Chaos de famille
Franz Bartelt
Série Noire - Gallimard - 2006
On connaît la prédilection de Franz
Bartelt pour le théâtre et la
marionnette, ainsi que pour un certain
humour noir qui se cache souvent derrière une apparente dérision.
Aussi pour les réactions des « petites
gens » engoncées dans leurs vies étriquées mais qui se fabriquent des ego
plus grands que ceux de premiers ministres bien fournis… Pour
leurs univers rances qui n’ont pour limites
que celles de leur imagination.
On retrouve tout cela dans Chaos de
famille mais, cette fois, le tout baigné d’un humour noir de jais qui
est le ciment de tout ce petit monde décrit par Bartelt et qui est régi par ses
propres règles, sa propre mécanique.
Les
axiomes étant donnés, Bartelt laisse son petit monde déjanté se
développer gentiment dans le stupre, le meurtre et la folie. Mais, me
direz-vous, ce que vous nous en dites ressemble tout à fait à notre univers
commun, connu depuis que l’homme est sur terre ! Détrompez-vous, il n’y
décrit qu’un segment de cette humanité dont nous nous targuons : les
affreux, sales et méchants. Tout à la fois. Totalement barjos, qui plus est. Et,
en bon mathématicien pataphysicien, il ne peut que créer son univers à quatre
dimensions qu’il laisse évoluer dans les champs de la folie douce, de la
dépression et de la famille suicidaire. Un corps parfait d’éléments équivoques
bipolarisés. Ne peuvent s’y trouver que ceux qui y appartiennent. Ils y sont univoques
de partout !
Car
c’est bien de ça dont il s’agit :
Plonque est marié à Camina et est privé de
relations sexuelles depuis 12 ans
par une épouse frigide, autoritaire et plus que
légèrement sadique. Tapis dans
l’ombre, la personnalité de Plonque s’est
intériorisée et s’est réfugiée dans
son sens de l’observation. Observer, il aime bien observer. Comme
mater La
Moule, vague voisine, vague amie de sa femme, qui lorsqu’elle
passe à la maison
est le centre de son intérêt de voyeur. Centre
d’intérêt de sa luxure réprimée.
Pourtant elle est rien moche La Moule, grasse, à la tronche
évasive, sa
jeunesse loin derrière elle. Mais Plonque la devine chaude,
sensuelle et
offerte.
Il faut bien dire que Plonque n’est
lui-même que quelques quintaux de viande tremblante, aimant la bière et
quelques alcools choisis en fonction de leur haut degré, égaré par les
magazines de charme, prêt à presque tout pour baiser. Disons : à tout. Même
affronter cette épouse qui le repousse à tout bout de champs. Faut dire qu’elle-même
est repoussante.
Sans parler de sa famille, tous des
déprimés, des survivants du psychotrope, des jaquettés chimiques de longue
date. Et pourtant Plonque résiste. Lui, il n’et pas barjot, non faut pas
confondre avec sa belle-famille. Il est simplement devenu obsédé sexuel ayant
décidé de passer à l’action. Tout est dans la nuance. Surtout que les
suicidaires familiaux vont passer à l’acte, en masse. Ce ne sera donc pas de trop
que d’obtenir l’aide du croque-mort. Cet employé local des pompes funèbres qui
ne rêve que d’attouchements sexuels buccaux prodigués par des femmes aux grosses
lèvres. La pompe d’amour…
Comment tout cela finira-t-il ? Surtout que Plonque est finalement atteint de
paralysie flasque, « paralysé du corps et muet de la bouche », ce qui
sert bien ses plans. Et lui permet de mieux connaître le docteur Maboul qui
n’ampute pas que les amygdales. Mais est-ce que cela lui permettra finalement
de baiser ? Suspense.
En attendant, la mortalité galopante galopera
ferme dans ce petit monde made by Bartelt.
Servi par le style soigné de l’auteur, manieur
de mots, montreur de phrases, cette farce noire et déjantée se lit avec un
certain plaisir. Pour ajouter à la confusion créée par les personnages, si les
pensées et descriptions de Plonque, qui
nous expose le récit, sont souvent faites avec ses propres expresssions correspondant
à sa condition intellectuelle, on est frappé de retrouver aussi des mots assez
choisis dans certaine des phrases, mots ou tournures qui ne devraient pas faire
partie de sa couche sociale dont la seule « ouverture » culturelle
est l’écran de la télé du salon. Mais ce déséquilibre linguistique participe
pleinement à la création de cet espace narratif qui vient d’ailleurs, alimenté
par des personnages allumés aux agissements imprévus et incontournables, nimbé
d’érotisme obscène et d’instincts primaux. La mare aux barjots du Chaos
de famille .
Peut-être pas pour tous les goûts comme
disent nos amis anglo-saxons, mais pour ceux qui savent apprécier un humour
d’un noir surréaliste, les mécaniques jusqu ‘au-boutistes et l’horreur
implacable. Ainsi que la mathématique pataphysique…
Note à l’intention des suiveurs de la Série
Noire
Nous savons que c’est Marcel Duhamel, fondateur
de la Série, qui décida d’y injecter des romans assez inclassables, ne participant
pas directement à la ligne éditoriale qu’il essayait de suivre, le hard-boiled et
le noir policier en tête. Bien lui en pris, car nombre de ces atypiques sont
des publications cultes, et souvent très noires, de la Série.
Duhamel les
appelait : les « moutons blancs » par contraste avec l’habituel.
Ici, avec « Chaos de famille » de Franz Bartelt, on y est en plein.
Je dirais même plus : l’est tondu le mouton. L’est d’un blanc dont rêvent
les Omoistes.
EB
(décembre 2006)
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