on leur prsente. Nous. au contraire, nous n'avions pas  nous modrer, nous pouvions aspirer  pleins poumons les atomes de cette atmosphre, et c'tait la brise, la brise elle-mme qui nous versait cette voluptueuse ivresse!
" Ah! faisait Conseil, que c'est bon, l'oxygne! Que monsieur ne craigne pas de respirer. Il y en a pour tout le monde. "
Quant  Ned Land, il ne parlait pas, mais il ouvrait des mchoires  effrayer un requin. Et quelles puissantes aspirations! Le Canadien " tirait " comme un pole en pleine combustion.
Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour de moi, je vis que nous tions seuls sur la plate-forme. Aucun homme de l'quipage. Pas mme le capitaine Nemo. Les tranges marins du Nautilus se contentaient de l'air qui circulait  l'intrieur. Aucun n'tait venu se dlecter en pleine atmosphre.
Les premires paroles que je prononai furent des paroles de remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. Ned et Conseil avaient prolong mon existence pendant les dernires heures de cette longue agonie. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel dvouement.
" Bon! monsieur le professeur, me rpondit Ned Land, cela ne vaut pas la peine d'en parler! Quel mrite avons-nous eu  cela? Aucun. Ce n'tait qu'une question d'arithmtique. Votre existence valait plus que la ntre. Donc il fallait la conserver.
- Non, Ned, repondis-je, elle ne valait pas plus. Personne n'est suprieur  un homme gnreux et bon, et vous l'tes!
- C'est bien! c'est bien! rptait le Canadien embarrass
- Et toi, mon brave Conseil, tu as bien souffert.
- Mais pas trop, pour tout dire  monsieur. Il me manquait bien quelques gorges d'air, mais je crois que je m'y serais fait. D'ailleurs, je regardais monsieur qui se pmait et cela ne me donnait pas la moindre envie de respirer. Cela me coupait, comme on dit, le respir... "
Conseil, confus de s'tre jet dans la banalit, n'acheva pas.
" Mes amis, rpondis-je vivement mu, nous sommes lis les uns aux autres pour jamais, et vous avez sur moi des droits...
- Dont j'abuserai, riposta le Canadien.
- Hein? fit Conseil.
- Oui, reprit Ned Land, le droit de vous entraner avec moi, quand je quitterai cet infernal Nautilus.
- Au fait, dit Conseil, allons-nous du bon ct?
- Oui, rpondis-je, puisque nous allons du ct du soleil, et ici le soleil, c'est le nord.
- Sans doute, reprit Ned Land, mais il reste  savoir si nous rallions le Pacifique ou l'Atlantique, c'est--dire les mers frquentes ou dsertes. "
A cela je ne pouvais rpondre, et je craignais que le capitaine Nemo ne nous rament plutt vers ce vaste Ocan qui baigne  la fois les ctes de l'Asie et de l'Amrique. Il complterait ainsi son tour du monde sous-marin, et reviendrait vers ces mers o le Nautilus trouvait la plus entire indpendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin de toute terre habite, que devenaient les projets de Ned Land?
Nous devions, avant peu, tre fixs sur ce point important. Le Nautilus marchait rapidement. Le cercle polaire fut bientt franchi, et le cap mis sur le promontoire de Horn. Nous tions par le travers de la pointe amricaine, le 31 mars,  sept heures du soir.
Alors toutes nos souffrances passes taient oublies. Le souvenir de cet emprisonnement dans les glaces s'effaait de notre esprit. Nous ne songions qu' l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans le salon, ni sur la plate-forme. Le point report chaque jour sur le planisphre et fait par le second me permettait de relever la direction exacte du Nautilus. Or, ce soir-l, il devint vident,  ma grande satisfaction, que nous revenions au nord par la route de l'Atlantique.
J'appris au Canadien et  Conseil le rsultat de mes observations.
" Bonne nouvelle, rpondit le Canadien, mais o va le Nautilus?
- Je ne saurais le dire, Ned.
- Son capitaine voudrait-il, aprs le ple sud, affronter le ple nord, et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest?
Il ne faudrait pas l'en dfier, rpondit Conseil.
- Eh bien, dit le Canadien, nous lui fausserons compagnie auparavant.
- En tout cas, ajouta Conseil, c'est un matre homme que ce capitaine Nemo, et nous ne regretterons pas de l'avoir connu.
- Surtout quand nous l'aurons quitt! " riposta Ned Land.
Le lendemain, premier avril, lorsque le Nautilus remonta  la surface des flots, quelques minutes avant midi, nous emes connaissance d'une cte  l'ouest. C'tait la Terre du Feu,  laquelle les premiers navigateurs donnrent ce nom en voyant les fumes nombreuses qui s'levaient des huttes indignes. Cette Terre du Feu forme une vaste agglomration d'les qui s'tend sur trente lieues de long et quatre-vingts lieues de large, entre 53 et 56 de latitude australe, et 6750' et 7715' de longitude ouest. La cte me parut basse, mais au loin se dressaient de hautes montagnes. Je crus mme entrevoir le mont Sarmiento, lev de deux mille soixante-dix mtres au-dessus du niveau de la mer, bloc pyramidal de schiste,  sommet trs aigu, qui, suivant qu'il est voil ou dgag de vapeurs, " annonce le beau ou le mauvais temps ", me dit Ned Land.
" Un fameux baromtre, mon ami.
- Oui, monsieur, un baromtre naturel, qui ne m'a jamais tromp quand je naviguais dans les passes du dtroit de Magellan. "
En ce moment, ce pic nous parut nettement dcoup sur le fond du ciel. C'tait un prsage de beau temps Il se ralisa.
Le Nautilus, rentr sous les eaux, se rapprocha de la cte qu'il prolongea  quelques milles seulement. Par les vitres du salon, je vis de longues lianes, et des fucus gigantesques, ces varechs porte-poires, dont la mer libre du ple renfermait quelques chantillons, avec leurs filaments visqueux et polis, ils mesuraient jusqu' trois cents mtres de longueur; vritables cbles, plus gros que le pouce, trs rsistants, ils servent souvent d'amarres aux navires. Une autre herbe, connue sous le nom de velp,  feuilles longues de quatre pieds, emptes dans les concrtions corallignes, tapissait les fonds. Elle servait de nid et de nourriture  des myriades de crustacs et de mollusques, des crabes, des seiches. L, les phoques et les loutres se livraient  de splendides repas, mlangeant la chair du poisson et les lgumes de la mer, suivant la mthode anglaise.
Sur ces fonds gras et luxuriants, le Nautilus passait avec une extrme rapidit. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des Malouines, dont je pus, le lendemain, reconnatre les pres sommets. La profondeur de la mer tait mdiocre. Je pensai donc, non sans raison, que ces deux les, entoures d'un grand nombre d'lots, faisaient autrefois partie des terres magellaniques. Les Malouines furent probablement dcouvertes par le clbre John Davis, qui leur imposa le nom de Davis-Southern Islands. Plus tard, Richard Hawkins les appela Maiden-Islands, les de la Vierge. Elles furent ensuite nommes Malouines, au commencement du dix-huitime sicle. par des pcheurs de Saint-Malo, et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles appartiennent aujourd'hui.
Sur ces parages, nos filets rapportrent de beaux spcimens d'algues, et particulirement un certain fucus dont les racines taient charges de moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientt dans les offices du bord. En fait de poissons, j'observai spcialement des osseux appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs de deux dcimtres, tout parsems de taches blanchtres et jaunes.
J'admirai galement de nombreuses mduses, et les plus belles du genre, les chrysaores particulires aux mers des Malouines. Tantt elles figuraient une ombrelle demi-sphrique trs lisse, raye de lignes d'un rouge brun et termine par douze festons rguliers; tantt c'tait une corbeille renverse d'o s'chappaient gracieusement de larges feuilles et de longues ramilles rouges. Elles nageaient en agitant leurs quatre bras foliacs et laissaient pendre  la drive leur opulente chevelure de tentacules. J'aurais voulu conserver quelques chantillons de ces dlicats zoophytes; mais ce ne sont que des nuages, des ombres, des apparences, qui fondent et s'vaporent hors de leur lment natal.
Lorsque les dernires hauteurs des Malouines eurent disparu sous l'horizon, le Nautilus s'immergea entre vingt et vingt-cinq mtres et suivit la cte amricaine. Le capitaine Nemo ne se montrait pas.
Jusqu'au 3 avril, nous ne quittmes pas les parages de la Patagonie, tantt sous l'Ocan, tantt  sa surface. Le Nautilus dpassa le large estuaire form par l'embouchure de la Plata, et se trouva, le 4 avril, par le travers de l'Uruguay, mais  cinquante milles au large. Sa direction se maintenait au nord, et il suivait les longues sinuosits de l'Amrique mridionale. Nous avions fait alors seize mille lieues depuis notre embarquement dans les mers du Japon.
Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coup sur le trente-septime mridien, et nous passmes au large du cap Frio. Le capitaine Nemo, au grand dplaisir de Ned Land, n'aimait pas le voisinage de ces ctes habites du Brsil, car il marchait avec une vitesse vertigineuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides qui soient, ne pouvaient nous suivre, et les curiosits naturelles de ces mers chapprent  toute observation.
Cette rapidit se soutint pendant plusieurs jours, et le 9 avril, au soir, nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de l'Amrique du Sud qui forme le cap San Roque. Mais alors le Nautilus s'carta de nouveau, et il alla chercher  de plus grandes profondeurs une valle sous-marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur la cte africaine. Cette valle se bifurque  la hauteur des Antilles et se termine au nord par une norme dpression de neuf mille mtres. En cet endroit. La coupe gologique de l'Ocan figure jusqu'aux petites Antilles une falaise de six kilomtres, taille  pic. et,  la hauteur des les du cap Vert, une autre muraille non moins considrable, qui enferment ainsi tout le continent immerg de l'Atlantide. Le fond de cette immense valle est accident de quelques montagnes qui mnagent de pittoresques aspects  ces fonds sous-marins. J'en parle surtout d'aprs les cartes manuscrites que contenait la bibliothque du Nautilus, cartes videmment dues  la main du capitaine Nemo et leves sur ses observations personnelles.
Pendant deux jours, ces eaux dsertes et profondes furent visites au moyen des plans inclins. Le Nautilus fournissait de longues bordes diagonales qui le portaient  toutes les hauteurs. Mais le 11 avril, il se releva subitement, et la terre nous rapparut  l'ouvert du fleuve des Amazones, vaste estuaire dont le dbit est si considrable qu'il dessale la mer sur un espace de plusieurs lieues.
L'quateur tait coup. A vingt milles dans l'ouest restaient les Guyanes, une terre franaise sur laquelle nous eussions trouv un facile refuge. Mais le vent soufflait en grande brise, et les lames furieuses n'auraient pas permis  un simple canot de les affronter. Ned Land le comprit sans doute, car il ne me parla de rien. De mon ct, je ne fis aucune allusion  ses projets de fuite, car je ne voulais pas le pousser  quelque tentative qui et infailliblement avort.
Je me ddommageai facilement de ce retard par d'intressantes tudes. Pendant ces deux journes des 11 et 12 avril, le Nautilus ne quitta pas la surface de la mer, et son chalut lui ramena toute une pche miraculeuse en zoophytes, en poissons et en reptiles.
Quelques zoophytes avaient t dragues par la chane des chaluts. C'taient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant  la famille des actinidiens. et entre autres espces, le phyctalis protexta, originaire de cette partie de l'Ocan, petit tronc cylindrique, agrment de lignes verticales et tachet de points rouges que couronne un merveilleux panouissement de tentacules. Quant aux mollusques, ils consistaient en produits que j'avais dj observs, des turritelles, des olives-porphyres.  lignes rgulirement entrecroises dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair. des ptrocres fantaisistes, semblables  des scorpions ptrifis, des hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes  manger, et certaines espces de calmars, que les naturalistes de l'antiquit classaient parmi les poissons-volants, et qui servent principalement d'appt pour la pche de la morue.
Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion d'tudier, je notai diverses espces. Parmi les cartilagineux: des ptromizons-pricka, sortes d'anguilles, longues de quinze pouces, tte verdtre, nageoires violettes, dos gris bleutre, ventre brun argent sem de taches vives, iris des yeux cercl d'or, curieux animaux que le courant de l'Amazone avait d entraner jusqu'en mer, car ils habitent les eaux douces; des raies tubercules,  museau pointu,  queue longue et dlie, armes d'un long aiguillon dentel; de petits squales d'un mtre, gris et blanchtres de peau, dont les dents, disposes sur plusieurs rangs, se recourbent en arrire. et qui sont vulgairement connus sous le nom de pantouffliers; des lophies-vespertillions, sortes de triangles isocles rougetres, d'un demi-mtre, auxquels les pectorales tiennent par des prolongations charnues qui leur donnent l'aspect de chauves-souris, mais que leur appendice corn, situ prs des narines, a fait surnommer licornes de mer; enfin quelques espces de batistes, le curassavien dont les flancs pointills brillent d'une clatante couleur d'or, et le caprisque violet clair,  nuances chatoyantes comme la gorge d'un pigeon.
Je termine l cette nomenclature un peu sche, mais trs exacte, par la srie des poissons osseux que j'observai: passans, appartenant au genre des aplronotes. dont le museau est trs obtus et blanc de neige, le corps peint d'un beau noir, et qui sont munis d'une lanire charnue trs longue et trs dlie; odontagnathes aiguillonns, longues sardines de trois dcimtres, resplendissant d'un vif clat argent; scombres-guares, pourvus de deux nageoires anales; centronotes-ngres,  teintes noires, que l'on pche avec des brandons, longs poissons de deux mtres,  chair grasse, blanche, ferme, qui, frais, ont le got de l'anguille, et secs, le got du saumon fum; labres demi-rouges, revtus d'cailles seulement  la base des nageoires dorsales et anales; chrysoptres, sur lesquels l'or et l'argent mlent leur clat  ceux du rubis et de la topaze; spares-queues-d'or, dont la chair est extrmement dlicate, et que leurs proprits phosphorescentes trahissent au milieu des eaux; spares-pobs,  langue fine,  teintes orange; scines-coro  caudales d'or, acanthures-noirauds, anableps de Surinam, etc.
Cet " et coetera " ne saurait empcher de citer encore un poisson dont Conseil se souviendra longtemps et pour cause.
Un de nos filets avait rapport une sorte de raie trs aplatie qui, la queue coupe, et form un disque parfait et qui pesait une vingtaine de kilogrammes. Elle tait blanche en dessous, rougetre en dessus, avec de grandes taches rondes d'un bleu fonc et cercles de noir, trs lisse de peau, et termine par une nageoire bilobe. tendue sur la plate-forme, elle se dbattait, essayait de se retourner par des mouvements convulsifs, et faisait tant d'efforts qu'un dernier soubresaut allait la prcipiter  la mer. Mais Conseil, qui tenait  son poisson, se prcipita sur lui, et, avant que je ne pusse l'en empcher, il le saisit  deux mains.
Aussitt, le voil renvers, les jambes en l'air, paralys d'une moiti du corps, et criant:
" Ah! mon matre, mon matre! Venez  moi. "
C'tait la premire fois que le pauvre garon ne me parlait pas "  la troisime personne ".
Le Canadien et moi, nous l'avions relev, nous le frictionnions  bras raccourcis, et quand il reprit ses sens, cet ternel classificateur murmura d'une voix entrecoupe:
" Classe des cartilagineux, ordre des chondroptrygiens,  branchies fixes, sous-ordre des slaciens, famille des raies, genre des torpilles! "
- Oui, mon ami, rpondis-je, c'est une torpille qui t'a mis dans ce dplorable tat.
- Ah! monsieur peut m'en croire, riposta Conseil, mais je me vengerai de cet animal.
Et comment?
- En le mangeant. "
Ce qu'il fit le soir mme, mais par pure reprsaille, car franchement c'tait coriace.
L'infortun Conseil s'tait attaqu  une torpille de la plus dangereuse espce, la cumana. Ce bizarre animal, dans un milieu conducteur tel que l'eau, foudroie les poissons  plusieurs mtres de distance, tant est grande la puissance de son organe lectrique dont les deux surfaces principales ne mesurent pas moins de vingt-sept pieds carrs.
Le lendemain, 12 avril, pendant la journe, le Nautilus s'approcha de la cte hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. L vivaient en famille plusieurs groupes de lamantins. C'taient des manates qui, comme le dugong et le stellre, appartiennent  l'ordre des syrniens. Ces beaux animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six  sept mtres, devaient peser au moins quatre mille kilogrammes. J'appris  Ned Land et  Conseil que la prvoyante nature avait assign  ces mammifres un tle important. Ce sont eux, en effet, qui, comme les phoques, doivent patre les prairies sous-marines et dtruire ainsi les agglomrations d'herbes qui obstruent l'embouchure des fleuves tropicaux.
" Et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est produit, depuis que les hommes ont presque entirement ananti, ces races utiles? C'est que les herbes putrfies ont empoisonn l'air, et l'air empoisonn, c'est la fivre jaune qui dsole ces admirables contres. Les vgtations vnneuses se sont multiplies sous ces mers torrides, et le mal s'est irrsistiblement dvelopp depuis l'embouchure du Rio de la Plata jusqu'aux Florides! "
Et s'il faut en croire Toussenel, ce flau n'est rien encore auprs de celui qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront dpeuples de baleines et de phoques. Alors, encombres de poulpes, de mduses, de calmars, elles deviendront de vastes foyers d'infection, puisque leurs flots ne possderont plus " ces vastes estomacs, que Dieu avait chargs d'cumer la surface des mers ".
Cependant, sans ddaigner ces thories, l'quipage du Nautilus s'empara d'une demi-douzaine de manates. Il s'agissait, en effet, d'approvisionner les cambuses d'une chair excellente, suprieure  celle du boeuf et du veau. Cette chasse ne fut pas intressante. Les manates se laissaient frapper sans se dfendre. Plusieurs milliers de kilos de viande, destine  tre sche, furent emmagasins  bord.
Ce jour-l, une pche, singulirement pratique, vint encore accrotre les rserves du Nautilus, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le chalut avait rapport dans ses mailles un certain nombre de poissons dont la tte se terminait par une plaque ovale  rebords charnus. C'taient des chndes, de la troisime famille des malacoptrygiens subbrachiens. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses transversales mobiles, entre lesquelles l'animal peut oprer le vide, ce qui lui permet d'adhrer aux objets  la faon d'une ventouse.
Le rmora, que j'avais observ dans la Mditerrane, appartient  cette espce. Mais celui dont il s'agit ici. c'tait l'chnlde ostochre, particulier  cette mer. Nos marins, a mesure qu'ils les prenaient, les dposaient dans des bailles pleines d'eau.
La pche termine, le Nautilus se rapprocha de la cte. En cet endroit, un certain nombre de tortues marines dormaient  la surface des flots. Il et t difficile de s'emparer de ces prcieux reptiles, car le moindre bruit les veille, et leur solide carapace est  l'preuve du harpon. Mais l'chnde devait oprer cette capture avec une sret et une prcision extraordinaires. Cet animal, en effet, est un hameon vivant, qui ferait le bonheur et la fortune du naf pcheur a la ligne.
Les hommes du Naulilus attachrent  la queue de ces poissons un anneau assez large pour ne pas gner leurs mouvements, et  cet anneau, une longue corde amarre  bord par l'autre bout.
Les chndes, jets  la mer, commencrent aussitt leur rle et allrent se fixer au plastron des tortues. Leur tnacit tait telle qu'ils se fussent dchirs plutt que de lcher prise. On les halait  bord, et avec eux les tortues auxquelles ils adhraient.
On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un mtre, qui pesaient deux cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques cornes grandes, minces, transparentes, brunes, avec mouchetures blanches et jaunes, les rendaient trs prcieuses. En outre, elles taient excellentes au point de vue comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un got exquis.
Cette pche termina notre sjour sur les parages de l'Amazone, et, la nuit venue, le Nautilus regagna la haute mer.


LES POULPES

Pendant quelques jours, le Nautilus s'carta constamment de la cte amricaine. Il ne voulait pas, videmment, frquenter les flots du golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l'eau n'et pas manqu sous sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de dix-huit cents mtres; mais, probablement ces parages, sems d'les et sillonns de steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo.
Le 16 avril, nous emes connaissance de la Martinique et de la Guadeloupe,  une distance de trente milles environ. J'aperus un instant leurs pitons levs.
Le Canadien, qui comptait mettre ses projets  excution dans le golfe, soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux qui font le cabotage d'une le  l'autre, fut trs dcontenanc. La fuite et t trs praticable si Ned Land ft parvenu a s'emparer du canot  l'insu du capitaine. Mais en plein Ocan, il ne fallait plus y songer.
La Canadien, Conseil et moi, nous emes une assez longue conversation  ce sujet. Depuis six mois nous tions prisonniers  bord du Nautilus. Nous avions fait dix-sept mille lieues, et, comme le disait Ned Land, il n'y avait pas de raison pour que cela fint. Il me fit donc une proposition  laquelle je ne m'attendais pas. Ce fut de poser catgoriquement cette question au capitaine Nemo: Le capitaine comptait-il nous garder indfiniment  son bord?
Une semblable dmarche me rpugnait. Suivant moi, elle ne pouvait aboutir. Il ne fallait rien esprer du commandant du Nautilus, mais tout de nous seuls. D'ailleurs, depuis quelque temps, cet homme devenait plus sombre, plus retir, moins sociable. Il paraissait m'viter. Je ne le rencontrais qu' de rares intervalles. Autrefois, il se plaisait  m'expliquer les merveilles sous-marines; maintenant il m'abandonnait  mes tudes et ne venait plus au salon.
Quel changement s'tait opr en lui? Pour quelle cause? Je n'avais rien  me reprocher. Peut-tre notre prsence  bord lui pesait-elle? Cependant, je ne devais pas esprer qu'il ft homme  nous rendre la libert.
Je priai donc Ned de me laisser rflchir avant d'agir. Si cette dmarche n'obtenait aucun rsultat, elle pouvait raviver ses soupons, rendre notre situation pnible et nuire aux projets du Canadien. J'ajouterai que je ne pouvais en aucune faon arguer de notre sant. Si l'on excepte la rude preuve de la banquise du ple sud, nous ne nous tions jamais mieux ports, ni Ned, ni Conseil, ni moi. Cette nourriture saine, cette atmosphre salubre, cette rgularit d'existence, cette uniformit de temprature, ne donnaient pas prise aux maladies, et pour un homme auquel les souvenirs de la terre ne laissaient aucun regret, pour un capitaine Nemo, qui est chez lui, qui va o il veut, qui par des voies mystrieuses pour les autres, non pour lui-mme, marche  son but, je comprenais une telle existence. Mais nous, nous n'avions pas rompu avec l'humanit. Pour mon compte, je ne voulais pas ensevelir avec moi mes tudes si curieuses et si nouvelles. J'avais maintenant le droit d'crire le vrai livre de la mer, et ce livre, je voulais que, plus tt que plus tard, il pt voir le jour.
L encore, dans ces eaux des Antilles,  dix mtres au-dessous de la surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits intressants j'eus  signaler sur mes notes quotidiennes! C'taient, entre autres zoophytes, des galres connues sous le nom de physalie splagiques, sortes de grosses vessies oblongues,  reflets nacrs, tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs tentacules bleues comme des fils de soie; charmantes mduses  l'oeil, vritables orties au toucher qui distillent un liquide corrosif. C'taient, parmi les articuls, des annlides longs d'un mtre et demi, arms d'une trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes locomoteurs, qui serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les lueurs du spectre solaire. C'taient, dans l'embranchement des poissons, des raies-molubars, normes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six cents livres, la nageoire pectorale triangulaire, le milieu du dos un peu bomb, les yeux fixs aux extrmits de la face antrieure de la tte, et qui, flottant comme une pave de navire, s'appliquaient parfois comme un opaque volet sur notre vitre. C'taient des balistes amricains pour lesquels la nature n'a broy que du blanc et du noir, des bobies plumiers, allongs et charnus, aux nageoires jaunes,  la mchoire prominente, des scombres de seize dcimtres,  dents courtes et aigus, couverts de petites cailles, appartenant  l'espce des albicores. Puis, par nues, apparaissent des surmulets, corsets de raies d'or de la tte  la queue, agitant leurs resplendissantes nageoires; vritables chefs-d'oeuvre de bijouterie consacrs autrefois  Diane, particulirement recherchs des riches Romains, et dont le proverbe disait: " Ne les mange pas qui les prend! "Enfin, des pomacanthes-dors, orns de bandelettes meraude, habills de velours et de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Vronse; des sparesperonns se drobaient sous leur rapide nageoire thoracine; des clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs lueurs phosphorescentes; des muges battaient la mer de leur grosse queue charnue; des corgones rouges semblaient faucher les flots avec leur pectorale tranchante, et des slnes argentes, dignes de leur nom, se levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets blanchtres.
Que d'autres chantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore observs, si le Nautilus ne se ft peu  peu abaiss vers les couches profondes! Ses plans inclins l'entranrent jusqu' des fonds de deux mille et trois mille cinq cents mtres. Alors la vie animale n'tait plus reprsente que par des encrines, des toiles de mer, de charmantes pentacrines tte de mduse, dont la tige droite supportait un petit calice, des troques, des quenottes sanglantes et des fissurelles, mollusques littoraux de grande espce.
Le 20 avril, nous tions remonts  une hauteur moyenne de quinze cents mtres. La terre la plus rapproche tait alors cet archipel des les Lucayes, dissmines comme un tas de pavs a la surface des eaux. L s'levaient de hautes falaises sous-marines, murailles droites faites de blocs frustes disposs par larges assises, entre lesquels se creusaient des trous noirs que nos rayons lectriques n'clairaient pas jusqu'au fond.
Ces roches taient tapisss de grandes herbes, de laminaires gants, de fucus gigantesques, un vritable espalier d'hydrophytes digne d'un monde de Titans.
De ces plantes colossales dont nous parlions, Conseil, Ned et moi, nous fmes naturellement amens  citer les animaux gigantesques de la mer. Les unes sont videmment destines  la nourriture des autres. Cependant, par les vitres du Nautilus presque immobile, je n'apercevais encore sur ces longs filaments que les principaux articuls de la division des brachioures, des l'ambres  longues pattes, des crabes violacs, des clios particuliers aux mers des Antilles.
Il tait environ onze heures, quand Ned Land attira mon attention sur un formidable fourmillement qui se produisait  travers les grandes algues.
" Eh bien, dis-je, ce sont l de vritables cavernes  poulpes, et je ne serais pas tonn d'y voir quelques-uns de ces monstres.
- Quoi! fit Conseil, des calmars, de simples calmars, de la classe des cphalopodes?
- Non, dis-je, des poulpes de grande dimension. Mais l'ami Land s'est tromp, sans doute, car je n'aperois rien.
- Je le regrette rpliqua Conseil. Je voudrais contempler face  face l'un de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent entraner des navires dans le fond des abmes. Ces btes-l, a se nomme des krak...
- Craque suffit, rpondit ironiquement le Canadien.
- Krakens, riposta Conseil, achevant son mot sans se soucier de la plaisanterie de son compagnon.
- Jamais on ne me fera croire, dit Ned Land, que de tels animaux existent.
- Pourquoi pas? rpondit Conseil. Nous avons bien cru au narval de monsieur.
- Nous avons eu tort, Conseil.
- Sans doute! mais d'autres y croient sans doute encore.
- C'est probable, Conseil, mais pour mon compte, je suis bien dcid  n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai dissqus de ma propre main.
- Ainsi, me demanda Conseil, monsieur ne croit pas aux poulpes gigantesques?
- Eh! qui diable y a jamais cru? s'cria le Canadien.
- Beaucoup de gens, ami Ned.
- Pas des pcheurs. Des savants, peut-tre!
- Pardon, Ned. Des pcheurs et des savants!
- Mais moi qui vous parle, dit Conseil de l'air le plus srieux du monde, je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation entrane sous les flots par les bras d'un cphalopode.
- Vous avez vu cela? demanda le Canadien.
- Oui, Ned.
- De vos propres yeux?
- De mes propres yeux.
- O, s'il vous plat?
- A Saint-Malo? repartit imperturbablement Conseil.
- Dans le port? dit Ned Land ironiquement.
- Non, dans une glise, rpondit Conseil.
- Dans une glise! s'cria le Canadien.
- Oui, ami Ned. C'tait un tableau qui reprsentait le poulpe en question!
- Bon! fit Ned Land, clatant de rire. Monsieur Conseil qui me fait poser!
- Au fait, il a raison, dis-je. J'ai entendu parler de ce tableau; mais le sujet qu'il reprsente est tir d'une lgende, et vous savez ce qu'il faut penser des lgendes en matire d'histoire naturelle! D'ailleurs, quand il s'agit de monstres, l'imagination ne demande qu' s'garer.
Non seulement on a prtendu que ces poulpes pouvaient entraner des navires, mais un certain Olaus Magnus parle d'un cphalopode, long d'un mille, qui ressemblait plutt  une le qu' un animal. On raconte aussi que l'vque de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher immense. Sa messe finie, le rocher se mit en marche et retourna  la mer. Le rocher tait un poulpe.
- Et c'est tout? demanda le Canadien.
- Non, rpondis-je. Un autre vque, Pontoppidan de Berghem, parle galement d'un poulpe sur lequel pouvait manoeuvrer un rgiment de cavalerie!
- Ils allaient bien, les vques d'autrefois! dit Ned Land.
- Enfin, les naturalistes de l'antiquit citent des monstres dont la gueule ressemblait  un golfe, et qui taient trop gros pour passer par le dtroit de Gibraltar.
- A la bonne heure! fit le Canadien.
- Mais dans tous ces rcits, qu'y a-t-il de vrai? demanda Conseil.
- Rien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la vraisemblance pour monter jusqu' la fable ou  la lgende. Toutefois,  l'imagination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un prtexte. On ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de trs grande espce, mais infrieurs cependant aux ctacs. Aristote a constat les dimensions d'un calmar de cinq coudes, soit trois mtres dix. Nos pcheurs en voient frquemment dont la longueur dpasse un mtre quatre-vingts. Les muses de Trieste et de Montpellier conservent des squelettes de poulpes qui mesurent deux mtres. D'ailleurs, suivant le calcul des naturalistes, un de ces animaux, long de six pieds seulement, aurait des tentacules longs de vingt-sept. Ce qui suffit pour en faire un monstre formidable.
- En pche-t-on de nos jours? demanda le Canadien.
- S'ils n'en pchent pas, les marins en voient du moins. Un de mes amis, le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent affirm qu'il avait rencontr un de ces monstres de taille colossale dans les mers de l'Inde. Mais le fait le plus tonnant et qui ne permet plus de nier l'existence de ces animaux gigantesques, s'est pass il y a quelques annes, en 1861.
- Quel est ce fait? demanda Ned Land.
- Le voici. En 1861, dans le nord-est de Tnriffe,  peu prs par la latitude o nous sommes en ce moment, l'quipage de l'aviso l'Alecton aperut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. Le commandant Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua  coups de harpon et  coups de fusil, sans grand succs, car balles et harpons traversaient ces chairs molles comme une gele sans consistance. Aprs plusieurs tentatives infructueuses, l'quipage parvint  passer un noeud coulant autour du corps du mollusque. Ce noeud glissa jusqu'aux nageoires caudales et s'y arrta. On essaya alors de haler le monstre  bord, mais son poids tait si considrable qu'il se spara de sa queue sous la traction de la corde, et, priv de cet ornement, il disparut sous les eaux.
- Enfin, voil un fait, dit Ned Land.
- Un fait indiscutable, mon brave Ned. Aussi a-t-on propos de nommer ce poulpe " calmar de Bouguer ".
- Et quelle tait sa longueur? demanda le Canadien.
- Ne mesurait-il pas six mtres environ? dit Conseil, qui post  la vitre, examinait de nouveau les anfractuosits de la falaise.
- Prcisment, rpondis-je.
- Sa tte, reprit Conseil, n'tait-elle pas couronne de huit tentacules, qui s'agitaient sur l'eau comme une niche de serpents?
- Prcisment.
- Ses yeux, placs  fleur de tte, n'avaient-ils pas un dveloppement considrable?
- Oui, Conseil.
- Et sa bouche, n'tait-ce pas un vritable bec de perroquet, mais un bec formidable?
- En effet, Conseil.
- Eh bien! n'en dplaise  monsieur, rpondit tranquillement Conseil, si ce n'est pas le calmar de Bouguer, voici, du moins, un de ses frres. "
Je regardai Conseil. Ned Land se prcipita vers la vitre.
" L'pouvantable bte ", s'cria-t-il.
Je regardai  mon tour, et je ne pus rprimer un mouvement de rpulsion. Devant mes yeux s'agitait un monstre horrible, digne de figurer dans les lgendes tratologiques.
C'tait un calmar de dimensions colossales, ayant huit mtres de longueur. Il marchait  reculons avec une extrme vlocit dans la direction du Nautilus. Il regardait de ses normes yeux fixes  teintes glauques. Ses huit bras, ou plutt ses huit pieds, implants sur sa tte, qui ont valu  ces animaux le nom de cphalopodes, avaient un dveloppement double de son corps et se tordaient comme la chevelure des furies. On voyait distinctement les deux cent cinquante ventouses disposes sur la face interne des tentacules sous forme de capsules semisphriques. Parfois ces ventouses s'appliquaient sur la vitre du salon en y faisant le vide. La bouche de ce monstre - un bec de corne fait comme le bec d'un perroquet - s'ouvrait et se refermait verticalement. Sa langue, substance corne, arme elle-mme de plusieurs ranges de dents aigus, sortait en frmissant de cette vritable cisaille. Quelle fantaisie de la nature! Un bec d'oiseau  un mollusque! Son corps, fusiforme et renfl dans sa partie moyenne, formait une masse charnue qui devait peser vingt  vingt-cinq mille kilogrammes. Sa couleur inconstante, changeant avec une extrme rapidit suivant l'irritation de l'animal, passait successivement du gris livide au brun rougetre.
De quoi s'irritait ce mollusque? Sans doute de la prsence de ce Nautilus, plus formidable que lui, et sur lequel ses bras suceurs ou ses mandibules n'avaient aucune prise. Et cependant, quels monstres que ces poulpes, quelle vitalit le crateur leur a dpartie, quelle vigueur dans leurs mouvements, puisqu'ils possdent trois coeurs!
Le hasard nous avait mis en prsence de ce calmar, et je ne voulus pas laisser perdre l'occasion d'tudier soigneusement cet chantillon des cphalopodes. Je surmontai l'horreur que m'inspirait cet aspect, et, prenant un crayon, Je commenai  le dessiner.
" C'est peut-tre le mme que celui de l'Alecton, dit Conseil.
- Non, rpondit le Canadien, puisque celui-ci est entier et que l'autre a perdu sa queue!
- Ce n'est pas une raison, rpondis-je. Les bras et la queue de ces animaux se reforment par rdintgration, et depuis sept ans, la queue du calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser.
- D'ailleurs, riposta Ned, si ce n'est pas celui-ci, c'est peut-tre un de ceux-l! "
En effet, d'autres poulpes apparaissaient a la vitre de tribord. J'en comptai sept. Ils faisaient cortge au Nautilus, et j'entendis les grincements de leur bec sur la coque de tle. Nous tions servis  souhait.
Je continuai mon travail. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux avec une telle prcision qu'ils semblaient immobiles, et j'aurais pu les dcalquer en raccourci sur la vitre. D'ailleurs, nous marchions sous une allure modre.
Tout  coup le Nautilus s'arrta. Un choc le fit tressaillir dans toute sa membrure.
" Est-ce que nous avons touch? demandai-je.
- En tout cas, rpondit le Canadien, nous serions dj dgags, car nous flottons. "
Le Nautilus flottait sans doute, mais il ne marchait plus. Les branches de son hlice ne battaient pas les flots. Une minute se passa. Le capitaine Nemo, suivi de son second, entra dans le salon.
Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Sans nous parler, sans nous voir peut-tre, il alla au panneau, regarda les poulpes et dit quelques mots  son second.
Celui-ci sortit. Bientt les panneaux se refermrent. Le plafond s'illumina.
J'allai vers le capitaine.
" Une curieuse collection de poulpes, lui dis-je, du ton dgag que prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium.
- En effet, monsieur le naturaliste, me rpondit-il, et nous allons les combattre corps  corps. "
Je regardai le capitaine. Je croyais n'avoir pas bien entendu.
" Corps  corps? rptai-je.
- Oui, monsieur. L'hlice est arrte. Je pense que les mandibules cornes de l'un de ces calmars se sont engages dans ses branches. Ce qui nous empche de marcher.
- Et qu'allez-vous faire?
- Remonter  la surface et massacrer toute cette vermine.
- Entreprise difficile.
- En effet. Les balles lectriques sont impuissantes contre ces chairs molles o elles ne trouvent pas assez de rsistance pour clater. Mais nous les attaquerons  la hache.
- Et au harpon, monsieur, dit le Canadien, si vous ne refusez pas mon aide.
- Je l'accepte, matre Land.
- Nous vous accompagnerons ", dis-je, et, suivant le capitaine Nemo, nous nous dirigemes vers l'escalier central.
L, une dizaine d'hommes, arms de haches d'abordage, se tenaient prts  l'attaque. Conseil et moi, nous prmes deux haches. Ned Land saisit un harpon.
Le Nautilus tait alors revenu  la surface des flots. Un des marins, plac sur les derniers chelons, dvissait les boulons du panneau. Mais les crous taient  peine dgags, que le panneau se releva avec une violence extrme, videmment tir par la ventouse d'un bras de poulpe.
Aussitt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par l'ouverture, et vingt autres s'agitrent au-dessus. D'un coup de hache, le capitaine Nemo coupa ce formidable tentacule, qui glissa sur les chelons en se tordant.
Au moment o nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre la plate-forme, deux autres bras, cinglant l'air, s'abattirent sur le marin plac devant le capitaine Nemo et l'enlevrent avec une violence irrsistible.
Le capitaine Nemo poussa un cri et s'lana au-dehors. Nous nous tions prcipits  sa suite.
Quelle scne! Le malheureux, saisi par le tentacule et coll  ses ventouses, tait balanc dans l'air au caprice de cette norme trompe. Il rlait, il touffait, il criait: A moi!  moi! Ces mots, prononcs en franais, me causrent une profonde stupeur! J'avais donc un compatriote  bord, plusieurs, peut-tre! Cet appel dchirant, je l'entendrai toute ma vie!
L'infortun tait perdu. Qui pouvait l'arracher  cette puissante treinte? Cependant le capitaine Nemo s'tait prcipit sur le poulpe, et, d'un coup de hache, il lui avait encore abattu un bras. Son second luttait avec rage contre d'autres monstres qui rampaient sur les flancs du Nautilus. L'quipage se battait  coups de hache. Le Canadien, Conseil et moi, nous enfoncions nos armes dans ces masses charnues. Une violente odeur de musc pntrait l'atmosphre. C'tait horrible.
Un instant, je crus que le malheureux, enlac par le poulpe, serait arrach  sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient t coups. Un seul, brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air. Mais au moment o le capitaine Nemo et son second se prcipitaient sur lui, l'animal lana une colonne d'un liquide noirtre, scrt par une bourse situe dans son abdomen. Nous en fmes aveugls. Quand ce nuage se fut dissip, le calmar avait disparu, et avec lui mon infortun compatriote!
Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres! On ne se possdait plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs du Nautilus. Nous roulions ple-mle au milieu de ces tronons de serpents qui tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang et d'encre noire. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient comme les ttes de l'hydre. Le harpon de Ned Land,  chaque coup, se plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait. Mais mon audacieux compagnon fut soudain renvers par les tentacules d'un monstre qu'il n'avait pu viter.
Ah! comment mon coeur ne s'est-il pas bris d'motion et d'horreur! Le formidable bec du calmar s'tait ouvert sur Ned Land. Ce malheureux allait tre coup en deux. Je me prcipitai  son secours. Mais le capitaine Nemo m'avait devanc. Sa hache disparut entre les deux normes mandibules, et miraculeusement sauv, le Canadien, se relevant, plongea son harpon tout entier jusqu'au triple coeur du poulpe.
" Je me devais cette revanche! " dit le capitaine Nemo au Canadien.
Ned s'inclina sans lui rpondre.
Ce combat avait dur un quart d'heure. Les monstres vaincus, mutils, frapps  mort, nous laissrent enfin la place et disparurent sous les flots.
Le capitaine Nemo, rouge de sang, immobile prs du fanal, regardait la mer qui avait englouti l'un de ses compagnons, et de grosses larmes coulaient de ses yeux.


LE GULF-STREAM

Cette terrible scne du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais l'oublier. Je l'ai crite sous l'impression d'une motion violente. Depuis, j'en ai revu le rcit. Je l'ai lu  Conseil et au Canadien. Ils l'ont trouv exact comme fait, mais insuffisant comme effet. Pour peindre de pareils tableaux, il faudrait la plume du plus illustre de nos potes, l'auteur des Travailleurs de la Mer. 
J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa douleur fut immense. C'tait le second compagnon qu'il perdait depuis notre arrive  bord. Et quelle mort! Cet ami, cras, touff, bris par le formidable bras d'un poulpe, broy sous ses mandibules de fer, ne devait pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du cimetire de corail!
Pour moi, au milieu de cette lutte, c'tait ce cri de dsespoir pouss par l'infortun qui m'avait dchir le coeur. Ce pauvre Franais, oubliant son langage de convention, s'tait repris  parler la langue de son pays et de sa mre, pour jeter un suprme appel! Parmi cet quipage du Nautilus, associ de corps et d'me au capitaine Nemo, fuyant comme lui le contact des hommes. j'avais donc un compatriote! tait-il seul  reprsenter la France dans cette mystrieuse association, videmment compose d'individus de nationalits diverses? C'tait encore un de ces insolubles problmes qui se dressaient sans cesse devant mon esprit!
Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant quelque temps. Mais qu'il devait tre triste, dsespr, irrsolu, si j'en jugeais par ce navire dont il tait l'me et qui recevait toutes ses impressions! Le Nautilus ne gardait plus de direction dtermine. Il allait, venait, flottait comme un cadavre au gr des lames. Son hlice avait t dgage, et cependant, il s'en servait  peine. Il naviguait au hasard. Il ne pouvait s'arracher du thtre de sa dernire lutte, de cette mer qui avait dvor l'un des siens!
Dix jours se passrent ainsi. Ce fut le 1er mai seulement que le Nautilus reprit franchement sa route au nord, aprs avoir eu connaissance des Lucayes  l'ouvert du canal de Bahama. Nous suivions alors le courant du plus grand fleuve de la mer, qui a ses rives, ses poissons et sa temprature propres. J'ai nomm le Gulf-Stream.
C'est un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de l'Atlantique, et dont les eaux ne se mlangent pas aux eaux ocaniennes. C'est un fleuve sal, plus sal que la mer ambiante. Sa profondeur moyenne est de trois mille pieds, sa largeur moyenne de soixante milles. En de certains endroits, son courant marche avec une vitesse de quatre kilomtres  l'heure. L'invariable volume de ses eaux est plus considrable que celui de tous les fleuves du globe.
La vritable source du Gulf-Stream, reconnue par le commandant Maury, son point de dpart, si l'on veut. est situ dans le golfe de Gascogne. L, ses eaux, encore faibles de temprature et de couleur. commencent  se former. Il descend au sud, longe l'Afrique quatoriale, chauffe ses flots aux rayons de la zone torride, traverse l'Atlantique. atteint le cap San-Roque sur la cte brsilienne, et se bifurque en deux branches dont l'une va se saturer encore des chaudes molcules de la mer des Antilles. Alors, le Gulf-Stream, charg de rtablir l'quilibre entre les tempratures et de mler les eaux des tropiques aux eaux borales, commence son rle de pondrateur. Chauff  blanc dans le golfe du Mexique, il s'lve au nord sur les ctes amricaines, s'avance jusqu' Terre-Neuve, dvie sous la pousse du courant froid du dtroit de Davis, reprend la route de l'Ocan en suivant sur un des grands cercles du globe la ligne loxodromique, se divise en deux bras vers le quarante-troisime degr, dont l'un, aid par l'aliz du nord-est, revient au Golfe de Gascogne et aux Aores, et dont l'autre, aprs avoir attidi les rivages de l'Irlande et de la Norvge, va jusqu'au-del du Spitzberg, o sa temprature tombe  quatre degrs, former la mer libre du ple.
C'est sur ce fleuve de l'Ocan que le Nautilus naviguait alors. A sa sortie du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois cent cinquante mtres de profondeur, le Gulf-Stream marche  raison de huit kilomtres  l'heure. Cette rapidit dcrot rgulirement  mesure qu'il s'avance vers le nord, et il faut souhaiter que cette rgularit persiste, car, si, comme on a cru le remarquer, sa vitesse et sa direction viennent  se modifier, les climats europens seront soumis  des perturbations dont on ne saurait calculer les consquences.
Vers midi, j'tais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais connatre les particularits relatives au Gulf-Stream. Quand mon explication fut termine, je l'invitai a plonger ses mains dans le courant.
Conseil obit, et fut trs tonn de n'prouver aucune sensation de chaud ni de froid.
" Cela vient, lui dis-je, de ce que la temprature des eaux du Gulf-Stream, en sortant du golfe du Mexique. est peu diffrente de celle du sang. Ce Gulf-Stream est un vaste calorifre qui permet aux ctes d'Europe de se parer d'une ternelle verdure. Et, s'il faut en croire Maury, la chaleur de ce courant, totalement utilise. fournirait assez de calorique pour tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi grand que l'Amazone ou le Missouri. "
En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream tait de deux mtres vingt-cinq par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que ses eaux comprimes font saillie sur l'Ocan et qu'un dnivellement s'opre entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et trs riches en matires salines, elles tranchent par leur pur indigo sur les flots verts qui les environnent. Telle est mme la nettet de leur ligne de dmarcation, que le Nautilus,  la hauteur des Carolines, trancha de son peron les flots du Gulf-Stream, tandis que son hlice battait encore ceux de l'Ocan.
Ce courant entranait avec lui tout un monde d'tres vivants. Les argonautes, si communs dans la Mditerrane, y voyageaient par troupes nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables taient des raies dont la queue trs dlie formait  peu prs le tiers du corps, et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds; puis, de petits squales d'un mtre,  tte grande,  museau court et arrondi,  dents pointues disposes sur plusieurs rangs, et dont le corps paraissait couvert d'cailles.
Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers  ces mers, des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu, des scines longues d'un mtre,  large gueule hrisse de petites dents. qui faisaient entendre un lger cri des centronotes-ngres dont j'ai dj parl, des coriphnes bleus, relevs d'or et d'argent. des perroquets, vrais arcs-en-ciel de l'Ocan. qui peuvent rivaliser de couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques des blmies-bosquiens  tte triangulaire. des rhombes bleutres dpourvus d'cailles. des batrachodes recouverts d'une bande jaune et transversale qui figure un t grec, des fourmillements de petits gohies-hoc pointills de taches brunes, des diptrodons  tte argente et  queue jaune, divers chantillons de salmones, des mugilomores, sveltes de taille. brillant d'un clat doux, que Lacpde a consacrs  l'aimable compagne de sa vie, enfin un beau poisson, le chevalier-amricain, qui, dcor de tous les ordres et chamarr de tous les rubans, frquente les rivages de cette grande nation o les rubans et les ordres sont si mdiocrement estims.
J'ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du Gulf-Stream rivalisaient avec l'clat lectrique de notre fanal, surtout par ces temps orageux qui nous menaaient frquemment.
Le 8 mai, nous tions encore en travers du cap Hatteras,  la hauteur de la Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est l de soixante-quinze milles, et sa profondeur de deux cent dix mtres. Le Nautilus continuait d'errer  l'aventure. Toute surveillance semblait bannie du bord. Je conviendrai que dans ces conditions, une vasion pouvait russir. En effet, les rivages habits offraient partout de faciles refuges. La mer tait incessamment sillonne de nombreux steamers qui font le service entre New York ou Boston et le golfe du Mexique, et nuit et jour parcourue par ces petites golettes charges du cabotage sur les divers points de la cte amricaine. On pouvait esprer d'tre recueilli. C'tait donc une occasion favorable, malgr les trente milles qui sparaient le Nautilus des ctes de l'Union.
Mais une circonstance fcheuse contrariait absolument les projets du Canadien. Le temps tait fort mauvais. Nous approchions de ces parages o les temptes sont frquentes, de cette patrie des trombes et des cyclones, prcisment engendrs par le courant du Gulf-Stream. Affronter une mer souvent dmonte sur un frle canot, c'tait courir  une perte certaine. Ned Land en convenait lui-mme. Aussi rongeait-il son frein, pris d'une furieuse nostalgie que la fuite seule et pu gurir.
" Monsieur, me dit-il ce jour-l, il faut que cela finisse. Je veux en avoir le coeur net. Votre Nemo s'carte des terres et remonte vers le nord. Mais je vous le dclare j'ai assez du ple Sud, et je ne le suivrai pas au ple Nord.
- Que faire, Ned, puisqu'une vasion est impraticable en ce moment?
- J'en reviens  mon ide. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez rien dit, quand nous tions dans les mers de votre pays. Je veux parler, maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je songe qu'avant quelques jours, le Nautilus va se trouver  la hauteur de la Nouvelle-Ecosse, et que l, vers Terre-Neuve, s'ouvre une large baie, que dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le Saint-Laurent, c'est mon fleuve  moi le fleuve de Qubec, ma ville natale; quand je songe  cela, la fureur me monte au visage, mes cheveux se hrissent. Tenez, monsieur, je me jetterai plutt  la mer! Je ne resterai pas ici! J'y touffe! "
Le Canadien tait videmment  bout de patience. Sa vigoureuse nature ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolong. Sa physionomie s'altrait de jour en jour. Son caractre devenait de plus en plus sombre. Prs de sept mois s'taient couls sans que nous eussions eu aucune nouvelle de la terre. De plus, l'isolement du capitaine Nemo, son humeur modifie, surtout depuis le combat des poulpes, sa taciturnit, tout me faisait apparatre les choses sous un aspect diffrent. Je ne sentais plus l'enthousiasme des premiers jours. Il fallait tre un Flamand comme Conseil pour accepter cette situation, dans ce milieu rserv aux ctacs et autres habitants de la mer. Vritablement, si ce brave garon, au lieu de poumons avait eu des branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingu!
" Eh bien, monsieur? reprit Ned Land, voyant que je ne rpondais pas.
- Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles sont ses intentions  notre gard?
- Oui, monsieur.
- Et cela, quoiqu'il les ait dj fait connatre?
- Oui. Je dsire tre fix une dernire fois. Parlez pour moi seul, en mon seul nom, si vous voulez.
- Mais je le rencontre rarement. Il m'vite mme.
- C'est une raison de plus pour l'aller voir.
- Je l'interrogerai, Ned.
- Quand? demanda le Canadien en insistant.
- Quand je le rencontrerai.
- Monsieur Aronnax, voulez-vous que j'aille le trouver, moi?
- Non, laissez-moi faire. Demain...
- Aujourd'hui, dit Ned Land.
- Soit. Aujourd'hui, je le verrai ", rpondis-je au Canadien, qui, en agissant lui-mme, et certainement tout compromis.
Je restai seul. La demande dcide, je rsolus d'en finir immdiatement. J'aime mieux chose faite que chose  faire.
Je rentrai dans ma chambre. De l, j'entendis marcher dans celle du capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser chapper cette occasion de le rencontrer. Je frappai  sa porte. Je n'obtins pas de rponse. Je frappai de nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit.
J'entrai. Le capitaine tait l. Courb sur sa table de travail, il ne m'avait pas entendu. Rsolu  ne pas sortir sans l'avoir interrog, je m'approchai de lui. Il releva la tte brusquement, frona les sourcils, et me dit d'un ton assez rude:
" Vous ici! Que me voulez-vous?
- Vous parler, capitaine.
- Mais je suis occup, monsieur, je travaille. Cette libert que je vous laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi? "
La rception tait peu encourageante. Mais j'tais dcid  tout entendre pour tout rpondre.
" Monsieur, dis-je froidement, j'ai  vous parler d'une affaire qu'il ne m'est pas permis de retarder.
- Laquelle, monsieur? rpondit-il ironiquement. Avez-vous fait quelque dcouverte qui m'ait chapp? La mer vous a-t-elle livr de nouveaux secrets? "
Nous tions loin de compte. Mais avant que j'eusse rpondu, me montrant un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave:
" Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit crit en plusieurs langues. Il contient le rsum de mes tudes sur la mer, et, s'il plat  Dieu, il ne prira pas avec moi. Ce manuscrit, sign de mon nom, complt par l'histoire de ma vie, sera renferm dans un petit appareil insubmersible. Le dernier survivant de nous tous  bord du Nautilus jettera cet appareil  la mer, et il ira o les flots le porteront. "
Le nom de cet homme! Son histoire crite par lui-mme! Son mystre serait donc un jour dvoil? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette communication qu'une entre en matire.
" Capitaine, rpondis-je, je ne puis qu'approuver la pense qui vous fait agir. Il ne faut pas que le fruit de vos tudes soit perdu. Mais le moyen que vous employez me parat primitif. Qui sait o les vents pousseront cet appareil, en quelles mains il tombera? Ne sauriez-vous trouver mieux? Vous, ou l'un des vtres ne peut-il...?
- Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m'interrompant.
- Mais moi, mes compagnons, nous sommes prts  garder ce manuscrit en rserve, et si vous nous rendez la libert...
- La libert! fit le capitaine Nemo se levant.
- Oui, monsieur, et c'est  ce sujet que je voulais vous interroger. Depuis sept mois nous sommes  votre bord, et je vous demande aujourd'hui, au nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention est de nous y garder toujours.
- Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous rpondrai aujourd'hui ce que je vous ai rpondu il y a sept mois: Qui entre dans le Nautilus ne doit plus le quitter.
C'est l'esclavage mme que vous nous imposez.
- Donnez-lui le nom qu'il vous plaira.
- Mais partout l'esclave garde le droit de recouvrer sa libert! Quels que soient les moyens qui s'offrent  lui, il peut les croire bons!
- Ce droit, rpondit le capitaine Nemo, qui vous le dnie? Ai-je jamais pens  vous enchaner par un serment? "
Le capitaine me regardait en se croisant les bras.
" Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait ni de votre got ni du mien. Mais puisque nous l'avons entam, puisons-le. Je vous le rpte, ce n'est pas seulement de ma personne qu'il s'agit. Pour moi l'tude est un secours, une diversion puissante, un entranement, une passion qui peut me faire tout oublier. Comme vous, je suis homme  vivre ignor, obscur, dans le fragile espoir de lguer un jour  l'avenir le rsultat de mes travaux, au moyen d'un appareil hypothtique confi au hasard des flots et des vents. En un mot, je puis vous admirer, vous suivre sans dplaisir dans un rle que je comprends sur certains points: mais il est encore d'autres aspects de votre vie qui me la font entrevoir entoure de complications et de mystres auxquels seuls ici, mes compagnons et moi, nous n'avons aucune part. Et mme, quand notre coeur a pu battre pour vous, mu par quelques-unes de vos douleurs ou remu par vos actes de gnie ou de courage, nous avons d refouler en nous jusqu'au plus petit tmoignage de cette sympathie que fait natre la vue de ce qui est beau et bon, que cela vienne de l'ami ou de l'ennemi. Eh bien, c'est ce sentiment que nous sommes trangers  tout ce qui vous touche, qui fait de notre position quelque chose d'inacceptable, d'impossible, mme pour moi mais d'impossible pour Ned Land surtout. Tout homme, par cela seul qu'il est homme, vaut qu'on songe  lui. Vous tes-vous demand ce que l'amour de la libert, la haine de l'esclavage, pouvaient faire natre de projets de vengeance dans une nature comme celle du Canadien, ce qu'il pouvait penser, tenter, essayer?... "
Je m'tais tu. Le capitaine Nemo se leva.
" Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que m'importe? Ce n'est pas moi qui l'ai t chercher! Ce n'est pas pour mon plaisir que je le garde  mon bord! Quant  vous, monsieur Aronnax, vous tes de ceux qui peuvent tout comprendre, mme le silence. Je n'ai rien de plus  vous rpondre. Que cette premire fois o vous venez de traiter ce sujet soit aussi la dernire, car une seconde fois, je ne pourrais mme pas vous couter. "
Je me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut trs tendue. Je rapportai ma conversation  mes deux compagnons.
" Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien  attendre de cet homme. Le Nautilus se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel que soit le temps. "
Mais le ciel devenait de plus en plus menaant. Des symptmes d'ouragan se manifestaient. L'atmosphre se faisait blanchtre et laiteuse. Aux cyrrhus  gerbes dlies succdaient  l'horizon des couches de nimbocumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer grossissait et se gonflait en longues houles. Les oiseaux disparaissaient,  l'exception des satanicles, amis des temptes. Le baromtre baissait notablement et indiquait dans l'air une extrme tension des vapeurs. Le mlange du storm-glass se dcomposait sous l'influence de l'lectricit qui saturait l'atmosphre. La lutte des lments tait prochaine.
La tempte clata dans la journe du 18 mai, prcisment lorsque le Nautilus flottait  la hauteur de Long-Island,  quelques milles des passes de New York. Je puis dcrire cette lutte des lments, car au lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par un inexplicable caprice, voulut la braver  sa surface.
Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais, c'est--dire avec une vitesse de quinze mtres  la seconde, qui fut porte  vingt-cinq mtres vers trois heures du soir. C'est le chiffre des temptes.
Le capitaine Nemo, inbranlable sous les rafales, avait pris place sur la plate-forme. Il s'tait amarr  mi-corps pour rsister aux vagues monstrueuses qui dferlaient. Je m'y tais hiss et attach aussi, partageant mon admiration entre cette tempte et cet homme incomparable qui lui tenait tte.
La mer dmonte tait balaye par de grandes loques de nuages qui trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites lames intermdiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien que de longues ondulations fuligineuses, dont la crte ne dferle pas, tant elles sont compactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles s'excitaient entre elles. Le Nautilus,  tantt couch sur le ct, tantt dress comme un mt, roulait et tanguait pouvantablement.
Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le vent ni la mer. L'ouragan se dchana avec une vitesse de quarante-cinq mtres  la seconde, soit prs de quarante lieues  l'heure. C'est dans ces conditions qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de toits dans des portes, qu'il rompt des grilles de fer, qu'il dplace des canons de vingt-quatre. Et pourtant le Nautilus, au milieu de la tourmente, justifiait cette parole d'un savant ingnieur: " Il n'y a pas de coque bien construite qui ne puisse dfier  la mer! " Ce n'tait pas un roc rsistant, que ces lames eussent dmoli, c'tait un fuseau d'acier, obissant et mobile, sans grement, sans mture, qui bravait impunment leur fureur.
Cependant j'examinais attentivement ces vagues dchanes. Elles mesuraient jusqu' quinze mtres de hauteur sur une longueur de cent cinquante a cent soixante-quinze mtres, et leur vitesse de propagation. moiti de celle du vent, tait de quinze mtres  la seconde. Leur volume et leur puissance s'accroissaient avec la profondeur des eaux. Je compris alors le rle de ces lames qui emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent au fond des mers o elles portent la vie avec l'oxygne. Leur extrme force de pression - on l'a calcule peut s'lever jusqu' trois mille kilogrammes par pied carr de la surface qu'elles contrebattent. Ce sont de telles lames qui, aux Hbrides, ont dplac un bloc pesant quatre-vingt-quatre mille livres. Ce sont elles qui, dans la tempte du 23 dcembre 1864, aprs avoir renvers une partie de la ville de Yddo, au Japon, faisant sept cents kilomtres  l'heure, allrent se briser le mme jour sur les rivages de l'Amrique.
L'intensit de la tempte s'accrut avec la nuit. Le baromtre, comme en 1860,  la Runion, pendant un cyclone, tomba  710 millimtres. A la chute du jour, je vis passer  l'horizon un grand navire qui luttait pniblement. Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout  la lame. Ce devait tre un des steamers des lignes de New York  Liverpool ou au Havre. Il disparut bientt dans l'ombre.
A dix heures du soir, le ciel tait en feu. L'atmosphre fut zbre d'clairs violents. Je ne pouvais en supporter l'clat, tandis que le capitaine Nemo, les regardant en face, semblait aspirer en lui l'me de la tempte. Un bruit terrible emplissait les airs, bruit complexe, fait des hurlements des vagues crases, des mugissements du vent, des clats du tonnerre. Le vent sautait  tous les points de l'horizon, et le cyclone, partant de l'est, y revenait en passant par le nord, l'ouest et le sud, en sens inverse des temptes tournantes de l'hmisphre austral.
Ah! ce Gulf-Stream! Il justifiait bien son nom de roi des temptes! C'est lui qui cre ces formidables cyclones par la diffrence de temprature des couches d'air superposes a ses courants.
A la pluie avait succd une averse de feu. Les gouttelettes d'eau se changeaient en aigrettes fulminantes. On et dit que le capitaine Nemo, voulant une mort digne de lui, cherchait  se faire foudroyer. Dans un effroyable mouvement de tangage, le Nautilus dressa en l'air son peron d'acier, comme la tige d'un paratonnerre, et j'en vis jaillir de longues tincelles.
Bris,  bout de forces, je me coulai  plat ventre vers le panneau. Je l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors son maximum d'intensit. Il tait impossible de se tenir debout  l'intrieur du Nautilus. 
Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les rservoirs se remplir peu  peu, et le Nautilus s'enfona doucement au-dessous de la surface des flots.
Par les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effars qui passaient comme des fantmes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent foudroys sous mes yeux!
Le Nautilus descendait toujours. Je pensais qu'il retrouverait le calme  une profondeur de quinze mtres. Non. Les couches suprieures taient trop violemment agites. Il fallut aller chercher le repos jusqu' cinquante mtres dans les entrailles de la mer.
Mais l, quelle tranquillit, quel silence, quel milieu paisible! Qui et dit qu'un ouragan terrible se dchanait alors  la surface de cet Ocan?


PAR 4724' DE LATITUDE ET DE 1728' DE LONGITUDE

A la suite de cette tempte, nous avions t rejets dans l'est. Tout espoir de s'vader sur les atterrages de New York ou du Saint-Laurent s'vanouissait. Le pauvre Ned, dsespr, s'isola comme le capitaine Nemo. Conseil et moi, nous ne nous quittions plus.
J'ai dit que le Nautilus  s'tait cart dans l'est. J'aurais d dire, plus exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours, il erra tantt  la surface des flots, tantt au-dessous, au milieu de ces brumes si redoutables aux navigateurs. Elles sont principalement dues  la fonte des glaces, qui entretient une extrme humidit dans l'atmosphre. Que de navires perdus dans ces parages, lorsqu'ils allaient reconnatre les feux incertains de la cte! Que de sinistres dus  ces brouillards opaques! Que de chocs sur ces cueils dont le ressac est teint par le bruit du vent! Que de collisions entre les btiments, malgr leurs feux de position, malgr les avertissements de leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme!
Aussi, le fond de ces mers offrait-il l'aspect d'un champ de bataille, o gisaient encore tous ces vaincus de l'Ocan; les uns vieux et empts dj; les autres jeunes et rflchissant l'clat de notre fanal sur leurs ferrures et leurs carnes de cuivre. Parmi eux, que de btiments perdus corps et biens, avec leurs quipages, leur monde d'migrants, sur ces points dangereux signals dans les statistiques, le cap Race, l'le Saint-Paul, le dtroit de Belle-Ile, l'estuaire du Saint-Laurent! Et depuis quelques annes seulement que de victimes fournies  ces funbres annales par les lignes du Royal-Mail, d'Inmann, de Montral, le Solway, I'Isis, le Paramatta, I'Hungarian, le Canadian, l'Anglo-Saxon, le Humboldt, l'United-States,  tous chous, l'Artic, le Lyonnais,  couls par abordage, le Prsident, le Pacific, le City-of-Glasgow, disparus pour des causes ignores, sombres dbris au milieu desquels naviguait le Nautilus, comme s'il et pass une revue des morts!
Le 15 mai, nous tions sur l'extrmit mridionale du banc de Terre-Neuve. Ce banc est un produit des alluvions marines, un amas considrable de ces dtritus organiques, amens soit de l'quateur par le courant du Gulf-Stream, soit du ple boral, par ce contre-courant d'eau froide qui longe la cte amricaine. L aussi s'amoncellent les blocs erratiques charris par la dbcle des glaces. L s'est form un vaste ossuaire de poissons de mollusques ou de zoophytes qui y prissent par milliards.
La profondeur de la mer n'est pas considrable au banc de Terre-Neuve. Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse subitement une dpression profonde, un trou de trois mille mtres. L s'largit le Gulf-Stream. C'est un panouissement de ses eaux. Il perd de sa vitesse et de sa temprature, mais il devient une mer.
Parmi les poissons que le Nautilus effaroucha  son passage, je citerai le cycloptre d'un mtre,  dos noirtre,  ventre orange, qui donne  ses congnres un exemple peu suivi de fidlit conjugale, un unernack de grande taille, sorte de murne meraude, d'un got excellent, des karraks  gros yeux, dont la tte a quelque ressemblance avec celle du chien, des blennies, ovovivipares comme les serpents, des gobies-boulerots ou goujons noirs de deux dcimtres, des macroures  longue queue, brillant d'un clat argent, poissons rapides, aventurs loin des mers hyperborennes.
Les filets ramassrent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux, bien muscl, arm de piquants  la tte et d'aiguillons aux nageoires, vritable scorpion de deux  trois mtres, ennemi acharn des blennies, des gades et des saumons, c'tait le cotte des mers septentrionales. au corps tuberculeux, brun de couleur, rouge aux nageoires. Les pcheurs du Nautilus eurent quelque peine  s'emparer de cet animal, qui, grce  la conformation de ses opercules, prserve ses organes respiratoires du contact desschant de l'atmosphre et peut vivre quelque temps hors de l'eau.
Je cite maintenant - pour mmoire - des bosquiens, petits poissons qui accompagnent longtemps les navires dans les mers borales, des ables-oxyrhinques, spciaux  l'Atlantique septentrional, des rascasses, et j'arrive aux gades, principalement  l'espce morue, que je surpris dans ses eaux de prdilection, sur cet inpuisable banc de Terre-Neuve.
On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes, car Terre-Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. Lorsque le Nautilus s'ouvrit un chemin  travers leurs phalanges presses, Conseil ne put retenir cette observation:
" a! des morues! dit-il; mais je croyais que les morues taient plates comme des limandes ou des soles?
- Naf! m'criai-je. Les morues ne sont plates que chez l'picier, o on les montre ouvertes et tales. Mais dans l'eau, ce sont des poissons fusiformes comme les mulets, et parfaitement conforms pour la marche.
- Je veux croire monsieur, rpondit Conseil. Quelle nue, quelle fourmilire!
- Eh! mon ami, il y en aurait bien davantage, sans leurs ennemis, les rascasses et les hommes! Sais-tu combien on a compt d'oeufs dans une seule femelle?
- Faisons bien les choses, rpondit Conseil. Cinq cent mille.
- Onze millions, mon ami.
- Onze millions. Voila ce que je n'admettrai jamais,  moins de les compter moi-mme.
- Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire. D'ailleurs, c'est par milliers que les Franais, les Anglais, les Amricains, les Danois, les Norvgiens. pchent les morues. On les consomme en quantits prodigieuses, et sans l'tonnante fcondit de ces poissons, les mers en seraient bientt dpeuples. Ainsi en Angleterre et en Amrique seulement, cinq mille navires monts par soixante-quinze mille marins, sont employs  la pche de la morue. Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne, ce qui fait vingt-cinq millions. Sur les ctes de la Norvge, mme rsultat.
- Bien, rpondit Conseil, je m'en rapporte  monsieur. Je ne les compterai pas.
- Quoi donc?
- Les onze millions d'oeufs. Mais je ferai une remarque.
- Laquelle?
- C'est que si tous les oeufs closaient, il suffirait de quatre morues pour alimenter l'Angleterre, l'Amrique et la Norvge. "
Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis parfaitement ces longues lignes, armes de deux cents hameons, que chaque bateau tend par douzaines. Chaque ligne entrane par un bout au moyen d'un petit grappin, tait retenue a la surface par un orin fix sur une boue de lige. Le Nautilus dut manoeuvrer adroitement au milieu de ce rseau sous-marin.
D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages frquents. Il s'leva jusque vers le quarante-deuxime degr de latitude. C'tait  la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content, o aboutit l'extrmit du cble transatlantique.
Le Nautilus, au lieu de continuer  marcher au nord prit direction vers l'est, comme s'il voulait suivre ce plateau tlgraphique sur lequel repose le cble, et dont des sondages multiplis ont donn le relief avec une extrme exactitude.
Ce fut le 17 mai,  cinq cents milles environ de Heart's Content, par deux mille huit cents mtres de profondeur, que j'aperus le cble gisant sur le sol. Conseil, que je n'avais pas prvenu, le prit d'abord pour un gigantesque serpent de mer et s'apprtait  le classer suivant sa mthode ordinaire. Mais je dsabusai le digne garon et pour le consoler de son dboire, je lui appris diverses particularits de la pose de ce cble.
Le premier cble fut tabli pendant les annes 1857 et 1 858; mais, aprs avoir transmis quatre cents tlgrammes environ, il cessa de fonctionner. En 1863, les ingnieurs construisirent un nouveau cble, mesurant trois mille quatre cents kilomtres et pesant quatre mille cinq cents tonnes, qui fut embarqu sur le Great-Eastern.  Cette tentative choua encore.
Or, le 25 mai, le Nautilus,  immerg par trois mille huit cent trente-six mtres de profondeur, se trouvait prcisment en cet endroit o se produisit la rupture qui ruina l'entreprise. C'tait  six cent trente-huit milles de la cte d'Irlande. On s'aperut,  deux heures aprs-midi, que les communications avec l'Europe venaient de s'interrompre. Les lectriciens du bord rsolurent de couper le cble avant de le repcher, et  onze heures du soir, ils avaient ramen la partie avarie. On refit un joint et une pissure; puis le cble fut immerg de nouveau. Mais, quelques jours plus tard, il se rompit et ne put tre ressaisi dans les profondeurs de l'Ocan.
Les Amricains ne se dcouragrent pas. L'audacieux Cyrus Field, le promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua une nouvelle souscription. Elle fut immdiatement couverte. Un autre cble fut tabli dans de meilleures conditions. Le faisceau de fils conducteurs isols dans une enveloppe de gutta-percha, tait protg par un matelas de matires textiles contenu dans une armature mtallique. Le Great-Eastern reprit la mer le 13 juillet 1866.
L'opration marcha bien. Cependant un incident arriva. Plusieurs fois, en droulant le cble, les lectriciens observrent que des clous y avaient t rcemment enfoncs dans le but d'en dtriorer l'me. Le capitaine Anderson, ses officiers, ses ingnieurs, se runirent, dlibrrent, et firent afficher que si le coupable tait surpris  bord, il serait jet  la mer sans autre jugement. Depuis lors, la criminelle tentative ne se reproduisit plus.
Le 23 juillet, le Great-Eastern n'tait plus qu' huit cents kilomtres de Terre-Neuve, lorsqu'on lui tlgraphia d'Irlande la nouvelle de l'armistice conclu entre la Prusse et l'Autriche aprs Sadowa. Le 27, il relevait au milieu des brumes le port de Heart's Content. L'entreprise tait heureusement termine, et par sa premire dpche, la jeune Amrique adressait  la vieille Europe ces sages paroles si rarement comprises: " Gloire  Dieu dans le ciel, et paix aux hommes de bonne volont sur la terre. "
Je ne m'attendais pas  trouver le cble lectrique dans son tat primitif, tel qu'il tait en sortant des ateliers de fabrication. Le long serpent, recouvert de dbris de coquille, hriss de foraminifres, tait encrot dans un emptement pierreux qui le protgeait contre les mollusques perforants. Il reposait tranquillement,  l'abri des mouvements de la mer, et sous une pression favorable  la transmission de l'tincelle lectrique qui passe de l'Amrique  l'Europe en trente-deux centimes de seconde. La dure de ce cble sera infinie sans doute, car on a observ que l'enveloppe de gutta-percha s'amliore par son sjour dans l'eau de mer.
D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le cble n'est jamais immerg  des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le Nautilus le suivit jusqu' son fond le plus bas, situ par quatre mille quatre cent trente et un mtres, et l, il reposait encore sans aucun effort de traction. Puis, nous nous rapprochmes de l'endroit o avait eu lieu l'accident de 1863.
Le fond ocanique formait alors une valle large de cent vingt kilomtres, sur laquelle on et pu poser le Mont-Blanc sans que son sommet merget de la surface des flots. Cette valle est ferme  l'est par une muraille  pic de deux mille mtres. Nous y arrivions le 28 mai, et le Nautilus n'tait plus qu' cent cinquante kilomtres de l'Irlande.
Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les les Britanniques? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et revint vers les mers europennes. En contournant l'le d'meraude, j'aperus un instant le cap Clear et le feu de Fastenet, qui claire les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool.
Une importante question se posait alors  mon esprit.
Le Nautilus oserait-il s'engager dans la Manche? Ned Land qui avait reparu depuis que nous rallions la terre ne cessait de m'interroger. Comment lui rpondre? Le capitaine Nemo demeurait invisible. Aprs avoir laiss entrevoir au Canadien les rivages d'Amrique, allait-il donc me montrer les ctes de France?
Cependant le Nautilus s'abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il passait en vue du Land's End, entre la pointe extrme de l'Angleterre et les Sorlingues, qu'il laissa sur tribord.
S'il voulait entrer en Manche, il lui fallait prendre franchement  l'est. Il ne le fit pas.
Pendant toute la journe du 31 mai, le Nautilus dcrivit sur la mer une srie de cercles qui m'intrigurent vivement. Il semblait chercher un endroit qu'il avait quelque peine  trouver. A midi, le capitaine Nemo vint faire son point lui-mme. Il ne m'adressa pas la parole. Il me parut plus sombre que jamais. Qui pouvait l'attrister ainsi? tait-ce sa proximit des rivages europens? Sentait-il quelque ressouvenir de son pays abandonn? Qu'prouvait-il alors? des remords ou des regrets? Longtemps cette pense occupa mon esprit, et j'eus comme un pressentiment que le hasard trahirait avant peu les secrets du capitaine.
Le lendemain, 31 juin, le Nautilus conserva les mmes allures. Il tait vident qu'il cherchait  reconnatre un point prcis de l'Ocan. Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu'il avait fait la veille. La mer tait belle, le ciel pur. A huit milles dans l'est, un grand navire  vapeur se dessinait sur la ligne de l'horizon. Aucun pavillon ne battait  sa corne, et je ne pus reconnatre sa nationalit.
Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil passt au mridien, prit son sextant et observa avec une prcision extrme. Le calme absolu des flots facilitait son opration. Le Nautilus immobile ne ressentait ni roulis ni tangage.
J'tais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son relvement fut termin, le capitaine pronona ces seuls mots.
" C'est ici! "
Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le btiment qui modifiait sa marche et semblait se rapprocher de nous? Je ne saurais le dire.
Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j'entendis les sifflements de l'eau dans les rservoirs. Le Nautilus commena de s'enfoncer, suivant une ligne verticale, car son hlice entrave ne lui communiquait plus aucun mouvement.
Quelques minutes plus tard, il s'arrtait  une profondeur de huit cent trente-trois mtres et reposait sur le sol.
Le plafond lumineux du salon s'teignit alors, les panneaux s'ouvrirent, et  travers les vitres, j'aperus la mer vivement illumine par les rayons du fanal dans un ravo d'un demi-mille.
Je regardait  bbord et je ne vis rien que l'immensit des eaux tranquilles.
Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui attira mon attention. On et dit des ruines ensevelies sous un emptement de coquilles blanchtres comme sous un manteau de neige. En examinant attentivement cette masse, je crus reconnatre les formes paissies d'un navire, ras de ses mts, qui devait avoir coul par l'avant. Ce sinistre datait certainement d'une poque recule. Cette pave, pour tre ainsi encrote dans le calcaire des eaux, comptait dj bien des annes passes sur ce fond de l'Ocan.
Quel tait ce navire? Pourquoi le Nautilus venait-il visiter sa tombe? N'tait-ce donc pas un naufrage qui avait entran ce btiment sous les eaux?
Je ne savais que penser, quand, prs de moi, j'entendis le capitaine Nemo dire d'une voix lente:
" Autrefois ce navire se nommait le Marseillais. Il portait soixante-quatorze canons et fut lanc en 1762. En 1778, le 13 aot, command par La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le Preston. En 1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de l'amiral d'Estaing  la prise de Grenade. En 1781, le 5 septembre, il prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la Chesapeak. En 1794, la rpublique franaise lui changeait son nom. Le 16 avril de la mme anne, il rejoignait  Brest l'escadre de Villaret-Joyeuse? charg d'escorter un convoi de bl qui venait d'Amrique sous le commandement de l'amiral Van Stabel. Le 11 et le 12 prairial, an II, cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais. Monsieur, c'est aujourd'hui le 13 prairial, le ler juin 1868. Il y a soixante-quatorze ans, jour pour jour,  cette place mme, par 4724' de latitude et 1728' de longitude, ce navire, aprs un combat hroque, dmt de ses trois mts, l'eau dans ses soutes, le tiers de son quipage hors de combat, aima mieux s'engloutir avec ses trois cent cinquante-six marins que de se rendre, et clouant son pavillon  sa poupe, il disparut sous les flots au cri de: Vive la Rpublique!
- Le Vengeur! m'criai-je.
- Oui! monsieur. Le Vengeur! Un beau nom! " murmura le capitaine Nemo en se croisant les bras.



UNE HECATOMBE

Cette faon de dire, l'imprvu de cette scne, cet historique du navire patriote froidement racont d'abord, puis l'motion avec laquelle l'trange personnage avait prononc ses dernires paroles, ce nom de Vengeur, dont la signification ne pouvait m'chapper, tout se runissait pour frapper profondment mon esprit. Mes regards ne quittaient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer, considrait d'un oeil ardent la glorieuse pave. Peut-tre ne devais-je jamais savoir qui il tait, d'o il venait, o il allait, mais je voyais de plus en plus l'homme se dgager du savant. Ce n'tait pas une misanthropie commune qui avait enferm dans les flancs du Nautilus le capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime que le temps ne pouvait affaiblir.
Cette haine cherchait-elle encore des vengeances? L'avenir devait bientt me l'apprendre.
Cependant, le Nautilus remontait lentement vers la surface de la mer, et je vis disparatre peu  peu les formes confuses du Vengeur. Bientt un lger roulis m'indiqua que nous flottions  l'air libre.
En ce moment, une sourde dtonation se fit entendre. Je regardai le capitaine. Le capitaine ne bougea pas.
" Capitaine? " dis-je.
Il ne rpondit pas.
Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m'y avaient prcd.
" D'o vient cette dtonation? demandai-je.
- Un coup de canon ", rpondit Ned Land.
Je regardai dans la direction du navire que j'avais aperu. Il s'tait rapproch du Nautilus et l'on voyait qu'il forait de vapeur. Six milles le sparaient de nous.
" Quel est ce btiment, Ned?
- A son grement,  la hauteur de ses bas mts, rpondit le Canadien, je parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et couler, s'il le faut, ce damn Nautilus !
- Ami Ned, rpondit Conseil, quel mal peut-il faire au Nautilus? Ira-t-il l'attaquer sous les flots? Ira-t-il le canonner au fond des mers?
- Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconnatre la nationalit de ce btiment? "
Le Canadien, fronant ses sourcils, abaissant ses paupires, plissant ses yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute la puissance de son regard.
" Non, monsieur, rpondit-il. Je ne saurais reconnatre  quelle nation il appartient. Son pavillon n'est pas hisse. Mais je puis affirmer que c'est un navire de guerre, car une longue flamme se droule  l'extrmit de son grand mt. "
Pendant un quart d'heure, nous continumes d'observer le btiment qui se dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant. qu'il et reconnu le Nautilus  cette distance, encore moins qu'il st ce qu'tait cet engin sous-marin.
Bientt le Canadien m'annona que ce btiment tait un grand vaisseau de guerre,  peron, un deux-ponts cuirass. Une paisse fume noire s'chappait de ses deux chemines. Ses voiles serres se confondaient avec la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La distance empchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui flottait comme un mince ruban.
Il s'avanait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher, une chance de salut s'offrait  nous.
" Monsieur, me dit Ned Land, que ce btiment nous passe  un mille je me jette  la mer, et je vous engage faire comme moi. "
Je ne rpondis pas  la proposition du Canadien, et je continuai de regarder le navire qui grandissait  vue d'oeil. Qu'il ft anglais, franais, amricain ou russe, il tait certain qu'il nous accueillerait, si nous pouvions gagner son bord.
" Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons quelque exprience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin de le remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned. "
J'allais rpondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit  l'avant du vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux troubles par la chute d'un corps pesant, claboussrent l'arrire du Nautilus. Peu aprs, une dtonation frappait mon oreille.
" Comment? ils tirent sur nous! m'criai-je.
- Braves gens! murmura le Canadien.
- Ils ne nous prennent donc pas pour des naufrags accrochs  une pave!
- N'en dplaise  monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l'eau qu'un nouveau boulet avait fait jaillir jusqu' lui.- N'en dplaise  monsieur, ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal.
- Mais ils doivent bien voir, m'criai-je qu'ils ont affaire  des hommes.
- C'est peut-tre pour cela! " rpondit Ned Land en me regardant.
Toute une rvlation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait  quoi s'en tenir maintenant sur l'existence du prtendu monstre. Sans doute, dans son abordage avec l'Abraham-Lincoln,  lorsque le Canadien le frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le narwal tait un bateau sous-marin, plus dangereux qu'un ctac surnaturel?
Oui, cela devait tre ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction!
Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo employait le Nautilus  une oeuvre de vengeance! Pendant cette nuit, lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Ocan Indien, ne s'tait-il pas attaqu  quelque navire? Cet homme enterr maintenant dans le cimetire de corail, n'avait-il pas t victime du choc provoqu par le Nautilus? Oui, je le rpte. Il en devait tre ainsi. Une partie de la mystrieuse existence du capitaine Nemo se dvoilait. Et si son identit n'tait pas reconnue, du moins, les nations coalises contre lui, chassaient maintenant, non plus un tre chimrique, mais un homme qui leur avait vou une haine implacable!
Tout ce pass formidable apparut  mes yeux. Au lieu de rencontrer des amis sur ce navire qui s'approchait, nous n'y pouvions trouver que des ennemis sans piti.
Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns, rencontrant la surface liquide, s'en allaient par ricochet se perdre  des distances considrables. Mais aucun n'atteignit le Nautilus. 
Le navire cuirass n'tait plus alors qu' trois milles. Malgr sa violente canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la plate-forme. Et cependant, l'un de ces boulets coniques, frappant normalement la coque du Nautilus,  lui et t fatal.
Le Canadien me dit alors:
" Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas. Faisons des signaux! Mille diables! On comprendra peut-tre que nous sommes d'honntes gens! "
Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait  peine dploy, que terrass par une main de fer, malgr sa force prodigieuse, il tombait sur le pont.
" Misrable, s'cria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur l'peron du Nautilus avant qu'il ne se prcipite contre ce navire! "
Le capitaine Nemo, terrible  entendre, tait plus terrible encore  voir. Sa face avait pli sous les spasmes de son coeur, qui avait d cesser de battre un instant. Ses pupilles s'taient contractes effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le corps pench en avant, il tordait sous sa main les paules du Canadien.
Puis, l'abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont les boulets pleuvaient autour de lui:
" Ah! tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite! s'cria-t-il de sa voix puissante. Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs pour te reconnatre! Regarde! Je vais te montrer les miennes! "
Et le capitaine Nemo dploya  l'avant de la plate-forme un pavillon noir. semblable  celui qu'il avait dj plant au ple sud.
A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du Nautilus, sans l'entamer, et passant par ricochet prs du capitaine. alla se perdre en mer.
Le capitaine Nemo haussa les paules. Puis, s'adressant  moi:
" Descendez, me dit-il d'un ton bref, descendez, vous et vos compagnons.
- Monsieur, m'ecriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire,
- Monsieur, je vais le couler. Vous ne ferez pas cela!
- Je le ferai, rpondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez pas de me juger, monsieur. La fatalit vous montre ce que vous ne deviez pas voir. L'attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez.
- Ce navire, quel est-il?
- Vous ne le savez pas? Eh bien! tant mieux! Sa nationalit, du moins, restera un secret pour vous. Descendez. "
Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu'obir. Une quinzaine de marins du Nautilus entouraient le capitaine et regardaient avec un implacable sentiment de haine ce navire qui s'avanait vers eux. On sentait que le mme souffle de vengeance animait toutes ces mes.
Je descendis au moment o un nouveau projectile raillait encore la coque du Nautilus, et j'entendis le capitaine s'crier:
" Frappe, navire insens! Prodigue tes inutiles boulets! Tu n'chapperas pas  l'peron du Nautilus. Mais ce n'est pas  cette place que tu dois prir! Je ne veux pas que tes ruines aillent se confondre avec les ruines du Vengeur ! "
Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second taient rests sur la plate-forme. L'hlice fut mise en mouvement, le Nautilus, s'loignant avec vitesse se mit hors de la porte des boulets du vaisseau. Mais la poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta de maintenir sa distance.
Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l'impatience et l'inquitude qui me dvoraient, je revins vers l'escalier central. Le panneau tait ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine s'y promenait encore d'un pas agit. Il regardait le navire qui lui restait sous le vent  cinq ou six milles. Il tournait autour de lui comme une bte fauve, et l'attirant vers l'est, il se laissait poursuivre. Cependant, il n'attaquait pas. Peut-tre hsitait-il encore?
Je voulus intervenir une dernire fois. Mais j'avais a peine interpell le capitaine Nemo, que celui-ci m'imposait silence:
" Je suis le droit, je suis la justice! me dit-il. Je suis l'opprim, et voil l'oppresseur! C'est par lui que tout ce que J'ai aime, chri, vnr, patrie, femme, enfants, mon pre, ma mre, j'ai vu tout prir! Tout ce que je hais est l! Taisez-vous! "
Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forait de vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil.
" Nous fuirons! m'criai-je.
- Bien, fit Ned. Quel est ce navire?
- Je l'ignore. Mais quel qu'il soit, il sera coul avant la nuit. En tout cas, mieux vaut prir avec lui que de se faire les complices de reprsailles dont on ne peut pas mesurer l'quit.
- C'est mon avis, rpondit froidement Ned Land. Attendons la nuit. "
La nuit arriva. Un profond silence rgnait  bord. La boussole indiquait que le Nautilus n'avait pas modifi sa direction. J'entendais le battement de son hlice qui frappait les flots avec une rapide rgularit. Il se tenait  la surface des eaux, et un lger roulis le portait tantt sur un bord, tantt sur un autre.
Mes compagnons et moi, nous avions rsolu de fuir au moment o le vaisseau serait assez rapproch, soit pour nous faire entendre, soit pour nous faire voir, car la lune. qui devait tre pleine trois jours plus tard, resplendissait. Une fois  bord de ce navire, si nous ne pouvions prvenir le coup qui le menaait, du moins nous ferions tout ce que les circonstances nous permettaient de tenter. Plusieurs fois, je crus que le Nautilus se disposait pour l'attaque. Mais il se contentait de laisser se rapprocher son adversaire, et, peu de temps aprs, il reprenait son allure de fuite.
Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l'occasion d'agir. Nous parlions peu, tant trop mus. Ned Land aurait voulu se prcipiter  la mer. Je le forai d'attendre. Suivant moi, le Nautilusdevait attaquer le deux-ponts  la surface des flots, et alors il serait non seulement possible, mais facile de s'enfuir.
A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le capitaine Nemo ne l'avait pas quitte. Il tait debout,  l'avant, prs de son pavillon. qu'une lgre brise dployait au-dessus de sa tte. Il ne quittait pas le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire intensit, semblait l'attirer, le fasciner, l'entraner plus srement que s'il lui et donn la remorque!
La lune passait alors au mridien. Jupiter se levait dans l'est. Au milieu de cette paisible nature, le ciel et l'Ocan rivalisaient de tranquillit, et la mer offrait a l'astre des nuits le plus beau miroir qui et jamais reflt son image.
Et quand je pensais  ce calme profond des lments, compar  toutes ces colres qui couvaient dans les flancs de l'imperceptible Nautilus, je sentais frissonner tout mon tre.
Le vaisseau se tenait a deux mille de nous. Il s'tait rapproch, marchant toujours vers cet clat phosphorescent qui signalait la prsence du Nautilus Je vis ses feux de position, vert et rouge, et son fanal blanc suspendu au grand tai de misaine. Une vague rverbration clairait son grement et indiquait que les feux taient pousss  outrance. Des gerbes d'tincelles, des scories de charbons enflamms, s'chappant de ses chemines, toilaient l'atmosphre.
Je demeurai ainsi jusqu' six heures du matin, sans que le capitaine Nemo et paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait  un mille et demi, et avec les premire, lueurs du jour. sa canonnade recommena. Le moment ne pouvait tre loign o, le Nautilus attaquant son adversaire, mes compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet homme que je n'osais juger.
Je me disposais  descendre afin de les prvenir, lorsque le second monta sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines dispositions furent prises qu'on aurait pu appeler le " branle-bas de combat " du Nautilus. Elles taient trs simples. La filire qui formait balustrade autour de la plate-forme. fut abaisse. De mme, les cages du fanal et du timonier rentrrent dans la coque de manire  l'affleurer seulement. La surface du long cigare de tle n'offrait plus une seule saillie qui pt gner sa manoeuvre.
Je revins au salon. Le Nautilus mergeait toujours. Quelques lueurs matinales s'infiltraient dans la couche liquide. Sous certaines ondulations des lames, les vitres s'animaient des rougeurs du soleil levant. Ce terrible jour du 2 juin se levait.
A cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du Nautilus se modrait. Je compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les dtonations se faisaient plus violemment entendre. Les boulets labouraient l'eau ambiante et s'y vissaient avec un sifflement singulier.
" Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poigne de main, et que Dieu nous garde! "
Ned Land tait rsolu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant  peine.
Nous passmes dans la bibliothque. Au moment o je poussais la porte qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau suprieur se fermer brusquement.
Le Canadien s'lana sur les marches, mais je l'arrtai. Un sifflement bien connu m'apprenait que l'eau pntrait dans les rservoirs du bord. En effet, en peu d'instants, le Nautilus s'immergea  quelques mtres au-dessous de la surface des flots.
Je compris sa manoeuvre. Il tait trop tard pour agir.
Le Nautilus ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son impntrable cuirasse, mais au-dessous de sa ligne de flottaison, l ou la carapace mtallique ne protge plus le bord.
Nous tions emprisonns de nouveau, tmoins obligs du sinistre drame qui se prparait. D'ailleurs, nous emes  peine le temps de rflchir. Rfugis dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer une parole. Une stupeur profonde s'tait empare de mon esprit. Le mouvement de la pense s'arrtait en moi.. Je me trouvais dans cet tat pnible qui prcde l'attente d'une dtonation pouvantable. J'attendais, j'coutais, je ne vivais que par le sens de l'oue!
Cependant, la vitesse du Nautilus s'accrut sensiblement. C'tait son lan qu'il prenait ainsi. Toute sa coque frmissait.
Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement lger. Je sentis la force pntrante de l'peron d'acier. J'entendis des raillements, des raclements. Mais le Nautilus, emport par sa puissance de propulsion, passait au travers de la masse du vaisseau comme l'aiguille du voilier  travers la toile!
Je ne pus y tenir. Fou, perdu, je m'lanai hors de ma chambre et me prcipitai dans le salon.
Le capitaine Nemo tait l. Muet, sombre, implacable, il regardait par le panneau de bbord.
Une masse norme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son agonie, le Nautilus descendait dans l'abme avec elle. A dix mtres de moi, je vis cette coque entr'ouverte, o l'eau s'enfonait avec un bruit de tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages. Le pont tait couvert d'ombres noires qui s'agitaient.
L'eau montait. Les malheureux s'lanaient dans les haubans, s'accrochaient aux mts, se tordaient sous ls eaux. C'tait une fourmilire humaine surprise par l'envahissement d'une mer!
Paralys, raidi par l'angoisse, les cheveux hrisss, l'oeil dmesurment ouvert, la respiration incomplte, sans souffle, sans voix, je regardais, moi aussi! Une irrsistible attraction me collait  la vitre!
L'norme vaisseau s'enfonait lentement. Le Nautilus le suivant, piait tous ses mouvements. Tout  coup, une explosion se produisit. L'air comprim fit voler les ponts du btiment comme si le feu et pris aux soutes. La pousse des eaux fut telle que le Nautilus dvia.
Alors le malheureux navire s'enfona plus rapidement. Ses hunes, charges de victimes, apparurent, ensuite des barres, pliant sous des grappes d'hommes. enfin le sommet de son grand mt. Puis, la masse sombre disparut, et avec elle cet quipage de cadavres entrans par un formidable remous...
Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier, vritable archange de la haine, regardait toujours. Quand tout fut fini, le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte de sa chambre, l'ouvrit et entra. Je le suivis des yeux.
Sur le panneau du fond, au-dessous des portraits de ses hros, je vis le portrait d'une femme jeune encore et de deux petits enfants. Le capitaine Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les bras, et, s'agenouillant. il fondit en sanglots.


LES DERNIERES PAROLES DU CAPITAINE NEMO

Les panneaux s'taient referms sur cette vision effrayante, mais la lumire n'avait pas t rendue au salon. A l'intrieur du Nautilus, ce n'taient que tnbres et silence. Il quittait ce lieu de dsolation,  cent pieds sous les eaux, avec une rapidit prodigieuse. O allait-il? Au nord ou au sud? O fuyait cet homme aprs cette horrible reprsaille?
J'tais rentr dans ma chambre o Ned et Conseil se tenaient silencieusement. J'prouvais une insurmontable horreur pour le capitaine Nemo. Quoi qu'il et souffert de la part des hommes, il n'avait pas le droit de punir ainsi. Il m'avait fait, sinon le complice, du moins le tmoin de ses vengeances! C'tait dj trop.
A onze heures, la clart lectrique rapparut. Je passai dans le salon. Il tait dsert. Je consultai les divers instruments. Le Nautilus fuyait dans le nord avec une rapidit de vingt-cinq milles  l'heure, tantt  la surface de la mer, tantt  trente pieds au-dessous.
Relvement fait sur la carte, je vis que nous passions  l'ouvert de la Manche, et que notre direction nous portait vers les mers borales avec une incomparable vitesse.
A peine pouvais-je saisir  leur rapide passage des squales au long nez, des squales-marteaux, des roussettes qui frquentent ces eaux, de grands aigles de mer, des nues d'hippocampes, semblables aux cavaliers du jeu d'checs, des anguilles s'agitant comme les serpenteaux d'un feu d'artifice, des armes de crabes qui fuyaient obliquement en croisant leurs pinces sur leur carapace, enfin des troupes de marsouins qui luttaient de rapidit avec le Nautilus. Mais d'observer, d'tudier, de classer, il n'tait plus question alors.
Le soir, nous avions franchi deux cents lieues de l'Atlantique. L'ombre se fit, et la mer fut envahie par les tnbres jusqu'au lever de la lune.
Je regagnai ma chambre. Je ne pus dormir. J'tais assailli de cauchemars. L'horrible scne de destruction se rptait dans mon esprit.
Depuis ce jour, qui pourra dire jusqu'o nous entrana le Nautilusdans ce bassin de l'Atlantique nord? Toujours avec une vitesse inapprciable! Toujours au milieu des brumes hyperborennes! Toucha-t-il aux pointes du Spitzberg, aux accores de la Nouvelle-Zemble? Parcourut-il ces mers ignores, la mer Blanche, la mer de Kara, le golfe de l'Obi, l'archipel de Liarrov, et ces rivages inconnus de la cte asiatique? Je ne saurais le dire. Le temps qui s'coulait je ne pouvais plus l'valuer. L'heure avait t suspendue aux horloges du bord. Il semblait que la nuit et le jour, comme dans les contres polaires, ne suivaient plus leur cours rgulier. Je me sentais entran dans ce domaine de l'trange o se mouvait  l'aise l'imagination surmene d'Edgard Po. A chaque instant, je m'attendais  voir, comme le fabuleux Gordon Pym, " cette figure humaine voile, de proportion beaucoup plus vaste que celle d'aucun habitant de la terre, jete en travers de cette cataracte qui dfend les abords du ple "!
J'estime - mais je me trompe peut-tre , j'estime que cette course aventureuse du Nautilus se prolongea pendant quinze ou vingt jours, et je ne sais ce qu'elle aurait dur, sans la catastrophe qui termina ce voyage. Du capitaine Nemo, il n'tait plus question. De son second, pas davantage. Pas un homme de l'quipage ne fut visible un seul instant. Presque incessamment, le Nautilus flottait sous les eaux. Quand ii remontait  leur surface afin de renouveler son air, les panneaux s'ouvraient ou se refermaient automatiquement. Plus de point report sur le planisphre. Je ne savais o nous tions.
Je dirai aussi que le Canadien,  bout de forces et de patience, ne paraissait plus. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot, et craignait que, dans un accs de dlire et sous l'empire d'une nostalgie effrayante, il ne se tut. Il le surveillait donc avec un dvouement de tous les instants.
On comprend que, dans ces conditions, la situation n'tait plus tenable.
Un matin -  quelle date, je ne saurais le dire - je m'tais assoupi vers les premires heures du jour, assoupissement pnible et maladif. Quand je m'veillai, je vis Ned Land se pencher sur moi, et je l'entendis me dire  voix basse:
" Nous allons fuir! "
Je me redressai.
" Quand fuyons-nous? demandai-je.
- La nuit prochaine. Toute surveillance semble avoir disparu du Nautilus. On dirait que la stupeur rgne  bord. Vous serez prt, monsieur?
- Oui. O sommes-nous?
- En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des brumes,  vingt milles dans l'est.
- Quelles sont ces terres?
- Je l'ignore, mais quelles qu'elles soient, nous nous y rfugierons.
- Oui! Ned. Oui, nous fuirons cette nuit, dt la mer nous engloutir!
- La mer est mauvaise, le vent violent, mais vingt milles  faire dans cette lgre embarcation du Nautilus ne m'effraient pas. J'ai pu y transporter quelques vivres et quelques bouteilles d'eau  l'insu de l'quipage.
- Je vous suivrai.
- D'ailleurs, ajouta le Canadien, si je suis surpris, je me dfends, je me fais tuer.
- Nous mourrons ensemble, ami Ned. "
J'tais dcid  tout. Le Canadien me quitta. Je gagnai la plate-forme, sur laquelle je pouvais  peine me maintenir contre le choc des lames. Le ciel tait menaant, mais puisque la terre tait l dans ces brumes paisses, il fallait fuir. Nous ne devions perdre ni un jour ni une heure.
Je revins au salon, craignant et dsirant tout  la fois de rencontrer le capitaine Nemo, voulant et ne voulant plus le voir. Que lui aurais-je dit? Pouvais-je lui cacher l'involontaire horreur qu'il m'inspirait! Non! Mieux valait ne pas me trouver face  face avec lui! Mieux valait l'oublier! Et pourtant!
Combien fut longue cette journe, la dernire que je dusse passer  bord du Nautilus! Je restais seul. Ned Land et Conseil vitaient de me parler par crainte de se trahir.
A six heures, je dnai, mais je n'avais pas faim. Je me forai  manger, malgr mes rpugnances, ne voulant pas m'affaiblir.
A six heures et demi, Ned Land entra dans ma chambre. Il me dit:
" Nous ne nous reverrons pas avant notre dpart. A dix heures, la lune ne sera pas encore leve. Nous profiterons de l'obscurit. Venez au canot. Conseil et moi, nous vous y attendrons. "
Puis le Canadien sortit, sans m'avoir donn le temps de lui rpondre.
Je voulus vrifier la direction du Nautilus. Je me rendis au salon. Nous courions nord-nord-est avec une vitesse effrayante, par cinquante mtres de profondeur.
Je jetai un dernier regard sur ces merveilles de la nature, sur ces richesses de l'art entasses dans ce muse, sur cette collection sans rivale destine  prir un jour au fond des mers avec celui qui l'avait forme. Je voulus fixer dans mon esprit une impression suprme. Je restai une heure ainsi, baign dans les effluves du plafond lumineux, et passant en revue ces trsors resplendissant sous leurs vitrines. Puis, je revins  ma chambre.
L, je revtis de solides vtements de mer. Je rassemblai mes notes et les serrai prcieusement sur moi. Mon coeur battait avec force. Je ne pouvais en comprimer les pulsations. Certainement, mon trouble, mon agitation m'eussent trahi aux yeux du capitaine Nemo.
Que faisait-il en ce moment? J'coutai  la porte de sa chambre. J'entendis un bruit de pas. Le capitaine Nemo tait l. Il ne s'tait pas couch. A chaque mouvement, il me semblait qu'il allait m'apparatre et me demander pourquoi je voulais fuir! J'prouvais des alertes incessantes. Mon imagination les grossissait. Cette impression devint si poignante que je me demandai s'il ne valait pas mieux entrer dans la chambre du capitaine, le voir face  face, le braver du geste et du regard!
C'tait une inspiration de fou. Je me retins heureusement, et je m'tendis sur mon lit pour apaiser en moi les agitations du corps. Mes nerfs se calmrent un peu, mais, le cerveau surexcit, je revis dans un rapide souvenir toute mon existence  bord du Nautilus, tous les incidents heureux ou malheureux qui l'avaient traverse depuis ma disparition de l'Abraham-Lincoln,  les chasses sous-marines, le dtroit de Torrs, les sauvages de la Papouasie, l'chouement, le cimetire de corail, le passage de Suez, l'le de Santorin, le plongeur crtois, la baie de Vigo, l'Atlantide, la banquise, le ple sud, l'emprisonnement dans les glaces, le combat des poulpes, la tempte du Gulf-Stream, le Vengeur, et cette horrible scne du vaisseau coul avec son quipage!... Tous ces vnements passrent devant mes yeux, comme ces toiles de fond qui se droulent  l'arrire-plan d'un thtre. Alors le capitaine Nemo grandissait dmesurment dans ce milieu trange. Son type s'accentuait et prenait des proportions surhumaines. Ce n'tait plus mon semblable, c'tait l'homme des eaux, le gnie des mers.
Il tait alors neuf heures et demie. Je tenais ma tte  deux mains pour l'empcher d'clater. Je fermais les yeux. Je ne voulais plus penser. Une demi-heure d'attente encore! Une demi-heure d'un cauchemar qui pouvait me rendre fou!
En ce moment, j'entendis les vagues accords de l'orgue, une harmonie triste sous un chant indfinissable, vritables plaintes d'une me qui veut briser ses liens terrestres. J'coutai par tous mes sens  la fois, respirant  peine, plong comme le capitaine Nemo dans ces extases musicales qui l'entranaient hors des limites de ce monde.
Puis, une pense soudaine me terrifia. Le capitaine Nemo avait quitt sa chambre. Il tait dans ce salon que je devais traverser pour fuir. L, je le rencontrerais une dernire fois. Il me verrait, il me parlerait peut-tre! Un geste de lui pouvait m'anantir, un seul mot, m'enchaner  son bord!
Cependant, dix heures allaient sonner. Le moment tait venu de quitter ma chambre et de rejoindre mes compagnons.
Il n'y avait pas  hsiter, dt le capitaine Nemo se dresser devant moi. J'ouvris ma porte avec prcaution, et cependant, il me sembla qu'en tournant sur ses gonds, elle faisait un bruit effrayant. Peut-tre ce bruit n'existait-il que dans mon imagination!
Je m'avanai en rampant  travers les coursives obscures du Nautilus,  m'arrtant  chaque pas pour comprimer les battements de mon coeur.
J'arrivai  la porte angulaire du salon. Je l'ouvris doucement. Le salon tait plong dans une obscurit profonde. Les accords de l'orgue raisonnaient faiblement. Le capitaine Nemo tait l. Il ne me voyait pas. Je crois mme qu'en pleine lumire, il ne m'et pas aperu, tant son extase l'absorbait tout entier.
Je me tranai sur le tapis, vitant le moindre heurt dont le bruit et pu trahir ma prsence. Il me fallut cinq minutes pour gagner la porte du fond qui donnait sur la bibliothque.
J'allais l'ouvrir, quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur place. Je compris qu'il se levait. Je l'entrevis mme, car quelques rayons de la bibliothque claire filtraient jusqu'au salon. Il vint vers moi, les bras croiss, silencieux, glissant plutt que marchant, comme un spectre. Sa poitrine oppresse se gonflait de sanglots. Et je l'entendis murmurer ces paroles - les dernires qui aient frapp mon oreille:
" Dieu tout puissant! assez! assez! "
tait-ce l'aveu du remords qui s'chappait ainsi de la conscience de cet homme?...
perdu, je me prcipitai dans la bibliothque. Je montai l'escalier central, et, suivant la coursive suprieure, j'arrivai au canot. J'y pntrai par l'ouverture qui avait dj livr passage  mes deux compagnons.
" Partons! Partons! m'criai-je.
- A l'instant! " rpondit le Canadien.
L'orifice vid dans la tle du Nautilus fut pralablement ferm et boulonn au moyen d'une clef anglaise dont Ned Land s'tait muni. L'ouverture du canot se ferma galement, et le Canadien commena  dvisser les crous qui nous retenaient encore au bateau sous-marin.
Soudain un bruit intrieur se fit entendre. Des voix se rpondaient avec vivacit. Qu'y avait-il? S'tait-on aperu de notre fuite? Je sentis que Ned Land me glissait un poignard dans la main.
" Oui! murmurai-je, nous saurons mourir! "
Le Canadien s'tait arrt dans son travail. Mais un mot, vingt fois rpt, un mot terrible, me rvla la cause de cette agitation qui se propageait  bord du Nautilus.  Ce n'tait pas  nous que son quipage en voulait!
" Maelstrom! Maelstrom! " s'criait-il.
Le Maelstrom! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante pouvait-il retentir  notre oreille? Nous trouvions-nous donc sur ces dangereux parages de la cte norvgienne? Le Nautilus tait-il entran dans ce gouffre, au moment o notre canot allait se dtacher de ses flancs?
On sait qu'au moment du flux, les eaux resserres entre les les Fero et Loffoden sont prcipites avec une irrsistible violence. Elles forment un tourbillon dont aucun navire n'a jamais pu sortir. De tous les points de l'horizon accourent des lames monstrueuses. Elles forment ce gouffre justement appel le " Nombril de l'Ocan ", dont la puissance d'attraction s'tend jusqu' une distance de quinze kilomtres. L sont aspirs non seulement les navires, mais les baleines, mais aussi les ours blancs des rgions borales.
C'est l que le Nautilus involontairement ou volontairement peut-tre - avait t engag par son capitaine. Il dcrivait une spirale dont le rayon diminuait de plus en plus. Ainsi que lui, le canot, encore accroch  son flanc, tait emport avec une vitesse vertigineuse. Je le sentais. J'prouvais ce tournoiement maladif qui succde  un mouvement de giration trop prolong. Nous tions dans l'pouvante, dans l'horreur porte  son comble, la circulation suspendue, l'influence nerveuse annihile, traverss de sueurs froides comme les sueurs de l'agonie! Et quel bruit autour de notre frle canot! Quels mugissements que l'cho rptait  une distance de plusieurs milles! Quel fracas que celui de ces eaux brises sur les roches aigus du fond, l o les corps les plus durs se brisent, l o les troncs d'arbres s'usent et se font " une fourrure de poils ", selon l'expression norvgienne!
Quelle situation! Nous tions ballotts affreusement. Le Nautilus se dfendait comme un tre humain. Ses muscles d'acier craquaient. Parfois il se dressait, et nous avec lui!
" Il faut tenir bon, dit Ned, et revisser les crous! En restant attachs au Nautilus, nous pouvons nous sauver encore...! "
Il n'avait pas achev de parler, qu'un craquement se produisait. Les crous manquaient, et le canot, arrach de son alvole, tait lanc comme la pierre d'une fronde au milieu du tourbillon.
Ma tte porta sur une membrure de fer, et, sous ce choc violent, je perdis connaissance.


CONCLUSION

Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. Ce qui se passa pendant cette nuit, comment le canot chappa au formidable remous du Maelstrom, comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortmes du gouffre, je ne saurai le dire. Mais quand je revins  moi, j'tais couch dans la cabane d'un pcheur des les Loffoden. Mes deux compagnons, sains et saufs taient prs de moi et me pressaient les mains. Nous nous embrassmes avec effusion.
En ce moment, nous ne pouvons songer  regagner la France. Les moyens de communications entre la Norvge septentrionale et le sud sont rares. Je suis donc forc d'attendre le passage du bateau  vapeur qui fait le service bimensuel du Cap Nord.
C'est donc l, au milieu de ces braves gens qui nous ont recueillis, que je revois le rcit de ces aventures. Il est exact. Pas un fait n'a t omis, pas un dtail n'a t exagr. C'est la narration fidle de cette invraisemblable expdition sous un lment inaccessible  l'homme, et dont le progrs rendra les routes libres un jour.
Me croira-t-on? Je ne sais. Peu importe, aprs tout. Ce que je puis affirmer maintenant, c'est mon droit de parler de ces mers sous lesquelles, en moins de dix mois j'ai franchi vingt mille lieues, de ce tour du monde sous-marin qui m'a rvl tant de merveilles  travers le Pacifique, l'Ocan Indien, la mer Rouge, la Mditerrane, l'Atlantique, les mers australes et borales!
Mais qu'est devenu le Nautilus? A-t-il rsist aux treintes du Maelstrom? Le capitaine Nemo vit-il encore? Poursuit-il sous l'Ocan ses effrayantes reprsailles, ou s'est-il arrt devant cette dernire hcatombe? Les flots apporteront-ils un jour ce manuscrit qui renferme toute l'histoire de sa vie? Saurai-je enfin le nom de cet homme? Le vaisseau disparu nous dira-t-il, par sa nationalit, la nationalit du capitaine Nemo?
Je l'espre. J'espre galement que son puissant appareil a vaincu la mer dans son gouffre le plus terrible, et que le Nautilus a survcu l o tant de navires ont pri! S'il en est ainsi, si le capitaine Nemo habite toujours cet Ocan, sa patrie d'adoption, puisse la haine s'apaiser dans ce coeur farouche! Que la contemplation de tant de merveilles teigne en lui l'esprit de vengeance! Que le justicier s'efface, que le savant continue la paisible exploration des mers! Si sa destine est trange, elle est sublime aussi. Ne l'ai-je pas compris par moi-mme? N'ai-je pas vcu dix mois de cette existence extranaturelle? Aussi,  cette demande pose, il y a six mille ans, par l'ccclsiaste: " Qui a jamais pu sonder les profondeurs de l'abme? " deux hommes entre tous les hommes ont le droit de rpondre maintenant. Le capitaine Nemo et moi.
