Cette fic est dédiée à Pandora. Parce qu'elle était là en ce triste jour de septembre 2008, parce qu'elle me soutient dans toutes les horreurs que j'écris et me presse comme un citron pour la suite, parce que je l'empêche de dormir, parce qu'on rigole bien ensemble.... et parce que dans 8 jours, on y est enfin, ma mie !

..... Alors, avec un peu d'avance,  un très joyeux anniversaire à toi !

 

 

A la vie, à l'amour, à la mort

 

Il la regardait dormir.

Elle était si belle, blottie près de son épaule, au milieu du désordre des draps. Un demi-sourire flottait sur ses lèvres, aussi léger qu’une caresse. A quoi rêvait-elle ? A lui ?

Distraitement, il jouait avec une boucle de cheveux qui ondulait sur le flanc dénudé de la jeune femme, l’enroulant autour de ses doigts en s’émerveillant comme à chaque fois de sa douceur et de sa brillance.

De temps à autre, des éclats de voix lui parvenaient du dehors. Le Sanctuaire s’éveillait peu à peu. Déjà, les premiers rayons de soleil ramenaient à la vie le Palais endormi. Il soupira. Il aurait aimé trouver une bonne raison de se lever, mais il y avait longtemps qu’il n’en cherchait plus.

Avec précaution, Shion s’arracha aux bras de son amante. Celle-ci gémit doucement, mais ne se réveilla pas. Après la nuit qu’ils avaient passée, rien d’étonnant.

-         Dors … , lui souffla-t-il en passant sa main dans ses cheveux d’un geste tendre.

 Il ne put s’empêcher d’avoir un sourire – amer. A plus de cent soixante ans, il était encore très capable de satisfaire une partenaire. Peut-être même deux, mais il n’avait jamais tenté l’expérience. De toute manière, quelle utilité ? Ce n’était sûrement pas ainsi qu’il chasserait ses démons, bien au contraire.

En silence, il enfila son peignoir dont les longues manches lui donnaient l’air gracieux d’un papillon et se dirigea vers l’imposante porte de sa chambre en zigzaguant entre les vêtements abandonnés ça et là sur le sol dans le feu de l’action. Décidément, plus le temps passait et plus faire l’amour prenait chez lui des allures de désespoir. Shion eut un dernier regard pour la belle alanguie et referma la porte derrière lui.

D’ordinaire, il se rendait immédiatement à son bureau. Là, sur sa table encombrée de paperasse, il prenait un rapide petit-déjeuner en discutant avec ses secrétaires de l’ordre du jour et des dossier urgents. Pas ce matin.

En silence, il quitta ses appartements par une petite porte dérobée. Un couloir désert, la bouche de pierre d’un escalier taillé dans l’épaisseur des murs, une volée de marches dissimulées dans l’obscurité, et il se retrouva sur la terrasse du Palais.

C’était là que Shion venait quand il voulait réfléchir. La vue d’ici était sublime. Tout le Sanctuaire s’étalait à ses pieds, depuis l’esplanade du Palais jusqu’à la mer. Et surtout, il savait qu’ici il ne serait pas dérangé. Il s’adossa contre un mur et se laissa lentement glisser jusqu’à terre.

C’était ce matin, en se réveillant, qu’il avait compris ce qui se passait. Ce sentiment de plénitude, ce pincement au cœur. Le début et la fin dans le même instant. Il savait ce que cela signifiait. Il ne le savait que trop.

-         Oh, Athéna, pourquoi ?, gémit-il, des larmes plein les yeux.

Et, ramenant ses genoux vers sa poitrine, il y enfouit son front.

Il n’avait pas mérité un tel sort, non. Toute sa vie, il avait fidèlement servi sa déesse. Avec les autres chevaliers d’or, il avait affronté les démons d’Hadès, les avait vaincus. Et avait survécu à cette boucherie. Tous les autres, Asmita, Deuteros, Rasgado, Albafica, tous avaient péri. Tous sauf lui et Dohko, son ami chevalier de la Balance. Eux deux avaient eu de la chance. Tout du moins c’était ce qu’ils avaient pensé au début.

Dire que le rêve ultime des humains était de vivre éternellement ! Les pauvres fous ! Savaient-ils seulement ce que c’était  ? Lui en avait le goût amer dans la bouche. Lui, condamné à l’éternité, savait ce que c’était de décompter le temps, voir se rapprocher sournoisement mais implacablement l’échéance fatale. Pas pour lui. Pour les autres, ceux qu’il aimait. Et c’était bien pire.

Il les avait tous perdus, les uns après les autres. Les femmes qu’il avait aimées, ses enfants qu’il avait vu naître et grandir. Chacune, chacun, à leur manière, ils avaient illuminé un moment de son existence. Mais jour après jour, année après année, il avait assisté à leur déchéance physique, à leur mort, dévoré par son impuissance, tandis que le temps continuait à glisser sur lui sans y trouver prise. Eux qui prétendaient que le temps guérissait tout se trompaient. A chaque nouvelle séparation, son coeur était un peu plus à vif. Combien de décennies devrait-il encore endurer ce jeu cruel ?

L’image de la jeune femme endormie contre lui hantait son esprit. Peut-être, déjà, dans ses flancs, était en train d’éclore une petite vie. Pourquoi avait-il fallu qu’il en tombe amoureux, malgré tous ses efforts ? C’était de la folie. Qu’espérait-il encore, n’avait-il pas compris ? La fin de l’histoire était déjà écrite d’une encre faite de larmes, et rien ne pourrait l’empêcher. Plusieurs des femmes qui avaient traversé sa vie l’avaient quitté prématurément, en couches ou de maladie. Et celles que la mort n’avait pas prises dans la fleur de l’âge, la vie l’en avait séparé. Sournoisement, les différences de caractère, de goûts ou de conception de la vie entre un jeune homme de vingt ans et une femme mûrissante, puis une vieillarde, avaient creusé un gouffre entre eux, et bien avant de les porter en terre, Shion et elles étaient devenus, malgré tout leur amour, de parfaits étrangers rongés de regrets et d’amertume.

Elle, comment la perdrait-il ?

Il soupira douloureusement et se redressa. Exiler la jeune femme, il ne pouvait l’envisager. Elle partie, qui comblerait le vide béant que la solitude avait creusé dans son âme ?

Alors mieux valait ne pas y penser, ne pas regarder en avant. De toute manière, il n’avait pas le choix. La vie devait suivre son cours, jusqu’à ce que la mort, enfin, vienne le prendre.

Il se força à sourire, et, d’un pas lourd,  redescendit l’escalier.

 

 

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