Dans la torpeur de la sieste méditerranéenne, Alger a l’air de se la couler douce. Un soleil printanier éclabousse la magnifique baie d’Alger. Vue paradisiaque et paysage de rêve pour touristes. Erreur ! dès qu’on met le nez dehors, la machine grince et gémit lamentablement.


Comme dans un film tourné au ralenti, on traîne le pas et tout traîne «patientez Madame», tel est le maître-mot partout où vous allez.
Derrière le comptoir d’une banque en plein centre ville, la jeune fille poursuit sa tâche, tête baissée, sans se soucier de l’unique cliente qui se tient devant elle. Au bout de quelques longues minutes, je tousse et ose timidement : «C’est bien ici le bureau de change ? ». Elle lève enfin les yeux, sourit et répond positivement d’une voix candide. Enfin ! elle compte lentement les billets en s’humectant les doigts.
- Pas de machine ?
- Si, mais elle se bloque souvent et déchire les billets. Alors on préfère les méthodes naturelles.
Naturellement l’opération dure 20 minutes. Ailleurs elle n’aurait pas demandé plus de 10 minutes.
Dehors le film au ralenti se poursuit. La ville est calme, trop calme ! calme-spleen, calme-déprime, calme-désespoir, calme qui précède la tempête et qui la suit. Entre deux massacres on se calme !
Les devantures sont presque vides, ou alors de la pacotille. Quelques produits étrangers, mais, l’imitation est flagrante.
Encore pas mal de barbus et de voilées. Il y a six mois leur présence était plus timide. C’est que les repentis-revenants ont repris du service, entraînant dans leur sillage les femmes de la famille.
Là où la barbe ne dépassait pas le menton, elle se balance maintenant jusqu’à la poitrine, là où le foulard était négligemment noué, il est à présent tchador iranien strict ou abaya saoudienne.
Mais ils sont calmes, trop calmes pour être rassurants. Une déflagration fait sursauter tous les passants. Ce n’était qu’un pétard.
A mon arrivée à la maison de la presse, le journaliste avec lequel j’avais rendez-vous a juste le temps de me lancer : «Un gosse vient d’être déchiqueté par une bombe, attends moi, je reviens». Et il s’engouffre dans la voiture de service.
A peine une semaine après le faux barrage de Hamdania, où l’on a déploré 23 victimes, mitraillées et brûlées dans un bus, six personnes ont été égorgées à Khémis Miliana hier, et ce matin c’est au tour d’un enfant de subir la foudre des terroristes. Il existe en Algérie des régions sinistrées sur lesquelles les terroristes ont jeté leur dévolu. Ces régions ne vivent que le jour, avant la tombée de la nuit les habitants, par manque de sécurité, fuient en direction des localités environnantes. Ainsi va la galère des Algériens.
Selon M Ahmed Jedai, sécrétaire général du Front des Forces Populaires : «La loi sur la concorde civile est un échec. Ses objectifs sont purement sécuritaires, puisque dix mois après la promulgation de cette loi, le nombre des combattants qui se sont rendus est négligeable. Il reste des milliers dans le maquis commettant en moyenne vingt assassinats par semaine».
S’il reconnaît qu’il y a baisse de la violence c’est pour affirmer «qu’elle reste larvée et latente et qu’il s’agit donc d’un changement de degré et non pas de nature, puisque les réserves naturelles du terrorisme sont toujours là: chômage, pauvreté, machine économique en panne, corruption... ».
Bon nombre de nos interlocuteurs ont effet eu cette phrase lapidaire et effrayante : «L’armée de réserve du terrorisme peut se manifester à tout moment, si l’on ne procède pas à une réforme radicale dans tous les secteurs».
Or on ne peut pas dire que la machine économique est au mieux de sa forme. Le Conseil Economique et Social vient de tirer la sonnette d’alarme : «La relance économique tarde à se faire » Selon le président du Conseil. Il annonce même : «un léger fléchissement de la croissance».
Pour les hommes d’affaires, la problématique de la gestion de la crise est posée à travers la dissolution des holdings publics et de la privatisation en général «La transition vers l’économie de marché est très lente et rencontre des obstacles de nature politique» Nous affirment des représentants du patronat algérien.
Il faut préciser que ce patronat est récent très faible et fragile. Il s’agit essentiellement de petites et moyennes entreprises sans cadre juridique clair. De plus, il n'existe ni facilités ni encouragement pour les privés. L’Etat demeure donc le principale entrepreneur.
Cette situation s’explique, selon nos interlocuteurs, par une réticence idéologique (tradition du socialisme) mais surtout par des intérêts purement économiques. Les agents de l’Etat et le personnel politique en général bénéficient de la rente socialiste. La privatisation les priverait donc d’une source de revenus et d’influence importantes.
Le patronat algérien est organisé dans plusieurs syndicats et émet un discours politique revendicatif vis-à-vis du Pouvoir. Il milite pour la liberté d’entreprise et agit comme un parti d’opposition. Ses relations avec le Pouvoir sont conflictuelles, contrairement au syndicat des travailleurs.Un phénomène presque unique au monde . Mais quand on découvre que les partis d’opposition n’ont pratiquement plus d’écho au sein de la société, on comprend pourquoi la relève est assurée par des institutions qui, théoriquement n'ont pas pour vocation de jouer un tel rôle.
Selon un sondage effectué par le quotidien indépendant El Watan, 65% des enquêtés ne croient plus aux partis politiques comme acteurs sérieux capables d’engendrer un changement, et ce en raison de leur course obsessionnelle vers le pouvoir, leur démagogie et leur fonctionnement anti-démocratique. Les Algériens, qui possèdent un sens de l’humour proche de celui des Egyptiens, ne parlent plus d’opposition ou de pluralisme mais de «partis uniques ».
Il faut dire que les Algériens vivent la politique dune manière passionnelle. Rares sont ceux qui acceptent de couper la poire en deux.
Sur la question identitaire, ils sont soit exclusivement francophones soit entièrement arabophones.Concernant «La concorde» ils sont soit franchement pour l’éradication des islamistes soit pour leur intégration sans conditions. Un face-à-face suicidaire cachant parfois des enjeux politiques malsains.
Pour exemple, ce face-à-face de deux femmes que tout en principe doit réunir. D’un côté Khalida Massoudi, jadis femme libre, coincée aujourd’hui dans son nouveau rôle de «second homme du RCD » selon l'expression, oh! combien révélatrice de la mentalité mysogine de certains politiciens algériens. Rôle trop étroit pour cette lionne kabyle, obligée aujourd’hui de jeter l’anathème sur Amnesty International, jetant ainsi le bébé avec l’eau du bain. De l’autre, Salima Ghozali, célèbre journaliste, qui continue à jouer à sœur Thérèsa, en défendant le droit à l’existence de ceux qui justement lui nient ce même droit, juste parce qu’elle est femme. Armée de sa plume trempée dans du vitriol, elle tire sans discernement sur tous ceux qui émettent un avis différent du sien.
Une vraie corrida. Trop passionnés, les Algériens réagissent parfois au quart de tour quitte à se tromper lourdement.