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Sous dir. "Quinze ans d'indépendance. Les nouveaux enjeux en Asie centrale",

La revue internationale et stratégique, Paris, IRIS, no. 64, 2006.

 



 

Ce dossier se propose de faire le point sur la situation des cinq Etats d’Asie centrale quinze après leur indépendance et la chute de l’Union soviétique. L’objectif n’est pas de présenter un « état des lieux » exhaustif de ces pays, mais de mettre en lumière les nouveaux enjeux auxquels ils sont confrontés. C'est pourquoi les sujets, déjà bien connus, concernant le "grand jeu" entre Russie et Etats-Unis en Asie centrale ont été mis de côté et que l'on a préféré insister sur des sujets moins connus, mais qui sont pourtant ceux de demain.

C'est également l'occasion d'une réflexion sur la notion d'« Asie centrale » englobant les cinq républiques, et sur la place qu'y occupe par exemple le Turkestan chinois. Doit-on aujourd’hui considérer que ces pays participent d’un même mode de développement, ou faut-il dissocier les voies suivies ? Catherine Poujol ouvre le débat en replaçant cette indépendance dans le temps long et en insistant sur le poids du legs soviétique dans les parcours des nouveaux Etats. Ceux-ci partagent une certaine unité de culture, de langue et d’histoire, ainsi que le même héritage soviétique qui en font, avec la Biélorussie, les pays les plus ancrés dans des logiques soviétiques de paternalisme autoritaire. Ils ont néanmoins connu des évolutions diversifiées : les choix économiques se sont dissociés dès l’indépendance entre le Kazakhstan et le Kirghizstan d'un côté, l'Ouzbékistan et le Turkménistan de l'autre. 

 

Les parcours politiques ont également donné naissance à des réalités politiques et sociales que l'on ne peut plus, aujourd'hui, assimiler en un seul schéma : malgré le durcissement autoritaire de tous les régimes centre-asiatiques depuis plusieurs années, la vie quotidienne d'un citoyen turkmène est sans rapport avec celle d'une majorité des Kazakhs. L'avenir s'annonce lui aussi différencié : dans les conditions actuelles, le Kazakhstan semble le seul à pouvoir garantir à ses citoyens une hausse de leur niveau de vie qui compense la limitation des libertés publiques, tandis que les quatre autres Etats n'ont pas, pour l'instant, les moyens de mettre fin à la paupérisation rapide et massive de leur population.

C'est pourquoi les questions évoquées ici touchent tout aussi bien à la politique intérieure qu’à la politique étrangère, les deux enjeux restant intrinsèquement imbriqués. Ainsi, l’insurrection d’Andijan, aux motifs religieux et politiques, a accéléré le retournement stratégique de toute la région en direction de la Russie et de la Chine et symbolisé le recul de l'influence occidentale. L'incapacité des pouvoirs locaux, tout particulièrement du régime ouzbek, à gérer de manière plus sereine leur rapport à l'islam contribue, comme le montre Adeeb Khalid, à focaliser les regards sur la menace islamiste et à donner vie à cette dernière. L’évolution de la situation politique au Xinjiang, analysée par Rémi Castets, signale également que la Chine cherche à gagner son pari de la stabilisation grâce au développement économique du "Grand Ouest", bien que la situation de la minorité ouighoure soit encore loin d'avoir mis fin aux tendances séparatistes. Les flux migratoires des Centre-asiatiques allant chercher du travail en Russie ont, eux aussi, des conséquences de long terme sur la politique intérieure et extérieure des Etats d'Asie centrale. Ils révèlent la recomposition des liens entre l'ancien centre et sa périphérie "coloniale" : la Russie n'a pas encore quitté le champ de vision des sociétés centre-asiatiques, pour lesquelles elle est en train de devenir l'un des principaux "ballons d'oxygène" sur le plan économique, comme le montre Marlène Laruelle.

Le développement du narcotrafic auquel se consacre Sophie Hohmann est, quant à lui, tout aussi bien l'objet des inquiétudes internationales qu’un enjeu de santé publique interne et un élément de déstabilisation des régimes en place, dont la connivence avec les réseaux mafieux semble de moins en moins dissimulée. Par ailleurs, l'article de Gaël Raballand confirme combien l'enjeu pétrolier et gazier, en particulier au Kazakhstan et au Turkménistan, dispose d'un impact tant international que national : la capacité des régimes à redistribuer une partie de la rente sera, dans les années à venir, un élément clé de la stabilité politique de ces pays, lorsque l'heure de l'alternance aura sonnée et que les premiers présidents laisseront  - de gré ou de force - place à leurs successeurs. Enfin, la montée en puissance de la Chine en Asie centrale, analysée par Thierry Kellner, augure le repositionnement géostratégique de la région : l'attraction économique suscitée par le puissant voisin, malgré les inquiétudes qu'il provoque dans les sociétés centre-asiatiques, ne laisse pas indifférents des régimes en mal d'alliés qui soutiennent leurs choix politiques autoritaires.

Il reste maintenant à se demander si la région est effectivement entrée, depuis 2005, dans une période de changements conséquents. La question de l'alternance – à défaut d'alternative réelle – sera au cœur des évolutions politiques à venir et démontrera la stabilité, ou non, des systèmes instaurés en quinze années d'indépendance, l'unité des sociétés, l'intériorisation des frontières et la conscience d'une identité civique à construire. Les élites issues de la nomenklatura soviétique, qui ont joué leur rôle historique dans l'accession à l'indépendance, devront tôt ou tard laisser place à de nouvelles élites qui, si elles n'en poursuivent pas moins des conceptions paternalistes semblables du rapport à la société, n'auront pas le même passé soviétique et auront été en partie formées par les réalités nouvelles du monde post-bipolaire. Dans toute la région, la proportion de jeunes nés juste avant ou après la disparition du régime soviétique est écrasante et ceux-ci finiront par peser d'un poids politique correspondant à leur réalité sociologique. Par ailleurs, dans les Etats les plus ouverts comme le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan, de nouvelles élites formées à l'étranger, en Russie principalement, mais également en Europe, aux Etats-Unis, en Chine, sont en voie de constitution et leur impact de long terme ne peut également être ignoré. C'est pourquoi ce dossier espère contribuer à rappeler que l'immobilité apparente des sociétés centre-asiatiques depuis la disparition de l'URSS ne doit pas faire illusion et que la visibilité de la région sur la scène internationale est appelée à se renforcer.

 

Quinze ans après l’indépendance, quels nouveaux enjeux en Asie centrale ? / Sébastien Peyrouse

L'Asie centrale,  bilan : quinze années de discours et de pratiques sur l'intégration dans un espace désintégré / Catherine Poujol 

ENJEUX DE POLITIQUE INTERIEURE

Le tournant ouzbek de 2005. Eléments d'interprétation de l'insurrection d'Andijan / Sébastien Peyrouse

La question ouïghoure et sa dimension centre-asiatique/ Rémi Castets

L'Islam et l'Etat post-soviétique en Asie centrale / Adeeb Khalid

ENJEUX DE POLITIQUE REGIONALE

Le narcotrafic en Asie centrale : enjeux géopolitiques et répercussions sociales / Sophie Hohmann

Les hydrocarbures du bassin Caspien : de la construction à l’affranchissement des interdépendances ? / Gaël Raballand

ENJEUX GEOSTRATEGIQUES ET RELATIONS AVEC LES VOISINS

Le nouveau rôle de la Russie en Asie centrale : les migrations de travail des Centre-asiatiques vers la Fédération russe / Marlène Laruelle

La tranquille montée en puissance de la Chine en Asie centrale / Thierry Kellner


 

 

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