|
Les considérations qui suivent ne
visent pas à condamner le réductionnisme, le « holisme » et l’approche
systémique pour exalter la pensée complèxe. Il est clair, néanmoins, qu’en
écrivant sur ce thème je fais un choix et j’essaie de le rendre persuasif – ce
qui n’implique pas l’inflexibilité, mais plutôt le désir de montrer un certain
nombre de conséquences pratiques de ces
modalités
de pensée et d’inviter à la réflexion. Dans la mesure où il mettra en oeuvre ses
propres choix en fonction de ses considérations (surtout si celles-ci conduisent
à des actions), le lecteur contribuera à la compréhension de ce sujet dont l’importance
dans notre vie de tous les jours est évidente.
Afin d’éviter des confusions, il
est important d’éclaircir le sens donné dans cet article aux quatre termes
mentionnés dans le titre, un sens qui, d’ailleurs, est identique à celui qui
figure dans la majeure partie de la littérature sur le sujet. J’appelle
réductionnisme le point de vue classique, consolidé par Descartes, qui divise le
tout en parties et les étudie séparément. Par « holisme » j’entends le point de
vue contraire, qui s’oppose à l’approche cartésienne et étudie le tout sans le
diviser, c’est-à-dire l’examine de manière systémique. L’approche systémique
est une conception fondamentalement “holistique”, présentée en 1950 par Ludwig
von Bertallanfy dans sa théorie générale des systèmes. Par pensée complexe, j’entends
la proposition d’Edgar Morin, que nous verrons en détail dans ce qui suit.
Toujours en ce qui concerne ces expressions, il
existe des variations de terminologie qui, dans certains cas, peuvent conduire à
des équivoques. Par exemple, la complexité des systèmes naturels est envisagée
par Edgar Morin d’une manière différente de celle que l’on peut observer dans
des institutions comme
le Santa Fé Institute
aux États-Unis. Dans les travaux
d’Humberto Maturana, ce que l’auteur qualifie de “systémique” correspond
clairement à ce que Morin qualifie de “complexe”.
Cette diversité est
compréhensible. Cependant, en attendant que la terminologie soit unifiée –
si tant est que cela
arrive un jour
–, il nous faut rester attentifs à cette
diversité. Pour ce qui est de la complexité, celle-ci traduit des différences d’approche
et de méthodologie, mais n’implique pas nécessairement des désaccords ou des
incohérences.
Morin soutient que notre vision
est obscurcie par la notion réductionniste de parties isolées et séparées du
tout. En effet, l’esprit de notre culture est profondément conditionné à cette
manière de penser, ce que j’appelle
formatage par
la pensée linéaire. Morin
ajoute, néanmoins, que lorsque nous entrons en contact avec l’idée de système,
cet obscurcissement réductionniste (qui ne voit que les parties) peut donner
lieu à un éblouissement « holistique », qui lui ne voit que le tout. Nous
sautons d’un extrême à l’autre.
Le point de vue
morinien
– la pensée complexe – constitue une autre manière d’aborder la totalité. D’une
façon générale, ce qu’il propose c’est la complémentarité et le dialogue entre
les conceptions linéaire (réductionniste) et “holistique” (systémique). Selon
Morin, le but qu’il se propose n’est pas de dissoudre l’être, l’existence et la
vie dans le système mais de comprendre l’être, l’existence et la vie à l’aide du
système. La pensée complexe se fonde sur deux principes (celui d’émergence et
celui de contrainte) auxquels, selon les termes mêmes employés par l’auteur, j’en
ajoute un troisième (le principe de la complexité du tout).
Le principe d’émergence
affirme que le tout est plus que la somme des parties. C’est ce que montre le
phénomène des propriétés émergentes. Les alliages métalliques, par exemple, ont
des propriétés qui étaient absentes de chacun de leurs composants isolés. Un
autre exemple est ce qui se passe quand un groupe se réunit pour discuter un
sujet ou un problème donné: il est fréquent que du dialogue qui s’établit
surgissent des idées nouvelles auxquelles les participants n’avaient pas pensé
avant.
Le principe de contrainte
affirme que le tout est moins que la somme des parties. Cela signifie que les
qualités et les propriétés des parties, considérées isolément, se diluent dans
le système. Elles deviennent ainsi latentes,
virtualisées.
C’est ce qui arrive, par exemple, dans un choeur. Pour grandes que soient les
potentialités vocales de l’un ou de plusieurs des participantes, ceux-ci doivent
les restreindre à ce qu’exige la totalité. Selon Morin, cet aspect, bien que
rarement reconnu, est aussi évident que le phénomène de l’émergence.
Le fait que certaines propriétés
ou qualités des parties soient
devenues
virtuelles au bénéfice du
tout caractérise une répression, une restriction ou une inhibition exercée par
celui-ci – le tout – sur celles-là – les parties. Ce phénomène a lieu dans
toute relation organisationnelle. Autrement dit, afin que le tout puisse exister
en tant que tout, il lui faut s’imposer aux parties, qui sont ainsi empêchées
d’exercer quelques-unes (ou un grand nombre) de leurs qualités et potentialités.
Dès lors, elles
deviennent
virtualisées, elles
entrent en latence. Cette imposition du tout s’exerçant sur les parties est une
caractéristique fondamentale des systèmes.
Une autre caractéristique des
systèmes est la hiérarchie. Ce terme ne doit pas être pris ici dans son sens
familier d’autoritarisme; il indique plutôt qu’un système donné est toujours le
sous-système d’un système plus grand et est composé
lui-même
de systèmes plus petits.
En outre, selon le degré d’inhibition plus au moins élevé de leurs potentialités
que le tout provoque en elles, les parties constituantes d’un système sont
amenées, les unes plus, les autres moins, à se spécialiser – toujours en faveur
de la totalité. Comme le rappelle Morin, chaque cellule d’un organisme contient
l’information génétique de la totalité organique. Mais la plus grande partie de
cette information
subsiste à l’état
virtuel. Seuls sont
utilisés les potentiels qui intéressent le système. Dans ce sens, le tout est
moins que la somme des parties.
Le principe de la complexité des
systèmes affirme que
le tout est en même temps plus grand et moins grand que la somme de ses parties. Les systèmes sont dynamiques,
ils sont la source d’échanges incessants avec le milieu. En outre, le rapport
entre les deux comportements observés dans les deux principes précédents n’est
pas séquentiel mais circulaire et pour cette raison, à un moment donné, on ne
saurait déterminer celui d’entre eux qui prédomine.
Virtualisation et répression
La notion du tout qui réprime le
potentiel des parties a de vastes conséquences. Prenons l’exemple de ce qui est
arrivé au Mouvement du Potentiel Humain, initiative psychologique et
psychothérapeutique qui a prospéré aux États-Unis dans les années soixante. Sans
se rendre compte, ses membres ont appliqué le principe de contrainte à la lettre
et en ont tiré la conclusion suivante: si les parties (dans le cas, les
personnes) ont un potentiel réprimé/virtualisé,
il faut l’actualiser.
À première vue, ce raisonnement
semble évident et sans faille. Pourtant, comme il s’agissait d’un mouvement
systémique, le Potentiel Humain a commis les deux erreurs fondamentales de la
théorie des systèmes signalées par Morin dans un autre contexte.
La première a été de remettre en
question le réductionnisme et de proposer le “holisme”: alors qu’elle cherchait
à dépasser le réductionnisme, la théorie des systèmes a fini par remplacer la
réduction aux parties par la réduction au tout. La deuxième erreur a été d’ignorer
le désordre et les antagonismes qui existent dans tout système.
L’approche systémique ne tient
compte que de l’harmonie, de la synthèse fonctionnelle contenue dans le tout.
Mais elle ne prend pas en considération que cette synthèse se fait au prix de
répressions et d’antagonismes. Un système n’est pas seulement harmonie. L’harmonie
systémique repose sur le conflictuel et la discordance, qui font eux aussi
partie du système et y restent à l’état latent.
Bertalanffy a certes reconnu qu’un système se
construit au prix des antagonismes entre ses parties, mais il ne s’est pas
étendu sur ce point. Il s’est
concentré sur l’idée de totalité. Un système n’est ni harmonieux ni discordant:
il est les deux en même temps – il est complexe. C’est pourquoi Morin soutient
que le système est le concept clé de la complexité.
Il ne saurait être réduit à ses unités
élémentaires, ni à des concepts simplificateurs ni à des lois générales.
D’un autre côté, on ne peut pas
tout réduire au système.
Mais, c’est justement ce qu’ont
fait certains secteurs du Mouvement du Potentiel Humain. L’idée de libérer
inconditionnellement ce qui était réprimé (actualiser le potentiel humain) est
une idée systémique, et donc limitée, car elle ignore la complexité des
phénomènes naturels.
Certes, les potentiels doivent être actualisés dans la mesusre du possible. Il
n’en reste pas moins que, dans un système, chaque circuit de croissance est
toujours contrebalancé par un circuit d’équilibre qui tend à la limiter dans sa
progression.
Voilà pourquoi si les potentiels doivent être actualisés, il y a un
prix à payer: si les parties appartiennent nécessairement à un tout, l’actualisation
de leurs latences ne peut se poursuivre au-delà du point où ces latences les
feraient discorder du tout. Une partie
qui croît sans limites, qui se distingue excessivement par rapport au tout
finira par lui porter préjudice.
La croissance incontrôlable d’une
tumeur maligne en est un exemple.
L’autre extrême correspond à la
soumission excessive des parties au tout, dans une espèce de « re-liaison
dionysiaque ». Comme nous l’avons déjà dit plus haut, certains secteurs du
Mouvement du Potentiel Humain sont tombés dans cet excès. Le résultat fut la
déplorable « festivisation et carnavalisation » de plusieurs de ces thérapies –
notamment les thérapies corporelles, comme la
néo-reichienne
–, phénomène qui a attiré un grand nombre de charlatans et les a fait
proliférer. Nous le savons
tous, de telles exagérations ont considérablement nuit à cette importante
approche thérapeutique. Dans l’exemple en question, comme en tant d’autres, la
libération sans mesure ni discernement de ce qui était réprimé a conduit à
l’aliénation.
Par ailleurs, la répression
exercée par le tout sur les parties n’est pas toujours bonne pour les deux côtés.
L’exemple de l’ancienne Union soviétique illustre particulièrement cette
observation: il révèle que si la répression – et la
virtualisation
des potentiels qu’elle
entraîne – est excessive, la totalité finit par se transformer en totalitarisme,
ce qui tôt ou tard finira par détruire le système. Les événements historiques en
ont témoigné.
Ainsi,
l’aliénation
peut provenir d’un excès
d’individualisme ou d’un manque d’individualité – cas du “holisme” dans son
versant mystique. D’un côté se situent
les “hommes pratiques” et excessivement dépendants de l’ego.
De l’autre, les “maîtres
spirituels” et “sans ego”. Sur ce point,
il convient de se rappeler que transcender l’ego ne
signifie pas l’annuler mais dépasser son insécurité et sa fragilité tout en
conservant ce qui le rend indispensable à la réalisation des activités concrètes
du quotidien. À titre d’exemple, les auteurs citent des personnes remarquables comme
Thérèse d’Ávila, Bouddha et Platon. J’y ajoute Gandhi.
Organisation et anti-organisation
(culture et contre-culture)
Morin soutient que toute relation
organisationnelle (tout système) inclut et est source à la fois d’antagonismes
et de complémentarité. Cela veut dire que le système n’est pas seulement parties
ni seulement tout: il est une interrelation complémentaire. Comme nous l’avons
déjà vu, les modes patents d’expression d’un système donné mettent en état de
latence les forces contraires à cette expression. Si ces forces antagoniques
n’étaient soumises à aucune répression, elles finiraient – pour employer les
mots utilisés par Morin – par devenir anti-organisationnelles, donc menaçantes
pour l’existence même du système. C’est le cas, par exemple, du terrorisme et
des groupes de pression qui font appel à la violence.
Selon Morin, tout système a un
visage diurne, qui est agglutinant et organisationnel, et un visage sombre,
nocturne, qui s’oppose au premier. L’unité complexe du système établit cet
antagonisme en même temps qu’elle le réprime. C’est ce qui se passe, au niveau
institutionnel, dans les cas des cultures patente et latente des groupes,
institutions et organisations.
La culture patente représente le
visible, l’explicite, le jour sous lequel la culture entend être vue, sa
persona. Dans une entreprise, par exemple, celle-ci correspond aux
installations, au mobilier, à la façon dont les personnes s’habillent et parlent,
etc. La culture latente abrite l’aléatoire, l’incertitude, le conflictuel, la
créativité réprimée. Mais elle occulte aussi le potentiel pour que la créativité
s’épanouisse.
S’agissant du système, la force qui
exerce cette répression est appelée rétroaction négative.
Reprenons l’exemple classique du réfrigérateur.
La température interne est programmée pour se maintenir à environ quatre degrés
centigrades. Lorsqu’elle
monte au dessus de ce niveau, la chaleur déclenche le thermostat et le moteur se
remet en route, ce qui permet de rétablir le palier thermique programmé. Dans
cet exemple, le potentiel des températures les plus élevées ne peut dépasser
quatre degrés. Au dessus de ce point, la rétroaction négative déclenche le
thermostat.
Le rôle de ce dernier est de maintenir la variation (l’actualisation
du potentiel) dans les limites de ce qui a été préétabli.
À partir de là, il tend à la réprimer – mais c’est
grâce à cette répression que le système continue à fonctionner. Pour ce qui est
de la société, Freud avait déjà affirmé dans son célèbre essai L’avenir d’une
illusion, que la civilisation se fonde sur le renoncement aux désirs
pulsionnels ou, en d’autres termes, qu’il n’y a pas de civilisation sans
répression des instincts des individus.
Selon Morin, l’antagonisme organisationnel/anti-organisationnel
constitue le noyau même des sociétés humaines, dans lesquelles complémentarités
et antagonismes oscillent sans cesse entre les actualisations (réalisations du
potentiel) et les virtualisations (répressions
du potentiel). Dans des conditions idéales, la culture prédominante (la culture
patente à des moments historiques donnés) et la contre-culture (la culture
latente à ces mêmes moments) devraient se trouver dans un mouvement circulaire
tel qu’il maintiendrait le conflictuel à des niveaux moins traumatiques.
Autrement dit, la société devrait traiter plus habilement le désordre et l’incertitude.
Mais l’expérience montre que ce n’est pas ce qui
est arrivé au cours de l’histoire. Ce que l’on peut observer c’est que, par
intervalles, les cultures sont surpassées par des contre-cultures qui prennent
leur place et, sans plus attendre, commencent à agir exactement
de la manière qu’elles
condamnaient tant chez celles qui les
avaient précédées – à commencer par la violence. Ce mouvement pendulaire ne sera
jamais dépassé
tant que demeurera le formatage de notre culture par la pensée linéaire, ce qui
d’ailleurs transparaît fidèlement dans le mouvement
pendulaire – ou le
réductionnisme ou le « holisme ». Tous les deux promettent des
certitudes. Tous les deux évitent le face à face avec l’incertitude.
La quête des certitudes
L’être humain aspire aux certitudes.
Nous voulons tous aller au “ciel”,
que ce soit le ciel mécanique de la science ou le ciel mystique de la totalité.
D’où le grand succès auprès
du public des grands idéaux qui promettent la tranquillité. C’est aussi la
raison pour laquelle le “holisme”, aussi bien que le réductionnisme (dont, en ce
sens, le “holisme” est une variante), sont des choix qui peuvent, à la limite,
conduire à l’
aliénation.
Tout cela est évident et
compréhensible. Tout au long de notre vie,
nous nous efforçons au maximum de réduire les variables et d’augmenter ce que
nous appelons les constantes. Cependant, il nous faut comprendre qu’il y a une
limite à l’acquisition de certitudes. Vouloir à tout prix la dépasser finit par
nous transformer d’une part en personnes mécaniques, froides, habituées à la
quantification, et d’autre part en personnes pour qui la réalité concrète n’est
rien de plus qu’un détail gênant.
Quel que soit le cas, ce qui est fondamental
dans notre vie – l’aléatoire, le conflictuel et la certitude de la finitude – ne
change pas. Ces variables
prennent leur source dans ce que l’on appelle “les données de l’existence”: peur
de la liberté, peur de la mort, isolement existentiel et sensation que la vie
n’a pas de sens. Pour aborder ces données,
être réductionniste ou être “holiste” peut représenter des attitudes nécessaires
– mais elles ne sont pas suffisantes à elles seules. Il faut apprendre à les
envisager dans leur complexité.
Un autre exemple de la
frustration dans la quête des certitudes est la manière dont l’approche
systémique est habituellement présentée aux entreprises du monde entier.
Il s’agit là d’une distortion qui se manifeste
chaque fois que cette approche est comprise et appliquée sans qu’il soit tenu
compte de l’idée de complexité.
Comme on le sait, la méthodologie
qui règle l’emploi de cette manière de penser a été définie en termes de modèles
dits archétypes de l’approche systémique. Ces archétypes se sont indubitablement
avérés utiles pour résoudre certains problèmes. Cependant – et contrairement
peut-être aux intentions de leurs créateurs – ils sont employés de la manière
erronée que nous avons déjà mentionnée, discutée et exemplifiée dans cet article: la réduction des phénomènes à la totalité – ce que l’on appelle “systémisme
réductionniste” ou simplificateur. On imagine qu’un système n’est rien d’autre
qu’un ensemble de parties interdépendantes et que leur somme est plus que le
tout.
Quand les auteurs se réfèrent à la compléxité systémique on perçoit
clairement qu’ils la confondent avec la complication. Cette erreur tient au
désir pressant de simplifier, de tout réduire à ce qui est purement opérationnel.
Au lieu d’une complexité à comprendre et à travailler, on pose une complication
à simplifier.
Dans ce contexte, l’approche
systémique est finalement utilisée pour produire des résultats linéaires. C’est
ce qui arrive non seulement lorsqu’elle est réduite à une seule dimension, comme
nous l’avons déjà signalé, mais aussi lorsqu’elle est présentée comme un « plus
compétitif » – quelque chose de plus fréquent qu’on ne l’imagine. En somme :
dans nombre de cas, les archétypes sont commercialisés comme des “outils de
changement” purement mécanico-productivistes. C’est-à-dire que leur emploi, s’il
est nécessaire, n’est pas suffisant. Le dénouement est prévisible : la méthode
est transformée en mode, banalisée et, finalement, vidée de son contenu. Voilà
encore un des innombrables aspects du formatage de l’esprit de notre culture par
la pensée linéaire.
Nous avons déjà vu que nous pouvons certes nous
transformer en personnes froides et “mathématiques” ou distantes et “métaphysiques”,
mais notre insécurité existentielle fondamentale ne disparaît pas pour autant.
Dans bien des cas, elle peut même augmenter. Cette constatation peut nous
conduire à de grandes frustrations. Il nous faut comprendre cette limitation –
et d’autres encore – et les intégrer dans notre vie pour que nous ne finissions
pas par les projeter sur les autres, par leur en faire porter la culpabilité,
pour n’avoir pas nous-mêmes réussi à les éliminer.
Cette circonstance peut nous conduire (et elle
nous a déjà conduit : il suffit, pour le constater, d’observer le cours des
événements) à deux attitudes principales. La première est de mépriser nos
semblables au point de désirer régner sur eux, et exercer sur eux nos pouvoirs
de “maîtres spirituels”. Une des propositions de ceux qui se prétendent “maîtres
spirituels” est précisément celle-là : ne pas montrer ses pouvoirs sauf en cas
de nécessité, et le faire toujours dans l’intention d’aider les autres.
Il s’agit, bien sûr, de suivre le
principe “se réserver le savoir pour s’assurer le pouvoir”. Entretenir le
mystère confère du pouvoir. C’est la stratégie de base de tous les ésotérismes –
y compris l’ésotérisme scientifique.
Dans un autre régistre, cette
attitude engendre la
politique d’assistance
et le paternalisme typiques des oligarchies politiques. Le mécanisme de fond
reste le même: feindre d’aider afin de mieux contrôler. Le cours des événements
le montre : le mépris d’autrui fait comme quoi celui-ci est exclu de la société.
C’est ce qui est fait à l’égard des “sous-développés”, des “non-compétitifs” et
des “lents” en général. C’est par ces attitudes – et d’autres du même genre –
que le désir d’aller au ciel peut nous conduire (de notre vivant) à l’enfer .
Résistance au formatage
Si les conséquences de
l’aliénation
sont pratiques, comme nous venons de le voir, nous ne pouvons pas y faire face
en les réduisant au concret ni en les rendant métaphysiques. On le sait bien,
les difficultés qu’implique la réforme de la pensée linéaire qui prédomine
actuellement dans notre culture sont immenses. Peut-être la difficulté majeure
tient-elle à notre incapacité à la comprendre et à la mettre en pratique. Jung
disait que rien ne nous assure que notre cerveau ait déjà atteint tout le
développement dont il est capable. Morin dit la même chose, d’une manière plus
incisive: d’après lui, nous sommes encore à la préhistoire du développement de
notre conscience/intelligence.
Mon idée de formatage de l’esprit
de notre culture par la pensée linéaire (qui correspond, dans une grande mesure,
à ce que Morin appelle imprinting) peut conduire à d’autres raisonnements.
Comme on le sait, il existe des personnes qui résistent naturellement à l’imprinting.
Ce ne sont pas nécessairement des génies : nombre d’hommes et de femmes
ordinaires ont cette caractéristique, sans même s’en rendre compte. La réunion
de ces personnes en réseaux de conversation contribue à former des points de
résistance qui, semble-t-il, tendent à s’élargir et s’orientent vers la
formation d’une masse critique qui pourra par la suite produire des changements
collectifs du comportement.
Tout au long de l’histoire, ces
réseaux ont été réprimés. On a essayé, par de nombreux moyens, de les isoler par
un grand cordon sanitaire de surveillance ou un “contrôle cognitif”, et la
situation n’est pas différente de nos jours. Non sans une certaine exagération,
d’aucuns ont identifié des foyers de cette surveillance à l’intérieur de l’Université
(ou, du moins, dans certains secteurs de celle-ci), dans ce qu’on appelle la
communauté scientifique, dans le monde de l’entreprise, dans la presse, la
politique – enfin, dans toutes les institutions qui soutiennent et sont
soutenues par l’économie officielle qui, comme on le sait, est essentiellement
tournée vers la pensée linéaire.
Tout dernièrement, dans des
textes écrits par des journalistes politiques et économiques, on a vu apparaître
des expressions telles que “risque systémique” et autres, similaires. Il est peu
probable que leurs auteurs aient une notion suffisante de l’approche systémique
et de la richesse d’implications qu’elle comporte.
Le contraire aussi peut être vrai. Mais force
est de constater que cette expression, auparavant totalement absente de leur
discours, commence peu à peu à être employée. Cela suggère que ces journalistes
doivent être renseignés, autant que faire se peut, sur les possibilités de l’horizon
qu’ils commencent à entrevoir.
L’Humanitaire (qui s’appelle au
Brésil le “Troisième Secteur”) est l’un des champs d’action sociale les plus
favorables aux réseaux de conversation susceptibles d’aider à former une masse
critique en faveur de la pensée complexe. Il comprend les domaines sociaux dans
lesquels se réalisent des services communautaires et où prédomine l’économie
dite “sociale”, qui comporte, par exemple, des services faits par des bénévoles
et des formes de rémunération non-financière. À côté de celui-ci, le Premier (gouvernement)
et le Deuxième secteurs (univers des entreprises) sont régis par l’économie de
marché, donc par la pensée linéaire. Même si l’on tient compte de toutes les
difficultés, erreurs, mauvaises interprétations et autres problèmes, c’est dans
le “Troisième Secteur” que l’on peut observer des conversations d’un type
différent des modèles habituels.
Cet exemple montre pourquoi la
résistance à l’imprinting doit s’exercer sur le plan pratique, immanent,
c’est-à-dire dans les activités de tous les jours, y compris (et surtout,
peut-être) dans la sphère politique. La vie de Gandhi en est un témoignage
éloquent et expose de manière poignante les difficultés qu’implique ce projet.
De toute façon, quand j’emploie le terme “immanent” je veux dire que, dans une
certaine mesure, les dieux sont aussi parmi nous : ils font partie de notre
individualité et émergent de nos contacts avec nos semblables. Cela équivaut à
suggérer que le sacré est aussi présent dans la nature, comme le disait Gregory
Bateson, et non exclusivement dans un empyrée que seule “la réalisation
spirituelle” nous permet d’atteindre.
Points-leviers
Nous savons que, dans les systèmes,
il y a certains “points” dont la mobilisation peut entraîner des changements
significatifs. Beaucoup de ces changements peuvent survenir en un court laps de
temps, d’autres peuvent même être instantanés. Il s’agit de points où les
potentialités des parties sont virtualisées, réprimées : ces points sont appelés
“points-leviers”. Ils sont situés dans les parties cachées du système, dans sa
“culture latente”. Il
importe d’apprendre à les repérer si nous voulons en savoir plus sur l’univers
des systèmes et la façon de les aborder. Mais il est aussi indispensable de
garder à l’esprit qu’il ne suffit pas d’identifier ces points-leviers. Ils sont
seulement une porte qui s’ouvre sur l’apprentissage de la complexité du monde
naturel.
Cet apprentissage nous évite
d’imaginer que les solutions qui nous semblent évidentes sont toujours les plus
appropriées. Il nous permet de savoir jusqu’à quel point on peut aller sans
traumatiser inutilement les systèmes, ce qui est particulièrement important
quand nous avons affaire à la nature. Comme le dit Morin, le tout inclut
l’organisation (qui, de son côté, inclut les antagonismes), et il ne fonctionne
comme tout que si les parties fonctionnent comme parties. De tels concepts nous
amènent à conclure qu’agresser les systèmes peut signifier s’agresser soi-même.
Toutes ces idées sont difficilement
compréhensibles dans une culture formatée par la pensée linéaire.
Mais cette constatation ne doit pas nous
décourager car l’expérience vient peu à peu et nous montre que le nombre de ceux
qui résistent à l’imprinting est supérieur à ce qu’il semblait
initialement. L’important est de leur offrir un niveau d’information qui leur
permette de choisir les outils épistémologiques qu’ils souhaitent utiliser pour
aborder la réalité.
Ainsi, il est fondamental de ne pas considérer
la totalité comme “solution finale”, c’est-à-dire comme un but à atteindre,
quelque chose vers quoi on doit progresser. Penser de cette façon serait adopter
une idée de progrès aussi erronée que celle des Lumières – qui voyaient dans le
réductionnisme cette même solution. La réflexion, soutenue par l’expérience
quotidienne, montre que la totalité ne peut être mathématiquement correcte, car
elle inclut l’incertitude. Elle ne peut être complètement organisée, puisqu’elle
comporte le désordre.
Le point de vue de la totalité à
lui seul est paradoxalement un point de vue partiel. Un domaine humain où seule
la vérité existerait manquerait par la même de véridicité. C’est pour ce motif
que Theodor Adorno dit que “la totalité est la non-vérité”. C’est pour cette
même raison que Morin dit que la vérité du tout est dans les parties ou passe
par les parties. Peut-être s’agit-il là de la différence principale entre
totalité et totalitarisme.
Références bibliographiques
ADORNO,
Theodor W. Negative dialectics.
New York:
Continuum, 1973.
BERTALANFFY, Ludwig von. General systems theory. New York: Georges Braziller, 1968.
FREUD,
Sigmund.
"El porvenir de una ilusión".
In
Obras completas. Madrid: Editorial Biblioteca Nueva, 1948, vol. 1.
GANDHI, Mohandas K.
Autobiografia: minha vida e minhas experiências com a verdade. São Paulo:
Palas Athena, 1999.
MARIOTTI, Humberto.
Organizações de aprendizagem: educação continuada e a empresa do futuro. São
Paulo: Atlas, 1995.
MARIOTTI, Humberto.
Autopoiesis, culture, and society. Oikos (Italie) www:oikos.org/maten.htm,
1999.
MATURANA, Humberto,
VERDEN-ZÖLLER, Gerda.
Amor y
juego: fundamentos olvidados de lo humano.
Santiago (Chili):
Instituto de Terapia Cognitiva, 1997.
MORIN, Edgar. La
méthode. 1. La nature de la nature. Paris: Seuil, 1977.
PETRAGLIA, Izabel C.
"Olhar sobre o olhar que olha": complexidade, holística e educação. Thèse de
doctorat présentée à la Faculté d’Éducation de l’Université de São Paulo, 1998.
YALOM,
Irvin D. The theory and practice of existential psychoterapy. New York:
Basic Books, 1975.
© Humberto Mariotti 2000
* Chapitre du livre Edgar Morin: en rèlient frontières. Passo Fundo, RS:
Universidade de Passo Fundo/Editora Universitária, 2005, pp. 129-143.
** HUMBERTO MARIOTTI est professeur et
coordinateur du Groupe d'Études
de Gestion de la Complexité de Business School São Paulo (Brésil).
E-mail : [email protected]
(Traduit du portugais par Lara de Malimpensa)
|