8 septembre 2003

Lettre verte à Jean Charest

Richard Chartier
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Monsieur Jean Charest
Premier ministre du Québec
Québec, Canada

Monsieur Charest,

Je ne vous dis pas «cher», sachant que vous voulez couper dans les dépenses.

Votre ministre des Transports n'y est pas allé avec le dos de la main morte - pour citer celui qui ne veut pas qu'on rappelle que c'est lui qui l'a dit - quand il a annoncé en juillet l'abandon des subsides gouvernementaux au développement de la Route verte. Grosse coupure dans un petit budget. En somme, une économie de bout de chandelle.

L'idée de vous écrire m'est venue lorsque j'ai décidé avec mon neveu David d'aller rouler quelques kilomètres dans un nouveau tronçon de la non moins nouvelle Route verte. Cette artère de santé, je ne vous apprends rien évidemment, est en train d'irriguer le Québec habité, de l'Ontario au Nouveau-Brunswick et du sud au nord.

Le bout de Route verte que nous avons choisi - en fait nous avons pris celui qut s'offrait à nous pour une petite randonnée avant le souper - est celui qui traverse la ville de Laval du sud au nord. Un bout, quant à moi, fort significatif. Je ne sais pas si vous avez déjà essayé de traverser Laval de L'Abord-à- Plouffe à Sainte-Rose à bicyclette, monsieur Charest, avant la Route verte je veux dire, mais c'était carrément suicidaire.

J'ai grandi à Bordeaux, dans le nord de la ville, et j'ai pédalé dans ce coin de l'île quand il était encore une campagne. Le souvenir de jouer à cache-cache dans le fossé où coulait un ruisseau, le long de la rue de Salaberry, tout près de Persillier (qui allait devenir le boulevard de L'Acadie), est encore vif dans ma mémoire. Dans ces années-là, le soir, je m'asseyais sur le balcon de notre maison de la rue Valmont pour contempler la Voie lactée et, de temps à autre, une aurore boréale.

Parfaitement, monsieur. C'était avant l'invention du mot pollution. La Grande noirceur, direz-vous. Oui, Maurice Duplessis était encore au pouvoir et le Parti libéral du Québec n'était pas encore vraiment né. Vous non plus, peut-être.

De l'autre côté du pont de l'île aux Fesses - ce pont ferroviaire porte maintenant le nom de Perry - il y avait une autre campagne qui ne s'appelait pas encore Laval : Laval-des-Rapides. La frontière nord de mon enfance. Au-delà, je n'y voyais que jungle et n'osais pas aller me perdre.

Beaucoup plus tard, ayant grandi et repris le guidon, je suis parti de la rivière des Prairies pour me rendre jusqu'à la rivière des Mille-Îles par la fameuse route 117. Je peux vous assurer que cette route n'était pas verte ! La traversée se faisait du pont de Cartierville, passé le parc Belmont et sa grosse bonne femme qui riait, riait, et il fallait remonter par le boulevard Labelle. Il valait mieux réciter un acte de contrition et trois Gloire soit au Père avant de s'enfiler dans ça.

Il n'y avait guère d'autre route pour traverser l'île à bicyclette. Entre la circulation dense et le trottoir, il n'en restait pas large pour les vélos. Dans ce territoire devenu Laval, ville de chars et de centres commerciaux s'il en est, j'ai fini par avoir un grave accident. Sur le boulevard Lévesque, un bête accident vélo contre vélo, j'ai bouffé de l'asphalte par un coude, j'en conserve une sacrée cicatrice.

Au départ de cette promenade avec David, dès le petit parc Gagné où les motomarines et autres bateaux-cigarettes descendent dans la rivière des Prairies pour lui faire une nouvelle pollution, j'ai apprécié de pouvoir rouler direction nord en toute sécurité. Cela ne m'était jamais arrivé.

David la trouvait correcte, cette Route verte qui coupe dans le coeur de Laval, tantôt de gravier, tantôt asphaltée. Mais moi, par comparaison avec la périlleuse traversée d'avant, je la trouve fantastique. Bien sûr, le décor est ce qu'il est, la voie ferrée ou des installations industrielles sur la gauche, les bungalows et les immeubles à logements à droite, on roule pas mal dans une emprise hydroélectrique.

La Route verte arrive un peu confusément à la rivière des Mille-Îles et au pont Athanase-David, qui l'enjambe. C'est précisément là que nous avons rencontré Bob Silverman, l'ancêtre toujours roulant des militants cyclistes d'ici. Il nous avertit qu'au-delà du pont, de Rosemère à Blainville, c'est le néant. Dans sa deuxième édition, le Guide de la Route verte annonçait que cette section était en chantier. Faut croire que le territoire est libéral...

Bon.

Il a fallu de l'argent pour créer ce lien et on prévoyait bien encore quelques dépenses pour compléter le réseau en 2005. Connaissant le crédo libéral de la santé financière, je vous invite, monsieur Charest, à considérer toutes les sorties de fonds pour la Route verte comme un investissement dans la santé collective. Pas besoin de se faire de dessin : en cours de route, David et moi avons vu plusieurs personnes d'âge respectable en train de rouler, des gens qui, pour vous donner une idée de leur azimut, pédalaient en direction opposée à la salle d'urgence la plus proche de chez eux. C'est clair que chacun de ces coups de pédale se traduit par une économie.

Il est vrai que les comptables politiques, qui comptent surtout les votes, ont la vue plus courte que cela.

Nous avons doublé un couple dans la soixantaine qui transportait, une bouteille de vin.

« Nous allons souper chez mon frère, a répondu le monsieur lorsque je me suis enquis de leur destination et de leur présence sur la Route verte. L'apparition des voies cyclables nous a incités, ma femme et moi, à recommencer à faire du vélo. C'est tellement agréable. Et puis, aller à un rendez-vous à bicyclette pour une petite soirée, c'est cent fois mieux que d'y aller en auto. Nous avons nos petits éclairages pour le retour, ce soir. »

Enlever 5 petits millions à la Route verte, c'est refuser beaucoup plus au développement durable. Si vous me permettez de vous interpeller encore, monsieur Charest, je vous pose la question : êtes-vous passé à l'angle du boulevard de L'Acadie et de l'autoroute métropolitaine récemment ? Ça prend des années pour aménager un coin de rue pour cultiver encore davantage notre motorisé. Au pas de tortue (« de torture » pour les automobilistes) où vont les travaux, les sous que vous refusez à la Route verte et à la vraie santé collective vont à peine suffire à payer un seul lampadaire de ce carrefour poussif qui, une fois terminé, j'en suis sûr, sera aussi congestionné qu'avant.

Monsieur Charest, la chaire de tourisme de l'Université du Québec nous a appris que les cyclistes dépensent 95 millions par année sur la Route verte, ce qui représente des revenus de 15 millions pour le gouvernement du Québec. En gros, les cyclistes ont dépensé 166 millions en 2000. Cette année-là, l'industrie du vélo au Québec a rapporté 17,2 millions au Trésor québécois et 13,6 millions à l'autre, fédéral.

Selon les mêmes études, réalisées pour le compte de Vélo Québec, les dépenses des utilisateurs de la Route verte en 2006, lorsqu'elle aurait été terminée, auraient dû s'élever à 134 millions, ce qui aurait entraîné des revenus de 38 millions pour l'État.

Nous, les cyclistes, nous ne polluons pas et nous votons au provincial une fois aux quatre ans.

Chaque vote compte, n'est-ce pas ?

Signé,
un cycliste.


page mise en ligne le 8 septembre 2003 par SVP

Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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