Le Journal de Carfy
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Vilaine Soya

 

28 décembre 2003

 

Aujourd'hui, j'ai cru mourir.

 

Ce matin, j'étais avec Soya. Nous prenions notre marche quotidienne. Arrivés près de la 21e Avenue et la rue Bélanger, je lui enlève toujours la laisse pour qu'elle puisse vagabonder un peu. À l'endroit où je lui enlève la laisse, elle prend une petite route derrière un dépanneur et moi, je prends l'autre route. C'est-à-dire le chemin qui mène en face du dépanneur. Soya et moi, on a l'habitude de se retrouver de l'autre côté du dépanneur pour poursuivre notre chemin.

 

Or, lorsque je suis arrivé de l'autre côté du dépanneur, Soya n'était pas là. J'ai attendu.

 

Et attendu...

 

Puis je me suis mis à sa recherche. J'ai fait le tour à l'arrière du dépanneur où depuis six ans elle passe et passe encore.

 

Étrange, il n'y avait pas de pistes dans la neige. Il n'y avait que les anciennes empreintes de ses pas, de la journée d'avant.

 

J'ai appelé.

J'ai crié.

J'ai sifflé.

J'ai tappé dans mes mains.

Normalement, en tapant dans mes mains, elle vient tout de suite.

 

Rien.

 

Soya s'était comme volatisée.

 

Alors j'ai connu la peur, la crainte, l'angoisse.

 

Comme lorsque mon fils vers l'âge de cinq ans avait disparu...

 

Soya ne répondait pas et elle était nulle part.

 

Vous comprendrez que Soya, pour moi, n'est pas un chien comme les autres. Comme chez les êtres humains, il y a aussi des chiens crétins et des chiens intelligents. Soya est de cette dernière catégorie. Jamais elle ne me quitterait de son plein gré et... et moi non plus.

 

J'ai fait le tour du dépanneur quatre ou cinq fois. Rien. Je suis entré au dépanneur. L'employé, qui me connaît, a pris son manteau et est venu m'aider pour rechercher Soya.

 

On a regardés partout, partout, partout. Toujours rien.

 

Alors je me suis dit que quelqu'un l'a enlevé. Si c'est le cas, Soya va mourir. Elle se laissera mourir.

 

Je suis le seul à connaître ses habitudes. Elle ne mange pas si je ne suis pas à ses côtés. Faut pas que je la regarde manger mais il lui faut ma présence près d'elle.

 

Je suis le seul à savoir comment préparer ses plats. Si ce n'est pas comme elle aime, elle ne mange pas. Ce n'est pas qu'elle soit gâtée. Elle a ses habitudes et ...ses goûts.

 

J'ai même arrêté des gens sur le trottoir pour leur demander s'ils avaient vu un gros chien noir aux poils mi-longs et qui ressemble à un Chow-chow. Niet. Rien. Nada.

 

Ça faisait plus de quinze minutes que je cherchais. Le type du dépanneur, bien sûr, est retourné à son travail.

 

J'étais là sur le trottoir, debout, les bras qui me pendaient le long du corps et les yeux hagards quand, au loin, j'ai vu une tache noire.

 

J'ai demandé à une fille si ce qu'elle voyait au loin était un chien. Elle m'a répondu par la négative et... en riant.

 

Je lui aurais foutu une baffe! Mais elle ne pouvait savoir ce que j'étais en train de vivre.

 

J'ai continué à regarder au loin et à un moment donné, sur la tache noire, il y avait comme un point d'interrogation. La tache bougeait et le point d'interrogation aussi.

 

Alors je me suis mis à courir de toutes mes forces.

 

Plus je me rapprochais et plus je remarquais que ce "point d'interrogation" prenait la forme de la queue de Soya.

 

Je ne sais pas comment j'ai fait. Je ne suis pas en forme. Je passe mes journées devant l'écran de mon ordinateur. Mais j'ai couru tout un pâté de maisons, de la rue Bélanger jusqu'à la rue St-Zotique, près de chez moi.

 

Soya était à l'autre moitié de la rue, près de la rue Beaubien.

 

J'ai tapé dans mes mains et elle est venue vers moi, toute contente.

 

Je ne l'ai pas chicané, enfin, presque pas.

 

J'ai simplement dit: "Méchante fille!"

 

Elle a eu les yeux tristes.

 

Voilà.

 

J'en déduis que pendant que j'avais fait le tour du dépanneur vers l'avant pour la rejoindre à l'autre bout, Soya a changé d'idée et a voulu me suivre.

 

Comme je ne la voyais pas, j'ai fait le tour par l'arrière du dépanneur. Si j'avais fait le tour par en avant, c'est-à-dire retourner sur mes pas, nous aurions fait un face à face, elle et moi. Ce ne fut pas le cas.

 

Je présume que ne me voyant plus, elle en a déduit que j'avais poursuivi mon chemin sur le boulevard Pie IX. Elle a donc continué son chemin... toute seule en pensant peut-être me retrouver sur le perron chez moi.

 

Elle aura donc traversé la rue St-Zotique toute seule, au risque de se faire frapper par un véhicule. Ce ne fut pas le cas. Ouf!

 

Ça m'a pris toute la journée pour décompresser. Et quand j'écris "décompresser", c'est avec une serviette d'eau froide sur le front et dans le cou. J'avais un mal de tête atroce...

 

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