Article de Robert
Bibeau
http://ntic.org/guider/textes/div/bibtdm.html
Pauvre
Radio-Canada, la désinformation ne paie pas
(Lettre ouverte)
Robert Bibeau
Saint-Jean-sur-Richelieu, février 2003.
Le vice-président de la télévision française de Radio-Canada M. Daniel Gourd annonçait en conférence de presse mercredi le 12 février que «la crise d’identité de Radio-Canada est terminée » et que «les cotes d’écoute ne feront plus la loi à Radio-Canada ». C’est, paraît-il, le signal d’un repositionnement de la Société d’état marqué par moins de « faits divers » et plus de «débats pour explorer avec nous »…Fini la télé «généraliste et populaire qui veut plaire à tout le monde » déclarait M. Gourd. Ce monsieur indique que Radio-Canada est même prêt à sacrifier des parts de marché si nécessaire (14 % pour l’ensemble de leur programmation télévisuelle). (1)
Remarquons que pour ce haut dirigeant de la Société
de télévision publique nous ne sommes pas des citoyens payant de nos taxes un
service public d’information et de divertissement, nous sommes des
consommateurs à conquérir, un marché à exploiter.
Notons également que chaque fois que Radio-Canada
annonce un repositionnement c’est pour suggérer qu’il y ait d’un côté
la télévision populaire, ici sentez poindre le mépris à travers les
expressions utilisées par M. Gourd, une télévision de «faits divers »,
qui ne s’intéresse pas aux «débats ».
De l’autre côté, il y aurait la télévision aux mauvaises cotes d’écoute,
une télévision qui n’intéresse pas les téléspectateurs, lisez
«la populace », car cette télévision provoque des «débats »
et dispense de la «vraie information » ce que n’apprécie pas «la
populace », selon M. Gourd.
Examinons maintenant cette soi-disant «information »,
ces soi-disant «débats pour explorer avec nous » que l’on nous offre
à la télévision et à la radio
de Radio-Canada.
Ce que nous entendons et ce que nous voyons tous les jours à Radio-Canada c’est de
la désinformation sans retenue, un manque flagrant d’impartialité.
Rappelons-nous ce soir de février où un professeur de guerre, «commentateur
chevronné », c’est-à-dire souvent invité par Pierre Maisonneuve, vint
nous asséner ses préjugés sur l’Irak et le président Sadam Hussein suite
à une entrevue accordée par ce dernier à un ancien député Britannique.
Le professeur-analyste s’échinait à répéter que l’entrevue donnée
par M. Hussein n’allait pas
changer l’opinion publique mondiale en faveur de l’Irak, sans même se
rendre compte, le pauvre analyste, que l’opinion publique était et est
toujours majoritairement contre cette guerre en Irak et en défaveur de
l’agression américaine. Le
professeur déniait le droit à Sadam Hussein de donner une telle entrevue à la
télévision, droit qu’il accordait à Colin Powell à qui il prédisait même,
un jour à l’avance, une prestation éclatante.
On sait ce qui est advenu depuis des «preuves » de Colin Powell.
Même Hans Blix s’en est dissocié. Il a été prouvé que Powell a
utilisé des travaux obsolètes d’étudiants universitaires. Le professeur du
collège militaire exigeait de Sadam Hussein des «preuves montrant qu’il
n’y avait pas d’armes de destruction massive en Irak ».
On ne peut s’empêcher de songer aux questions
qu’aurait dû lui poser un animateur impartial : « Comment
professeur montrez-vous à la télévision les preuves de la non-existence
d’armes de destruction massive ? ».
Question complémentaire : « Si l’on vous montre une usine
vide direz-vous que c’est la preuve que les armes sont bien cachées ? ».
L’aphorisme du professeur n’a même pas ébranlé l’animateur
Pierre Maisonneuve qui renchérissait
sur les propos outranciers de l’analyste.
En février, nous entendions également le «morning
man » de la première chaîne de la radio de Radio-Canada, s’arrachant
les cheveux (au sens figuré) et clamant sa déconvenue suite à l’élection
de la Libye à la présidence de la Commission des droits de l’homme de l’ONU.
L’homme animait le «débat et explorait avec nous ».
Il énonçait questions, réponses et commentaires puis, demandait à une
invitée de renchérir à partir de son laïus hystérique.
Est-ce là le comportement impartial d’un journaliste ou d’un
animateur de « débats qui explore avec nous »?
Ce que nous avons vu et entendu c’est la
correspondante de Radio-Canada en Israël (prenez note qu’elle ne
s’identifie jamais comme correspondante en Palestine),
déclarée presque en larme, un certain soir, suite à l’arrestation d’un palestinien près d’un lycée
de Jérusalem, « les enfants qui avaient été épargnés auparavant
entrent désormais de plein pied dans le conflit Israëlo-Palestinien ».
La correspondante faisait évidemment fi des centaines d’enfants
palestiniens qui à cette date avaient déjà été victimes des assassinats
israéliens, notamment la toute première, un enfant de 12 ans, au tout début
de la 2e Intifada, exécutée à côté de son père désarmé, par
des tireurs d’élites israéliens, devant les caméras de télévision du
monde entier. Apparemment, la télévision
d’état canadienne n’était pas là. Est-ce
ce genre d’information que vous allez multiplier M. Gourd ?
Ce que nous voyons tous les jours c’est la télévision
de Radio-Canada répercuter ici, notamment à travers sa correspondante à
Washington, toute la désinformation diffusée par l’administration Bush.
Voici le script d’une intervention de la correspondante de Radio-Canada
à Washington : « Sadam
Hussein possède des armes de destruction massive et il doit désarmer.
L’administration du Président Bush fera tout pour l’y contraindre».
Une correspondante indépendante aurait plutôt rapporté : « Selon
l’administration Bush, l’Irak posséderait des armes de destruction massive,
ce dont les inspecteurs des Nations-Unies n’ont toujours pas fait la preuve ».
Évidemment, il ne viendrait jamais à l’idée de la dame de demander
à l’administration américaine d’expliquer pourquoi elle s’arroge le
droit de mener des «guerres préventives » contre les peuples du monde et
qui décide de quel peuple subira ces «guerres préventives », et enfin,
qu’elle est la légalité internationale de ces «guerres préventives »
?
Ce que nous avons entendu c’est le commentateur de
Radio-Canada nous rapporté que Jean Chrétien est allé à Chicago jeudi le 13
février pour présenter la politique canadienne sur la question irakienne.
Pas un correspondant de Radio-Canada n’aurait imaginé demander au
Premier ministre canadien pourquoi il ne fait pas cette mise au point sur la
politique canadienne à la Chambre des communes du Canada ?
Pour les correspondants de Radio-Canada
que le Premier ministre canadien aille se prosterner aux États-Unis est
tout à fait normal. Il n’y a pas
là matière à «débat ».
La désinformation a ses règles et plusieurs des
reporters, correspondants et animateurs de Radio-Canada
maîtrisent ces règles. « D’abord,
il faut que la crise précédent le conflit soit poussée à son paroxysme »,
(2) comme ces mesures de sécurité extrême autour des aéroports américains
et londoniens que la Société d’état rapporte chaque jour pour bien laisser
croire que les victimes ce sont les Américains et les Britanniques, pas les
Irakiens.
Ensuite, l’état ennemi est diabolisé, son chef
est présenté comme un être foncièrement malfaisant, au choix un aventurier,
un psychopathe, ou un nazi... Pour Sadam Hussein, selon les correspondants de
Radio-Canada, toutes ces réponses sont bonnes.
Bientôt, ce sera le dirigeant de la Corée du Nord et un peu plus tard
ce seront probablement les dirigeants Iraniens, Syriens, Libyens, et pourquoi
pas une nouvelle ronde sur le dos de Yasser Arafat ? Et la télévision d’état nous promet plus de «débats »
pour nous imposer les lubies américaines.
De grâce, pourrions-nous avoir une télévision d’état populaire présentant
des faits divers et pas un seul «débat » de ce genre ?
Ce que nous avons vu depuis le 11 septembre 2001
c’est la radio et la télévision d’état nous marteler la reprise sans fin
des images des «Twins Towers » en flammes.
Peu d’images sur le génocide au Rwanda et aucune image des
bombardements américains en Afghanistan ou des « incursions » (le
mot aseptisé que les journalistes utilisent pour indiquer les attaques, les
assassinats sélectifs et les destructions de maisons que l’armée israélienne
mènent contre le peuple Palestinien) de l’armée israéliennes dans la bande
de Gaza ou en Cisjordanie occupée (abondance
d’images des attentats kamikazes par ailleurs).
Nous avons aussi entendu à la radio de Radio-Canada l’émission
« Indicatif présent » nous imposé ses «débats » sur «Fêter
l’Hallowen à New-York après le 11 septembre », ou encore
« Faire l’amour à New-York après le 11 septembre », « Faire
la cuisine à New-York après le 11 septembre » et je fais grâce au
lecteur de tous ces soi-disant experts qui sont venus nous exprimer leur
indignation devant cet acte horrible et jurer que le monde ne serait plus jamais
pareil. Comme ce monde de guerre ressemble à s’y méprendre à celui
d’avant ce 11 septembre ? Si ce
sont là les sujets des «débats
pour explorer avec nous » que Radio-Canada veut nous imposer à
l’avenir…non-merci M. Gourd.
Puis, une année plus tard, Radio-Canada télédiffuse
toutes les célébrations entourant le premier anniversaire du 11 septembre, des
jours entiers, pour annoncer les célébrations, pour présenter les célébrations,
pour nous relater les célébrations. Chacun
anticipe déjà les célébrations qui marqueront le 2e
anniversaire du 11 septembre, d’autant plus qu’il faudra bien détourner
l’attention publique des tueries que l’armée américaine aura d’ici là
perpétrée en Irak. Les caméras
de Radio-Canada nous montreront-elles les enfants déchiquetés par les bombes
«intelligentes » et les bombes à fragmentation américaines ?
Non ! Prenons plutôt le pari que
nous aurons droit aux gros plans de toutes les soi-disant armes de destruction
massive que les camions le l’armée américaine contiennent déjà et qu’ils
auront charge de « trouver » sur le sol Irakien.
Radio-Canada a bien colporté la fausse nouvelle des bébés de la
pouponnière «tués » par les Irakiens au Koweït.
La télévision d’État s’est-elle excusée après que ce mensonge
fut éventé ?
Nous pourrions ainsi poursuivre l’énumération
jusqu'à plus soif. Bien sûr, il nous restera la possibilité de fermer le téléviseur
ou le poste radio, ou encore, de changer de chaîne faisant perdre des parts de marchés à
Radio-Canada. Monsieur Gourd viendra certainement nous expliquer par la suite
que son choix pour une «meilleure information » et plus de «débats »
(lisez désinformation) aura fait
perdre de la cote d’écoute à Radio-USA, pardon je voulais écrire
Radio-Canada, prouvant hors de tout doute que «la populace » n’aime pas
«l’information sérieuse et les débats ».
M. Gourd, une chaîne de télévision ou un poste de
radio pour conserver ses cotes d’écoute doit respecter ses auditeurs, ne pas
les méprisés par des propos insipides ou franchement partisans et présenter
une vraie information, impartiale, qui respecte l’intelligence de ses
auditeurs et de ses téléspectateurs. Une
télévision et une radio qui « explore avec nous » pour reprendre
votre expression, tous les points de vue et où correspondants et animateurs
parviennent à dissimuler leur parti pris pro-américain et pro-guerre, surtout
quand plus de 70% de la population rejette cette guerre et ce, malgré tous vos
efforts de désinformation.
1.
Paul Cochon, Le devoir, jeudi
13 février 2003 http://www.ledevoir.com/2003/02/13/20342.html.
Nathalie Pétrowski. La Presse, jeudi 13 février 2003, page C2.
2. Éric Rouleau « Dans l’engrenage de la guerre. De la propagande et de ses ratés », Le monde diplomatique, février 2003, page 16-17.