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RogerAckling
(England, 1947)

"I am always making the same piece." (R.Ackling)


Une  œuvre de Roger Ackling oppose à toute interprétation et aux discours sa simplicité plastique. Son identification est immédiate : tout semble être dans le matériau, son format, les lignes, et les couleurs. Elle est si claire et franche que l'on est tenté par l'idée qu'il n'y a presque rien à consommer.
 S'agissant d'un art empreint d'une conscience écologique, il s'avère opportun d'évoquer l'économie des moyens et des formes, aux antipodes du formalisme et de l'art monumental. L'aspect visuel comme la valeur quantitative du matériau sont un quota presque nul face à la force des œuvres. Leur pouvoir semble n'émaner de rien. Roger Ackling n'utilise qu'un seul outil, le soleil, un seul médium, une loupe. Des fragments d'objets en bois trouvés constituent son unique support. Son intervention leur permet de changer de statut : d'objets de rebut ils deviennent objets de contemplation. Pourtant, elle est réduite à la multiplication de lignes continues, régulières et en soi inexpressives ; comme en témoignent des travaux récents, elle peut se concentrer uniquement sur certaines zones des supports. Ce sont souvent leurs formes qui en déterminent les limites. Les lignes brûlées sont comme incrustées dans la chair des matériaux et elles s'imposent comme un nouvel ordre. Elles distancient les fragments de ce qui leur restait de référent aux objets d'origine. Empreinte indélébile, elles garantissent et protègent ces résidus de toute négligence ultérieure. 
Le fait que les fragments choisis par Roger Ackling soient issus d'objets ayant été façonnés par l'homme implique une considération nouvelle de la notion de nature fréquemment associée à son travail. Même si les morceaux de bois ont été trouvés et ramassés sur une route, sur une plage ou au bord d'un fleuve, ils restent, sans ambiguïté, des déchets de la société. Lors de son intervention, en convoquant l'énergie du soleil, l'artiste instaure un nouveau lien entre l'homme et la nature. Rend-il hommage à l'homme qui fabriqua l'objet d'origine ou à l'astre qui permit à l'arbre de grandir ? En raison de la singularité de sa pratique, la présence de l'artiste dans l'environnement naturel est nécessaire à toute création. Mais R.Ackling est un promeneur plus qu'un marcheur de longs itinéraires ; ainsi se distingue-t-il des artistes pour lesquels la marche constitue un véritable moyen d'expression. Si elle est entrée dans son mode d'appréhension des œuvres, c'était pour libérer son esprit et acquérir la quiétude nécessaire pour le travail comme pour la vie. Aujourd'hui, l'artiste a atteint un équilibre tel qu'il lui suffit de regarder un vaste horizon pour se ressourcer. L'esprit clair et la simplicité de la vie accompagnent toutes ses entreprises. 
 Dans la phase de conception des œuvres, différents moments significatifs s'organisent : il y a celui de la promenade dans un site choisi pour sa potentielle richesse en matériaux, puis le temps du choix parmi les pièces de bois trouvées, enfin, la phase d'exécution du travail. La décision une fois prise, le temps se ralentit. L'artiste retourne dans le site - ou dans ses alentours - lorsque toutes les conditions sont réunies : le temps, le moment de la journée et l'emplacement où travailler. Si la qualité "paysagère" d'un site n'est pas primordiale pour l'exécution des œuvres, Roger Ackling affirme une certaine exigence quant à son excentricité et son isolement. Il convient en effet que l'emplacement soit hors des zones fréquentées. Les marges sont, par conséquent, des champs d'action de prédilection : "I usually work on the margins, where a town meets the countryside - where land meets sea - on the edge of."  Dans ce choix des lisières, l'artiste semble vouloir inscrire son intervention sur la frange inclassable où les fragments de bois ont été ramassés alors qu'ils n'avaient plus de statut, et symboliser le moment de leur métamorphose - de l'état de déchets à celui d’œuvres d'art.
Lorsque nous considérons la précision de sa technique d'intervention nous comprenons combien l'isolement - le recueillement - est une condition sine qua non du travail. Aussi, il correspond à l'état d'esprit dans lequel l'artiste aime se retrouver, comme l'équilibre d'un rituel personnel. Dans cette perspective, il apparaît que la relation de Roger Ackling à la nature est moins celle d'une vénération que celle d'une dépendance reconnue et acceptée. Avant d'exécuter les œuvres, il passe de longs moments à écouter, sentir, regarder autour de lui, observer le ciel, le sens des vents... Avoue-t-il ainsi sa tentative d'entrer en communion avec la nature afin de mieux réaliser ?
Nous comprenons que la puissance des œuvres ne tient pas à l'identification du territoire dont elles sont issues. Même si elles portent au dos l'inscription du lieu par son initiale et la date de réalisation, les œuvres restent indépendantes. L'instant présent prime sur l'identité du site. En concentrant de l'énergie universelle - et toute son énergie - avec le plus d'application, l'artiste s'accomplit en même temps qu'il crée. Cet espace-temps vécu intensément s'accompagne d'une forte conscience de l'être maintenant. Faire une œuvre correspond à Vivre parce que la maîtrise de l'acte passe par la reconnaissance de soi. Il en résulte que "each burnt dot is a moment - a now, joining up into a line."  Une œuvre de Roger Ackling est précisément la visualisation de temps vécus ; l'existence de l'objet d'origine dont le fragment de bois est un souvenir se trouve confondue à celle de l'artiste. Mais cette union n'est possible que dans la mesure où il reconnaît une vie à la matière et qu'il la considère comme étant "a living force."  Par conséquent, le matériau est observé pour ses qualités intrinsèques ; l'artiste lui adresse sa plus haute estime. L'intervention à sa surface n'est pas une blessure, au contraire, un acte généreux, une revalorisation. Elle permet à l'énergie contenue dans le matériau de rayonner au-delà, d'être libérée. C'est sans doute grâce à cela que les œuvres de Roger Ackling sont si fortes et autonomes. Objets de contemplation, elles focalisent l'attention des regardeurs. Elles racontent la concentration à laquelle l'artiste s'est soumis lors de leur exécution, et une fois de plus, leurs existences se trouvent liées
La mise en espace des œuvres confirme cette intimité et mène le rituel à son terme. Dans la démarche de Roger Ackling, l'exposition a un enjeu double : elle permet aux objets d'être consacrés et d'acquérir leur statut définitif - "to be there to be seen."  Dans le même temps, grâce à l'attention et la précision avec lesquelles l'artiste l'ordonne, l'exposition est un présent offert au regard et à l'esprit. Le format et l'emplacement des œuvres choisies sont déterminés en fonction de l'architecture du lieu. L'espace est absolument maîtrisé, comme un jeu il se trouve réorganisé. Chaque œuvre y joue son rôle ; sa dimension, son caractère propre, son emplacement sur le mur et dans le parcours de l'exposition sont autant d'éléments de sa poétique. Roger Ackling aime créer des situations inattendues en nous faisant découvrir, par exemple, une petite pièce placée directement au ras du plafond ou touchant le sol... Depuis quelques expositions, il compose avec l'espace en jouant sur les rythmes, les interruptions, les séries, mais aussi en déclinant les possibilités d'accrochage et de présentation des œuvres. Celles-ci centrent le champ de vision et révèlent les différents points de vue. En ce sens, les déplacements du corps dans l'espace sont importants, d'autant plus que l'organisation de chaque mur est pensée par rapport aux suivants. 
Une exposition de Roger Ackling est la démonstration de la complicité totale entre les œuvres, l'artiste et le lieu. Ils sont les éléments d'une même recherche. En ce sens, l'exposition est aussi vérification ; elle permet de mettre à l'épreuve du regard les pièces nouvellement réalisées. Elle s'inscrit alors dans son projet artistique qui induit le regard d'autrui dans la reconnaissance des œuvres.
L'exigence ontologique accompagne, chez Roger Ackling, l'acte d'amour dont les œuvres, en toute simplicité, sont un témoignage direct.

Lydie Rekow
Crest, décembre 1994

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