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RÉDUCTIONNISME,  “HOLISME”, APPROCHE SYSTÉMIQUE ET PENSÉE COMPLEXE

(Leurs conséquences dans la vie quotidienne) *
 

Humberto Mariotti **


Les considérations qui suivent ne visent pas à condamner le réductionnisme,  le « holisme » et l’approche systémique pour exalter la pensée complèxe. Il est clair, néanmoins, qu’en écrivant sur ce thème je fais un choix et j’essaie de le rendre persuasif – ce qui n’implique pas l’inflexibilité, mais plutôt le désir de montrer un certain nombre de conséquences pratiques de ces modalités de pensée et d’inviter à la réflexion. Dans la mesure où il mettra en oeuvre ses propres choix en fonction de ses considérations (surtout si celles-ci conduisent à des actions), le lecteur contribuera à la compréhension de ce sujet dont l’importance dans notre vie de tous les jours est évidente.

Afin d’éviter des confusions, il est important d’éclaircir le sens donné dans cet article aux quatre termes mentionnés dans le titre, un sens qui, d’ailleurs, est identique à celui qui figure dans la majeure partie de la littérature sur le sujet. J’appelle réductionnisme le point de vue classique, consolidé par Descartes, qui divise le tout en parties et les étudie séparément. Par « holisme » j’entends le point de vue contraire, qui s’oppose à l’approche cartésienne et étudie le tout sans le diviser, c’est-à-dire  l’examine de manière systémique. L’approche systémique est une conception fondamentalement “holistique”, présentée en 1950 par Ludwig von Bertallanfy dans sa théorie générale des systèmes. Par pensée complexe, j’entends la proposition d’Edgar Morin, que nous verrons en détail dans ce qui suit.


Toujours en ce qui concerne ces expressions, il existe des variations de terminologie qui, dans certains cas, peuvent conduire à des équivoques. Par exemple, la complexité des systèmes naturels est envisagée par Edgar Morin d’une manière différente de celle que l’on peut observer dans des institutions comme
le Santa Fé Institute aux États-Unis. Dans les travaux d’Humberto Maturana, ce que l’auteur qualifie de “systémique” correspond clairement à ce que Morin qualifie de “complexe”.

Cette diversité est compréhensible. Cependant, en attendant que la terminologie soit unifiée –
si tant est que cela arrive un jour –, il nous faut rester attentifs à cette diversité. Pour ce qui est de la complexité, celle-ci traduit des différences d’approche et de méthodologie, mais n’implique pas nécessairement des désaccords ou des incohérences.

Morin soutient que notre vision est obscurcie par la notion réductionniste de parties isolées et séparées du tout. En effet, l’esprit de notre culture est profondément conditionné à cette manière de penser, ce que j’appelle formatage par la pensée linéaire. Morin ajoute, néanmoins, que lorsque nous entrons en contact avec l’idée de système, cet obscurcissement réductionniste (qui ne voit que les parties) peut donner lieu à un éblouissement « holistique », qui lui ne voit que le tout. Nous sautons d’un extrême à l’autre.

Le point de vue
morinien – la pensée complexe – constitue une autre manière d’aborder la totalité. D’une façon générale, ce qu’il propose c’est la complémentarité et le dialogue  entre les conceptions linéaire (réductionniste) et “holistique” (systémique). Selon Morin, le but qu’il se propose n’est pas de dissoudre l’être, l’existence et la vie dans le système mais de comprendre l’être, l’existence et la vie à l’aide du système. La pensée complexe se fonde sur deux principes (celui d’émergence et celui de contrainte) auxquels, selon les termes mêmes employés par l’auteur, j’en ajoute un troisième (le principe de la complexité du tout).

Le principe d’émergence affirme que le tout est plus que la somme des parties. C’est ce que montre le phénomène des propriétés émergentes. Les alliages métalliques, par exemple, ont des propriétés qui étaient absentes de chacun de leurs composants isolés. Un autre exemple est ce qui se passe quand un groupe se réunit pour discuter un sujet ou un problème donné: il est fréquent que du dialogue qui s’établit surgissent des idées nouvelles auxquelles les participants n’avaient pas pensé avant.

Le principe de contrainte affirme que le tout est moins que la somme des parties. Cela signifie que les qualités et les propriétés des parties, considérées isolément, se diluent dans le système. Elles deviennent ainsi latentes,
virtualisées. C’est ce qui arrive, par exemple, dans un choeur. Pour grandes que soient les potentialités vocales de l’un ou de plusieurs des participantes, ceux-ci doivent les restreindre à ce qu’exige la totalité. Selon Morin, cet aspect, bien que rarement reconnu, est aussi évident que le phénomène de l’émergence.

Le fait que certaines propriétés ou qualités des parties soient
devenues virtuelles au bénéfice du tout caractérise une répression, une restriction ou une inhibition exercée par celui-ci – le tout – sur celles-là – les parties.  Ce phénomène a lieu dans toute relation organisationnelle. Autrement dit, afin que le tout puisse exister en tant que tout, il lui faut s’imposer aux parties, qui sont ainsi empêchées d’exercer quelques-unes (ou un grand nombre) de leurs qualités et potentialités. Dès lors, elles deviennent virtualisées, elles entrent en latence. Cette imposition du tout s’exerçant sur les parties est une caractéristique fondamentale des systèmes.

Une autre caractéristique des systèmes est la hiérarchie. Ce terme ne doit pas être pris ici dans son sens familier d’autoritarisme; il indique plutôt qu’un système donné est toujours le sous-système d’un système plus grand et est composé
lui-même de systèmes plus petits. En outre, selon le degré d’inhibition plus au moins élevé de leurs potentialités que le tout provoque en elles, les parties constituantes d’un système sont amenées, les unes plus, les autres moins,  à se spécialiser – toujours en faveur de la totalité. Comme le rappelle Morin, chaque cellule d’un organisme contient l’information génétique de la totalité organique. Mais la plus grande partie de cette information subsiste à l’état virtuel. Seuls sont utilisés les potentiels qui intéressent le système. Dans ce sens, le tout est moins que la somme des parties.

Le principe de la complexité des systèmes affirme que le tout est en même temps plus grand et moins grand que la somme de ses parties.
Les systèmes sont dynamiques, ils sont la source d’échanges incessants avec le milieu. En outre, le rapport entre les deux comportements observés dans les deux principes précédents n’est pas séquentiel mais circulaire et pour cette raison, à un moment donné, on ne saurait déterminer celui d’entre eux qui prédomine.


Virtualisation et répression

La notion du tout qui réprime le potentiel des parties a de vastes conséquences. Prenons l’exemple de ce qui est arrivé au Mouvement du Potentiel Humain, initiative psychologique et psychothérapeutique qui a prospéré aux États-Unis dans les années soixante. Sans se rendre compte, ses membres ont appliqué le principe de contrainte à la lettre et en ont tiré la conclusion suivante: si les parties (dans le cas, les personnes) ont un potentiel réprimé/virtualisé, il faut l’actualiser.

À première vue, ce raisonnement semble évident et sans faille. Pourtant, comme il s’agissait d’un mouvement systémique, le Potentiel Humain a commis les deux erreurs fondamentales de la théorie des systèmes signalées par Morin dans un autre contexte.
La première a été de remettre en question le réductionnisme et de proposer le “holisme”: alors qu’elle cherchait à dépasser le réductionnisme, la théorie des systèmes a fini par remplacer la réduction aux parties par la réduction au tout. La deuxième erreur a été d’ignorer le désordre et les antagonismes qui existent dans tout système.

L’approche systémique ne tient compte que de l’harmonie, de la synthèse fonctionnelle contenue dans le tout. Mais elle ne prend pas en considération que cette synthèse se fait au prix de répressions et d’antagonismes. Un système n’est pas seulement harmonie. L’harmonie systémique repose sur le conflictuel et la discordance, qui font eux aussi partie du système et y restent à l’état latent.
Bertalanffy a certes reconnu qu’un système se construit au prix des antagonismes entre ses parties, mais il ne s’est pas étendu sur ce point. Il s’est concentré sur l’idée de totalité. Un système n’est ni harmonieux ni discordant: il est les deux en même temps – il est complexe. C’est pourquoi Morin soutient que le système est le concept clé de la complexité. Il ne saurait être réduit à ses unités élémentaires, ni à des concepts simplificateurs ni à des lois générales. D’un autre côté, on ne peut pas tout réduire au système.

Mais, c’est justement ce qu’ont fait certains secteurs du Mouvement du Potentiel Humain. L’idée de libérer inconditionnellement ce qui était réprimé (actualiser le potentiel humain) est une idée systémique, et donc limitée, car elle ignore la complexité des phénomènes naturels.
Certes, les potentiels doivent être actualisés dans la mesusre du possible. Il n’en reste pas moins que, dans un système, chaque circuit de croissance est toujours contrebalancé par un circuit d’équilibre qui tend à la limiter dans sa progression.

Voilà pourquoi si les potentiels doivent être actualisés, il y a un prix à payer: si les parties appartiennent nécessairement à un tout, l’actualisation de leurs latences ne peut se poursuivre au-delà du point où ces latences les feraient discorder du tout.
Une partie qui croît sans limites, qui se distingue excessivement par rapport au tout finira par lui porter préjudice. La croissance incontrôlable d’une tumeur maligne en est un exemple.

L’autre extrême correspond à la soumission excessive des parties au tout, dans une espèce de « re-liaison dionysiaque ». Comme nous l’avons déjà dit plus haut, certains secteurs du Mouvement du Potentiel Humain sont tombés dans cet excès. Le résultat fut la déplorable « festivisation et carnavalisation » de plusieurs de ces thérapies – notamment les thérapies corporelles, comme la
néo-reichienne –, phénomène  qui a attiré un grand nombre de charlatans et les a fait proliférer. Nous le savons tous, de telles exagérations ont considérablement nuit à cette importante approche thérapeutique. Dans l’exemple en question, comme en tant d’autres, la libération sans mesure ni discernement de ce qui était réprimé a conduit à l’aliénation.

Par ailleurs, la répression exercée par le tout sur les parties n’est pas toujours bonne pour les deux côtés. L’exemple de l’ancienne Union soviétique illustre particulièrement cette observation: il révèle que si la répression – et la
virtualisation des potentiels qu’elle entraîne – est excessive, la totalité finit par se transformer en totalitarisme, ce qui tôt ou tard finira par détruire le système. Les événements historiques en ont témoigné.

Ainsi,
l’aliénation peut provenir d’un excès d’individualisme ou d’un manque d’individualité – cas du “holisme” dans son versant mystique. D’un côté se situent les “hommes pratiques” et excessivement dépendants de l’ego. De l’autre, les “maîtres spirituels” et “sans ego”.  Sur ce point, il convient de se rappeler que transcender l’ego ne signifie pas l’annuler mais dépasser son insécurité et sa fragilité tout en conservant ce qui le rend indispensable à la réalisation des activités concrètes du quotidien. À titre d’exemple, les auteurs citent des personnes remarquables comme Thérèse d’Ávila, Bouddha et Platon. J’y ajoute Gandhi.


Organisation et anti-organisation (culture et contre-culture)

Morin soutient que toute relation organisationnelle (tout système) inclut et est source à la fois d’antagonismes et de complémentarité. Cela veut dire que le système n’est pas seulement parties ni seulement tout: il est une interrelation complémentaire. Comme nous l’avons déjà vu, les modes patents d’expression d’un système donné mettent en état de latence les forces contraires à cette expression. Si ces forces antagoniques n’étaient soumises à aucune répression, elles finiraient – pour employer les mots utilisés par Morin – par devenir anti-organisationnelles, donc menaçantes pour l’existence même du système. C’est le cas, par exemple, du terrorisme et des groupes de pression qui font appel à la violence.

Selon Morin, tout système a un visage diurne, qui est agglutinant et organisationnel, et un visage sombre, nocturne, qui s’oppose au premier. L’unité complexe du système établit cet antagonisme en même temps qu’elle le réprime. C’est  ce qui se passe, au niveau institutionnel, dans les cas des cultures patente et latente des groupes, institutions et organisations.
La culture patente représente le visible, l’explicite, le jour sous lequel la culture entend être vue, sa persona. Dans une entreprise, par exemple, celle-ci correspond aux installations, au mobilier, à la façon dont les personnes s’habillent et parlent, etc. La culture latente abrite l’aléatoire, l’incertitude, le conflictuel, la créativité réprimée. Mais elle occulte aussi le potentiel pour que la créativité s’épanouisse.

S’agissant du système, la force qui exerce cette répression est appelée rétroaction négative.
Reprenons l’exemple classique du réfrigérateur. La température interne est programmée pour se maintenir à environ quatre degrés centigrades. Lorsqu’elle monte au dessus de ce niveau, la chaleur déclenche le thermostat et le moteur se remet en route, ce qui permet de rétablir le palier thermique programmé. Dans cet exemple, le potentiel des températures les plus élevées ne peut dépasser quatre degrés. Au dessus de ce point, la rétroaction négative déclenche le thermostat. 

Le rôle de ce dernier est de maintenir la variation (l’actualisation du potentiel) dans les limites de ce qui a été préétabli.
À partir de là, il tend à la réprimer – mais c’est grâce à cette répression que le système continue à fonctionner. Pour ce qui est de la société, Freud avait déjà affirmé dans son célèbre essai L’avenir d’une illusion, que la civilisation se fonde sur le renoncement aux désirs pulsionnels ou, en d’autres termes, qu’il n’y a pas de civilisation sans répression des instincts des individus.

Selon Morin, l’antagonisme organisationnel/anti-organisationnel constitue le noyau même des sociétés humaines, dans lesquelles complémentarités et antagonismes oscillent sans cesse entre les actualisations (réalisations du potentiel) et les virtualisations (répression
s du potentiel). Dans des conditions idéales, la culture prédominante (la culture patente à des moments historiques donnés) et la contre-culture (la culture latente à ces mêmes moments) devraient se trouver dans un mouvement circulaire tel qu’il maintiendrait le conflictuel à des niveaux moins traumatiques. Autrement dit, la société devrait traiter plus habilement le désordre et l’incertitude.

Mais l’expérience montre que ce n’est pas ce qui est arrivé au cours de l’histoire. Ce que l’on peut observer c’est que, par intervalles, les cultures sont surpassées par des contre-cultures qui prennent leur place et, sans plus attendre, commencent à agir exactement
de la manière qu’elles condamnaient tant chez celles qui les avaient précédées – à commencer par la violence. Ce mouvement pendulaire ne sera jamais dépassé tant que demeurera le formatage de notre culture par la pensée linéaire, ce qui d’ailleurs transparaît fidèlement dans le mouvement pendulaire – ou le réductionnisme ou le « holisme ». Tous les deux promettent des certitudes. Tous les deux évitent le face à face avec l’incertitude.


La quête des certitudes

L’être humain aspire aux certitudes. Nous voulons tous aller au “ciel”, que ce soit le ciel mécanique de la science ou le ciel mystique de la totalité. D’où le grand succès auprès du public des grands idéaux qui promettent la tranquillité. C’est aussi la raison pour laquelle le “holisme”, aussi bien que le réductionnisme (dont, en ce sens, le “holisme” est une variante), sont des choix qui peuvent, à la limite, conduire à l’ aliénation.

Tout cela est évident et compréhensible.
Tout au long de notre vie, nous nous efforçons au maximum de réduire les variables et d’augmenter ce que nous appelons les constantes. Cependant, il nous faut comprendre qu’il y a une limite à l’acquisition de certitudes. Vouloir à tout prix la dépasser finit par nous transformer d’une part en personnes mécaniques, froides, habituées à la quantification, et d’autre part en personnes pour qui la réalité concrète n’est rien de plus qu’un détail gênant.

Quel que soit le cas, ce qui est fondamental dans notre vie – l’aléatoire, le conflictuel et la certitude de la finitude – ne change pas.
Ces variables prennent leur source dans ce que l’on appelle “les données de l’existence”: peur de la liberté, peur de la mort, isolement existentiel et sensation que la vie n’a pas de sens. Pour aborder ces données, être réductionniste ou être “holiste” peut représenter des attitudes nécessaires – mais elles ne sont pas suffisantes à elles seules. Il faut apprendre à les envisager dans leur complexité.

Un autre exemple de la frustration dans la quête des certitudes est la manière dont l’approche systémique est habituellement présentée aux entreprises du monde entier.
Il s’agit là d’une distortion qui se manifeste chaque fois que cette approche est comprise et appliquée sans qu’il soit tenu compte de l’idée de complexité.


Comme on le sait, la méthodologie qui règle l’emploi de cette manière de penser a été définie en termes de modèles dits archétypes de l’approche systémique. Ces archétypes se sont indubitablement avérés utiles pour résoudre certains problèmes. Cependant – et contrairement peut-être aux intentions de leurs créateurs – ils sont employés de la manière erronée que nous avons déjà mentionnée, discutée et exemplifiée dans cet article: la réduction des phénomènes à la totalité – ce que l’on appelle “systémisme réductionniste” ou simplificateur. On imagine qu’un système n’est rien d’autre qu’un ensemble de parties interdépendantes et que leur somme est plus que le tout.

Quand les auteurs se réfèrent à la compléxité systémique on perçoit clairement qu’ils la confondent avec la complication. Cette erreur tient au désir pressant de simplifier, de tout réduire à ce qui est purement opérationnel. Au lieu d’une complexité à comprendre et à travailler, on pose une complication à simplifier.

Dans ce contexte, l’approche systémique est finalement utilisée pour produire des résultats linéaires. C’est ce qui arrive non seulement lorsqu’elle est réduite à une seule dimension, comme nous l’avons déjà signalé, mais aussi lorsqu’elle est présentée comme un « plus compétitif » – quelque chose de plus fréquent qu’on ne l’imagine. En somme : dans nombre de cas, les archétypes sont commercialisés comme des “outils de changement” purement mécanico-productivistes. C’est-à-dire que leur emploi, s’il est nécessaire, n’est pas suffisant. Le dénouement est prévisible : la méthode est transformée en mode, banalisée et, finalement, vidée de son contenu. Voilà encore un des innombrables aspects du formatage de l’esprit de notre culture par la pensée linéaire.
 

Nous avons déjà vu que nous pouvons certes nous transformer en personnes froides et “mathématiques” ou distantes et “métaphysiques”, mais notre insécurité existentielle fondamentale ne disparaît pas pour autant. Dans bien des cas, elle peut même augmenter. Cette constatation peut nous conduire à de grandes frustrations. Il nous faut comprendre cette limitation – et d’autres encore – et les intégrer dans notre vie pour que nous ne finissions pas par les projeter sur les autres, par leur en faire porter la culpabilité, pour n’avoir pas nous-mêmes réussi à les éliminer.

Cette circonstance peut nous conduire (et elle nous a déjà conduit : il suffit, pour le constater, d’observer le cours des événements) à deux attitudes principales. La première est de mépriser nos semblables au point de désirer régner sur eux, et exercer sur eux nos pouvoirs de “maîtres spirituels”. Une des propositions de ceux qui se prétendent “maîtres spirituels” est précisément celle-là : ne pas montrer ses pouvoirs sauf en cas de nécessité, et le faire toujours dans l’intention d’aider les autres.
Il s’agit, bien sûr, de suivre le principe “se réserver le savoir pour s’assurer le pouvoir”. Entretenir le mystère confère du pouvoir. C’est la stratégie de base de tous les ésotérismes – y compris l’ésotérisme scientifique.

Dans un autre régistre, cette attitude engendre la
politique d’assistance et le paternalisme typiques des oligarchies politiques. Le mécanisme de fond reste le même: feindre d’aider afin de mieux contrôler. Le cours des événements le montre : le mépris d’autrui fait comme quoi celui-ci est exclu de la société. C’est ce qui est fait à l’égard des “sous-développés”, des “non-compétitifs” et des “lents” en général. C’est par ces attitudes – et d’autres du même genre – que le désir d’aller au ciel peut nous conduire (de notre vivant) à l’enfer .


Résistance au formatage

Si les conséquences de l’aliénation sont pratiques, comme nous venons de le voir, nous ne pouvons pas y faire face en les réduisant au concret ni en les rendant métaphysiques. On le sait bien, les difficultés qu’implique la réforme de la pensée linéaire qui prédomine actuellement dans notre culture sont immenses. Peut-être la difficulté majeure tient-elle à notre incapacité à la comprendre et à la mettre en pratique. Jung disait que rien ne nous assure que notre cerveau ait déjà atteint tout le développement dont il est capable. Morin dit la même chose, d’une manière plus incisive: d’après lui, nous sommes encore à la préhistoire du développement de notre conscience/intelligence.

Mon idée de formatage de l’esprit de notre culture par la pensée linéaire (qui correspond, dans une grande mesure, à ce que Morin appelle imprinting) peut conduire à d’autres raisonnements. Comme on le sait, il existe des personnes qui résistent naturellement à l’imprinting. Ce ne sont pas nécessairement des génies : nombre d’hommes et de femmes ordinaires ont cette caractéristique, sans même s’en rendre compte. La réunion de ces personnes en réseaux de conversation contribue à former des points de résistance qui, semble-t-il, tendent à s’élargir et s’orientent vers la formation d’une masse critique qui pourra par la suite produire des changements collectifs du comportement.

Tout au long de l’histoire, ces réseaux ont été réprimés. On a essayé, par de nombreux moyens, de les isoler par un grand cordon sanitaire de surveillance ou un “contrôle cognitif”, et la situation n’est pas différente de nos jours. Non sans une certaine exagération, d’aucuns ont identifié des foyers de cette surveillance à l’intérieur de l’Université (ou, du moins, dans certains secteurs de celle-ci), dans ce qu’on appelle la communauté scientifique, dans le monde de l’entreprise, dans la presse, la politique – enfin, dans toutes les institutions qui soutiennent et sont soutenues par l’économie officielle qui, comme on le sait, est essentiellement tournée vers la pensée linéaire.


Tout dernièrement, dans des textes écrits par des journalistes politiques et économiques, on a vu apparaître des expressions telles que “risque systémique” et autres, similaires. Il est peu probable que leurs auteurs aient une notion suffisante de l’approche systémique et de la richesse d’implications qu’elle comporte.
Le contraire aussi peut être vrai. Mais force est de constater que cette expression, auparavant totalement absente de leur discours, commence peu à peu à être employée. Cela suggère que ces journalistes doivent être renseignés, autant que faire se peut, sur les possibilités de l’horizon qu’ils commencent à entrevoir.


L’Humanitaire (qui s’appelle au Brésil le “Troisième Secteur”) est l’un des champs d’action sociale les plus favorables aux réseaux de conversation susceptibles d’aider à former une masse critique en faveur de la pensée complexe. Il comprend les domaines sociaux dans lesquels se réalisent des services communautaires et où prédomine l’économie dite “sociale”, qui comporte, par exemple, des services faits par des bénévoles et des formes de rémunération non-financière. À côté de celui-ci, le Premier (gouvernement) et le Deuxième secteurs (univers des entreprises) sont régis par l’économie de marché, donc par la pensée linéaire. Même si l’on tient compte de toutes les difficultés, erreurs, mauvaises interprétations et autres problèmes, c’est dans le “Troisième Secteur” que l’on peut observer des conversations d’un type différent des modèles habituels.

Cet exemple montre pourquoi la résistance à l’imprinting doit s’exercer sur le plan pratique, immanent, c’est-à-dire dans les activités de tous les jours, y compris (et surtout, peut-être) dans la sphère politique. La vie de Gandhi en est un témoignage éloquent et expose de manière poignante les difficultés qu’implique ce projet. De toute façon, quand j’emploie le terme “immanent” je veux dire que, dans une certaine mesure, les dieux sont aussi parmi nous : ils font partie de notre individualité et émergent de nos contacts avec nos semblables. Cela équivaut à suggérer que le sacré est aussi présent dans la nature, comme le disait Gregory Bateson, et non exclusivement dans un empyrée que seule “la réalisation spirituelle” nous permet d’atteindre.


Points-leviers

Nous savons que, dans les systèmes, il y a certains “points” dont la mobilisation peut entraîner des changements significatifs. Beaucoup de ces changements peuvent survenir en un court laps de temps, d’autres peuvent même être instantanés. Il s’agit de points où les potentialités des parties sont virtualisées, réprimées : ces points sont appelés “points-leviers”. Ils sont situés dans les parties cachées du système, dans sa “culture latente”. Il importe d’apprendre à les repérer si nous voulons en savoir plus sur l’univers des systèmes et la façon de les aborder. Mais il est aussi indispensable de garder à l’esprit qu’il ne suffit pas d’identifier ces points-leviers. Ils sont seulement une porte qui s’ouvre sur l’apprentissage de la complexité du monde naturel.

Cet apprentissage nous évite d’imaginer que les solutions qui nous semblent évidentes sont toujours les plus appropriées. Il nous permet de savoir jusqu’à quel point on peut aller sans traumatiser inutilement les systèmes, ce qui est particulièrement important quand nous avons affaire à la nature. Comme le dit Morin, le tout inclut l’organisation (qui, de son côté, inclut les antagonismes), et il ne fonctionne comme tout que si les parties fonctionnent comme parties. De tels concepts nous amènent à conclure qu’agresser les systèmes peut signifier s’agresser soi-même.


Toutes ces idées sont difficilement compréhensibles dans une culture formatée par la pensée linéaire.
Mais cette constatation ne doit pas nous décourager car l’expérience vient peu à peu et nous montre que le nombre de ceux qui résistent à l’imprinting est supérieur à ce qu’il semblait initialement. L’important est de leur offrir un niveau d’information qui leur permette de choisir les outils épistémologiques qu’ils souhaitent utiliser pour aborder la réalité.


Ainsi, il est fondamental de ne pas considérer la totalité comme “solution finale”, c’est-à-dire comme un but à atteindre, quelque chose vers quoi on doit progresser. Penser de cette façon serait adopter une idée de progrès aussi erronée que celle des Lumières – qui voyaient dans le réductionnisme cette même solution. La réflexion, soutenue par l’expérience quotidienne, montre que la totalité ne peut être mathématiquement correcte, car elle inclut l’incertitude. Elle ne peut être complètement organisée, puisqu’elle comporte le désordre.

Le point de vue de la totalité à lui seul est paradoxalement un point de vue partiel. Un domaine humain où seule la vérité existerait manquerait par la même de véridicité. C’est pour ce motif que Theodor Adorno dit que “la totalité est la non-vérité”. C’est pour cette même raison que Morin dit que la vérité du tout est dans les parties ou passe par les parties. Peut-être s’agit-il là de la différence principale entre totalité et totalitarisme.

Références bibliographiques

ADORNO, Theodor W. Negative dialectics. New York: Continuum, 1973.

BERTALANFFY, Ludwig von. General systems theory. New York: Georges Braziller, 1968.

FREUD, Sigmund. "El porvenir de una ilusión". In Obras completas. Madrid: Editorial Biblioteca Nueva, 1948, vol. 1.

GANDHI, Mohandas K. Autobiografia: minha vida e minhas experiências com a verdade. São Paulo: Palas Athena, 1999.

MARIOTTI, Humberto. Organizações de aprendizagem: educação continuada e a empresa do futuro. São Paulo: Atlas, 1995.

MARIOTTI, Humberto. Autopoiesis, culture, and society. Oikos (Italie) www:oikos.org/maten.htm, 1999.

MATURANA, Humberto, VERDEN-ZÖLLER, Gerda. Amor y juego: fundamentos olvidados de lo humano. Santiago (Chili): Instituto de Terapia Cognitiva, 1997.

MORIN, Edgar. La méthode. 1. La nature de la nature. Paris: Seuil, 1977.

PETRAGLIA, Izabel C. "Olhar sobre o olhar que olha": complexidade, holística e educação. Thèse de doctorat présentée à la Faculté d’Éducation de l’Université de São Paulo, 1998.

YALOM, Irvin D. The theory and practice of existential psychoterapy. New York: Basic Books, 1975.

 

© Humberto Mariotti 2000

* Chapitre du livre Edgar Morin: en rèlient frontières. Passo Fundo, RS: Universidade de Passo Fundo/Editora Universitária, 2005, pp. 129-143.

** HUMBERTO MARIOTTI
est professeur et
coordinateur du Groupe d'Études de Gestion de la Complexité de Business School São Paulo (Brésil).


E-mail : [email protected]

(Traduit du portugais par Lara de Malimpensa)

 


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