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À
quoi sert aujourd’hui la poésie ?
par Rodolfo Alonso |
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Si
la poésie a encore un sens dans ces temps de misère, c’est celui de
continuer à incarner, malgré tout, ce que Wallace Stevens a si justement
défini dans ses Adagia : «
la joie du langage ». La société de consommation, la société du
spectacle, nous a si bien imbus de son atmosphère stridente, démagogique
et plate, fausse dans le double sens d’imitation et de malhonnêteté,
qu’elle est devenue l’air même que nous respirons, entourés que nous
sommes d’une pseudo-culture populiste –non populaire– produite pour
nous faire séduire par les grands médias d'incommunication. Avec tous
leurs effets délétères sur la spontanéité créatrice des gens. Même
sur le langage, en particulier sur le langage. Le
problème est que si le langage humain déchoit, avec lui déchoit la
condition humaine. Puisque –j’insiste– nous ne nous servons pas du
langage, nous sommes langage. Et moins langage sommes-nous, moins
humains, moins hommes. Peut-être sans le percevoir nous avons vécu une
mutation, et maintenant nous sommes submergés non seulement dans une
civilisation dont le centre n’est plus le langage, mais qui en attaque même
les sources. La crise actuelle de la poésie n’est peut-être pas
seulement celle d’un simple genre littéraire, mais quelque chose de
bien pire : elle est la manifestation maximale d’un manque très profond
en ce qui concerne la capacité spontanée des hommes pour créer le
langage. Chaque
fois qu’il y a eu une grande poésie, tout alambiquée et élitiste
qu’elle semblât, elle était secrètement liée, ne serait-ce que par
d’obscurs méandres, à une langue vivante, réellement parlée par un
peuple, par une communauté. Face à la possibilité menaçante de
l’extinction de la grande littérature, on pourrait se demander si
chacun de nous devrait, comme l’a déjà anticipé Ray Bradbury en son
Farenheit 451, se cacher pour préserver vivant, appris par cœur,
le texte d’un grand livre. Ou suffira-t-il de continuer à écrire le poème
? Car
« le mot ne serait pas délicieux s’il ne signifiât une qualité »,
n’est-il pas vrai, Gabriel Miró ? Et l’homme qui travaille
amoureusement ce langage qui est à la fois le sien et celui de tous, lui
appartenant intimement en propre et en même temps à l’espèce, le
solitaire qui après tout accomplit la plus significative et la plus nécessaire
fonction sociale, a pu être clairement perçu par Michel Butor au début
des années 60 : « Le poète est celui qui a conscience que la langue, et
avec elle toutes les choses humaines, sont en danger ». Il
me semble évident que la compréhensible et vaillante réaction mondiale
des écologistes (à laquelle nous avons vu s’ajouter dernièrement tant
de partisans de la paix) a attiré l’attention sur les conséquences délétères
que la dépendance suicide par rapport au pouvoir global et la richesse
obscène ont eu sur la qualité de la vie humaine, et de la vie tout
court, sur notre planète, mettant l’accent sur les préjudices portés
à l’environnement, géographiques, concrets,
visibles. Mais je crains que l’on n’ait pas encore perçu
l’extension du préjudice psychique, culturel, esthétique et
essentiellement humain que nous avons subi afin de nous adapter à cette
machine démentielle, dont le but délirant et unique est de faire de
l’argent, et plus d’argent avec de l’argent, et ainsi de suite
jusqu’à l’infini. Et qu’il faudrait donc une lutte écologique en
faveur de la condition humaine, de la qualité humaine de la vie humaine.
Naturellement, sans abandonner l’autre lutte. C’est vrai qu’il y a
un trou dans la couche d’ozone, mais il y a aussi un abîme (sinon un
cancer) dans l’esprit. Comme
presque toutes les choses de la planète, la poésie a été aujourd’hui
tout à fait désacralisée. Et si telle avait pu être l’intention des
avant-gardes du début du XXe. siècle, c’est certain qu’elle ne le
fut pas dans le sens actuel. Je ne crois pas, par exemple, que la
fontaine-urinoir de Duchamp ait la même longueur d’onde et la même
orientation que tant de ces « installations » en froid, et que tant de
cet art « conceptuel » étrangement considéré aujourd’hui comme néo-académisme
(presque toujours à caractère officiel et sous des patronages
multinationaux qui n’ont rien à voir avec, par exemple, un Laurent de Médicis).
Après tout, déjà au XVIe. siècle, Francis Bacon pouvait dire : « La vérité
naît plus facilement de l’erreur que de la confusion ». Et surtout de
l’erreur qui consiste à errer, errants. Au plus profond, dans nos viscères,
quand nous restons seuls et que les bruits se taisent et que les lumières
s’éteignent, Rimbaud continue à être interrogé, et il nous
interroge. Et
pour conclure, du moins maintenant, reprenons encore cette même question
d’une innocence accablante, qu’une fois me posa en public un collègue
vénézuélien : « Dans cette époque que nous vivons, quelle est,
pensez-vous, la mission du poète ? » Comment s’empêcher de dire que
nous voudrions que le poète, avec son travail, fût capable en même
temps de se réaliser comme personne et d’aider ses frères, d’énoncer
la parole nécessaire, indispensable et unique, la parole qui serait à la
fois intime et secrète, encore humide du silence des origines, surgissant
d’une lisière vierge de l’univers, et en même temps générale,
partagée, fraternelle, solidaire, non seulement offerte mais aussi acceptée
des autres, qui la feraient sienne et lui donneraient un destin, même si
ce destin était celui, pas peu glorieux, de devenir salutairement
anonyme, sans auteur et sans temps, incarnée dans le flot de la vie et de
l’humain ? Ne pas se trahir, donc, ne pas trahir les autres ; et en
plus, ne pas trahir la propre langue, le propre idiome, le son qu’on est
venu apporter au monde. Et venant chacun à être l’espèce, aussi
splendidement barbare et intuitive que tragiquement conditionnée par les
cultures qu’il s’est faites ou que lui ont été imposées. Et devenir
aussi, en même temps, la conscience de notre risible quoique démesurée
condition. Ce que nous sommes, ce que nous pourrions être, peut-être ce
que nous serons. Mais nous savons bien que pour l’instant la seule
gloire honnêtement désirable n’est plus celle de vivre dans le cœur
des autres, de quelqu’un d’autre, mais, plus humblement, plus
sagement, l’honneur et le plaisir, l’angoisse et l’anxiété d’avoir
écrit, d’avoir été capable du poème, qui a circulé en
nous et maintenant est vivant, parfumé et tiède, chair frissonnante du
langage nouveau-né, tremblant et penché, tendu, vers les autres,
hypocrites ou non, nos semblables, nos frères. (Traduction
de Graciela Isnardi) Rodolfo
Alonso. Argentin.
Poète, traducteur, essayiste, ancien éditeur. Prix National de Poésie
(1977). En 2002 il a reçu au Vénézuéla l’Ordre « Alejo Zuloaga »,
la plus haute distinction décernée par l’Université du Carabobo. Prix
Konex de Poésie (2004). Grand Prix d’Honneur de la Fondation Argentine
pour la Poésie (2005). Palmes Academiques de l´Academie Brésilienne de
Lettres (2005). Prix du Festival International de Poésie de Medellín
(2006). Traduit en français
par Fernand Verhesen : Poèmes
(Le Cormier, Bruxelles 1961), Elle, soudain (L´Harmattan, Paris
1999). Ses derniers livres publiés sont : El arte de callar,
(Alcion, Cordoba 2003) ; La otra vida (Anthologie) (Común
Presencia, Bogotá 2003) ; Antologia pessoal, éd. Bilingue
(Thesaurus, Brasilia 2003) ; Canto hondo, anthologie (Université
du Carabobo, Valencia, 2004). A favor del viento, poésie réunie
1952-1956 (Argonauta, Buenos Aires 2004). Ses dernières traductions
sont : Estrella de la vida entera, anthologie bilingue de Manuel
Bandeira (Adriana Hidalgo, Buenos Aires 2003), El banquero anarquista
de Fernando Pessoa (Emecé, Buenos Aires 2003); Poemas escogidos de
Giuseppe Ungaretti (común Presencia, Bogotá 2003) ; Mensaje de
Fernando Pessoa (Emecé, Buenos Aires 2004) ; Cartas sobre la poesía de
Stéphane Mallarmé (Ed. del Copista, Cordoba 2004) ; Diálogo del árbol
de Paul Valéry (Ed. del Copista, Córdoba 2004) ; Aforismos y afines
de Fernando Pessoa (Emecé, Buenos Aires 2005), Poesía escogida de
Olavo Bilac (Ed. de la Flor, Buenos Aires 2005) ; Antología poética
de Fernando Pessoa (Argonauta, Buenos Aires 2005) ; Escritos autobiográficos,
automáticos y de reflexión personal de Fernando Pessoa (Emecé,
Buenos Aires 2005).
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