Introduction
De nombreuses études, publiées au cours des dix dernières années, mettent à nu l'ampleur de la misère dans laquelle vivent des ruraux haïtiens. La plupart d'entre elles analysent minutieusement cette lamentable situation et en fournissent même des interprétations.
En 1988, la FAO (Organisation des Nations-Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture) a informé que les ruraux haïtiens vivant dans la pauvreté absolue - c'est-à-dire, n'ayant pas suffisamment de moyens pour satisfaire leurs nécessités basiques - représentaient environ 80% de la population totale du pays et 95% de la population rurale. Elle a en outre pris le soin d'indiquer que, parmi ces pauvres, il existait des indigents, c'est-à-dire des ruraux n'ayant même pas la possibilité d'acheter le minimum d'aliments nécessaires. Ceux-ci constituaient environ 90% des ruraux pauvres (FAO, 1988).
En 1992, le FIDA (Fonds International pour le Développement Agricole) a classé Haïti parmi les quatorze pays de l'Amérique Latine où la pauvreté rurale est sévère. Elle base cette classification sur l'indice de sécurité alimentaire. Le FIDA a constaté que, sur une période d'à peu près vingt-cinq ans, la pauvreté ne cessait de s'accroître. De 1965 à 1988, le nombre de ruraux vivant dans la pauvreté absolue passait d'environ 2666000 à 3557000, soit une augmentation d'environ 891000. Les catégories de ruraux principalement atteints étaient: les petits agriculteurs, les ruraux sans terre, les travailleurs ruraux journaliers, les petits artisans et les jeunes chômeurs ruraux (JAZAIRY et al., 1992).
C'est douloureux de faire un tel rappel quand on sait qu'il n'est pas impossible sinon d'éliminer mais au moins de réduire la pauvreté rurale. D'autres pays de la région - comme l'Argentine, le Brésil, la Colombie et le Trinidad & Tobago - en ont donné la preuve durant cette même période. Par exemple, à Trinidad & Tobago, le nombre de pauvres absolus en milieu rural passait d'environ 245000 en 1965 à 159000 en 1988, soit une diminution de 85000 (Ibidem).
Ce qui est encore plus triste, c'est que - depuis la fin des années quatre-vingt - les conditions de vie de la population rurale haïtienne ne cessent de s'empirer. Selon des indices calculés par la FAO en fonction de la période 1989-1991 choisie comme référence, l'agriculture - la principale activité du milieu rural - est en déclin. L'indice de production agricole est passé de 104,4% en 1988 à 90,5% en 1997. En ce qui concerne particulièrement la production alimentaire per capita, la tendance négative se révèle beaucoup plus accentuée. L'indice de production alimentaire per capita a chuté de 108,6% en 1988 à 80,4% en 1997 (FAO, 1997).
L'année dernière, j'ai profité de mon séjour dans le pays pour visiter quelques-unes des sections communales où j'avais fait de fructueuses expériences au cours de mes premières années de carrière professionnelle. Mes observations ont confirmé l'incontestabilité de la dégradation effrénée des conditions de vie humaine en Haïti. Certaines familles, qui - en 1992, c'est-à-dire avant mon départ pour le Brésil - menaient une vie économiquement stable, se trouvent aujourd'hui cruellement tourmentées par le spectre de la faim. C'est une des constatations qui, en janvier dernier, m'ont conduit à publier au journal "Le Nouvelliste" un article sur la vulnérabilité alimentaire des ruraux haïtiens (CRIBB, 1998).
Dans la littérature sur l'identification des causes de la pauvreté rurale haïtienne, une place importante est accordée aux "politiques publiques" (CRIBB, 1997). Selon l'étude du FIDA, les retombées de celles-ci ont contribué à éloigner le pauvre rural du gâteau national et à accentuer l'impact d'autres facteurs de paupérisation (JAZAIRY et al., 1992). Alors, comment repenser les politiques publiques destinées à améliorer la situation économique du rural pauvre? Plus précisément, comment éviter de donner à la pauvreté rurale des soins propres à favoriser sa croissance?
Je ne prétends pas présenter une recette magique pour réduire la pauvreté rurale haïtienne. D'ailleurs, je sais bien que la dynamique du changement économique et social dépend essentiellement de la nature et de l'orientation des luttes d'intérêts entre divers acteurs: producteurs, politiciens, bureaucrates du secteur public, agents du secteur privé, organisations d'aide, etc. Toutefois, je sais également que ceux-ci ont besoin d'informations suffisantes pour ne pas s'enliser dans des aberrations fatales à la relance économique du pays. Alors, l'objectif que je me fixe est d'indiquer des pistes de réflexions propres à conduire vers l'amélioration de la situation économique et sociale des ruraux haïtiens. En ce sens, je fais d'abord un examen des trois grandes politiques de développement rural les plus diffusées en Amérique Latine. Ensuite, je signale les leçons que Haïti peut tirer de ses propres expériences et de celles de ses voisins. Enfin, je définis les conditions nécessaires à l'émancipation économique des ruraux haïtiens qui vivent dans ce qui est encore aujourd'hui considéré comme l'«en-dehors» du pays.
1. Les politiques les plus diffusées en Amérique Latine
Les actions entreprises en Amérique Latine - durant les cinquante dernières années - sous le signe d'«iniciatives contre la pauvreté» sont multiples. Mais, ce ne sont pas toutes qui ont eu une perspective globale destinée à modifier la situation économique de tous les secteurs pauvres des sociétés rurales concernées. Par exemple, les programmes de crédit n'atteignaient pas les vrais pauvres; ils étaient en général destinés aux détenteurs de quelques possessions matérielles. Les trois politiques de développement rural qui, en principe, avaient une perspective de réduction de la pauvreté et gagnaient un ample espace de diffusion, sont: celle de développement de communauté, celle de réforme agraire et celle de développement rural intégré (JORDAN, 1989).
1.1. La politique de développement de communauté
Cette expression sert à désigner le processus à travers lequel les efforts d'une population se joignent à ceux de son gouvernement pour améliorer les conditions économiques, sociales et culturelles des communautés, intégrer celles-ci dans la vie du pays et leur permettre de contribuer pleinement au progrès national. L'essence de la politique de développement de communauté est: organisation pour l'action.
Dans ses principes, cette politique admet l'idée que toute population est à même d'initier le processus d'amélioration de ses propres conditions de vie. En d'autres termes, elle reconnaît que chaque communauté humaine est pourvue de grandes potentialités pour s'organiser et faire face, avec des appuis ponctuels externes, aux problèmes basiques du développement. Les arguments qui plaident en faveur de la promotion de cette politique sont généralement présentés de la façon suivante:
a) L'homme, à travers son histoire, fait montre de la capacité d'apprendre et de changer ses attitudes et ses modèles de comportement.
b) L'homme est arrivé à son état actuel parfois à travers des adaptations, parfois à travers des processus d'erreurs et d'ajustements, mais souvent par la solution rationnelle de ses problèmes.
c) L'homme peut créer les moyens de vivre à un niveau supérieur à celui de la subsistance et de pourvoir à ses besoins qui dépassent ceux de la simple survivance physique.
Les débuts de la politique de développement de communauté en Amérique Latine coincident avec les premiers apports d'assistance technique et financière, octroyés durant la Seconde Guerre Mondiale par le gouvernement des États-Unis d'Amérique à ses voisins nécessiteux. Bien que l'expression de "politique de développement de communauté" n'ait pas encore existé, les principes de beaucoup de projets exécutés à cette époque ont été en général identiques à ceux précédemment décrits. Un bon exemple est la SHADA, la société haïtiano-américaine constituée en 1941 pour le développement agricole d'Haïti. Il est bon de citer également un important accord conclu en 1942 entre le gouvernement américain et celui du Brésil pour contribuer à l'augmentation de la production de vivres alimentaires dans ce pays (AMMANN, 1980). Malgré tout, c'est après la Seconde Guerre Mondiale que cette politique a été véritablement institutionalisée. L'expression de "Développement de Communauté" a été utilisée pour la première fois en 1945, lors d'une réunion de l'ONU sur les politiques de développement social.
Sous le bénéfice de son institutionalisation, cette politique a connu une très grande expansion dans beaucoup de pays nécessiteux et particulièrement dans ceux de l'Amérique Latine. En 1945, a été signé entre les EUA et le Brésil un Accord sur l'éducation rurale qui se proposait d'établir de meilleures relations interaméricaines, à travers des échanges intensifs de culture, d'idées et de méthodes pédagogiques entre les deux pays (AMMANN, 1980). En Haïti, de nombreux projets ont été établis après cette institutionalisation: le projet Marbial, SCIPA, ODVA/1ère partie, etc. Cette politique s'est bien imposée dans les pays de l'Amérique Latine jusqu'au milieu des années soixante, époque de la disparition des grands programmes conçus pour l'alimenter.
1.2. La politique de réforme agraire
La réforme agraire se réfère principalement à la redistribution de la propriété foncière en faveur des ruraux pauvres qui ont besoin de terres pour améliorer leurs conditions de vie. Elle suppose généralement l'expropriation des grandes exploitations et/ou la mobilisation des terres collectives ou incultes.
La politique de réforme agraire se fonde sur l'argument selon lequel la concentration de la propriété foncière peut engendrer des obstacles au développement économique et social en favorisant et en consolidant l'inégale distribution des richesses, du pouvoir et du statut social. Par conséquent, elle vise à éliminer de telles conditions propres à faire baisser les taux d'investissements tant industriels qu'agricoles, à empêcher l'usage efficient des ressources disponibles et rendre impossible le maintien d'un minimum de stabilité politique et sociale.
La question de distribution de terres a été depuis bien longtemps prise en compte dans des programmes gouvernementaux de certains pays latinoaméricains. En Haïti, les promesses de réforme agraire commencèrent à surgir tout de suite après la fuite des colons. Peu de temps après le 1er janvier 1804, Dessalines commença à dénoncer l'exclusion économique des "pauvres noirs" sans terre; mais, malheureusement, il n'a pas eu le temps de réaliser une redistribution foncière en leur faveur. En 1883, Salomon mit en exécution une réforme agraire; mais, malheureusement, celle-ci n'avait pas une dimension suffisante pour provoquer de profonds changements dans le système économique et social du pays.
En 1910, fut initiée la réforme agraire du Mexique à la suite de violentes manifestations de ruraux pauvres contre la concentration foncière. En 1953, la réforme agraire fut décrétée en Bolivie - à la suite de multiples occupations de terres - pour satisfaire les intenses revendications des paysans. À Cuba, la réforme agraire s'est traduite en la nationalisation des grandes exploitations; elle fut lancée en 1959 puis consolidée et réadaptée par la suite en faveur des ruraux pauvres.
Toutefois, c'est à partir de la signature du Manifeste du 17 août 1961 - élaboré à la Conférence de Punta del Este (au Paraguay) - que certains gouvernements réticents ont commencé à accorder une attention particulière à la réforme agraire. À cette Conférence - qui a donné naissance à l'«Alliance pour le Progrès» - a été reconnue la nécessité d'encourager, en tenant compte des particularités de chaque pays, des programmes de réforme agraire orientée vers la transformation effective des injustes systèmes de tenure et d'exploitation foncière. Un tel appui, prudemment administré par le Conseil Interaméricain Economique et Social (CIES) de la OEA, s'est révélé un puissant catalyseur de beaucoup de mesures adoptées en faveur de la réforme agraire dans divers pays de l'Amérique Latine.
En fait, c'est cet appui qui - dans les débuts des années soixante - a permis la promulgation des lois de réforme agraire au Venezuela, en Colombie, en Équateur et au Pérou. De telles lois ont été adoptées un peu plus tard au Chili et en République Dominicaine. En Haïti, ce n'est qu'en 1987 que la réforme agraire a été constitutionnellement reconnue. Même au Brésil où il existe le MST (le mouvement paysan le mieux organisé de l'Amérique Latine), la redistribution de la propriété foncière a jusqu'à présent du mal à se réaliser.
Dans l'ensemble de l'Amérique Latine, les résultats de la politique de réforme agraire sont modestes. Même au Mexique, où l'opération de redistribution de la propriété foncière fut lancée à la faveur d'une agitation révolutionnaire, il existe encore de grandes exploitations et aussi de nombreux travailleurs ruraux sans terre.
1.3. La politique de développement rural intégré (DRI)
Cette politique se définit par un ensemble d'objectifs et de moyens destiné à faciliter l'intégration des marginalisés en comblant le fossé entre les secteurs riches et pauvres du monde rural. Elle est conçue de façon à apporter des ressources aux pauvres des zones rurales. Elle met l'accent sur des programmes tels que le crédit, l'assistance technique, la conservation des sols, l'infrastructure routière, l'adduction d'eau potable, la santé, l'éducation, etc.. Elle émerge et se renforce grâce à l'appui de la Banque Mondiale, de la Banque Interaméricaine de Développement et, plus récemment, du Fonds International de Développement Agricole.
La Banque Mondiale a eu un rôle considérable dans l'implantation et le maintien des programmes qui alimentaient cette politique. Sa présence s'est grandement manifestée non seulement à travers les financements mais aussi au niveau de l'élaboration des recommandations méthodologiques et de la réalisation des évaluations générales.
Un exemple patent est le DRI colombien qui, institué en 1974, se donnait pour objectif de faciliter la valorisation des régions couvertes surtout par les minifundia. Il y a un autre projet qui mérite d'être cité. C'est le SAM (Système Alimentaire Mexicain) qui se proposait d'encourager la production de grains de base (maïs et haricots) dans les jardins des paysans pauvres pour assurer leur sécurité alimentaire. En Haïti, l'exemple bien connu est le DRIPP qui se donnait pour objectif l'amélioration de la situation économique des ruraux pauvres de la zone comprise entre Petit-Goâve et Petit-Trou de Nippes. En fait, les projets DRI étaient nombreux en Amérique latine et jouissaient de fonds bien volumineux comparativement à ceux des initiatives financées par des organismes nationaux. Malheureusement - bien qu'ils aient eu quelques effets positifs sur l'économie des pays bénéficiaires - de tels projets n'ont pas réussi à atténuer de façon significative les écarts entre les riches et les pauvres du monde rural.
2. Leçons et perspectives pour Haïti
Toute expérience, fâcheuse ou heureuse, offre des opportunités d'enrichissement de la connaissance. L'essentiel est de savoir l'exploiter au bénéfice d'un objectif déterminé. D'ailleurs - comme je l'ai souligné dans ma récente publication «Politiques des prix agricoles et sécurité alimentaire en Haïti (1971-1986)» - "la compréhension du présent et la construction d'un avenir meilleur exigent la connaissance et l'explication des structures mises en place au cours de l'histoire lointaine ou récente" (CRIBB, 1997: 15).
2.1. Forces et faiblesses de ces politiques
En Amérique Latine, la pratique de ces politiques fournit quelques avantages. Du point de vue méthodologique, les principes de développement de communauté - définis en vue de l'utilisation ample de l'initiative et de l'énergie des populations locales - ont fait montre de leur validité puisqu'ils ont été réincorporés dans certaines approches de développement rural intégré et se retrouvent encore récemment dans certains débats autour des stratégies d'action en faveur de l'amélioration des conditions de vie des ruraux pauvres. Du point de vue d'évidence empirique, a été enregistrée - au cours des années soixante et soixante-dix - une accélération de la croissance économique malgré la persistance de la pauvreté due à la forte inégalité des revenus. Il y a eu également des diminutions importantes dans la mortalité infantile et des améliorations significatives dans l'espérance de vie et dans l'alphabétisation des adultes (DE JANVRY et al., 1991). En fait, beaucoup d'écoles, de routes, de dispensaires, de systèmes d'irrigation et d'adduction d'eau potable ont été construits et mis en fonctionnement. Mais, par le fait que le nombre de pauvres continuait à s'accroître, ces avantages n'arrivent pas à dissimuler les faiblesses de ces politiques.
La politique de développement de communauté est essentiellement critiquée à deux niveaux. D'abord, le fait qu'elle a été lancée par les États-Unis pour des raisons de domination géopolitique dans un contexte de guerre mondiale lui associe un caractère d'instrument d'hégémonie capitaliste. La quasi-totalité de l'appui financier et technique à cette politique était apportée par ce pays. Une telle situation engendrait la débilité des États latino-américains. C'est pourquoi nombre de programmes qui étaient à la base de cette politique ont disparu tout de suite après la suspension brusque et unilatérale des financements de la part des États-Unis.
Cette politique est également critiquée par le fait qu'elle n'a pris en compte ni les problèmes de commerce international (qui étaient un lourd fardeau pour les pays latino-américains) ni ceux de construction de grandes industries et de grands projets d'irrigation (qui faisaient grandement défaut aux tentatives de promotion des économies de l'Amérique Latine). En fait, elle a minimisé l'importance de réformes structurelles pour le développement rural.
L'évaluation globale de la politique de réforme agraire se révèle plus difficile. Chaque expérience nationale a présenté des situations bien différentes en fonction de la trajectoire historique et de l'ampleur des luttes d'intérêts. Toutefois, il est possible de signaler quelques failles enregistrées dans la pratique de cette politique.
Le type de structure agraire désiré n'avait pas été défini de manière précise. Si le modèle d'exploitation familiale se retrouvait souvent dans les différents projets de réforme agraire, les initiatives de modernisation de grandes unités ou de stimulation de formes associatives de propriété foncière ne manquaient pas. Il n'y avait pas un système de génération de technologies adaptées aux conditions de production des exploitations familiales. Les services de crédit n'étaient pas conçus de manière à répondre efficacement aux demandes des petits propriétaires. De telles circonstances ne pouvaient que favoriser le retour à la situation antérieure à la réforme agraire.
Quant à ce qui a trait à la politique de développement rural intégré, les problèmes se définissent à travers des mésententes entre les fonctionnaires et techniciens des instances nationales, d'une part et ceux des agences internationales de financement, d'autre part. En général, les premiers tentaient bien souvent d'introduire des actions de portée sociale - qui se définissaient parfois en fonction de leurs propres aspirations mais non à partir de l'identification des priorités du milieu concerné - alors que les seconds, qui pour la plupart n'avaient qu'une formation sectorielle très spécifique, étaient plus tournés vers des projets d'ordre productiviste.
En fait, les représentants des agences internationales de financement montraient bien souvent une notable rigidité dans la compréhension des processus socio-économiques du milieu local. Ils imposaient des mesures qui compliquaient la tâche des fonctionnaires et techniciens locaux. La réalisation d'un projet de DRI, si simple soit-il, exige l'élaboration de nombreuses études (pré-factibilité, factibilité, etc..) pour justifier sa viabilité économique. De cette façon, beaucoup de temps s'écoule avant que les fonctionnaires et techniciens locaux ne puissent avoir une réponse d'approbation ou de rejet du projet par les organismes de financement. Dans une telle ambiance, il était difficile à ceux-là de maintenir la confiance des populations concernées et, par conséquent de garantir un contexte social adéquat aux activités prévues. Dans le cas des projets qui nécessitaient un gros financement, la confusion était encore plus grande. À titre d'exemple, il est bon de rappeler le Projet d'Irrigation des Plaines des deux Étangs de Miragoâne, repris dans le cadre du DRIPP. Beaucoup d'études (socio-économiques, topographiques, édaphologiques, etc.) ont été élaborées. Mais l'irrigation des terres n'a pas été concrétisée; personne n'a informé les populations concernées sur les raisons de cette désapprobation. Ce projet est-il techniquement et économiquement viable? Jusqu'à présent, des agriculteurs de Petit-Goâve et de Miragoâne caressent l'espoir de le voir un jour se concrétiser.
2.2. Éléments d'une politique pour Haïti
En Haïti, le monde rural demeure le principal réservoir de pauvreté. Les ruraux pauvres représentent encore plus de trois quarts de la population totale du pays. C'est pourquoi le développement rural se révèle fondamental à la concrétisation du bien-être national. Alors, qu'est-ce qui mérite d'être fait?
À la lumière des expériences ci-dessus présentées et analysées, il est possible d'indiquer les éléments fondamentaux d'une politique de développement rural pour Haïti. Ceux-ci sont définis dans les quatre points suivants:
a) Le développement du monde rural haïtien ne peut être réalisé sans l'engagement de l'État. Je viens de signaler que les projets, réalisés dans le cadre de la politique de «développement de communauté» ou de celle de «développement rural intégré», ont toujours apporté une nouvelle impulsion économique aux zones bénéficiaires. Cela s'explique surtout par les apports en crédit, en assistance technique ainsi qu'en infrastructure de production et de commercialisation. Un secteur catalyseur s'est toujours révélé important pour la mise en branle du processus de développement rural.
Aujourd'hui, après plusieurs années d'instabilité politique, d'isolement international et de chaos économique, le secteur privé ne réunit pas les moyens pour remplir ce rôle. Et les ONGs ou les associations communautaires? Je reconnais qu'elles ont pallié et sont en train de pallier à des failles de l'État et du marché. Mais, à l'heure actuelle, elles n'ont pas encore les structures suffisantes (peu de ressources, manque de coordination entre elles, etc.) pour réaliser la tâche d'un secteur catalyseur tant espéré. Alors, il revient à l'État de prendre en main sa responsabilité constitutionnelle et de recourir aux emprunts internationaux ou à d'autres moyens légaux de collecte de fonds pour se doter en ressources matérielles et humaines que nécessite la relance économique du monde rural.
b) L'engagement de l'État ne peut être efficient et efficace sans l'élimination des structures injustes. Dans le monde rural haïtien, il existe un profond dualisme qui se manifeste principalement à travers l'accès aux ressources et aux institutions. Ce sont surtout les grands propriétaires qui bénéficient des projets d'irrigation et de reboisement. Les programmes de crédit laissent de côté les petits propriétaires et les salariés agricoles. Plusieurs interventions réalisées dans le monde rural n'ont pas réussi à enclencher un processus de développement auto-soutenu parce qu'elles ont négligé les problèmes structurels.
Parmi les trois politiques de développement rural qui viennent d'être présentées et analysées c'est seulement celle de la réforme agraire qui, en principe, s'attaque directement aux structures injustes. Malheureusement, Haïti n'a jamais eu la chance de bénéficier d'une opération systématique ou révolutionnaire de redistribution de la propriété foncière.
La Constitution en vigueur, par le fait qu'elle recommande la réforme agraire, indique déjà le chemin à suivre pour combattre les structures d'un tel dualisme. Il est vrai que, dans les années soixante et soixante-dix, de multiples erreurs ont été commises dans les politiques de réforme agraire appliquées en Amérique Latine. Heureusement, il existe aujourd'hui des instruments conceptuels et méthodologiques qui permettent de les éviter. L'essentiel est de savoir faire preuve de discernement et de volonté politique.
c) L'élimination des structures injustes ne peut réduire la pauvreté rurale si elle n'est pas accompagnée d'une politique de développement agricole. Il ne suffit pas de favoriser un meilleur accès aux ressources et aux institutions. Il est nécessaire de les améliorer de façon à garantir une croissance soutenue de l'agriculture qui est la principale activité du monde rural.
La croissance rapide de l'agriculture peut être engendrée de différentes manières. Elle peut provenir de l'expansion des superficies cultivées. Elle peut aussi résulter de l'utilisation efficace de technologies. Dans le cas d'Haïti, la deuxième option serait la meilleure. Même ainsi, on devrait choisir le type de technologies à utiliser. Les techniques qui augmentent la productivité de la terre serait à court et moyen terme les plus adéquates. L'essentiel est de déployer des efforts pour mettre en place des systèmes de production rentables en combinant des connaissances traditionnelles avec des innovations scientifiques modernes.
On ne peut pas laisser les investissements des agriculteurs et des éleveurs totalement exposés aux caprices de la nature. Par exemple, il est nécessaire d'avoir des variétés de plantes et des races d'animaux plus résistantes à des maladies rencontrées en Haïti. À ce niveau, la raison de l'engagement de l'État est de rendre le secteur primaire plus flexible, c'est-à-dire plus âpte à répondre aux signaux des prix. Pour atteindre une telle flexibilité, l'agriculture ne doit plus être considérée comme une source d'excédents à être transférés au secteur urbano-industriel. Elle doit avoir à sa disposition une grande partie de la valeur ajoutée qu'elle produit (MELLOR, 1995).
En ce qui a trait aux activités à entreprendre, la priorité est à accorder à la production d'aliments. Cela s'explique en partie par le fait qu'il est nécessaire de réduire dans l'immédiat la vulnérabilité alimentaire des ruraux. En plus de cela, il est indispensable d'épargner des devises qui seraient destinées à l'importation d'aliments d'autant plus que les perspectives d'obtention de celles-ci à court et moyen terme sont très modestes.
Il y a deux autres points importants mais qui, en Haïti, sont toujours oubliés dans les programmes de développement rural. D'abord, la localisation de chaque activité agricole est à déterminer essentiellement en fonction de la vocation des terres. C'est en quelque sorte anormal de voir des plaines largement couvertes d'arbres alors que les montagnes sont presque totalement dénudées et livrées à des cultures sarclées. Ensuite, une politique intérieure de prix alimentaires est à envisager. Elle doit être définie de manière à prendre en compte non seulement l'allocation de meilleures incitations aux producteurs mais aussi l'amélioration de l'accès des consommateurs aux aliments.
d) Et, en dernier lieu, le développement agricole ne peut être garanti s'il n'est pas poursuivi dans le cadre d'une politique macro-économique bien structurée. Un contexte macro-économique inadéquat résulterait en l'échec de la meilleure politique de développement agricole. Pour atteindre des objectifs de croissance soutenue en agriculture, il est nécessaire de définir et d'appliquer des mesures à effets globaux et internationaux.
Les politiques budgétaires, fiscales et monétaires ainsi que les taux de change, les taux d'intérêts et le niveau des salaires ont une influence considérable sur le secteur agricole. Un manque d'attention budgétaire envers l'agriculture peut être fatal notamment à la mise en place d'infrastructures nécessaires à la production ou à la commercialisation d'aliments. Une forte taxation de l'économie nationale peut décourager les producteurs. Les taux de change font varier significativement les importations de certains facteurs de production. Les taux d'intérêt conditionnent amplement la décision du producteur de consentir un emprunt. Le niveau des salaires est un déterminant évident de la disponibilité d'emplois et de la variation des revenus (TIMMER et al., 1986).
Au contraire de ce qui était en cours dans les politiques de «développement de communauté» et de «développement rural intégré», il est aujourd'hui impératif de s'efforcer de regagner la confiance des investisseurs petits ou grands, étrangers ou nationaux afin qu'ils n'hésitent plus à entreprendre des activités tant dans l'agriculture que dans d'autres secteurs de l'économie nationale. Pour concevoir et mettre en application une politique de développement rural propre à atteindre un tel objectif, on ne peut pas négliger les variables macro-économiques.
Conclusion
Aujourd'hui, le développement rural ne doit pas être considéré comme une oeuvre de bienfaisance sociale mais plutôt comme un investissement socialement rentable dans le cadre d'une stratégie globale de relance de l'économie nationale. Les financements, consentis pour le réaliser, peuvent favoriser à la fois une croissance évidente de l'offre de produits agricoles et artisanaux ainsi qu'une augmentation considérable de la demande de ceux-ci. La clé du succès d'un tel processus de reprise économique réside dans le choix et l'agencement de mesures et actions définies dans le cadre d'une perspective de freinage de l'exode rural.
D'ailleurs, ne coûterait-il pas plus cher d'établir des migrants ruraux en ville que d'améliorer leurs conditions de vie à la campagne? En fait, une simple observation des rues de la zone métropolitaine de Port-au-Prince permet de constater l'incapacité actuelle du secteur urbano-industriel d'accueillir les migrants ruraux. Les possibilités de redressement d'une telle situation à court et moyen terme sont très minces.
Une telle perspective exige une nouvelle conception de la ruralité de la part de ceux qui s'engagent dans le développement rural en Haïti. Le rural ne peut plus se réduire à l'espace agro-sylvo-pastoral. Sa dynamique est actionnée par son composant humain. Dans le cas d'Haïti, la réduction de la pauvreté rurale ne peut être assurée sans la prise en compte des questions suivantes: organisation des milieux résidentiels, insertion professionnelle des jeunes ruraux et réorientation des femmes-chefs de famille.
Par conséquent, le développement rural en Haïti exige une politique destinée à combattre non seulement des problèmes liés aux techniques de production agricole ou forestière mais aussi ceux relatifs à d'autres aspects économiques et sociaux. Une telle politique ne peut être conçue et menée à bonne fin qu'avec la participation active d'une équipe de cadres professionnels, choisis non sur la base du clientélisme mais en fonction de leurs compétences. Il est temps de faire preuve de discernement et de volonté politique. C'est seulement à ce modeste prix qu'on peut cesser de cultiver la pauvreté rurale en Haïti.
Références bibliographiques basiques
AMMANN Safira Bezerra, 1980. Ideologia do desenvolvimento de comunidade no Brasil. Cortez e Morais, São Paulo.
CRIBB André-Yves, 1997. Politique des prix agricoles et sécurité alimentaire en Haïti (1971-1986). Éditions AREYTOS, Port-au-Prince.
CRIBB André-Yves, 1998. La vulnérabilité alimentaire des ruraux haïtiens: une situation préoccupante. Publié en deux parties au Journal "Le Nouvelliste", No.35402 du 23-25 janvier, pp.8 et 9; et No.35403 du 26 janvier, s/pp..
DE JANVRY Alain, FAJARDO D., et alli., 1991. Campesinos y desarrollo en América Latina, Bogotá, Fondo DRI-Tercer Mundo.
FAO, 1988. Potencialidades del desarrollo agrícola y rural en América Latina y el Caribe. FAO, Roma.
FAO, 1997. Bulletin trimestriel de statisques. Vol.10, No.3/4. FAO, Rome.
JAZAIRY Idriss, ALAMGIR Mohiuddin and PANUCCIO Theresa, 1992. The state of world rural poverty. Publié pour l'IFAD par New York University Press, New York.
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MELLOR John W. (ed.), 1995. Agriculture on the road to industrialization. IFPRI/Johns Hopkins University Press, Baltimore, Maryland.
TIMMER C. Peter C., FALCON Walter P. and PEARSON Scott R., 1986. Analyse de la politique alimentaire. Texte traduit de l'anglais par Antoinette Nahmias. Publié pour la Banque Mondiale par Economica, Paris.
Références bibliographiques complémentaires
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BANCO MUNDIAL, 1990, 1993. Relatório sobre o Desenvolvimento Mundial: 1990, 1993. Publié pour la Banque Mondiale par la Fondation Getulio Vargas, Rio de Janeiro.
DE JANVRY ALAIN, SADOULET Elisabeth and THORBECKE Erik, 1993. "Introduction", World Development, Vol.21, No.4, pp.565-575.
DUFUMIER Marc, 1986. Les politiques agraires. Collection Que sais-je? nº 1472. Presses Universitaires de France. Paris.
DUMONT René et MOTTIN Marie-France, 1981. Le mal-développement en Amérique latine. Éditions du Seuil, Paris.
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