RICTUS...
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| Le retraité et le berger |
Elle aimait répéter à qui voulait l'entendre que si par malheur la bru s'entendait avec sa belle-mère, Satan n'irait pas en enfer.
C'était une matrone toute en chairs.
Elle n ' avait pas perdu une seule dent malgré ses soixante dix années de dures privations. Sa voix claquait comme un fouet, et elle dirigeait la maisonnée comme un caporal dirige une chambrée.
Les mains continuellement sur les hanches, elle ne pardonnait pas la moindre poussière sur un meuble, pas la moindre tâche sur un mur.
Elle avait perdu son mari - d'aucuns disent qu "elle lui avait mangé la tête" - depuis quelques années.
Le pauvre vieillard était d'un débonnaire comme on n'en connaît pas. Ses petits yeux malicieux brillaient toujours d'une lueur espiègle et grivoise; il ne connaissait ni la colère ni l'empressement et vous traversait la vie avec un semblant de haussement d'épaules fataliste et résigné. Il était désarçonnant de patience et d'humilité .
Leur garçon unique était un peu à son image.
C'était l'aîné; après lui sont venues coup sur coup trois sœurs. Elles sont maintenant mères et habitent les villages alentours. Lui est resté avec ses parents comme tout mâle qui se respecte, pour veiller sur leurs vieux jours.
Il s'est trouvé sans grand -peine un travail de routier et pendant son temps libre, il s'occupe comme il peut de "la ferme" - cette petite propriété de quelques arpents avec sa vieille bâtisse recouverte de tuiles rouges sur lesquelles les mousses et les lichens ont déposé la patine du temps et son verger où se côtoient dans un désordre parfait des figuiers et des oliviers aux troncs tourmentés et un citronnier gâté.
Il a accepté de prendre femme du vivant de son père et a convolé en justes noces avec une pâle et frêle fille d'un village de derrière les collines.
C'était une femelle d'une discrétion absolue, elle était toujours là à se surveiller pour éviter les remontrances de sa belle-mère qui trouvait, quoi qu'elle fasse, toujours à redire.
Son père mourut quelques jours après ses ternes fiançailles; son beau père survécut moins d'un mois à son mariage. C'était plus que suffisant pour qu'elle soit accusée de porter malheur. On ne le lui a pas dit franchement mais on le lui a laissé comprendre par touches successives et par des allusions à peine voilées. Elle en a fait des complexes au point dappréhender les conséquences de la venue au monde de son premier enfant. Et ses appréhensions étaient si fortes que son corps se refusa par une sorte de rejet instinctif à se laisser féconder durant plus de quatre années malgré les coups de boutoirs d'un mari acharné.
Cette stérilité fut alors prétexte à de sournoises exhortations de la belle-mère qui n'arrêta pas de harceler son fils pour lui faire admettre la nécessité de chasser cette femme inutile parce que incapable de lui assurer sa descendance. Il y résista tant bien que mal parce que, petit à petit, ce souffre -douleur taciturne et aux abois avait ffini par lui inspirer une pitié tenace.
Il supporta stoïquement les assauts répétés de sa mère en y répondant par un semblant dintérêt où elle lisait plus un sursis qu'un refus.
La pauvre femme était devenue une sorte de corps sans raison, un robot qui, par un train de réflexes pavloviens accomplissait ses tâches de manière mécanique et méthodique.
Par une de ces soirées chaudes et brumeuses comme seul Août sait en donner, son mari fourbu et poussiéreux rentrait d'une longue mission au Sud. Et cela faisait plus de quinze longues journées qu'elle attendait avec un indéfinissable sentiment de crainte et d'espoir mêlés que réapparaissent les signes de ses menstrues qui n'avaient jamais l'habitude de prendre un si grand retard.
Il fit vrombir le moteur du mastodonte qu'il conduisait puis descendit avec à la main un gros régime de dattes perlant de miel doré. Elle lui prit la veste de dessus les épaules puis s'en revint du puits avec une pleine bassine d'eau fraîche qu'elle lui déposa entre les pieds. La belle-mère qui radotait sous le figuier derrière la maison avec quelques grosses voisines de mégères rentra en entendant le bruit du moteur.
Elle franchit à peine le seuil qu'elle tonna:
"- Et bien sûr, Madame a honte de laver les pieds de son maître... la graine d'esclaves se donne des allures de reine..."
L'homme leva la tête et balbutia un: "mais, Maman !..."
"-Chienne ! fille de chien ! s'écria t'elle en virant de bord comme une baleine. C'est moi que tu refuses de voir en te voilant la face !" et elle courut derrière la femme qui avait couvert ses yeux de ses mains et qui était allée s'affaler sur le divan de sa chambre en sanglotant. Le mari, le pantalon retroussé les rejoignit.
La femme leva la tête. Son visage était défait par la colère et l'impuissance et ses yeux que cachaient mal ses cheveux ébouriffés brillaient d'un éclat de verre.
"-Je n'en peux plus, ayez pitié de moi, c'est terminé, je n'en peux plus, par Dieu, pitié, pitié vous m'entendez !" Puis brusquement elle s'arrêta de sangloter et sur ses traits d'une beauté d'amazone se dessina une incroyable détermination.
"-Et puis quoi encore, sécria t'elle, ne vous suffit-il pas ce que vous avez fait de moi!.."
L'homme déjà fatigué par son long voyage et se sentant obligé de répondre au défi impertinent de la femelle qu'il lui semblait lire dans les yeux de sa femme, sans faire exprès, leva la main et la laissa retomber sur sa joue mouillée.
Dans sa dignité remontée du fond des âges à fleur de peau, elle ne put réprimer cette irrésistible force qui souleva son bras qu'elle balança sur le visage de son mari en une claque qui déchira le cœur de la mère debout sur le perron.
Il s ' ensuivit un lourd silence.
La vieille femme porta la main à sa poitrine. L'homme resta pétrifié. La jeune femme regarda son époux et sa belle-mère et brusquement, sortit en courant; elle enjamba lestement la margelle du puits et se jeta dans le gouffre noir. La mère courut vers son enfant les bras tendus, Il la repoussa de toutes ses forces; elle alla buter contre le divan et s'écroula. L'homme aveuglé courut vers son camion. Il démarra rageusement, lança le moteur à plein régime et le gros mastodonte s'ébranla dans un nuage d'ocre poussière.
Des travailleurs des ponts et chaussées qui nettoyaient comme à l'accoutumée les rebords de la route des herbes folles virent surgir un camion fou rugissant de tous ses rouages: ils eurent tout juste le temps de jeter leurs pelles pour s'abriter en haut des talus.
L'engin, lancé à fond de course rata le grand virage d'El Belouaz et chuta dans un fracas épouvantable au fond du ravin de Oued Djanada.
Les ouvriers des ponts et chaussées dévalèrent à toute vitesse la pente où, très loin en contrebas, gisait la masse difforme du camion. Ils dégagèrent difficilement le corps du chauffeur.
Il respirait encore. Ceux qui étaient tout près crurent entendre entre deux râles ultimes les mots: Satan et enfer...
Sur les bancs-dolmens ébréchés qui s'érigent sous le séculaire mûrier au tronc craquelé, les montagnards chenus viennent user leurs fonds de saroual en s'écoutant rire entre leurs grosses moustaches.
C'est là qu'ils sirotent à lampées sifflantes leur thé à la menthe entre une gouaille de mots qui s'entrechoquent comme les galets d'une rivière en crue.
Il y'a là Hamadi Amar Ben Allal, le perfide maquignon au grand cache-poussière sans âge, Amari Tahar Ben Ahmed le frêle meunier au teint farineux, Laaouadi Salem Ben Omar le caustique artisan bourrelier, Si Rabia, le mal nommé forgeron lourd de suie, Tahraoui Belkacem N'Ali, le fin coiffeur aux mains graciles et Berrabah Hamouda le taciturne paysan enturbanné d'un chèche à la blancheur douteuse.
Tout a commencé en ce jour fade de jeudi de marché, en fin septembre.
Sur le terre légèrement humide d'une pluie de l'avant veille, en cette matinée automnale brumeuse et tiède, s'étalent des tas de piments rouges agressif, des tomates encore plus rouges mais plus avenantes, des grenades généreusement éclatées, des grosses citrouilles torturées, des oignons soigneusement emburnoussés...
Berrabah Hamouda, comme à son habitude, propose ses semences: des petites graines d'oignon noires, des petites billes de navet bien rondes et luisantes, de minuscules languettes de carottes, des petits pois poussiéreux et recroquevillés, des haricots de toutes sortes: des blancs grassouillets, des noirs de jais, des rouges confus et même des "kabyles" au grand nombril noir, le tout soigneusement entreposé dans des sacs de toile cousus main aux lèvres méticuleusement retournées, sur une vieille bâche verte raccommodée.
Berrabah Hamouda, 56 ans, des enfants citadinisés et une femme généreuse, ne criait jamais, n'insistait jamais, ne vantait jamais ses graines; tout au plus prodiguait-il quelques conseils qu'on avait du mal à comprendre tant il parlait parcimonieusement.
C'était tout le contraire de ce gueulard de Messaoud El M'sili qui remplissait le souk de ses invectives contre les puces en vantant les mérites de son DTT qu'il nommait laborieusement diklouroudifinil- triklourou-itane pour bien montrer sa parfaite connaissance des poudres.
Berrabah Hamouda s'installait toujours près du banc-dolmen sous le rugueux mûrier; c'était sa place réservée et tous les marchands, même les nouveaux venus qui étalent impudiquement leurs montres à quartz, leurs sous-vêtements de contrebande ou leurs cassettes de prêches ostensiblement enragés et de psalmodies exagérément larmoyantes respectaient cet emplacement et, tacitement, le laissaient à son immémorial propriétaire. Il arrivait même, quoique très rarement puisque de mémoire de villageois, on l'avait enregistré par deux fois, que quand Berrabah Hamouda s'absentait, sa place restait vide et personne n'osait, commettre le suprême sacrilège, d'occuper le petit espace qui palpitait de présence et exhalait presque les douces effluves des semences.
Les bancs-dolmens étaient aussi réservés, du moins jusqu'à dix heures, à Hamadi Amar Ben Allal et ses compères.
Juste à côté, à la base du tronc du mûrier centenaire, Tahraoui Belkacem N'Ali qui troquait chaque jeudi sa blouse blanche contre un tablier d'un bleu criard, installait son âtre pour y préparer dans sa "ghallaya" noire, un délicieux thé qu'il se plaisait à agrémenter artistiquement d'une seule feuille de menthe verte et charnue; et nos compères s'adonnaient là, entre de bruyantes gorgées de thé chaud, à leurs grosses palabres, sans faire attention à la foule bigarrée qui tournoie au ralenti entre les étalages des fruits et légumes et les tables brinquebalantes des habits et des tissus aux couleurs chatoyantes.
Ce jour là, Berrabah Hamouda était habillé d'un sarouel crème qui lui allait au delà des mollets, d'un gilet bleuâtre qui ne descendait pas en deçà du nombril et auquel pendait la chaîne blanche d'une grosse montre de poche.
Il s'était chaussé de ces sortes de pataugas grossièrement taillés dans le caoutchouc, très bon marché et très résistants et qui portaient très bien leur nom d'"Hercule", un nom que les campagnards avaient vite fait de transformer en "Erkell", croyant que le fabricant avait choisi à dessein cette appellation pour signifier qu'on pouvait donner tout coup de pied pour peu qu'on portât ses godasses.
Il avait enfourché son ânesse grise et s'était dirigé vers le marché en lui piquant le poitrail à coups de talons empressés. En se levant le matin et après ses ablutions et sa prière, il n'avait pas fait attention à la flaque d'eau qui stagnait devant la porte depuis les pluies de l'avant-veille; il s'était mouillé le pied droit, l'eau ayant pénétré dans son soulier; un tout petit peu d'eau, par un minuscule trou dans l'hercule.
Il ne se doutait pas de ce que cela lui coûterait...
Berrabah Hamouda se leva; un vieux jardinier des Ouled Bouteffah prenait ses graines d'oignon et les soupesait puis il les laissait filer doucement entre ses doigts rugueux d'un air pensif.
Berrabah Hamouda le laissa faire. Il avait reconnu en lui le connaisseur mais il ne s'en inquiétait pas outre mesure, sûr qu'il était de la qualité de ses graines. C'était du bel oignon rouge; de cette variété qui se laisse gorger d'eau et qu'on a plaisir à manger à la galette, en feuilles ou en bulbe, sans trop déranger le palais ou les yeux.
L'homme secoue la tête d'un air entendu et satisfait. Il ne demande pas le prix; on ne demande pas le prix à Berrabah Hamouda; il fait un geste de la main en hochant la tête: cinq tasses !
Hamouda Berrabah s'exécute avec d'infinies précautions; il remplit la tasse en plastique jusqu'à la faire déborder et doucement, il la prend à deux mains et la verse dans une feuille de papier journal jauni. Quant il a terminé, il enveloppe soigneusement les graines et les remets au jardinier des Ouled Bouteffah.
Ce dernier tire un mouchoir noué de la poche intérieure de sa veste usée; il le dénoue, en sort quelques billets froissés en prend un et le remet à Berrabah qui, toujours en silence comme s'il accomplissait un rituel immuable, lui rend la monnaie en remerciant d'un geste presque imperceptible de la tête.
Il est toujours accroupi.
Le jardinier des Ouled Bouteffah tourne le dos se s'éloigne. Berrabah se relève. Son pied humide glisse sur la semelle en caoutchouc de son hercule et un long son fluet presque inaudible en sort. Le vieux jardinier des Ouled Bouteffah se retourne machinalement, Hamadi Amar Ben Allal, Amari Tahar Ben Ahmed et Laaouadi Salem Ben Omar se regardent en silence; Si Rabia le forgeron esquisse un sourire qu'il réprime très vite et Tahraoui Belkacem N'Ali s'empêtre dans ses verres en essayant de faire le plus de bruit possible...
Berrabah Hamouda, confus, relève la tête; la gêne se lit dans ses yeux, son visage est torturé par la honte et quelques gouttes de sueur froide perlent de son front ridé.
"-C'est l'erkell ! dit-il presque en suppliant. Il était mouillé !"
Il essaie pour démontrer qu'il dit vrai de refaire le même son, lève le pied, le pose doucement sur le sol et appuie mais aucun bruit n'en sort.
"-C'est l'Erkell, j'ai mis le pied dans une flaque, la pluie de l'avant-veille; il faisait noir à l'heure du Fadjr, c'est l'erkell !..."
Hamadi Amar Ben Allal pour créer la diversion se met à parler en un flot ininterrompu.
Berrabah Hamouda s'assit sur le banc; il défait ses lacets, enlève ses souliers. Ses pieds sont mouillés.
"-C'est l'erkell, mon pied était mouillé...."
Hamadi Amar Ben allal se lève, suivi de Amari Tahar Ben Ahmed, Laaouadi Salem Ben Omar et Si Rabia.
Ils s'éloignent en discutant artificiellement.
Berrabah Hamouda reste seul avec Belkacem N'Ali.
"-C'est l'erkell ! Par Dieu, c'est l'erkell !"
"-Qu'est ce qu'il a l'erkell ! répond Belkacem N'Ali ne sachant quoi dire."
"-Rien !" dit doucement Berrabah Hamouda et quelque chose dans sa poitrine se déchira.
Il ne proféra plus un mot.
Une indescriptible lassitude envahit tout son être.
Entre les tas de piments et de tomates, il voyait s'éloigner Hamadi Amar Ben allal et les autres en se parlant à mi-voix et en gloussant. Il détourna les yeux et resta là, prostré, à regarder les limbes du lointain Djurdjura. Il n'avait plus goût à rien. Il oublia son verre de thé.
Il est dix heures. Belkacem N'Ali prend un bidon métallique à l'anse en double fil plastifié qu'il remplit du bassin abreuvoir de la fontaine publique puis il déverse sans ménagement l'eau sur le feu qui crépite de colère, dégage une âcre fumée et rend l'âme en laissant sur les lieux un tas de cendres humides et qui continuent d'exhaler des volutes de fumée blanches. Il ramasse sa "Ghallaya" et son plateau, ses verres, son thé à la menthe verte qu'il met dans un panier de doum disproportionné. Il prend congé de Berrabah Hamouda et s'en va à pas comptés.
Berrabah Hamouda le suit des yeux; il croit déceler un petit rire à la manière dont Belkacem N'Ali remue les épaules... Il referme ses petits sacs de toile et part la tête basse vers les eucalyptus o il a attaché son ânesse. Il revient quelques instants plus tard en la conduisant devant lui et en lui tapotant la croupe du plat de la main. Il charge les sacs sur le bât, les recouvre de la bâche verte et prend le départ en suivant son ânesse.
Il regarde en coin et croit entrevoir cet escogriffe de Hamadi amar Ben Allal toujours flanqué de ses amis lui jeter des regards furtifs. Il marche d'un pas pesant comme si les cieux lui étaient tombés sur l'épaule.
Arrivé chez lui, il va directement s'étendre sur la grande natte d'alfa.
Sa femme lui a préparé un déjeuner comme il l'aimait: des piments cuits à même la braise, des tomates mûres et non évidées, le tout marinant dans de l'huile d'olive assaisonnée de sel fin dans une assiette en terre cuite décorée, une pleine lune de galette d'orge, une gargoulette d'eau fraîche sentant bon le guatran. Sa femme lui porta son déjeuner sur une meida au formica ébréché. Il était étendu, l'air vague sur la natte de doum.
"-Qu'as-tu Homme, tu me sembles bien étrange !...
-Laisse-moi, femme et reprends ça, je n'ai pas faim !"
Il n'aimait pas insister; elle comprenait très vite; elle reprit la meda mais lui laissa la gargoulette.
Il resta là à broyer du noir.
Le soir, assez tard, il sortit. Il déambula dans les chemins obscurs. Un terrible poids l'oppressait mais il ne voulait se confier à personne.
Il n'avait pas fait ses prières, ni en début d'après-midi ni en début de soirée, ni en fin de journée. Il croyait entendre des "pouffements" de rire de derrière tous les murs des vieilles masures et même d'entre les figuiers de barbarie. Il marcha très longtemps, la tête vide, la poitrine en feu puis revint chez lui.
Cette nuit là, il ne trouva pas le sommeil.
A chaque fois qu'il réussissait à s'assoupir, il croyait entendre le gros rire vite réprimé de Si Rabia et voyait les gestes fébriles du coiffeur qui s'empressait de laver les verres en faisant un tintamarre inhabituel.
Au matin, il se réveilla les yeux hagards; il fit sortir la vache et les deux chèvres de l'enclos et les mena aux pâturages.
Il refusa le thé que lui avait préparé sa femme. Il détesta le goût du thé en se rappelant celui qu'il n'avait pas terminé hier au marché.
A dix heures, il fit rentrer ses bêtes, les abreuva en puisant l'eau saumâtre du puits presque à sec puis il prit sa natte de doum et alla s'étendre sous l'olivier de la crête, face à la bise. Il se sentait très lourd.
Le soir, il fut pris de fièvre et de vomissements; il se tordait inutilement car il n'avait rien à rendre, n'ayant rien pris. Sa femme le couvrit autant qu'elle put mais il tremblait si fort que tout son corps se soulevait et retombait. Il se mit à délirer; il répétait la même phrase:
"-C'est l'erkell ! il était mouillé, c'est l'erkell, il était mouillé..."
Les jours suivants, son état empira. Les médecins ne détectèrent rien de suspect, la voyante d'Ain El Hadjel ne trouva rien dans le plomb fondu et le Cheikh de ain Boucif, n'ayant rien trouvé lui aussi, rassura sa femme en lui prescrivant d'encenser la maison puis d'égorger un coq rouge et d'enterrer ses entrailles dans la limite des deux champs les plus proches pour convaincre un djinn qu'il aurait dérangé de revenir à de meilleurs sentiments.
Berrabah Hamouda continuait à refuser de se nourrir. La fièvre ne le quittait plus et il délirait toujours:
"-C'est l'erkell, il était mouillé, c'est l'erkell, il était mouillé..."
Le jeudi suivant, il ne vint pas au marché. Hamadi Amar Ben Allal et les autres l'attendirent jusqu'à neuf heures mais sa place demeura désespérément vide.
A dix heures, il s'achetèrent deux bons kilos de raisin et décidèrent d'aller le voir.
Il était méconnaissable. Ses yeux n'étaient plus que deux petites lueurs presque éteintes au fond d'orbites qui avaient l'air de puits profonds et obscurs. Il répétait inlassablement:
"-C'est l'erkell, il était mouillé... C'est l'erkell, il était mouillé..."
Ils le laissèrent, pensant que leur présence le gênait plus qu'elle ne le rassérénait.
Le soir, très tard, il rendit l'âme.
A sa femme qui lui levait l'index et le conjurait en pleurant de faire sa profession de foi, il a répété dans un dernier regard mouillé: "Ce n'est pas moi, c'est l'erkell, il était mouillé... C'est l'erk..."A toutes les innocentes créatures qu'on a métamorphosées en effroyables monstres pour servir les causes obscures de charlatans imbus de suffisance et de cynisme.
Imad aime tellement l'odeur des foins...
Il vit en parfaite symbiose avec la nature.
Il reconnaît à son envol furtif le gros-bec qui couve ses oeufs tachetés d'où sortiront six oisillons tous nus qui ouvriront impatiemment le bec au moindre frémissement de feuille.
Imad sait où nichent la perdrix et la tourterelle. Il peut distinguer tous les cris des champs et reconnaît le gargouillis de détresse de la grenouille dans la gueule impardonnable de la couleuvre, le vagissement désespéré de l'hérisson enfin pris par le chacal ou le doux clapotis des ébats amoureux des tortues dans les mares.
Il aime passer des heures accroupi, à observer les lentes processions des besogneuses fourmis. Les fourmis, c'est tout un monde ! Il connaît les grosses noires luisantes dans le ventre ressemble à une mure; celles-la semblent les mieux organisées; il connaît aussi les autres, les poudreuses à l'apparence fragile, les grandes rouges aux longues pattes qui n'arrêtent pas de courir en solitaires ou encore les petites pestes qui infestent le tronc des oliviers et dont la morsure urticante est inversement proportionnelle à la taille; il y'a enfin ces toutes petites à l'aspect rougeâtre qui vous nettoient une charogne en un rien de temps...
Imad aime regarder longuement se démener les bousiers derrière les balles de fumier. Il a toujours été subjugué par le flair infaillible de cet éboueur hors pair qui arrive à repérer la bouse chaude et fumante avant qu'elle n'atterrisse derrière la vache.
Imad prend un malin plaisir à surveiller les entonnoirs mortels des fourmilions, quand prise au piège, la fourmi s'essaie vainement à escalader les parois glissantes avant de retomber infailliblement au fond du trou d'où surgissent les terrifiantes pinces qui l'entraînent dans les profondeurs .
Il connaît toutes les variétés d'escargots et se désole de voir d'année en année décliner la population des gros "bourgognes" noirs dont il ne subsiste plus, au col des mulets que des coquilles fossilisées sous les troncs centenaires des oliviers.
Imad connaît aussi l'araignée et s'amuse à découvrir avec un émerveillement toujours recommencé la beauté des dessins qui agrémentent le dos affreusement velu de l'insecte. Il sait tout de l'abeille et de ses cousines: la guêpe frêle qui habite dans sa ruche couleur "papier à sucre" sous les tuiles et les tôles, dans les tuyaux qui supportent les treilles, les bidons cabossés et les vieilles valises éventrées; la grosse guêpe jaune qui se complait dans les détritus, le grand "maçon" au long cache-poussière noir qui construit sans se lasser des amours de petits nids d'argile sous les tuiles rouges.
La nuit, Imad aime regarder au dessus de la porte extérieure, sous la lumière violente de l'ampoule nue, les lézards des murailles dans leur implacable chasse aux mantes religieuses et aux papillons nocturnes qui tournoient, éblouis par la clarté de la lampe.
Il connaît tous les secrets des champs et tous les bruits des futaies. Il peut identifier tous les petits sons qui remplissent l'espace d'une sorte de silence complice: le crissement ininterrompu de la cigale, le bruit intermittent des élytres du grillon amoureux, le hululement du hibou, la sérénade des grenouilles dans la grande mare, le ricanement jaune du chacal... Il savoure avec une profonde nostalgie les appels du perdreau dans les rosées du mois d'Avril et sent sa gorge se nouer en écoutant siffloter là haut les chatoyants guêpiers.
Imad se suffit de la compagnie et de l'amitié sans faille de son chien "Coco", une sorte de husky abandonné par quelque touriste de passage et qu'il avait réussi non sans peine à adopter. Imad n'est pas pour autant asocial et éprouve pour ses semblables plus de pitié que de haine. Il croit si fort en l'incommensurable puissance du Créateur qu'il ne ressent pour Ses frêles créatures que commisération pour leur infinie faiblesse. Sa sensibilité à fleur de peau le fait s'extasier pour un rien: les points noirs sur fond rouge d'une coccinelle, les ailes limpides d'une libellule, le glissement soyeux d'une nèpe entre les jonquilles...
Imad a rencontré Amine un matin d'hiver. Amine est un étudiant plein de verve et d'entrain. Tout le contraire d'Imad. Il parle des hommes comme on parle des bêtes et ignore totalement ces dernières.
Amine est l'aîné des enfants d'Amar Es-Sannour, une fripouille comme on n'en trouve pas, riche comme Cresus à force de spéculation sur tout ce qui lui tombe sous la main: bottes de foin, semoule, matériaux de construction, son, produits alimentaires... mais Amine ne le reconnaissait pas pour père car il avait chassé sa mère il y'a une quinzaine d'années pour soupçons d'infidélité conjugale.
Amine n'aimait ni les hommes ni les femmes. C'est selon lui une sale engeance d'Adam et Ève tout juste bonne à subir les feux de l'enfer pour son continuel besoin de jouissance.
Au gré de ses fréquentations il s'était constitué une petite famille autour d'un seul idéal: l'exaltation de l'Éternel.
Amine ne tolérait aucune autre compagnie que celle de ses "frères" et sa nouvelle amitié pour Imad ne provenait que de son idée fixe d'augmenter le nombre des membre de sa secte en repêchant une innocente brebis égarée.
Imad trouve parfois qu'Amine exagère et qu'il est très souvent inconséquent: il parle d'un Dieu omnipuissant mais ne rate jamais une occasion pour fustiger ceux des hommes qui menaceraient l'avènement de Son règne. L'Homme se disait Imad, serait-il si fort qu'il pourrait s'opposer à l'ordre voulu par son propre Créateur ?... et petit à petit s'incrusta dans son subconscient l'image de l'Homme-coupable tel un titan ricanant dans une armure de mauvaises intentions. La faiblesse de l'être humain se transforma à ses yeux en cynique culpabilité, sa bonté en hypocrisie, son rire en suffisance démentielle.
Il découvrit non sans surprise et appréhension que l'Amour était un leurre, que l'extase était un crime irrémissible de lèse-Dieu. Il apprit à interpréter selon sa nouvelle logique les mots et les concepts.
Il arriva à se désintéresser totalement de toute la vie fébrile qui peuple à chaque instant l'espace et le temps et s'enferma dans une sorte de bulle indifférente aux influences extérieures. Il ne fit plus aucune attention à l'arrivée des cigognes ou au départ des étourneaux. Il oublia le cycle des saisons, allant de découverte en découverte dans son nouvel univers ou Dieu seul, sans Ses créatures, comptait.
L'amour des choses dans leur diversité se transforma en singulière sublimation d'un Dieu qu'il se surprit à vouloir défendre contre la perfidie de Ses créatures et leur ingratitude comme on se surprendrait à vouloir défendre un père devenu sénile et impotent devant une progéniture indigne.
Un jour, au sommet de son exaltation, il crut recevoir l'ordre de purifier ce bois des retrouvailles, en contrebas du village, où se rencontraient des groupes de joyeux drilles pour leurs libations et où tout le monde savait que s'abritaient parfois des couples indus pour des ébats coupables.
En se dirigeant d'un pas ferme vers cette forêt perfide, il se sentait transport par cette passion qui mène les apôtres vers les grandes oeuvres purificatrices.
Aujourd'hui se disait-il, je rentre de plein pied dans la grâce et la garde divine...
Il n y avait pas âme qui vive ce jour là dans le bois livré aux pépiements des moineaux dont la population sétait renforcée par les innombrables nichées du printemps . Les herbes qu'un été de feu avait asséchées se livrèrent à la flamme de l'allumette avec empressement.
Le feu crépita, étendit sa langue rouge dans tous les sens, courut allègrement dans les sous-bois puis monta à l'assaut des cimes.
Imad était dans un état second.
La forêt calcinée dresse ses bras décharnés vers un ciel indifférent de limpidité. Près des troncs noirs, quelques tessons témoignent encore de son délit.
Imad, comme l'assassin qui finit toujours par revenir sur les lieux de son crime marche sur les cendres refroidies.
La forêt a brûlé depuis quinze jours et les habitants du col des mulets ont mis l'incendie sur le compte du sirocco.
Un vent frais souffle à son aise entre les branches décharnées. La nature détruite par le feu n'exhale plus que les odeurs mortes du charbon. Le silence alentours n'est troublé que par l'écho lointain de quelques croassements de corbeaux.
Imad se penche. Il vient d'apercevoir un scolopendre. L'insecte a perdu quelques pattes dont il ne reste que de dérisoires moignons. Il se traîne laborieusement.
Imad suit le scolopendre du regard et éprouve brusquement une oppression qui lui noue la gorge. L'animal blessé disparaît sous la pierraille. Imad remarque avec effroi le nombre incalculable de petits escargots jonchant le sol. Des escargots tous petits qui doivent avoir éclos cet hiver...
Il se relève; il a le front moite à la pensée de toutes ces petites vies qu'il a assassinées. Il rebrousse chemin.
Imad essaie de penser à autre chose. Il regarde le ciel où les nuages, comme des gnous ou des lemmings en migration, fuient empressés vers le sud. Il ressent avec dégoût l'impression de marcher sur des cadavres craquants et gluants de toutes sortes de petites bêtes; il baisse les yeux instinctivement et se met à regarder avec précaution les endroits où il pose les pieds.
Dans le silence de la forêt meurtrie, il a brusquement souvenance des crissements des cigales, du pépiement frénétique des moineaux et du doux froufrou du vent dans les feuilles.
Il tend l'oreille.
Ca vient de loin et ça se rapproche comme les airs d'une zorna des cortèges nuptiaux. On entend maintenant de tous les côtés les bruits familiers de la forêt. Les grandes branches noires se rhabillent de vert, les essences reprennent leurs senteurs... les moineaux s'en donnent à fond de gésier...Dieu quelle féerie et quelle sérénade..
Imad a les yeux qui brillent de larmes mal contenues. Sa gorge est nouée. Il sourit en pleurant à la forêt vivante. Il marche, il marche les bras ballants, l'esprit en feu.
Un tronc mal à propos le fait trébucher. Il tombe dans les cendres, se relève et comprend tout...
Il place ses mains sur ses oreilles et se met à courir. Il court, trébuche, tombe, se relève, court encore.
La forêt brusquement devenue furieuse lance vers lui les squelettes décharnés de ses arbres qui foncent sur son passage, l'évitent de justesse, continuent sur leur lancée, s'arrêtent net puis reviennent à la charge.
Imad court comme un damné.
Ses jambes grouillent de fourmis, sa tête est couverte d'araignées, des limaces froides glissent le long de son dos, une grande libellule bleue se pose sur son front et ses oreilles bourdonnent du crissement de millions d'élytres qui se carbonisent.
Imad court, la bouche ouverte, les yeux hagards, les bras tendus...
***
Quand il vous arrivera de passer par hasard au col des mulets, vous longerez une forêt calcinée où seuls les genêts -qui n'ont pas de coeur- ont reverdi.
En regardant bien, vous pourrez apercevoir un homme sans âge, en haillons, la barbe hirsute, prostré devant un tronc pétrifié.
Vous verrez ce pauvre hère se lever parfois, gesticulant comme un forcené en criant:
"ENNAR ! ENNAR !..."
Il ne vous est pas conseillé alors de regarder ses yeux. L'effroi que vous y lirez restera à jamais gravé dans votre mémoire.
D, le 06 Octobre 1992
Ce nest pas, loin de là, un quelconque Tartarin de Tarascon ou dailleurs qui a tué le dernier lion de lAtlas. Non ! ce lion nest pas mort, il sest seulement exilé. Voici son histoire.
Une meute de chiens salivant de libido mal contenue suivait depuis quelques jours une belle chienne en chaleur.
Lun des chiens, un drôle de cabot édenté, au pelage miteux et à l oeil larmoyant, plus pour épater la chienne que pour convaincre ses congénères, leur tint à peu près ce langage:
" Frères chiens ! nest-ce pas malheureux que malgré notre nombre, nous soyons toujours sous le règne dun lion dont les congénères ne se comptent même plus sur les griffes dune seule patte ?... Je propose quon désigne un roi parmi nous et quon destitue ce Mesmar Jha qui ne représente que lui même !...
Sentant que la chienne commençait à prendre intérêt et croyant déceler dans ses yeux langoureux une lueur dadmiration, le chien galeux banda un peu plus son discours et se retrouva lançant les défis les plus fous.
" le vote leur dit-il est subjectif. Les liens du sang, le bel aboiement, la couleur des yeux ou la douceur du pelage peuvent influer sur le choix des électeurs. Notre roi devra être celui qui pourra terrasser le lion et le ligoter. "
" Cest lhistoire des souris et du chat ! " aboya un braque avec dérision de derrière un buisson, la patte levée...
Et toute la gent canine sen alla dun grand rire.
Notre chien galeux en fut mortifié, surtout quand il vit la belle chienne se retrousser les babines pour esquisser un sourire cruellement ironique.
" Vas-y lui lança une bande à part de dalmatiens; vas-y et ramène donc le lion les pattes liées et tu seras sacré roi ! "
" Oui, vas-y ! " aboyèrent ironiquement les bassets, les setters, les airedales, les dobermans, le saint-bernard et même le nonchalant sloughi du groupe.
Le pauvre chien galeux devint la risée de la meute.
Connaissant la source pure doù sabreuvait habituellement le lion de lAtlas, il alla un jour y jouer avec l énergie du désespoir sou va-tout. Jen reviendrais se dit-il avec un dentier en or ou une patte en bois...
Il se coucha à proximité, en chien de fusil, comme de bien entendu, et attendit.
Le lion arriva. Il eut un haut le coeur en sentant à distance lodeur du chien. Quand il le vit, il se dit:
" Mieux vaut étancher ma soif ailleurs; cette " chose-là " est rebutante... "
Le chien rampa vilement dans sa direction en geignant et, la paupière tombante, il lui dit:
" Sire, sire ! ayez pitié dun pauvre serviteur ! faîtes moi revivre, ou tuez-moi ! "
Ce nétait pas lenvie de lui asséner un coup de patte fatal qui manquait au roi des animaux mais un lion sait réprimer ses pulsions et séviter de se salir les pattes en touchant aux charognes.
" Tu sais fort bien - rugit-il - que je ne me réduirai pas au point de te tuer, aussi, dis-moi donc ce que je pourrais faire pour tu " revives ".
" - Laissez-moi, Sire, vous ligoter, je vous fais le serment de vous détacher dans moins de vingt minutes... "
Le lion de lAtlas se laissa faire et le chien galeux lattacha solidement puis il monta sur un promontoire et appela la meute.
Celle-ci arriva et vit le lion ligoté.
Elle fut remplie dadmiration pour le chien galeux et, de courtisée, la chienne devint courtisane.
Le lion de lAtlas rugit dimpatience et le chien se détacha de la meute et sapprocha de lui en se dandinant dorgueil et de fierté.
" -Détache - moi, sale bête, lui dit-il, la comédie a trop duré ! "
Le chien le toisa du haut de son nouveau statut et lui répondit:
" - Te détacher ! Non mais tu rigoles, vieux lion !... "
" - Et ton serment, fils de chienne ! rugit le lion.
" - Le chien aurait-il une parole ? Te voilà devenu bien gâteux, vieux lion... " et il sen alla rejoindre la meute acquise et la chienne soumise.
Le lion comprit quil ne pouvait attendre le salut de nulle part. De peur quon dise un jour quil était mort couché, il réussit à se traîner jusquà la lisière de la forêt et, au prix de grands efforts, il se mit debout contre le tronc rugueux dun chêne.
Une souris qui habitait avec sa progéniture au fond dun petit trou dans le tronc de larbre, sortant son petit museau laperçut. Elle pensa dans sa suffisance et sa fierté sans bornes que le roi des animaux était là à attendre quelle sorte pour la happer de sa grosse patte velue.
Elle attendit longtemps, tapie dans son trou avant de se décider à hasarder une moustache dehors.
" - Sire ! dit-elle au lion; quon en finisse ! mieux vaut mourir entre vos crocs que sous ceux de la famine. "
Nétait le pathétique de sa situation, le lion de lAtlas aurait bien ri. Il se contenta, lair grave, de répondre quil navait nulle intention de la croquer et dexpliquer quil avait les pattes liées.
Émue, la petite souris sortit rassurée de son trou et se mit à grignoter si fort que la liane céda.
Le lion sétira; puis, de son pas lourd et tranquille il sen alla.
Et quand très loin de lAtlas, on le vit passer aux dernières lueurs du jour et quon lui demanda où il allait de ce pas si lourd, le lion de lAtlas répondit avec lassitude:
" - Je préfère aller loin, très loin, le plus loin possible dun pays où le chien vous attache et où la souris vous libère... "
Et depuis ce jour, on ne revit plus aucun lion dans tout lAtlas...
Naamane est un travailleur à l'ancienne; pas comme les tire-au-flanc daujourdhui.
Naamane a un voisin, un gros épicier à la calvitie luisante, qui a accompli deux fois le pèlerinage aux lieux saints et ne désespère pas de l'accomplir encore deux autres fois pour , dit-il, éliminer les inévitables souillures du commerce... C'est un monsieur très à l'aise. Il est parti en France durant la guerre - d'aucuns disent qu'il s'est sauvé pour éviter les représailles du "Front" suite à son refus de participer au sciage des poteaux téléphoniques à l'issue duquel les soldats de l'armée française ont sévi au village durant dix journées successives, pillant, volant, violant, brûlant tout.
Il n'est rentré qu'après l'Indépendance et a ramené une Peugeot 404 toute déglinguée mais qui a néanmoins fait sensation dans tout le douar où n'existait pour tout véhicule que le vieil "Hotchkiss" au plateau en planches jointives de Si Hammid.
Naamane n'aimait pas beaucoup son voisin Selmane l'épicier. Il "mettait une pierre sur son coeur" pour éviter de répondre aux insinuations perfides que lui administrait Selmane comme s'il le pinçait, en lui serinant à longueur de temps la vanité et l'inutilité de son engagement avec le "Front".
"Tu tapais la pelle et le pioche pour survivre, aujourd'hui sans ta vache et laumône que te font parfois tes enfants, tu crèverais !..." lui disait-il souvent en se tapotant la panse.
Naamane s'obstine toujours, malgré son âge et les exigences, à conserver sa vache laitière qui lui donne bon an mal an une taure ou un taurillon tout juste suffisant à acquérir et emmagasiner le foin et la paille nécessaires à la période hivernale; et depuis que les ponts et chaussées et les chemins de fer lui ont refusé l'embauche pour son âge, il a fait des soins à sa vache sa principale occupation.
En ce petit matin d'août, il est sorti très tôt. Il a fait ses ablutions puis accompli sa prière et a mené sa vache paître dans la grande plaine derrière les collines. Au passage, il a vu son voisin Selmane monter sur le fourgon de transport de voyageurs peint en bleu blanc et rouge de Si Dahmane l'émigré qui sévertue toujours à parler en français pour mieux impressionner ses passagers. Selmane allait régler aujourd'hui les questions encore en suspens de sa retraite.
Hier soir, sous l'olivier à palabres de derrière les maisons, Naamane et les autres: le grincheux Ammar Boubarnous, le rondouillard Laifa El Djezzar et le colérique Menaouar Erraï ont dû supporter les jubilations indécentes de Selmane.
"Ca y'est! leur avait-il dit; j'ai eu ma retraite de tante Fafa... 2000 Francs par mois ! Plus de deux de vos millions ya dine el bak !... pour seulement trois petites années chez Rhône-Poulenc (il disait Roun'boulène)...Je n'ai même pas besoin des 300 mille de votre caisse de retraite ! 300 mille pour 30 années à la tuilerie ! Yakhi T'meskhir yakhi...
Il regardait d'un sourire narquois le vieux Naamane qui jouait à faire des ronds sur la poussière avec un brin d'herbe.
"Vas voir tes Commissaires politiques ! vas leur dire de donner aux veuves de leurs compagnons d'armes seulement le tiers de ce que me donne Kamira ! Et vas donc demander aux "bandits chaussés" de te donner de quoi acheter une baguette par jour, toi qu'ils ont pressés comme un citron et qu'ils ont rejetés quand tu es devenu inutile...
Naamane, comme à son habitude, ne répondit à aucune attaque de Selmane.
Cette nuit là, il ne dormit point. Il revit en songe les épreuves qu'il avait subies et se remémora les privations qu'il avait endurées. Il revit Si Abdelkader le Commissaire taper affectueusement sur l'épaule de sa douce mère en lui disant: "Tu verras ya Yemma... Nous chasserons Fafa et tu t'habilleras de soie pour te reposer sur les terrasses en humant les odeurs du jasmin..."
Si Abdelkader était mort aux champs d'honneur comme on dit. Certains de ses compagnons d'armes sont toujours vivants, comme Si Larbi ou Si Tayeb. Ils se sont acoquinés avec cette fripouille de Boualem Bouchèche à qui ils auraient même débrouillé une attestation communale pour leur avoir procuré des devises de chez les renégats afin de s'acheter des voitures luisantes sur lesquelles ils passent en sortant le coude de la portière pour mieux narguer les pauvres gens.
Naamane conduisait sa vache vers les champs en lui administrant de petites tapes sur la croupe. Arrivé en haut de la colline, il vit au loin, en contrebas, le long tronçon de chemin de fer ondulant entre les jujubiers. Le train de marchandises de sept heures ne tarda pas à apparaître... Il glissait comme une anguille. Naamane s'accroupit et se mit à contempler la longue procession de wagons. Sa poitrine se gonfla d'une terrible fierté... Il se surprit à sourire sous sa moustache drue. Sa vache rua, meugla puis, levant la queue, elle courut vers la plaine presque en dansant. Sur l'olivier qui ployait sous les fruits pourtant encore tous petits, les moineaux se lancèrent dans un infernal gazouillis. La terre et le ciel s'étaient brusquement faits à portée de sa main. Il était devenu un géant, plus grand que l'olivier, plus grand que la colline, plus grand que la plaine, plus grand même que le Djurdjura emburnoussé de soyeux cumulus...
Quand vint le soir, la vache rentra toute seule à l'écurie.
Selmane, Ammar, Laïfa, Menaouar et tous les voisins passèrent une bonne partie de la nuit à le rechercher.
Ce n'est que le lendemain qu'on le retrouva. Il dormait sous l'olivier en regardant le ciel, les mains croisées sous la nuque, un sourire béat sur les lèvres.
Quand Selmane tenta de le réveiller, il recula horrifié. Naamane était raide et froid...
Selmane qui n'avait rien compris se tapota la panse et soupira: " le pauvre ! il est mort comme il a vécu, sans rien connaître des douceurs de la vie..."
D..., Septembre 1993