Le Cambodge au point mort


La situation politique, économique et sociale du Cambodge est au fond de l’abîme, après 10 ans d’échec successifs et de réformes inefficaces mis en œuvre depuis 1993. Après plus de 10 ans d’aide internationale estimée à 2 milliards de dollars US, le Cambodge reste toujours l’un des pays les plus pauvres du monde, plus de 50% de la population vivant avec un revenu annuel inférieur à 300 dollars par habitant.

Selon une étude de la Banque mondiale, publiée en avril 2004, environ 43% de la population – pour 38% en 1992- vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, avec moins d’un dollar par jour. Ce n’est pas tout ! Ce chiffre alarmant devrait passer à 45% en 2005. D’après le Programme des Nations unies pour le développement, la mortalité infantile s’est accrûe de 115 pour 1.000 en 1990 à 138 en 2001. Le gouvernement consacre à peine environ 3 dollars par an et par habitant au budget de la santé. Plus de 50% de la population, essentiellement les jeunes, sont au chômage. Chaque année, plus de 300.000 d’entre eux (dont 35.000 diplômés) sont à la recherche d’un emploi. Un sur dix trouvera un travail. Ceux qui cherchent un emploi sont à la merci de la corruption et sont prêts à dépenser d’énormes pots-de-vin pour en décrocher un.

Parallèlement à cette situation désastreuse, le Cambodge vient de battre le record mondial du nombre des membres du gouvernement. Le nouveau cabinet de Hun Sen compte plus de 330 ministres, Secrétaires d’état et Sous-secrétaires d’état. D’après l’hebdomadaire français l’express, le 26 juillet, ces portefeuilles ministériels sont tarifés à concurrence, par exemple, de 100.000 dollars pour un poste de Secrétaire d’état. La corruption est généralisée de haut en bas. La compétition pour le pouvoir et pour les sources d’enrichissement règne en maître.

Le Cambodge est l’un des pays les plus corrompus de la planète. Un rapport informel de la Banque mondiale reconnaît que les pots-de-vin sont deux fois plus élevés au Cambodge qu’au Bangladesh, pays reconnu pourtant comme record mondial pour la corruption. On comprend pourquoi le prix de pétrole est 70% plus élevé au Cambodge qu’en Thaïlande, alors que le niveau de vie de la population cambodgienne est dramatiquement inférieur.

Le secteur des entreprises textiles représente les quatre cinquièmes des exportations officielles du pays, tout en n’employant que 9% de la population. Le Cambodge vient d’être admis comme membre de l’organisation Mondiale de Commerce (OMC). Ce secteur textile, de première importance pour le Cambodge, sera bientôt soumis à la compétition internationale avec la levée des quotas américains début 2005. Quant aux autres industries du Cambodge, elles arrivent à peine à se maintenir hors de l’eau. La Banque mondiale place la productivité des entreprises et travailleurs cambodgiens loin derrière ceux de la Chine, de l’inde, du Pakistan et du Bangladesh.

Toujours d’après cette étude, les entreprises privées hissent la corruption en tête de liste des problèmes. Le système judiciaire et les douanes sont les administrations les plus montrées du doigt. 71% des grandes compagnies privées interrogées auraient indiqué payer "fréquemment" des pots-de-vin, qui représenteraient plus de 5% de leur chiffre d’affaires. Une proportion deux fois plus élevée que celle enregistrée par les entreprises installées au Pakistan, au Bangladesh ou en Chine.

A cela s’ajoutent les obstacles limitant les échanges et la concurrence. La durée de mise en place d’une compagnie est une des plus longues d’Asie du Sud-est : il faut 94 jours pour monter une entreprise au Cambodge, contre 42 chez son voisin thaïlandais. Le nombre des inspections du gouvernement est exceptionnellement élevé, en moyenne 16 par an, ce qui repousse aussi les investisseurs. Enfin, les délais à l’importation et à l’exportation, la masse de documents à remplir et les pots-de-vin à verser à la frontière pour accélérer le passage contribuent à faire fuir les investisseurs et à ralentir les échanges.

On se demande pourquoi l’investissement étranger est passé de 220 millions de dollars en 1998 à moins de 50 millions de dollars en 2002.

Pourquoi le Cambodge est-il l'un des pays les plus corrompus ? La communauté internationale a versé plus de 2 milliards de dollars au Cambodge depuis 1993. Une somme colossale pour un pays de 12 millions d’habitants. Cette aide ne leur est pourtant pas parvenue mais fut partager entre les anciens apparatchiks au pouvoir, convertis en cadres « libéraux », « mafieux ». Ils ont réussi à transformer l’appareil communiste existant pour exploiter les ressources naturelles comme le bois notamment. Plus de la moitié de la forêt cambodgienne sont décimée. Hun Sen, le Premier ministre, contrôle tous les rouages du pouvoir : pouvoir exécutif, législatif et judiciaire. Le Cambodge n'est pas un Etat de droit. C’est une démocratie de façade, affirme le Chef de l’opposition, Sam Rainsy. Jamais personne n'a été condamné pour corruption.

Le Premier ministre Hun Sen a déclaré la « guerre à la corruption » le 9 septembre dernier devant les institutions et pays donateurs, à l’occasion de la réunion préparatoire à la réunion du groupe consultatif de décembre qui doit définir le montant de l’aide internationale attribué au Cambodge en 2005. « L’aide des donateurs doit être clairement conditionnée à la pertinence des efforts de réforme du Cambodge », a déclaré le représentant de la Banque mondiale à cette occasion.

Autre touche au tableau. La presse est en principe libre de s’exprimer. Mais les assassinats pour des raisons politiques se poursuivent. Personne jusqu’à présent n’a été arrêté et condamnés pour crimes politiques.

Petite note d’optimiste toutefois. Il est réconfortant de constater que ni le rapport de la Banque mondiale ni les déclarations des pays donateurs ne recourent à la comparaison simpliste entre la situation actuelle au Cambodge à celle en vigueur sous les Khmers rouges. Cette comparaison, complètement déplacée, était jusqu’alors souvent exploitée pour minimiser la dégradation de la situation du Cambodge aujourd’hui.

Hun Sen est-il sincère lorsqu’il déclare la guerre à la corruption? La société civile et l’opposition cambodgienne sont sceptiques. Depuis plus de vingt ans Hun Sen, gouverne sans partage le Cambodge. Pourtant, dans un Cambodge en faillite totale à l’image d’une banque venant de subir un hold-up d’envergure par son propre gérant, Hun Sen estime avoir démontré qu’il restait « l’homme fort », indispensable au pays. Dans une déclaration suintant le narcissisme et la mauvaise foi, Hun Sen estime le Cambodge au tournant de son histoire : « l’échec ou la victoire dépendra de la guerre des réformes, et la bataille contre la corruption est le premier pas vers cet objectif ». Peut-on, une fois de plus, se contenter de ses promesses?

Force est de constater que, jusqu’à présent, la guerre contre la corruption demeure lettre morte. Par contre, la guerre contre l’opposition se poursuit toujours. Que l’on s’abstienne de nous dire que la corruption existait aussi au Cambodge avant Hun Sen. Certes, la corruption existait également au temps du Prince Sihanouk ou du général Lon Nol mais elle n’a jamais atteint l’ampleur que nous connaissons aujourd’hui. La corruption qui pollue le Cambodge actuellement trouve son origine dans le pouvoir politique lui-même. Sans une opération chirurgicale au cœur même du pouvoir politique, la nouvelle coalition Hun Sen- Ranariddh restera comme elle a toujours été, une association de malfaiteurs.

Certes, l’un comme l’autre ne jurent aujourd’hui que par la « guerre contre la corruption », sachant que dans ce langage gît le sésame pour les crédits de la communauté internationale.

D’aucuns se demandent pourquoi une personne qui fait autant du mal à son pays s’obstine à se croire à ce point indispensable qu’elle s’estime comme la seule qualifiée pour lutter contre la corruption.

L’ambition ne constitue pas un défaut. Mais en politique, deux types d’ambitieux peuvent être distingués: ceux qui veulent le pouvoir pour réaliser une œuvre et ceux qui veulent le pouvoir pour le pouvoir (j’y suis, j’y reste !). Hun Sen appartient à cette deuxième catégorie.

Quant à Norodom Ranarridd, il lui est reproché de n’avoir jamais cessé de mentir. Il se trouve indispensable à l’état à l’instar d’un grand homme d’état.

Par ailleurs, il existe, dans l’entourage de Hun Sen, des gens experts dans l’art d’impliquer régulièrement la France et le Japon- deux des principaux pays donateurs- chaque fois que Phnom Penh a besoin d’une aide pour désamorcer les réticences et méfiances de la communauté internationale. Nul, pourtant, n’est dupe et ne peut être convaincu qu’un Hun Sen nouveau est arrivé.

Kem Sokha, président du Centre pour les droits de l’homme, affirme que « certains dans le parti du pouvoir voudraient engager des réformes. A supposer même que Hun Sen le souhaite, il n’a plus les moyens d’agir, car il est trop impliqué. S’il réforme la justice, il sera mis en accusation. S’il touche aux militaires, ils ouvriront la boîte de Pandore du coup de 1997. Il s’est lié les mains lui-même». En clair, si Hun Sen était sincère, on verrait pour la première fois dans l’histoire de l’humanité un corrompu créer un tribunal susceptible de le condamner.

Le seul espoir qui subsiste pour le Cambodge réside dans les pressions de la Banque mondiale, des pays donateurs comme la France et le Japon. Jusqu’à présent, plus ils donnent, plus le peuple cambodgien s'appauvrit, comme le montrent les statistiques de la Banque mondiale. Il n’est pas trop tard pour redresser la barre et aider directement à la population.

Le Cambodge ne peut survivre sans l’aide internationale puisque celle-ci représente plus de la moitié de son budget. La communauté internationale doit donc prendre ses responsabilités en posant clairement des conditions relatives aux droits de l’homme et à la lutte contre la corruption pour l’octroi des aides.

Jusqu’à présent, le nouveau gouvernement n’a pris encore aucune mesure pour lutter contre la pauvreté et la corruption. Quand la corruption s’accroît, elle s’impose au détriment de la démocratie ou parce que celle-ci fait défaut. Un tel Etat corrompue pourrait se développer dans un Etat de droit, si l’équilibre et le contrôle réciproque des pouvoirs remplissaient pleinement leur fonction. Or les deux partis au pouvoir au Cambodge se sont entendus le mois dernier pour exclure les députés de l’opposition des neuf commissions de l’assemblée Nationale. Cette exclusion est une réponse du pouvoir à la position de l’opposition parlementaire concernant la procédure de formation du gouvernement actuel.

Le Cambodge est sans doute l’un des pays qui a le plus bénéficié de l’aide internationale. Pourquoi alors l’économie cambodgienne demeure-t-elle au point mort ? Pourquoi les riches sont-ils de plus en plus riches et les pauvres sont de plus en plus pauvres ?

Les réponses sont claires. Le Cambodge a été mal aidé. L’aide n’arrive pas à ceux qui en ont besoin. L’aide ne va pas ni aux paysans sans terre ni aux chômeurs ni aux affamés. Mais elle va dans les poches de la classe politique et bureaucratique.

Dénonçant l’idéologie tiers-mondiste en vogue dans les années soixante, Raymond Cartier a forgé une formule qui demeure toujours valable : « l’aide consiste à prendre de l’argent aux pauvres des pays riches pour le donner aux riches des pays pauvres ».

Nul n’ignore que le peuple cambodgien souhaite un changement. En imposant au nouveau gouvernement cambodgien de prendre ses responsabilités, la communauté internationale amorce les premières étapes vers la bonne direction. Il n’est que temps qu’elle cesse de gaspiller l’argent des contribuables occidentaux pour rafistoler un pouvoir corrompu. Il est clair que gouvernement actuel est né par et pour la corruption. Ce n’est donc pas avec ce gouvernement de plus 330 membres, mais c’est contre lui, et après lui, que le Cambodge pourra s’engager dans la voie du progrès économique et social.

Ong Thong Hoeung

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Sources:
• Rapport de la Banque Mondial, avril 2004
• L’express 26 juillet 2004, Main basse sur le Cambodge,
• Libération, le23 août 2004
• Cambodge, 13, 14, 15 août 2004
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