NOUVELLE - |
| François
Barcelo, présenté dans nos page,
nous a transmis une de ses nouvelles en exclusivité pour le Web
et POLAR NOIR.
Prenez Cinq est une vraie nouvelle multimedia, comme vous le verrez, et nous pourrions ajouter: multiculturelle… L’auteur commente son texte de
la manière suivante:
Certes, la nouvelle n’est pas
noire, mais elle est bourrée d’humour, denrée de prédiletion
de François Barcelo.
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| PRENEZ CINQ
de François Barcelo © 2000 François Barcelo |
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J'avais dix-sept ans. J'étais mineur, et il vaut mieux être mineur si on se fait prendre à cambrioler la maison des voisins. Nos voisins s'appelaient Élise et Roch Martin. Ils avaient déjà été victimes d'un cambriolage, à la fin de l'hiver, pendant leurs vacances en Floride. Cette fois-là, avant de partir en voyage, ils avaient laissé la clé de leur maison à mes parents, parce qu'on ne sait jamais. C'est donc mon père qui s'était aperçu du vol en allant faire une des rondes exigées par la compagnie d'assurance. À leur retour, les Martin avaient remplacé leur chaîne stéréo et leur collection de disques, la télé et le magnétoscope. Ils avaient aussi fait installer un système antivol. Mais il nous avaient encore laissé la clé. On a beau faire confiance à la technologie moderne, on ne sait jamais. J'avais donc accès à la clé d'une maison bourrée d'appareils électroniques flambant neufs. C'était tentant, mais il y avait mieux encore. Roch Martin avait expliqué à mon père que si les cambrioleurs coupaient l'électricité de la maison avant d'entrer, l'alerte sonnerait quand même à la centrale du service de sécurité. Le seul moyen pour les voleurs d'empêcher ça, c'était de commencer par couper le fil du téléphone. Un soir, cet été-là, mes parents sont allés à l'assemblée annuelle de la Caisse populaire, au village. J'ai pris dans la remise l'échenilloir à long manche. Je suis passé par le bois derrière nos terrains. Comme ça, personne ne me verrait. La Chrysler des Martin n'était pas devant leur maison. Tout se présentait bien. Couper le fil du téléphone a été facile. Je suis ensuite retourné chez nous. J'ai replacé l'échenilloir à sa place dans la remise. Et je suis reparti chez les Martin, en passant toujours par le bois. Cette fois, j'emportais deux boîtes de carton. Je suis monté sur le perron à l'arrière de la maison, j'ai mis la clé dans la serrure, j'ai poussé la porte. Je suis entré dans la cuisine, j'ai marché jusqu'au salon. Dans une de mes boîtes, j'ai placé le magnétoscope, l'ampli et le lecteur de disques compacts. Dans l'autre, j'ai entrepris de mettre les disques tout neufs des Martin. Pas la peine de choisir. À Montréal, j'aurais au moins huit dollars par disque, peu importe le genre. Lorsque la boîte a été pleine, je l'ai bien refermée. Je l'ai soulevée. Elle pesait une tonne ou presque, mais je n'ai pas eu le temps de la rouvrir pour l'alléger. J'ai entendu des bruits de pneus dans l'entrée. Des phares ont balayé le mur au-dessus de moi. Les Martin étaient revenus! Je n'avais qu'à me sauver par la porte d'en arrière. Mais ce serait difficile avec les deux boîtes. Laquelle choisir? De toute façon, les disques valaient autant que les appareils. Je suis disparu dans la forêt en même temps que j'entendais la voix d'Élise Martin, de l'autre côté de la maison : - Passe-moi les clés. J'ai eu envie d'abandonner la boîte de disques. Mais à huit dollars chacun, ça fait beaucoup d'argent quand on a dix-sept ans. J'ai encore entendu Élise Martin s'exclamer : - Ah non! Ils sont revenus! Je me suis mis à courir. Mais j'ai trébuché sur une racine. La boîte m'a échappé. Je suis tombé par-dessus. La boîte s'est brisée et les disques se sont éparpillés par terre dans le noir. J'ai tendu la main. J'en ai touché un. Il était sorti de sa pochette. J'ai tâté autour, j'ai trouvé la pochette ouverte, et j'ai remis le disque dedans. - Je pense qu'il y a quelqu'un dans le bois, a fait la voix de Roch Martin. Et il s'est mis à éclairer les troncs d'arbre à ma gauche, avec une lampe de poche. - Vas-y pas, c'est dangereux, a ordonné sa femme. Pendant un long moment encore, la lueur a fouillé la forêt. - Y a personne. La lampe de poche s'est éteinte. La porte arrière des Martin s'est refermée. J'ai attendu que les battements de mon coeur se calment. J'ai encore tâté dans le noir. Je ne pouvais pas emporter tous ces disques dans une boîte éventrée. Surtout que je risquais que Roch Martin rallume sa lampe de poche. Il avait peut-être seulement fait semblant de rentrer. Il fallait ramper. J'ai mis entre mes dents le disque que j'avais trouvé. Quand j'ai été sûr qu'on ne pouvait plus me voir de la maison des Martin, je me suis remis à courir, en serrant le disque dans ma main. Rentré chez nous, je suis monté à ma chambre.
Qu'est-ce que j'allais faire de ce maudit disque, que j'aurais dû
laisser dans le bois avec les autres?
Le lendemain, les Martin sont venus nous demander si nous avions
vu quelque chose d'anormal. Mon père et ma mère ont répondu
qu'ils étaient sortis. J'ai expliqué en rougissant que j'avais
passé la soirée dans ma chambre. Personne n'a eu l'air de
s'étonner que je rougisse. Je rougissais toujours quand Élise
Martin était là.
À Noël, mes parents m'ont offert un baladeur pour disque
compact. «Quasiment neuf», d'après mon père.
Avec trois disques - rien que du western - que j'ai détestés
profondément dès la première écoute.
Six ans plus tard, j'avais déménagé en ville
et je suis allé au Festival de jazz. Je m'y connaissais encore moins
en jazz qu'en musique classique. Mais un copain m'avait donné un
billet. Il ne pouvait pas y aller à cause d'une fille qu'il venait
de rencontrer. Comme il n'y avait plus de billet à vendre, il a
dû choisir entre la fille et le concert.
(nouvelle de François Barcelo -toute reproduction interdite sauf aux ayants droit) |
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Mise à jour de cette page: nil
Création de la page: 20 octobre 2000