VERS DOUX AMERS

 

à notre mère

à notre père

 

Dèdicace

Pour Sonora, la mexicaine,

de son papá, le poète,

celui qui est rouge

et qui est noir,,,

celui qui sans siège est l’autre

et qui sans cesse

n’est rien que ce que par venture

il n’est dèja

dèpuis le debut de la fin

la chute du commencement…

celui qui se mange

le blanc coeur à chaque instant

et son jaune sang boit.

 

Sonora

Et bien, un jour tu sauras

ce que tu comprends déjà

 

Un jour tu seras tu seras

la promesse que tu est déjà

 

Un jour sans demain

une nuit sans mémoire

 

Une heure sans dessein

moment sans histoire

 

Pleine d’amour pleine de grâce

pleine de joie et souffrance

 

pleine de lumière et pleine d’ombre

à la fois radieuse et sombre

 

Pleine de femme pleine de homme

pleine de vide et pleine de somme

 

Silencieuse et Sonore

ô ma fille que j’adore

 

Chanson ivre

Il faut lire pour oublier,

pour oublier il faut lire.

 

Pour devenir il faut être

et pour ètre devenir.

 

Il faut mourir pour aimer

et pour aimer vivre, vivre

 

Alchimie

Ce sont des vers doux amers

durs obscurs, clairs, fragiles

 

Des serpents hermaphrodites

et qui s’enterrent et s’envolent

 

Ô souples chaines de mon être

et mes racines et mes branches

 

Antennes hermétiques du coeur

éthérées aveugles voyantes

 

Passionée poèsie paisible

semence d’amour et de haine

 

XIII

Et sur le suave tourment

du coeur qui pousse des cils

je me tairai

 

Le Don

La science du coeur c’est l’amour

l’art du cerveau la pensée.

 

Silence le coup de foudre

qui transmute les deux en un.

 

Tremblements

Voici que des aigles rêveuses

sondent afrreux abîmes liquides

gouffres solides

trous mystiques

extatiques les aigles pénétrent

 

Voilà gris aigus les requins

qui peignent le sommeil des nuages

nus et sages

crins du vent

conscients les requins apprêtent

 

Défaut de présence

Le souvenir de tes yeux

regarde à travers mes yeux

cette vie qui sans cesse se renferme

avec un bruit sourd-muet

sur le vide que tu as laissé

 

Ta mort nous habite tous les deux

sans répit deçà delà

du mirage de l’existence

du miroir qui pleure la nuit

des échos de ton absence

 

LI PO

Soudaine la sourde plainte

d’un humble coq

nostalgique

reveille une seule vague sur la plage

 

Deux larmes pleines de lune

germent à l’ombre du regard

glissent sereines se suicident

fils lucides

sur la face transparente du veilleur

 

Chambre ensoileillé

Ombre lumineuse de la nuit

dépouille glacée

marbre des rêves

vaincu drapeau du sommeil

vague d’un reveil débordant

qui sur mon lit s’evanouit

ivre de soleil

sobre statue

 

Ce matin a Madrid mes os fluides

mes os solitaires sourient

 

Trismégiste

passé présent futur

présent futur passé

futur passé présent

 

passé futur présent

présent passé futur

futur présent passé

 

 

(Ces mains trop sages d’enfant pervers

dissequent le temps dissequent l’espace

qui nous unissent qui nous séparent

le temps de lire et revenir

espace pour fuire et devenir

lecteur lectrice je suis votre fils)

 

Au temple

Se reffuser à dechiffer l’inefable

nommer l’indivisible

n’est point vertu

 

L’ouverture du silence libère le verbe

 

Le choeur chant et sa voix enchante

 

Crucifiez donc ce mystère

marchands des prières contraceptives

 

Bénédiction

Mains trempées des sciences et de silences

dessinez ce poème doigts volubiles

sans mot dire caressez cette union des solitudes

phalanges sataniques bénissez nous

 

Semence d’amour et de haine

La rosée de mon sang

ma chaire verte et bleue

au pied des racines

ami amie

racines de lait,

mon sang noir ma blanche chair

amie ami

noir et blanche,

au pied des racines de jade

après la pluie et à l’aube

 

Doux Douleur

Et sur le suave tourment du coeur qui pousse des cils

je me tairai, je me tairai

 

je me tairai parce que c’est du silence

que je crache sur ton crâne

tombeau de ton cerveau avide de pourriture

lecteur maudit malsain adepte

—que les dieux veritables se partagent ta depouille

 

Tissure fluide de jade

toile électrique d’araignée

cette transparente poésie t’attrapé

ô egaré qui desormais

seras le juif

errant gitan

et ces humains trop eveillés qui hantent la terre

en toi verront la loi

la foi

la Peste que j’ai semé dans tes entrailles

malheureux

 

Regarde tes mains

l’une qui est verte

vois tu et l’autre bleue

nefastes antennes de celui

qu’avec le verbe s’empoissone

 

Jamais tu ne pourras assez lire assez pleurer

pour effacer ces lignes ignées

ces glyphes aériens, humides

paroles de terre

qui t’ont perdu qui t’ont gagné

 

Viens

soeur frère de malchance

soeurs et frères de ma langue approchez

laissez moi implanter dans votre bouche

le sceau ineffable de mes lèvres hermétiques

 

Amants de mon ventre

camarades

pèlerins du néant

seulement dites avec moi,

doucement, doucement, "Amen"

 

Mariano Sánchez-Ventura

Monètier les Bains, Briançon, Madrid

Décembre 1980 — Janvier 1881

 

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