LA MÉTHODE ÉTHICO-SPIRITUELLE
DE DIEL ET CAYLA
par
Thérèse-Isabelle Saulnier
Paul Diel
Nous voici maintenant en présence d'un type
d'interprétation essentiellement finaliste affirmant que les
rêves ont un but éthique: ils visent tous, en effet, la
connaissance de soi. Jusque là, nous n'avons rien à
redire et nous manifestons même notre intérêt pour
cette approche, puisque c'est effectivement à cette connaissance
que nous mène l'analyse de nos rêves. Cependant, là
où la sauce se gâte, c'est lorsqu'on nous précise
la nature de cette connaissance: ici, c'est celle de nos faiblesses, de nos fautes, de notre culpabilité, de nos carences et de nos déficiences. Dans les
rêves, on y cherche donc ces dernières et on est
censé découvrir, alors, le degré de la "force
surconsciente" qui nous anime. Cette façon de procéder a
fait l'objet du livre de Henri Cayla, Vos
rêves sont des miroirs.
Quelle est la base exacte d'une telle interprétation? Elle
ressemble beaucoup, par son aspect très rigoureusement moral,
à celle du psychologue Paul Diel, auquel Cayla fait d'ailleurs
occasionnellement allusion sans l'expliquer et dont il emprunte
volontiers certaines expressions caractéristiques. (Nous avons
même repéré, au deuxième paragraphe de la
page 250 du livre de Cayla, une phrase typiquement dielienne, avec les
mêmes termes, tirés du livre Le symbolisme dans la mythologie grecque;
ce n'est pas textuel, mais presque (la phrase originale se trouve aux
pages 150 et 151). Or, Cayla ne mentionne même pas qu'il s'agit
de cet auteur...)
L'optique éthico-spirituelle (celle de Diel, en fait), est
très intéressante en soi, mais elle mériterait
d'être ramenée à des dimensions un peu plus
strictement psychologiques et beaucoup moins moralisantes:
ramenée, d'abord, à des dimensions strictement
psychologiques, parce qu'il est vrai que les rêves ont un but;
moins moralisante, aussi, parce qu'elle devrait être
nettoyée de sa conception pessimiste et dévalorisante de
l'être humain, considéré comme un être
vaniteux, qui se ment à lui-même, qui accuse les autres et
refuse d'admettre sa culpabilité originelle et "naturelle". Dans
chacun de ses livres, pour la plupart publiés aux
éditions Payot, Diel décrit et répète
à satiété les défauts essentiels de
l'être humain: la "coulpe vitale", "l'exaltation imaginative", la
"banalisation", la "perversion du désir", la "fausse
motivation"..., termes que Cayla reprend d'ailleurs presque
intégralement.
Avec une conception aussi négative de l'être humain, il
est bien clair que l'auto-analyse sera jugée impossible;
d'ailleurs, Cayla affirme, à la suite de bien d'autres
psychologues, qu'on ne peut jamais analyser seul ses rêves et
qu'il nous faut absolument bénéficier d'un guide, de
"quelqu'un qui est déjà un familier des rêves, et
dont les aptitudes intuitives sont suffisamment
réactivées pour pouvoir favoriser la réactivation
des nôtres" (p. 223). Nous, pauvres êtres humains vaniteux
et aveuglés par l'orgueil, ne pouvons être sincères
à l'égard de nous-mêmes parce que nous cherchons
toujours à nous cacher la vérité, notre
vérité. Celle-ci serait essentiellement négative;
elle concernerait nos défauts, et non nos qualités. Or,
admettre ses défauts ne se fait pas facilement. Comment le
pourrions-nous seuls? C'est là que nous aurions absolument
besoin de l'aide d'une présence "objective" et extérieure
qui, elle, saura voir ce que nous nous cachons si bien.
Là-dessus, je ne peux, évidemment, que m'inscrire en faux
contre une conception aussi négative et pessimiste de
l'être humain. Quelqu'un qui entreprend l'analyse de ses
rêves peut parfaitement le faire seul (je le fais moi-même
depuis plus de treize ans et je ne me suis rien caché, bien au
contraire; lorsque j'ai manqué de lucidité ou de
conscience, ne vous en faites pas, mon "auto-thérapeute",
c'est-à-dire mon Surconscient lui-même, s'est
chargé de m'envoyer un petit message pour me remettre sur la
bonne voie. Je me suis même fait dire, à plusieurs
reprises, que je ne pouvais avancer, à tel moment de ma
démarche, parce que je ne voulais pas admettre telle ou telle
chose...) - Vous comprenez donc ma vision optimiste! Enfin, que
l'auto-analyse de nos rêves soit impossible est pour moi
inadmissible, puisque je le fais et que d'autres aussi le font et
réussissent très bien. Comment, alors, peut-on nier ce
qui existe?
En ce qui concerne, maintenant, cette méthode d'analyse comme
telle, elle paraît basée sur l'association d'idées,
elle aussi; cependant, le fait qu'il y ait deux personnes en
présence (le ou la rêveuse et le "guide") et que l'une
d'elles soit considérée plus lucide et objective que
l'autre, risque fort de fausser l'interprétation. Comme je l'ai
déjà signalé ailleurs, dès que
"l'interprète" se mêle de faire intervenir ses propres
sens, ses propres perceptions et conceptions, rien ne va plus.
Pour voir si cela se produit avec la méthode qu'utilise Cayla,
examinons-en l'application qu'il illustre dans la dernière
partie de son livre. Il s'agit d'un groupe de rêves faits par un
dénommé François. Cayla identifie huit
thèmes des rêves de cet homme, thèmes qui
révèlent fort bien la méthode que nous avons
qualifiée, ici, d'éthico-spirituelle: il s'agit des
déficiences, de l'introspection, des symboles, du conflit, de
l'épreuve initiatique, de la souffrance, de l'autonomie et,
enfin, de l'aide surconsciente. (Quel programme, n'est-ce pas!) J'ai
sélectionné, ici, deux de ces rêves, qui ont
quelque chose en commun: le fait qu'il s'agit de pêcher et de
faire cuire un poisson.
Rêve 1
Je regarde un cours d'eau. Une truite
nage au fond. Je sais qu'il faut la pêcher, mais je ne peux la
pêcher que si ma mère est disposée à la
faire cuire pour que je sois en mesure de la manger. Mon père se
tient de l'autre côté du cours d'eau; comme je lui demande
si ma mère me ferait cuire cette truite, il me répond que
c'est encore trop tôt. Je ne pêcherai donc pas ce poisson
aujourd'hui. (p. 172)
Rêve 2
Voyage sur la côte. Très
belle mer verte et transparente, mais côte rocheuse,
escarpée et rougeâtre. J'avise quelques très beaux
et appétissants poissons et lance une espèce de ligne
fantaisiste dépourvue d'appât. Je sors un beau poisson
argenté accroché au flanc et qui se détache car,
sur le rocher accidenté sur lequel je me trouve, je n'ai pas vu
d'endroit où pouvoir le projeter. Plus tard, une touche
très violente se fait sentir. Il s'agit sûrement d'un
monstre! Des "copains" sont là, anciens camarades de
festivité que j'ai perdus de vue. Ils me gênent, mais je
vais quand même leur demander de m'aider. Il y a un certain
François. Je voudrais qu'ils préparent un feu pour
cuisiner ma prise. Hélas! Quand nous réussissons à
l'amener au bord, nous constatons qu'il s'agit d'un atroce
poisson-chat, hideux et épineux. Les "copains" veulent à
tout prix le manger; je leur assure qu'il est incomestible, mais ils ne
m'écoutent même pas. L'un d'eux lui coupe la tête;
le poisson est mort. Les "copains" vont-ils le faire cuire et le
manger? Mais voilà qu'une jeune fille s'avance; elle veut
toucher le poisson. Je la mets en garde. D'un geste
décidé, elle pose cependant sa main sur les épines
venimeuses du poisson et dit: "Je vais sans doute avoir un ou deux mois
de fièvre, mais au moins, après, je serai
définitivement immunisée." (p. 173-174)
Le rêve 1 a été le premier d'une série
d'analyses. (François suivait une psychothérapie.) Par
conséquent, Cayla en conclut que ce rêve pose le
problème, présente les protagonistes importants (le
rêveur, son père et sa mère), et un premier
symbole, celui du poisson.
"Pour François, dit-il, poisson = problème." Ce
problème, selon le contexte du rêve , concerne ses
parents, "problème qui sera rapidement identifié comme
étant la fixation infantile à une autorité
parentale asservissante." (p. 172) Il s'agit de sortir ce
problème du "cours d'eau de sa vie", de l'intégrer et de
faire en sorte que l'emprise de sa mère cesse de le paralyser
dans ses actions (pouvoir faire cuire et manger le poisson). Le
rêve révélerait que François n'est pas
prêt, qu'il n'est pas encore mûr pour cela,
c'est-à-dire qu'il est trop attaché à ses parents
et trop dépendants d'eux. Le message éthique du
rêve serait donc, selon Cayla, le suivant: "Ce que
François doit maintenant apprendre, ce n'est pas seulement
à intégrer ces poissons-problèmes, mais aussi
à se souvenir que, les ayant intégrés, il ne les
aura pas supprimés pour autant: il en aura seulement
éliminé la charge émotionnelle négative qui
entravait son évolution et le maintenait en état de
dépendance et de stagnation." (p. 173. Notons que cette
conclusion dépasse largement les strictes données du
rêve et n'est, au fond, qu'une projection idéologique
sortie tout droit de la tête du thérapeute-moraliste. Nous
y reviendrons.)
Le rêve 2 a été fait deux ans plus tard et
confirmait, nous dit Cayla, la permanence des mêmes
problèmes. Bien qu'il ne soit, dans ce deuxième
rêve, aucunement question des parents de François, Cayla
affirme a priori, comme si c'était là une
évidence, que la mer et la côte sont des symboles de sa
mère, qui lui fait toujours problème. Mais voilà
qu'il y aurait maintenant deux sortes de problèmes: d'abord des
imaginaires (le beau poisson argenté), qui viennent de ce que le
rêveur a encore un reste de crainte, un vieux réflexe
d'asservissement à l'autorité parentale. Ensuite, il
s'agirait de problèmes sensuels: le poisson-chat noir
symboliserait "une bouffée de sensualité exaltée
et négative inspirée directement par l'atmosphère
dépourvue de chaleur affective de l'enfance." (p. 174) Le beau
poisson argenté représentait des pulsions positives,
alors que ce poisson-chat représenterait des pulsions
négatives. (p. 175)
Quant à la jeune fille, quel en est le sens? Elle serait, ni
plus ni moins, le symbole de l'âme et des "forces vives" du
rêveur: "Ne prend-t-elle pas sur elle d'accomplir le geste
à la fois magique et thérapeutique de toucher le poisson
venimeux, conjurant ainsi le danger qu'il constitue et s'immunisant
définitivement contre ses toxiques?" (p. 175)
Les poissons, affirme Cayla, représentent tous "un aspect
particulier d'une déficience généralisée"
chez le rêveur. Jonas, dans la baleine, "reconnut sa faute vitale, confessa sa misère, pria. /.../ À
bout de forces, François admit lui aussi sa déficience absolue, reconnut
son impuissance à y
remédier et s'en remit aux instances surconscientes
médiatrices du courant de vie spirituel; ses problèmes
cessèrent d'être paralysants et involutifs." (p. 176. Les
termes que j'ai indiqués en italique sont suffisamment parlants
pour bien faire comprendre l'esprit de cette analyse
éthico-spirituelle. Nous retrouvons d'ailleurs à peu
près les mêmes chez Paul Diel: coulpe vitale,
culpabilité, vanité, accusation, orgueil, aveuglement, et
j'en passe.)
Quelques éléments de
critique
D'abord, une question: pourquoi "poisson" correspondrait-il à
problème pour François? Est-ce une simple première
idée, une première hypothèse, ou un sens
applicable systématiquement à tous les poissons de ses
rêves? Dans mon Guide
d'analyse des rêves I, dans le chapitre qui porte sur les
animaux, j'ai mentionné que les poissons pouvaient
représenter, effectivement, des problèmes mais, aussi,
des contenus de l'inconscient qui pouvaient fort bien être
positifs. Il est étrange que Cayla ne parle alors que de
problèmes, comme si c'était là le seul sens
possible des poissons.
Dans le premier rêve, pourquoi s'agit-il d'une truite à
pêcher et à faire cuire pour la manger? Ici, avouons qu'il
est difficile de voir en quoi elle représenterait un
"problème"; elle symboliserait bien davantage un contenu positif
de l'inconscient que le rêveur cherche à intégrer
et à assimiler (manger); cependant, il ne le peut pas parce que
ses parents, et ce aussi bien le père que la mère, font
obstacle. (Cayla, quant à lui, ne parle que de la mère;
son interprétation est donc déjà faussée ou
biaisée.) Or, qu'est-ce que François désire et qui
est, dans ce rêve, symbolisé par la truite?
Évidemment, lui seul est en mesure de l'identifier. Notons,
à propos des parents, que le père se trouve de l'autre
côté du cours d'eau (cela signifie sûrement quelque
chose) et que c'est lui qui dit à son fils qu'il est encore trop
tôt. Cette remarque paternelle signifie sûrement quelque
chose de précis et nous pouvons remarquer, de plus, que le
père sert d'intermédiaire entre François et sa
mère. En effet, pourquoi le rêveur ne lui parle-t-il pas
directement? Cela aussi est plein de sens!
Toujours à propos du sens des poissons, notons que dans le
rêve 2, François mentionne "de beaux et
appétissants poissons"; on imagine mal, ici encore, que ceux-ci
puissent alors représenter des problèmes! Et d'où
vient l'idée que le beau poisson argenté
représenterait un problème imaginaire qui serait dû au
fait que le rêveur a encore un reste de crainte face à ses
parents, alors qu'il n'est pas du tout question d'eux, ici?
L'important, plutôt, n'est-il pas le fait que ce beau poisson est
perdu pour être remplacé par un hideux poisson-chat, et
que ses anciens copains de fête sont impliqués?
En passant, notons que ce François semble être un
spécialiste des animaux marins car Cayla nous apprend qu'il a
rêvé 217 fois à des poissons, dont 24 sortes
différentes. Il faut le faire, et pour que cela se produise, il
faut les connaître! La réflexion du rêveur doit donc
se concentrer sur la signification de chacune des sortes de poissons
auxquels il rêve, et non y appliquer, comme le fait Cayla, un
sens préfabriqué. Dans le premier rêve, il s'agit
d'une truite; dans le second,
il s'agit d'un beau poisson
argenté, puis d'un hideux
poisson-chat noir. Ce dernier peut effectivement
représenter un problème, de par ses
caractéristiques oniriques, mais en ce qui concerne les deux
premiers, ce n'est guère logique.
Le fait que le poisson soit accroché au flanc (donc pas
vraiment, pas sérieusement, dit Cayla) serait l'indice que "le
rêveur manque de "projection" sur un événement
actuel" (p. 174). Encore là, d'où (ou plutôt de
qui!) vient cette idée? François, quant à lui, a
mentionné, dans sa description, que s'il avait perdu sa belle
prise, c'est parce qu'il n'avait pas vu d'endroit où pouvoir la
projeter. Ce sur quoi il doit réfléchir, alors, c'est sur
le sens du rocher accidenté où il n'y a pas de place pour
le poisson.
Imaginez, maintenant, que la mer, très belle, verte et
transparente, et la côte, rocheuse, escarpée et
rougeâtre, représentent, comme le soutient si rapidement
Cayla, la mère de François; comment, alors, traduire le
sens des éléments du rêve? Voyons cela de plus
près.
Notre ami voyage sur la côte, c'est-à-dire qu'il serait
sur le terrain même de sa mère, de ce qui la concerne.
Selon les caractéristiques oniriques de la mer et de la
côte, il faudrait donc dire qu'elle aurait un aspect très
positif (très belle et transparente), et un aspect
négatif (rocheuse, c'est-à-dire dure; escarpée,
c'est-à-dire difficile d'accès, et rougeâtre,
c'est-à-dire....?) Personnellement, je n'en sais rien mais
François, lui, doit en avoir une petite idée! S'il ne
voit pas à première vue, qu'il parle alors de sa
perception d'un rocher rougeâtre, et il finira par trouver.
Donc, voici qu'en sa mère (puisque la mer serait sa
mère), il entreverrait un... problème. Mais, puisqu'il
s'agit de très beaux et appétissants poissons, ce serait
plutôt, logiquement, qu'il aperçoit en elle de très
belles qualités. Il veut "en prendre possession" ou les
intégrer en lui-même, mais voilà qu'il utilise "une
espèce de ligne fantaisiste dépourvue d'appât".
Notons que Cayla n'a rien dit là-dessus, mais ce détail
signifie quelque chose: notre homme ne prend pas le bon moyen pour
parvenir à ses fins. Il réussit toutefois à sortir
quelque chose de beau (de sa mère, toujours), mais sa "prise"
lui échappe parce qu'il n'a pas vu d'endroit, sur la côte,
où pouvoir projeter le poisson. Il n'a pas vu d'endroit sur ou
dans sa mère... - Avouons que cela ne tient guère debout!
- À moins que... sa mère soitt "double", à la fois
positive et négative: François retire une belle
qualité de la première, mais il ne peut la conserver
à cause de la seconde, dont il n'y a absolument rien à
attendre. Serait-ce possible? Si oui, seul ce François est en
mesure de répondre. D'autre part, la perte de sa prise est due
au fait que le poisson a été accroché au flanc et non par la gueule;
voilà un autre élément important du rêve sur
lequel, finalement, Cayla ne dit pas grand-chose: cela signifierait
qu'il (le poisson et le toujours mystérieux quelque chose qu'il
symbolise) n'est pas vraiment, pas sérieusement accroché
et que, curieuse idée dont on se demande toujours d'où
elle a pu venir, "le rêveur manque de "projection" sur un
événement réel". Je reste sceptique. Quoi qu'il en
soit, peut-être que le deuxième épisode du
rêve saura éclairer le premier. Allons donc voir la suite.
Nous passerions, ici, selon les dires mêmes de Cayla, à
des problèmes d'ordre sensuel. Le rêveur se trouve avec
des anciens "camarades de festivité" qui le gênent;
pourquoi? On ne le sait pas, mais il le faudrait. Si c'est à
cause du genre de vie qu'ils ont mené ensemble, alors ça
pourrait effectivement faire allusion à cette "vie de
débauche". Si sa gêne est due à autre chose, alors
la traduction sera forcément différente.
Dans ce groupe de copains, il y a un certain François. Qui
est-il pour le rêveur? Est-ce un "vrai" François ou un
individu dit être "François", donc portant le même
nom que lui? Ce détail n'est pas là pour rien et, comme
nous l'avons souvent dit, il ne faut rien laisser au hasard dans
l'analyse d'un rêve.
Le rêveur voudrait que ces copains préparent un feu pour
"cuisiner" sa prise. Notons que, dans ce deuxième rêve, il
n'attend plus ce même service de sa mère, mais de ses
anciens copains. Il y a donc un lien entre les deux rêves,
puisque ce même élément existe. Cependant, pourquoi
sont-ce maintenant les copains qui deviendront cuisiniers?
Mystère et boule de gomme pour nous, mais François, lui,
devrait être capable de répondre.
Puisqu'il s'agit, cette fois, d'un atroce poisson-chat, qu'est-ce que
ce dernier représente pour le rêveur? S'il veut identifier
de quoi il s'agit, il faut absolument qu'il en précise sa
perception. Pour les copains, c'est sensas et délicieux; pour
François, c'est laid et "incomestible". Sans doute s'agit-il de
certaines expériences passées faites avec ce groupe
d'amis mais, encore une fois, seul le rêveur est en mesure de le
dire. Qu'il s'agisse de "problèmes sensuels", comme l'a dit
Cayla, est une hypothèse qui se tient, ici, à cause de la
nature même du poisson et du contexte où les copains sont
présents et ramènent donc François à cette
époque.
Quant au dernier épisode du rêve, celui de la jeune fille,
l'interprétation de Cayla semble logique, à
première vue: toucher pour conjurer le danger et s'immuniser
définitivement. S'agit-il de "l'âme" de François ou
de ses "forces vives"? Un ou une jungienne aurait dit, pour sa part,
qu'il s'agissait "manifestement" de son anima. Mais c'est
François qui doit prendre la parole. Nous avons vu, cependant,
que le poisson-chat référait à une période
de vie particulière que le rêveur a partagée avec
ces copains; sans doute était-il plus ou moins d'accord avec
leurs activités, mais il a quand même suivi le groupe.
(Dans un autre rêve de François, il est question de cette
même époque et c'est bien ainsi qu'il l'a vécue.)
Quant à moi, je ne peux, bien sûr, fournir aucune
explication à la fin du rêve; cependant, j'ai bien des
questions. D'abord, d'où provient cette idée que ce
poisson-chat serait venimeux et toxique? (Dans la description, il est
dit incomestible, et non
empoisonné.) Par contre, il a été fait mention
d'"épines venimeuses"; le venin se trouve donc uniquement
à la surface du poisson, et non dans son corps. Ce petit
détail, à l'air si insignifiant, est certainement plein
de sens et doit être retenu. D'ailleurs, la jeune fille (qui
pourrait être une jeune fille réelle qu'a connue
François) ne fait que le toucher, après quoi elle dit:
"Je vais sans doute avoir un mois ou deux de fièvre, mais au
moins, je serai définitivement immunisée." Les paroles
entendues en rêve sont toujours extrêmement importantes.
Dans ce cas-ci, il faut déterminer contre quoi, au juste, elle
sera immunisée, pourquoi il s'agit d'une fièvre, et
pourquoi cette dernière durera un ou deux mois. Comme vous le
voyez, il faut toujours travailler sur les éléments du
rêve lui-même, et non à partir de sens
stéréotypés et établis d'avance.
Enfin, une dernière remarque sur ces deux rêves. Dans le
commentaire de Cayla, il y a un étrange glissement de sens du
symbole "poisson"; pourquoi l'interprète passe-t-il de
"problème" à "déficience
généralisée qui a englouti le rêveur"? N'y
a-t-il pas, ici, une projection abusive de la théorie sur la
pratique?
"Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa"... Pour nous mettre cette
idée toute religieuse dans la tête, Cayla cite une phrase
de Paul Diel: "L'événement désagréable est
une réalité, le trauma, une imagination." (Psychologie de la motivation,
cité p. 164.) - Imaginez: si je suis devenue traumatisée
à la suite d'un événement très grave, c'est
de ma faute à moi, parce que j'ai mal vécu
l'événement en question... - Quelle exagération
morale, admettons-le! La morale juste, immanente, dont Paul Diel ne
cesse de nous parler, consiste-t-elle à se mettre tout sur le
dos, ou plutôt à rendre à chacun et à
chacune ce qui lui est dû?
Il est bien évident que l'on ne doit pas se décharger de
toute la responsabilité en la reportant entièrement sur
l'autre (ce que Diel dénonce à juste titre); mais la
reporter entièrement sur soi n'est certainement pas mieux ni
plus "juste". D'autre part, être capable de se regarder tel que
l'on est, avec ses qualités et surtout ses défauts et
faiblesses, est un atout indispensable et essentiel au progrès,
au développement et à la maturité. Cela ne veut
pas dire, cependant, s'écraser et se considérer comme de
la vermine, comme une nullité.
Thérèse-Isabelle
Saulnier
Références:
Cayla, Henri, Vos rêves sont
des miroirs, éd. de l'Homme, Montréal 1984.
Diel, Paul, Le symbolisme dans la
mythologie grecque, petite bibliothèque Payot # 87, Paris
1962.
Diel, Paul, Psychologie de la
motivation, petite bibliothèque Payot # 165, Paris 1970.
Diel, Paul, La peur et l'angoisse,
petite bibliothèque Payot # 116, Paris 1968.