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Approche comparative



1. Les vertiges de la comparaison

Malgré son caractère postulé comme fondamental pour la connaissance et pour l'action ou peut-être en vertu de cette caractéristique basique, la comparaison est un procédé heuristique assez difficile à maîtriser. Si c'est vrai que penser se fait dans l'entre-deux, il n'est pas moins vrai que l'entre deux est aussi le domaine préféré des fautes, des malentendus, des illusions, des préjugés et des toutes manipulations et dominations. Le comparatisme me semble être cette lutte vaine qui a beaucoup de succès contre les pièges de la comparaison. Mon propos, dans ce chapitre comme dans les suivants, n'est évidemment que de scruter le champ plein d'embûches de la comparaison entre l'Ouest et l'Est de l'Europe à l'intérieur d'une problématique qui concerne l'altérité, la vie quotidienne, la technologie et le développement.

1.1 La comparaison: entre art et politique

Pour certains auteurs le comparatisme est d'abord l'art de cultiver le doute, d'être sophistique, mot qui est aujourd'hui réhabilité (V. Will, 1972, p.473 - 485) et sophistiqué. Dans cette vision, toute la découverte commence par le plaisir de questionner, par une "déclaration d'incertitude" (Kerbrat-Orechioni, 1991, p.2) qui est le ressort le plus intime et le moins agressif du comparatisme. Le comparatisme contemporain se présente comme une pensée critique, anti-intuitive et anti-hiérarchique. Il suppose la décentration et l'implication dans le dialogue, la compétence et la liberté de s'exprimer et il exige "ouverture et esprit de découverte" (Jucquois, 1989b, p.56). Il passe ainsi, en tapinois, de l'art à la politique. Et loin de moi l'idée de leur raproches les valeurs démocratiques du pluralisme et de la tolérance qui trouvent dans les discours des comparatistes une belle légitimité.

Toutefois, je me demande dans ce contexte si le comparatisme n'est pas une autre utopie intellectuelle qui ignore candidement le problème qu'il s'est proposé de résoudre: constituer un monde meilleur en imposant une mentalité qui favorise l'interconnaissance. Mais une connaissance plus adéquate de l'autre rend souvent une manipulation plus subtile de celui-ci et l'avidité de la découverte n'est pas forcément liée à une baisse de l'appétit de la domination. On peut dire même le contraire. Cacher l'identité propre est parfois une stratégie justifiée et, à ma connaissance, souvent utilisée. De plus, la diversité du monde signifie aussi qu'il y a les autres, occidentaux et non-occidentaux, qui refusent les expériences multiculturelles et pour qui peut-être la généralisation de l'angoisse du questionnement incessant des certitudes et de la décentration est équivalent à une perte identitaire.

Comment rendre légitime l'ouverture à celui qui la refuse?

A réfléchir à la surenchère du problème identitaire qui est plutôt un problème intellectuel que quotidien; un problème induit d'enquêteur?

"Par quel paradoxe les paysans (et plus particulièrement les paysans de montagne) qui sont tenus pour l'incarnation des valeurs traditionnelles sont-ils tout à la fois ceux chez qui la volonté de se conformer à l'idéal national paraît la moins ferme, et qui semblent le plus près de réaliser dans leurs conduites les vertus qui font le Suisse accompli? Tout se passe comme si, interrogés sur les "défauts et les qualités du Suisse", les paysans ignoraient, dans bien des cas, la "bonne réponse" c'est-à-dire la réponse stéréotypée implicitement contenue dans la question elle-même; et c'est bien sans doute ici la malaise causé par la situation d'enquête que traduit le fort taux de non-réponses ou le nombre de ceux qui déclarent que: "Le Suisse est comme tout le monde". (Boltanski, 1966, p.75).

A critiquer: l'idée que la modernisation a dépouillé les paysans de leur identité authentique par un processus violent (symboliquement). La paysannerie participe bon gré mal gré à la modernisation, elle se transforme, donc normalement change d'identité, adopte une culture(malheureusement! urbaine et technique), d'une manière plus ou moins créative, qui lui offre le moyen de se débrouiller et de se défendre. Les paysans ne sont ni les coupables, ni les victimes de ce processus. L'idée d'une paysannerie menacée de modernité est aussi une idée moderne! Les ruraux sont l'altérité interne ("la gestion d'autrui", Baudrillard, 1994, p.13). L'opposition culture urbaine/culture rurale est anachronique même pour la Roumanie, et c'est le moins que l'on puisse dire. La sociologie est une discipline conservatrice?

Mon pari interprétatif: il s'agit des altérités mêlées, des partenaires d'une interaction réelle ou symbolique, de toute manière plus complexes que le rapport de domination. Il faut passer par un " oubli de la domination " (Grignon, 1989, p.24).

La comparaison n'est pas entre deux identités mais entre deux processus de changement d'identité. Le paysan n'existe pas, ce qui existe c'est sa vie et elle est changeante.

On ne peut pas transformer le monde avec la "mentalité comparatiste" (Jucquois est intarissable sur ce sujet) mais avec une bonne théorie comparatiste on peut envisager une bonne étude.

1.2 Le déclin de l'Orient

Depuis longtemps, l'Orient semble être une civilisation en déclin qui prophétise toujours sa renaissance et l'Occident une civilisation qui montre une étonnante vitalité avec un déclin annoncé est indéfiniment ajourné. Comment peut-on faire échapper une étude comparative des contraintes d'une opposition essentialiste comme celle-ci sans éviter le fait que l'opposition Orient/Occident soit aujourd'hui l'image d'une réalité ou mieux encore l'infrangible réalité d'une image qui condamne les gens "presque quotidiennement, de se déclarer soit occidentaux, soit orientaux" (Said, 1994, p.361)?

Il est connu que jusqu'aux XVe-XVIe siècles l'Europe était conçue comme une juxtaposition d'un Sud civilisé, l'héritier du monde greco-romain, et un Nord barbare. Si on prend l'image de la Suisse "à cette époque, et jusqu'au XVIIIe siècle, elle était largement négative: contrée inhospitalière, peuplée d'ours et de gens grossiers, qu'on s'efforçait de traverser rapidement" (Reichler, 1998, p. 7). Le cas de la Suisse est le plus intéressant: la diffusion d'un "mythe suisse" dans les XVIIIe et XIXe siècles est l'effet de la représentation d'un espace qui a préservé dans son enfermement la simplicité de la vie primitive opposée à la civilisation urbaine dénaturée. Il faut attendre le XXe siècle pour que "la discordance entre le modernisme affiché, presque de parvenu, et la volonté de maintenir une sorte de folklore de l'indépendance et un culte du paysage apparaît au premier plan"(Ibidem, p. 10). Cette histoire des représentations témoigne du jeu de l'altérité et sur les paradoxes de l'hétérogénéité du monde occidental lui-même.

La recherche d'une altérité présentée comme modèle anthropologique et sociologique idéalisé est spécifique autant pour l'Occident que pour l'Orient. Mais elle se fait dans le sens contraire. Dans le même temps avec les voyageurs romantiques occidentaux du XIXe siècle - fascinés de l'Orient qui ont la nostalgie d'une Turquie "barbare" et critiquent la "civilisation qu'elle implique " (Moussa, 1995, p.7, 12) -, un boyard roumain, qui a voyagé en Occident au début du XIX siècle, proposait à ses compatriotes la société civilisée et active de l'Europe, la Suisse comprise (Golescu, 1990, p.99-112), comme modèle à suivre. Un siècle plus tard, un paysan roumain arrivé en Suisse découvrait à son tour les choses qu'il les désirait:
"Quand je vois comme l'agriculture est méprisée dans notre pays et comme tout le monde fuit vers la ville, à la recherche d'une vie meilleure, et puis comme le dernier paysan - qui a les moyens - envoie son enfant à l'école seulement pour le faire Monsieur, <> et quand je compare ça avec ce que j'ai vu en Suisse où les enfants de hauts fonctionnaires et même de ministres font l'école de laboureur et puis qu'ils retournent au travail de la terre, fiers d'être les membres de la classe la plus saine et la plus productive du pays, en voyant dans le fonctionnaire un métier moins rentable et malsain, au contraire de notre paysan qui prend le seul garçon de charrue et l'envoie dans la ville (...), quand je pense à ces deux mentalités opposées, j'ai mal au cœur, parce que le paysan roumain est menotté dans l'obscurité et il est moins animé par l'esprit d'organisation, de travail et de culture, les seuls par lesquels il peut monter à un niveau comparable à celui du peuple suisse" (Huma Bogdan, 1930, p.25).

De toute façon, le déclin de l'Orient comporte une ambiguïté plus profonde que le "déclin" de l'Occident et la crise du sujet oriental semble être plus aiguë et plus déstabilisatrice que la crise du sujet occidental. Les choses ont évoluées d'une telle manière que l'apparence de bien-être occidental est devenue une source constante d'humiliations et de déceptions pour les orientaux . Par ailleurs, à certains moments les uns et les autres ont fait un excès dans leur manifestation d'un sentiment d'arrogante "altérité". Il y a donc des raisons pour mettre en cause la thèse réductrice d'un livre comme Orientalisme d'Edward Said selon laquelle l'orientalisme est un discours de l'expansion et de la domination occidentales, l'Orient étant construit comme fantasme passif et sauvage qui rappelle l'action civilisatrice de l'Occident et qui permet en conséquence tous les abus. La situation, on l'a vu, est bien complexe. L'orientalisme est un discours polymorphe et il est difficile, mais pas pour tout le monde, de le réduire à un ensemble cohérent de stéréotypes dépréciatifs. Il est partagé entre les orientaux et les occidentaux dans une maniére telle que nous sommes souvent surpris. Loin d'être " fondamentalement une doctrine politique imposée à l'Orient " (Said, 1997, p.234), l'orientalisme est plutôt une identité revendiquée par les orientaux pour être après niée par eux m(me. C'est en tout cas le cas des Roumains. Les orientaux, je vise expressément les intellectuels et moi-même, vivent le paradoxe d'une identité à la fois aimée et reniée, l'impossible deuil de leurs illusions et l'expérience tragique du décalage. Dès lors, je crois que mon travail a la mission de surpasser les explications généralisatrices en quete de célébrité.

2.1. Culture technologique et culture traditionnelle

La technologie soulève des questions éthique (la mobilité, la prospérité, le confort génèrent l'inquiétude et l'insécurité, la rivalité et la domination, l'autosatisfaction et l'inertie) et ethnique ou identitaire (la technique désocialise et dénationalise). En fait, le processus de généralisation de la rationalité technique qui est, malgré tout, loin d'être accompli, n'est pas dépourvu d'ambiguïté. Il est vrai que la technique livre l'individu à une société complexe et irreprésentable, à une production anonyme et sans contrôle ainsi qu'à une consommation stéréotypée et universalisée. Cependant, l'enfermement n'est plus sécurisant et devient d'ailleurs de plus en plus impossible. La pauvreté ne nous rend pas conciliants et libres. Le manque de confort n'est pas toujours l'atmosphère qui incite la créativité et peut-etre la nation est le produit d'une technique suranné.
MP

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