| NADINE
MONFILS ou : Le noir inclassable
EB Lorsque j’ai vérifié, il y a déjà quelque temps, le tracé de votre passé d’écrivaine, je me suis rendu compte que vous aviez écrit un peu de tout dans des domaines très différents. En un mot, que vous êtes éclectique. Nadine Monfils Oui, c’est vrai. Je suis éclectique. C’est très belge ça. On fait un peu de tout. C’est très différent en France où on les déroute un peu avec ça d’ailleurs. EB Comment se fait-il qu’une ancienne prof de morale finisse par déboucher dans la Série Noire ? Non pas que je veuille dire que la SN n’est pas morale. Pour moi, c’est sans doute le dernier refuge de la morale à notre époque… NM Heureusement qu’il y en a un ! J’étais déjà prof de morale quand j’ai fait mes Contes pour petites filles perverses, donc c’était mal barré de toute façon. EB Cela ne faisait qu’aggraver votre cas ! NM Oui, absolument… Et mon cas ne s’est pas arrangé au fil des ans… pas du tout. EB Et la SN ? Vous y avez abouti par hasard ? NM Toute ma vie ce n’est que du hasard. Comment j’ai abouti à la SN… l’histoire est comique. Un jour, en Belgique, on me demande (je faisiais du journalisme pour Père Ubu*, les chroniques bouquins et cinéma) de remplacer quelqu’un, De Decker je pense, journaliste tombé malade, et d’aller interviewer Patrick Raynal de la SN que je ne connaissais absolument pas à l’époque. (*Père Ubu : hebdomadaire satirique belge, souvent d'inspiration populiste dans ses attaques - ndlr) Donc je n’arrêtais pas de faire des bourdes et dire par exemple : « voilà Patrick Raynal, vous êtes directeur du Fleuve Noir… » Mais cela s’est très bien passé car cela le faisait marer… Finalement il me dit qu’il lui manquait des auteurs féminins de polar... EB Donc c’était au début de sa reprise de la direction de la SN (début années 90) ? NM Oui, oui. Donc en réponse, je lui dit que je n’écris pas des polars. Me demandant de raconter un peu mes bouquins, il me dit « Si !... Ce que tu écris ça ressemble à du polar en tout cas.. ». Le manuscrit que j’avais terminé à l’époque, c’était Une petite douceur meurtrière que je lui ai envoyé, et il me l’a pris. Puis ce fut Monsieur Emile qu’il a aussi accepté. C’est donc en commençant par une gaffe, que je suis arrivé à la SN ! EB C’est le hasard de la rencontre qui vous a fait entrer dans la SN… NM Absolument ! EB Personnellement, je suis un admirateur inconditionnel de vos deux romans publiés à la SN... J’ai également lu, entre autres, Les miroirs secrets de Bruges qui sont des contes dans la lignée fantastique d’un Jean Ray, avec votre style personnel bien entendu NM Oui... aussi surtout dans la lignée de Thomas Owen… du fantastique. EB Par contre vos deux volumes de la SN, je les sens comme étant plus proches de l’horreur, du conte gothique, et même parfois de ce qu’on appelait auparavant les contes drolatiques… NM Oui, effectivement …et il y a beaucoup d’humour noir dans ces romans. Je crois que le titre qui me convient le mieux, c’est Une petite douceur meurtrière (SN, 1995- ndlr) car ce que je fais est un mélange de douceur et de crime. Il y a toujours les deux qui sont présents. EB De mon côté, dans POLAR NOIR (voir nos commentaires dans le chapitre "Livres" - ndlr) j’avais comparé votre roman à une dragée au poivre… NM Oui, c’est ça ! Un bonbon sucré … j’irais même plus loin : je dirais qu’au centre il y avait de l’arsenic… une babelutte fourrée à l’arsenic… (babelutte : bonbon traditionel, préparé au beurre, très dur, genre de caramel fondant, vendu quasi exclusivement le long de la côte belge de la Mer du Nord - ndlr) EB Est-ce que votre passage par l’enseignement de la morale, votre passé de prof, a pu influencer votre manière d’écrire, les thèmes abordés ? NM Je crois que je suis surtout nourrie par ma terre, par la Belgique, par l’esprit décalé, surréaliste, poétique. Mon parrain littéraire était Thomas Owen… EB L’influence viendrait donc plus de vos lectures que du milieu dans lequel vous avez évolué ? NM Non, c’est un tout, un mélange des deux. Bizarrement il y a quelqu’un qui m’a fortement influencé dans mon écriture : Léon Spilliaert. EB Le peintre belge ? NM Oui, ce peintre… J’ai une passion folle pour ce peintre… EB Qui dans certaines toiles, pas toutes, est un peu un surréaliste qui s’ignore… Parfois très sombre… NM Oui, moi il me touche, il m’émeut terriblement… Il me parle EB D’ailleurs vous-même, par certains côtés, vous êtes surréaliste… Je dis cela de manière appuyée, me référant au littéraire, et non pas selon la relation un peu trop facile qui fait que actuellement Belgique et Belges "égale" surréalisme, selon une simplification un peu hâtive… Beaucoup de vos écrits sont de la veine surréaliste, et pas seulement par leur humour noir. Vous êtes d’accord avec ce genre de perception NM Oui, oui… tout à fait ! EB Changeant de sujet. Votre série consacrée au commissaire Léon, dont je connais 10 titres parus… NM Il y en a onze en fait, le onzième est inédit et va sortir bientôt. EB Ce qui veut dire que vous comptez continuer ? NM J’en sais rien… j’ai envie de continuer, mais pas forcément avec le commissaire Léon. J’ai une autre idée dans la tête… EB Cette autre idée serait dans la même lignée que les Léon? Pour moi ils sont plus dans la veine du whodunit que d’autres choses que vous avez écrites. Donc l’intrigue y reste l’ossature du récit, même si elle est minimale NM Oui et c’est plus un univers, des personnages entre eux… L’intrigue, elle dépend des romans. Certaines intrigues peuvent être vraiment plus fortes … D’autre part je continue d’écrire dans la veine du roman-roman et du roman noir… j’avance avec les deux. Puis il y a le cinéma… EB Lorsque vous dite roman noir dans vos projets, s’agit-il du roman policier noir ou du roman noir tel que ? NM Pas nécessairement policier. J’écris pour l’instant Le tueur de Venise qui n’est pas un policier, mais c’est un roman noir. Mais je ne me dis pas « tiens, je vais me diriger vers là ou encore là… » . Je vais vers ce que j’ai dans mes tripes… J’avance dans ce que j’ai envie de faire. Je ne me pose pas trop ces questions. Si c’est du polar, voilà c’est du polar Je ne sais pas, en fait, moi-même. Comme lorsque Raynal m’avait dit que ce que j’avais fait c’était du polar… Pour moi un roman c’est un tas de chose, un kaléidoscope… ça peut devenir un roman érotique… ou autre chose… Mais il y aura toujours du polar dans ce que je ferai. J’aime bien la liberté qu’on y trouve ; on est plus libre là qu’ailleurs. EB Et le polar est un domaine tellement vaste, avec peu de contraintes, que même si on vous y classe cela ne limite en rien votre liberté. Une liberté que vous ne retrouverez sans doute pas toujours dans la littérature dite générale ? NM Je suis plutôt inclassable… Ce qui peu parfois être un handicap. Une partie du public français aime bien qu’on les rassure et qu’on mette dans les gens dans un tiroir. On ne sais pas bien me mettre dans un tiroir, donc… EB Venons-en au cinéma. Car vous faites du cinéma… NM J’ai d’abord fait un court métrage, Un Noël de chien (2000). Puis Madame Edouard (2004) que vous connaissez. Il est sorti en salles il n’y a pas si longtemps, et il vient de sortir en DVD. EB Pourquoi le cinéma ? NM Parce que j’ai une passion pour le cinéma depuis toujours. Et que j’espérais depuis longtemps qu’un réalisateur s’intéresserait à ce que je fais. Mais je recevais à chaque fois la même réponse : « Nous, on ne vois pas les images que tu as dans ta tête… » C’est lors de ma rencontre avec Jean-Pierre Genest que celui-ci m’a dit : « Nadine, il n’y a que toi qui peut retranscrire cet univers » « Mais je n’ai pas fait d’école de cinéma ! » et il me répond : « Moi non plus… » Je m’y suis mis, et cela m’a passionné. Un boulot pour lequel il faut être complètement taré… qui m’a pris quatre ans de ma vie. EB Vous recommenceriez ? NM Oui, oui. Je repars avec deux livres que j’adapterai moi-même EB Vous ferez vous-même le scénario ? NM Oui. Un film serait tiré de Il neige en enfer, qui est un des volumes de la série du commissaire Léon. Je l’ai adapté sans le commissaire, ni les autres personnages récurrents de la série. Tout tournera autour de l’intrigue du roman. Un autre, tiré de Nickel Blues, qui se passe à la mer du Nord ...les lumières à la Spillaert... roman toujours inédit, un mélange de road movie et de noir. Donc deux films. J’avancerai avec les deux et je verrai lequel pourra être financé le plus vite, et on commencera par celui-là d’abord. L’autre se fera plus tard. EB Pourquoi vous être établie à Paris ? Sauf si ce n’est pour raisons personnelles. Bruxelles n’est pas si éloignée de la capitale française. NM D’abord il faut savoir que je me suis mariée trois fois. La deuxième fois c’était avec un Belge qui était traducteur et, pour son boulot, il voulait s’établir là-bas. Je l’ai suivi, la mort dans l’âme, me demandant ce que j’allais aller fiche là. En finale j’ai quitté le mec et j’ai épousé un Français. Je vis à Montmartre depuis 7 ans avec cet homme et j’adore… J’adore mon mec et j’adore Montmartre, donc tout va bien… EB Je me souviens d’articles dans la presse, et même de certains docus de la TV française, dans lesquels vous chantiez votre amour de Montmartre. Du moins de certaines parties de Montmartre. NM Ça me fait penser à mon quartier des Marolles, ici à Bruxelles, avec beaucoup de similitudes... (les Marolles : un des plus vieux quartiers de Bruxelles, il remonte au Moyen Âge. Quartier populaire qui fut deux fois victime de la spéculation immobilière, une première fois au 19e siècle, pour y installer le mastodonde qu'est le Palais de Justice. Une deuxième fois, à partir des années 1960, mais surtout depuis les années 1980 pour y modifier le tissu social, par une spéculation effrénée sur les terains des habitats modestes, chassant les populations défavorisées au profit d'une bourgeoisie mal venue, dont une partie se qualifie d'antiquaires... -ndlr.) EB Au risque de caricaturer, peut-on dire que vous écrivez « belge » mais que vous filmez français ? NM Non… si je filme, je filme belge…Mon premier long métrage a d’ailleurs été tourné en Belgique, avec plein de Belges : Annie Cordy, Stéphane Libersky, Sttella. Tout se passe à Bruxelles et le bistrot s’appelle La mort subite * (La mort subite : nom d'un vieux bistrot traditionel bruxellois. Il existe également depuis 1928 une gueuze, bière locale, à la marque du même nom... -ndlr) EB Le célèbre bistrot bruxellois, celui qui existe depuis toujours ? NM Oui, oui … celui qui a une Blanche* (= genre de bière belge à plusieurs déclinaisions- ndlr) à tomber !! Et… mon prochain film Nickel Blues se passera en Belgique, à Ostende. Ce sera complètement barjo, complètement barré… Et Il neige en enfer aura un co-producteur belge. EB Votre premier film de fiction de long métrage, Madame Edouard, a bien marché ? NM Il a très bien marché en Belgique, il a été vendu à 6 pays et il sort au Japon. Mais il n’a pas très bien marché en France. EB Les critiques étaient d’ailleurs fort divisées… NM Oui, le film a eu un succès d’estime. La profession l’a bien apprécié, par exemple. Les critiques très opposées j’y ai toujours eu droit, même pour mes bouquins, y compris les polars. C’est tout noir ou tout blanc… EB C’est plutôt bon signe… De toute façon c’est mieux qu’un accueil tiède ! NM Tiède… c’est terrible ! Mais je crois que comme j’ai un univers vraiment particulier, ou on y enttre ou alors pas du tout. Le film Madame Edouard n’a pas bénéficié des meilleures conditions de sortie en France, non plus. On avait dû changer de producteur en cours de route, et le nouveau, un financier qui ne connaissait rien au cinéma, a sorti le film n’importe comment et a voulu en faire lui-même la distribution... qui est un métier difficile. Il voulait rentabiliser au maximum et ramasser tout le fric possible. Et… il a fait sortir le film le même jour que Harry Potter !!! EB Vous aviez pu sauver le montage du film ? NM Oui, oui... Le film était entièrement fait quand le financier est intervenu. J’avais tout fait moi-même. J’ai fait exactement le film que j’avais envie de faire. Le film qu’on voit, c’est moi à cent pour cent ! Il n’y a pas le moindre objet qui ne soit choisi par moi. La direction d’acteurs, et tout le reste, aussi. Je ne renie rien. J'ai fait un film qui me ressemble entièrement ! A l’heure actuelle, j’essaie de récupérer le film. EB Racheter les droits, pour pouvoir le contrôler dans sa distribution etc.? NM Oui c’est bien ça. Pour que le film ait une deuxième vie. J’y travaille actuellement avec l’agent de Jeugnot et Balasko, devenu aussi mon agent… Donc le film est loin d’être mort. Il va peut-être revivre… le retour !... comme dans les films américains. EB Quels sont vos rapports avec l’Internet ? Ma question peut vous sembler incongrue, mais vous seriez étonnée de savoir le nombre d’écrivains qui ne veulent pas entendre parler de l’Internet… même encore aujourd’hui. NM Aucun problème pour moi. C’est un outil très pratique pour communiquer. J’envoie mes manuscrits par ce moyen-là. C’est formidable pour communiquer avec les copains distants, aux Etats-Unis ou ailleurs… Mais je ne m’occupe d’aucun site Web. EB Des livres en préparation ? NM Nickel Blues est fait, mais pas encore chez un éditeur. Il y a aussi la réédition des "commissaire Léon" qui est en cours. Le premier est ressorti récemment. Un manuscrit : Le tueur de Venise, un roman noir dont on vient de parler. EB Vous avez des chats ? des chiens ? NM Dans le passé j’ai eu des chats, mais pour l’instant ce sont des chiens. J’ai deux chiens, dont un qui s’appelle Emile… EB Vous avez un chien qui s’appelle Emile ! Il date d’avant votre livre ou, au contraire, vous l’avez nommé d’après ce livre ? NM C’est lui qui m’a inspiré le bouquin. C’est pour lui que je l’ai écrit… C’est un Lhassa Apso, petite race de chien tibétain. C’est le Rantanplan du polar, comme je l’appelle… EB Merci Nadine Monfils. Et bonne continuation dans la confection de vos dragées... pardon ! ... de vos babeluttes arseniquées ! Bruxelles, 29 janvier 2005 - festival TOTAL POLAR © E.Borgers, 2005 commentaires des romans SN de N. Monfils dans Polar Noir : voir dans nos Carnets Noirs |
Nadine Monfils
Baigneuse
Femme
sur la digue
Il neige en enfer (2000)
Affiche du film Madame Edouard |
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