Il partit à la petite aube, celle des grands enjeux, vers le Champsaur voisin, atteignant le Drac noir, dont l'amont le mena vers l'est, vers un village dont le nom s'il avait été précédé d'un S de serpent venimeux ou de sabbat n'aurait pu le surprendre : Orcières, et il fut presque déçu de ne pas tomber sur une, même fausse, avec un chaudron ou son chat noir... Ni l'un ni l'autre ; juste, comme il s'y attendait, les mêmes inévitables pseudo-phénomènes ; aussi il passa sans arrêt, tout comme ce qu'il pensa être le dernier lieu habité, blotti entre les falaises à pic du fond de la vallée... Assez des photographies et des rencontres inutiles. Cette fois, il quittait tout cela pour du puissant... du vrai.
Il entrait dans l'immensité bouleversée d'une fausse chaîne montueuse dont les maillons se seraient cassés en autant de montagnes mal imbriquées... Ce qui ne pouvait être un chemin mais un sale tracé d'ornières et d'éclats de rocs en longeait le flanc exposé... Une sente d'animaux pensa-t-il.... Il montait, résolu, yeux accrochés au terrain traître, les relevant au hasard de temps en temps, vers les crêtes désolées... sans âme qui vive... Il grimpait ainsi, lentement, quand après qu'il eut une nouvelle fois baissé les yeux au sol, un réflexe les lui fit relever aussitôt. Son regard hasardeux avait capté, dans l'immobilisme des espaces, une forme, minuscule... qui bougeait.... au lointain. Il pressa le pas, silencieux... Soleil dans les yeux, la forme noire se mouvait dans la même direction... et il la savait... sur sa sente... haut devant lui. Un ours ? Il soutenait son rythme, et l'écart peu à peu se réduisit... La forme maintenant lui parut être celle... oui... d'un être, marchant lourdement, et qui, sans pouvoir en voir encore la physionomie, plus il s'en rapprochait, plus il lui paraissait imposant... un presque-homme grand et large ; ses tempes battaient... Il l'avait trouvé, était-ce possible, son futur allié. Après tant de souffrance sa roue tournait enfin... enfin. Ses mains avaient agrippé l'appareil ; il savait bien qu'il lui serait impossible de l'installer pour une photographie, mais qu'importe... Il ne pouvait faire que cela, et le suivre... jusqu'où ? Allait-il disparaître subitement dans quelque anfractuosité cachée ? Inquiet de cette éventualité, le chasseur avançait instinctivement plus vite, obnubilé... l'astre solaire pour seul ennemi lui fronçait les sourcils... La distance les séparant lui permit enfin de discerner des contours hérissés... un début de nuage masqua un instant le soleil, et il vit. Oui il le vit alors, une énorme falourde, porté par l'être, homme vrai, simple.... si médiocrement humain et puissamment décevant... Brutalement arrêté, tout tremblant d'anxiété et de frustration... le voyageur observait au loin son mirage qui continuait, imperturbable, à gravir sa voie d'homme trompé... Désabusé comme jamais, il posa son sac et s'assit... Devenait-il fou ? Il se calma, à grandes bouffées d'air.... Revenu de ses émotions il essaya de situer le tracé à suivre, se perdant dans ces zig-zags improbables, car il n'y ne voyait plus personne... Cela lui était égal.... il irait par delà les montagnes, là où il n'y a plus ni branche ni homme...
Pourtant au détour d'un lacet il le distingua à nouveau, son fagotier. Il avait dû s'asseoir, lui aussi, sur une vire pour se reposer de sa longue montée. Il vit le voyageur, tout petit en contrebas, et curieusement ne manifesta aucune sorte de surprise... ni geste ni cri, rien... si ce ne fut de se relever, son gros fagot au dos, et de reprendre sa marche, stoïque... comme s'il eut senti depuis le début la présence du suiveur, et que cela pouvait continuer ainsi. Le voyageur l'appela... Rien. Cette fois, il le rejoindrait, faisant presque volontairement rouler les cailloux qui tombaient en rebondissant sur la pente pour s'éclater en des claquements secs... Le soleil était haut qu'il n'était plus qu'à un jet de pierre du fagot dont son porteur, ne laissant voir de derrière que ses guenilles, devait être bien nourri et costaud pour une telle endurance au bardage ; il s'attendait à une nouvelle aberration physionomique, une autre excentricité de Nature, auxquelles ses péripéties l'avait habitué, rompu... insensibilisé. Il l'appela encore, mais toujours sans réponse ni même réaction, le muet, ou le sourd.., ou les deux à la fois, avançait de la même cadence, inlassable... Le suiveur lançait des questions à voix haute tout en se rapprochant. Alors, sentant qu'il n'était plus qu'à trois bras, le porteur de fagot se retourna soudain, et le voyageur de tomber à la renverse : une femme.