25 juin 2006

D'eau, d'air et d'adrénaline

Annie Pelletier était à Athènes en 2004, le jour où Alexandre Despatie a gagné sa médaille d'argent au plongeon de 3 mètres. Pas à titre de plongeuse. À titre de commentatrice pour le service des sports de Radio-Canada. Elle se souvient du plongeon d'Alexandre, mais ce dont elle se souvient avec encore plus d'acuité, c'est de la suite des événements.
Combien de fois, d'ailleurs, s'est-elle repassé le film dans sa tête ? La compétition au tremplin de 3 mètres venait à peine de se terminer. Le public avait déjà déserté les lieux. Les plongeurs et leur armada d'entraîneurs aussi. Dans les gradins des médias, les techniciens remballaient leur équipement à toute vitesse tandis que les gérants d'estrade pressaient ceux qui restaient de faire de l'air. Annie Pelletier ne les entendait pas. Prise dans le tourbillon de ses souvenirs, elle ne pouvait se résoudre à quitter ce décor turquoise saturé de chlore et d'humidité avec son écho caverneux et, là-bas au fond, ce tremplin de 3 mètres.
Presque comme dans un rêve, Annie s'est mise à marcher vers le tremplin, son regard magnétisé par l'échelle qui semblait l'appeler. Arrivée au pied du tremplin, sans faire ni une ni deux, elle a gravi les barreaux de l'échelle. Au bout de quelques secondes seulement, elle s'est retrouvée au sommet, un pied dans le vide, l'autre frôlant doucement l'arête rugueuse du tremplin. Puis, comme une petite fille qui après un long voyage retrouve sa cabane dans les arbres, elle s'est assise sur le tremplin. Elle y est restée 30 bonnes minutes, à penser à sa vie, à se demander si elle avait fait le bon choix, si elle avait eu raison de prendre sa retraite sportive à 22 ans pour plonger dans le merveilleux mais dangereux monde des communications.
Elle s'est revue toute petite, dessinant des cartes de Noël où elle se représentait sur un podium avec des fleurs dans les mains et des médailles au cou comme son idole Nadia Comaneci. Puis à 22 ans se battant avec l'énergie du désespoir pour gagner le bronze aux Jeux d'Atlanta. Puis dans une salle de maquillage pour l'enregistrement d'une émission de télé. D'autres images se sont superposées, certaines moins agréables, certaines carrément douloureuses. Au bout d'une demi-heure, alors que les gens de ménage avaient envahi les lieux avec leurs serpillières, Annie est redescendue.
« Je peux vous assurer que je suis redescendue le coeur léger et sans le moindre regret », me lance-t-elle sur la terrasse du café Cherrier, où elle m'a donné rendez-vous cette semaine, à quatre jours du Bal de la Formule 1, une des nombreuses activités dont elle est la porte-parole.
Ne sachant si je dois la croire, j'insiste. Vraiment ? Aucun regret ? Elle hoche la tête avec un demi-sourire, ses yeux verts un brin rieurs. Puis plus sérieusement, elle ajoute : « C'est sûr que, chaque année où il y a des jeux olympiques, j'ai un petit pincement au coeur de ne pas y être comme athlète. Sauf que plus les années passent et moins il y a de possibilité de retour pour moi, alors ça devient plus facile à vivre. Mais si je me ramène en 1996, compte tenu des problèmes relationnels que j'avais avec mon entraîneur (Michel Larouche), du peu d'argent que je gagnais et des soucis que je me faisais, j'avais hâte de tourner la page. »
Éblouissement et amertume
Depuis, plusieurs pages ont été tournées, sinon froissées et arrachées. D'abord, la page de l'animation télé, qui a pris fin en 2000. De ses trois années à la barre de l'émission La vie est un sport dangereux, elle garde à la fois un souvenir ébloui et un arrière-goût d'amertume. L'éblouissement tient aux dizaines de voyages qu'elle a faits un peu partout dans le monde et au rythme de vie trépidant que lui imposaient les tournages et toutes les cascades qu'elle y déployait. L'amertume vient des rumeurs et des mauvaises blagues que l'émission Piment fort a fait courir à son sujet. Ajoutez à cela des commentaires jaloux et désobligeants sur son manque d'intelligence et puis cette fameuse question de Normand Brathwaite en intro du gala des Gémeaux : « Est-ce qu'il y a quelqu'un ici qui n'a pas couché avec Annie Pelletier? Si oui, levez la main. »
Et bien que Brathwaite se soit excusé publiquement après que la belle lui eut envoyé une mise en demeure, le mal était fait.
« Pendant une année complète, au plus fort de cette vague de blagues à mon sujet, j'ai essayé de boucher mes oreilles et de m'en foutre. Mais c'est pas évident quand t'essaies de faire de la cote d'écoute sur la chaîne où le monde se moque de toi. Après ça, une méfiance à l'égard du milieu du showbiz s'est installée en moi. J'ai eu quelques autres offres pour faire de la télé, notamment avec l'émission Les Copines d'abord, mais avant il fallait que je retrouve mes forces et que je reprenne confiance en moi, ce qui impliquait nécessairement un retrait de ma part. »
La perte de confiance n'est pas seulement l'oeuvre de Normand Barthwaite et de ses amis humoristes. Dans la tourmente, Guy Cloutier avait proposé à Annie Pelletier de la prendre sous son aile à titre d'agent et de la défendre envers et contre tous.
« Mais comme agent, il m'a déçu. Il n'a strictement rien fait pour me défendre ni pour réparer le mal fait à mon image et à ma réputation. Et comme homme, tout ce que je peux dire à son sujet, c'est qu'il me dégoûte. »
Se sentant plus ou moins abandonnée par un agent qui n'avait aucune vision d'avenir pour elle, Annie Pelletier s'est autoexclue du monde de la télé. Exception faite d'une émission qu'elle a coanimée pendant une saison avec Alain Crète sur RDS et de ses contrats olympiques avec la SRC, elle a tourné le dos aux caméras qu'elle a tant aimées. Mais elle n'a pas abandonné le monde des communications pour autant. Depuis un an et deux mois (la précision est d'elle), Annie Pelletier est directrice des communications à la Fondation de l'athlète d'excellence du Québec, fondée et financée par Claude Chagnon. Elle a son bureau dans la tour du Stade olympique avec les deux seuls autres employés de la fondation. Elle fait du 9 à 5 et n'a que trois semaines de vacances par année, ce qui, pour une voyageuse, fonceuse, bourlingueuse et jet-setter, ne doit pas être évident.
« Ça m'a pris six mois à m'adapter, concède-t-elle. Je n'étais pas habituée à tant de calme. En même temps, ça fait longtemps que j'ai envie d'un peu de discrétion et de stabilité, envie de me faire mon lunch le matin avant d'aller au bureau et de ne pas tout le temps être reconnue quand je marche dans la rue. Et puis ce que j'aime le plus de mon poste, c'est que je suis souvent en contact avec des athlètes âgés de 14 à 17 ans qu'on aide financièrement. Ça me garde jeune même si ça me rappelle que ça fait déjà 10 ans que j'ai pris ma retraite du sport de compétition. C'est incroyable comme la vie est courte. »
Le temps qui file
À plusieurs reprises pendant la conversation, elle parlera du temps, qui file trop vite, de la vie, qui ne dure pas longtemps, et du fait que, depuis un an et demi, elle a pris un coup de vieux. À 32 ans ? Oui, même à 32 ans...
Pour combattre ce vieillissement prématuré, elle a quelques recettes. D'abord, la moto. Pas la petite moto pépère de plaisance. La moto sport à haute vitesse, une Honda CBR-600 qu'elle enfourche dès qu'elle le peut pour foncer sur les autoroutes. Elle affirme que la montée d'adrénaline en moto est ce qui se rapproche le plus de l'émotion que lui procurait le plongeon. Pas étonnant qu'elle ait voulu faire de la course en circuit fermé avec sa première moto. Un accident qu'elle a subi dans le circuit de Saint-Eustache l'a convaincue de s'en tenir à la randonnée.
Après la moto, le saut en parachute arrive bon deuxième dans son palmarès intime. En troisième place, le scrapbooking, un sport pas très dangereux qu'elle a découvert en voulant faire plaisir à sa grand-mère malade, qui est malheureusement morte avant la fin de l'ouvrage.
À travers tout cela, Annie Pelletier continue d'être la porte-parole du Village Vacances Valcartier, le plus grand parc aquatique au Canada, à 20 minutes de la ville de Québec.
L'année dernière, pour inaugurer les glissoires de la Cité des donjons, Annie avait revêtu un joli maillot en cotte de mailles médiévale qui mettait en valeur ses nombreux attributs physiques. L'affiche, placardée dans tout le Québec, n'était pas passée inaperçue et n'avait pas nui à la visibilité de Valcartier. Plutôt le contraire.
Cette année pour le lancement du pont suspendu et des jeux d'eau du Repaire des pirates, elle ne fera pas de nouvelle affiche. Seulement une pub où on la voit en tailleur bon chic bon genre. En revanche, elle passera toute la journée du dimanche 2 juillet sur le site, en maillot vert camouflage, à signer des autographes, à glisser avec les enfants et à faire la file en grelottant comme tout le monde. Ce jour-là, la vie ne sera pas un sport dangereux. La vie sera un jeu d'enfant, simple, enjoué et sans prétention, comme Annie Pelletier les aime de plus en plus.
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