Dialogue
entre Kurunpa et Carfy

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Notes :
Ce dialogue a pris naissance sur le forum
de Fanou
http://forum.aceboard.net/index.php?login=5525
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Message de Kurunpa
Posté le 22/11/2003
SUR LE WEB, PERSONNE
NE VOUS ENTEND CRIER
P., un jeune homme,
est étudiant à la fac de lettres, réussit plutôt bien ses examens, ne
semble pas avoir de problème majeur. Il a peu d'amis à la fac, des connaissances
plus que des amis, des gens avec qui il parle. Aucun d'eux n'est jamais
allé chez P., ni U., ni D., ni la charmante N. qui croyait pourtant
lui avoir plu. Tous ont bien compris que P. est du genre de ceux qui
cloisonnent leur vie, qui créent des compartiments étanches dans lesquels
ils classent leurs amis et leurs émotions. Ils savent qu'ils font partie
du compartiment " fac ", qu'ils sont liés à un lieu précis,
à une activité précise dans la vie de P. et que jamais ils n'en déborderont.
Cela ne les gêne pas, ils font tous à peu près la même chose, même si
P. est de loin le plus rigoureux dans cette pratique. Ces " amis
de la fac " ne sont pas particulièrement inquiets pour P. : il
leur parle fréquemment de sa vie à l'extérieur. Il cloisonne, mais il
n'est pas seul. Il connaît des gens d'univers très variés, vivant aussi
bien en France qu'à l'étranger. Au tout début, U. et D. s'étaient posés
des questions au sujet de P. : d'où connaissait-il tous ces gens, habitant
une telle diversité de pays, exerçant tant de métiers différents ? P.
devait avoir déjà beaucoup voyagé. Il connaissait un nombre impressionnant
de villes, aussi bien que s'il y avait vécu, et était capable de décrire
avec précision des rues, des places, des monuments du monde entier.
Il ne passait pas une soirée seul chez lui. Il avait toujours vu un
tel ou un tel la veille au soir, ou communiqué avec tel ou tel de ses
amis étrangers.
N. était conquise
par un individu si éclectique, si cosmopolite. Elle s'imaginait à ses
côtés, passant Noël à Manhattan, chez l'ami designer de P., côte à côte
en bord de mer à Beyrouth, chez Y., l'ami journaliste de P., ou encore
dans le tumulte de Tokyo, chez K., l'ami styliste / artiste plasticien
de P. Elle s'imaginait guidée par lui à travers ces paysages inconnus,
subjuguée par ses connaissances, par sa maîtrise des us et coutumes
autochtones. N. n'avait pourtant rien d'une midinette, mais il lui semblait
que P. pouvait lui offrir la vie dont elle rêvait. Et puis, ce mystère
dont il s'entourait n' éveillait qu'un peu plus sa curiosité. Elle souhaitait
ardemment voir son appartement, rencontrer ses amis qui vivaient en
ville et qui, même s'ils ne jouissaient pas d'un attrait exotique, n'en
semblaient pas moins captivants et dépaysants.
Tous trois U.,
D. et N. auraient volontiers passé leurs journées entières à écouter
P., assis dans les cafés autour de l'université. Sa vie semblait si
palpitante comparée à la leur, si pleine de surprises et d'imprévus.
Il n'est pas évident que P. se soit rendu compte de l'envie qu'il éveillait
chez ses amis. Leur vie à eux lui semblait si réelle, si tangible, si
corporelle. Si on le lui demandait, P. dirait qu'il se sent seul. Mais
personne ne le lui demande et ce silence, ce non-dit de la solitude
le laisse un peu plus esseulé. N. lui plaît énormément mais il ne sait
pas comment le lui faire comprendre. Il craint d'aller trop vite et
de l'effrayer, il craint de ne pas lui plaire. Il aimerait inviter U.
et D. chez lui, pour boire un verre, discuter, il aimerait aller chez
eux, mais il n'ose pas les inviter et évite toujours de répondre aux
invitations. Qu'en ont-ils à faire de lui et de son existence vide ?
Il n'a jamais su faire les choses que font les gens de son âge. Il n'aime
pas danser et ne supporte pas les espaces enfumés. Il n'a jamais traîné
dans la rue avec les garçons de son village, lorsqu'il était encore
au collège. A l'époque, il préférait lire, seul dans sa chambre.
Depuis, il avait
découvert Internet et fait des rencontres étonnantes. Tous ces gens
aux quatre coins du monde, J., Y., K., et tous les individus cachés
derrière leur pseudo puériles, ces gens-là, en un sens, il les connaissait.
Il en avait même vu certains grâce aux webcams. Il avait vu les villes,
les rues où ils habitaient. Il pensait à eux. Mais eux, se souciaient-ils
de lui ? Combien d'entre eux connaissait son nom ? Combien d'entre eux
avait répondu à ses mails ? Face à son écran, lorsqu'il les observait
chez eux, avec leurs amis, existait-il pour eux ? Ils étaient nombreux
à être connectés, mais P. le savait bien, lui, il était seul.
Quand P. avait
manqué une semaine complète de cours, U., D., et surtout N. s'étaient
inquiétés. Cela ne lui ressemblait pas. Après s'être concertés, ils
avaient décidé de se rendre chez lui, à l'improviste, pour avoir de
ses nouvelles. Arrivés dans son immeuble, ils avaient vu l'étage sur
la boîte aux lettres, le troisième, et étaient montés dans l'ascenseur
en silence. Chacun redoutait quelque peu cette intrusion dans l'univers
si protégé de P., il pouvait mal le prendre. Ils avaient frappé en vain
pendant quelques minutes. N., sans y croire, avait appuyé sur la poignée.
La porte avait cédé. L'appartement était une simple chambre, avec une
kitchenette dans le fond à gauche et une fenêtre sur cour à droite.
Il y avait un vieux matelas au sol et un bureau contre le mur du fond.
Sur le bureau trônait un ordinateur, l'écran allumé, connecté à Internet.
Dans cette pièce miteuse, la machine immaculée scintillait. L'écran
était la seule source de lumière. Une odeur forte et désagréable prit
les trois étudiants à la gorge. Au-dessus de la chaise, face au bureau
pendaient les pieds de P., raides et immobiles.
Stéphane Gregory Caruana
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Message de Carfy
Posté le 22/11/2003
Je sens que tu
veux (me) faire passer un message, Kurunpa...
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Message de Kurunpa
Posté le 22/11/2003
Non, pas à toi
uniquement, mais à moi aussi, à tous ceux qui ont un problème de relation
sociale et qui vivent en grande partie avec des gens virtuels : Outre
ce forum, je corresponds avec une kenyane et un kenyan, 1 polono-australienne,
deux australiens... Je m'entends mieux à la fac avec les étrangers (une
polonaise, un brésilien, un tunisien, un chinois et un belgo-mongol)
... et je ne m'attache
profondément à personne en particulier, bref, j'ai le cul entre deux
chaises.
Cette nouvelle
m'a beaucoup parlé de moi, et je suppose qu'elle parle à tout le monde.
Elle s'adresse
à tous ceux dont le virtuel est devenu une part de leur réalité.
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Message de Carfy
Posté le 23/11/2003
Pas du tout. Je
ne considère pas que tu as le cul entre deux chaises. Si c'était le
cas, alors je le serais aussi. Or, pour écrire la présente, je suis
assis sur un banc. Si, si. Et tu auras deviné que tout mon matériel
informatique repose sur ce qu'on appelle une table de picnick.
Blague (insignifiante)
de ma part mise à part, je ne trouve pas que ce soit malsain de ne pas
s'attacher profondément à quelqu'un (amour et/ou amitiés).
Merde, maudite
société, on dirait que c'est comme une obligation d'avoir un amour dans
sa vie et/ou d'avoir une tonne d'amis-es, des relations quoi. Des foutaises.
Je ne me suis
jamais senti aussi bien que depuis je vis seul. Je ne dois rien à personne,
aucune obligation, aucun compte à rendre à personne. Je fais ce que
je veux et quand je veux.
Il faut admettre,
Kurunpa, que la "sociabilisation" dépend du caractère
de chacun.
Moi, je n'aime
pas la compagnie des gens.
Je m'explique:
C'est correct
si je parle à quelqu'un, à une personne. Je peux avoir un bel échange
avec cette personne, si elle a une ouverture d'esprit et qu'elle est
"intelligente".
Avec deux ou trois
personnes? Là, ça devient un petit problème. Les propos échangés commencent
à devenir... hum... superficiels, parfois pas toujours.
Plus de trois
personnes? J'étouffe. J'ai l'impression de ne pas être à ma place, l'impression
de perdre mon temps. Là, c'est carrément superficiel. Dommage que tu
n'habites pas ma ville, Montréal, car je t'aurais invité à venir me
rejoindre lors d'un lancement de livre ...et tu aurais mieux compris
de ce que je veux dire.
Bien sûr que je
me vois, en partie, dans cet article que tu as reproduit. Mais, pour
ma part, je n'ai jamais vu cela comme un problème de relation sociale.
J'étais ainsi bien avant la venue d'Internet. C'est peut-être là la
différence d'avec quelqu'un d'autre qui, du jour au lendemain, découvre
Internet et fout' tout le reste de sa vie en l'air.
Probable que je
ne m'exprime pas bien...
Tiens, j'ai un
ami de très longue date qui, s'il passe quelques jours sans voir du
monde, il déprime. Il est tellement sociable que quand il vient me voir,
par exemple, il ne sait plus quand partir. On dirait qu'il ne veut plus
partir. Il ne sait pas s'imposer des limites.
...Et tu vas sûrement
me répondre:
- Bah, à chacun
ses extrêmes donc! Carfy, tu es autant extrême que ton ami dans ta façon
de vivre.
Probable que tu
auras raison.
Sauf que moi,
c'est en moi, je suis fait ainsi. J'ai toujours été ainsi. Un solitaire,
un marginal, un tout ce que tu voudras. Alors que mon ami ne demande
pas à être solitaire, marginal, etc. Ne pas voir du monde, ne pas sociabiliser,
c'est comme si on lui imposait de vivre dans une cellule de prison.
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Message de Kurunpa
Posté le 23/11/2003
Je suis plus ou
moins d'accord avec toi, même si on s'engage sur des choses très personnelles,
donc pas forcément toujours compréhensibles.
Pour moi non plus
l'absence de lien très fort ne me gêne pas plus que ça, ça fait partie
de moi. C'est pour ça que je ne me reconnais que dans la première partie
du texte. Le suicide est une chose qui est complètement, diamétralement,
intersidéralement à l'opposé de tout ce que je peux faire. Le 'néant
social' ne me détruit pas, il me construit.
... Pour faire
vite, j'ai tellement le sentiment que nous ne sommes rien, mais alors
rien du tout à l'échelle de l'espace et du temps, que ce vide de référence
me remplit d'énergie, une sorte d'énergie cosmique.
J'ai une volonté
cosmique de vivre, qui dépasse tout les aléas de la vie, parce qu'elle
a la force et la puissance du néant. Paradoxal? Moi je trouve ça fascinant.
D'autres à ma
place croient
trouver Dieu dans cette énergie. Moi j'y ai trouvé des brins d'herbe,
des étoiles, des humains, des planètes, des insectes.... Je suis réconcilié
avec le monde.
... un vide absolu
qui devient plein, d'où mon besoin de nature, d'espace, de temps, je
ne suis jamais pressé.
Le vide me construit
et me donne la volonté. ça pourrait être ma devise.
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Message de Carfy
Posté le 24/11/2003
Je suis d'accord
avec tes commentaires. Je me vois dans ce que tu écris.
Par contre, pour
ma part, jamais je ne me réconcilierai avec le monde, c'est-à-dire avec
les humains. Va sur le Portail Carfax http://www.geocities.com/portailcarfax
, dans le menu, et clique sur "bêtise humaine". Jamais je
n'approuverai de tels gestes barbares de mes semblables.
Je ne crois qu'en
la Nature, l'Espace et le Temps. Si j'avais une croyance mystique (ou
religieuse?) quelconque, ce serait cette Trinité là.
Mais contrairement
à toi, vu mon âge, je suis pressé par le Temps.
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Message de Kurunpa
Posté le 24/11/2003
Je suis d'accord
avec toi sur les désastres de l'humain... mais pour moi, à long (très
long) terme, il a une aussi grande importance qu'une gouttelette de
vapeur dans un nuage. Je ne le considère pas d'abord comme un être moral
(puisque la morale, ça change vite) mais comme une chose de la nature,
matériellement parlant.
Quand il ne restera
aucune trace des humains... ni de rien d'autre sur terre, alors finalement
quelle différence ? Je n'ai pas envie de mourir fâché contre mes semblables,
alors que quoi qu'ils fassent se résumera au néant, donc les 'écarts
de conduite' de l'humanité m'importent peu, même si ce sont eux qui
ont fait que je pense maintenant comme ça.
On peut se battre
pour vivre dans la paix et l'harmonie avec les autres et avec la nature...
mais de toute façon ça ne changera rien, nous disparaîtrons bien vite!
Ce n'est pas pour
autant que je n'ai pas envie de vivre en harmonie même si je ne vois
pas un brin d'absolu là-dedans, mais c'est juste que c'est plus sympathique
d'attendre la fin la main dans la main qu'en s'entre-tuant...
(n'allez pas croire
que je suis désespéré !! c'est tout le contraire : me 'chosifier' m'apporte
une grande satisfaction, une sérénité, une harmonie.
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Message de Carfy
Posté le 24/11/2003
Je ne pense pas
que tu sois désespéré.
Je pense que tu
es un peu fataliste.
Quoique, il est
grandement probable que je le sois aussi.
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Message de Kurunpa
Posté le 24/11/2003
Si par fataliste,
tu veux dire que je n'attends rien de très positif de l'avenir, c'est
faux : que l'humain disparaisse est sûrement la meilleure chose qui
puisse arriver à notre pauvre terre !!
Fataliste en ce
qui concerne l'humain, c'est inévitable, mais l'humain ne bénéficie
pas, selon moi, d'un traitement de faveur, il est mortel, comme tout
le reste.
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Message de Carfy
25/11/2003
Bravo. Tu es quelqu'un
d'assez lucide ...pour ne pas t'en faire passer "une p'tite vite".
Remarque qu'on n'est pas ici pour se chamailler à savoir lequel
de nous est le plus lucide, le plus intelligent. Yep!
Quant à l'avenir
de la race humaine, d'après moi, elle n'en a pas. Elle est vouée à disparaître,
comme tout tend a disparaître. Ce n'est qu'une question de... temps.
Bien sûr, l'être humain fait à peu près tout pour accélérer le temps
de sa disparition. Et contrairement à Hubert Reeves qui se veut, encore
et toujours, optimiste. Je ne le suis pas. Je ne me fais aucune illusion.
Pourquoi serions-nous meilleurs que les peuples, voire les empires,
qui sont disparus? À cause de notre technologie? Foutaises. La Nature
se chargera de nous éliminer si on insiste trop. Avec les années 60,
on a déjà enclencher et accélérer le processus d'extermination de notre
espèce. Alors, sans être prophète de malheur, je lui donne encore environ
4 ou 6 générations et hop! : Kaboum!
Donc, tous les
deux, nous sommes fatalistes en ce qui concerne l'être humain. Je suis
d'accord quand tu mentionne qu'on ne bénéficie pas de traitement de
faveur. Avec la Nature, et/ou le cosmos, il n'y a pas de traitement
de faveur. Quand les éléments se déchaînent, rien ne peut les arrêter.
Mais alors...
les jeunes, du moins une certaine jeunesse, qui prônent le "no
futur", auraient-ils raison?
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