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La "fracture numérique", un slogan commercial ?
Vu l'ampleur des programmes mis en place par les gouvernements pour réduire la fracture numérique, on peut légitimement se demander dans quelle mesure le succès de ce concept et la teneur des politiques mises en place pourraient avoir été influencées et l'être dans le futur par les entreprises privées fournisseur de matériel et d'accès à Internet . Michel Elie, responsable de l'observatoire des usages d'Internet, souligne que la formule "Réduire le fossé numérique" sonne bien aux oreilles des investisseurs: "il s'agit d'inciter un maximum de clients potentiels à mettre le doigt dans l'engrenage d'Internet pour pouvoir orienter leur consommation."
A ce titre, force est de constater que lors des deuxièmes Rencontres parlementaires sur la société de l'information et l'Internet , ce sont surtout les représentants de la sphère industrielle et économique du réseau qui se sont fait entendre. Laurent Troude, journaliste à Libération souligne que parmi les quatre tables rondes qui ont émaillé la journée, celle intitulée "l'accès à l'Internet"est arrivée à un consensus, résumé rapidement par la formule "Multiplions les points d'accès!", dont le journaliste remarque le caractère fructueux "pour les Cégétel, France Télécom et autres Noos présents à la tribune, tous enthousiastes, comme par hasard, à l'idée de contribuer à un objectif d'intérêt général en récupérant au passage de nouveaux abonnés."
Fournisseurs d'accès et de matériel ont intérêt à ce que l'on envisage la résolution de la fracture numérique uniquement en terme quantitatif, c'est à dire en omettant toutes les questions relatives à la part de la fracture numérique qui repose sur la non maîtrise d'un équipement disponible . Celui-ci donne accès à de l'information, pas de la connaissance. La Vecam le rappelle: " Classer, hiérarchiser, interpréter des données pour en faire des informations utiles à l'action demande des compétences cognitives qui ne sont pas très simples à acquérir. On sait mal comment ces compétences sont réparties dans la population. Ces apprentissages, déjà réclamés lors de l'entrée dans l'ère télévisuelle, deviennent incontournables. C'est une nouvelle culture collective qu'il […]faut inventer, une culture capable de se dessiner dans un espace informationnel surchargé et lissé[…] une énorme créativité pédagogique va être indispensable pour faire face à ce deuxième facteur d'inégalité culturelle : celui de la transformation d'une information en connaissance et donc en pouvoir dans une société ou la connaissance devient la première source de richesse et le vecteur de nouvelles hiérarchies."
Yves Courrier, spécialiste de programme dans le Secteur de la Communication, l’information de l’informatique de l’UNESCO, rappelle par exemple que si "depuis les années soixante-dix, la base de données de la bibliothèque nationale de médecine des Etats-Unis, Medline, est accessible en ligne" et qu'on peut y trouver les derniers résultats de la recherche médicale. "L’immense majorité de la population est incapable d’interroger la base de données, tout simplement parce qu’elle ne connaît pas le langage spécialisé et extrêmement précis utilisé par les médecins. On peut ouvrir cent fois la première page d’un abécédaire sans apprendre à lire."
Ces questions ne concernent pas que les pays du Sud. Un quart des adultes de 20 pays industrialisés membres de l’OCDE n’ont pas les compétences nécessaires en lecture, en écriture et en calcul pour naviguer sans problèmes sur l’Internet.Telle est la conclusion de La littératie à l’ère de l’information, un rapport publié le 14 juin par l’Organisation de coopération et de développement économiques. L'enquête a été réalisée entre 1994 et 1998 : 3 000 personnes âgées de 16 à 65 ans ont été interrogées dans chaque pays étudié (dont l’Australie, le Canada, le Chili, les États-Unis, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni, la Suède ou la Suisse). L'OCDE définit la "littératie", terme directement traduit de l'anglais "literacy", comme "l'aptitude à comprendre et à utiliser l'information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d'atteindre des buts personnels et d'étendre ses connaissances et ses capacités". Avoir un ordinateur et un accès à Internet n'est un outil profitable qu'une fois cette aptitude acquise.
D. Wolton, directeur de recherche au CNRS, souligne que "se limiter à la question de l'accès, c'est satisfaire les ambitions des constructeurs, qui verraient bien six milliards d'internautes sur Terre." Ces constructeurs ne s'en cachent pas nécessairement. Ainsi le WRI (World Resources Institute) qui a organisé a Seattle un colloque autour du "fosse numérique" auquel participait les principaux acteurs des nouvelles technologies avait un but avoué qui était de persuader les décideurs présents, triés sur le volet, du potentiel du marché qui existe de l'autre côté du fossé. Le colloque était d'ailleurs intitulé "Creating digital dividends", un jeu de mots entre "digital divide" et "digital dividends" (dividendes numériques). Les activités de lobbying sous couvert de réduction du "Digital Divide" (cf; cahier special dans Business Week) se multipliant, il est indispensable lorsqu'on évalue une politique visant à contrer la fracture numérique de savoir à qui elle profite en termes économiques. Il ne s'agit pas d'exclure tout profit économique privé de l'utilisation du concept de "fracture numérique", mais d'éviter qu'il ne devienne qu'un slogan commercial de plus, même si il n'est pas toujours simple de faire la part des choses. L'attitude de Bill Gates incarne cette ambiguité.
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