
Les Thermes
Au
prix de quelques efforts affreusement éprouvants par cette chaleur de juillet
en Grèce, un homme assez jeune gravit les quelques milliers de marches qui le séparait
de la maison du Pope, grande bâtisse imposante sur deux étages, qui dominait
fièrement le Sanctuaire.
Il
avait entendu parler, par son vieux maître, mort depuis peu, des thermes
immenses qu’abritait le bâtiment. En tant que chevalier d’or, leur accès
lui était autorisé, même si le nouveau maître des lieux se les appropriait
souvent, disait-on.
Il
se demandait ce qu’il ferait s’il tombait sur le nouveau Pope, que tout le
monde qualifiait de despotique et d’extrêmement déplaisant. Ferait-il
demi-tour ou irait-il jusqu’à se baigner comme il en avait l’intention ?
Il
franchit les portes de la grande maison en jetant un oeil à droite à gauche
pour voir si personne ne le surprendrait. Apparemment la maison semblait vide,
pas une ombre, pas un bruit. Il se glissa furtivement dans le long couloir qui
menait dans les parties privées, mais non exclusives, selon son maître, situées
sous la maison et creusées à même la roche pour garantir la fraîcheur. Il
arriva enfin près d’une porte en bois à deux battants, et commençait à
entendre nettement un bruit d’eau. Ce devait être là. Il ouvrit très
doucement la porte pour ne pas la faire grincer et risquer de réveiller ainsi
la maisonnée, sûrement encore endormie à cette heure de la matinée. Il
glissa un oeil à l’intérieur de la pièce et ce qu’il vit défiait
l’imagination : une salle hypostyle immense, toute de pierres, et légèrement
éclairée par de rares percées dans la roche qui laissaient filtrer les rayons
du soleil, et au centre de laquelle trônait une vaste piscine creusée à même
le sol, à l’eau transparente de pureté et au-dessus de laquelle s’élevait
une légère brume.
Comme
personne ne semblait être à l’intérieur, Mu s’avança dans la pièce et
referma doucement la lourde porte.
Il
prit son temps pour explorer l’endroit, chaque recoin, chaque pilier, non
parce qu’il avait peur d’être surpris mais parce que la beauté des lieux
l’exigeait. Quel endroit magnifique, sombre, frais, spacieux et calme, comparé
à la terre aride brûlée par le soleil du Sanctuaire, qui résonnait des cris
incessants des combats, et les mauvaises langues le disaient, des cris des
suppliciés, opposants au nouveau Pope, dans les salles de torture.
Il
fit le tour de l’imposant bassin, goûta l’eau, à la bonne température, et
n’y tenant plus d’avantage, retira ses vêtements et libéra ses longs
cheveux souples et lisses. Il immergea son corps fin et musclé dans l’eau
chaude et se détendit. L’eau le détendit tellement qu’il s’endormit.
Comme
à son habitude, son Eminence était matinale. Il dormait fort peu et mal. Il
allait finir par croire qu’il avait l’esprit tourmenté. Cette pensée le
faisait sourire : lui, le maître incontesté, aurait l’esprit tourmenté ?
Certainement pas !
Il
aimait cette heure de la matinée, car il pouvait errer seul dans le palais, un
luxe qu’il pouvait rarement s’offrir, sauf dans les thermes, le seul endroit
où il pouvait retirer sa lourde robe et cet horrible, mais néanmoins utile,
masque.
C’est
donc vers les sous-sols qu’il se dirigeait. Il ouvrit sans bruit la lourde
porte à double battant et se dirigea vers le banc où il avait l’habitude de
poser ses affaires. Il enleva sa robe, la plia convenablement en faisant
attention de ne pas faire de plis, ôta son masque et son casque avec l’emblème
du dragon ailé qu’il posa soigneusement sur sa robe. Il s’imprégna de la
fraîcheur des lieux, rejetant sa tête et sa lourde chevelure grise en arrière
et en fermant les yeux. Il détendit son corps qu’il sentait noué, et
lentement, très lentement, ses cheveux devinrent bleus. C’était le même
rituel tous les matins.
Il
se dirigea vers la piscine et laissa glisser son corps massif et musclé dans
l’eau tiède et finit de se détendre.
Saga
ouvrit les yeux et perdit son regard émeraude sur les voûtes du haut plafond
puis regarda la piscine et les alentours. Il laissa ses yeux s’habituer à la
faible luminosité et vit, une autre personne, à l’autre bout de la piscine.
Il sursauta. Qui était ce mauvais plaisantin ? Il se releva, laissa
l’eau ruisseler sur son corps et se dirigea sans bruit vers l’inconnu. Arrivé
à sa hauteur, il eut la surprise de reconnaître Mu complètement endormi, la tête
rejetée en arrière sur le dallage du bord de la piscine. Que faire ? Mu
ne devait pas le voir et si l’Autre le surprenait dans ses thermes, il le
tuerait sans hésiter. Il résolut donc de faire demi-tour. Au moment où il
sortait de l’eau, une voix l’interpela :
-
Saga ?
Il resta un moment immobile, le pied
encore posé sur l’escalier.
-
Saga, c’est toi ?
La poisse ! Il se retourna
lentement pour faire face à Mü qui était juste derrière lui. Il n’avait
pas pour habitude de croiser les autres chevaliers d’or dans son bain et
encore moins en tenue d’Adam.
-
Mu, tu ne devrais pas être là, finit-il par lui dire en gardant la tête
baissée.
-
Je croyais que les thermes étaient accessibles aux chevaliers d’or. Si
ce n’est pas le cas, que fais-tu là ?
Saga releva la tête, prit le visage
de Mu entre ses mains et figea son regard dans le sien.
-
Tu ne devrais pas être là. Si le Pope te surprend ça ira mal. Alors ne
pose pas de questions et file !
Il relâcha son étreinte, lui tourna
le dos et sortit de la piscine. Il voulut reprendre ses affaires restées sur le
banc mais se ravisa en se rappelant que c’était sa robe de Pope.
Mu resta un moment dans l’eau quand
Saga eut relâché son étreinte. Il sentait encore la pression de ses mains sur
ses joues. Cela faisait des mois qu’il n’avait pas vu le chevalier d’or
des Gémeaux et l’ironie avait voulu qu’il le croise ce matin-là dans ces
thermes. Mais que voulait donc dire son attitude ? Il l’observa un
moment, ses lourdes épaules, ses longs cheveux bleus ondulés qui lui
descendaient jusqu’aux cuisses. Pourquoi restait-il là sans bouger ?
Il
fit demi tour, se disant qu’il était inutile de se poser des questions,
ramassa ses vêtements et se rhabilla en vitesse. Il prit son peigne dans la
poche de son pantalon et se peigna les cheveux pendant qu’il retournait vers
la porte. Saga n’avait pas bougé, il restait là à faire face à un banc où
il devinait des vêtements. Son attitude le surprenait. Qu’était donc devenu
le légendaire chevalier des Gémeaux ? Personne ne le voyait plus depuis
des lustres. Intrigué, il fit mine de s’en aller. Il ne referma pas la porte
complètement et remonta un moment le couloir pour faire croire à Saga qu’il
s’en allait et revint vers la porte sur la pointe des pieds pour voir ce qui
se passait, maintenant que Saga se croyait seul. C’étaient bien des vêtements
qui étaient pliés sur le banc, et curieusement il crut reconnaître le casque
orné du dragon de son ancien maître. Saga retournait maintenant dans l’eau.
Il le vit s’immerger de nouveau et il l’entendit rire. Il s’avança un peu
plus pour mieux voir. Il reconnut parfaitement le casque et la longue robe
blanche du Grand Pope. Mais que faisait Saga avec ces vêtements ? Son
regard revint se poser sur cette cascade de cheveux bleus qui s’étalait sur
le dallage.
Il
ne sut jamais réellement, avant les évènements du Sanctuaire, 13 ans plus
tard, si ce qu’il avait vu ce
matin là était réel ou le fruit de son imagination. Mais il crut voir les
cheveux de Saga devenir gris.
Quelques
jours après cet épisode, il fut convoqué, à sa grande surprise, par le Grand
Pope. Sa voix était légèrement différente de celle de Saga, mais il reconnut
les cheveux gris, la robe et le casque. Son éminence lui confia un bébé, un
atlante, tout comme lui, avec des cheveux fins et roux et lui dit que cet enfant
serait son disciple.