(fragment sans l'apareil critique)
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PROJET
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1.INTRODUCTION
Le point de départ de cette étude est une série d'interrogations sur l'intégration de la technologie dans l'univers de la famille dans deux milieux urbains assez diffrents: une ville roumaine (Bucarest) et une ville Suisse (Neuchâtel). J'espère pouvoir apporter une contribution à une sociologie comparative confrontée aux défis de la globalisation et aux phénomènes transnationaux et transculturels comme la diffusion de la technologie. Mon étude s'efforcera d'amorcer une réflexion sur l'articulation entre le champ des valeurs et le champ des pratiques dans le monde domestique à travers l'utilisation et les représentations des objets techniques. Le ménage roumain et le ménage suisse peuvent servir dans ce contexte comme repères explicatifs un pour l'autre. Je voudrais spécialement saisir, dune part, l'importance du structurel comme facteur explicatif et différenciateur du comportement individuel et, d'autre part, le poids de l'expansion de la technologie dans la convergence des modes de vie. Les questions seront: comment établir une relation entre la consommation mondialise de la technologie et l'individualisation en prenant comme lieu d'analyse la famille; quelles sont les questions communes qu'on peut poser à ces deux sociétés immerges dans le bouillon de la culture contemporaine; et, enfin, qu'est-ce qu'on peut dire sur les différences afin de dédramatiser la comparaison des "incomparables"1 . Mon propos de départ n'étant pas exhaustif, mais suggestive, l'échantillonnage reflète cette approche du sujet.
2.ENJEUX THEORIQUES
2.1. Identité et mondialisation
La modernité de dernière heure contient la promesse d'une double libération: libération de contraintes sociales (privatisation de la morale) et libération de contraintes de la nature, ce qui implique une nouvelle morale collective (les groupes ne sont plus constitues par leur réunion affective, mais par un projet qui vise la productivité). Le désir de libération s'exprime sur le plan théorique par une négation de l'existence d'une nature et d'une société donnée. Elles sont des constructions. Les conséquences inattendues de ces librations sont pour le moins contrariantes: déculturation et massification de la société, identité individuelle dans une crise sans issue, extension de la manipulation d'un pouvoir anonyme, écrasement des liens affectifs.
La recherche sans scrupules du plaisir et la maximisation de l'utilité individuelle et collective ont provoqué des réactions contre la déstructuration communautaire et l'irresponsabilité écologique. Les critiques des identités standardises et de la technologie ont d'evoilé l'aliénation sociale et les effets destructifs engendrés par l'idéologie de l'individualisme et du progrès. L'analyse de la société moderne occidentale est devenue une analyse de la domination et de l'ubiquité du contrôle2 . Évidemment, qui dit contrôle, postule ce contrôle par d'autres . (Elias, 1991:70).
Les sociétés qui ont assimilé la modernité dune manière dissensuelle, donc précaire, sont la scène d'une inflation identitaire conflictuelle. Ces sociétés cherchent une identité fantasmatique mystifie par la domination occidentale. Pourtant, l'exacerbation des particularismes ethniques n'est en fait qu'une autre source d'homogénéisation forcée et d'isolationnisme, donc, en dernière analyse, de domination interne. Une vision facile accrédite dangereusement l'idée d'un monde divisé entre une société de consommation, technicisé, occidentale et des sociétés condamnées d'être les porteuses éternelles des valeurs tribales. Je m'efforcerai d'échapper aux risques de ce dualisme mécanique.
La première hypothèse que j'avance c'est que la modernité a généré une crise didentit culturelle qui est dans son essence partout la même. La critique stérile et abusive de la société de consommation ou les essais de réponse par un retour une tradition réinvente ont démontré leur incapacité de gérer cette problématique identitaire, syntagme que je préfère celui de crise identitaire3 . Nous sommes tous embarqués dans la modernité (Touraine, 1992: 236) et soutenir autre chose est la preuve d'un irréalisme suspect.
C'est pourquoi je considère la mondialisation comme un processus inévitable et, en quelque sorte, positif. Si elle est perçue parfois comme une source de nouvel assujettissement et de frustration, c'est parce que nous la concevons comme un ordre hiérarchique dans un monde d'entités clos avec des intérêts divergents et des systèmes de valeurs inconciliables et immuables. Or, il me semble que nous sommes en train de vivre dans un monde qui est, bien au contraire, composée des sous-ensembles flous4 avec une intégration supranationale multiforme. Des autorités différentes se superposent et coexistent au sein d'un même espace social (Badie, 1995: 33). Au niveau de la vie quotidienne, la mondialisation ressemble plutôt au carnaval brésilien où l'individualisation violente et la dissolution dans un monde des apparences fugitives font corps. La différenciation se fait en brouillant les différences institues par l'ordre hiérarchique légitime. L'inversion de l'opposition hiérarchique a lieu à l'intérieur même de la hiérarchie5. La sociabilité est définie par des solidarités sociales multiples et révocables: les solidarités micro-communautaires et transnationales s'entrecroisent. Il se fait apparat alors une nouvelle responsabilité collective fondée sur la reconnaissance universelle de la valeur morale aux exigences concernant le respect de la vie, le bien-être et l'épanouissement d'autrui.
L'économie traditionnelle, surdéterminé par un savoir-faire national et des ressources naturelles, est déstabilisée par l'économie de l'immatériel oú la production est dégrevée des contraintes physiques et la séparation classique entre la production et la consommation s'avère difficile. La consommation est imprévisible et dirige plutôt par des désirs que par des besoins dans un univers coextensif à l'inventaire de marchandises. Sous la pousse de l'immatériel, l'économique tend son emprise au monde affectif. Les nouvelles structures d'échange et de transaction valorisent les sentiments et les perceptions. Désormais, tout a un prix, tout se transforme en objet marchand: l'éducation, la culture, l'art, la création, jusqu'au bonheur. Le rêve est devenu une marchandise achetée, vendue, conservée et restituée à la volonté. (Goldfinger, 1994: 11). L'identité de groupe n'est plus qu'un exotisme vendable. Les consommateurs, confrontés à une surabondance d'offre n'ont plus d'autres critères de choix que leur propres caprices, leur compétence et leur revenu.
La libration de toute tradition et de toute nature qui prédéterminent une identité se fait dans la complexité incontôrlable de la simultanité et de la spontanité, dans la densité de choix mixtes. Ce qui guide l'individu est la perte des orientations (Balandier, 1998: 162). Il ne s'agit pas vraiment d'une disparition des références identitaires mais de leur prolifération. L'individu entre bel et bien dans l'action et interaction en actualisant ses compétences en fonction des opportunités et de son inspiration. Il n'est plus ni une fatalité de la culture de sa classe sociale ni une synthèse de la culture d'un groupe ethnique. Lindividu immergé dans les réseaux techniques, économiques et sociaux globalisés est un essayeur et un plagiaire sollicité à improviser pour sa représentation des identités fluctuantes. Notre recherche même est une de ces sollicitations confronte au paradoxe de l'individu sans trêve : la où il n'est pas, il excède de sens (Lucas, 1981: 116). Les références aux catégories prédétermines comme classe, nationalité, sexe, religion, niveau de culture, etc., jouent encore un rôle important, mais elles ne sont plus obligatoires. Elles peuvent être ëluder, dëtourner, ironiser. Dans le cadre de l'action, l'individu prend distance face à ses déterminations. Il peut recourir à des références syncrétiques pour faciliter son intégration dans les réseaux qui exigent une adaptation souple. Le souci de se distinguer des autres est remplacé par l'auto-production incessante de soi. La flexibilité face aux "cadres définitionnels" changeantes me semble cruciale pour l'identité des gens contemporains. L'identité "ne joue qu'un rôle d'orientation", elle est "ce qu'on peut perdre, abandonner si nécessaire" (Taylor; 1998: 49). La thése que je voudrais donc soutenir va au contraire l'opinion selon laquelle l'ouverture vers l'intégration et l'échange international des valeurs génére la crise identitaire. A mon avis, c'est l'enfermement et la crispation qui est le signe d'une crise déjà installe. La réification de l'identité individuelle et collective ne peut pas résoudre cette crise. L'analyse de l'intégration par l'intermédiaire des concepts comme déculturation ou domination symbolique contient la présupposition de cette réification6.
Limpact de la modernisation et de la technologie sur les modes de vie est tendanciellement une négation de la géographie et de l'histoire. Les grandes distinctions s'effacent euphémiquement. L'explosion des petites distinctions et la pratique du bricolage offrent le spectacle d'un paysage social hétéroclite. Les modes de vie aussi se décomposent dans une diversité de styles de vie qui protégent l'individualit protéiforme de l'obligation de reproduire un modle7 . La diversification des usages et la régionalisation instable des pratiques sont accompagnes d'une convergence des valeurs et de phénomnes d'aliénation fonctionnelle qui demandent un effort de compréhension de situations d'imperfection et non a priori une culpabilisation. L'erreur de voir dans la généralisation des institutions8 occidentales un néocolonialisme et dans la diffusion de la technologie l'instrument de cet impérialisme culturel est si absurde quelle ma étonné chaque fois quand je l'ai lu. Lacceptation de la convergence se justifie par une prodigalité de choix, la maîtrise du temps et la simultanéité des échanges, le mouvement accéléré et la suppression de l'espace, une meilleure communication et le dépassement des limites biologiques du corps humain, qui sont les rêves de toutes cultures.
On ne peut pas expliciter l'occidentalisation du monde exclusivement par l'ethnocentrisme d'une vision restrictive comme "la domination occidentale". Il vaut mieux la rapporter aux propriétés structurelles9 du monde contemporain où l'identité perd son caractére immanent et involontaire pour devenir optionnelle, utilitaire et conventionnelle. Paradoxalement, un tel monde est possible gârce aux activités critiques précédentes qui ont voulu défendre les identités enracines historiquement mais, en même temps, ont mis en lumiére l'arbitraire de l'ordre social et héirarchique ainsi que la nature construite de toute identité.
2.2 De réseau à l'usage
Dans un monde géométrie variable où le friable contexte d'action est le seul contexte pertinent pour une identité contingente, une étude comparative sur l'usage de la technologie est bien risque. Il faut comparer deux mondes en mouvement selon le modèle d'une échelle irrégulire et flexible dans un ascenseur10. La convergence de modes de vie, affirmation hypothétique que j'essaierai de vérifier empiriquement, a lieu dans une pluralité insulaire du monde. Les opportunités et les contraintes systmiques sont vécus différemment et les préférences en ce qui concerne les modalités d'action sont polarises. La participation, la production et la reproduction des propriétés locales du système focalise des spcificités, malgré la transferabilit incessante des pratiques et des valeurs. D'autre part, comme j'ai tenté de le montrer dans les lignes précdentes, la convergence est la conséquence d'un télescopage de contextes d'insertion qui favorise une identité décentre.
La difficulté de maîtriser intellectuellement cette réalit réside dans l'affirmation concomitante de processus imbriqués ou / et, au premier regard, contradictoires, avec des finalités inenvisageables. La convergence qui suite l'intégration, en tant qu'objet empirique, ne constitue pas un observable. Il n'y a qu'une théorie qui peut expliquer ce qui doit l'étre. Le problème étant d'élucider les phénomnes sociétales et l'individualisation, les analyses ont privilégié exclusivement soit le rôle formateur et contraignant du milieu, soit l'autonomie de l'individu producteur de la société. Pourtant, il est possible aujourd'hui d'entrevoir une sortie de ce dilemme par une approche dialectique capable d'articuler le général et le particulier en faisant économie de présuppositions extravagantes. Essayer d'envisager la complexité de facon non-simplifiant est une des aspirations de ma recherche11.
Marin Pruteanu, Neuchâtel, 1999