Religiologiques
Vol. 24 (2001): 255-259.
Emilio
Platti, 2000, Islam... étrange? Au-delà
des apparences, au cœur de l'acte l'islam, acte de foi, Paris, Cerf.
Depuis son avènement, l'islâm occupe un espace géographique de plus en plus
grand dans le monde actuel; cette religion ne souffre pas d'une décroissance
dans la pratique religieuse, résultant d'un matérialisme envahissant. Malgré
les attaques virulentes des médias occidentaux sur l'islâm et les descriptions
peu enviables de certains livres non scientifiques de nos bibliothèques, l'islâm
est présent partout dans le monde. Des jugements défavorables sont souvent
exprimés envers les musulmans en comparant leurs valeurs aux nôtres et en les
considérant faussement comme étant de pâles reflets des valeurs
judéo-chrétiennes.
Chaque auteur en écrivant son ouvrage désire
partager sa lecture du passé par son prisme qui a une certaine limite pour
cerner l'histoire et la pensée dans sa totalité. Cette lecture est intimement
reliée aux informations factuelles disponibles sur ce passé et à celui qui les
fait renaître de ses cendres pour décrypter le sens qu'il désire transmettre.
Cette lecture dépend donc du bagage intellectuel de l'auteur mais aussi de son
intention de vouloir mettre en perspective ce qu'il croit être vrai. Il y a
parfois une prise de position inconsciente qui joue un rôle déterminant dans
l'élaboration de l'ouvrage, cet élément subjectif est présent même chez les
chercheurs les plus « objectifs »!
M. Emilio Platti, dominicain, enseigne
quelques cours généraux à l'islâm classique à l'Université catholique de
Louvain. On remarque curieusement que ce livre couvre presque l'objectif même
d'un de ses cours1; probablement cet
ouvrage est l'aboutissement des informations colligées durant ses années
d'enseignement. Il invite les lecteurs à travers son ouvrage à un voyage en
terre d'islâm. Ce voyage progresse en douze étapes très inégales et les
lecteurs qui connaissent peu l'islâm se trouvent propulser du Moyen Âge à
l'époque contemporaine; entre le chapitre 11 et 12 il manque tout un pan d'histoire
de la pensée musulmane. Est-ce voulu? Et pourtant cette période a bel et bien
existé et elle a contribué d'une manière significative à l'élaboration de la
pensée islamique.
Un second point concerne le choix de la
traduction du Qur'ân qui représente le cœur même de l'ouvrage, comptant environ
780 références qur'âniques. La traduction de Régis Blachère est une des sources
fiables avec celles de Denise Masson ou Jacques Berque; l'auteur a choisi la
traduction de Muhammad Hamidullah et pourtant il était bien conscient des
limitations de cette traduction (p. 13). Bien que cette traduction soit
acceptable, elle est parfois imprécise dans le choix des termes techniques et
de plus, le style laisse parfois à désirer. Il ne faut pas se fier uniquement à
la disponibilité de la traduction pour la considérer comme convenable, mais il
faut vérifier sa qualité, sa justesse ainsi que son style.
Quelques problèmes peuvent être corrigés
dans la prochaine édition, surtout celui qui concerne les dates, l'auteur
devrait les uniformiser pour que le lecteur puisse avoir l'équivalent des dates
hégirienne systématiquement. De plus, plusieurs extraits cités dans le livre
n'ont pas de références (voir page 25, citation de Mansûr ibn Sarjûn; à la page
91 l'auteur se réfère au Qur'ân sans donner le numéro du chapitre; les
différentes maximes prophétiques citées sans indiquer la source, etc.).
L'auteur oppose souvent la Transcendance (cf. Tawhîd, pp. 29-30) dans l'islâm avec la proximité de Dieu dans le
christianisme à travers Jésus (cf. incarnation, pp. 136-137; 233-239) et
pourtant dans le Qur'ân (50 : 16) Dieu est plus près de l'homme que sa
veine jugulaire; il ne faut pas réduire la proximité divine à l'incarnation
divine et l'éloignement à la Transcendance. La proximité divine dans la piété
musulmane est essentiellement spirituelle et constante.
Le titre du livre est assez évocateur et
ne laisse personne indifférent : le vert du mot islâm en page couverture
est contrasté avec le mot étrange en rouge, qu'est-ce que l'auteur voulait
exprimer? Qu'y a-t-il d'étrange dans l'islâm? Est-ce la fermeté de la pratique
de la foi des musulmans ou leur souci de préserver une unité sereine entre la
vie matérielle et spirituelle? Non! L'islâm est peut-être étrange pour M.
Platti car « pour un chrétien, il est pourtant bien impossible que cette
Parole [Qur'ân?] ne soit pas incarnée... Cette question, à elle seule, montre
déjà qu'il est difficile de ne pas entrer dans la polémique ou de prendre la
parole à la place de l'autre (p. 12). » Dans le chapitre d'introduction (9
pages) l'auteur expose son approche historique (pp. 11-12) ainsi que les
informations concernant les sources du Qur'ân, du recueil du hadîth, de la
Bible et du système de transcription.
Comme l'auteur l'explique (p. 10), son
ouvrage est structuré d’une façon concentrique autour d’un noyau central
(chapitres 5 et 6) qui analyse les thèmes du Qur'ân dans les versets mecquois
et médinois : la justice, l’eschatologie, le monothéisme, la prophétie,
les règles de vie. Ce noyau central est encadré par cinq chapitres qui se
lisent dans la même perspective chronologique. Ils décrivent le monde religieux
du Proche-Orient à l’aube de l’islâm (chapitres 2 à 4) jusqu’au temps des
quatre califes et des premières dynasties du monde musulman. Une bibliographie
exhaustive est suivie d’un index général et d’un autre sur les citations du
Qur'ân et de la Bible.
Les trois premiers chapitres (chapitre 1
ayant 6 pages; chapitre 2, 12 pages; chapitre 3, 12 pages) décrivent le
contexte religieux à l'époque de Muhammad; une pluralité religieuse était
présente dans la péninsule de l'Arabie : les minorités juives et chrétiennes
(nestoriens, monophysites, melchites et sabéens). Concernant les sabéens (p.
31), cette description est à revoir en consultant l'article de Michel Tardieu
(« Sâbiens coraniques et sâbiens de Harrân », Journal Asiatique, vol. 274, (1986) : 1-44), pour clarifier
leur origine. L'influence byzantine était dominante, malgré cela le phénomène
du polythéisme était très enraciné à La Mecque. Après une courte biographie de
Muhammad, l'auteur décrit l'opposition des Mecquois face au pouvoir toujours
grandissant de Muhammad qui se réfugie à Yathrib (Madînat al-Nabî ou Médine).
Les chapitres 4 (17 pages), 5 (85 pages)
et 6 (46 pages) sont consacrés au Qur'ân, c'est le noyau central de l'islâm
prêché par Muhammad, à cette source fondamentale il faut ajouter les traditions
prophétiques (ahâdîth) et la sunna.
Le dogme fondamental de l'islâm est centré sur la foi (îmân) en un Dieu unique, le secours divin est transmis à travers
les six grands prophètes (Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Muhammad) et
finalement la Justice (`Adl) divine
au jour du Jugement dernier. La compréhension chrétienne du rôle unique de
Jésus est à l'origine de la rupture entre les deux communautés. Pour les
musulmans, Jésus ne peut être Fils de Dieu (Ibn Allâh) comme l'entendent les
chrétiens, car cette filiation charnelle met en péril l'Unicité (Tawhîd) divine.
Le chapitre 7 (8 pages) décrit très
brièvement les traditions musulmanes notamment les gestes et les paroles
attribuées à Muhammad conservés dans les recueils du hadîth. Ce survol très
synthétique manque parfois de précision. Par exemple, l'auteur explique la
notion l'impeccabilité (`isma)
prophétique à la page 197 et il revient au chapitre 10 à la page 244, mais il
ne fait nulle mention qu'elle est d'origine shî`ite. C'est un concept étranger
au Qur'ân qui a été intégré à la prophétie que très tardivement (Xe
siècle ou plus tard).
Le prochain chapitre (chapitre 8, 11
pages) ne décrit que trois facettes de l'islâm : l'opposition
sunnisme/shî`isme et le sûfisme. Là encore, l'auteur couvre la pluralité de
l'islâm très succinctement. D'abord la première partie décrit les difficultés
inhérentes à la succession du Prophète Muhammad qui sont à l'origine du schisme
entre le sunnisme et le shî`isme; la seconde partie traite le sûfisme sans trop
nuancer les tendances sunnites ou shî`ites. Ce résumé est une forme
« homogénéisée » de la doctrine sûfie.
Le chapitre 9 (10 pages) est une
introduction aux deux chapitres suivants qui redéfinissent l'islâm par rapport
au credo (al-`aqîda) musulman (chapitre 10) et à la pratique de la loi divine
(al-sharî`a) (chapitre 11). Dans le
chapitre 10 (24 pages), l'auteur décrit l'articulation de la doctrine
islamique. Comme nous l'avons déjà mentionné antérieurement, il utilise
quelques sources qui font usage de vocables différents pour exprimer le même
terme technique du Qur'ân. Dans le cas qui nous concerne, l'auteur se réfère à
un article de Louis Gardet dans l'encyclopédie de l'islâm (pp. 231 et 234) où
les Attributs divins sont traduits différemment de Hamidullah, l'auteur devrait
uniformiser tout le vocabulaire théologique pour se rapprocher le plus possible
de l'encyclopédie de l'islâm qui est actuellement la norme scientifique pour la
justesse de la traduction de ces termes.
Le chapitre 11 (20 pages) aborde
l'élaboration de la loi divine et les institutions corollaires. M. Platti
traduit souvent al-sharî`a par
« pratique » et pourtant la traduction courante de ce terme est
« loi divine ou religieuse ». Il semble y avoir une contradiction à
la page 252, l'auteur reprend un hadîth rapporté par Ibn Hanbal (source non
indiquée) que le Prophète à la fin des temps intercédera pour sa communauté. Et
pourtant aux pages 229-230 il est clairement indiqué qu'il n'y a pas
d'intercession en dehors de Lui (Allâh) (cf. Qur'ân, 39 : 44-45). M.
Platti omet de citer les versets qur'âniques qui suggèrent qu'il pourrait y
avoir un intercesseur avec la permission de Dieu (cf. Qur'ân 2 : 255;
20 : 109). Toute la notion d'ijtihâd
(comme l'auteur traduit par effort d'interprétation, p. 259) est à revoir car
elle ne tient pas compte des recherches récentes sur ce sujet (cf. voir
l'article de Wael Hallaq, « Was the gate of ijtihâd closed? », Internatinal
Journal of Middle East Studies, vol 16 (1984) : 3-41).
Le dernier chapitre (chapitre 12, 22
pages), « L'islamisme, une réforme à la dérive », aborde le
fondamentalisme. L'auteur se fonde principalement sur les traductions anglaises
des écrits d'un musulman pakistanais, Abû al-A`lâ Mawdûdî (1903-1979), un des précurseurs des réformes du XXe
siècle.
Épilogue (6 pages) : Les
« questions en suspens » abordent les difficultés de la polarisation
entre l’islâm et l’Occident. Comment l'islâm doit-il réagir face à l'Occident
laïc? L'importance de maintenir de bonnes relations mutuelles et de bien cerner
les enjeux actuels face au monde musulman assurera la stabilité sociale et la
paix durable désirées de tous.
La contribution de l'auteur se trouve plus
particulièrement dans les chapitres 2, 5 et 6. La principale faiblesse de ce
livre est le traitement inégale des différents thèmes qui ont été résumés
sommairement dans les chapitres (surtout les chapitres 7 à 12). L'auteur, en
voulant tout couvrir, a réduit considérablement la cohérence et l'articulation
fine de la foi islamique. Son livre est une reconstruction fondée sur sa
compréhension des sources de l'islâm sunnite. M. Platti a-t-il réussi à
susciter de l'empathie pour l'islâm ou a-t-il accentué l'étrangeté de cette
religion? A-t-il répondu à ses propres objectifs? Est-il vraiment allé au-delà
des apparences? La structure (division des chapitres et des sections) du livre
réduit considérablement la représentation de la richesse de l'islâm, l'image
qui en ressort impose des ruptures arbitraires (saut dans l'histoire) et de
plus elle ne tient pas compte de la variété plurielle de la foi qui s'exprime
différemment selon les lieux géographiques. L'auteur aurait dû se limiter à la
doctrine développée dans le Qur'ân, les traditions (ahâdîth) et les
hagiographies prophétiques. C'est là où réside sa force. Ce livre général
n'apporte pas de nouvelle contribution aux études spécialisées sur le Qur'ân.
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Pages |
Erreurs |
Corrections |
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Passim |
Thora |
Torah ou Tora |
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198 |
Ahadîth |
Ahâdîth |
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227, citation
qur'ânique |
'amana |
'âmana |
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241 |
Mîkâl |
Mîkâ'îl |
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296 |
idjmâ' |
idjmâ` |
Diane Steigerwald, Religious Studies Department, California State
University (Long Beach)
http://www.unites.uqam.ca/religiologiques/no24/24recension.html