Saloua charfi
Tunis
Reportage Publié par la revue
Réalités - No 757 - du 22 au 28 / 6 / 2000

Malgré le capital de suspicions accumulées durant la décennie rouge, les Algériens attendent avec beaucoup d'espoir et d'angoisse aussi l'ouverture des grands chantiers sociaux: éducation, logement, environnement, emploi et privatisation. Les politiciens poursuivent leurs chamailles autour du concept de la concorde devenue pomme de discorde.Un saut de la décennie rouge vers Alger an 2000 en 24 heures, montre que la solution pour le peuple algérien n'est pas dans la polémique et la surenchère mais dans le passage à l'acte le plus tôt possible.
19h3O, juin, 199l, Ghozali, chef du gouvernement. Il fait encore jour et la Place du ler mai, ex-champ de manœuvre, est noire des fils du FIS "grèvant" sous les tentes. Première démonstration de force des nouveaux maires du pays. Avec le dernier rayon de soleil tombe le décret de l'état de siège. L’Algérie "se couvre- feu" entamant ainsi son chemin de croix.
19h3O, juin 1994, Boudiaf est assassiné. Il fait encore jour et la Place du ler mai, alias champ de manœuvre, est aussi vide qu'un crépuscule ramadanesque. Les rats ont quitté le navire. Les retardataires, au sens propre et figuré, sont tenaillés par la peur. Ils pressent le pas en rasant les murs et en évitant autant que possible les voitures stationnées, syndrome de la voiture piégée oblige.
19h3O, juin 2000, Ghozali est dans l'opposition, le RCD de Said Sâadi est au gouvernement, les ONG internationales reviennent. Il fait, comme d'habitude, encore jour. La Place de la Concorde, ex-Place du ler mai mais toujours le champ de manœuvre pour les Algériens, grouille de monde. Rires aux éclats de lycéens en jeans et baskets dernier cri, rires plus discrets de jeunes filles en fleurs en tenues décontractées.
On fait les dernières courses en prenant son temps.Y a pas le feu... heu! le couvre-feu. Le journal "Le soir" se vend encore chaud on se l'arrache. Les Algériens sont friands de journaux. A la Une, la concorde, toujours la concorde, pomme de discorde entre politiciens. Les uns y voient la meilleure porte de sortie du tunnel, les autres une sortie par le haut, permettent aux terroristes de laver leurs mains ensanglantées à bas prix et au régime de s'en laver les mains comme Ponce Pilate.
"Accepter la concorde, c'est accepter que justice ne soit pas faite" Clame tout haut M. Ghozali à notre adresse. Opinion partagée par l'opposition en général «Qu'auriez-vous fait à notre place? » Leur répond M. Saïd Sâadi par notre intermédiaire.
Chamailles interminables et vaines dans la cité des grands. Côté bon peuple, on souffle: «Trop c'est trop, il faut arrêter le massacre par n'importe quel moyen. Qu'ils l'appellent la concorde ou le lier mai, ça nous est égal. Nous voulons respirer, vivre, déambuler sans crainte, dans notre champ de manœuvre, nous confie un groupe de jeunes, et puis ajoutent-ils, il y a des problèmes autrement plus graves, gravissimes même. Pour les résoudre, il faut instaurer la paix »
Sentence sans appel de la majorité!
Trop de bouches à nourrir
Le peuple algérien est un peuple jeune, fardeau pour le moment dans un pays où le taux de croissance se situe entre 3 et 5 %. Trop insuffisant pour l'Algérie dont les besoins nécessitent au minimum un taux de croissance de 8 %. Un seuil vital, incontournable pour se permettre une zone franche avec l'Europe. Or, ça continue à se surproduire. Trop de bouches à nourrir!
«La limitation des naissances a longtemps été la principale composante de la politique de l'Etat en matière de population. Malheureusement, la contraception est loin d'être ancrée dans les mœurs des Algériennes » Nous disent les officiels.
" Trop facile d'accuser les femmes, s'insurge une militante de l'organisation "SOS femmes en détresse", l’Etat produit ses propres paradoxes et ne s'en rend pas compte. La contraception ne va pas avec l'analphabétisme ni avec notre code de la famille, alias code de la honte, qui permet la polygamie et la répudiation. Pour une femme analphabète et sans emploi, la marmaille constitue une assurance contre le vol du mari »
On rouspète de nouveau à l'envie en Algérie autour d'une bonne table, c'est bon signe. Signe que l'avenir du pays n'est peut-être plus menacé par les groupes armés ni par l'instauration de la charia.
D'ailleurs les anecdotes les plus prisées sont celles vouant Madani à la géhenne éternelle. La moins méchante raconte ceci: Madani est au restaurant, il commande un plat de viande, deux ouvriers assis à la table d'à côté se contentent d'une assiette de pois-chiches. Madani commence par bénir son pain et son... eau, les ouvriers se lancent à corps perdu dans l'opération extinction de la faim. Indigné par leur peu de foi, Madani les interpelle: " Il ne faut pas manger avant d'invoquer le nom de Dieu, sinon le diable partagerait le repas avec vous ", et les deux ouvriers de rétorquer sans ciller: " Le diable n'est pas fou pour dédaigner votre plat de viande et lui préférer nos pois-chiches " Il est vrai que lorsqu'on dîne avec le diable il faut s'armer d'une longue cuillère ou d'une langue bien longue!
A la porte du nouvel Eldorado
Il est vrai aussi qu'à une heure d'Alger les résidus de Madani poursuivent leur sale besogne à l'abri d'une nature particulièrement sauvage qui ne facilite pas la tâche des troupes gouvernementales. Mais on préfère ne pas en parler à table. Loin des yeux, loin du cœur, et puis on a vu pire. Donc on préfère en rire.
La dernière qui fait rire les Algériens aux éclats, c'est l'affirmation du ministre des affaires religieuses que sur 10.000 terroristes, seuls 10 connaissent le Coran. . " Ça fait une belle jambe à ceux qui se font zigouiller de savoir que leurs assassins ne sont pas érudits " Commentent des malins, en prenant leur bain de soleil sur une plage pleine à craquer et en suivant des yeux de jolies jeunes filles en deux-pièces.
Les rouspéteurs poursuivent leur tâche autour d'un bon méchoui à Borj El Kifane. Impensable, il y’a à peine une année de déguster ces délicieuses brochettes dans ce lieu à haut risque.
Les signes de paix ne manquent donc pas. Les grandes batailles s’appellent aujourd’hui réforme de la justice, démantèlement des holdings, ces monstres enfantés par la bureaucratie et qui au lieu de donner à manger à l’Algérie, l’avalent, tout comme le diable de Madani. Il y’a aussi sur la sellette la réforme de l’éducation que M Said saadi préfère appeler « la refonte de l’éducation » puisque tout est à refaire. C’est dire que le gouvernement à du pain sur la planche. Il s’occupe enfin des problèmes de fond et laissent les Algériens vaquer à leurs plaisirs.
Maintenant la nuit est tombée. A Hydra, quartier chic, les tchitchi (jeunesse dorée)ont refait surface. Ils déambulent sur leur trente et un, direction les boîtes de nuit des grands hôtels.
Les palaces ne manquent pas à Alger. Le dernier-né, le Sheraton, est une petite merveille. De jeunes couples y roucoulent sous l’œil indifférent des séminaristes fatigués après une longue journée de débats. Il ne se passe pas une semaine à Alger sans qu’une grande réunion ne s’y tienne : environnement, droits de l’homme, femme, mondialisation, tourisme, informatique… Ça grouille aussi d’hommes d’affaires étrangers : arabes, américains, européens et japonais. Ils se bousculent à la porte du nouvel Eldorado.
" A voir cela, commente au passage un Algérien, nous ne savons plus si nous appartenons à un pays au bord de la banqueroute ou à un Eldorado en devenir » Toujours Toujours rouspéteurs, les Algériens. Mais bon pour le moment on passe à table.
Au dîner la bonne société algéroise se rencontre chez Racim pour déguster un bon couscous en savourant la chaleureuse voix d'un Charles Aznavour algérien. Le choix des restaurants n'est pas restreint, amateurs de jazz, de musique orientale, occidentale ou de raï trouvent chaussure à leur pied.
Au retour et malgré l'heure tardive, nous ne rencontrons qu'un seul barrage de police, du moins le seul bien en vue. Ils savent se faire discrets. Mes compagnons toujours prêts à rouspéter se lancent dans des anecdotes effrayantes sur les faux barrages. On escalade Alger. Campée sur ses solides murailles de pierres, elle monte, monte indéfiniment et, les lumières scintillantes de la magnifique baie d'Alger nous surprennent à chaque détour.
L’Algérie a tout pour être heureuse, une élite en béton, des richesses qui devraient lui épargner la malnutrition, des paysages d'une rare beauté, un peuple jeune, dynamique, intelligent, rouspéteur, possédant au surplus le sens de l'humour et le don de la répartie.
" Ces paradoxes nous rendent justement fous, répliquent les Algériens à ce genre de réflexion, et s’empressent d’élucider l’énigme, bon… ben… disons que nous ne pouvons rien contre le mauvais-œil »