Dix minutes déjà qu’il les observait , ces deux-là .
A sa gauche, Shaka , fidèle à lui-même : assis bien droit dans son fauteuil, il avait comme toujours l’air d’avoir avalé un parapluie. Impeccable de raideur, à peine consentait-il de temps à autre à ouvrir les yeux pour poser un regard impérieux sur ceux qui l’entouraient, puis les refermait, se murant à nouveau dans son immobilisme dédaigneux.
A droite, Mu. Le chevalier du Bélier paraissait aussi peu captivé que son collègue de la Vierge par l’ordre du jour édicté par le Grand Pope. Son regard ne quittait pas Shaka, et le Grand Pope aurait bien pu annoncer qu’il rendait son tablier pour passer au service d’Hadès ou que la princesse Saori renonçait à son statut de déesse en titre pour aller bosser comme danseuse au Crazy Horse de Paris qu’il n’y aurait vu que du feu.
Et malgré ses airs de Bouddha statufié, Shaka semblait conscient du regard de Mu posé sur lui. Après plusieurs minutes, Milo vit Shaka hocher imperceptiblement la tête, à l’intention de son collègue sans aucun doute.
Qu’étaient-ils en train de mijoter, ces deux-là ?
Le chevalier du Scorpion sourit intérieurement. Voilà qui était diablement intéressant ! Il avait une maxime dans la vie : si on te cache quelque chose, il y a forcément un profit à découvrir ce que c’est . Et comme il ne se passait pas grand-chose au Sanctuaire en ce moment – la patronne était repartie au Japon avec les bronzes – le sujet valait sûrement la peine d’être étudié de plus près. Ce qu’il n’allait pas manquer de faire, bien sûr …
Le manège de ses deux cobayes se poursuivit pendant pratiquement toute la séance, à laquelle il ne prêta pas la moindre attention. Le sujet du jour – la surveillance des activités de Poséidon dans l’océan Indien , ou quelque chose comme ça – était d’un ennui sans nom. Essayer d’imaginer à quoi jouaient les deux zèbres était bien plus palpitant . Il espérait que c’était quelque chose de bien croustillant, qui aurait une valeur « marchande « . Comme par exemple une entrée auprès de la nouvelle assistance de Mu au dispensaire du Sanctuaire , une divine créature toute en jambes, avec une chute de reins à la suivre en enfer ! Ou bien la clé du jardin qui entourait la maison de la Vierge. Un endroit sublime, réminiscence du jardin d’Eden, propre à faire se pâmer dans vos bras n’importe quelle gonzesse et à la pousser à croquer la pomme. Bref, un must dans toute technique de drague. Seulement voilà, le peu souriant (et franchement égoïste) Shaka gardait comme un cerbère l’entrée de ce paradis. Et s’il pouvait le faire changer d’avis ? Franchement , l’occasion était trop belle, pourquoi s’en priver ?
- …. Et quel est ton avis sur la question, Milo ?
Le Scorpion sursauta. Absorbé par ses petits calculs, il ne savait absolument sur quoi portait ladite question.
- Euuh …
Shion le dévisagea d’un air sévère.
- Es-tu sûr d’être parmi nous ?
Il décida d’y aller au culot.
- Tout à fait. Il va de soi que je suis de votre avis, naturellement.
Shion eut un petit grognement qui traduisait son scepticisme.
- Parfait . Dans ce cas, la séance est close. A demain , messieurs.
Puis il se leva de son trône et quitta la pièce avec sa dignité habituelle.
Milo soupira d’aise autant que de contentement. Il avait eu chaud ! Il quitta précipitamment la pièce pour être sûr de ne rien manquer des manigances du Bélier et de la Vierge.
A peine sorti de la salle du Conseil, il les aperçut qui se tenaient à l’écart des autres, dans un angle sombre de l’Antichambre. Prudent, il éteignit son cosmos qu’ils auraient pu repérer, et, de colonne en colonne, se rapprocha d’eux à pas de loup.
Les architectes de l’Antiquité étaient décidément des génies de l’acoustique, ne put-il s’empêcher de penser. Ils avaient réussi à concevoir des amphithéâtres qui permettaient au spectateur du dernier rang de percevoir le froissement d’une feuille de papier sur la scène. Et en l’occurrence de permettre aux oreilles curieuses de profiter d’une conversation à trois mètres. Grâce leur soit rendue !
- Allons plutôt chez moi, disait Mu.
- Tu es sûr ?, répliqua Shaka .
- C’est plus prudent. En plus , j’ai de nouveaux draps très doux qui devraient te plaire.
- Tu as ce qu’il faut ?
- Tu sais bien que je suis toujours prêt dans ce genre de situation. Tu peux rester toute la nuit si tu veux.
- Bon, alors rendons-nous chez toi chacun de notre côté. Ca éveillera moins les soupçons.
- A tout à l’heure.
Ils se séparèrent.
Derrière sa colonne, Milo jubilait littéralement. Il n’en croyait pas ses oreilles . Vraiment c’était trop beau pour être vrai ! Le réservé Bélier, à qui on aurait donné le Bon Dieu sans confession et la superbe et hautaine réincarnation de Bouddha aux airs de ne pas y toucher entretenaient une liaison que visiblement ils tenaient à garder secrète ! Mais il y avait là de quoi les faire chanter jusqu’à la fin de leurs jours, là ! L’occasion était vraiment trop belle, à se demander ce qu’il avait fait pour mériter pareille aubaine ….
Mais pas question de se laisser distraire et de manquer le coche. Sans s’attarder davantage, il quitta le Palais par une porte dérobée, un grand sourire aux lèvres.
Quelques kilomètres de sentiers escarpés plus tard (mieux valait ne pas attirer l’attention ), il se retrouva en planque devant la Maison du Bélier. Celui-ci arriva tranquillement cinq minutes plus tard, comme si de rien n’était.
- Tu caches bien ton jeu, mon petit mouton . Si tu savais que je suis là …
Sa Divinité , qui avait troqué son armure pour un sari moins formel, débarqua un quart d’heure plus tard, comme pour venir prendre le thé.
- Parfaite couverture, mes chéris. Si je ne vous avais pas entendus, tout à l’heure, je n’aurais rien soupçonné …
Dès que le blond ascète – blond, sûrement, mais ascète, mon oeil ! – eut disparu dans les profondeurs du Temple, Milo quitta le fourré derrière lequel il s’était dissimulé et, silencieux comme une ombre, s’engloutit à son tour dans l’obscurité .
Comme il s’y attendait, Shaka avait directement gagné les appartements privés du Bélier – preuve s’il en était qu’il connaissait fort bien les lieux. Sous la porte filtrait un rai de lumière qui se détachait crûment dans le noir qui l’enveloppait. Il se rapprocha en faisant bien attention de ne faire aucun bruit, et colla son oreille à la porte.
- Tu veux boire quelque chose ?, dit Mu.
- Non , ne perdons pas de temps ! On en a déjà assez perdu comme ça !
- Bon, je vais quand même tenir une cafetière au chaud, tu en auras besoin pour te remonter . En attendant, déshabille-toi et va te mettre entre les draps ! Tu connais le chemin.
- Tu en as pour longtemps ?, demanda Shaka .
- Ne t’en fais pas. Tu seras en sueur bien assez tôt …
Les voix des deux chevaliers décrûrent . Ils devaient être passés dans la chambre, mais sans fermer la porte, si bien que l’ouïe fine de Milo n’en perdit rien pour autant .
Il y eut un long moment de silence.
- Mets-toi sur le ventre, la position sera plus confortable, dit Mu.
Décidément, il allait en apprendre des choses sur leur vie privée, à ces deux-là !
Mais Shaka ne semblait pas décidé à obtempérer.
- Elle est trop grosse, argua-t-il, entre scepticisme et inquiétude . Tu ne prétends pas m’introduire ça dans le corps, quand même ???
- Pourquoi ? Tu ne t’es pas plaint la dernière fois ! De toute façon, c’est pour te faire du bien, non ? Je ne t’empêche pas d’aller voir ailleurs si le coeur t’en dit.
Soupir.
- Je sais bien que je ne peux pas trouver meilleur que toi … Vas-y doucement , alors.
- Promis.
Il y eut un gémissement de douleur.
- J’y suis presque, déclara Mu. Ne bouge pas, je risque de te faire mal. Et essaie de te détendre.
- Je ne fais que ça !, répondit le blond d’une voix altérée.
Derrière la porte, Milo ne touchait plus terre. Ces quelques répliques valaient de l’or, et même davantage. Pas besoin d’en demander plus, mieux valait évacuer les lieux avant de se faire prendre. Il aurait tout le temps par la suite de décider de quelle façon il pourrait présenter la note aux deux tourtereaux.
Il prit le chemin de la sortie sur la pointe des orteils. Soudain, il se heurta à quelque chose. Quelque chose, qui , selon toute vraisemblance, n’était pas là quand il était entré dans le Temple. On n’avait quand même pas érigé un pilier entre-temps ?
L’obstacle s’enflamma d’or. Mu. Qui le regardait. Et d’un air pas vraiment content. Furieux pour tout dire.
- Peux-tu me donner la raison de ta présence dans mon Temple sans avoir été invité, Milo ?
- Euh ….. Je venais te demander un baume, je me suis blessé à l’entraînement hier, et …
- Idiot. Quand on écoute des conversations qui ne vous sont pas destinées derrière une porte, on a au moins l’intelligence d’éteindre son cosmos, tu ne crois pas ?
- Ah , j’ai oublié de … ?
Il se tut, ces quelques mots étaient déjà un aveu de culpabilité.
- Tiens, puisque tu es là, pourquoi n’entres-tu pas ? Viens te joindre à nous !
Milo le regarda avec des yeux exorbités. Lui , dans un lit avec la Vierge et le Bélier ? Il avait attrapé un coup de soleil ou quoi ? Sans parler des dommages irréparables à sa réputation de plus grand Don Juan du Sanctuaire ? Non, jamais de la vie.
Mais Mu ne semblait pas s’intéresser le moins du monde à son opinion. Il le saisit par le col, et les téléporta directement dans la chambre.
Et là, Milo eut la déconvenue de sa vie.
Shaka était bien lové dans les draps de Mu . Mais ce n’était pas un rendez-vous galant, loin s’en fallait. Son teint était blafard – enfin, plus encore que d’ordinaire – et une perfusion de liquide clair se déversait, goutte après goutte, dans la veine de son coude gauche .
Bref, pas de bécotages clandestins, pas d’idylle secrète. Il s’était fourvoyé de A à Z . Et son plan s’effondrait comme un soufflé raté.
- Qu’est-ce que …mais …enfin … je croyais que … ?
Dans sa déception, il ne parvenait même pas à faire une phrase cohérente.
Il sentit sur lui le regard sévère de Mu. D’habitude, c’était un bon compagnon, mais là il était sévèrement en rogne et pour le coup Milo préféra se faire tout petit.
- Alors, satisfait ?
Il se garda bien de répondre.
- Comme rien n’est pire qu’une rumeur mal informée, continua Mu d’un ton sec, je vais te dire ce qu’il en est . Shaka, je peux ?
- Je t’en prie.
- Bien. Notre ami Shaka ici présent – Shaka lui fit un sourire narquois qui ressemblait à une grimace ; il semblait fort amusé par le tour que prenaient les choses – je disais donc que notre ami Shaka est né et a grandi , comme tu le sais d’ailleurs, en Inde. Plus précisément sur les bords du Gange. Endroit charmant s’il en est , mais pourri d’anophèles. Je suppose que tu sais ce que c’est ?
- Euhhhh.
Et en plus il allait passer pour un crétin ignare.
- Des moustiques.
- Ah.
- Le problème est que ces adorables petites bêtes sont assez peu portées sur la religion et sautent sur tout ce qui bouge, réincarnation divine ou pas. Shaka étant atteint d’une forme légère de paludisme depuis son enfance, à chaque début de crise, il est donc contraint de recevoir un traitement de quinine pour endiguer au maximum le mal. Comme ce matin, bien que la réunion avec le Grand Pope ait fâcheusement retardé les choses. Ce qui fait que dans trois ou quatre heures, malgré la perfusion , il aura quarante de fièvre et débitera des passages entiers du Kamasûtra, ajouta-t-il avec un sourire ironique.
Un hurlement indigné jaillit du lit .
- Ca va pas, non ?
Mu se téléporta juste à temps pour éviter l’oreiller projeté dans sa direction par un Shaka cramoisi de rage .
- Et voilà toute l’histoire. Ta curiosité est-elle satisfaite ?
Il ne répondit que par un silence gêné.
- Allez, circule, lui intima Mu d’un ton peu aimable.
Milo ne se le fit pas dire deux fois et prit le chemin de la sortie.
- Tu n’oublies rien ?, le rappela le Bélier.
- Quoi ?, fit innocemment le Scorpion en haussant les sourcils.
- Des excuses, peut-être, ou quelque chose dans le genre ?
Aïe aïe aïe. Milo avait une sainte horreur de faire des excuses. C’était reconnaître ses torts, et ça, dans l’esprit du Scorpion c’était inconcevable. Mais il fallait reconnaître dans la situation présente, il n’avait guère le choix.
- Je vous présente mes excuses , marmonna-t-il avec difficulté.
Mu le laissa poireauter quelques secondes, dansant d’un pied sur l’autre – sadique , avec ça !- puis finit après ce qui lui sembla une éternité par émettre un grognement qui pouvait passer pour un assentiment.
- File faire tes bagages, maintenant.
Milo retint un soupir de soulagement et se dirigea vers la sortie. Il ne s’en tirait pas trop mal, finalement … mais pourquoi l’autre lui parlait-il de bagages ? Qu’est ce que ça venait faire dans cette histoire ?
Il revint sur ses pas, soudainement en proie au doute.
- Quels bagages ?
- Tu ne te souviens pas de la mission que tu as accepté tout à l’heure ?
- HEIN ????
Oh là là , qu’est-ce qu’il avait été accepter comme mission foireuse ?
- Tu pars aux îles Kerguelen.
- Kergue-quoi ?
- Kerguelen. Un archipel de l’Océan Indien qui appartient à la France, je crois. C'est joli, il paraît, mais à des milliers de kilomètres de tout. A se demander entre parenthèses ce qu’ils peuvent bien faire d’un ramassis de cailloux pareil !
- Mais ….. qu’est-ce que je vais faire là-bas ???, couina Milo, soudain angoissé.
- Surveiller les activités de Poséidon dans l’Océan Indien. Rassure-toi , ce n’est que pour six mois. Tu arrives par un bateau et tu repars par le suivant . Dis donc, tu as roupillé pendant toute la réunion de tout à l’heure ou quoi ?
Mais Milo ne l’entendait même pas.
- Six mois ?, reprit–il d’une voix blanche.
Six mois paumé sur un caillou en pleine mer. L’horreur dans sa plus belle expression.
- Rassure-moi : il y a bien des boîtes de nuit ?
Mu secoua la tête négativement.
- Des bars ?
- Non. D’ailleurs il n’y en a pas besoin non plus, vu qu’il n’y a personne .
- Personne ? Des filles, au moins, il y a bien une ou deux filles ?
- Non, non, personne. Ah , si , il y a eu des moutons par le passé . Mais ils sont morts depuis. Dépression nerveuse sans doute. Ils n’ont jamais réussi à s’acclimater.
- Mais c’est inhumain de m’envoyer là-bas !
- Tu es prêt , en tant que chevalier, à sacrifier ta vie pour Athéna , non ?, lui rappela Mu d’une voix doucereuse.
Sacrifier sa vie, oui, mais là , franchement , il y avait des limites ! Et là, elles étaient allègrement franchies !
- Ah, autre chose, poursuivit Mu. Si jamais j’entends un seul mot , une seule syllabe relative à notre affaire, je vais voir le Grand Pope . Tu sais que j’ai un certain crédit auprès de lui , n’est-ce pas ? Je te parie que je n’aurai aucun mal à le convaincre de te laisser exercer tes talents là-bas six mois de plus.
- Et avant ça , je te fais faire un tour par les Sept Enfers. Les uns après les autres, cela va de soi, rajouta Shaka, toujours aussi pince-sans-rire.
- Vous ne feriez pas ça ?, gémit Milo, au bord du gouffre.
- On va se gêner !, rétorqua Mu, son sourire angélique sur les lèvres.
Il leur jeta un regard désespéré, en vain. Il n’y avait aucune pitié à espérer de ces deux-là. Ils se vengeaient ignoblement de sa curiosité – oh, curiosité, le mot était bien grand ! Intérêt, tout au plus ? – à leur égard.
Les monstres !
Abattu comme il ne l’avait jamais été, il se traîna misérablement jusqu’à la porte.
- Milo…
Ahhhhh, , un remords ????
Il risqua un oeil plein d’espoir par dessus son épaule.
- Envoie-nous une carte postale !, ajouta Mu d’un ton candide.
Shaka rabattit le drap sur sa tête pour dissimuler sa plus belle crise de fou rire depuis ses trois dernières incarnations.
- Enfin, jette plutôt une bouteille à la mer, rectifia Mu. Le courrier , là-bas, tu sais …
FIN ( en attendant la revanche de Milo ???)
Cette
fic est dédiée aux courageux scientifiques français qui résident sur les îles
Kerguelen. En espérant que s’ils tombent dessus, elle les amusera un peu
….. Euh , y’a Internet aux Kerguelen ???
….
Et à ma copine Pandora , qui , si jamais elle va là-bas comme elle en rêve,
m’enverra une carte postale, j’espère …. (mais je me contenterai d’une
bouteille à la mer !).
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