Morituri
Yasmina Khadra
Instantanés de polar - Éditions
Baleine - 1997
( fut republié :
folio-policier no 126 )
Ce premier volume de la trilogie du commissaire
Llob fut publié chez Baleine alors que son auteur se faisait
encore passer pour une auteure (voir la préface de ce volume qui
s'étonne en partie qu'une telle violence doive être utilisée
pour que ce qu'écrit une femme soit plausible, comme si elle essayait
de se faire passer pour... un auteur masculin !).
Yasmina Khadra, militaire, Algérien
écrivant en français des histoires un peu trop réalistes
se passant dans son pays, craignait en fait les représailles de
son administration de l'époque.
Morituri nous plonge dans une
Algérie déchirée et avilie par les guerres successives,
dont la dernière, censée arrêter les horreurs des terroristes
intégristes musulmans, n'a fait que précipiter un peuple
exsangue un peu plus au coeur de l'horreur. Exécutions et
meurtres sont devenus le journalier, survivre la seule préoccupation
d'une population hébétée.
Dans une ville d' Alger morne et résignée,
sous le climat de terreur des intégristes et exposée aux
exactions d'une grande partie de l'Administration, le commissaire Llob
se heurte quotidiennement à la pieuvre de la corruption, présente
partout, jusque dans la hiérarchie de la police.
Mais si cette corruption de la police l'ulcère
et le gêne, il sait qu'elle n'est pas la plus dangereuse! C'est
pour cela qu'il évite le plus possible de se frotter aux profiteurs
et combinards qui fleurissent depuis l'Indépendance algérienne,
ceux qui à l'abri de la politique et de l'argent peuvent se livrer
à tous les trafics, à toutes les violences, impunément,
barricadés dans leurs oasis dorés.
Si le commissaire Lob les évite
en confrontation directe, il ne peut s'empêcher de rester un adepte
nostalgique des idéaux de la Révolution, déçu,
aigri... mais lucide, ne laissant pas tout passer sans réagir.
Llob aime aussi afficher son manque d'argent,
son refus de relations douteuses, et son désaccord le plus total
qui s'exprime par des agressions verbales dont il ne sort pas toujours
sans y laisser des plumes. Tout le monde sait aussi que, bien qu'étant
un homme pieux, Llob ne peut admettre ni les excès sanglants ni
la main-mise des intégristes religieux et qu'il est prêt à
leur rendre la monnaie de leur pièce dans une traque sans pitié,
dans la limite de ses moyens.
Ses collaborateurs directs, comme lui, pensent
qu'il existe encore les restes d'une Algérie pour laquelle cela
vaut la peine de rester honnête et droit, incorruptible. Sans être
idéalistes ou utopistes, ils subissent leur destin qui les fait
pauvres... et isolés.
Même si ils déchantent, si le
cynisme est nécessaire pour survivre, ces flics continueront sur
la voie difficile à la suite de ce commissaire méprisé,
raillé et bousculé par tout ce qui croit avoir une parcelle
de pouvoir dans cette ville investie par le diable.
Lorsque la fille d'un homme retiré de
la scène politique, toujours puissant et craint, a disparu depuis
plusieurs semaines, il convoque directement le commissaire Llob pour le
mettre en demeure de la retrouver. Llob, mis mal à l'aise par le
pouvoir du personnage s'exécute pour s'éviter des représailles.
Au cours de son enquête il découvrira
vite que toute cette histoire d'enlèvement baigne dans les milieux
louches de la ville, depuis les trafiquants de drogue, en passant par les
maquereaux et maquerelles gravitant dans l'orbite des nantis, jusqu'à
ces nouveaux riches dont la voracité et l'arrogance n'ont pas de
limite. Tous ceux qui se croient au dessus des lois.
Lob et ses adjoints poursuivront leurs recherches
sur des pistes qui sentent la mort, souvent terrorisés, encore plus
souvent menacés, victimes potentielles d'un système que personne
ne contrôle plus.
C'est dans cette boue faite de corruptions
et de meurtres, que les policiers finiront par trouver un début
de vérité qui ressemble furieusement à un ticket sans
retour pour l'enfer.
Court roman d'une force peu commune, Morituri
est raconté à la première personne et au présent,
procédé renforçant le réalisme de l'histoire
vécue par Llob. S'y ajoute le ton d'écriture adopté
par Yasmina Khadra qui est direct et sec, personnel par moment, mais juste,
écriture qui souligne avec vigueur et économie la réalité
de certaines scènes.
Un ton mordant et dur qu'on n'a plus entendu
depuis longtemps dans la littérature noire francophone.
Tous ces éléments se focalisent
pour mettre en scène le commissaire Llob, le dernier des Justes,
personnage complexe, marqué par ses faiblesses, noyé de cynisme,
père de famille ordinaire, homme aux idéaux bafoués,
flic résigné et révolté... loin des clichés
du polar.
Llob est sans doute aussi le dernier
représentant de la littérature "hard-boiled" (=dure), par
son discours agressif, direct, cynique et réaliste, présent
dans tout le roman.
Le récit n'est pas décrit uniquement
au travers du comportement de Llob (comme ce fut le cas dans nombre de
romans américains du même régistre) mais aussi par ses courtes
digressions "internes", sortes de réflexions qui lui traversent
l'esprit pour mieux cerner le personnage qui se trouve devant lui, se rappeler
la vérité sur certains événements du passé,
voire décoder certaines péripéties. Le tout formant
en permanence un constat à chaud, direct et poignant.
Le désespoir inéluctable qu'on
devine dans le personnage de Llob ne fait que renforcer la noirceur de
certains épisodes, proches du nihilisme, reflets d'un monde sans
issue, où les cadavres d'enfants égorgés font partie
d'un quotidien à l'horreur banalisée.
Le décryptage de la réalité
algérienne auquel se livre Yasmina Khadra, sous les éclairages
fournis par le cynisme et la révolte de Llob, nous donne un roman
dur, violent, d'une noirceur profonde aux forts relents pessimistes.
Morituri nous fait toucher du
doigt le trio le plus diabolique inventé par l'humanité:
le pouvoir, la corruption et le meurtre. Sans oublier son immonde venin
: l'argent.
Un constat et un cri.
Un grand roman noir !
EB (juin 2003)
(c) Copyright 2003 E.Borgers
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