FRANÇOIS GUÉRIF
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De la passion du cinéma à celle du roman noir, François Guérif est
devenu un incontournable du paysage éditorial français, section roman noir
policier.
Par son travail de pionnier face au cinéma policier américain
dans lequel il détecta très vite que nombre de ces films « policiers » modernes étaient les
héritiers directs du film noir classique, leur filiation. Et ce sera ensuite, avec
obstination, qu’il voudra mettre en lumière l’admirable richesse d’une littérature
qui, si elle est par moment intimement liée au cinéma, a son existence propre
et des auteurs qu’on ne peut ignorer. D’abord penché sur ces romans américains
oubliés et jamais traduits en français, il deviendra, au fil de sa carrière
liée à l’édition, un découvreur de vrais talents et de quelques uns des plus
grands noms du roman noir contemporain. Américains et autres. Charles Willeford,
James Ellroy, David Peace, Dennis Lehane mais aussi Paco IgnacioTaibo II et Janwillem Van de Wettering. Pour n’en citer que quelques uns des plus connus. Découvertes qu’il
révèle au public francophone, le plus souvent dans des traductions mieux
soignées que ce qui se pratiquait dans le milieu de l’édition de romans
policiers en France.
Depuis 1986, son aventure éditoriale est intimement associée
aux Editions Rivages, pour en devenir le bras défenseur du roman noir.
Avec
prestige et succès. Monsieur Rivages/noir.
J'ai rencontré François Guérif dans le cadre
du festival TOTAL POLAR 2008, à Bruxelles, et il a
bien voulu répondre à mes questions.
E.Borgers
février 2008
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EB
On vous présente souvent comme éditeur. Si on applique le
sens anglais à ce mot alors oui, c’est une affirmation qui se justifie puisque, sauf erreur de ma
part, vous étiez et êtes essentiellement un directeur de collections, fonction
que désigne le mot anglais
« editor ».
Mais vous n’étiez pas éditeur au sens français du terme,
c'est-à-dire celui qui investit financièrement dans l’édition de livres et en
gère les revenus.
François Guérif
Oui, c’est vrai, mais j’ai été aussi éditeur au sens français
du terme, pendant deux ans (dans les années 1978-80) avec une maison qui s’appelait Guénaud, pour
l’association Guérif – Naudon. Moi, Guérif, le deuxième étant mon beau-frère.
Comme c’était le cas avec d’autres librairies en France, on s’était dit qu’on
allait faire une modeste maison d’édition. On était très mal distribués…
EB
A ce moment-là, vous étiez déjà libraire ?
FG
Oui. Donc un libraire éditeur, comme il y en avait pas mal à
l’époque, et on a publié cinq livres : James Cain, Ross Mac Donald, Chester
Himes (Qu’on lui jette la première pierre) et deux livres de science fiction.
La maison a été rachetée par Clancier, et c’est devenu
Clancier-Guénaud ; j’y avais une collection qui s’appelait « Polars »,
dont le premier publié était un Léo Malet (Le dernier train pour Austerlitz -
1980). Puis il y a eu la
collection
« Red Label » et ses vingt-cinq titres et
après j’y ai continué ce que je faisais
déjà avant :
Fréderic Brown, etc.
Pour répondre à votre question : j’ai toujours été
directeur de collections, sauf avec Guénaud, où cette fois-là, sur cinq livres,
j’étais coéditeur.
EB
A vos débuts dans l’écriture, vous m’aviez toujours apparu
comme quelqu’un qui s’intéressait plutôt au cinéma. C’était une impression
personnelle, mais en fait vous avez toujours continué, puisque même aujourd’hui
vous publiez encore de temps en temps des livres consacrés au cinéma, tel le
récent "Mitchum". Et d’autres.
Qu’est-ce qui vous a orienté vers le polar : c’était
suite à une opportunité ou un goût personnel ?
FG
En fait tout est lié. J’ai
souvent dit, et c’est vrai, que c’est le cinéma qui m’a amené au roman noir. Je
voulais être metteur en scène, j’ai même fait une Ecole de cinéma.
EB
Votre formation de base c’est l’Ecole de cinéma ?
FG
J’ai fait deux choses : l’Ecole de cinéma qui s’appelle
le Conservatoire Indépendant du Cinéma. Je suis d’un milieu modeste, un père à
la RATP et une mère vendeuse, ce qui explique pourquoi ce n’est pas la Haute Ecole de cinéma qui fut
choisie, et j’ai payé toutes mes études en étant pion. J’ai fait, en
plus, des études classiques d’anglais à l’Université, avec un doctorat de
traduction. Ce parcours me menait vers l’enseignement, mais une fois diplômé,
après deux mois, je me suis rendu compte que je n’étais pas fait pour ça. Je
n’avais ni le don ni le talent nécessaires pour cette profession. C’est pour ça
que j’ai ouvert une librairie, et je l’ai, dès le début, axée sur le roman noir
policier. Mais cet amour du roman noir m’était venu par le cinéma, via les
grands films noirs et autres films policiers. La librairie s’est ouverte en
1973 (Le Troisième Œil, à Paris).
EB
Donc il y avait déjà
eu aussi les grands films noirs français…
FG
Oui, oui. Et à l’époque vous aviez des critiques qui
s’appelaient Claude Chabrol, François Truffaut, et d’autres qui écrivaient dans
des revues
EB
Comme les « Cahiers du cinéma »…
FG
Oui, et beaucoup d’autres publications….
A la même époque, presque toutes les libraires de Paris
avaient des boîtes exposées à l’extérieur de leur magasin, avec des livres
d’occasion. Ces bouquins étaient souvent des polars. Et je suis arrivé au polar
par eux. Par exemple, je voyais le film « Quand la ville dort » et
tout à coup je trouvais dans ces bacs, le roman avec le même titre de Burnett.
Et beaucoup d’autres.
EB
Avec d’abord le roman américain, de manière générale…
FG
Oui, j’ai commencé par là. Mais j’ai vite corrigé cet
intérêt, car il y avait eu ce chef d’œuvre « Touchez pas au grisbi »
EB
De Jacques Becker
(film sorti en 1954 -Ndlr)
FG
C’était aussi un roman d’Albert Simonin, que j’ai pu
interviewer par la suite.
Mon entrée dans le roman noir c’était donc le roman
américain, mais très vite, il y a eu un corridor français.
EB
Sans oublier qu’on entrait dans une époque exceptionnelle pour le cinéma.
La Nouvelle Vague, en France, sera d’ailleurs souvent
associée au polar
FG
Oui. Chabrol par exemple qui n’a jamais caché son intérêt
pour le polar.
Quand Truffaut décidait de choisir un polar après le
triomphe mondial de « Les 400 coups », c’était un choix esthétique
que de faire « Tirez sur le pianiste ». Quand je l’avais interviewé,
à l’époque, il m’avait dit : « Vous ne vous rendez pas compte ;
avec Les 400 coups je représente la culture française, et tout d’un coup
j’annonce que je vais adapter un roman de Goodis, les gens m’ont dit :
vous êtes fou… vous galvaudez votre talent». Or il semble qu’il ait fait
cette adaptation de Goodis, en réaction à Marcel Camus qui avait eu la Palme
d’or à Cannes pour son « Orfeo Negro », avait déclaré : « Je
suis content d’avoir fait « Orfeo Negro », cela m’a empêché de devoir
faire n’importe quel policier… ».
EB
Il faut dire que dans la tradition des années fin 40 et 50,
il y avait de nombreux films policiers à
la française qui étaient des série Z.
Puis, heureusement, il y a eu la seconde moitié des années 50, avec
l’apparition de vrais metteurs en scène qui ont commencé à faire en France des
films policiers de qualité, voire des chefs d’œuvres.
FG
Oui, mais Georges Sadoul, qui était quand même un ponte du cinéma,
écrivait à l’époque de « Touchez pas au grisbi » : « Quel
dommage qu’un monsieur de la taille de Jacques Becker s’intéresse aux voyous de
Pigalle ».
EB
Il y avait eu « Casque d’Or » avant ça, du même
Becker, un grand film…
FG
Oui mais même alors il avait des positions identique. Sadoul
avait écrit, et on peut le retrouver dans son Histoire du
cinéma : « Comment Jacques Becker peut s’intéresser aux amours
d’une fille de barrière ?... » J’ai toujours retenu cette
déclaration.
EB
Complètement idiot… Mais c’était aussi une époque pleine de
préjugés, dont de nombreux à l’encontre de la littérature populaire et du roman
policier quel qu’il soit…
Vous avez dü, comme moi, vous heurter à ces préjugés dans
votre jeunesse. Ne fut-ce qu’aller voir « grisbi » avec un œil
critique et oser lui trouver des qualités était une position qui mettait
en porte à faux en regard des préjugés imposés aux masses, à l’époque…
FG
Vous avez raison de dire ça, et c’est sans doute pour ça que
j’en ai fit un combat par la suite…
Je suis donc resté ancré sur le polar, en proclamant que
c’était une littérature magnifique et essentielle.
EB
Votre parcours fut donc bien du cinéma au polar…
Votre arrivée chez Rivages, en 1986, pouvait surprendre, à
l’époque, puisque ce n’était pas une maison destinée à publier du roman
policier ou du roman noir.
GF
Après « Red Label » (chez PAC- Ndlr) dont on a
parlé, il y a eu Fayard Noir, puis Engrenage International (chez Fleuve Noir-
Ndlr). A chaque fois il y a eu une vingtaine de titres, puis les maisons ont
arrêté ces collections. Il est vrai que le polar dans l’histoire éditoriale
française subissait l’influence de modes qui le soutenaient, puis d’un seul
coup ça retombait… ce qui expliquait un peu ces événements.
L’histoire avec Rivages,
est inespérée. Le PDG de Rivages,
Edouard Dandris, était également le directeur de la revue
« City »,
tout en étant le directeur commercial du Seuil et avait
commandé un livre sur
Goodis. Ce en pleine poussée du polar revenu brièvement
à la mode par des films
comme « La lune dans le caniveau » et il
m’a demandé de faire des
articles sur le roman noir pour sa revue
« City ». Je lui avais alors
dit que si c’était pour faire le nième papier sur
Chandler et Hammett, cela ne
m’intéressait pas, mais que si je pouvais par contre
parler d’écrivains dont
personne ne parlait, comme Robert Bloch, Pronzini et
d’autres… Il a accepté. Et un an
après, il m’a annoncé
que lui et son cousin, alors à la tête des Éditions Rivages, aimaient beaucoup ça et qu’ils ont
publié un livre de
Joseph Hansen, mais pas dans une de leurs collections existantes,
d’où ils
s’étaient dit qu’il valait mieux créer une
collection de roman noirs et
d’engager un directeur de collection pour celle-ci ; quitte
à engager un
directeur de collection, autant prendre quelqu’un qui
connaît le domaine, et
que, par conséquent ils me proposaient le poste.
Cela peut sans doute vous paraître bizarre, mais j’ai hésité
avant d’accepter. Et c’est finalement grâce à ma femme que je l’ai fait. Pour
moi cela allait être pareil à ce que j’avais vécu auparavant : on va
sortir 25 titres et ça va se terminer.
C’est là qu’elle m’a dit : « Et alors ? Tu en auras
toujours 25 de plus… ». Finalement donc, j’ai accepté.
Mais, il s’est passé la même chose qu’avant : au numéro
20 on s’est retrouvé dans les difficultés financières. Comme ils commençaient à
dire qu’on allait arrêter, je me suis faché tout rouge ! Et c’est là
qu’est arrivé ce dont tout éditeur rêve : un réel succès avec un auteur
comme Ellroy.
EB
Et c’est alors que vous créez la collection
« Thriller », des grands formats, où paraîtra le Dahlia
Noir …
FG
Tout ça m’a donné une respiration financière énorme. Dans la
collection de poche Rivages, j’en publiais deux par mois. Donc deux échecs
commerciaux et tout était compromis et pouvait mettre la maison en danger.
EB
Et à l’époque, quel était le tirage de ces poches ?
FG
On tirait de 6 à 7000 par livre, et c’était toujours en
équilibre. Mais publier Ellroy m’a donné une respiration financière qui faisait
qu’un échec éventuel d’un titre n’était plus quelque chose de grave… De plus,
ce succès a une histoire morale. Quand on m’a proposé Ellroy pour les poches
(la trilogie de Lloyd Hopkins- Ndlr), tout le monde l’avait refusé en France, mon
patron m’avait dit « …n’y allez pas, c’est un inconnu, il faut acheter les
trois romans d’un coup, les frais de traduction sont chers, on risque de
compromettre la collection si ça ne marche pas, on prend trop de risques… ».
Mais j’ai insisté en disant qu’il fallait y aller… Et ça a marché.
EB
Parlant
d’Ellroy. Il a annoncé il n’y a pas si longtemps que son dernier roman
de la trilogie « Underworld USA », annoncé depuis plus de deux
ans, allait enfin sortir cette année
(2008) vers avril. Qu’en est-il ?
FG
Son roman est en voie de finition et il l’a promis pour fin
juin à Knopf, son éditeur américain. Et il devrait paraître vers la fin de
l’année aux USA. Moi, je le publierai l’année prochaine.
EB
Que devient le titre de ce troisième volume ? Ellroy a
parlé longtemps de « Police Gazette », mais je ne sais pas s’il l’a
gardé… De toute façon je suppose qu’il y aura « American » dans le
titre français, comme pour les deux précédents ?
FG
Ce titre n’arrête pas de changer. A priori le roman devrait
s’appeler American Madness , en France, mais ce n’est pas définitif, car
décidé il y a si longtemps… De plus l’éditeur américain peut aussi intervenir.
EB
En parlant de Rivages-polar, c.à.d. les deux collections que
vous dirigez (Rivages/Noir et Rivages-Thriller) : que représentent-elles
par rapport à l’ensemble de Rivages ?
FG
Dans Payot-Rivages, donc y compris Payot, les collections polar représentent entre 27 et
30 % de l’ensemble en chiffres de vente. En nombre de titres, je vends de
450.000 à 500.000 exemplaires par an, et régulièrement, de la collection de poche ; une vraie
machine de guerre…
Pour les Thrillers, cela peut plus varier en fonction de ce
qui est publié dans les nouveautés de l’année et la présence d’un
titre-locomotive qui peut représenter à lui seul 60 000 exemplaires, mais
sans cela représente une moyenne de 80 000 par an.
Un Dennis Lehane, par exemple, c’est un top et peut
d’ailleurs faire exploser ces chiffres.
EB
Aux USA, par contre, tous ses livres n’ont
proportionnellement pas le succès rencontré en France, je pense notamment à Shutter Island …
FG
Oui, mais attendez… J’ai dû me battre aussi pour Lehane. Son
premier roman publié en France ne s’est vendu qu’à 2500 exemplaires (Un dernier
verre avant la guerre).
Le PDG de Payot-Rivages m’avait dit un jour :
« Trouvez-moi un autre Ellroy ». Et je lui ai dit que c’était lui,
Lehane. En voyant les premiers chiffres de vente, il rigolait… Mais je lui
disais que je ne savais pas quand cela arriverait, mais que c’était lui, un
écrivain assez génial.
Et…ça a explosé avec Mystic
River , mais
c’était au cinquième livre publié.
C’est donc pas quelqu’un que j’ai été
cherché
pour son succès, mais c’était quelqu’un
qu’on a construit en France. Je sais
que Shutter Island a donné lieu à des discussions, mais pour moi
c’est un livre magnifique, une parabole sur le maccarthysme, un grand livre.
EB
Il est certain qu’on ne pourra jamais prétendre que c’est
mal écrit…
FG
Evidemment. De plus, Lehane est comme Ellroy : des
écrivains qui n’écrivent pas toujours le même livre. Comme me disait Ellroy :
«… je pourrais écrire des Lloyd Hopkins jusqu’à la fin de ma vie, comme fait
un Ed McBain, mais ça ne m’intéresse pas. ». Quand il publie « White
Jazz » et qu’il casse le rythme et l’écriture, il se met en danger.
Pour Lehane, qui après Mystic River quand il
est sur le haut de la vague et qu’il publie Shutter Island , il
sait très bien qu’il se met en danger… Et c’est ce que j’aime bien. C’est une
vraie démarche d’écrivain. Ce ne sont pas des exploiteurs de filon… Lehane
arrête les histoires avec ses deux détectives privés (Kenzie et Gennaro- Ndlr),
car il n’a plus rien à dire sur eux, il en a fait le tour, et ça c’est une
vraie démarche d’écrivain.
EB
Dans votre « cheptel » d’auteurs, on peut sans
doute mettre Ellroy en tête des ventes. Mais quels sont ceux qui suivent dans
le haut de ce classement ? Westlake ?
FG
Le second c’est Dennis Lehane, sans aucun doute.
EB
Malgré sa carrière assez courte chez Rivages ?
FG
Oui mais on assiste au même phénomène qu’avec Ellroy, les
anciens titres se vendent en fonction du succès des plus récents. Mystic
River a fait à l’époque 80 000 exemplaires, et en poche ont doit être à
200 000 exemplaires. Idem pour Shutter Island .
Donc dans le classement on a : James Ellroy, Dennis Lehane,
Tony Hillerman et Donald Weslake.
EB
Et Elmore Leonard ? Il a beaucoup plus de succès aux USA et
y est reconnu des critiques. Evidement c’est un peu plus
difficile, car il a son public à lui d’une certaine
manière.
FG
Oui, il y a de ça. Elmore Leonard est venu chez nous à cause
de Westlake, en fait. Mais il y avait un problème créé principalement par les
agents littéraires américains qui changeaient d’éditeur pour une avance
ridicule, ce qui fait qu’à un moment donné le lecteur ne s’y retrouvait plus,
il avait l’impression de racheter des livres qu’il avait déjà lus. Elmore avait
été publié chez tous les éditeurs : SN, Le Masque, Belfond…
Maintenant, c’est en train de se stabiliser. Mais au début
j’avais expliqué que tout le travail était à
refaire, et j’avais proposé des
« à valoir » assez bas. L’agent
évidemment prétendit que ce n’était
pas acceptable, mais c’est Elmore Leonard qui finalement à
dit « Je veux
être là. Avec cet éditeur. »
Comme Westlake d’ailleurs. Il était assez furieux envers la
SN qui avait coupé tous ses livres et ne voulait en finale plus que travailler
avec moi en France. Et si son agent a d’autres propositions, il m’avertit
aussitôt. C’est une relation de complète confiance…
EB
Ce qui n’est pas toujours le cas avec certaines maisons
d’éditions…
FG
Ben, tiens ! Il y a quelques jours, Hubert Nyssen (fondateur d’Actes Sud –
Ndlr) dans une interview expliquait que son plus mauvais souvenir d’éditeur
c’est le jour où quelqu’un lui a pris Cormac McCarthy… avec un carnet de
chèque… Ce n’est pas à McCarthy qu’il en voulait…
Chez moi, c’est le contraire : un des plus beau jours
de ma vie d’éditeur c’est quand Ellroy a refusé les propositions de Gallimard
et d’Albin Michel, qui étaient des propositions bien plus importantes, mais il
a dit non.
EB
A partir de combien d’exemplaires vendus, vous considérez
qu’un titre est un succès ?
FG
Il y a d’abord à partir de combien, on ne perd pas d’argent,
c’est le point mort…
EB
Qui est le point d’équilibre, le « break even
point »…
FG
Ce point, pour les grands formats, c’est 2500 exemplaires.
En poches, 3500.
Mais ce sont des moyennes, car même en poche certains livres
sont bien plus gros que les autres, d’où
les frais de traductions variables. Le prix que nous coûte un livre peut fort
varier.
Mais on parle d’un succès à partir de 10 000 pour les
formats poche. A partir de 7000 pour les grands formats.
EB
Parmi les auteurs qui n’ont pas marché, vous avez un regret
marqué pour l’un deux ?
FG
Oui, et même pour plusieurs évidemment.
Mais il y a un auteur qui n’a jamais percé, et c’est
dommage, parce que c’et un grand. C’est
l’Américain Jack O’Connell. J’ai publié
B.P. 9 , Porno Palace , Et le verbe s’ést fait
chair . Je trouve que c’est un auteur magnifique. Il continue d’écrire
grâce au soutien d’Ellroy. Il voulait abandonner, et c’est Ellroy qui
l’encourage. Mais O’Connell n’est pas du tout reconnu.
EB
Et David Peace ? Je le considère personnellement comme
un des très grands auteurs et ce depuis ses débuts de romancier noir. Bien que
je sais que ce genre d’appréciation ne fait pas l’unanimité… combien de fois
n’ai-je pas du littéralement batailler pour qu’au moins on lui reconnaisse ses
qualités de grand écrivain… Pour moi c’est
votre découverte la plus pointue de ces dernières années.
FG
Je suis bien d’accord avec vous.
David Peace, ça commence à marcher, et il fait une percée
avec son dernier roman publié: Tokyo année zéro (voir analyse
dans le chapitre Livres de Polar Noir-), soutenu par une grande partie de la critique. Ce qu’on est
pas tout à fait arrivé à faire avec Daniel
Woodrell, et pas du tout avec O’Connell , on voit que cela se dessine pour
Peace avec son dernier roman. Nombre de critiques qui n’étaient pas favorables
commencent à se rendre compte qu’ils avaient peut-être fait erreur…
Et, d’accord avec vous, cet auteur c’est une grande
découverte…
EB
Un des grands auteurs, au potentiel énorme, comme le révèle
son roman sur la grande grève anglaise des années 80 : GB 84 .
FG
Dont le potentiel va encore se développer, sans aucun
doute ; il suffit de voir son roman sur Tokyo.
EB
L’essentiel de
vos publications chez Rivages sont des romans
traduits. Vous publiez aussi, bien évidemment des originaux, ne
fut-ce que par les
romans français, mais il semble que vous publiez aussi des
« originaux » anglais, par là je veux dire
que c’est la première
édition du roman, l’édition originale, avant
même qu’il ne paraisse en anglais.
Comme par exemple le roman de Cornelius Lehane, un auteur qui m’a
expliqué que vous aviez été le premier
à accepter
le roman, alors qu’il ne trouvait personne pour le faire aux USA.
FG
C’est exact. Il n’avait pas d’agent à l’époque et il était
venu me trouver avec son livre. J’ai acheté le manuscrit et plus tard il a eu
un agent qui m’a fait parvenir le manuscrit modifié. Mais j’ai refusé, car les
modifications, non seulement n’apportaient rien, mais au contraire affaiblissaient.
Et j’ai donc publié son manuscrit original.
J’ai aussi publié Jim Nisbet qui n’est pas publié aux USA.
Mais je publie aussi parfois des livres traduits de
l’anglais qui paraissent d’abord chez nous, donc avant qu’ils ne soient publiés
en anglais. Dans Rivages/noir, pour les bibliophiles, il y a un certain nombre
d’ouvrages en publication originale, en première édition Ce fut même le cas
pour « White Jazz » d’Ellroy, et ici aussi, la version anglaise
diffère car ils lui ont fait modifier certaines choses. Crimes en
série aussi, c’est une édition originale. Comme Cornelius Lehane dont
nous avons parlé.
Il y a aussi la saga de Robin Cook et de Cauchemar
dans la rue . Nous avions publié la traduction française
et il n’y avait pas de publication
du roman en anglais. Sauf beaucoup plus tard, l’année
dernière, mais les Anglais publièrent le brouillon
anglais de ce roman, avec des morceaux repris
de notre version française, rebidouillant le tout!!! Et ils ont
le culot de
dire qu’ils ont publié, eux, le manuscrit d’origine.
Malheureusement la version
définitive du manuscrit anglais de Robin Cook que nous avions
traduite et
publiée, n’existait plus, on ne le retrouvait plus. Et
maintenant les Anglais
prétendent qu’ils ont publié l’original et
pas nous… C’est de la mauvaise foi,
de la manipulation littéraire. (en anglais, Robin Cook est publié sous le
pseudo de Derek Raymond - Ndlr).
EB
Assez curieusement il y a un regain d’intérêt pour Robin
Cook -Derek Raymond aux USA, actuellement. Cela fait partie d’ailleurs de leur
redécouverte du roman noir…
FG
C’est Charles Willeford, comme critique dans un journal
américain, qui a le plus fait aux USA, à
l’époque, pour faire connaître Robin Cook, publié là-bas sous le nom de Derek Raymond.
EB
Y a- t-il des critères spécifiques pour qu’un livre publié
dans vos grands formats passe ensuite en collection de poche ?
FG
Il n’y a pas de critères spécifiques. Tous les grands formats
passent en livre de poche. Sauf un de Barry Guifford, (Babycat face) car
j’estime que je me suis trompé en le publiant.
Mais je tiens compte des opportunités qui induisent la
publication en poche : lorsqu’on publie une nouveauté en GF par exemple. Le
délai est variable pour le passage, et fonction de l’actualité. Et il faut
savoir que le grand format n’est pas justifié par la meilleure qualité d’un
livre ; ce sont les conditions économiques qui en décident, le prix que
nous coûte tel livre ou tel auteur.
EB
En ce qui me concerne, le côté économique qui justifie la
collection Thriller, était évident.
Changeant de sujet, bien que restant dans le domaine de
Rivages-polar, je voudrais examiner avec vous le partenariat que vous avez mis
au point avec les Editions Casterman pour qu’ils publient une nouvelle
collection BD qui s’appellera : « Rivages – noir », et qui
fera appel à des dessinateurs différents pour publier des albums tirés de
romans noirs publiés chez Rivages. Qui a
eu l’idée de ce partenariat ?
FG
L’idée vient à l’origine d’un scénariste, Matz - entre
autres scénariste du
« Tueur », Matz étant le pseudonyme d’Alexis Nolent - qui m’avait
parlé d’aptations en BD de certains Rivages/noir qui auraient pu être
formidables. J’ai trouvé cela une bonne idée, mais en ajoutant que je pensais
qu’il fallait alors une espèce d’autorité morale qui chapeauterait le tout, un
droit de regard. Il y avait eu, auparavant, en BD, des adaptations plus que
malheureuses… d’où je pense qu’il fallait y associer une recherche de la qualité
pour créer une série «Rivages-noir » BD valable.
Et, maintenant on est vraiment ravis des premiers albums
prévus.
EB
Comment sont sélectionnés les titres à adapter ? Il y a
une politique générale, ou bien cela fonctionne autrement ? Je sais qu’il
y avait une liste de titres de romans qui avaient été sélectionnés et proposés
aux auteurs BD.
FG
Oui, au départ on a démarré avec une liste. Puis, par la
suite, il est arrivé ce que je souhaitais.
A priori on pensait même à certains dessinateurs pour
certains titres. Certains trouvaient la suggestion formidable, comme par
exemple Miles Hyman qui adapte Jim Thompson, tandis que d’autres nous
rétorquaient que l’idée leur plaisait, mais pas pour le roman proposé.
Cette liste était donc proposée, mais pas imposée. Et moi,
j’étais plutôt content de ce genre de réactions, car pour garder cette série
vivante et attrayante, il faut que ceux qui y participent aient des envies.
Comme quand Lax a décidé qu’il voulait
adapter Westlake ; il vient d’ailleurs de déclarer au festival d’Angoulême,
qu’adapter Westlake est un des grands moments de sa vie de dessinateur.
Ce qui m’intéresse dans cette collection, c’est qu’une très
grande partie des dessinateurs sont demandeurs.
EB
Il y a aussi Georges Van Linthout…
FG
Oui, qui a fait un superbe travail avec Sur les
quais de Budd Schulberg. C’était
d’ailleurs une idée à lui…C’était son choix.
Souvent nous examinons les premières planches, avec Matz, et
nous essayons d’obtenir que ce soit prestigieux. Je suis très content des
premiers albums. Ils sont prêts (mars 2008- Ndlr) et sortiront bientôt.
EB
Il y en avait quatre de programmés chez Casterman pour
débuter la série…
Le fait d’appeler la collection :
« Rivages-noir » chez cet éditeur de BD, ne vous gêne pas ?
FG
Pas du tout. C’est un formidable hommage à la collection
Rivages, et c’est fait dans un esprit de coédition qui permet une demande
d’exigences…
EB
Ne pas faire n’importe quoi avec n’importe qui, comme on l’a
vu si souvent dans les adaptations « policières » ou noires en BD…
FG
Cela reste évidemment subjectif, mais on vise la qualité,
d’autant plus que c’est le nom de Rivages/noir qui est sur la couverture. Avec
Nolent, je conserve un droit de veto en cas de dérapages. Sinon ce serait une
escroquerie que de dire qu’on dirige une collection, moi et Nolent. Et je tiens
à rendre aussi hommage à Laetitia Lehman qui fait un travail formidable de
suivi et de synchronisation chez Casterman entre les divers participants,
dessinateurs, scénaristes… Et elle nous fourni d’ailleurs aussi des suggestions
bienvenues.
EB
D’une certaine manière, cette nouvelle série BD fera aussi
un peu la promotion de la collection Rivages/noir. Bien que ce ne soit pas dans
le même monde.
FG
Oui, mais ce qu’on espère c’est que, par ce bais, un
certains nombre d’amateurs de BD policières se dirigent vers le roman.
J’ai rencontré plein de dessinateurs à Angoulême (pour moi,
c’était ma première visite à ce festival), des jeunes dessinateurs et des
grands noms comme Giraud, etc... et il n’y en a pas un seul qui m’a dit qu’il ne
connaissait pas Rivages/noir. Cela m’a fait énormément plaisir…
EB
Mon expérience va dans le même sens : tous les bons
auteurs de BD sont des amateurs de polars, et il y a aussi aussi beaucoup d’amateurs de
cinéma parmi eux…
Je suppose que vous allez en profiter pour relancer les
titres qui seront adaptés.
FG
Oui, bien sûr. Par contre, il y a un genre de problème
auquel on se heurte parfois : Westlake, 75 ans, la BD il a vraiment fallu
le convaincre…
EB
Il faut dire également que la BD aux USA n’a pas du tout
l’aura dont elle jouit ici en Europe. C’est considéré comme quelque chose de
tout à fait mineur, et négligeable.
Pour la nouvelle série BD, y-a-t-il un nombre maximum de
titres prévus, pour le futur, un lot, ou
bien cela reste ouvert ?
FG
Non, tant que ça marche on continue. Pour l’instant, de 4 à
6 par an sont prévus, mais ça continuera.
EB
Nous savons que vous publiez encore de temps en temps des
essais ou des biographies, comme celle de Mitchum récemment, mais avez-vous
encore du temps libre pour vous intéresser au cinéma ?
FG
Oui, oui. Bien sûr. Mais c’est surtout en tant qu’amateur.
Et de temps en temps, pour un livre.
EB
Ce que vous écrivez reste souvent dans le domaine de
l’essai.
Et la fiction, cela ne vous a jamais tenté ?
FG
Lorsque j’étais jeune, je voulais écrire de la fiction, bien
entendu. Je ne l’ai pas fait, suite à un choix que je ne regrette pas. Avec
tous les auteurs que je publie, je crois que je ne serais pas crédible comme
arbitre des choix dans les collections que je dirige. Si mon dernier roman
n’est pas bon, de quel droit je refuse celui de X ou de Y ?
Je ne veux pas de ce double chapeau… comme Truffaut qui
disait qu’on ne peut pas être metteur en scène et critique de cinéma. Chabrol à
une attitude similaire, qui va jusqu’à refuser que son ancien bouquin sur
Hitchcock soit republié. Ils ont raison.
Je ne veux pas jouer, derrière mon bureau, au maître de la
classe supérieur à tout le monde.
Mais je me suis rattrapé en publiant sur le cinéma,
certaines biographies, des essais…
EB
Quelque chose en préparation ?
FG
Pour l’instant non. Sauf qu’un éditeur veut republier mon livre sur James Cain, et donc je devrai
le revoir.
Je voudrais refaire un jour Le cinéma policier
français et le compléter. C’est un gros travail, et actuellement la
folie du « droit à l’image » et les droits des reproductions de
photos font que les frais de publication de certains clichés sont démesurés, ce
qui compromet l’économie de livres sur le cinéma- surtout français. Sans compter
que les procès…
Pour la réédition augmentée de mon livre, il faudrait
investir de 20 à 30 000 € pour les photos. Cela devient ridicule.
Quand je republie mon essai illustré sur le cinéma américain
(Le film noir américain , chez Denoel, 1999- Ndlr), je n’ai pas
ces problèmes… et de plus, l’Ambassade américaine me remercie même officiellement
de faire connaître leur culture. En France, on en est loin !
Même Chabrol doit renoncer à publier ses livres sur ses
films pour le même genre de problèmes… c’est dire.
EB
Une dernière question.
Que nous préparez-vous, dans l’immédiat, pour les collections
que vous dirigez ?
FG
On prépare un roman très intéressant d’un Espagnol, un gros
pari car le livre est peut-être difficile à aborder. Mais c’est un roman
magnifique dont le titre est : Les voleurs d’encre. Un très beau titre. C’est un bouquin qui traite du
Quichotte. (« Ladrones de tinta » de Alfonso Mateo-Sagasta, 2004-
Ndlr). Le point de départ nous montre Cervantès
malade qui refuse à son éditeur la suite du Quichotte, et il y aura
pourtant une suite « pirate » du livre qui se publie ailleurs.
L’éditeur de Cervantès, qui tient aussi
une espèce de boîte de nuit de l’époque, envoie un type enquêter. C’est
passionnant, assez érudit, et ça fait
revivre l’ambiance historique avec Cervantès qui est un es personnages du
livre. On y rend compte aussi de l’aspect codé du « Don Quichotte ». Le
roman fait à plus de 400 pages, mais c’est pleinement justifié.
EB
Nous sommes impatients de découvrir ce roman.
Merci à vous François Guérif, d’abord pour votre aimable patience
face à notre curiosité, et ensuite pour toutes les informations que vous nous
avez fournies sur votre passion du polar et votre métier de « passeur de
livres ».
Bruxelles, 23 février 2008 - festival
TOTAL POLAR
© E.Borgers, 2008
|
François Guérif
(photo: E.Borgers)

Revue POLAR Spécial
Réédition Rivages/noir
(n°662 - 2007)

LE FILM NOIR AMERICAIN
François Guérif
(édition de 1986) |