Chiens
de la nuit
(Night Dogs- 1996)
Kent Anderson
Livre de Poche - No 17099 - 1999
Ce long roman de Kent Anderson est en fait
la chronique d'un policier, Hanson, chargé en 1975 de patrouiller
les rues d'un quartier minable de Portland (Orégon) avec son
coéquipier Dana.
Depuis plusieurs années Hanson a enterré
son passé récent, son passage durant la guerre dans les Forces
Spéciales de l'armée qui étaient utilisées
pour les missions extrêmement dangereuses et sanguinaires au Vietnam
et au Laos. Mais de fait, ce passé ne le lâche pas et devant
la violence urbaine de cette grande ville des USA il sent renaître
ses instincts de survivant et de dompteur de la mort. Il sait au fond de
lui-même qu'il ne peut survivre que comme participant à
la destruction, mais aussi comme témoin de l'horreur et de
la violence, dont il est entouré. Et qu'il recherche.
La mort des autres reste sa seule preuve d'appartenance
à la vie...
Il refuse de s'insérer dans le clivage
social et moral de ses contemporains, et ne peut éprouver une sympathie
quelconque que pour les vrais survivants qui l'entourent, et qu'il respecte,
qu'ils soient clochards, flics ou petits truands.
Il ne sait pas vraiment pourquoi il recueille
le vieux chien aveugle et boiteux qui appartenait à Mr Thorgaard,
ce technicien en chaudières mort dans sa maison, âgé
et abandonné de tous, et qui ne sera découvert que plusieurs
jours après son décès, au milieu des restes d'une
vie active et ordonnée. Comme le fils de Mr Thorgaard veut tout
mettre au rebut, Hanson emporte un livre qu'il avait repéré
dans la bibliothèque du défunt, un ancien ouvrage relié
et de présentation soignée: La Vapeur.
Rescapé des cercles de l'enfer, Hanson
ne sait plus quel sens donner à sa vie et se sert de son métier
de flic pour instiller dans la rue un semblant d'ordre et de justice immédiate.
Mais encore une fois, il ne peut le faire que via la violence et la destruction,
ne faisant ainsi qu'ajouter à la perception nihiliste qu'il a de
ce monde dévasté et sans but, créé par une
humanité plus proche de la démence que de la raison.
Sans oublier les chiens... Ces chiens qui sont
présents tout au long du récit, victimes de ce qu'en
font les hommes qui les dressent à tuer, les torturent, les affament,
les abandonnent, les tuent sans raisons. Chiens qui deviennent petit à
petit le reflet même de l'humanité, sa caricature à
vif, les témoins sanglants et moribonds du désespoir...
Le vieux chien que Hanson a recueilli, et qu'il
baptisera Truman, ce livre consacré aux chaudières et à
la production de vapeur, resteront tout au long du récit les seuls
vrais points d'attache de Hanson avec la vie.
Le livre technique, avec ses règles
à effets précis, deviendra un modèle symbolique d'ordre,
ordre qu'il recherche vainement autour de lui dans un monde où les
règlements officiels ne produisent que chaos, monstruosités
et morts violentes....
Hanson, personnage solitaire et complexe,
témoin autant que participant, n'a même pas pu se réfugier
dans la folie, mais ne cherche pas de faux prétextes à
son terrible passé. Il constate l'horreur et l'absence d'humanité
qui partout aboutissent à la même négation de la vie,
à sa destruction, le tout orchestré par l'homme lui-même.
Il n'est pas sorti indemne de son voyage
au coeur des ténèbres et sait qu'il le prolonge par son errance
de flic des rues.
Roman puissant dans lequel Kent Anderson a
évité le prêchi-prêcha, les jugements faussement
moraux , et dans lequel il recompose par la mosaïque des événements
survenant autour de Hanson un portait de notre monde moderne que beaucoup
ne veulent voir, monde dont la plupart veulent ignorer qu'il est le produit
de la vraie nature de l'humain...
A lire d'urgence.
Très bonne traduction de Jean Esch
(qui a d'ailleurs recu un prix pour celle-ci).
Mais pourquoi faut-il que, même ici, les
appellations des armes subissent l'éternel massacre imposé
par les traductions? Détail? Oui, mais gênant!
(c) Copyright 2000 E.Borgers
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