Le Soir
Edition Bruxelles
30 et 31 juillet 2005
Au
Cambodge, beauté convalescente
En 1975, les Khmers
rouges lançaient leur folie génocidaire sur le Cambodge. Deux millions de
morts et trente ans plus tard, ce superbe pays est toujours convalescent. La
paix est revenue, oui. Mais, le gouvernement, abreuvé d'aide internationale, ne
semble guère se préoccuper du bien-être de ses concitoyens. La plupart des
hauts personnages de l'Etat se soucient davantage de leur fortune personnelle.
Et tout le volet du développement social est laissé à des organisations
humanitaires. Comme Handicap International, qui a diversifié ses actions de
l'aide aux victimes des mines à la prévention des accidents de la route.
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Cambodge / Le régime
meurtrier des Khmers rouges, arrivés au pouvoir il y a trente ans, a profondément
blessé le pays.
LA CONVALESCENCE D'UN
PEUPLE MEURTRI
REPORTAGE,
Véronique KIESEL,
envoyée spéciale à Phnom Penh, Siemreap
La classe est vide, à part
un lit de métal sans matelas posé sur le carrelage en damier jaune et blanc.
Au mur, la photo d'un supplicié, dégoulinant de sang, posé sur ce même lit.
Il y a trente ans, le régime fou des Khmers rouges, arrivés au pouvoir le 17
avril 1975, transformé le lycée Tuol Svay Prey, situé dans un quartier résidentiel
de la capitale, en centre de détention et de torture appelé S21. Près de
15.000 personnes ont transité par cette prison, avant d'être massacrées au
camp d'extermination de Cheung Ek. Seuls quatre détenus passés par S21
auraient eu la vie sauve.
Depuis, le lycée a été
transformé, sans mise en scène particulière, en musée de génocide. Les
portraits des prisonniers, photographiés systématiquement par leurs
tortionnaires, sont alignés, obsédants, dans plusieurs classes. Hommes,
femmes, enfants.
A travers les exécutions en
série, les travaux forcés, le manque de nourriture et de soins, plus de deux
millions de Cambodgiens sont morts entre 1975 et 1979.
Trente ans après le début
de cette folie meurtrière, le Cambodge, profondément, n'en est toujours
pas remis. Toute l'élite intellectuelle du pays, a été massacrée: il ne
restait que quatre médecins cambodgiens lorsque, en 1979, le Vietnam a pris le
pouvoir, forçant les Khmers rouges a repris le maquis. Même
chose pour les professeurs, les juristes, les gestionnaires.
"OFFICIELLEMENT
UNE DEMOCRATIE, CE PAYS FONCTIONNE AVEC UN SYSTEME AUTORITAIRE"
Il a donc fallu former très
rapidement, le personnel qui manquait. Avec pour résultat un niveau de
compétence toujours très loin des standards occidentaux mais aussi des pays
voisins.
Le Cambodge vit actuellement
sous perfusion : chaque année, la communauté internationale, qui se sent
coupable de ne pas avoir empêché le génocide, fournit 500 millions de dollars
d'aide. Toutes les agences de l'ONU y sont actives, assistées de plus de 300
ONG qui s'occupent de santé, d'éducation, de déminage. Le gouvernement laisse
faire ses partenaires étrangers, sans y mettre spécialement de bonne volonté.
Résultat : avec un système
de santé sous-financé et un personnel très mal payé, les indicateurs
sociaux du Cambodge restent catastrophiques. Les taux de mortalité infantile
est de 73 pour mille, plus du double de celui du Vietnam. L'espérance de vie
n'est que de 57 ans, contre 69 au Vietnam, et 40% des enfants de moins de 5 ans
souffrent de malnutrition.
Le Cambodge n'a guère de préoccupation
sociale, explique Thol, 35 ans, fraîchement diplômé
en gestion après avoir été, à 5 ans , séparé de ses parents par les Khmers
rouges et envoyé en camp de travail. Regardez cette route défoncée. Elle
a été refaite l'an dernier par l'armée avec des fonds de l'étranger. Mais
les hauts gardés ont détournés l'argent et construit une chaussée de très
mauvaise qualité. Tout est à refaire. Et c'est comme cela pour tout.
Si le Cambodge est
officiellement une démocratie, avec élections et multipartisme, note
cet observateur occidental, installé plus de 10 ans à Phnom Penh, ce pays
fonctionne en réalité avec un système politique autoritaire, organisé
par clans. Le pouvoir n'a pas de réel légitimité. Il se maintient par un système
de redistribution. Aux membres du clan, surtout. Et, avant les élections, on
inaugure à tour de bras routes et canaux, pour séduire les communautés
locales. Les plus hauts personnages de l'Etat sont très proches de réseaux
d'entreprises mafieuses, spécialisées dans la corruption.
Les détournements de fonds
sont colossaux. Dans ce pays, poursuit-il, on vend tout : les forêts,
exploitées traditionnellement de façon raisonnée par les villageois, sont rasées
par des firmes chinoises qui ont grassement payé les ministres. Le Premier
ministre Hun Sen vient ainsi d'accepter une demande chinoise ahurissante : deux
barrages seront bientôt construits sur le fleuve Mékong en territoire chinois,
qui risquent de perturber tout l'écosystème du Cambodge centré sur le lac
Tonlé Sap.
L'ex-sénateur belge Georges
Dallemagne travaille depuis un an au Cambodge pour le compte de la Coopération
technique belge dans un grand projet d'appui au secteur de la santé.
Il vient de vivre, en direct, un de ces scandales si fréquents au Cambodge. Je
suis parti une semaine en avril dernier et, à mon retour, j'ai appris avec
surprise que l'hôpital de Siemreap, où nous faisons un gros travail pour améliorer
la qualité des soins et l'accès à la santé pour les plus pauvres, avait été
vendu ! En fait, il s'agit d'une grosse opération de spéculation. L'hôpital,
situé au cœur de cette ville qui, à cause de sa proximité avec les temples
d'Angkor, connaît un boom immobilier, a subitement été déclaré dépassé,
ne convenant plus. Un promoteur a donc proposé de le détruire, d'utiliser à
sa guise le terrain, et, en échange, de construire en six mois un nouvel hôpital
à 6 km en dehors de la ville. Si, l'on fait un rapide calcul, on se rend compte
que le terrain en ville vaut, au minimum , 12 millions de dollars, tandis que le
nouvel hôpital ne coûterait qu'un million de dollars. Résultat : un bénéfice
de 11 millions de dollars à partager entrepreneur et les responsables
politiques. J'ai alerté la coopération belge et notre ambassade à
Bangkok, poursuit l'ex-échevin de la ville de Bruxelles, et nous avons
fait savoir que ces plans ne nous semblaient pas adéquats, et que leur réalisation
pourrait remettre en question la coopération belge. Et alors que le contrat
avait été signé, le Premier ministre Hun Sen a, semble-t-il, décidé de
faire machine arrière...
Lorsqu'on parcourt le
Cambodge, entre rizières labourées par des bœufs il y a 2.000 ans et temples
bouddhistes entourés de nuées de jeunes moines en robe safran, on rencontre fréquemment
le long de la route des lopins de terre entourés d'imposants murs
d'enceintes... mais sans maisons au milieu : un moyen pour la population de
tenter de se protéger contre l’insécurité juridique. Les familles qui
viennent d'acquérir un terrain espèrent ainsi ne pas être dépouillées de
leur propriété par d'arrogants généraux débarquant en Lexus 4X4 et se
comportant en terrain conquis, comme c'est trop souvent le cas.
L'immense traumatisme du génocide
a brouillé les repères moraux, notre Georges Dallemagne.
Pour la classe au pouvoir, c'est le bénéfice immédiat et personnel qui
compte. Et il y a une grande insensibilité à la douleur des autres. On se dit
pas de chance pour lui. Et on passe son chemin.
Le procès de quelques
responsables khmers rouges, tant annoncé puis reporté , pourrait débuter
avant la fin de cette année.
"JUSQUE ICI,
AUCUNE FAUTE N'A ETE RECONNUE, AUCUN PARDON DEMANDE"
Ce sera un moment essentiel
pour ce pays, note cet observateur occidental, Jusqu'ici
aucune faute n'a été reconnue, aucun pardon n'a été demandé. Dans ce pays où
bourreaux et victimes se côtoient, les gens sont toujours sous l'emprise de ce
génocide. Avec un crime aussi monstrueux totalement impuni, les hommes au
pouvoir se sentent omnipotents, ils ont l'impression d'avoir droit de vie et de
mort sur la population. Une population qui ressent toujours cette peur.
Koy Sorya, 55 ans, a elle
aussi été envoyée dans un camp de travail par les Khmers rouges lorsqu'elle
était jeune fille. Puis elle a réussi à quitter le pays et s'est installée
en France avec son mari, lui aussi exilé. Le couple a décidé de montrer
le Cambodge à leurs trois enfants. Et aujourd'hui, ils parcourent les allées
du S21, ce Musée du génocide qui rend la moiteur tropical glaçante. Une à
une, Koy Sorya a regardé les innombrable photos des victimes. Je cherche
mon père. Il était haut fonctionnaire au ministère de l'Education. Quand les
Khmers rouges ont pris le pouvoir, il s'est réfugié dans son village. Mais il
a été dénoncé et arrêté le lendemain de son arrivé. Depuis, nous
n'avons plus eu de nouvelles. Peut-être est-il passé par ce centre ?
Véronique
KIESEL