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«Le don de soi » La bonté qui nourrit la
beauté ne saurait être identifiée à quelques bons sentiments plus ou moins
naïfs. Elle
est l’exigence même,
exigence de justice, de dignité, de
générosité, de responsabilité,
d’élévation
vers la passion spirituelle. La vie
humaine étant semée d’épreuves,
rongée par le mal, la générosité exige des
engagements de plus en plus profonds; du coup, elle approfondit aussi
sa propre
nature et engendre des vertus variées telles que sympathie,
empathie, solidarité,
compassion, commisération, miséricorde.
Toutes ces vertus impliquent un don de soi, et le don de soi a le don de
nous rappeler, encore une fois, que l’avènement de l’univers et la vie est un
immense don. Ce don qui tient sa
promesse et qui ne trahit pas est en soi une éthique. Lorsque, chez quelqu’un, ce
don de soi va jusqu’au don de sa vie, cela en vue de maintenir intègre le
principe de vie ou de sauver d’autres vies, ce don-là brille d’une étrange
beauté. Il signifie un suprême sens de
justice, et l’acte qu’il inspire traduit un courage plein de noblesse et de
grandeur. La plus belle vertu aux yeux
des confucéens est d’être «prêt à mourir pour que soit sauf le ren (amour
humain, vertu d’humanité)». Cet idéal
est partagé par toutes les grandes religions.
On pense à ceux qui ont dû, à des degrés divers, affronter le mal au nom
de la paix ou de l’amour; on pense – quelle que soit notre conviction ou
croyance – au Christ qui, afin de montrer que l’amour absolu est possible et
qu’aucun mal ne peut l’atteindre, a accepté librement de mourir sur la
croix. Ce fut là sans doute un des plus
«beaux gestes» que l’humanité ait connus.
Sur un autre registre, nous
pensons aussi à tous ceux qui, innocents, subissent de terribles épreuves,
morales ou physiques; pour peu qu’à travers douleurs et souffrances ils gardent
cette part de lumière qui sourd de l’âme humaine, nous poigne alors cette lueur
de beauté transparaissant dans le visage émacié, délaissé. Oui, la beauté ne saurait jamais nous faire
oublier notre condition tragique. Il y
a une beauté proprement humaine, ce feu d'esprit qui brûle, s’il brûle, au-delà
du tragique. Tous les humains ne sont pas amenés à traverser les épreuves dont je viens de parler. Mais tous peuvent prendre part à la grandeur née de la dignité intérieure de l’être qui fait face au terrible, au nom de la vie. C’est probablement pourquoi, dans l’art occidental, les tableaux représentant la Pietà comptent parmi ses plus grands chefs-d’œuvre. […] La beauté comme rédemption, est-ce là le véritable sens de la phrase de Dostoïevski : «La beauté sauvera le monde»? À cette phrase répondent celles d’un contemporain, Romain Gary : «Je ne crois pas qu’il y ait une éthique digne de l’homme qui soit autre chose qu’une esthétique assumée de la vie, cela jusqu’au sacrifice de la vie même», «il faut racheter le monde par la beauté : beauté du geste, de l’innocence, du sacrifice, de l’idéal». François Cheng, Cinq méditations sur la beauté, Albin Michel, 2oo6, pages 77 à 81.
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