| Le patron du
Pentagone, Donald Rumsfeld, incarne la confiance retrouv�e d'une Am�rique en guerre Le franc-parler du secr�taire � la d�fense en a fait un champion des
m�dias
WASHINGTON de notre envoy�e sp�ciale
Il est l'attraction du moment. "The media sensation". Il est "hot",
br�lant. "Big", �norme. Star. "Rock star", d�clare m�me Howard
Kurtz, l'influent sp�cialiste m�dia du Washington Post, pour d�crire la fascination
qu'il exerce sur le public am�ricain. Et Larry King, jamais en retard d'une mode ni d'un
engouement, est all�, mercredi 5 d�cembre sur CNN, jusqu'� le qualifier de "sex
symbol". Rien de moins. A quoi l'int�ress� a franchement �clat� de rire, avec,
dans ses yeux pliss�s, des �clairs de jubilation. "Allons, Larry ! J'ai
soixante-neuf ans et demi !"Quelle coquetterie ! Le secr�taire � la d�fense
am�ricain, Donald Rumsfeld, ne comprend sans doute pas la passion qu'il d�clenche dans
le pays, mais visiblement la savoure. Il est la vedette de Washington. Ses points de
presse au Pentagone sont pris d'assaut et le public t�l�phone, faxe, e-mail � CNN et �
son minist�re pour conna�tre l'heure du rendez-vous t�l�. Qui l'e�t cru ?
Qui e�t pr�dit que la guerre, prompte � fabriquer des h�ros, transformerait en
champion des m�dias un ministre de la d�fense issu de l'�re Nixon et Ford, aux costumes
bien coup�s mais invariablement gris, aux lunettes fines et sans montures, et que les
g�n�raux ceux- l� m�me qui se p�ment traitaient encore de
"p�lichon" et de "has been" au d�but de l'�t� ? Qui e�t pens�
que son assurance, volontiers consid�r�e comme de l'arrogance en temps de paix,
incarnerait, en temps de guerre, la confiance retrouv�e de l'Am�rique ? Et que son
franc-parler, son vocabulaire fleuri, � mille lieues du politiquement correct, des
prudences et des euph�mismes diplomatiques, enchanteraient le public, nullement offusqu�
(ou secr�tement ravi) de son peu de r�v�rence � l'�gard des m�dias ?
Il �clipse tous les g�n�raux qui se risquent � ses c�t�s pour expliquer la guerre en
pesant chaque mot. Lui aussi bien s�r, p�se ses mots, mais � sa fa�on. Par exemple, il
ne dit pas "neutraliser", il dit "tuer". Pourquoi les bombes �
fragmentation, lui demande-t-on ? "Elles sont utilis�es sur la ligne de front des
troupes d'Al-Qaida et des talibans pour essayer de les tuer." C'est clair.
Pourrait-il confirmer l'ex�cution de talibans � Kunduz pour �viter qu'ils ne se rendent
? "J'ai vu des rapports indiquant que les gens ont �t� retrouv�s avec des balles
dans la t�te." On a compris.
Il n'a jamais cach� qu'il aimerait voir le chef d'Al-Qaida plut�t mort que vif et il se
r�f�re � lui en l'appelant : "Ben Laden, virgule, assassin � grande
�chelle". Il ne pr�vient pas qu'il pourrait y avoir des "pertes
am�ricaines", il dit carr�ment : "il y aura des soldats US captur�s et
tu�s." Et il n'utilise jamais bien s�r les mots de "dommages
collat�raux". Il faut appeler un chat un chat et ses comptes-rendus sur la guerre ne
visent pas � montrer qu'elle est propre mais qu'au contraire que "c'est un fichu
sale boulot".
Il a fr�quent� la prestigieuse universit� de Princeton, o� il a �tudi� les sciences
politiques (en dirigeant les �quipes de football et de lutte) avant de d�couvrir les
arcanes de la Chambre du Congr�s o� il fut �lu � l'�ge de trente ans. C'est �
Washington qu'il commence une belle carri�re de d�put� avant de rejoindre le cabinet de
l'�quipe Nixon. Il fut sous Gerald Ford le plus jeune secr�taire � la d�fense de
l'histoire am�ricaine avant d'entrer dans l'industrie priv�e, tout en continuant
diff�rentes missions pour le gouvernement. C'est donc, pourrait-on dire, un pur produit
de Washington. Et pourtant, sa spontan�it�, son langage direct, ponctu� de "tu
parles !" de "bont� divine !" et d'expressions de son Middle West natal
"oh, gosh !" (intraduisible) , son apparente imperm�abilit� aux
critiques, et sa r�putation de dire � tous, y compris au pr�sident, ce qu'il veut ou
pense, d�tonent, dans un ar�opage marqu� par la prudence et la langue de bois.
Il d�teste les circonvolutions, reformule volontiers les questions trop alambiqu�es et
quand un journaliste lui a demand� un jour s'il �tait vrai qu'"une autre
agence" op�rait en Afghanistan, il a r�torqu�, agac� de cette pudeur d�plac�e :
"La CIA, appelons-l� par son nom". Cela ne veut pas dire qu'il ne pratique pas
l'esquive. Il contr�le m�me parfaitement le message, mais au moins l'annonce-t-il. Il
peut dire : "�a, je ne sais pas" mais il peut aussi r�pondre : "�a, je
pourrais le dire, mais je n'ai pas envie de le faire." Il plisse alors ses yeux et
sourit, malicieux et charmeur, s�r qu'au-del� des journalistes frustr�s, la grande
majorit� des Am�ricains, partisans d'une certaine censure militaire, l'approuvera.
Et c'est le cas ! affirme Victoria Clarke, la porte-parole du Pentagone invit�e lundi 3
d�cembre sur CBS pour commenter, non pas la guerre, mais l'�mergence de son patron au
panth�on des stars. Un comble. L'�quation personnelle de Rumsfeld finit par �clipser le
d�bat des premiers jours sur l'information en temps de guerre. Plus une r�crimination
sur les silences de l'arm�e. L'animatrice, d'ailleurs, n'en avait que pour l'humour du
ministre et le ton in�dit de ses briefings. Parlons-en, jubilait la communicante. Car
"il y consacre beaucoup de temps et d'�nergie. Il comprend combien il est important
pour les dirigeants d'�tre sur le pont, de prendre leurs responsabilit�s, d'expliquer
directement aux Am�ricains ce qu'on essaie de faire." Les gens ne s'y trompent pas,
disait-elle. Tous les "retours" montrent qu'ils ont enfin l'impression que
quelqu'un leur parle "vrai". C'est si "inhabituel � Washington". On
pourrait ajouter que l'interview de l'attach�e de presse l'est encore bien davantage.
Mais la cons�cration populaire, ce fut le pastiche des points de presse du Pentagone dans
une �mission populaire du samedi soir sur NBC. On y voyait un Rumsfeld binoclard et
ironique torpiller la question maladroite d'un journaliste. Le secr�taire � la d�fense
est bien plus courtois avec la presse que ne le laissait entendre le sketch. Mais ce
dernier a eu tant de succ�s dans ce pays qui v�n�re le spectacle qu'il a �t� repris
sur toutes les cha�nes. Et partout pr�sent� comme un satyre des journalistes, en aucun
cas de Donald Rumsfeld. En ce moment, dit l'un d'eux qui ne louperait pour rien au monde
ces briefings, "Il est de toute fa�on imbattable".
Annick Cojean
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 08.12.01 |