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Le
poème de Rodolfo Alonso est un acte, un acte de tendresse rayonnante
comme un geste d’amour dans une lumière discrète et raffinée. C’est
en cet acte que se manifestent, et se résolvent temporairement, les
contradictions dont toute existence est animée. Au cour de cette approche
active, toujours inquiète et cependant heureuse, d’une résolution précaire,
les poèmes s’écrivent, quasi fortuitement, selon les conditions du
moment et indépendamment de tout projet formel. Rodolfo Alonso n’est
pas de ceux qui s’attablent dans l’intention de “fabriquer” un poème:
cela lui paraîtrait non seulement ridicule, mais logiquement absurde.
C’est dans l’existence elle-même et dans ses données immédiates que
les mots trouvent leur source, non pour les traduire, ni même pour les
exprimer en les révoquant aussitôt, mais pour les clarifier, pour les élucider.
Ce n’est pas innocemment que Rodolfo Alonso intitulait l’un de
ses plus beux recueils Hablar claro
(Editorial Sudamericana, Buenos Aires, 1964). Elucidation
souvent douloureuse, parfois tangentiellement souriante mais constamment aérée
comme par un sentiment d’allègement, la voix de Rodolfo Alonso se fait
tour a tour extrêmement brève, souvent très laconique. Il est
peu de langages, surtout en Amérique hispanique, qui soient d’une aussi
scrupuleuse justesse, parfaitement exempts de la moindre fausse note, de
la plus minime importunité. Cette
“tenue”, cette élégance (dans le sens le plus élevé du terme) ne
sont nullement voulues ni contraintes, mais tout simplement naturelles, et
probablement l’effet d’une sorte de timidité qui tient, elle, à
l’incertitude, au doute qui sont le propre de tout poète authentique. Je
suis convaincu, que Rodolfo Alonso, précisément parce que ce qu’il écrit
est un acte de vie,
radicalement étranger à toute vanité d’élaborer une oeuvre “littéraire”
(encore que, de fait, celle-ci se soit magistralement constituée sous nos
yeux), fut le premier surpris de découvrir que ses écrits se trouvaient
être ce qu’on appelle poèmes! Peut-être est-ce cela qui m’a si
profondément touché lorsque j’ai lu pour la première fois et
d’ailleurs traduit (1), ses textes. Il s’agissait notamment de El
jardín de aclimatación
(Boa Ediciones, Buenos Aires, 1959). Entre cet ouvrage et les derniers
parus, une évolution s’est normalement produite qui a mené Rodolfo
Alonso vers des horizons très divers, mais dès cette époque comme
aujourd’hui les textes jouent tous le jeu étrange, fascinant et
cependant avec une déconcertante aisance, de l’instant, et ce, quelle
que soit la très secrète durée de leur maturation intérieure qui
trouve sa formulation précise, juste, dense, inévitable, dans un texte
d’apparence légère, n’offrant au regard ou à l’oreille que des
mots prélevés avec une parcimonieuse attention dans la langue simple et
quotidienne miraculeusement valorisée. Il arrive en effet que le poème,
rompant avec toute discursivité, tienne en très peu de mots. Il me fait
penser, par exemple, à un trait de crayon de Paul Klee qui revêt une
intensité poètique d’autant plus grande qu’il est légère trace,
à peine, de quelque chose qui se passe, à un moment donné (l’instant)
entre la vie, la pensée, la sensibilité, le rêve, la réalité, le moi
et l’autre, le “je” et le monde, et enfin le langage. Communication,
certes et même essentiellement, puisque sans elle le poème ne serait pas
(du moins celui d’Alonso), mais communication à la fois d’une extrême
clarté et d’une extrême ambiguïté: parfaitement déchiffrable en
tant que “signe” issu d’une nécessité intérieure, mais également
énigmatique en tant que créatrice de sens dont une certaine orientation
ne limite jamais la rayonnante multiplicité. Je citais Paul Klee, mais
c’est Cézanne qui nous vient paradoxalement en aide pour tenter de dénommer,
non la poésie, mais le poème de Rodolfo Alonso. Cézanne écrit à un
ami dans une lettre du 23.X.1905 ces lignes admirables: “Les
sensations colorantes qui donnent la lumière sont cause d’abstractions
qui ne me permettent pas de couvrir ma toile, ni de poursuivre la délimitation
des objets quand les points de contacts son ténus, délicats; d’où il
ressort que mon image, ou tableau,
est incomplète”. L’inachèvement du poème, ainsi que celui de la
toile, est inévitable parce qu’il est fondamentalement “ouvert”,
comme le reconnaît Rodolfo Alonso lui-même (2); le poème est trace
du trajet accompli par ces “points
de contacts” qui son effectivement, nous l’avons vu, ténus et délicats,
et si les sensations vitales qui les provoquent ne son pas colorantes,
elles n’en sont pas moins rayonnantes de cette singulière lumière qui
éclaire ce que Rodolfo Alonso nomme si justement la “conscience
ouverte” (3). D’autre part, il n’est guère question, dans
l’oeuvre de ce dernier, d’abstraction au sens où l’entendait Cézanne,
puisque chez lui, comme d’ailleurs chez Roberto Juarroz, le poème crée
au contraire un “réel” plus évident encore que celui de la réalité
commune, c’est-à-dire (pour cite encore Alonso) “une
poésie quotidienne de la vie extraordinaire” (4).
Le
poème de Rodolfo Alonso constitue ue sorte de transaction douce, étrangère
à tout contact préalable, mais formellement évidente en cela que la
langue s’écartèle pour offrir passage du sens au niveau, justement, de
ces points de contacts où s’entrecroisent les oppositions, les
contradictions de l’extérieur et de l’intérieur. Il s’agit alors
d’éprouver, à l’instant de ce passage, ce qu’offre d’inconnu,
d’imprévisible, cette saisie éphémère d’une question qui ne peut
s’éclairer, sans jamais se résoudre complètement, qu’en s’ouvrant
à la fois sur ses origines et sur son devenir, sur l’amont et sur
l’aval. Le poème ne s’écrit que pour formuler cette question et pour
qu’existe son poète. Maurice Blanchard écrivit un jour: “Le
poème écrit son poète”, ce
qui ne reduit en rien la présence de ce dernier, au contraire, et
substitue même à l’éventuel automatisme une démarche dans et par le
langage indissociable
du vécu le plus sensible, le plus profond. Ainsi l’oeuvre de
notre auteur s’érige-t-elle dans un espace absolutement présent,
où se situent les évidences vécues et sensibilisées dans le concret du
poème, toujours initial, toujours recommencé, toujours offert avec une générosité
sans limites, car ce qu’il faut souligner, enfin, c’est que la poésie
de Rodolfo Alonso est avant et par-dessus tout, amour, et partage.
1.
Poèmes,
par Rodolfo Alonso. Sélection
et traduction de Fernand Verhesen. (Éditions Le Cormier, Bruxelles,
1961.)
2.
Poesía: lengua viva, par
Rodolfo Alonso. (Libros de América, Buenos Aires, 1982, p. 58.)
3.
Idem, p. 30.
4.
Idem, ibidem.
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