Article écrit par Robert
Bibeau
http://ntic.org/guider/textes/div/bibtdm.html
Les enfants à barbe de monsieur Brodeur…ou le parti pris d’un criminologue
Dans un article du quotidien Le Devoir, le chroniqueur Jean-Paul Brodeur commente le documentaire intitulé « Le décryptage ».[1] Ce film prétend démontrer le parti pris des médias français en faveur des palestiniens dans le conflit au Proche Orient. [2] Tiens donc, nous avions l’impression du contraire comme l’article de M. Brodeur le confirme.
D’entré de jeu, l’auteur admet que « Seul
le point de vue d’Israël y est représenté ».
Puis, il rapporte que « La thèse (…) sur la tragédie présente
[la 2e Intifada] est qu’elle est la conséquence de la parade du général
Sharon sur l’Esplanade des mosquées ».
Le documentaire montre qu’avant même cette provocation israélienne,
des activistes Arabes haranguaient la foule,
« preuve » dit-il, que
la 2e Intifada aurait été déclenché de toute façon et qu’Ariel
Sharon n’est qu’un innocent bouc émissaire.
Il n’y a peut-être qu’un autre homme sur terre pour innocenter Ariel
Sharon, c’est Georges W. Bush.
La cause et le moteur de la lutte du peuple
palestinien, depuis 1948 jusqu'à nos jours, ce ne sont pas les provocations
singulières d’un leader israélien. La
cause de l’Intifada est l’occupation
illégale et illégitime de la Palestine par l’armée israélienne en
contravention avec les résolutions 194 et 242 des Nations Unies.
Les causes du soulèvement palestinien ce sont les expulsions
(800 000 civils en 1948), les expropriations
illégales (273 000 hectares depuis l’entente d’Oslo en 1993), suivi de
la construction illégale de colonies
de peuplement (200 000 colons et 200 implantations) sur les terres les plus
riches de Palestine, celles ou l’on trouve de l’eau, ressource si rare en
cette région. Il en résulte
que « Dans la bande de Gaza,
un tiers [des terres] est occupé par 6000 colons alors que 1 000 000 de
Palestiniens sont comprimés dans les deux tiers restants, tandis que deux millions de palestiniens de Cisjordanie sont parqués
dans quatre enclaves qui, ensemble, représentent environ 50% du territoire, et
les 40 % restants (sur les 90%) sont verrouillés par le système de défense de
quelques 40 000 colons ». [3]
La 2e
Intifada a débuté en octobre 2000. Au
cours des six premières semaines 179 palestiniens ont été tués lors de
manifestations dont 48 jeunes de moins de 17 ans. Il y a eu près de 8000 blessés dont 1200 handicapés à vie
contre deux victimes israéliennes. [4]
Il n’y a eu aucun attentat suicide jusqu’au 3 novembre 2000 alors que
l’hécatombe palestinienne durait depuis plus d’un mois. M. Brodeur êtes-vous
sérieux quand vous tentez de faire croire que les soldats israéliens
lourdement armés, abrités derrière leurs chars d’assauts et dans leurs hélicoptères
de combat, se sentaient menacés par de jeunes lanceurs de pierres palestiniens
? Contrairement à ce que vous écrivez,
cette tuerie et ce crime contre le
peuple palestinien « aurait
pu être évité si Tsahal avait manifesté le moindre souci pour les civils et
les enfants ».
Les causes de l’Intifada ce sont les « incursions
israéliennes », terme soporifique suggéré à la presse
international par l’armée israélienne pour désigner les attaques de ses
chars d’assauts, de ses hélicoptères Apaches et de ses avions F-16 contre
les villes palestiniennes. Les causes ce sont les « assassinats ciblés » et les destructions de maisons (quelques milliers de maisons depuis octobre
2000). Le moteur du soulèvement ce
sont les nettoyages ethniques, la
politique d’Apartheid et les rêves
de « transferts » (lire déportation
massive) de l’état Hébreu.[5]
Les moteurs de l’Intifada ce sont les bouclages
arbitraires des territoires « En 1994, par exemple, à la suite de
l’assassinat de vingt-neuf palestiniens
à Hébron par le terroriste [israélien] Baruch Goldstein, les israéliens ont
assigné à résidence, pendant deux mois, 20 000 citadins parce qu’ils étaient
voisins de [400] colons Juifs au cœur de Hébron, ceux-ci restant libres de
circuler ».[6]
Vous avez bien lu M. Brodeur, les palestiniens ont été punis
collectivement parce qu’ils ont été victimes d’un terroriste israélien !
Les enfants de moins de sept ans de la ville de Hébron
étaient assignés à résidence et n’ont pu fréquenter l’école et ceci
laisse sous silence les tirs d’obus contre les écoles et les centaines de
victimes des « incursions », telle cette mère enceinte qui est
morte récemment devant ses enfants, dont certains avaient moins de sept ans,
parce que l’armée israélienne leur a ordonné de réintégrer leur maison
avant de faire exploser la maison voisine faisant s’écrouler les murs des résidences
du voisinage.
Est-ce que de telles atrocités n’expliqueraient
pas la colère des enfants palestiniens beaucoup mieux que « Le répugnant
maquignonnage auquel se livrent les rabatteurs du Hamas » comme vous l’écrivez
? Êtes-vous sérieux Monsieur
Brodeur quand vous écrivez « C’est pourquoi on ne saurait accuser Israël,
ni même Sharon, de construire la haine des enfants » ?
Plus de la moitié des enfants palestiniens souffrent de malnutrition
parce que les bouclages incessants interdisent l’entrée des denrées de première
nécessité dans les villes-bantoustans de Palestine.
Des centaines de civils sont tués ou systématiquement blessés dans les
yeux simplement pour le crime d’être à l’extérieur lors d’un couvre-feu
et vous dites que Sharon ne construit pas la haine !
Croyez-vous les enfants palestiniens incapables de sentiment ni de
raisonnement ?
« Quand Israël s’emploie à détruire l’Autorité
palestinienne, il ne s’agit donc pas d’un geste spontané de « représaille »,
mais d’un plan calculé sur le long terme.
Son exécution présuppose, dans un premier temps, l’affaiblissement
des capacités de résistance des Palestiniens, ce à quoi Israël travaille
systématiquement depuis octobre 2000, par les meurtres, les bombardements, les
bouclages, les couvre-feu, l’organisation d’une quasi-famine.
Tout ceci en attendant que les conditions internationales « mûrissent »
pour passer aux étapes suivantes ». [7]
C’est Tanya Reinhart, universitaire
israélienne, qui écrit ces mots d’une tragique vérité.
M. Brodeur, seriez-vous d’accord pour convenir que les palestiniens n’occupent pas Israël ? Seriez-vous d’accord pour convenir que les palestiniens n’imposent pas de couvre-feu et n’affament pas le peuple israélien, qu’ils ne tirent pas avec des hélicoptères et des avions de chasse sur la population israélienne ? Seriez-vous d’accord pour convenir que les palestiniens ne construisent pas de colonies ni de routes à leur usage exclusif en Israël ? Qu’ils ne coupent pas les oliviers et ne détruisent pas les conduites d’eau en territoire israélien ? Si vous convenez de ces évidences se pourrait-il que toutes ces exactions et tous ces crimes, que les israéliens intégristes commettent eux contre les palestiniens, soient le terreau de la haine et du désespoir ? Si vous cherchez des crimes contre l’humanité cherchez du côté israélien.
Ces faits horribles rapportés par la presse française
sont-ils le fruit d’un parti pris ou le résultat d’un travail
journalistique normal ? [8]
Charles Enderlin, citoyen israélien, questionne dans la revue Le Point :
« Pourquoi ce film sort-il maintenant ? À un moment où Israël a lancé
une offensive contre les correspondants des médias étrangers ? (…)
C’est un harcèlement permanent. Il
y a des descentes du fisc dans toutes les chaînes étrangères.
Nos techniciens Palestiniens ne peuvent plus passer les barrages
militaires Israéliens et les caméramen étrangers n’ont plus
l’autorisation d’aller filmer dans les territoires.
Il y a incontestablement une campagne pour limiter la couverture des événements
en Palestine ».[9]
Robert Bibeau
Saint-Jean-sur-Richelieu, 14 mars 2003.
[3]
Tanya Reinhart, « Détruire
la Palestine ou comment terminer la guerre de 1948 », La
fabrique, Paris, 2002, page 31.
[4] Tanya Reinhart, pages 69-78.
[5] Amira Hass, « Ces Israéliens qui rêvent de transfert », Le Monde Diplomatique février 2003, page 23.
[6] MarWan Bishara, « Palestine/Israël : la paix ou l’apartheid », La découverte, Paris 2001, page 106.
[7] Tanya
Reinhart, « Détruire la
Palestine ou comment terminer la guerre de 1948 », La fabrique,
Paris, 2002, page 103.
[8] Uri Avnery, « Chronique d’un pacifiste israélien pendant L’Intifada », L’Harmattan, Paris, 2003, 309 pages.