«Le don de soi » 
François Cheng

 La bonté qui nourrit la beauté ne saurait être identifiée à quelques bons sentiments plus ou moins naïfs.  Elle est l’exigence même, exigence de justice, de dignité, de générosité, de responsabilité, d’élévation vers la passion spirituelle.  La vie humaine étant semée d’épreuves, rongée par le mal, la générosité exige des engagements de plus en plus profonds; du coup, elle approfondit aussi sa propre nature et engendre des vertus variées telles que sympathie, empathie, solidarité, compassion, commisération, miséricorde.  Toutes ces vertus impliquent un don de soi, et le don de soi a le don de nous rappeler, encore une fois, que l’avènement de l’univers et la vie est un immense don.  Ce don qui tient sa promesse et qui ne trahit pas est en soi une éthique.

 Lorsque, chez quelqu’un, ce don de soi va jusqu’au don de sa vie, cela en vue de maintenir intègre le principe de vie ou de sauver d’autres vies, ce don-là brille d’une étrange beauté.  Il signifie un suprême sens de justice, et l’acte qu’il inspire traduit un courage plein de noblesse et de grandeur.  La plus belle vertu aux yeux des confucéens est d’être «prêt à mourir pour que soit sauf le ren (amour humain, vertu d’humanité)».  Cet idéal est partagé par toutes les grandes religions.  On pense à ceux qui ont dû, à des degrés divers, affronter le mal au nom de la paix ou de l’amour; on pense – quelle que soit notre conviction ou croyance – au Christ qui, afin de montrer que l’amour absolu est possible et qu’aucun mal ne peut l’atteindre, a accepté librement de mourir sur la croix.  Ce fut là sans doute un des plus «beaux gestes» que l’humanité ait connus. 

 Sur un autre registre, nous pensons aussi à tous ceux qui, innocents, subissent de terribles épreuves, morales ou physiques; pour peu qu’à travers douleurs et souffrances ils gardent cette part de lumière qui sourd de l’âme humaine, nous poigne alors cette lueur de beauté transparaissant dans le visage émacié, délaissé.  Oui, la beauté ne saurait jamais nous faire oublier notre condition tragique.  Il y a une beauté proprement humaine, ce feu d'esprit qui brûle, s’il brûle, au-delà du tragique.

 Tous les humains ne sont pas amenés à traverser les épreuves dont je viens de parler.  Mais tous peuvent prendre part à la grandeur née de la dignité intérieure de l’être qui fait face au terrible, au nom de la vie.  C’est probablement pourquoi, dans l’art occidental, les tableaux représentant la Pietà comptent parmi ses plus grands chefs-d’œuvre. […]

 La beauté comme rédemption, est-ce là le véritable sens de la phrase de Dostoïevski : «La beauté sauvera le monde»?  À cette phrase répondent celles d’un contemporain, Romain Gary : «Je ne crois pas qu’il y ait une éthique digne de l’homme qui soit autre chose qu’une esthétique assumée de la vie, cela jusqu’au sacrifice de la vie même», «il faut racheter le monde par la beauté : beauté du geste, de l’innocence, du sacrifice, de l’idéal». 

François Cheng, Cinq méditations sur la beauté, Albin Michel, 2oo6, pages 77 à 81. 
Le beau chemin vers soi chemin vers l'autre

La beauté
il faut être dedans



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